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Saint Omer d’Alice Diop

D'un film édifiant qui enchante dans le consensus général toute la presse.

Saint Omer d’Alice Diop
Alice Diop, le 07/09/22 / PHOTO: Joel C Ryan/AP/SIPA / AP22716505_000002

Saint Omer d’Alice Diop est une fiction qui nous parle de l’affaire Fabienne Kabou, cette jeune femme noire et intelligente qui avait commis un infanticide en abandonnant son bébé, de nuit, sur la plage de Berck-sur-mer en 2013.


Pour tourner son premier film de fiction, Alice Diop, – cinéaste reconnue, elle a tourné plusieurs films: La Mort de Danton (2011), Vers la tendresse (2016), Nous (2021)… –  fascinée par la personne de Fabienne Kabou, décide de mettre en scène le procès et de le faire suivre par son double fictionnel : Rama, une jeune romancière noire de peau, enceinte, interprétée de manière appuyée par Kayije Kagamé. Un personnage qui se pose des questions ambivalentes sur sa maternité et s’interroge sur la place qu’elle occupe dans la société française.

Rama se rend à Saint Omer et assiste au procès de l’accusée. Cette dernière (renommée Laurence Coly), est accusée d’avoir tué sa fille de quinze mois en l’abandonnant à la marée montante sur une plage du nord de la France. L’écrivain sent ses repères vaciller et éprouve une empathie énigmatique pour cette jeune étudiante de philosophie brillante qui s’exprime dans une langue châtiée et qui n’arrive pas à expliquer son geste criminel sauf par les égarements d’une dépression et par les influences mystérieuses de la sorcellerie et du maraboutage.

Le film débute par un cours de littérature que Rama donne à ses étudiants, confrontant le récit de la femme tondue, inventé par Marguerite Duras dans le film Hiroshima, mon amour d’Alain Resnais, à des images d’archives de la Libération, et explicitant sa problématique: Comment l’auteure met sa puissance de narration au service d’une sublimation du réel».

En quelques plans, les enjeux de Saint Omer sont posés: la défense de cette femme noire coupable d’infanticide et à travers elle, la défense de toutes les femmes. Alice Diop convoquera plus tard dans sa fiction, le film, Médée de Pier Paolo Pasolini (adaptation de la version du mythe grec par Euripide) pour appuyer sa thèse sur les femmes invisibles chimères. Toutes les scènes consacrées à Rama, écrivain(e) très actuelle, et l’intellectualisation artificielle de cette histoire véridique sont ratées, ridicules et superfétatoires.

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En revanche, dès que nous pénétrons dans le cadre du procès, le film prend de la distance et de la hauteur, une vraie dimension d’une beauté cinématographique indéniable. Les scènes de procès possèdent une justesse incroyable due à la force et à la fragilité de prise de parole de chaque personnage. La sobriété de la mise en scène, la rigueur des cadres, la durée des plans, et le jeu des comédiens (Valérie Dréville, Aurélia Petit, Xavier Maly, Robert Cantarella…), tous excellents, y concourent. Guslagie Malanda, formidable, donne au personnage de Laurence Coly, la mère, présente et absente de son procès, profondeur et complexité par sa parole simple et son attitude digne et perdue. Elle n’a aucune explication rationnelle à donner à son geste meurtrier.

Malheureusement, la cinéaste nous donne ses explications: Les hommes sont dépeints – ceux qui procèdent aux tontes – les proches de l’accusée et surtout l’avocat général – bras armé de la justice punitive – comme participant à un système toxique. Puis, lorsque vient le moment de la plaidoirie de l’avocate de la défense, Alice Diop filme avec empathie l’avocate qui ne reprend nullement les arguments de Maître Fabienne Roy-Nansion, l’avocate de Fabienne Kabou – à part sur la folie de sa cliente – mais développe un discours emphatique sur la condition des femmes, des filles et des mères toutes des invisibles, des chimères monstrueuses mais très humaines. Des plans sur le public, les jurés, la cour…, émus, achèvent cette symphonie dont le but est de gagner le cœur et la raison du public. De nous rendre cette femme sublime, forcément sublime[1]. Sainte mère comme nous le dit sans état d’âme Fernando Ganzo dans Les Cahiers du Cinéma du mois de novembre 2022. Dommage, nous aurions pu voir un immense film de procès qui sonde les mystères de l’âme humaine au lieu d’un film édifiant qui enchante dans le consensus général toute la presse de France et de Navarre.

Saint Omer, d’Alice Diop. France – 2022 – 2h02. Interprétation: Guslagie Malanda, Kayije Kagamé, Valérie Dréville, Aurélia Petit, Xavier Maly, Robert Cantarella… Actuellement en salle.


[1] Sublime, forcément sublime Christine V. » est un texte de Marguerite Duras publié le 17 juillet 1985 dans le journal Libération à propos de l’affaire Grégory.


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est directeur de cinéma.

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