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Que faisiez-vous dans la nuit de samedi à dimanche ?

Chez Louis Malle, les héros n’existent pas, seuls les anti-héros tentent de conjurer le mauvais sort.

Que faisiez-vous dans la nuit de samedi à dimanche ?
Louis Malle, le 01/01/1992 / PHOTO: MARY EVANS/SIPA / 51371563_000005

Il y a 65 ans, Louis Malle tournait Ascenseur pour l’échafaud avec Maurice Ronet et Jeanne Moreau.


Quand Paris est sous la pluie et que les murs suintent d’ennui, Le Champo est le dernier refuge des désenchantés. Ils se donnent rendez-vous au Quartier latin à l’heure du déjeuner. Lundi midi, nous étions dix hommes dans la salle. Dix hommes à la recherche d’une histoire noire, au romantisme cabossé, à l’intrigue asphyxiante, sans issue, sans rédemption, sans morale, sans horizon, à la recherche d’une histoire trop stylisée pour être vraie, trop littéraire pour avoir été inventée.

Dix hommes dont le seul projet pour démarrer cette nouvelle semaine étaient de communier avec une certaine esthétique sentimentale et, disons-le, empreinte d’une douceur passéiste irrésistible. Commencer sa semaine avec un noir et blanc crépusculaire, une longue et lente déambulation jusqu’au petit matin, la trompette de Miles Davis qui cogne dans les tempes à chaque pas, l’angoisse d’un amour vorace et la fatalité comme témoin d’une union impossible. Il y a pire moment, j’en conviens, que de se retrouver entre 12 heures et 14 heures, rue Champollion rebaptisée pour l’occasion rue Louis Malle devant Ascenseur pour l’échafaud, Prix Louis-Delluc 1957 en compagnie d’un Maurice Ronet, ex-capitaine de l’Indo brûlant de désir et d’une Jeanne Moreau possédée à la blondeur mouillée.

Fatalitas !

Louis Malle (1932-1995) nous invite à un week-end diabolique où un crime maquillé en suicide dans un bureau d’affaires et la tuerie de deux touristes allemands dans un motel de banlieue vont se télescoper et se réverbérer dans la nuit de samedi à dimanche, où le mobile et l’alibi se tourneront le dos et où les amants seront les jouets du destin. Un programme autrement plus dramatique et suffocant qu’une Coupe du Monde climatisée. Une coupure d’électricité dans un immeuble et tout va se désagréger, les plans prennent l’eau, les circonstances extérieures s’acharnent et l’attente devient alors insupportable durant plusieurs heures pour les différents protagonistes de ce scénario qui tient plus de l’étouffoir que de la promenade de santé.

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Au-delà du suspense et de la distribution, ce film condense peut-être tout ce que le monde d’avant avait de plus beau et de ritualisé, de fragile et d’agaçant aussi, de triste et d’éphémère. Ces dernières traces d’une humanité pleine d’allure seront, quelques années après, aveuglées par la lumière crue d’un cinéma plus social, inquisiteur et bavard. Chez Louis Malle, les héros n’existent pas, seuls les anti-héros tentent de conjurer le mauvais sort en vain. Leurs silences sont des appels au secours qui n’aboutissent pas. Toute tentative de modifier son tracé originel est vouée à l’échec.

Dans cet engrenage infernal, personne ne sort indemne. Parce que jamais personne ne peut maîtriser sa voie. Que toute gesticulation amoureuse ou financière porte en elle, le sceau de l’incompréhension et du désastre. J’aime les films qui semblent totalement fermés dont l’incapacité d’agir des personnages se mue pourtant en une dérive fascinante. En 1957, à l’écran, les femmes étaient perverses et rêveuses, les hommes médiocres n’étaient pas dénués de courage, les patrons charismatiques et despotiques se moquaient de leur image, une jeunesse en fuite se sabordait par bêtise et dégoût d’elle-même, les liftiers avaient gardé de leurs années de guerre un boitillement martial, les secrétaires taillaient des crayons en papier par lassitude et les cadres supérieurs roulaient en décapotable Chevrolet.

L’ultime cartouche du désespoir

On allait au cinéma certes pour trembler ou s’émouvoir, mais également se confronter à ses propres errances. Se laisser happer durant 1 h 32, s’engouffrer dans ce tourbillon de la vie, espérer, croire avec eux en leurs chances de salut, puis reconnaitre leur défaite, les résistances au bonheur étaient trop fortes. Pendant cette nuit haletante, Julien Tavernier (Maurice Ronet) et Florence (Jeanne Moreau) ont brûlé leur ultime cartouche avec un désespoir souverain.

Le spectateur s’est laissé griser par leur malheur. Certains n’y verront qu’un adultère qui tourne mal, lesté par les dialogues trop construits de Roger Nimier et d’un jazz lancinant trop présent. Pour ceux qui croient encore aux mythes et aux incertitudes de la nuit profonde, ils seront servis. Ils y verront, à l’aube, une Mercedes 300 SL aux ailes déployées, abandonnée sur le Pont de Bir-Hakeim, l’inspecteur Charles Denner qui fait équipe avec Lino Ventura avant de travailler plus tard avec le commissaire Letellier (Jean-Paul Belmondo) celui-là même qui grimpe sur le métro aérien, la terrasse du Royal Camée, boulevard Haussmann, avec son store aux couleurs de « Kronenbourg, bière d’Alsace », Hubert Deschamps en substitut du procureur qui s’écoute parler, Jean-Claude Brialy non crédité au générique et Elga Andersen en déshabillé de soie. Tous les lundis, nous devrions prendre cet Ascenseur-là.

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Journaliste et écrivain. A paraître : "Et maintenant, voici venir un long hiver...", Éditions Héliopoles, 2022

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