Ruwen Ogien © Frederic POLETTI/Leemage_opale30480_04

Comme la littérature sur le deuil d’un être cher, la littérature de témoignage sur la maladie, la douleur, et la mort en filigrane, est presque un genre en soi. Il y a un public pour ce type de livres, un peu curieux, un peu voyeur, un peu gêné, et  pourquoi pas, sincèrement ému. Il est possible que Ruwen Ogien,  le philosophe de la liberté comme on a pu l’appeler, dans son ultime livre paru en janvier 2017, Mes mille et une nuits, touche ce nouveau lectorat et bouscule son confort intellectuel pour l’emmener au-delà, dans une réflexion philosophique. Les anecdotes personnelles distanciées restent limitées mais la réflexion, elle, se déploie tous azimuts.

On se souvient du récit-cadre des contes des Mille et une nuits. Mis au fait de son infortune conjugale par son frère, le roi se persuade qu’il n’y a pas sur toute la surface de la terre femme qui soit loyale à son mari. Son plan vengeur est alors de faire exécuter chaque matin la femme qu’il aura épousée la veille. Chahrazade, la fille du grand vizir, est audacieuse, veut épouser le roi et  contrer son projet pour délivrer ses semblables du péril. Le soir, le devoir conjugal dûment rempli, Chahrazade raconte une histoire à son époux, à l’aube elle s’arrête au moment le plus palpitant, reportant la suite au lendemain. Au terme de mille et une nuits, la reine obtient la grâce du roi, finalement heureux époux et père comblé.

« Chez nous, on meurt plutôt d’antisémitisme ou de crises cardiaques parce qu’on n’a pas mangé kacher »

Le philosophe qui met un court extrait des Mille et une nuits en exergue à son livre a la pudeur de ne pas citer la fin heureuse pour Chahrazade et d’envisager le simple report de la condamnation. « Me voilà bel et bien obligé de reporter sa condamnation au lendemain », dit le roi. De même, jour après jour, peut se gagner la rémission d’un méchant cancer.

Dans son abondante  bibliographie Ogien liste des récits simples et  personnels qu’il est loin de mépriser comme on le découvre en le lisant, et aussi des œuvres d’auteurs célèbres, des ouvrages techniques, sociologiques ou philosophiques sur l’éthique médicale, le concept de maladie et de bonne santé, l’histoire de la douleur. Le Soljenitsyne du Pavillon des cancéreux, le Tolstoï de La mort d’Ivan Ilitch, le Fritz Zorn de Mars (récit qui eut un certain succès en 1977), ainsi que  Simone de Beauvoir, Susan Sontag, Virginia Woolf et d’autres dialoguent avec lui. Nietzsche, lui aussi évoqué, n’est pas placé sur un piédestal en l’espèce, on le verra. D’autres encore auraient pu être cités. On pense au Crabe sur la banquette arrière, 1996, d’Elizabeth Gille, fille de la talentueuse Irène Némirovsky, qui narre avec un certain talent elle aussi les épisodes du drame familial et social qu’elle a vécu à partir de l’annonce de sa maladie. Dans Sauve-toi Lola, Ania Francos note de manière un peu étrange : « Le cancer l’a prise à l’endroit où sa mère s’était accroché l’étoile jaune en 1942 ». Ogien l’avait-il lue, lui qui écrit : « Chez nous, on meurt plutôt d’antisémitisme ou de crises cardiaques parce qu’on n’a pas mangé « kacher » ou parce qu’on a violé l’un des dix commandements » ? Le cancer n’est pas clairement désigné comme le passage de relais d’une malédiction antérieure, la remarque évoque plutôt la recherche d’une origine génétique de la maladie. Mais l’allusion est là, un peu naïve.

Un refus des raisonnements trop compliqués

Dans la postface, Ogien revendique faire partie de la tribu des philosophes analytiques, ceux qui, selon lui, ne se prennent pas pour des héros intellectuels solitaires. Accessoirement, voilà  qui explique la très longue liste d’ouvrages consultés. On sait peut-être que  la philosophie analytique, prisée dans le monde anglophone et dans les pays nordiques a eu comme premiers représentants des Allemands et des Autrichiens,  Gottlob Frege et Ludwig Wittgenstein notamment, qui se fondent sur la tradition logique et l’analyse du langage. Ils  souhaitent mettre en doute ce qui ne l’est pas habituellement : les énoncés scientifiques ou les énoncés de sens commun, faux, trop simples ou trop confus. L’exercice n’est pas gratuit, le but final est d’esquisser ou d’élaborer  de nouvelles solutions aux problèmes philosophiques dont la formulation s’est envasée dans un marais linguistique et un brouillard conceptuel.

Dans ce souci de précision, Ogien dénonce l’utilisation de mots vagues comme « résilience», de formules frappantes et paradoxales comme « le merveilleux malheur », et de  toutes les descriptions bêtement optimistes de la maladie. Il veut être juste et ne pas culpabiliser la personne souffrante, ne pas cautionner la cruauté sociale qui continue à s’exercer contre elle. A la différence de Susan Sontag, il ne croit pas cependant que l’usage des métaphores soit un obstacle définitif à la connaissance de l’état de malade, comme il ne l’est pas à la connaissance  en général. Les métaphores guerrières (« la guerre est déclarée », « mobilisation générale »), la métaphore de la maladie comme terre étrangère où l’on est expatrié,  de la maladie comme un métier à temps plein ou  comme un défi personnel à relever, peuvent apporter un réconfort au patient dans sa quête de sens et son rapport à soi. Il  préfère cependant les métaphores qui évitent d’apporter une réponse doloriste aux questions métaphysiques. Le dolorisme, défini par Ogien comme le « mythe de l’amélioration de soi-même par la souffrance » continuerait à fasciner religieux, philosophes, soignants, patients et leurs proches. Pour le philosophe,  cette doctrine n’est acceptable ni moralement ni politiquement. Il refuse donc l’aphorisme si populaire de Nietzsche : «  ce qui ne me tue pas me fortifie », sentence fausse dans une immense quantité de cas. Tout juste, dans son éternel souci d’ouverture et de compréhension universelle, concède-t-il que le dolorisme peut être un slogan efficace.

Le 4 mai 2017, peu de temps après la parution du livre, la maladie « capricieuse et chaotique »  avait le dernier mot.

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