Le 3 avril 2012, Richard Descoings, 53 ans, directeur de Sciences Po Paris, était découvert mort, allongé nu sur son lit, dans une chambre d’un hôtel de luxe de New York. Survenant moins d’un an après l’affaire Strauss-Kahn au Sofitel de Manhattan, ce fait divers impliquant une personnalité en vue de l’élite politico-universitaire parisienne fit grand bruit. La machine à rumeurs, relayée par le web et les réseaux sociaux, se mit à tourner à plein régime, mêlant faits avérés et supputations hasardeuses. On évoqua un suicide lié à la mise en cause, quelques mois plus tôt, par la Cour des comptes, de sa gestion de la prestigieuse école de la rue Saint-Guillaume, caractérisée par une dérive des rémunérations de lui-même et de ses proches. On murmura, entre initiés, qu’il avait été la victime d’amis de rencontre homosexuels, qu’il avait coutume de ramener au logis après de longues nuits dans les boites gays. L’autopsie pratiquée par les autorités judiciaires de New York conclut à une mort naturelle, par crise cardiaque, au cours de son sommeil. Il avait bien accueilli cette nuit-là, dans sa chambre, deux « escort boys » dragués par Internet, mais ceux-ci furent rapidement mis hors de cause.

Ses obsèques furent grandioses, célébrés en grande pompe à l’église Saint-Sulpice à Paris, réunissant plusieurs milliers de personnes, le gratin politique, universitaire et médiatique parisien comme il se doit, mais aussi des centaines d’étudiants de Sciences Po en larmes, pleurant ce directeur que tous appelaient « Richie », qui avait réussi, dans ses fonctions austères, à devenir une sorte de rock star.

La gloire, l’argent, la politique, le sexe, la mort trouble, tous les éléments étaient réunis pour qu’une journaliste de l’étoffe de Raphaëlle Bacqué, grand reporter au Monde, mitonne un de ces plats éditoriaux épicés qui restent plusieurs semaines en haut de l’ardoise des meilleures ventes. Raphaëlle Bacqué appartient à cette catégorie de journalistes politiques féminines qui ont le talent d’emmener, avec élégance, leurs lecteurs dans les arrières cuisines, les couloirs sombres et les alcôves du pouvoir. Au risque, assumé, de passer pour un incorrigible macho blanc de plus de cinquante ans, je qualifierais cette catégorie de consœurs de « journalistes geishas ». À la différence de leurs aînées, les amazones de l’écurie Françoise Giroud envoyées au siècle dernier en minijupes et décolletés plongeant soutirer des secrets d’oreiller aux hommes politiques, les « geishas » ne couchent pas : elles attirent par leurs récits bien tournés, puisés aux meilleurs buffets de raouts mondains, le lecteur rebuté par l’aridité du compte rendu quotidien de la gestion de la chose publique dans les pages politiques de l’organe de presse où elles officient. Du paparazzisme de luxe, en quelque sorte, où il ne suffit pas de « balancer du lourd », à coup de photos volées et textes bâclés, mais où le lecteur ne se sentira pas trop honteux de donner libre cours à ses penchants voyeurs. Cultivées, souvent drôles, dotées d’un joli brin de plume, les Raphaëlle Bacqué, Ariane Chemin, Vanessa Schneider, Anna Cabana (que celles que j’oublie me pardonnent…) sont les fleurs ornementales d’une presse écrite bien fanée…

On aura du mal, cependant, à trouver dans Richie, le récit de la vie brève mais intense de Richard Descoings, une analyse solide de son œuvre majeure : la mutation de Sciences Po en une « government and business school » mondialisée, prétendant jouer dans la même cour que les grands établissements similaires anglo-saxons (Harvard, Princeton, London school of economics). Ce n’est pas son objet. En revanche, on y trouvera, pour la première fois dans un livre politique « non complotiste », une description détaillée du mode de fonctionnement du « pouvoir gay » au sommet de l’Etat français. Bacqué ne balance pas : seuls les noms de ceux qui assument publiquement leur homosexualité apparaissent. Celui du défunt, bien sûr, qui jouait à merveille du « demi coming out » : homo pour les homos, et vague pour les autres, marié d’un côté, mais lié pour la vie à un autre prince du pouvoir gay, Guillaume Pépy, PDG de la SNCF. Les autres peuplent les cabinets ministériels, la diplomatie, les grands corps de l’Etat. La genèse de ce groupe soudé, transcendant les clivages politiques, remonte aux années quatre-vingt, où nombre d’entre eux, brillants sujets des nos grandes écoles, firent leurs armes militantes dans les associations d’aide aux malades du SIDA sous la houlette de Daniel Defert, compagnon du défunt Michel Foucault. Bien sûr, tout cela se savait, dans les milieux dits informés où même les principaux intéressés parlent entre eux du Gay d’Orsay ou du Conseil des tatas (Conseil d’Etat). Mais qui oserait, même tenté par l’appât des grosses ventes, faire une couverture de grand magazine politique sur « L’Etat gay », à l’image de ce qui se fait régulièrement, et à moins bon escient, sur le prétendu pouvoir des francs maçons ?

Raphaëlle Bacqué, maline, savait que jamais un(e) journaliste marquée à droite n’aurait osé écrire le quart de ce qu’elle dit sur nos amis de l’élite homosexuelle française. Le Monde, L’Obs, Télérama auraient sorti la kalach’, dans le cas où  l’auteur aurait été  trop connu pour être ignoré. Bien joué, Raphaëlle !

Raphaëlle Bacqué, Richie, Grasset.

*Photo : DURAND FLORENCE/SIPA. 00562268_000002.

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