C’était en 2002 ou en 2003, je ne m’en souviens plus. En vacances chez des amis de Varsovie- un couple (non marié) de yuppies au sommet de la branchitude – je m’employais à mener une sorte d’étude ethnologique selon la méthode inventée par Bronislaw Malinowski au début du XXème siècle et savamment appelée « observation participante ». En substance, la méthode préconise de s’immerger dans la société dont on souhaite comprendre le fonctionnement et de partager la vie des indigènes. Ainsi, chaque dimanche matin j’accompagnais mes amis à la messe, en essayant, le reste de nos week-ends, d’être à la hauteur pour ingurgiter autant de spiritueux que mes hôtes. Pas entièrement convaincus de l’existence de Dieu, mes amis, comme beaucoup de jeunes gens de leur milieu, se déclaraient néanmoins catholiques. À l’époque, leur attitude semblait toutefois marginale au sein de la société polonaise. À cent kilomètres de la capitale polonaise, pensais-je, les gens continuaient d’aller à l’église parce qu’ils continuaient de croire en Dieu. Erreur de jugement. Les récents résultats des sondages d’opinion révèlent qu’en une décennie le nombre de catholiques pratiquants a baissé en Pologne de deux millions. Et ce n’est pas tout.

Mené par le CBOS, l’équivalent polonais de l’IFOP, et publié en mars dernier, le sondage qui fait couler beaucoup d’encre au bord de la Vistule indique en effet que non seulement des catholiques rechignent à assister à la messe dominicale -selon les données de l’Episcopat leur pourcentage est descendu au-dessous de 40%- mais surtout, seulement 39% d’entre eux se conforment à l’enseignement de l’Eglise. Le décalage le plus flagrant entre les recommandations ecclésiastiques et les pratiques des fidèles apparaît dans le domaine de la sexualité. À peine 6% des catholiques polonais se prononcent ouvertement contre les moyens contraceptifs, tandis que 84% estiment que l’éducation sexuelle devrait figurer dans le programme scolaire. Et l’on peut fortement douter que porte ses fruits la campagne publicitaire récemment tentée par l’Eglise polonaise, couvrant le pays de l’affiche « Le concubinat est un pêché- dite NON à l’adultère ». 63% des Polonais acceptent la vie commune sans mariage. Rien d’étonnant à cela. Si on savait le catholicisme polonais superficiel et folklorique, à travers le dernier sondage on le découvre carrément hérétique. Le magistère de l’Eglise catholique, autrement dit l’autorité de l’ensemble des évêques et du pape sur les fidèles en matière de morale et de foi semble en Pologne pour le moins fragile : tout bonnement les catholiques polonais ne voient pas clairement le rapport entre la moralité et la religion. La moitié rejette catégoriquement le concept de règles morales immuables et 30% estiment ne pas avoir besoin de telles règles dans la vie quotidienne. Les choses se corsent davantage quand on apprend qu’un tiers des catholiques polonais croit en la réincarnation et autant d’entre eux dans l’idée que les animaux ont, eux aussi, une âme immortelle. Avec beaucoup de philosophie, les représentants de l’Eglise polonaise commentent ces résultats en évoquant l’émergence d’un catholicisme hybride, mélangeant des éléments de la tradition, de la doctrine, de la pratique transmise de générations en générations, mais également de pragmatisme et de conformisme. En somme, les catholiques en Pologne croient en ce qui les arrange. À qui la faute ?

Aussi surprenant que cela puisse paraître, la responsabilité de la misérable condition morale et intellectuelle de l’Eglise polonaise incomberait dans une grande mesure à Jean Paul II. Selon l’anthropologue Wojciech Burszta, l’élection de Karol Wojtyla comme successeur de Saint Pierre a plongé le clergé polonais dans la mégalomanie et dans l’autosatisfaction. En négligeant la qualité du ministère et l’accompagnement des fidèles, l’Eglise de Pologne s’était peu à peu transformée en prestataire de services, d’ailleurs excessivement facturés. Certes, 80% des catholiques en Pologne confirment leur attachement aux mariages et aux enterrements religieux, mais il reste à craindre que ce pourcentage diminue au fur et à mesure que les cérémonies laïques, conçues « sur mesure » pour mieux ménager la nouvelle spiritualité composite des Polonais, entrent dans les mœurs. Une spéculation, certes, mais justifiée. Car étant toujours majoritaires à approuver la présence des croix et des symboles religieux dans l’espace public, les Polonais s’insurgent désormais contre les pressions de l’Eglise sur la législation ou sur la vie politique. 80% d’entre eux manifestent ouvertement leur hostilité à l’idée que l’Eglise leur suggère pour qui ils doivent voter.

Ne serait-ce cependant pas trop facile de tout mettre sur le dos de Jean-Paul II ? Incontestablement, l’influence du pape polonais sur la forme du catholicisme pratiqué en Pologne a été considérable. Ce n’est pas par hasard que le CBOS a choisi comme césure l’année de sa mort, 2005, pour analyser la religiosité des Polonais. La décennie qui a suivi la disparition de Wojtyla a vu s’accélérer des phénomènes qui existaient déjà pendant son pontificat -la sécularisation, l’ouverture vers d’autres confessions, l’individualisation- anéantissant par là même les espoirs liés à la dite « génération JP2 ». Mais l’omniprésence de l’Eglise dans la sphère publique, qui agace de plus en plus les Polonais, résulte en premier lieu du zèle de l’Etat- une histoire ancienne qui date de la fin de l’époque communiste lorsque le Parti, menacé dans son existence, n’a pas reculé devant quelques compromis significatifs comme le financement des établissements universitaires catholiques. Depuis lors les gouvernements successifs, de droite comme de gauche, se surpassent dans l’allégeance à l’Episcopat devenu, pour sa part, plus gourmand que jamais. Les ragots au sujet de la fabuleuse richesse de l’Eglise polonaise ne disparaîtront pas tant que l’Etat n’exigera pas la publication des revenus du clergé et n’informera pas l’opinion à quelle hauteur il finance les institutions catholiques. A l’heure actuelle il n’en est pas question, le patrimoine de l’Eglise constituant en Pologne et avec la bénédiction de l’Etat, le secret le mieux gardé. Autre domaine controversé- le catéchisme. Introduits dans les écoles publiques en 1990, les cours de catéchisme ont échappés à tout contrôle de la part de l’Etat suite à des réformes de l’éducation nationale et non pas du fait du Concordat signé entre la Pologne et le Vatican en 1993. La Constitution a beau garantir la liberté et l’égalité des confessions, l’Etat a de son plein gré concédé à l’Eglise un droit de regard exclusif sur les manuels de catéchisme, tout en prenant l’initiative de rémunérer les catéchètes et abandonnant à leur sort les enfants d’autres confessions que catholique ou non-croyants. Dans son rapport sur la discrimination de ces derniers, la Fondation « Polisfera » œuvrant en faveur de la tolérance religieuse, pointe des pratiques qui violent ouvertement la législation en vigueur. Selon la loi, ce sont les parents qui souhaitent que leur enfant participe à la catéchèse qui doivent signer une déclaration dans ce sens. En réalité, les directeurs des établissements scolaires l’exigent, au contraire, des parents qui s’opposent à la catéchisation de leur enfant.

Or, si les athées en Pologne constituent une minorité, leur nombre augmente d’année en année. Ils n’étaient que 3% en 2005. En 2015 ils sont, selon les sondages, entre 6% et 10%. Décomplexés, affirmés, revendicatifs même, depuis sept ans ils organisent les Journées de l’athéisme dans les grandes villes polonaises,  défilent sous le slogan « No God, no problem » et défient l’Eglise sur le plan communicationnel. En réponse à la campagne publicitaire condamnant l’adultère, ils ont financé des affiches sur lesquelles on lisait : « Je ne tue pas, je ne vole pas, je ne crois pas ! ». Il y a quelques jours, leur défilé à Varsovie a attiré les foules. Son héroïne, Grazyna Juszczyk, prof dans une école publique, dénonçait la mainmise de l’Eglise sur l’enseignement : « Nous devons nous opposer à l’agressive expansion de l’Eglise catholique et à ceux des hommes politiques qui se soumettent à ses diktats. Sinon, nous nous réveillerons un jour dans un pays totalitaire ».  Perturbé par une poignée de fondamentalistes religieux, l’évènement a pourtant inspiré des idées audacieuses à certains catéchètes qui ont postulé le retrait de leurs cours de l’école. Enseigné à nouveau dans les paroisses, le catéchisme récupérerait son caractère authentique, n’attirant plus que les enfants vraiment motivés. Moins de croyants mais de bonne qualité serait alors la nouvelle recette de l’Eglise polonaise dont la frange radicale évoque l’exemple français. Le couple de mes amis de Varsovie-devenus bouddhistes il y a cinq ans- doute que l’Episcopat sache s’en satisfaire.

*Photo : wikicommons.

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Paulina Dalmayer
est journaliste et travaille dans l'édition.
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