« Réveillon du Nouvel An »: encore aujourd’hui, cette seule expression suffit à me faire frissonner d’une sorte d’horreur accablée


C’est que j’en ai enduré un certain nombre, des réveillons, dans ma pauvre vie antérieure, où je n’avais même pas la consolation d’habiter sous de vastes portiques que les soleils marins teignaient de mille feux. C’était un cauchemar immuable.

D’appartement en appartement…

Tout commence par l’ami qui, vous voyant échoué sur la berge festive, vous propose gentiment, et d’une voix gourmande, de vous embarquer à la soirée dont il est l’un des invités ; vous dites oui. Vous vous retrouvez dans un appartement ou une maison inconnus de vous, au milieu de gens qui ne le sont pas moins, à l’exception de quatre ou cinq, que vous n’appréciez pas particulièrement mais à qui vous vous accrochez faute de mieux – et vous commencez à boire, ne serait-ce que pour la contenance que vous donne, croyez-vous, le gobelet de plastique que vous tenez négligemment dans la main qui ne manipule pas les cigarettes que vous carbonisez à la chaîne. Vous observez, d’un air que vous jugez souverainement détaché, les filles qui errent en même temps que vous dans l’appartement ; elles, en revanche, ne vous observent nullement, n’ayant, à votre endroit, conservé que le détachement. Vous commencez à vous sentir quelque peu embarrassé de vous-même, vous augmentez la fréquence des gobelets de punch.

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Vous vous croyez sauvé quand surgit un autre ami – en réalité un pilier de votre bar commun, dont vous seriez infichu de dire le nom de famille –, qui vous informe discrètement qu’il est venu ici pour tuer le temps, car d’ici une heure ou deux, il doit aller à une autre fête, qui, elle, contrairement à celle-ci qui est vraiment nulle, sera d’enfer ; bien entendu, puisqu’il le propose, vous le suivez.

Alcool et boudins en déshérence

Après avoir traversé pédestrement près de la moitié de Paris, vous vous retrouvez donc dans un autre appartement, tout aussi inconnu que le premier. Comme la soixantaine d’invités est là depuis trois bonnes heures, que les fenêtres sont évidemment fermées, que tout le monde boit, fume et s’agite sur une musique de merde assourdissante, il y règne une chaleur de bête et des odeurs qui ne le sont pas moins. Malgré tout, un punch en valant un autre, vous marchez vers le buffet, d’où tout alcool honnête et identifiable a depuis longtemps disparu. Le troupeau festif n’en est pas encore à lécher les fonds de gobelets abandonnés, mais ça se profile. Vous commencez à vous dire qu’il serait temps, si vous voulez finir l’année en beauté, c’est-à-dire point seul, de vous mettre en quête d’une chaussure à votre pied, pour parler de façon imagée ; tout en subodorant que, comme l’année dernière et celle d’avant, vous allez rentrer pieds nus (pour filer la métaphore).

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Autour de vous, car l’heure tourne Messieurs et Mesdames, il ne reste plus que des épaves imbibées (généralement de sexe masculin) et des boudins en déshérence (…) ; vous pourriez probablement faire tomber dans vos filets copulatoires l’un ou l’autre membre de ces deux sous-ensembles, mais vous n’avez déjà plus très envie. Ou bien vous sentez que, l’alcool aidant, l’afflux de sang dans les corps caverneux risque de s’avérer fort aléatoire. Entre quatre heures et demie et cinq heures, vous décidez que ça suffit comme ça et vous rejoignez la rue en titubant ; naturellement, vous n’avez plus la moindre idée de quelle rue il s’agit. Ce n’est pas très important car vous allez, durant l’heure suivante, en parcourir trois douzaines d’autres, claquant des dents sous l’action conjointe du froid extérieur et du punch intérieur, à la recherche d’un taxi libre – denrée rare –, qu’un autre fêtard repère et hèle systématiquement avant vous. À six heures moins le quart, ayant abjuré toute foi en l’humanité, vous descendez dans le métro, pensant que là, au moins, vous serez au calme, au chaud et à votre aise. Il n’en est rien : le quai est encombré d’une humanité verdâtre et dépenaillée qui, elle aussi, comme vous, s’est rabattue sur la prochaine rame. Plus personne ne souhaite la bonne année à personne. Il est six heures et demie lorsque vous vous laissez enfin tomber sur votre lit ; auparavant, sur le palier du premier, vous avez croisé M. Lemonnier, frais comme un gardon de la dernière marée pour s’être sagement couché à dix heures et demie, qui partait prendre son service à la gare d’Austerlitz – service des consignes enregistrées.

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Quand vous vous réveillez, vers deux ou trois heures de l’après-midi, vous êtes certain d’une chose, et c’est d’avoir un crâne ; pour le cerveau à l’intérieur, il vous vient comme un doute. En plus, la bouteille de Perrier est vide.

P.S. : excellente fête à tous, néanmoins.

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Didier Goux
est écrivain. Dernier livre paru : "Le chef d'oeuvre de Michel Houellebecq" (Les Belles lettres)
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