On a beaucoup glosé ces derniers temps sur la fascination, voire la complaisance de toute une frange idéologique de la gauche avec l’islamisme radical. Ce qu’on a moins souligné pour l’instant, c’est que le phénomène n’est pas limité à la gauche mais se retrouve dans certains milieux se rattachant à ce qu’on pourrait appeler la droite « métapolitique », tentés à leur manière par la perspective d’une alliance conservatrice avec l’Islam (ou dans un registre plus laïque avec l’ancien « Tiers-Monde » anti-impérialiste).

On se focalisera ici sur le cas de René Guénon. Né à Blois en 1886 et mort au Caire en 1951 sous le nom de Abd al-Wahid Yahya, René Guénon est l’auteur d’une œuvre abondante touchant à la métaphysique, l’ésotérisme et le symbolisme traditionnel. Il est peut-être surtout connu aujourd’hui pour sa critique radicale de la sécularisation. A ses yeux, la civilisation occidentale représente une véritable anomalie à l’échelle historique. Notre civilisation aurait graduellement perdu tout contact avec le Sacré, opérant finalement une réduction systématique de l’horizon de l’homme moderne à celui de l’individualité. La démocratie et les droits de l’homme seraient les signes les plus manifestes de cette décadence. Dans Le règne de la quantité[1. René Guénon, Le règne de la quantité et les signes des temps, Gallimard, 1945.], son ouvrage théorique majeur, Guénon distingue deux étapes dans le développement du monde moderne : un processus de solidification caractérisé par le développement du matérialisme, du scientisme ou encore de l’Etatisme. La seconde étape serait marquée par un processus de dissolution culminant dans une grande parodie, une forme de spiritualité à rebours. Guénon voyait dans la psychanalyse et dans les précurseurs de ce qu’on appellerait aujourd’hui le New Age, les premiers signes de cette dissolution. On ne peut qu’imaginer ce qu’il aurait pu écrire devant le développement de l’économie globalisée et néolibérale, l’invasion de l’internet ou encore les diverses formes de parodie identitaire dont le monde occidental nous offre un spectacle toujours plus affligeant.

Face à cette subversion généralisée, Guénon, qui avait vu avec incrédulité l’Eglise catholique se rallier progressivement au monde moderne, a cherché dans un « Orient » en partie imaginaire, un antidote à la maladie spirituelle du monde moderne, Orient que dans le sillage des romantiques et des occultistes du 19ème siècle il concevait comme héritier d’une sorte de révélation primordiale. Guénon a joué un rôle souvent discret mais non négligeable dans la diffusion des religions orientales en Occident. Alors que la plupart des orientalistes de son temps voyaient essentiellement l’Islam, l’hindouisme ou le bouddhisme comme un simple objet d’étude, Guénon a contribué à un changement de regard. Il les a présentés comme des voies possibles de transformation intérieure, en même temps que comme le moyen de reformer peut-être une élite intellectuelle et spirituelle en Occident.

Guénon connaissait étrangement mal le catholicisme et n’a pas anticipé l’implantation du bouddhisme en Occident. Il ne croyait pas non plus en la possibilité pour des occidentaux de se rattacher à l’hindouisme. C’est donc finalement vers l’Islam (sous la forme de l’ésotérisme soufi) qu’il s’est orienté, entrainant avec lui une grande partie de ses lecteurs. Rattaché au soufisme aux alentours de 1912, il s’est installé au Caire à partir de 1930, se moulant de plus en plus dans l’ambiance musulmane. Guénon a largement contribué au développement en France d’une forme de soufisme d’orientation à la fois intellectuelle et mystique, surtout présent dans le champ académique et para-académique.

Ce rattachement à l’Islam n’est pas allé sans résistances en particulier de la part des lecteurs de Guénon fermement enracinés dans la tradition catholique. Avec le temps, l’écart, voire l’abime, entre le soufisme d’inspiration guénonienne et la réalité de l’Islam moyen-oriental ou même européen n’a cessé d’apparaitre de plus en plus criant, donnant lieu à des phénomènes contradictoires : chez certains une islamisation du discours guénonien, chez d’autres une dé-islamisation de la pratique du soufisme.

Si on ne peut guère reprocher à Guénon de ne pas avoir anticipé la montée de l’islamisme djihadiste (encore qu’il ait vécu en Egypte qui était aussi le berceau des Frères musulmans), on ne peut manquer de s’interroger sur le mythe qu’il a contribué à forger, celui d’un renouveau de l’Occident par l’Orient, ce renouveau pouvant passer selon les termes de Guénon lui-même par une véritable « absorption ». On peut s’interroger aujourd’hui avec inquiétude des modalités qu’une telle absorption pourrait prendre. Michel Houellebecq, qui semble avoir lu Guénon, nous décrit d’ailleurs dans Soumission un scénario de ce genre, non sans démonter par avance les complicités intellectuelles et politiques qui le rendraient possible. Ce qui nous interpelle surtout c’est que Guénon, comme d’ailleurs beaucoup d’intellectuels de gauche actuels mais dans une optique très différente, n’a pas hésité à diaboliser le monde occidental et à projeter sur son « autre » oriental toutes les qualités qui lui manqueraient ou qu’il aurait perdues. L’ironie de l’histoire a voulu pourtant que la forme d’islam qui s’impose aujourd’hui soit aux antipodes de l’intellectualisme ésotérisant que promouvait Guénon (tout comme aux antipodes des fantasmes libertaires et égalitaires de la gauche). On soulignera en particulier le fait que le djihadisme se caractérise par une confusion généralisée du psychique et du spirituel. Guénon, anticipant ainsi les travaux de certains sociologues, avait déjà diagnostiqué ce phénomène en Occident à la racine de ce qu’on appellerait de nos jours « les nouveaux mouvements religieux. » Mais il n’avait pas prévu qu’il pourrait aussi se propager en Orient. Dans l’islam djihadiste, le Dieu transcendant devient une simple métaphore renvoyant à l’expérience d’une communauté largement fantasmée et la figure du saint est remplacée par celle du kamikaze, cette psychologisation du sacré allant de pair comme on le sait avec un phénomène de politisation.

Tout lecteur lucide de Guénon se doit de tirer les conséquences qui s’imposent. À l’époque contemporaine, ce qui menace l’Islam, c’est beaucoup moins « l’envahissement occidental » (ce qui ne veut pas dire qu’on doive nier la part de responsabilité des Etats-Unis et de l’Europe dans le chaos moyen-oriental) que la montée d’une idéologie millénariste et totalitaire d’origine autochtone et qui sous couvert de réaction contre le nihilisme et le relativisme occidental, est en train d’achever de détruire totalement ce qui pouvait rester de la spiritualité musulmane traditionnelle. Dans la situation actuelle, le monde musulman est loin de pouvoir apporter un remède quelconque à la maladie spirituelle qui ronge l’Occident. Bien au contraire, il est en train de devenir le vecteur principal des forces de « dissolution » à l’œuvre dans la postmodernité. Le déni de réalité tant parmi les intellectuels occidentaux que dans les sociétés à majorité musulmane ne fait que différer un réveil douloureux. Espérons qu’il n’est pas déjà trop tard …

Vous venez de lire un article en accès libre.
Causeur ne vit que par ses lecteurs, c’est la seule garantie de son indépendance.
Pour nous soutenir, achetez Causeur en kiosque ou abonnez-vous !
Partager
est docteur en science politique. Il a publié chez est docteur en science politique. Il a publié chez l’Harmattan "Eric Voegelin et l’Orient : millénarisme et religions politiques de l’Antiquité à Daech".