Régionales: Qu’est-ce que le Front républicain?

Régionales: Qu’est-ce que le Front républicain?

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À l’approche des élections régionales, le Parti socialiste et Les Républicains butent sur la stratégie à adopter en cas de triangulaire favorable au Front national. Certains, en particulier à gauche, brandissent ostensiblement le « Front républicain », ce qui revient à dénoncer implicitement le caractère non-républicain de l’adversaire. Or, il ne suffit pas de se proclamer « républicain » pour être républicain. L’histoire montre que les étiquettes que l’on se choisit ne reflètent que rarement la réalité. Par exemple, la République populaire démocratique de Corée (Corée du Nord) n’est pas plus démocratique que ne le fut la République démocratique d’Allemagne (Allemagne de l’Est). De la même manière, un héritage ne peut constituer un label républicain. En 1983, la conversion complète du Parti socialiste au libéralisme prouve qu’en politique les héritages ne dépassent pas toujours le stade du symbolique. Si cela est vrai pour un héritage récent, il l’est encore plus pour un héritage lointain. Il serait en effet idiot de prétendre que la gauche est colonialiste sous prétexte que de nombreux hommes politiques de gauche furent colonialistes au XIXe siècle ou que la droite est antisémite sous prétexte que des hommes de droite furent antidreyfusards. Si l’on peut épargner ces raccourcis absurdes à ces partis, on doit également se garder de leur délivrer un blanc-seing républicain par la seule force de l’héritage.

Restent alors les faits pour juger de l’engagement républicain. Or, les faits ne plaident pas beaucoup en faveur des partisans du Front républicain. En effet, la République n’est pas qu’un concept flou et ne se réduit pas à la dialectique république-monarchie. C’est pour cela que la République française se distingue fondamentalement de la République populaire de Chine ou de la République islamique d’Iran. Les républiques sont le fruit d’une histoire et de luttes et chacune dispose de ses principes fondamentaux. Le respect ou non de ces principes peut faire l’objet d’un examen attentif. En l’occurrence, la souveraineté nationale et la laïcité, deux principes au sommet du Panthéon républicain français, se prêtent parfaitement à cette analyse.

En 1789, le peuple français constitué en corps devient la nation et revendique l’exercice de la souveraineté nationale. Il constitue à cette occasion une « assemblée nationale » chargée de rédiger une constitution pour la France. La souveraineté appartient dès lors à la nation et ses représentants en sont seulement les dépositaires, la souveraineté étant un droit inaliénable. Toutes les Républiques françaises conserveront ce principe hérité de la Révolution française. Or, les transferts successifs de souveraineté à l’Union européenne, sous l’impulsion des deux grands partis de gauche et de droite, s’opposent à ce principe. On peut le déplorer mais la République (française) sans la souveraineté n’est plus la République. L’Histoire semble donner raison à Marc Bloch qui écrivait en 1943 : « Ceux qui veulent à tout prix donner au peuple un maître accepteront bientôt de prendre ce maître à l’étranger. Pas de liberté du peuple sans souveraineté du peuple, c’est-à-dire sans République. » La Déclaration des droits de l’Homme et du citoyen de 1789 ne dit pas autre chose : « Le principe de toute Souveraineté réside essentiellement dans la Nation. Nul corps, nul individu ne peut exercer d’autorité qui n’en émane expressément. » La perte de souveraineté est non seulement incompatible avec la République mais elle constitue une violation des droits de l’homme.

Il est classique de justifier l’abandon de souveraineté au motif que la France serait trop petite pour affronter seule la concurrence internationale dans le cadre de la mondialisation. Outre le fait qu’une telle affirmation ne constitue pas une démonstration, elle entre de plus en contradiction avec le discours dominant vantant les bienfaits de la décentralisation et de l’échelon local. Dans de nombreux rapports commandés par les gouvernements successifs, l’échelon local est présenté comme le niveau le plus efficace pour s’adapter à la mondialisation. Pour n’en citer qu’un, un rapport intitulé « Mutations socioéconomiques et territoires », commandé par Jean-Marc Ayrault en 2013 et remis au gouvernement en 2014, estime que « l’espace local compte de plus en plus dans l’économie mondialisée ». L’Union européenne elle-même promeut les régions à travers des institutions comme le Comité des régions, des politiques de coopération interrégionale comme le programme Interreg ou encore un principe de subsidiarité revisité qui fait de l’Etat un échelon parmi d’autres[1. Depuis le Traité de Lisbonne, le principe de subsidiarité accole systématiquement auprès du terme « Etats  membres » la notion d’ « échelon local et régional », de sorte que l’Etat ne devient qu’un échelon parmi d’autres.]. Bref, pour le Parti socialiste et Les Républicains, plus un territoire est petit, plus il est capable de s’adapter rapidement et efficacement aux exigences de la concurrence internationale, l’Union européenne n’étant qu’une instance de neutralisation des Etats pour mieux réguler les relations entre ces petites entités. C’est une position défendable, à laquelle adhèrent le Parti socialiste et Les Républicains, mais ce n’est pas une position républicaine.

La laïcité est l’autre grand principe permettant de mesurer l’engagement républicain d’un parti. Or, l’attitude timorée du parti Les Républicains et a fortiori du Parti socialiste face à l’islamisme révèle fondamentalement les limites de leur engagement. Pour les républicains du XIXe siècle, la religion ne devait pas concurrencer le pouvoir politique. Devenue « laïcité » sous la IIIe République, ce principe était considéré comme vital et sa disparition pouvait conduire à la mort de la jeune République. Or, de nos jours, les remises en cause de la laïcité sont nombreuses, souvent sous le regard indifférent des élus. Dans les « territoires perdus » de la République les professeurs ne peuvent plus enseigner la science (théorie de l’évolution) ou l’histoire (génocide juif), des femmes sont obligées de se soumettre à un code vestimentaire imposé par des hommes au nom d’une religion et des communauté qui se sentent menacées par l’islamisme quittent les écoles publiques. Parfois, ces atteintes à la laïcité se font avec la complicité des élus : construction de mosquées avec des subventions publiques, multiplication de « carrés musulmans » dans les cimetières en violation de la loi, etc. Si à court terme ces concessions peuvent donner l’illusion de l’égalité, à long terme seule la laïcité permet une égalité réelle (égalité homme-femme, égalité entre communautés en s’opposant aux velléités hégémoniques d’une religion sur une autre). La laïcité n’est pas simplement une formule incantatoire, elle est la condition pour que l’égalité soit effective au quotidien. Les concessions des élus pour capter l’électorat musulman dans une démarche clientéliste menacent non seulement les principes républicains (laïcité et égalité) mais elles entrent en contradiction complète avec l’esprit républicain qui place l’intérêt général au-dessus de l’intérêt des partis et des communautés. Le Parti socialiste et Les Républicains ont beau jeu de brandir la « République » mais ces dérives antirépublicaines se sont opérées sous leurs gouvernements.

Qu’est-ce donc que le « Front républicain » ? Une rhétorique, et rien de plus, qui permet de tuer le débat et l’expression des idées. Dans la France des années 60, un débatteur en difficulté et à court d’arguments, souvent de gauche, pouvait toujours s’en sortir en qualifiant son adversaire de « fasciste ». Le « fasciste » ainsi nommé était immédiatement ostracisé. Mais l’Histoire a montré que le dénonciateur compulsif du « fasciste » était en général le plus fasciste de tous. Le « Front républicain » procède de la même logique. Il revient à dénoncer le caractère non républicain de l’adverse et à lui coller l’étiquette de l’infamie pour empêcher le débat. L’Histoire retiendra sans doute que ce front n’était pas plus républicain que ceux qu’il prétendait combattre.

*Photo: Sipa. AP21222050_000017.


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