Sean Penn avait annoncé une palme d’or politique. Elle fut politiquement correcte. Dans ce registre, aucun poncif ne nous a été épargné depuis que le jury cannois, dirigé par une grande conscience de l’Amérique, a accordé sa plus haute distinction au film de Laurent Cantet tiré du livre de François Bégaudeau, Entre les murs. Un festival de bons sentiments, de propos édifiants et de jeux de mots à deux balles – comme « la grande classe ». Que Jérôme Béglé, mon confrère de Paris Match, soit remercié pour avoir produit une fausse note dans ce concert si consensuel que cela en devient comique. De retour de Cannes, Béglé a ironisé sur la schizophrénie du festivalier contraint de compatir aux malheurs du monde le jour et de noyer sa compassion dans le champagne la nuit. Elle est pas belle, la vie ?

Après d’atroces hésitations, on décernera la palme du commentaire benêt à la journaliste qui, sur France Inter, a découvert avec effroi « une situation totalement anachronique » : « Derrière la Palme d’or et son tapis rouge se cachent des sans-papiers. » « Il est primé à Cannes et sa mère n’a pas de papiers. » S’il est encore permis de faire appel à la raison, on aimerait comprendre le rapport entre la performance d’acteur du fils et le statut juridique de la mère. Encore qu’il y en a un : la France étant, et c’est heureux, l’un des pays les plus généreux du monde, toute personne entrée sur le territoire national peut inscrire ses enfants à l’école. Le législateur peut décider demain que le fait d’avoir des enfants scolarisés en France donne le droit d’y rester – ce qui reviendrait peu ou prou à renoncer à avoir une politique migratoire. En attendant cette « avancée » (qu’aucun gouvernement de gauche ou de droite n’a jusque-là proposée), on se contentera d’inscrire l’obtention d’une Palme d’or à Cannes dans la liste des motifs de régularisation automatique. Ainsi, peu à peu, disparaîtra, au grand soulagement de notre compassionnelle consoeur, « cette situation anachronique » que l’on nomme frontière. Il faut saluer la candeur et la franchise d’une militante de RESF (Réseau Education sans Frontières), laquelle, stimulée par l’intervieweuse, lâche le morceau. Petit dialogue bien plus instructif qu’il n’y paraît.

– « RESF est habitué à tout mais là, disent-ils, on est vraiment dans l’envers du décor », s’émeut la journaliste qui pléonasme à tout-va sur les « futures stars en herbe » (ou alors, elle veut parler de nourrissons). C’est pas marrant, l’envers du décor.
– « Cela paraît étonnant, répond la militante, que dans un monde où l’on nous parle de paillettes et de stars, la réalité ce soit autre chose. »

Elle a raison, cette dame. Le réel, c’est étonnant. Et bien embêtant. Surtout quand il y a des enfants. Merde au réel, vive le décor : avec les mômes, il faut du gentil. De l’édifiant. Du benettonnisme bon teint. D’ailleurs, Bégaudeau l’a dit : c’est un film destiné à l’édification des vieux. Il s’agit de leur montrer que, contrairement à ce que disent les anachroniques, les jeunes sont sympas. Ainsi que me l’a obligeamment soufflé Marc Cohen, Entre les Murs, ce doit être une version des Choristes pour lecteurs de Télérama et de Libération – qui, eux aussi, ont droit à leur shoot de bonne conscience malheureuse.

Cela n’a échappé à personne : Entre les Murs est un film à message. Et même à multi-messages. Ce sont ces messages que célèbrent les commentateurs. Et ce sont ces commentaires que l’on prétend ici analyser. François Bégaudeau aimerait que personne ne s’exprime avant d’avoir vu le film. Il me pardonnera de ne pas céder à cette injonction et de trouver ses interventions et d’autres fort intéressantes par elles-mêmes. Elles méritent donc d’être décryptées. Il n’est pas exclu que le film, échappant au didactisme de ses auteurs, soit réussi – et on le souhaite ardemment.

En attendant de voir le film, la vague Entre les murs a valeur de symptôme. Laissons la parole à un journaliste du Parisien qui s’est étourdiment réjoui de la mort du cinéma : « Sean Penn, laissera sur la Croisette sa signature de Zorro, privilégiant un cinéma à double vocation, politique et sociale. » On craignait que le cinéma soit un art, ce truc bourgeois, voire élitiste, en tout cas vieux, qui prétend parler du monde à travers des situations et des personnages inventés. Nous voilà rassurés. Retour au bon vieux temps du réalisme socialiste, avatar vingtièmiste de la littérature édifiante du XIXe. On ne risque pas de revoir un mauvais coucheur dans le genre de Pialat gagner la Palme d’or.

Au cas où cela aurait échappé à quelques téléspectateurs distraits, le film palmé entend être un plaidoyer pour « la richesse de la diversité culturelle », selon Nicolas Demorand, une ode à « la sociologie bigarrée », pour Bégaudeau. Il est assez rigolo, d’ailleurs, d’observer à quel point le thème de la diversité fait l’unanimité, jusque dans les rangs du gouvernement qui s’est empressé de voler au secours de cette victoire. En somme, plus on est divers culturellement, plus on se doit d’être idéologiquement homogène. Entre les murs, on cultive l’entre-soi.

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Elisabeth Lévy
est fondatrice et directrice de la rédaction de Causeur.
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