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Racaille : l’avenir du bourgeois ?

Racaille : l’avenir du bourgeois ?

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Dans la quête éperdue du bon sujet révolutionnaire, certains théoriciens ont élu un nouveau héros : le « jeune de banlieue », d’origine maghrébine ou africaine. Situé à la périphérie de nos villes, se baptisant lui-même du grand mot de « racaille » (« caillera », en verlan), il conjoindrait deux grands récits : celui des classes laborieuses et celui de la décolonisation. Il concrétiserait l’alliance de l’insurrection ouvrière et du combat anti-impérialiste. Rimbaud, pendant la Commune de 1871, prônait déjà l’« encrapulement ».
La fascination du mauvais garçon dans l’extrême gauche (mais aussi dans le show-biz, y compris à Hollywood, gangrené par ses liens avec la Mafia) n’est pas nouvelle : Jean Genet n’a cessé de chanter les charmes du beau voyou et du criminel ténébreux. Herbert Marcuse, dans les années 1960, célébrait les marginaux, les drogués comme des rebelles dressés contre la répression des instincts et le détournement des potentialités humaines. Tous ces « groupes catalyseurs », étudiants, émigrés, chômeurs, squatteurs, artistes en marge étaient seuls à même de retrouver une combativité perdue par un prolétariat embourgeoisé. À cet égard, les émeutes de 2005 furent saluées par le groupe de Tarnac, rassemblé autour de Julien Coupat, comme le fer de lance de « l’insurrection qui vient »[1. L’Insurrection qui vient, La Fabrique, 2007.] et interprétées comme une réplique des luttes anti-coloniales sur le territoire de la Métropole, prélude à la guerre civile généralisée. Tout ce qui blesse, heurte le système capitaliste réjouit ces activistes, possédés par un rêve néronien de grand ensauvagement, d’incendies gigantesques, de krachs économiques et boursiers. Les bandes de jeunes et de très jeunes qui brûlent, détruisent, dévalisent sans revendications sont bien les porteurs d’une étape nouvelle de l’Histoire. Leur mutisme, éloquent, signifie qu’aucune langue ne peut assouvir leur rage, leur volonté d’en finir avec ce vieux monde. Si l’on devait écrire une histoire du snobisme contemporain, elle connaîtrait là, dans l’éloge des « lascars » blacks-blancs-beurs exonérés de toute responsabilité par leur statut de victimes post-coloniales, sa dernière métamorphose.[access capability=”lire_inedits”]
La première définition de la « racaille » a été fournie, il y a plus d’un siècle et demi, dans le Manifeste communiste (1848) par Marx et Engels : « Le lumpenproletariat [terme emprunté à l’allemand lumpen, qui veut dire « haillon »], éléments déclassés, voyous, mendiants, voleurs est incapable de mener une lutte politique organisée ; son instabilité morale, son penchant pour l’aventure permettent à la bourgeoisie d’utiliser ses représentants comme briseurs de grève, membres des bandes de pogrom, etc. » On peut aujourd’hui compléter cette analyse : les émeutiers occasionnels des cités, si déshérités soient-ils – le taux de chômage y monte jusqu’à 40 % –, sont d’abord les enfants de la télévision et du supermarché. Car la « racaille » – qui ne doit pas être confondue avec les islamistes, même si des contacts peuvent être tissés avec les barbus lors des séjours en prison, ni avec la jeunesse laborieuse des quartiers – prolifère sur la disparition de la culture ouvrière en Europe : elle est l’image inversée des vertus prolétariennes, comme le verlan est l’envers de la langue normale, désarticulée pour n’être pas comprise de tous, suscitant un faux effet de familiarité. À l’éradication de la pauvreté, aux luttes syndicales, aux causes humanitaires, ces jeunes délinquants préfèrent l’allégeance au chef de bande, le mépris du bien commun, la mise en coupe réglée des immeubles, la fidélité au territoire, devenu un village gaulois à défendre contre l’intrusion des tiers ou d’autres gangs. Le souci du « bizness », trafic d’armes, de drogues, de voitures, de femmes, l’emporte sur toute autre chose. Ces casseurs, lointaines réminiscences des « Apaches » qui terrorisaient les beaux quartiers du début du xxe siècle, ne dessinent pas dans leur insurrection les contours d’un monde plus fraternel : ce sont les apôtres agressifs du consumérisme triomphant[2. Je renvoie à mes analyses sur le sujet dans Misère de la prospérité (Grasset, 2002) et La Tyrannie de la pénitence (Grasset, 2006). Voir également l’excellent roman de Morgan Sportès : Tout, tout de suite (Fayard, 2011) sur l’affaire Ilan Halimi.].
Ils sont la rencontre de Tony Montana et du centre commercial[3. Tony Montana, joué par Al Pacino dans le remake de Scarface, de Brian de Palma, en 1983, est une petite frappe qui s’élève par le meurtre et la ruse au rang de chef. Scarface a longtemps été un film culte dans les banlieues.]. Ils incarnent, dans leur brutalité, le grand rêve de nos sociétés : l’avidité, l’impatience, la toute-puissance. D’où notre indulgence mêlée d’effroi à leur égard. Ce sont, comme nous, des consommateurs insatiables, fascinés par les signes extérieurs de richesse, belles voitures, montres de luxe, créatures de rêve, vêtements griffés, marques, etc. Eux aussi veulent « tout, tout de suite », « vivre sans temps mort et jouir sans entraves », selon l’affligeant slogan situationniste. Ces vandales sont les meilleurs propagateurs de la marchandise qui est leur vrai dieu. On comprend l’attirance de l’intellectuel ou du cinéaste de gauche pour cette pègre. Le civilisé, contraint et coincé, louche avec envie sur la belle énergie du barbare, de la brute blonde, brune ou noire. En général, le show-biz est la caisse de résonance de tous les clichés en cours, il incarne la bêtise narcissique de chacun excusée et amplifiée par la célébrité. On se souvient, par ailleurs, que notre intelligentsia progressiste s’est pâmée, depuis un siècle, devant le marquis de Sade, l’a élu prophète de l’amour et de la délicatesse pour mieux gommer son apologie du crime de masse. En littérature, au cinéma, le truand, le tueur ont toujours joui de l’aura du réfractaire dressé contre le système (voyez hier
Pierre Goldman, porté par un talent hors du commun ou encore Carlos, psychopathe verbeux et vaniteux). La crapule suscite la sympathie, surtout quand elle prend les atours du rebelle victime de la répression policière. L’alliance de la brutalité et de la cupidité ravit celui qui doit payer pour acheter et se soumettre, dans la vie quotidienne, aux procédures de l’échange et de la civilité.
Pouvoir tabasser celui ou celle qui ont osé vous fixer dans les yeux ou dont la tête ne vous revient pas, humilier plus faible que soi, s’approprier les femmes que l’on désire sans leur demander leur avis, les traiter à loisir de « putes », de « salopes » est le rêve secret de l’homme ordinaire (d’ores et déjà, dans certains transports parisiens, l’insulte gratuite est devenue la norme, et ceux qui réclament le respect en permanence ne respectent personne). Le caïd ne se laisse arrêter par aucun tabou, aucune loi morale : il agit en homme souverain qui impose son désir, régente et contrôle la circulation des femmes, prend ce qui lui plaît, tabasse, torture, voire tue qui s’oppose à lui. Il règne par « l’ultra-violence » (Malek Boutih), la peur, la cruauté, la torture, l’intimidation, la rapine, la menace : agressions répétées contre les conducteurs de bus, de métro, de RER, les pompiers, les ouvriers des chantiers, tabassés, menacés quand ils dérangent les plans des dealers, mais aussi les médecins, qui désertent, les postiers, qui ne distribuent plus les colis. Toute présence prolétarienne ou publique est ressentie comme une intrusion. Les lois communes ne sont pas faites pour lui, mais pour les sous-hommes, les « Gaulois », comme il les appelle avec mépris, les Français de souche. C’est par sa violence, son affiliation au grand banditisme que le lumpen, « cette lie d’individus corrompus de toutes les classes » (Engels, 1870), adonné à l’exploitation et au contrôle des populations immigrées, fascine sociologues, comédiens, journalistes et certains philosophes (voyez la réhabilitation qu’en fait un Jacques Rancière). C’est le cas de dire avec Hannah Arendt, à propos de la montée du nazisme : « La haute société tombe amoureuse de ses propres bas-fonds. »
Mais la nouveauté de cette culture, c’est qu’elle a quitté l’espace confiné des quartiers sensibles pour essaimer dans la société et devenir le langage commun des adolescents, toutes classes sociales confondues. Le « sauvageon », comme l’avait bien nommé Jean-Pierre Chevènement, au grand dam des bien-pensants de l’époque, est celui qui ne reconnaît pas la loi ni les institutions de la République : être d’exception, il échappe à l’éthique courante, à la culpabilité, n’obéit qu’aux codes de l’honneur de son groupe.  Ces jeunes hommes encapuchonnés à la manière des familiers de l’Inquisition ou des membres du Ku Klux Klan, avec leur démarche chaloupée, ont su créer un univers propre, calqué sur les ghettos nord-américains et, surtout, une langue syncopée avec, ici ou là, de belles inventions, exactement comme le Parti communiste avait façonné une « langue ouvrière » dont Georges Marchais fut l’un des derniers locuteurs, avec une gouaille et des intonations populaires qui constituaient son code de reconnaissance face aux partis bourgeois. Ce nouvel idiome, porté par le rap et le hip-hop, se caractérise entre autres choses par la banalisation de l’insulte, devenue courante dans les conversations entre lycéens : on se traite d’« enculé », de « fils de pute », de « pétasse » avec une désinvolture qui laisse coi. Sans compter les pauvres mères qu’on « nique » à tour de bras, si j’ose dire et sans compter. On décèlerait sans peine dans ces apostrophes une sorte d’inquiétude généalogique fréquente chez les déracinés : ils ne savent pas d’où ils viennent, qui est leur père et donc leur patrie. Un « fils de pute », fruit d’amours anonymes, n’est l’enfant de personne, un bâtard procréé par une chienne, pour filer la métaphore. Si ta mère n’est qu’une traînée qui couche à droite et à gauche, tu es toi-même le fruit du hasard, un être fortuit qui n’est pas sûr de ses ancêtres et donc de sa place dans la société. Quant à l’apostrophe « enculé », elle stigmatise évidemment la passivité de l’homme réduit à l’état de femelle offerte : rappelons que, dans la Rome antique, seul le maître avait le droit de sodomiser ses esclaves ; l’inverse, considéré comme un renversement dramatique des hiérarchies, eût été puni de mort. L’on sait combien l’homosexualité est mal considérée dans certaines banlieues, et contrainte de se vivre dans la clandestinité sous peine des pires représailles. Au-delà du pittoresque argotique, ce genre d’énoncés constitue un pidgin de ghetto, destiné à casser le sens des mots, à isoler les locuteurs. Le champ de l’invective, il est vrai, est étroit : le furieux a peu d’expressions à sa disposition et nous ne sommes pas tous des capitaines Haddock capables de varier à l’infini leurs fulminations. La force d’une injure, exutoire indispensable, c’est sa rareté. Devenue machinale, elle s’émousse, trahit un mépris spontané de l’autre et de soi-même qui est préoccupant : au commencement est la haine. Sur un autre plan, l’usage du mot « fuck » dans les films nord-américains est devenu aussi commun que « Passe-moi le sel… » (en réalité, bien plus) et traduit, là aussi, une vertigineuse paupérisation du langage.
Freud dit quelque part que le premier homme capable de lancer une insulte à la place d’une pierre a inventé la civilisation. C’est une vue désormais trop optimiste : l’imprécation précède en général les coups et les accompagne. Quand les relations humaines se résument à l’anathème permanent et ne sont plus apaisées par la politesse, la civilité, la société bascule dans une autre dimension. Si la routinisation de l’outrage n’était que l’apanage des gouapes et des vauriens, elle resterait bornée à un petit groupe, comme jadis l’argot des charretiers, des « poissardes ». Mais elle contamine toutes les strates de la société, jusque dans la jeunesse dorée et aux plus hautes sphères de l’État : on se souvient du malheureux « Casse-toi, pauvre con ! » du président Sarkozy, lui-même propagateur de l’inculture triomphante (voir ses diatribes contre La Princesse de Clèves).
Il y a dans cette mouvance racaille un tempo musical, physique, sémantique qui entre en résonance avec la mentalité hédoniste. C’est là l’inquiétant : quand les élites se mettent à parler comme la canaille, la société devient une seule plèbe, du haut en bas unie par un même état d’esprit, une même vulgarité qui contamine les rapports humains et précipite les nations dans une faillite morale. Nous vivons ce moment historique très particulier où la culture des voyous et des mafias − rapine, cupidité, sauvagerie − devient le modèle possible des hautes classes (voyez la Russie ou les narco-trafiquants sud-américains). Le type humain idéal, aujourd’hui, c’est la conjonction de la célébrité et de la fortune, quel que soit le moyen dont on les a acquises : le mauvais garçon l’emporte sur l’honnête homme. La libération des mœurs s’appuyait sur une vision optimiste de l’être humain. Nos convoitises sont bonnes par nature et rien ne devrait les limiter. Il nous faut déchanter : la ruse de la raison, pour Hegel, consistait à réaliser des fins sublimes à travers des passions bestiales. La ruse de la modernité, c’est de créer des situations bestiales à travers des pulsions réputées sublimes. Nous habillons d’angélisme libertaire une société violente et dure. L’adoucissement des mœurs chanté par Tocqueville semble s’inverser. De même qu’en économie, la libéralisation de la finance a entraîné un surcroît d’avidité et d’inégalités – il existe une racaille en col blanc, une racaille des beaux quartiers −, l’hédonisme contemporain, en réclamant la libération de tous les instincts, a aussi libéré la violence, la vindicte, la cruauté entre les sexes. L’individualisme démocratique croise la nouvelle délinquance qui lui ouvre la possibilité d’en finir avec les derniers tabous, les derniers freins : il triomphe sans maître, sans interdits pour lui barrer la voie. À cet égard, les banlieues ne sont pas un corps étranger sur la République, mais un miroir grossissant des passions françaises, une réserve de talents et d’énergie, mais aussi d’intolérance potentielle : racisme, antisémitisme, machisme, homophobie.
Le barbare n’est pas à la périphérie : il est le double du « bobo », l’effigie de ses appétits les moins recommandables. Au-delà du folklore, le triomphe de la « racaille » ne marque pas seulement la fin de la mémoire ouvrière et le triomphe du consumérisme global, il annonce peut-être la disparition du bourgeois, personnage hideux, ridicule peut-être, mais encore responsable du monde. Il traduirait alors l’émergence d’une hyperclasse de nouveaux riches, déliée de toute contrainte morale et contaminée par les mœurs du grand banditisme. Cet effacement simultané, s’il se confirmait, marquerait un véritable tournant historique et une catastrophe de grande ampleur.[/access]

*Photo : La Haine.

Avril 2013 #1

Article extrait du Magazine Causeur


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est philosophe et romancier.Derniers ouvrages parus : Le Fanatisme de l’Apocalypse, Grasset, 2011 et La Maison des anges, Grasset, 2013.

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