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Mafalda, c’est moi!

Mafalda, l'intégrale (Glénat Editeur)

Mafalda, c’est moi!
Mafalda, personnage de Quino © Glénat

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Les grands auteurs, c’est comme le vélo, ça ne s’oublie pas. On y revient toujours, un peu par fatigue intellectuelle et surtout, par nécessité de s’oxygéner l’esprit. Les moralistes sont des baromètres à disposition des pauvres, seuls instruments qui échappent (encore) au regard de l’Etat et des banques. Dernier refuge avant la liquidation totale et la désintégration du Moi. Ces gens-là mesurent la pression du groupe sur notre système nerveux, les résistances de l’individu face à la meute et la capacité des peuples à gérer l’abîme. Sans eux, le supplice serait, sans doute, interminable. Ces amuseurs aux textes courts nous aident à supporter la nocivité du quotidien et tous les emmerdeurs qui l’accompagnent.

© Glénat
© Glénat

Mafalda, une Cioran de dix ans

Dans la liste des moralistes qui ont façonné notre détachement et notre distance rieuses, Mafalda ne nous décevra jamais. Cette Cioran de six ans, partageant la passion de la couleur rouge avec le Cardinal de Bernis et la formule expéditive avec la Rochefoucauld est trop souvent réduite à son humanisme béat. Ses hautes valeurs la desservent aujourd’hui où le bien a gagné la bataille idéologique. Sa lucidité sentencieuse nous rappelle parfois certains médecins invités sur les plateaux de télévision. N’est-elle pas l’icône de l’ONU, la messagère de la Paix, la fan des Beatles et la barrière (d’un mètre seulement) à toutes les dictatures, surtout celles d’imposer la soupe aux repas ?

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Née en 1964, Mafalda a revêtu les combats progressistes du XXème siècle, elle a dénoncé les affameurs et les profiteurs, les salisseurs et les contempteurs de la mouise générale. De la protection de l’enfance à l’environnement, elle a été l’égérie des bonnes causes et la caution des adultes à se dédouaner du réel. Ses yeux fixes et ses cheveux en bataille nous auront alerté sur tous les maux de la société. Cette lanceuse avant l’heure fut notre mauvaise conscience. Son âge, sa taille et sa nationalité argentine la rendaient inattaquable aux yeux d’un occidental confortablement installé dans la croissance économique. Qui aurait été chercher des noises à une gamine vivant dans l’enfer des dévaluations monétaires et des arrestations arbitraires ?

Mafalda, causeuse professionnelle

A force de la canoniser, on a fini par oublier la corrosivité de ses réparties, leur poésie radicale et cette amertume entre chien et loup qui saisit son lecteur. Avec Mafalda, la réalité sociale n’est pas seulement prétexte à une dénonciation facile, elle est une matière vivante qui sert à exprimer toutes sortes d’opinion, des plus pures aux plus iconoclastes. Avec Mafalda, toutes les interrogations et les pensées intérieures s’emboîtent comme un jeu de construction. Elle boit pas, elle flingue pas, mais elle cause de tout, à tort et à travers. Cette liberté-là n’a pas de prix. Quino, son créateur disparu à l’automne dernier, avait arrêté de la dessiner en 1973. Elle fut une victime collatérale de la crise pétrolière. Cette enfant de la scoumoune, héritière des Peanuts et de Montaigne est très différente de notre petit Nicolas même si elle vit comme lui, entourée d’une mère et d’un père aimants. Le garçonnet de Sempé passerait à côté pour un benêt magistral. Il ne s’intéresse à rien, pas même à la philosophie ou à la métaphysique. Il n’a aucun avis sur la Chine et les dérives du capitalisme. Quand il s’amuse avec ses copains dans un terrain vague, Mafalda la verbeuse devise sur la fragilité de la démocratie et les affres de la modernité, avec une drôlerie incandescente, simplement assise sur le trottoir. Son intelligence nous agace et nous régale.

Mafalda, c’est nous

On devrait la mettre au programme de l’ENA. Car ses maximes sont des balises dans l’Océan : « Le drame, quand on est président, c’est que si on entreprend de résoudre les problèmes, on n’a plus le temps de gouverner » ou « S’il y a une chose que je ne peux pas supporter, c’est de gaspiller mon subconscient en rêvant des inepties ». Cette surdouée de l’auto-analyse n’en demeure pas moins une enfant au milieu d’autres enfants. Leurs interactions comme disent les savants sont une source inépuisable de joutes oratoires délirantes. L’héroïne de bande-dessinée a notamment pour ami, l’entreprenant Manolito, Bernard Tapie miniature à la coupe en brosse âgé de six ans, décomplexé avec la valeur d’échange dont le rêve est de créer « une chaîne de magasins géants avec de grandes vitrines, beaucoup d’aluminium, beaucoup de moquette, beaucoup de classe, beaucoup de luxe » à son effigie. Quant à sa copine Susanita (Marthe Villalonga dans Un Eléphant) obnubilée par l’idée du mariage et amoureuse du rouge à lèvres, elle ose déclarer : « Tu sais, Mafalda, mon fils sera médecin » ou « Le téléphone est encore en panne à la maison. J’en ai marre de vivre dans un pays sous-développé ! » Mafalda, c’est moi, c’est nous, dans notre désir de comprendre la complexité du monde, puis d’abandonner cette lubie idiote et de se ruer sur un hamburger moelleux.

Mafalda Intégrale de Quino – Glénat

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© Glénat
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Journaliste et écrivain. Dernier ouvrage paru : "Ma dernière séance : Marielle, Broca et Belmondo", Pierre-Guillaume de Roux Editions, 2021

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