« Nous voulons seulement soigner notre pays de certains maux », a expliqué Witold Waszczykowski, le nouveau ministre des Affaires étrangères polonais issu du très conservateur parti Droit et Justice, au pouvoir depuis l’automne 2015. Dans les colonnes du tabloïd allemand Bild, le chef de la diplomatie polonaise défendait vaille que vaille la position de son gouvernement face aux critiques de la Commission européenne dont la session du 13 janvier prochain sera consacrée au débat sur les risques pour un état de droit, dans la Pologne gouvernée par la formation de Jaroslaw Kaczynski. Toutefois, si la colère du ministre polonais était compréhensible quand il vilipendait l’arrogance des hauts fonctionnaires bruxellois vis-à-vis des membres d’un gouvernement élu démocratiquement, il n’en est pas vraiment de même lorsqu’il développe son propos, soucieux d’énumérer lesdits défauts à corriger : « Le gouvernement précédent a tout fait pour enraciner en Pologne une conception gauchisante de la politique. Comme si le monde devait, selon un modèle marxiste, avancer dans une seule direction possible, celle de la diversité culturelle, du mélange des races, du monde des cyclistes et des végétariens, bâti sur les énergies renouvelables et hostile à toute forme de religion. » Pédaler ou préférer un steak de soja à une côte de bœuf serait-il alors incompatible avec la doctrine chrétienne ? Attendons que le Vatican tranche sur la question. Après tout, la Commission européenne ne se préoccupe pas de l’extravagance du ministre polonais, pas plus qu’elle ne s’inquiète de la santé mentale de cet autre publiciste proche de Droit et Justice, Dominik Zdort, qui fustige les amateurs de jogging : « Je suis agacé du fait que le jogging a été élevé ces dernières années au rang de religion, car je connais beaucoup de gens qui n’ont plus le temps de participer à la messe mais se lèvent aux aurores pour courir pendant deux heures ! » Bien que la façon dont Droit et Justice envisage de « soigner » la Pologne ressemble à s’y méprendre aux méthodes des ayatollahs iraniens les plus rigides, Bruxelles se garde d’émettre un avis sur la liberté de pratiquer la course à pied au bord de la Vistule. Ce qui alarme – et à juste titre – les représentants des institutions européennes relève du danger de la violation par la Pologne de l’article 2 du Traité sur l’Union européenne relatif, entre autres, au respect de la démocratie, de l’état de droit et de la justice.

En effet, la réforme de la loi sur le Tribunal constitutionnel, votée précipitamment la veille de Noël, limite substantiellement les prérogatives de la Justice et paralyse de facto le travail des juges. Lesquels, par ailleurs, peuvent être désormais nommés par le Parlement, indépendamment de leurs qualités. La preuve du sérieux dans l’atteinte portée par Droit et Justice, majoritaire au Parlement, à l’autonomie des juges ne s’est pas faite attendre : la composition du Tribunal a d’ores et déjà été changée. Et si, pour une fois, l’impertinence mille fois pointée des hauts responsables européens était en réalité motivée par la crainte, tout à fait fondée, de voir un pays membre sombrer dans le chaos ? Le chef de la diplomatie luxembourgeoise, Jean Asselborn, n’a pas reculé devant la comparaison entre les pratiques de Droit et Justice et celles de l’ancienne Union soviétique : « La limitation des pouvoirs du Tribunal constitutionnel est inacceptable parce qu’elle brise non seulement les lois élémentaires en Pologne mais aussi au sein de l’Union européenne. Si nous l’acceptons de la part d’un pays aussi grand que la Pologne, nous pouvons enterrer l’idée de l’Union comme communauté de valeurs. » L’allusion au précédent créé par la situation en Hongrie de Viktor Orbán, un « petit pays » vis-à-vis duquel les institutions européennes se sont montrées impuissantes, reste à peine voilée…

Cependant, même si Jaroslaw Kaczynski n’a jamais caché son ambition de transformer Varsovie en Budapest, ce qui se passe en Pologne a peu à voir avec la réalisation d’un scénario hongrois. Certes, à l’instar de Viktor Orbán, le Premier ministre polonais s’en est pris aux médias publics en projetant de changer leur statut. Non plus « publics » mais « nationaux », selon le projet de loi préparé par Droit et Justice, les médias seraient obligés de se conformer au « système des valeurs chrétiennes » mais aussi de « cultiver les traditions nationales et patriotiques ». On comprend qu’on ne trouvera pas de programmes destinés aux cyclistes ou aux végétariens à la télé polonaise, ce qui n’est pas grave en soi. Le véritable ennui réside dans la compétence que se réserve le pouvoir de nommer tous les directeurs d’antennes et qui, à leur tour, seraient les seuls à décider de la prolongation de contrat ou du licenciement des journalistes plus ou moins « indociles » voire même, Dieu nous en garde !, végétariens. Reste que contrairement au Fidesz de Viktor Orbán, Droit et Justice affronte sur le plan de la politique intérieure une opposition libérale issue du même camp post-Solidarnosc, et non pas des post-communistes. Ensuite, au niveau européen, Fidesz appartient au Parti populaire européen, favorable à une intégration plus profonde des pays-membres (et aussi au développement des énergies renouvelables), alors que Droit et Justice fait partie de l’eurosceptique groupe des Conservateurs et réformistes européens, menés par les Tories britanniques, dont il est inutile de rappeler la volonté de voir le Royaume-Uni quitter l’Union européenne. Serait-ce la raison pour laquelle Elmar Brok, député européen de la CDU allemande, a exprimé un vif doute quant aux moyens dont dispose l’Union européenne pour venir à bout des agissements du nouveau gouvernement polonais ? Pas seulement. « Ce gouvernement est soumis à une idéologie nationaliste, conservatrice et viscéralement attachée à l’Eglise catholique. Voilà pourquoi le défi pour l’Union européenne est tout autre que dans le cas de la Hongrie. Indépendamment de différences de points de vue sur beaucoup de questions, il est toujours possible de discuter avec Orbán », a remarqué l’eurodéputé. Et c’est peu dire. Car la tactique adoptée par le gouvernement polonais consiste jusqu’à présent à ignorer totalement les questions qui lui ont été adressées par la Commission européenne. Un artifice efficace, à court terme seulement, pour éloigner la menace de sanctions. Celles-ci seront-elles jamais mises à exécution ? Les agriculteurs polonais privés de compensations financières ? Les subventions à l’industrie minière coupées ? La Pologne destituée de son droit de vote au Conseil européen ? Extrêmes, les mesures dont dispose la Commission européenne pour rappeler à la raison un de ses pays membres sont très lentes à mettre en œuvre, laissant aux autocrates du style d’Orbán le temps de faire un pas en arrière. Tous les Polonais attachés aux valeurs démocratiques et à l’indépendance du système judiciaire et médiatique n’ont qu’à espérer que Kaczynski ait plus en commun avec le Premier ministre hongrois qu’il ne le soupçonne lui-même.

Quand toutefois ce ne serait pas le cas, l’opposition démocratique s’organise en Pologne comme au bon vieux temps du régime communiste. Inspiré directement du concept du « pouvoir des sans-pouvoirs » de l’ancien dissident puis président tchèque Vaclav Havel, le Comité de Défense de la Démocratie, en plus d’organiser des manifestations de masses dans les rues des grandes villes, a déposé un projet alternatif et citoyen à la réforme du Tribunal constitutionnel. Qu’il n’impacte nullement le pouvoir en place est une chose. Il en est une autre de savoir qu’il existe encore des Polonais – et pas que des cyclistes ou des végétariens – pour qui le respect de l’état de droit, du pluralisme des opinions et de l’indépendance des médias s’inscrit autant dans la tradition nationale que la considération des valeurs chrétiennes.

*Photo : SIPA.REX40409824_000009.

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Paulina Dalmayer
est journaliste et travaille dans l'édition.
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