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Poule-au-pot, service égyptien

«Plumes» d’Omar El Zohairy, en salles cette semaine

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"Plumes" (2022) de Omar El Zohairy © Still Moving Production

«Plumes» d’Omar El Zohairy, cinéaste égyptien, est une dystopie aussi poisseuse que fascinante, métaphore d’une société à  la fois kafkaïenne et obscurantiste, qui a obtenu le Grand prix de la Semaine critique de Cannes en 2021. Le film, qui fait penser à du Tati égyptien très sombre, est sorti cette semaine.


Ecran noir. Puis le rire d’un type, le frottement d’un briquet, un râle qui se change en hurlement. Alors s’ouvre la première image de « Plumes » : une torchère humaine, en plan lointain, sur fond d’usine dans une aube crasseuse. Crasseux comme le sera le décor entier de cette bizarre dystopie animalière. Une tribu d’adultes, de mouflets et de nourrissons se serre dans un appartement immonde au cœur d’une banlieue sinistrée. Pour l’anniversaire d’un des enfants, on a invité parents, amis, et même le « patron » de l’usine adjacente à ces barres d’immeubles.

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Convié à la fête – gâteaux, cotillons, formules de politesse (« que Dieu vous garde ») – un prestidigitateur fait malencontreusement disparaître l’arrogant pater familias dans la caisse de son tour de magie : voilà l’homme transformé en poule blanche. L’oiseau de malheur, mal en point, se voit soumis à toutes sortes de rituels propitiatoires. Cet évanouissement du maître du logis n’arrange pas les finances du ménage désormais tenu par la seule matrone, bientôt criblée de dettes, incapable de payer le loyer, harcelée par l’administration, laquelle finira par prendre en gage la grosse télé et l’antique frigidaire.

Un univers pictural parfaitement abouti

De grosses liasses de billets de banque sales et chiffonnés passent de main en main, dans de mystérieuses transactions d’où la corruption n’est pas absente ; on abat mammifères et volatiles dans des remugles d’hémoglobine ; des praticiens corrompus obligent les occupants de ce taudis à parapher de douteuses attestations médicales.

Still Moving

Rien ne saurait décrire, dans cet enchaînement de séquences extraordinairement composées, le climat de visqueuse étrangeté qui habite « Plumes », d’une facture picturale singulièrement aboutie. Au point de faire de cette fable d’importation égyptienne, comédie noire teintée d’absurdité, un objet rétif à tout catalogage. Métaphore d’une société pourrie au propre comme au figuré, paupérisée, suicidaire, soumise à l’arbitraire kafkaïen d’une bureaucratie tatillonne et d’un pouvoir obscur autant qu’obscurantiste ?  

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Il est clair en tous cas que le cinéaste Omar El Zohairy a du génie. À Cannes l’an passé le jury de la Semaine de la critique ne s’y est pas trompé, qui a décerné avec raison son Grand Prix à ce premier long métrage.

« Plumes », de Omar El Zohairy. Égypte, Pays-Bas, Grèce, 2021. Durée : 1h52. En salles le 23 mars.  


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