« Ne te mets pas devant tes yeux. Laisse tes yeux voir. » Cette exergue, signée du poète argentin Roberto Juarroz, pourrait servir d’avertissement à tous les films, ainsi qu’à tous les romans de Pierre Cendors. Comme l’interrogeait malicieusement Frédérique Roussel dans Libération : « Cendors existe-t-il vraiment ? » Il nous est arrivé de nous poser la question avec sérieux. Et à la lecture de son nouveau roman, Vie posthume d’Edward Markham, les lecteurs ne sont pas près de la résoudre.

Un roman-film

C’est un roman cinématographique, et bien plus, un roman-film, à l’image de ses magistrales Archives du Vent (Le Tripode, 2014). À l’écran, prévient le romancier, il s’agit de voir « un autre nous ». Nous, lecteurs-spectateurs, ne seront pas, ou pas seulement, spectateurs du film, nous serons ce film. » Loin des velléités d’universalité ou du coup du quatrième mur, Cendors se balade littéralement et littérairement sur la frontière entre images, scénario et narration, entre réel et fiction. Qui a dit que cette frontière devait être infranchissable ?

Le romancier commence par jouer avec les contradictions techniques du cinématographe. Suivant un scénario rédigé par le légendaire Todd Traumer (en allemand, der Träumer, le rêveur), mort avec ses feuillets en main et sans avoir apposé le mot « fin » au dernier épisode de la célèbre série La Quatrième Dimension (1954-1969), il nous montre des dialogues silencieux, il nous fait subtilement entendre, à la manière d’un David Lynch, que nous quittons le monde des conventions terrestres, il dilate le temps narratif sans prendre le soin de changer les lumières. Nuit, jour, proximité, éloignement, tout est renversé, bordélique, et rythmé par une bande-originale onirique et entêtante, Daynight’s Hour de Featherlight.

« Combien je suis pauvre de ce moi »

La trame de l’épisode est simple – au début. Lassé d’être un « visualiseur », une sorte de médium au service de l’armée et de la police, miné par le suicide de Natsuki, sa collègue, Damon Usher prend le large, démissionne, va s’isoler au bout du monde, auprès du silence originel : dans une petite ville des montagnes noires, un gigantesque télescope fait régner le silence autour de lui. Pas de connexions sans fil, pas d’ondes électromagnétiques, rien que le « silence originel », le bruit blanc de l’univers, le grondement silencieux du cosmos. Edward Markham, l’interprète de Usher, se sait mourant. Il écrit : « Combien je suis pauvre de ce moi. Combien je suis pauvre de ce moi qui m’encercle de son errance comme un labyrinthe sans murs. » Puis il s’exclame, en interview : « Usher, c’est moi ! »; « Cet homme qui tient son visage tourné vers le premier monde me convie silencieusement à le suivre ! »

Quelques jours plus tard, les journaux font un entrefilet de la mort de Markham, acteur légendaire inconnu, n’ayant ni débuté avec Orson Welles, ni partagé l’affiche avec aucun poids lourd du cinéma.

L’épisode n’est pas terminé. Le colonel Powell, père de Natsuki, tient à achever l’oeuvre de sa fille : la traque d’un « grand pacificateur » qui pourrait être n’importe qui, n’importe où, mais dont le monde a besoin. Usher accepte, mais son rapport ne dit rien. La pellicule redevient silencieuse. Les personnages disparaissent. Edward Markham n’existe pas. Todd Traumer n’est qu’un autre personnage qui donne vie aux autres. Même la chanson de Featherlight demeure une invention du scénariste-auteur Le lecteur peut réouvrir les yeux. Que reste-t-il ? Les derniers mots du romancier fantôme : « Nul chemin ne conduit à ce qui erre. »

Pierre Cendors, Vie posthume d’Edward Markham – Le Tripode, 100 pages.

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