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«Le plaisir n’est plus à la mode»

La rentrée littéraire de Thomas Morales

«Le plaisir n’est plus à la mode»
Philibert Humm (au centre) publie "Roman Fleuve" (Equateurs)

Philibert Humm, Thomas Clavel et Bruno Lafourcade, trublions dans une rentrée littéraire trop sérieuse pour être respectable


Je recule devant l’obstacle. Tant de livres s’élèvent sur ma route. Bourricot indiscipliné, canasson fainéant, critique passablement fatigué, je refuse de participer à cette rentrée littéraire. Comprenez-moi, je n’ai plus la force pour cette folle cavalcade de septembre qui démarre comme les comices agricoles de mon enfance, sous les hourras et les jarretières, et qui se termine la tête dans le bidet. Les vins de soif ont souvent des lendemains qui déchantent. Le jeu ne m’amuse plus. Les élus choisis par la caste du milieu paradent, soliloquent, ennuient, poussent leur avantage sans réelle conviction au micro des questions convenues.

Manège infernal

Ce manège infernal tourne à la torture mentale. On s’autocongratule, on se crée un personnage, on essaye maladroitement de mettre des mots sur une littérature asséchée, on se félicite d’être progressistes et du bon côté de la barrière, on fait semblant d’être investis d’une mission émancipatrice, en somme, on bluffe. Tous ces gens-là ont la trouille de ne pas vendre, de louper un prix d’automne, d’être déclassés, de perdre leur fonds de commerce et de ne plus être invités à la table des oracles. Ces craintes-là sont respectables. Les écrivains, précaires en puissance, obtiennent leur salut médiatique par la feinte, l’hyperbole, la soumission ou la provocation.

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Mais, de nos jours, plus personne n’est choqué par des manières souillonnes, une sexualité débridée, une famille dysfonctionnelle, un discours calibré, des errements de pensée ou une suffisance obscène. Et quand j’évoque l’absence de style ou le triomphe de l’écriture dodécaphonique, on me sermonne, on me renvoie aux réprouvés de l’Histoire, on me coupe le son. La structure de la phrase, son tintement à l’oreille et sa fluidité sont de vieilles badernes qui n’intéressent plus le public actuel.

Course à l’échalote

L’écrivain (vu à la TV) est aujourd’hui un guide spirituel, un coach de vie, un lanceur d’alerte ou une victime qui partage avec nous, ses souffrances intimes. Nous sommes honorés d’être le déversoir de tous vos troubles. Bêtement, je croyais qu’un écrivain était bien trop occupé à se bagarrer avec les mots afin d’en extraire une pulpe savoureuse. Pour leur défense, reconnaissons qu’ils semblent déjà lessivés par cette compétition de papier. Les premières minutes du match sont poussives. Ils y mettent peu d’allant comme s’ils s’économisaient dans cette course à l’échalote.

Le championnat vient juste de commencer. Durant les prochaines semaines, il faudra signer, se rendre dans des dizaines de librairies (dosage subtil entre boutiques indépendantes et grosses enseignes cultureuses), sourire à ses innombrables victimes consentantes (l’acheteur de livres) et circuler en trains Intercités pour se retrouver dans d’improbables salons de province. Pour des auteurs qui conspuent les villes de sous-préfecture et leur nostalgie sous naphtaline, qui ont l’ardent désir de reconstruire les peuplades rurales, ça doit être un sacré sévice commercial. Alors, j’ai décidé de décrocher. Je serai l’homme qui a dit non ! Cette année, par principe, je ne lirai pas de nouveautés. Nos bibliothèques sont assez remplies d’œuvres remarquables pour sustenter les palais les plus fins. Dans ma démarche suicidaire, je me suis immédiatement réfugié dans mes rêveries en relisant L’Air du pays (Albin Michel) de Kléber Haedens (1913-1976) préfacé admirablement par Geneviève Dormann. J’aime la trogne expansive de Kléber, son pif pinardier, sa carrure d’ogre repu et ses manières délicates de littérateur d’outre-tombe. Tout chez lui me charme. Ses emballements sincères, son absence de calcul idéologique, sa gourmandise canaille, son incroyable discernement sur les choses vues, et puis l’indicible bonheur de ses chroniques d’humeur. Ses mots filent comme une truite sauvage dans une fraîche rivière des Pyrénées. Avec lui, en compagnonnage, on emprunte les chemins vicinaux de l’esprit, on furète de Chardonne à Blondin, de Paris-Presse aux Ramblas, de Croke Park au Théâtre du Capitole de Toulouse, de Wimbledon au bel canto.

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Comme c’est beau un écrivain élevé aux grains, libéré de toute oppression sociétale dont la plume suit les méandres du temps qui passe. Et puis, je suis tombé sur cette phrase : « En sport, comme en littérature, le plaisir n’est plus à la mode. On dirait que les jeunes gens ne peuvent plus rien faire si cela ne commence pas par l’ennui ». Un miracle des « PTT » s’est alors produit et m’a extrait de ma mélancolie lancinante en m’apportant deux livres, écrits par de jeunes hommes, qui rejettent le sérieux de notre époque par des pirouettes sémantiques et un goût prononcé pour la farce. Philibert Humm, marin d’eau douce, nous embarque dans son Roman fleuve (Équateurs) pour un voyage initiatique sur un cours d’eau tentateur. Ce roman picaresque fait la part belle aux branques et aux émotifs. Croisement entre René Fallet et Jacques Perret, avec un soupçon de Boby Lapointe, cet écrivain échassier scrute le monde avec une forme de désespoir rieur et lunaire.

L’écrivain Philibert Humm. Photo: Samuel Adrian

Dans un autre registre, Thomas Clavel, penseur solide et décalé, dans la lignée abrasive d’un Jacques Laurent, s’interroge sur le désir dans Le Jardin des femmes perdues (La Nouvelle Librairie éditions). C’est intelligent, grivois, perfide et inspiré, taquin et érudit, les idoles professorales sont déboulonnées avec une forme de jouissance salutaire et de rage comique. Ces deux-là abattent l’esprit de sérieux qui congèle nos existences. Et j’apprends par la voix faubourienne d’Alain Paucard, que Bruno Lafourcade sort prochainement un livre. Nous sommes sauvés ! La littérature décorsetée a un bel avenir devant elle.


L’Air du pays de Kléber Haedens – Albin Michel

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Roman Fleuve de Philibert Humm – Équateurs

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Le Jardin des femmes perdues de Thomas Clavel – La Nouvelle Librairie éditions

Le Jardin des femmes perdues

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Journaliste et écrivain. A paraître : "Et maintenant, voici venir un long hiver...", Éditions Héliopoles, 2022

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