Le 11 novembre a été inaugurée la 19ème édition de la foire Paris Photo au Grand Palais avec près de 180 exposants, galeries et éditeurs compris. L’événement a mis à l’honneur des œuvres sérielles ainsi que des projets hors normes. Pourtant, cette foire a dû fermer ses portes le week-end suivant les attentats du vendredi 13 novembre et estime à environs 30% ses pertes commerciales. C’est à l’initiative de la galerie Alain Gutharc qu’un rendez-vous des galeries parisiennes aura lieu le 27 et 28 novembre prochains dans leurs propres espaces. En attendant, voici quelques œuvres des photographes présentés.

Notre attention s’est d’abord tournée vers le magnifique travail de Viviane Sassen dans son Lexicon and other works. Une installation de 30 photographies qui avait déjà rencontré le succès lors de la 55ème biennale de Venise. Ce n’est pas un hasard que la photographe néerlandaise vienne de la mode, son geste artistique se concentrant exclusivement sur l’harmonie des lignes. Sassen décrit la logique de la représentation de son travail comme une sorte « d’ordre du chaos », tout en ajoutant qu’elle ne construit pas des séries mais travaille plutôt sur des collections afin de créer une résonance entre les images. Ces dernières sont des portraits dont l’élégance des lignes et des contrastes créent du sens, bien plus que les expressions des protagonistes dont il est question. L’artiste s’explique sur le choix volontaire de ces visages voilés par quelques ombres ou inclinations : « Je ne montre pas les visages parce que je ne veux pas qu’il soit question de cela dans mon travail ». Sa série sur le Kenya et l’embrassement organique des corps dans des lignes pures fait appel à quelque chose de ce que disait Barthes dans son ouvrage sur la photographie La chambre claire : « ils sont collés l’un à l’autre, membre par membre, comme le condamné enchaîné à un cadavre dans certains supplices ».

La galerie Daniel Blau a fait le choix des archives avec l’œil voyeur de Weegee qui saisit différentes scènes de rues dans les années 30 à 40, accidents de voitures, incendies et autres mésaventures quotidiennes. Celle-ci propose également la série « Life is not a test » qui regroupe, dans un désir d’unité, des archives vintage collectées à travers différents marchés qui représentent les images des essais de l’arme nucléaire dans le Pacifique jusqu’au désert du Nevada. Enfin ce sont des images des premiers pas sur la lune de la NASA dont les photographes ne sont autres que les premiers cosmonautes du projet Apollo VIII et Apollo XI tels que William Anders.

Quant à la galerie parisienne des Filles du Calvaire, elle présente deux artistes féminines notables. Une photographie de Corinne Mercadier où l’œil recèle la rencontre accidentelle du tissu et d’un personnage (ou le trouble de l’identité) sur un format 16/9 cinématographique (La carte du ciel, Série le ciel commence ici, 2014). puis la géométrie massive d’un observatoire émergeant des eaux brumeuses , œuvre de l’artiste Noémie Goudal qui n’est pas sans rappeler quelques réflexions benjaminiennes sur le statut de la ruine. Un commentateur dit que « son travail donne à voir des constructions énigmatiques, des ruines modernes dont le béton semble être le matériau privilégié, celui d’une civilisation sèche et sans âmes dont les utopies se noient dans on en sait quel lac » (in The geometrical determination of the sunrise par Bernard Marcelis, Actes sud, prix HSBC pour la photographie, 2013).

La galerie Michèle Chomette expose l’œuvre de Eric Rondepierre qui a été soumis à une drôle de session psychanalytique en pleine foire, mais nous nous sommes plus particulièrement attardés sur ces panoramas qui reconstituent à partir de photogrammes de films les décors d’intérieurs que nous reconnaissons : l’inquiétante demeure du film Shining, la chambre de George Peppard dans Breakfast at Tiffany’s ou encore le salon hitchcockien de The Rope.

Un peu plus loin, la galerie Danziger présente une exposition personnelle de l’artiste Hans Breder qui combine à travers ses clichés, et depuis les années 60, plusieurs genres artistiques à la croisée entre la sculpture et la performance. Ses nus, qu’ils soient nés de l’écume ou modèles posant en atelier, sont confrontés au dispositif du miroir qui photographié rend au sujet une modernité flagrante pour l’époque de cette production.

Enfin, comme à chaque édition, Paris Photo offre  l’occasion d’admirer des photographies rares et habituellement peu exposées. Les paysages incroyables d’Ansel Adams ont bien évidemment leur place (avec une mention spéciale pour « Moonrise » Prise au Nouveau Mexique et proposé autour de 500 milles euros), tout comme les classiques américains comme Robert Frank ou William Eggleston. Nous avons également remarqué la présence dans plusieurs galeries des photographies de Bernd et Hilla Bescher, qui ont tant influencé la photographie contemporaine, en documentant l’Allemagne industrielle mourante, avec un esthétisme frontal et presque scientifique.

Ce Paris Photo 2015 a en outre mis en valeur les originaux incroyables du projet « North American Indian » de Sheriff Curtis, photographe ethnologue qui captura, sur des plaques de verres, les portraits des indiens d’Amérique du nord, au début du siècle dernier, en pleine extinction de ce peuple. En résulte un travail remarquable entre le document scientifique et la photo esthétique, mis en valeur par ces magnifiques originaux. Vivement la suite !