Accueil Culture Les chopines de Ramuz

Les chopines de Ramuz

La chronique du dimanche de Thomas Morales


Les chopines de Ramuz
Charles Ferdinand Ramuz. DR.

Les éditions L’Arbre Vengeur, toujours inspirées, rééditent en ce début de l’été, deux nouvelles de Charles Ferdinand Ramuz (1878-1947), dans leur collection L’ivre de caisse. Buvons à la santé de ce porte-parole mélancolique de la Suisse romande.


Je ne crois pas au hasard. Il y a quelque part, un grand manitou des lettres qui sème sur notre chemin les livres dont nous avons besoin à l’instant T. Cet être omniscient sait mieux que nous, les romans, les poèmes, les nouvelles qui viendront attiser notre colère du moment ou étancher notre soif mélancolique. Nous ne sommes que des jouets. Je ne crois pas au libre-arbitre de la critique. Depuis que je fais ce métier d’intercesseur, ce sont toujours les livres qui ont attiré ma main et non le contraire. Mécaniquement, chamaniquement, étrangement, ils sont venus à moi sans effort, dirais-je. Pulsion de lecture inexplicable, inexpugnable. Une force qui me pousse vers tel auteur, parfois même contre ma propre raison. Et pourtant, nous nous croyons malins, nous autres découvreurs, orpailleurs de trésors littéraires, à l’affût d’une réédition ou d’un primo-romancier, anticipant les désirs des lecteurs, voyant clair dans la nébuleuse rentrée d’automne. Mensonge. Vanterie de journaliste. La vérité est moins romanesque, nous ne sommes que des courroies de transmission.

A lire aussi: Le Sentier de la gloire

Depuis plusieurs jours, je suis dans ma période Joseph Delteil, je me gavais de Deltheillerie et autres paroles paléolithiques. J’en aimais l’âpreté du regard, cette radicalité qui vient nous percuter dans notre confort, cette remise à niveau, à zéro, le retour de l’homme nu face aux éléments de la nature, sans vaseline intellectuelle, sans bibliothèque pesante. J’avais oublié combien la phrase de Delteil ne corneille pas, elle va droit au but dans une forme d’exégèse gourmande. Elle est charnue et sèche, je ne lui connais pas d’équivalent dans la littérature française. Son approche de la langue rupestre me fascine. « On s’étonne parfois de mon goût pour le patois, un peu vif, mais que voulez-vous, le patois est la langue de maman, ma langue maternelle. Je l’aime. […]Le français m’est langue étrangère. Outre que le patois a son génie propre, il est souvent plus bref, et plus cru ». J’étais donc en pleine occitanerie et ce grand manitou m’apporte par le courrier « Vieux dans une salle à boire » suivi de « La folle en costume de folie », deux nouvelles issues du recueil Les servants et autres nouvelles paru aux éditions Mermod à Lausanne en 1946 que l’Arbre Vengeur s’est chargé de réunir dans un L’Ivre de caisse à glisser absolument dans sa musette. Il évitera bien des fringales.

Redécouverte

L’éditeur bordelais est coutumier de ces facéties en petit format, ces en-cas, sortes de gâteaux de voyage qui ne prennent ni l’eau, ni la chaleur et que l’on dégaine les soirs où la vague à l’âme toque à notre porte. Le grand manitou me prémâchait le travail, me montrait de son gros doigt boudiné, les parallèles, les similitudes, il me prend pour un benêt, il me dessinait sur la même ligne d’horizon l’œuvre de Delteil et celle du vaudois. Ramuz n’a-t-il pas disserté sur le français classique que l’on voulait lui imposer jadis et l’autre français « plein de fautes » qui était la langue des gens de son cru. Dans ces deux nouvelles, on retrouve le clair-obscur des montagnes, ces hommes d’âge mûr, attablés, à reculons du progrès, embrumés dans la fumée de leurs pipes, reconnaissables seulement à leur voix, société agraire du peu, de l’essentiel, indélogeables dans leur tradition, un tableau naturaliste.

A lire du même auteur: Résistons aujourd’hui, soyons chics!

Vivant. Ils parlent peu. Économes jusqu’à l’ascèse. « Les hommes sont assis sur les bancs et se tiennent penchés en avant, les coudes sur la table, avec leurs têtes qui se touchent, ou bien un autre gesticule ou un autre a les mains dans les poches » écrit-il, au plus près de l’inaction. Dans leurs chopines, du vin blanc jaune clair ou du vin gris, ils sont calés dans l’existence. Le temps n’a pas de prise sur eux. Ramuz les peint dans leur minimalisme, dans une atmosphère ni souriante, ni franchement austère, au plus près des spasmes de la vie quotidienne. Dans les silences et les poids morts. Avec la seconde nouvelle, nous faisons la connaissance d’une folle ou demi-folle, esseulée dans un village, dans ces interstices ruraux où l’incongru ne se juge pas. Ramuz, instable en diable, la présente ni dans le rejet complet, ni dans l’intégration, dans une zone grise, littérairement équivoque et délicieuse, c’est peut-être là, la définition de la neutralité suisse.

Charles Ferdinand Ramuz, Vieux dans une salle à boire – suivi de La folle en costume, L’Arbre vengeur, 2026, 58 pages.

Vieux dans une salle à boire - suivi de La folle en costume

Price: ---

0 used & new available from




Article précédent Hélène Martini: la nuit jusqu’au bout de la vie
Journaliste et écrivain. Dernières publications : "Tendre est la province", (Équateurs), "Les Bouquinistes" (Héliopoles), et "Monsieur Nostalgie" (Héliopoles).

RÉAGISSEZ À CET ARTICLE

Pour laisser un commentaire sur un article, nous vous invitons à créer un compte Disqus ci-dessous (bouton S'identifier) ou à vous connecter avec votre compte existant.
Une tenue correcte est exigée. Soyez courtois et évitez le hors sujet.
Notre charte de modération