On écrit toujours à propos de soi-même, quel que soit le sujet, le style et les circonstances qui font un livre. Et plus on cherche à le nier, et plus fort on cherche à le nier, plus il y a de chances que cette théorie soit vraie. Nous ne nous fatiguerons donc pas à nier à sa place : après s’être tiré le portrait en Égéries sixties, et en Vince Taylor, Fabrice Gaignault se raconte en Bobby Beausoleil.

Une fascination pour ce guitariste californien, beau, excentrique, prometteur et ensorcelé par Charles Manson au point de devenir un meurtrier, cela ne s’invente pas. On est Bobby Beausoleil, on ne le devient pas.

Aux confins d’une Amérique solaire et meurtrière

Dans ce road-trip sur la côte ouest, (nous pourrions dire « voyage », mais les anglicismes malheureusement épousent mieux les contours de ce qui concerne le monde anglo-américain) entre l’Oregon où fut incarcéré un temps le musicien, et la cité maudite, Los Angeles, on s’attend à trouver toute l’horreur de l’Amérique, l’habituelle face sombre. On lit en fait, en suivant les pas de l’auteur qui s’est lui-même aventuré sur les traces de son sujet, tout le merveilleux de l’Amérique, de la Californie des années soixante, de ce qu’il y a de plus intense, de plus condensé, un Big Bang à l’échelle d’un littoral. Ce qui rend les États-Unis aussi puissants, en dehors du dollar et de leur président, c’est que nous y convergeons tous, pas seulement au quotidien, avec nos baskets et nos ordinateurs, mais depuis longtemps, depuis toujours, dans nos rêves de gosses, nos espoirs, notre idéal, nos terreurs, c’est qu’il y a là un purgatoire à ciel ouvert des passions qui couvent discrètement sur le vieux continent, c’est enfin que nous sommes nombreux à y placer, pour l’idolâtrer, la déesse liberté.

Fabrice Gaignault situe la genèse de son livre au moment où, en France, le 13 novembre 2015, les concerts rock se sont de nouveau retrouvés associés, dans la même phrase, au récit d’un massacre. Cette obsession pour la fin, et même la destruction volontaire, de la magie du Summer of love, vient de plus loin. Il la porte en lui, il la déroule, entre les photographies surnaturelles prises dans les motels et sous le soleil démoniaque de la Vallée de la Mort, sur les traces de la Famille Manson, de Gene Clark et Gram Parsons, avec en fond leurs refrains lancinants, dégoulinants d’acide et de couleurs psychédéliques, de poésie sauvage.

Itinéraire d’un musicien paumé et manipulé

Bobby Beausoleil, c’était son vrai nom, que les Californiens prononçaient « Bausley ». Deux jours avant le meurtre de Sharon Tate et de ses amis par la Famille Manson, il est arrêté pour le meurtre de Gary Hinman, son dealer, ami et ex-colocataire, dans une maison de Topanga Canyon. Même la toponymie susurre des mélodies primitives, suggère des endroits de cauchemars. En trois jours, trois jours d’agonie au cours desquels Beausoleil hésite, se voit conseiller par des filles de la Famille d’achever Gary Hinman, et finalement l’achève. Un meurtre trois fois plus long que celui de Cielo Drive, étiré sur trois cent pages par Simon Liberati dans California Girls. La Californie a changé de face.

On refait la généalogie et la route à l’envers. Retour, à travers les yeux des témoins rescapés de l’époque, sur l’image de Bobby Beausoleil, ou « Bummer Bob » (« Bob la poisse »), sur les trottoirs de San Francisco, affublé d’une redingote et d’un haut-de-forme noirs comme le corbeau d’Edgar Allan Poe. Le cinéaste Kenneth Anger l’avait couronné, c’était son Lucifer. On lisait Aleister Crowley, le mage des adeptes du 666. On écoutait, quand ils parvenaient à jouer, The Orkustra, le groupe de Beausoleil, composé d’instruments électrifiés, comme une créature de Frankenstein.

« C’est difficile à croire aujourd’hui, mais nous formions une chaîne incestueuse de victimes et de bourreaux. » se souvient un ancien camarade de Bobby. Un morceau de culpabilité qui bat au fond de nous et nous ramène sans cesse vers les lieux d’un crime iconique, cela s’appelle probablement l’inspiration.