En quelques décennies, Paris est devenue une ville sans mystères. Toujours plus citoyenne, écologique, sportive et participative, la capitale devient, comme le dit sa maire, une «ville pacifiée».

Je ne sais pas qui a dit que Paris serait toujours Paris, mais il s’est sacrément planté. Il aura fallu quelques décennies de grands projets, d’expérimentations urbaines et d’idées fumeuses pour transformer presque complètement la ville de Gavroche et de Proust en terrain de jeux pour bobos innovants et touristes pressés. Philippe Muray, qui est certainement l’un des meilleurs chroniqueurs des saccages parisiens de la fin du XXe siècle (et sans conteste le plus drôle), observait que « la plupart des choses nouvelles, de nos jours, se cachent derrière les anciens noms ».

Bientôt, les humains de dernière génération ne sauront plus qu’il y avait avant, à la place de ce conglomérat de commerces, bureaux et musées, ce simulacre qu’on appelle encore Paris, une vraie ville, pleine de miasmes et d’opportunités, de recoins oubliés et de vitrines éclairées, de possibilités d’intrigues et de promesses de rencontres. « Les sortilèges de Paris, écrit Antoine Blondin, tiennent aux monuments et aux sites, mais également à cette impression, qui vous envahit soudain, au débouché d’une rue banale, que le système nerveux du monde passe par là. »

Piétons partout, vigueur nulle part

Peut-on penser sans éclater de rire que « le système nerveux du monde passe par là » quand ce sont des hordes de cyclistes coiffés de leurs casques ridicules qui passent sous vos fenêtres ? Quel cœur palpite sur le boulevard Saint-Michel, principal axe de notre célèbre quartier latin, désert dès 20 heures parce qu’il n’y a plus un bistrot et encore moins de librairies entre les boutiques de fringues ? Et quel sortilège a pu donner naissance au panneau d’information planté place du Panthéon et ainsi rédigé : « Sur le plan du paysage, il s’agit de respecter la conception minérale, tout en la réinventant. Spatialement, la symétrie, les percées visuelles et l’équilibre général de la place sont des équilibres à respecter » ? Ce sortilège-là, comme tous ceux que la machine municipale crache à jets continus, n’a pas grand-chose à voir avec les sortilèges de Paris dont parlait Blondin.

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En l’occurrence l’irrésistible prose de la municipalité était destinée à vendre le projet de piétonnisation qui, après celle de la République, devait concerner sept places parisiennes. Sans doute faut-il punir encore un peu plus les automobilistes et, au passage, créer partout des lieux où 100 Nuit debout pourront s’épanouir. En présentant le projet, la maire a expliqué qu’il visait à « donner plus de place à celles et ceux qui ont envie de vivre dans une ville plus pacifiée, avec moins de voitures et moins de stress ». En somme, Paris ne veut plus être le système nerveux mais la camomille du monde. Quel progrès. Et si une ville, justement, n’était pas une terre de paix mais une zone de conflits, de fractures, d’antagonismes ? Et si on voulait un peu de voitures et de stress, histoire d’être bien sûr qu’on n’est pas à la campagne ? Quoi qu’il en soit, face à la révolte des habitants du Ve, emmenés par la maire de l’arrondissement Florence Berthout, l’Hôtel de Ville a prudemment retiré le Panthéon de la liste des places à réinventer.

Paris n’est plus qu’un fantôme en robe de soirée bas de gamme

Je vous vois venir. Vous vous demandez de quels saccages il est question, alors que Paris est devenue l’une des premières destinations touristiques au monde ? C’est bien le problème et il ne tient pas seulement aux centaines d’autocars qui sillonnent la ville et stationnent sur ses plus beaux sites sans se soucier d’ailleurs de la religion municipale sur la pureté de l’air que nous respirons.

Tout d’abord, les défenseurs du patrimoine le savent, derrière quelques sublimes vitrines de l’art français, une grande partie du patrimoine parisien, celle qui n’est pas visible des Bateaux-Mouches mais que l’on découvre en flânant ou en poussant la porte d’une église, est abandonnée, menacée d’être détruite et remplacée par des résidences de luxe ou des logements sociaux, quand elle ne fait pas l’objet d’une demande de surélévation, la dernière mode des architectes. C’est ainsi que, passant outre l’avis de la Commission du Vieux Paris, instance consultative qui se prononce sur les demandes de permis de construire, la mairie a autorisé la construction de plusieurs étages au-dessus d’une façade Art déco, rue Marcadet. Décision d’autant plus atterrante, souligne un membre de la commission, que le bâtiment bénéficiait de la protection de la ville, créée lors de l’adoption du nouveau PLU (Plan local d’urbanisme) en 2016.

Surtout, une ville qui ne cesse de s’apprêter pour les touristes, pour les supporters qui en sont l’un des avatars les plus destructeurs, ou pour les fashion-weekers, fait penser à une femme qui ne sortirait qu’en tenue de soirée et outrageusement maquillée. Au début, on trouverait peut-être cela charmant ou audacieux, mais très vite ce serait lassant, on aurait envie de voir son vrai visage, de pouvoir y déceler les traces du temps. Eh bien, j’en ai assez de voir Paris en tenue de soirée, d’autant plus que c’est plus souvent du bas de gamme que de la haute couture. J’ai envie de voir Paris en bleu de travail, parfois même en tenue d’intérieur, habillée juste pour vous et moi.

Il ne reste à Paris que des riches, et quelques pauvres pour les servir

Admettons, mais on ne va pas interdire la plus belle ville du monde aux touristes. Nul ne songe à commettre un tel crime contre l’humanité, qui déclencherait à coup sûr une action armée contre la France. Du reste, ça ne changerait pas grand-chose. Muray, encore lui, pardon, a parfaitement saisi que la transformation de la ville avait entraîné la mutation des habitants. Évoquant la victoire de Bertrand Delanoë à la Mairie de Paris, en 2001, il écrivait : « Delanoë n’a mis la main que sur des ruines où les derniers humains rasent les murs et où ceux qui se montrent si fiers de vivre sont de toute façon des touristes. » La transformation urbaine a-t-elle produit une nouvelle humanité ? En tout cas, en un siècle Paris a été le théâtre d’un véritable grand remplacement. Repoussées vers les faubourgs par Haussmann, les classes populaires avaient quasiment quitté Paris à la fin des années 1950, souvent attirées, il est vrai, par la modernité de la banlieue. Depuis, seuls les bénéficiaires de logements sociaux ont pu revenir – comme le dit Guilluy, il faut bien du petit personnel pour faire tourner la machine et garder les enfants des cadres. Les class

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Été 2017 - #48

Article extrait du Magazine Causeur

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