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«Puissance et décadence»: Michel Onfray historien et pamphlétaire

Dans son nouvel ouvrage, Michel Onfray revient sur ses thèmes de prédilection. Pêle-mêle, le lecteur y croisera des chapitres sur l’UE, le transhumanisme, l’immigration ou l’écologisme. Sur le chemin, l’auteur pourfend mainte vache sacrée de notre époque.


Démissionnaire de l’éducation nationale en 2002, au lendemain de l’accession de Jean-Marie Le Pen au deuxième tour de la présidentielle, fondateur dans la foulée de l’université populaire de Caen, auteur d’un ou deux ouvrages par an sur l’histoire de la philosophie, on a d’abord connu Michel Onfray comme figure de l’extrême-gauche libertaire, compagnon de route pas toujours à l’aise d’Olivier Besancenot dans les années 2000, avant de le voir glisser peu à peu vers des positions de plus en plus conservatrices, nationales, voire réactionnaires. Le jeune homme un peu réac des années 2010 qui a pu observer ce glissement, trimestre après trimestre, d’une grande figure des idées, la cinquantaine passée, vers une certaine droite, pouvait en dégager une petite jubilation interne. Mais attention, si Michel Onfray a co-fondé la revue Front populaire en rassemblant souverainistes de gauche, de droite, d’ailleurs et de nulle part, il continue d’espérer une refondation de la gauche, non sans égratigner à la fois la gauche révolutionnaire, héritière d’Hébert et de ses appels au meurtre, et la gauche social-démocrate, héritière de la République de ceux qui ont écrasé la Commune, ce qui ne laisse à la fin plus beaucoup d’interlocuteurs potentiels.

L’ouvrage est peut-être un peu trop marqué par le ton pamphlétaire ; même quand on est plutôt d’accord avec lui, on tique un peu à quelques endroits. Michel Onfray est un auteur qu’on lit, mais comme il écrit plus vite qu’on ne lit, c’est aussi un auteur que l’on écoute, par exemple sur les plateaux TV. Ce qui passe bien à la télévision, les tacles adressés au passé trouble de Mitterrand, le rappel sur l’entente germano-soviétique, répétés cinq à dix fois dans un seul et même ouvrage, commencent à être répétitifs. Le lecteur qui ressort de l’ouvrage sans avoir compris que Mitterrand avait reçu la francisque ou que Walter Hallstein a porté l’uniforme de la Wehrmacht avant de devenir président de la Commission européenne souffre peut-être de dissonance cognitive grave. On imagine le Normand sur BFM, on l’entend même, quand on lit une phrase comme : « L’enracinement ? La terre, donc le sol, donc le territoire, donc le pétainisme, donc le nazisme, donc la Shoah ».

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Le livre passe allègrement de l’Europe au transhumanisme puis à l’histoire des philosophes oubliés (la préoccupation principale de Michel Onfray à l’origine). L’Europe, Onfray la trouve à la fois trop libérale et trop autoritaire. Pour le libéralisme, c’est toujours une question de point de vue : quand les nonistes de gauche, en 2005, s’inquiétaient en France que la constitution européenne ne brisât la semaine de 35 heures, dans le même temps, les eurosceptiques anglais de droite trouvaient que le même texte encadrait trop le temps de travail. Pour l’autoritarisme, on admet que l’on n’a pas encore vu la Commission européenne déployer les chars et les canons sur Varsovie et Budapest lorsque les gouvernements polonais et hongrois veulent limiter la diffusion de la propagande LGBT dans les écoles primaires (la riposte s’étant pour l’instant limitée à quelques éditoriaux fâchés dans la presse occidentale), ce qui fait pour ces deux pays une sacrée nuance avec la période communiste. Le Royaume-Uni a pu sortir de l’UE avec plus d’aisance que n’importe quel pays de l’ancien pacte de Varsovie, et si le vote de 2016 a mis autant de temps à prendre effet, c’est moins la faute du génie tactique de Michel Barnier lors des négociations que de la classe politique britannique qui a trainé des pieds pour accomplir le souhait exprimé lors du référendum. Si nous partageons le souverainisme de Michel Onfray et sommes tentés de croire que la France pouvait se permettre encore quelques décennies d’indépendance nationale avant de rentrer dans le rang de l’histoire et de confier sa destinée à des commissaires européens, on peut observer qu’au bout de 30 ans de Maestricht, l’Allemagne n’a pas cessé d’être une puissance industrielle, le Luxembourg d’être un paradis fiscal, l’Irlande d’être un pays neutre tenu éloigné des aventures otaniennes, les pays scandinaves d’être des social-démocraties. Le Portugal a pu mener une politique keynésienne tout à fait contraire au reste de l’Europe après la crise des dettes souveraines, la gauche danoise peut mener la politique migratoire qui ferait rêver toutes les droites nationales d’Europe… Il y a encore la possibilité d’une politique avec Maestricht. Si la France a perdu sa base industrielle, c’est sans doute autant à cause de l’utopie des usines sans ouvriers partagée par la classe dirigeante dans les années 90 que du franc fort puis de l’euro cher. Finalement, la monnaie unique a obligé les 27 à jouer sur d’autres variables (dumping fiscal ou social) et a plutôt aiguisé les divergences. Sans être insensible à la mystique de la porte claquée à l’anglaise, il est peut-être possible pour un fin politique de naviguer dans cette Europe. Après tout, quand Jacques Chirac a pris la tête de la fronde contre la guerre en Irak, le fait de partager la même monnaie que certains pays va-t-en-guerre (Espagne, Italie, Portugal) a empêché les Etats-Unis de mener une guerre contre le franc français.

L’ouvrage passe ensuite au transhumanisme. Quand Onfray évoque une civilisation judéo-chrétienne suffisamment déclinante pour permettre l’avènement du transhumanisme porté par les GAFA (Google, Amazon, Facebook, Apple), monde dans lequel on injectera des puces dans les cerveaux pour effacer des souvenirs encombrants (ce qu’Elon Musk a déjà commencé à faire sur des truies), on partage son appréhension. Si l’on peut imaginer quelques réticences malgré tout dans le Vieux Monde, on a aussi lu chez Laurent Alexandre que près de la moitié des Chinois étaient favorables à la mise en place d’implants intra-cérébraux lors de la gestation afin de booster le QI de leurs rejetons. Si la Chine s’est dotée d’équivalents au GAFA (les BITX) et est actrice de cette évolution, peut la freiner et l’accelérer, l’Europe semble ce coup-ci à la rue de l’histoire et semble s’en tenir à un rôle d’éthicienne, délimitant le bien du mal dans des évolutions techniques qu’elle ne maîtrise pas.

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Là où Onfray est le meilleur, c’est peut-être encore et toujours quand il fouille dans les armoires de d’histoire de la philosophie. Onfray a le don de nous trouver dans la France moderne des chanoines épicuriens (Pierre Gassendi), des curés matérialistes et athées (Jean Meslier), qui appellent à la pendaison des nobles avec les boyaux des prêtres. Onfray fait une distinction entre une philosophie française charnelle et lisible, et une philosophie allemande systémique et jargonnante, distinction rompue lorsque Sartre a importé l’existentialisme heideggérien en 1943 avec l’Etre et le Néant (une sorte de Montoire philosophique), contaminant toute la philosophie française des défauts de la pensée allemande. Onfray aurait quand même pu rappeler le goût de Nietzsche pour la pensée française et son allergie pour la pensée systématique. Onfray revient sur les origines troubles de l’écologisme, pensée en Allemagne d’abord par Hans Jonas et son principe responsabilité, pas spécialement démocrates. On apprend aussi que le bon vieux René Dumont, le fameux René Dumont avec son fameux pull rouge et son verre d’eau arborés lors de la présidentielle 1974, écrivait quand même dans une revue antisémite appelée la Terre française pendant l’Occupation, et que sous sa plume, on pouvait lire, en 1942 : « Les agriculteurs allemands nous observent, soyons fiers de notre renommée ; sachons leur montrer une agriculture progressiste, au courant des plus récentes techniques » ce qui nuance un petit peu le portrait de sympathique professeur Tournesol qu’en ont fait pour «Blast» Usul et son acolyte.

Michel Onfray, Puissance et décadence, Bouquins, 2022, 456 p., 22€.

Puissance et décadence

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Attention: art dégénéré !

La rééducation mentale imposée par le wokisme se porte bien. Au musée du Luxembourg, à Paris, une exposition consacrée aux trésors des musées de Dresde détourne jusqu’à l’écœurement des chefs-d’œuvre baroques pour culpabiliser les Européens d’être ce qu’ils sont.


Les nazis brûlaient des livres, mais conservaient pieusement les tableaux interdits pour les exposer au public (pour les vendre chèrement aussi, et pour certains hauts dignitaires du régime, les collectionner). Ces expositions d’œuvres d’« art dégénéré » avaient pour objectif de former le regard du peuple, renouveler son jugement sur la création artistique afin qu’il soit en phase avec la révolution idéologique en cours. Dûment encadrés par un appareil critique omniprésent dans les salles, les visiteurs apprenaient pourquoi les toiles qui leur étaient présentées étaient irregardables. Ce détournement de l’art à des fins propagandistes renaît de ses cendres à la faveur du wokisme. Une méthode abjecte aujourd’hui cautionnée par d’honorables institutions.

Ceci n’est pas de l’art

Le musée du Luxembourg, riche d’une longue et brillante histoire, se contentait, jusqu’en septembre dernier, d’offrir au public des expositions parmi les meilleures de la capitale. Le sérieux et la qualité de sa direction, qui collabore avec la Réunion des musées nationaux, lui ont toujours permis de se faire prêter des œuvres issues de prestigieuses collections étrangères. Il apparaissait donc naturel que cette institution accueille quelques chefs-d’œuvre des musées de Dresde. Patatras. « Miroir du monde », l’exposition en cours, ne vise pas à célébrer l’appétit de connaissance et la profonde curiosité qui ont forgé les siècles de notre histoire. Elle s’évertue à démontrer comment les Européens, assoiffés d’or et de sang, ont conquis la planète au nom d’un prétendu « sentiment de supériorité ». Alors que sont montrés des globes et des instruments scientifiques exceptionnels, des pièces d’orfèvreries remarquables qui témoignent du soin avec lequel l’Europe, du xvie au xviiie siècle, a mis en valeur des objets rapportés du lointain, armes, coquillages, bézoards, coraux, etc., le discours des commissaires se résume à condamner ce qui serait de l’appropriation culturelle, le fruit d’une politique expansionniste, colonialiste et esclavagiste. Nul propos sur la beauté, sur la virtuosité, sur le goût de l’exotisme qu’avaient les Européens à la Renaissance puis à l’âge baroque. Pire, des cartels du repentir sont là pour nous dire comment « comprendre » ce que nous avons devant les yeux.

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Doit-on être ébloui par la délicatesse de cette figurine, pièce réalisée en perles, or, émail, argent, diamants et émeraudes, vers 1700 ? Non : « Le chameau, formé d’une perle baroque, et les deux figurines qui l’accompagnent forment une allégorie du monde extra-européen. La peinture sur émail du socle évoque le commerce d’outre-mer. L’image d’une femme à peine vêtue, au rire franc et à la sensualité affichée, relève des clichés de l’époque sur la population prétendument non civilisée des régions extra-européennes. Parallèlement, la scène minimise la violence des rapports commerciaux dans les colonies ». Dans une autre vitrine, une noix de coco gravée vers 1656 est ornée de cette explication : « Les scènes sculptées dans cette coupe en noix de coco font référence à la présence coloniale des Pays-Bas au Brésil dans la première moitié du XVIIe siècle. La figure agenouillée à la base de l’objet reflète la certitude qu’avaient les Européens de leur prétendue supériorité ». Cette exposition transforme des objets d’art en objets de propagande au service d’une idéologie criminelle, et en le répétant à chaque cartel, c’est chacun de nous qui est accusé-condamné. Genou à terre !

Enfonce le clou

Pour ceux qui ne comprendraient pas que nous sommes et resterons coupables ad vitam des maux du monde, l’exposition double ses étiquetages idéologiques. S’il y a les cartels des vitrines, chaque salle affiche en plus un panneau intitulé « Le point de vue des musées » afin de marteler bien comme il faut le message de la propagande. On vous montre des trucs pas joli-joli, mais c’est pour la bonne cause – exactement comme les expos nazies. Ainsi : « Les musées veillent à adopter une approche réfléchie des représentations stéréotypées des non-Européens. Les images de personnes portant de lourds fardeaux, légèrement vêtues et aux expressions faciales caricaturales, qui étaient destinées à légitimer la domination coloniale et l’esclavage, ne sont plus exposées sans commentaires aujourd’hui ».

Trois pièces exceptionnelles. Nautiles montés sur socles en coquillages et argent ciselé, vers 1600. / Didier Plowy / RMN

Et là se pose un autre problème. Si le nazisme condamnait le cubisme qui ne représentait pas la « réalité », le wokisme condamne autant la déformation du réel ou le réalisme qui caractérisent l’art européen. Que lit-on, au sujet de ces bustes d’Asiatiques produits par la manufacture de porcelaine de Meissen (1732) ? « Cette représentation par Kaendler d’une Asiatique et d’un Asiatique est conforme aux clichés européens de l’époque : yeux obliques, lobes d’oreilles flasques et démesurés, vêtements amples et tombants, autant de déformations caractérisées qui témoignent de la prétendue supériorité dont se targuaient alors les Européens ». Sous quels traits les Chinois représentent-ils eux-mêmes Bouddha depuis quelques millénaires ? Les vêtements traditionnels asiatiques ne sont-ils pas, en effet, « amples et tombants » ? Et puisqu’ils l’étaient, à quel code de représentation vestimentaire devrait se référer un artiste pour créer ? Ne faut-il pas, dès lors, condamner aussi les froissés d’étoffes des sainte Thérèse et autres Louis XIV du Bernin qui offrent une « déformation » de la réalité ?

Le délire culpabilisateur se poursuit au pied d’une étonnante statuette, réalisée en 1724, en poirier laqué, agrémentée d’argent doré, d’émeraudes, de rubis, de saphirs, topazes, grenats, almandin et écailles. Un Caribéen paré de riches bijoux porte un plateau sur lequel reposent des pierres précieuses à l’état brut. « Cadeau de l’empereur Rodolphe II, le plateau d’émeraudes arrive en 1581 à la Kunstkammer de Dresde. Les pierres précieuses proviennent de la mine de Chivor, dans l’actuelle Colombie. En 1724, à la demande d’Auguste le Fort, des artistes de la cour exécutent la figure qui présente les émeraudes. Elle est une personnification du “Nouveau Monde” et suit en cela des représentations stéréotypées et inégalitaires. La présence de personnes de couleur à la cour peut également avoir inspiré cette œuvre ».

Mais encore…

Tout cabinet de curiosités se doit d’avoir des nautiles montés sur des socles ouvragés, et celui de Dresde en compte de nombreux. Mais bien naïf est l’Européen qui croit pouvoir admirer des coquillages magnifiés par le génie humain. « Le point de vue des musées » nous assène la coupable question : « D’où proviennent les objets naturels regroupés sous le terme naturalia ? La transformation de ces matières premières convoitées et l’admiration pour les œuvres créées à partir de celles-ci ont souvent fait oublier leur origine géographique et les conditions dans lesquelles elles sont arrivées en Europe ».

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Bien que fragile, la porcelaine n’échappe pas à l’instrumentalisation. Le panneau placé à côté de vases époustouflants nous explique que le « Palais japonais » créé par Auguste le Fort dans les années 1720, et dans lequel il réunit une fabuleuse collection, n’est autre que « le lieu symbolique de son triomphe sur l’artisanat chinois, qui suscitait l’admiration et l’envie et avait remis en question la conviction qu’avaient les Européens de leur supériorité culturelle ».

S’il reste encore des déviants à cette étape de la visite, un autre panneau leur permettra d’échapper au camp de rééducation. Intitulé « Visions du monde, formation de stéréotypes », il affirme notamment que « l’expansion européenne entraîne une augmentation considérable des connaissances sur les espaces naturels et culturels d’Asie, d’Afrique et d’Amérique. Dans le même temps, la façon dont l’homme et la nature sont représentés dans les objets d’art est souvent déformée par rapport à la réalité, ce qui donne lieu à toute une série de stéréotypes et de clichés dès lors qu’il s’agit de caractériser le monde extra-européen. Présentes jusqu’à nos jours dans la décoration des résidences et des collections européennes, ces œuvres d’art continuent d’influencer l’imaginaire collectif ». Nous y voilà. On comprend enfin pourquoi nous sommes tous des salauds de racistes et pourquoi il faudrait qu’on se décide un jour ou l’autre à brûler nos maisons et nos collections[1] !

Notre civilisation s’est nourrie d’allégories, de représentations du monde et de fantasmes de l’ailleurs. Cependant, interdire le rêve et l’admiration est désormais une mission des musées nationaux qui réécrivent notre histoire. Le déni du réel les a investis. Nos députés n’ont pas encore légiféré sur la « fin de vie », mais le monde de la culture applique déjà le suicide assisté.

À voir

« Miroir du monde : chefs-d’œuvre du cabinet d’art de Dresde ». Jusqu’au 15 janvier 2023 au musée du Luxembourg, Paris 6e.


[1]. En 2014, William, aujourd’hui prince de Galles, a signé une tribune réclamant le retrait et la destruction de toutes les œuvres en ivoire présentes dans les collections royales britanniques. Environ 1 300 pièces anciennes et admirables – forcément – qu’il voulait voir disparaître pour dire « non ! » au trafic d’ivoire en Afrique. Le fera-t-il une fois sur le trône ?

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GPA : le coup de force de l’Union européenne

Sous le couvert d’ un projet de « Reconnaissance mutuelle de la parentalité », l’UE cherche à imposer à tous les États-membres la reconnaissance du principe de la gestation pour autrui, légalisant ainsi partout en Europe l’exploitation des mères «porteuses» surtout ukrainiennes et la séparation des enfants de leur mère biologique. Ce tour de passe-passe se réalise au nom de la liberté de circulation, mais tout ce qui concerne la famille relève de l’autorité souveraine de chaque État. Tribune de la présidente de La Manif pour tous.


L’Union européenne, championne de la paix depuis 1945, héritière des droits de l’Homme et, depuis peu, protectrice « des valeurs européennes » (au contenu peu clair à vrai dire), s’apprête à mettre en danger les femmes et les enfants au motif de la liberté de circulation.

En effet, au détour d’un projet de « reconnaissance mutuelle de la parentalité » que la Commission européenne prévoit d’adopter le 7 janvier prochain, le principe de la gestation pour autrui (GPA) serait de facto reconnu et ce, par tous les États-membres de l’Union européenne.

Ursula von der Leyen, la présidente de la Commission européenne, a lancé ce projet dès le début de son mandat, fin 2019. Cela correspond justement à la tactique prônée par Terry Reintke, co-présidente de l’intergroupe LGBTI au Parlement européen : « Nous poussons pour une loi, ou a minima une reconnaissance automatique des documents légaux entre les États membres. […] Nous pouvons utiliser la liberté de mouvement garantie par les traités pour faire avancer les choses. C’est notre point d’entrée sur ce sujet ».

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Voilà donc ce projet de règlement bientôt soumis au vote de la Commission européenne avant de l’être au Parlement européen puis au Conseil des ministres de la justice européen.

La parentalité, néologisme créé par des sociologues, désigne une situation de fait qui est l’exercice par une personne d’un rôle d’éducation auprès d’un enfant. Autrement dit, ce mot ne dit rien du lien existant entre l’adulte et l’enfant. Le terme de « filiation », en revanche, définit juridiquement ce lien, qu’il soit biologique ou adoptif. Seul ce lien correspond à des droits reconnus par la loi.

La Commission européenne joue avec ces mots que le grand public et les médias, voire les politiques eux-mêmes, sont susceptibles de croire synonymes. Ce tour de passe-passe vise à créer un droit dans tous les États membres pour les adultes élevant des enfants qui ne sont pas les leurs, ni biologiquement ni par adoption. En effet, les parents, biologiques ou adoptifs, n’ont nul besoin d’une « reconnaissance mutuelle » entre États-membres, la filiation qui les unit n’étant pas sujette à caution.

Ce premier point étant précisé, le lecteur comprendra qu’il s’agit d’obliger tous les États-membres de l’Union européenne à inscrire à leur état civil des liens entre adultes et enfants qui sont de l’ordre de la « parentalité » et non de la filiation, autrement dit de reconnaître de facto les pratiques de PMA (procréation médicalement assistée) pour les couples de femmes et surtout de GPA, pour les couples homme-femme et couples d’hommes, les deux étant susceptibles de recourir à cette pratique.

Les actes de naissance établis en Ukraine pour des enfants nés de GPA (dont on sait qu’ils sont nombreux dans ce pays), par exemple, pourraient être ainsi systématiquement retranscrits tels quels à l’état civil français. Ce faisant, la France entérinerait l’exploitation des femmes ukrainiennes et leur effacement de la filiation de l’enfant au profit du ou de la conjointe du père biologique de l’enfant.

Précisons, pour la bonne compréhension de ce qui se joue, que les personnes qui envisagent de commander un enfant par GPA tiennent absolument à ce que leur pays les considère officiellement comme les parents de l’enfant. Pourquoi ce besoin ? Il n’est pas fondé, contrairement à ce que font mine de croire la Commission européenne et ces commanditaires, sur la sécurité de l’enfant. En effet, tout acte de naissance légalement établi dans un pays est reconnu et pris en compte ailleurs. Il n’y a, juridiquement, aucun besoin de retranscription. Simplement, les commanditaires d’enfants par GPA tiennent à ce que leur pays les considère explicitement comme les parents : question d’ego en somme. Et question, aussi, de militantisme !

À l’inverse, si des adultes envisagent de commander un enfant, mais ne sont pas certains d’être officiellement reconnus comme les parents par leur pays, ils renoncent le plus souvent à la GPA.

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Ainsi, ce projet de « Reconnaissance mutuelle de la parentalité » reviendrait non seulement à valider le principe de la GPA, mais aussi à faire exploser les recours à la GPA, c’est-à-dire à faire exploser le nombre de femmes louées pour produire des enfants au profit de tiers et le nombre d’enfants volontairement séparés de leur mère et de leur pays.

À ces enjeux humains et éthiques s’ajoute un problème majeur de démocratie : d’après le Traité de fonctionnement de l’Union européenne (TFUE), les mesures qui concernent la famille ne sont pas du ressort de l’Europe. À chaque État de décider souverainement en la matière.

Ursula von der Leyen a donc motivé ce projet par le respect de la liberté de circulation partout en Europe qui, lui, est en effet du ressort de l’Europe. Mais cela n’est qu’un prétexte puisque, précisément, il n’y a nul besoin de transcrire un acte de naissance, même établi hors d’Europe, pour circuler d’un État à l’autre sur notre continent dès lors que l’intéressé a la nationalité d’un État-membre de l’UE. Et précisément, dès lors que la filiation est établie à l’égard d’un ressortissant de l’Union, l’enfant obtient un passeport.

Ce projet de « Reconnaissance mutuelle de la parentalité » valide donc la possibilité d’exploiter des femmes et de commander des enfants. Il s’appuie sur un mensonge et avance, sous couvert de technicité, dans le dos des Européens.

Voilà donc l’Europe que l’on nous vend tous les jours et les valeurs qu’elle défend ?

Non, ce n’est pas l’Europe que nous voulons !

Nous réclamons une Europe qui protège les femmes et les enfants, qui lutte contre le trafic international d’êtres humains et qui, enfin, respecte ses engagements vis-à-vis des peuples européens.

Ce projet doit être urgemment balayé et l’Europe doit, à l’inverse, agir pour l’abolition internationale de la GPA. Il est grand temps !

Fragile Algérie

Dans son Histoire de l’Algérie contemporaine, Pierre Vermeren brosse avec justesse le portrait d’un pays et d’un peuple abîmés à chaque étape de leur construction. Colonisations, terrorisme et corruption n’ont engendré que violences, luttes et souffrances.


Qu’attendre d’un livre qui se propose de raconter l’histoire de l’Algérie contemporaine, de l’ère ottomane jusqu’à la période actuelle ? Qu’il soit complet et synthétique pour que le lecteur se saisisse aisément du sujet. Qu’il couvre les événements survenus après 1962 parce que l’état actuel du pays dépend grandement des décisions prises après l’indépendance. Et qu’il apporte une vision équilibrée, ni de droite ni de gauche, ni pied-noir ni FLN, d’une histoire particulièrement vulnérable aux manipulations. Pierre Vermeren a réussi à accomplir ces trois missions, ce qui en soit est une gageure. Mieux encore, on sort de cette lecture avec une sympathie nouvelle pour l’Algérie, un pays qui a payé le prix fort pour entrer dans l’histoire au sens hégélien : imposer sa souveraineté, former un État-nation et fonder son unité nationale.

La sympathie émane de l’admiration pour les hommes et leurs luttes, mais aussi de la peine ressentie pour le sort du peuple algérien. Un peuple profondément abîmé à chaque étape de son histoire contemporaine, par ses colonisateurs (turcs et français) et par ses dirigeants autochtones qui le maltraitent à ce jour. Un peuple contraint de vivre sous la coupe d’un système politique toxique qui agit comme un poison mêlant corruption, clientélisme et répression. Un peuple passé de l’émir Abdelkader, grand homme d’État, habile et désintéressé, à Abdelatif Bouteflika, un narcisse passionné par lui-même et par la prospérité de son clan familial.

Entre les deux, deux cents ans de lutte et de souffrance.

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La violence joue un rôle fondamental dans l’histoire contemporaine de l’Algérie. Elle lui donne une certaine continuité et explique nombre de ses occasions ratées. Violence turque contre le peuple algérien des villes et les tribus des campagnes du temps de la Régence d’Alger. Violence française lors de la conquête et dans le quotidien de la colonie. Violence inouïe de la guerre de libération qui fut en réalité une guerre insurrectionnelle doublée d’une guerre civile entre musulmans. Violence de la révolution qui dévore ses enfants après 1962. Violence de la « décennie noire », la terrible guerre civile opposant les islamistes à l’État issu de la décolonisation.

À chaque épisode, un jet d’acide sur la délicate société politique et intellectuelle qui affleure à grand-peine dans une société où le savoir est une denrée rare. Durant la guerre de libération, les « meilleurs », c’est-à-dire les musulmans lettrés et sophistiqués, ont été décimés par la France et par le FLN, laissant leur place à des paysans transformés en tueurs. Et plus tard, lors du conflit entre les islamistes et l’armée, la bourgeoisie francophone et les cadres compétents ont fui le pays.

Autre ligne de force dégagée par Pierre Vermeren : la persistance de paradoxes dans l’histoire algérienne. Parmi eux, le caractère relativement invisible de la présence turque du temps de la Régence d’Alger (1521-1830). En effet, les Ottomans n’occupaient qu’une petite partie du territoire et déléguaient la gestion des immensités de l’intérieur à leurs alliés algériens, les fameuses tribus « makhzen ». Autre contradiction, celle-ci difficilement admissible après quarante ans de repentance coloniale : le peuple français ne s’est jamais intéressé à la colonisation de l’Algérie, au point qu’il s’est abstenu de la peupler, laissant les Espagnols, les Italiens et les Maltais s’y implanter à sa place, quitte à les naturaliser plus tard pour gonfler les chiffres des Français d’Algérie. Après l’indépendance, les autorités FLN se sont efforcées de copier les institutions françaises, à commencer par l’armée nationale populaire bâtie sur le moule de l’armée française et largement « peuplée » d’anciens soldats et officiers ayant servi sous le drapeau tricolore.

Tout au long du livre, l’on ressent le soin de ne pas écrire l’histoire de l’Algérie « en tant que Français », et encore moins en tant qu’Algérien. Il s’efforce de rester à mi-chemin, et parvient ainsi à briser le mur du politiquement correct sans cliver ni irriter. Il rappelle par exemple que l’Algérie a été une mauvaise affaire économique pour la métropole du début jusqu’à la fin de la colonisation, que l’armée française a été la seule institution qui ait intégré les musulmans d’Algérie, leur offrant une carrière et une dignité impossibles dans le monde civil. Vermeren précise également que les accords d’Évian n’ont pas été appliqués par la partie algérienne, sans que la France prenne de mesure de rétorsion. Bien au contraire, elle n’a eu de cesse d’aider financièrement le régime FLN durant les années 1960 et de lui offrir sa coopération technique.

Ce livre est une synthèse, il en a les défauts. On peut regretter ainsi qu’il ne s’attarde pas assez sur l’histoire des pieds-noirs et des juifs, ces autres « Algériens » sortis de l’histoire pour y faire entrer les Algériens musulmans. Il n’approfondit pas non plus la généalogie des mouvements salafistes qui ont failli prendre le pouvoir dans les années 1990. En revanche, il décrit admirablement les tenants et les aboutissants du Hirak, cette révolte populaire qui a éclaté en 2019 et qui a emporté la présidence Bouteflika. Tel un reporter de terrain de la grande époque du journalisme français, l’auteur restitue l’ambiance dans la rue algérienne et l’état d’esprit dans les cercles du pouvoir. Il conclut que la pandémie du Covid a été un cadeau du ciel au régime algérien, lui permettant de vider les rues des manifestants au prétexte de la santé publique.

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À la sympathie pour les Algériens s’ajoute la curiosité. Après avoir observé l’accouchement douloureux d’un État-nation, avec ses institutions, ses cadres et ses symboles, on se pose la question suivante : quand le peuple algérien entrera-t-il dans l’histoire, quand aura-t-il lui aussi droit de cité, quand sera-t-il pris en considération ?

On est en effet frappé par l’insensibilité des régimes successifs (turc, français, FLN) au sort des populations, qui sont toujours la dernière roue du carrosse. Il en va de même au Maroc et en Tunisie, même si cela se ressent moins car ces pays, dépourvus de ressources pétrolières, ont donc une excuse pour ne pas s’occuper des miséreux et des sans-dents.

En attendant le « moment des peuples », l’Algérie est une cocotte-minute qui bout à 700 km de Marseille. Que dis-je, elle bout dans chaque ville française dans les veines de sa volumineuse diaspora. Ainsi, soixante-dix ans après la décolonisation, la France n’a jamais été aussi proche de l’Algérie. Et la Méditerranée n’a jamais été aussi étroite.

Pierre Vermeren, Histoire de l’Algérie contemporaine – De la régence d’Alger au Hirak (XIXè-XXIème siècles), éd. Nouveau Monde, 2022, 400 pages, 22,90€.

Mondial: les supporters marocains marquent des buts contre la police bruxelloise

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Suite à la victoire du Maroc contre la Belgique, les supporters marocains de Belgique ont semé la pagaille à Bruxelles. Tribune de Benoît Rayski.


Il y aurait environ 312 000 Marocains dans la région de Bruxelles-Capitale : le quart de la population. Ils sont donc chez eux à Bruxelles. Mais cela ne suffisant pas, ils ont tenu à montrer que Bruxelles leur appartenait. Dimanche 27 novembre, au Qatar, l’équipe de foot marocaine venait de battre celle de la Belgique. Ivres de joie, les supporters marocains ont envahi les rues de la ville. Croyez-vous qu’ils aient eu le cœur déchiré entre leur patrie d’adoption et leur patrie d’origine ? Pas du tout ! Ils sont Marocains et le Maroc règne en maitre à Bruxelles où l’on voit partout des burqas et des abayas.

Les supporters marocains auraient pu manifester même de façon un peu exubérante leur bonheur. Ils ont préféré casser le mobilier urbain, brûler des voitures, piller et s’attaquer à la police. Une façon très claire de montrer qu’ils sont les maitres de la ville.

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Il n’y a pas qu’eux à agir de la sorte. Il y a quelques années, j’étais rue de Paris à Montreuil avec ma voiture, une rue bordée de cafés. Ce jour-là il y avait un match de la Coupe d’Afrique entre l’Algérie et une autre équipe africaine. Au milieu de la rue un groupe de « jeunes » tenait une banderole aux couleurs algériennes. Il fallait s’avancer lentement pour ne pas les écraser et baisser la tête devant les couleurs de l’Algérie.

Je n’ai pas voulu, j’ai fait demi-tour avec mon véhicule pour changer de trajet. Deux Algériens ont couru vers ma voiture et ont donné des coups de pieds dans ma portière. Arrivé à destination, j’ai appelé la police pour lui dire qu’elle devait dégager la voie. Réponse du commissaire : « Certainement pas, vous voulez qu’il y ait une émeute ? » 

Luc Ferry : « La loi décline, les droits augmentent ! »

Entretien vidéo avec le philosophe, Luc Ferry.


Dans « Bilger les soumet à la question », j’ai eu la chance de pouvoir m’entretenir avec Luc Ferry. Ce grand esprit, philosophe, professeur, essayiste, ancien ministre, n’appartient pas à la catégorie de ceux pour qui penser, contester, débattre, dire la vérité quoi qu’il en coûte, relève d’une mission quasiment impossible.
Au contraire, sa liberté et son immense culture offrent à celui avec lequel il échange le bonheur constant de le voir sortir sans cesse des sentiers battus de la réflexion, philosophie, littérature, analyse de la société, paradoxes brillants, aperçus fulgurants s’insérant dans une démarche d’où une provocation stimulante n’est jamais absente…

Luc Ferry, à l’écouter, vous élève.

Causeur vous propose de visionner cet entretien, enregistré dans le studio de Fréquence Protestante (100.7 FM Paris).

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Etats-Unis ou la démocratie marionnette

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Ne pas se donner les moyens de comprendre ce qui se passe aux Etats Unis, c’est refuser de comprendre notre futur immédiat, affirme Guy Millière dans un nouvel essai.


Ouvrir le dernier livre de Guy Millière intitulé Apres la Démocratie et sous-titré l’Amérique et le monde au temps de l’administration Biden, procure une étrange impression. Dès les premiers mots, nous changeons d’univers. De la première page à la dernière, nous plongeons dans un monde dont les codes diffèrent de ceux qui ordonnent habituellement notre vision du monde. Les faits dont on croyait avoir une connaissance précise sont éclairés différemment, et changent de nature. Ainsi, la cérémonie d’investiture de Joe Biden, président des Etats Unis d’Amérique, dans une ville de Washington DC où les rues désertes sont uniquement peuplées de militaires aurait été un théâtre savamment orchestré pour imposer l’idée que la constitution était en danger.

Ce théâtre aurait eu pour but de criminaliser Donald Trump, ex-président, et mettre en accusation la foule qu’il avait invitée à manifester pacifiquement devant le Capitole pour protester contre la fraude électorale. Guy Millière nous explique que cette foule-là est innocente, que d’autres ont cassé des vitres, ouvert des portes, manipulé des groupes d’activistes pour qu’ils pénètrent à l’intérieur du Capitole, faisant passer cette intrusion pour une tentative insurrectionnelle. D’insurrection, il n’y a jamais eu. Un théâtre a été mis en place pour pousser Donald Trump à la faute et le mettre en accusation afin de l’éliminer du jeu politique.

Et tout est à l’avenant. Le livre de Guy Millière, c’est « 24 heures chrono ». Cette série policière où s’illustre l’acteur Kieffer Sutherland nous avait acclimatés à l’idée qu’un groupe d’hommes décidés et disposant de gros moyens, peut prendre le contrôle des Etats-Unis d’Amérique. Mais heureusement, les institutions continuaient de fonctionner et à la fin, Jack Bauer, le bon flic, tuait les méchants et rétablissait la démocratie. Le livre de Guy Millière, c’est « 24 heures chrono » à cette différence près que Jack Bauer est passé du côté des conspirateurs. Telle est la situation inédite que vivraient les Etats Unis : les méchants existent, ils ont toujours existé, mais toutes les institutions chargées de les combattre, à savoir les médias, la justice, la police, sont passées avec armes et bagages de leur côté.

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L’écriture sèche et sans fioritures de Guy Millière ne nous décrit pas un complot, mais une révolution. Habituellement, le mot révolution suscite des images de foules de déshérités, roides de colère contre les possédants. Mais les pauvres n’ont pas le monopole de la violence révolutionnaire. La révolution que nous décrit Guy Millière est une révolution de minorités ethniques, de milliardaires et de politiciens de gauche qui ont décidé de se débarrasser de la démocratie. Et cela leur est d’autant plus facile qu’ils ont tous les leviers à leur disposition : les médias, la justice, la politique et les forces de l’ordre. Et tous ces outils, sciemment utilisés, savent faire taire et mettre hors d’état de nuire quiconque s’oppose à ce basculement politique.

Le résultat de ce kidnapping des institutions est surtout un immense désarroi. Les citoyens américains – comme les citoyens Européens – gardent le sentiment que leurs institutions sont solides et perpétuent un ordre stable. Ils ne peuvent pas imaginer que lesdites institutions ont été infiltrées et noyautées par des activistes et des idéologues qui ont fait alliance avec l’islam, les minorités de genre et les minorités de couleur. Ils ne peuvent pas croire que le pouvoir qu’ils ont mis des siècles à constituer soit passé en bloc du côté contraire à la démocratie.

Telle est d’ailleurs la difficulté de penser la situation politique américaine comme française : les institutions sont en place ; en apparence, elles continuent de fonctionner, mais sans reprise en main politique, leur dérive et leur complaisance vis-à-vis de tout ce qui est opposé au bon sens et à la démocratie conduira à l’implosion. L’implosion aura-t-elle lieu ? C’est la question !

Guy Millière, Après la démocratie, l’Amérique et le monde au temps de l’administration Biden, Balland, 2022, 320 p., 20€.

La Septième fonction du langage, deuxième chance

En 2015 vous avez hésité devant La Septième fonction du langage, Prix Interallié cette année-là. Pensez, près de 500 pages avec des mots ! Ce n’était pas faute de vous en avoir fait la réclame… Vous n’avez désormais plus aucun prétexte pour ne pas lire le roman de Laurent Binet, qui vient d’être adapté en bande dessinée avec des images, persifle notre chroniqueur.


25 février 1980 : Roland Barthes, le plus grand sémioticien français, donc mondial, est renversé par une camionnette. Accident ou meurtre ? Le commissaire Jacques Bayard hésite, d’autant que les papiers de l’écrivain ont été dérobés. Il fait alors équipe avec Simon Herzog, un jeune sémiologue qui le guidera dans le maquis compliqué des chapelles structuralistes.

L’enjeu est d’autant plus crucial que Barthes sortait d’un déjeuner avec François Mitterrand, candidat à la présidence. Et qu’il avait dans son portefeuille la clef de la « septième fonction du langage », celle qui avait échappé à Benveniste comme à Jakobson. Ou comment transformer tout discours en énoncé performatif — comme le « Que la lumière soit » de Jéhovah et le Abracadabra de Maléfique. Efficacité garantie.

L’enjeu est colossal, et tout le beau monde de la philosophico-structuralo-sémiotico-nigologie, comme disait à peu près Voltaire, court après la formule. Parmi eux, des linguistes éclairés mais dont les origines sont suspectes : la linguiste Julia Kristeva est bulgare, peut-être agent du Komitet za Darjavna Sigurnost, qui roule pour les Soviétiques. Michel Foucault, entre deux étreintes avec des gitons bronzés dans des saunas interlopes, a son idée sur la question. Tout comme Philippe Sollers, presque aussi infatué que dans la réalité, qui se retrouvera finalement opposé, dans un duel de rhétoriciens, au maître italien (donc mondial aussi) de la sémiotique, un barbu bien connu qui en cette même année glissait au roman — Le Nom de la rose paraît en 1980.

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Que voulez-vous que le commissaire y comprenne, lui qui n’a jamais lu ni Searle, ni Austin ?

Laurent Binet, dont ce n’est pourtant pas la génération, maîtrisait parfaitement les codes de cette intelligentsia parisienne qui donnait alors au monde la French Theory qui a engendré tant de bêtises pontifiantes. La bande dessinée tirée de son roman, qui croque à plaisir les fantômes de ces chers disparus, restitue magnifiquement l’embrouillamini qui amènera Mitterrand au pouvoir, au terme d’un débat particulièrement performant face à Giscard : 5 mai 1981, rappelez-vous, « l’homme du passé », « l’homme du passif ». Et qui ramènera Philippe Sollers à la foi, faute de ne plus avoir les outils de la Chute — mais chut…

Il y en a peut-être qui pieusement liront cette BD pour ranimer la flamme de l’ultime époque où la pensée française a pesé sur le monde. Et ceux qui, plus jeunes, y découvriront, extasiés, qu’il fut une époque où ça pensait dru à Saint-Germain-des-Prés et à la Sorbonne. 

La Septième fonction du langage, de Laurent Binet, éd. Steinkis, 151 p., 23€.

La septième fonction du langage

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La fabrique du crétin: Vers l'apocalypse scolaire

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À bonne école...

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Les Soviets moins l’électricité

Championne en dépenses publiques, la France est aussi le pays européen où les services publics fonctionnent le plus mal. En cause, une sur-administration digne des Soviets.


On avait déjà vu d’anciens pays colonisés laisser se déliter les infrastructures et les services publics hérités de leurs colonisateurs repentants. La France offre aujourd’hui le spectacle unique d’une nation qui démantèle avec application ses installations électriques, ses voies ferrées, ses routes départementales, bref tout le patrimoine légué par les générations précédentes. Tout en ayant les dépenses publiques les plus élevées du monde et une dette qui plombe l’avenir de sa progéniture. Sidérant.

Jusqu’à une période récente, notre pays avait la réputation de disposer d’infrastructures performantes, symbolisées par des entreprises publiques telles que la SNCF ou EDF. L’État français avait su planifier pour elles des investissements conséquents – centrales nucléaires, lignes à grande vitesse, entre autres. À cela s’ajoutait une fonction publique compétente en charge des services du même nom – fonctionnaires parfois certes occupés à « emmerder les Français », au grand dam du président Pompidou, lucide, mais dans des proportions rétrospectivement enviables.

Miroir inversé de l’Hexagone et des grandes puissances industrielles occidentales, les pays du tiers-monde disposaient quant à eux d’infrastructures défaillantes ou inexistantes. Les administrations, mal réparties sur le territoire, accueillaient le public dans des locaux insalubres où s’affairaient des bureaucrates inefficaces et souvent corrompus.

À la corruption près (mais ça viendra), ce sombre tableau auquel on aimait compatir devient peu à peu la réalité des services publics que-le-monde-entier-nous-envie. Sur ce dernier point toutefois, le doute s’instille lentement, même si la vive indifférence des foules face à la tiers-mondisation en marche le dispute à l’apathie de dirigeants atones.

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Le programme commun de tous les gouvernements qui se sont succédé depuis 1974, quelle que soit leur couleur politique affichée, peut se résumer assez simplement : plus d’Europe, plus de dépenses publiques, plus de dettes. Résultat de cette infaillible potion, on ne sait pas si nous aurons de l’électricité à Noël, on nous annonce une probable diminution de la vitesse des trains, il faut trois mois pour espérer refaire une carte d’identité… Et à Coulommiers, en 2017, des habitants ont lancé une cagnotte en ligne pour financer la réfection du commissariat dont le bâtiment menace ruine. Le délabrement des locaux de la police a d’ailleurs donné lieu à un rapport confidentiel en 2022, et il était gratiné, pas plus toutefois que ceux qui pointent le sous-investissement dans le rail, les prisons ou le réseau électrique.

Mauvaise nouvelle pour les poulets Columériens mal-logés, les effectifs augmentent ! Car après quelques années de vaches maigres, le recrutement de gendarmes et de policiers est reparti à la hausse (97 000 pandores ou condés en 2021 contre 93 000 en 2022). Plus généralement, les moyens alloués à la sécurité en France demeurent comparables à ceux de nos voisins allemands – 1,7 % du PIB des deux côtés du Rhin. Faute d’investissement suffisant, le matériel – locaux, véhicules, informatique – est déplorable, mais avec 3,3 agents pour 100 000 habitants, nous restons dans les normes européennes. Problème, cette hausse des effectifs se traduit sur le terrain, par… une baisse – oui une baisse – du taux de présence des forces de l’ordre. « L’organisation du travail, malgré les réformes récentes, reste inadaptée », constatait en 2021 la Cour des comptes, grand amateur d’euphémismes dès qu’il convient de désigner un bordel sans nom.

Cette inefficacité chronique ne concerne malheureusement pas que les forces de sécurité. Elle s’applique à l’ensemble des services publics. Affligés d’une sous-productivité soviétique, tous disposent pourtant de ressources budgétaires généreuses, voire hollywoodiennes, en regard des pratiques de nos voisins européens.

Tous, sauf la justice française – des tribunaux aux prisons –, véritable parent pauvre du régalien. Un budget de 70 euros par habitant, contre 131 euros en Allemagne, est ainsi alloué à l’autorité judiciaire – Cosette peine Place Vendôme, tandis que les Thénardier festoient à Bercy. Les maux de la justice ressemblent au demeurant à une mauvaise blague. Le champion du monde des impôts et de la dépense publique devrait être doté de prisons Sofitel, desquelles des policiers en Jaguar (aux sièges en cuir Connolly) conduiraient les inculpés vers des tribunaux décorés par Philippe Starck. Las, si l’État français entend nous protéger du Covid, de l’inflation, du froid en hiver, de la chaleur en été, il refuse obstinément de nous protéger tout court. L’argent part donc ailleurs : malgré une hausse récente de plus de 30 % du budget de la Place Vendôme, la France pointe toujours à la 13e place parmi 15 pays européens comparables. Encore ces derniers n’ont-ils pas à subir les conséquences d’un « afflux de personnes en détention » comme l’évoque pudiquement un site web officiel[1] – en clair, d’une insécurité galopante.

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71 678 détenus pour 60 703 places de prison dans des établissements souvent insalubres, à l’image de celui de Fresnes. Cela donne des conditions de détention dignes du Nigeria, une surpopulation de 40 % dans les maisons d’arrêt et des condamnations de notre pays par l’Europe. Des arguments humanistes imparables pour ceux qui affichent leur hostilité à tout investissement dans des structures carcérales. 15 000 places supplémentaires ont néanmoins été programmées en 2021 et 2022, ce qui ne veut pas dire pour autant qu’elles seront effectivement construites. Sarkozy nous a déjà fait le coup.

Contre vents et marées, pourtant, la justice passe et le taux d’élucidation des affaires qui arrivent jusqu’à elle soutient la comparaison avec nos homologues. Seulement, son incompréhensible sous-dotation chronique se traduit par une lenteur de gastéropode. Selon le Sénat, il faut ainsi en moyenne quarante et un mois et demi pour obtenir une décision au pénal. Outre le nombre de magistrats (10,9 pour 100 000 habitants, deux fois moins que la moyenne européenne), l’escargot judiciaire souffre d’un manque de greffiers, autrement dit (ne pouffez pas) de personnel administratif. Une situation vraiment ubuesque au regard de celle de l’hôpital, de l’Éducation nationale, d’un conseil régional ou d’une quelconque communauté de communes qui croulent, eux, sous les inutiles ronds-de-cuir.

On nous vante jusqu’à plus soif le courage des soignants, sans trop s’attarder sur les 11 % d’administratifs et au total les 34 % de « non-soignants » qui traînent la savate dans les hôpitaux – soit 40 % de plus qu’en Allemagne, Espagne ou Italie (un gouffre). On trouverait là pourtant une explication à la honteuse sous-rémunération des infirmières. Les 11,5 % du PIB que nous consacrons à l’hôpital, soit un peu plus que les 11,3 % allemands, nous permettent de salarier du personnel administratif en pagaille, mais – conséquence directe et indicible – pas de payer les infirmières décemment. Nous sommes le seul des grands pays européens où le salaire de celles-ci est inférieur aux rémunérations moyennes tous secteurs confondus. Ajoutez à cela une organisation inefficace (encore), illustrée par les 20 % d’examens inutiles pratiqués en France. Voilà pourquoi, en dépensant toujours plus que les autres, nous obtenons avec constance une baisse de la qualité des services.

Mobilisation contre le projet de loi sur la fonction publique, Montpellier, 9 mai 2019. Pascal GUYOT / AFP

Même constat du côté de l’éducation. Nous consacrons 3,4 % de notre PIB à ce poste essentiel, soit 15 % de plus que la moyenne européenne. Avec les brillants résultats que l’on sait – une chute libre dans les palmarès internationaux : en lecture ou en maths, nous sommes passés en vingt ans des 13e et 15e places aux 23e et 25e du classement PISA. Là aussi, lovés dans les plis du gras du mammouth, on dénombre 28 % de personnel « non enseignant » – 293 000 sur 1 162 000 fonctionnaires –, catégorie en hausse de 33 % en dix ans (quand on aime les bureaucrates, la CGT exige toutefois qu’on ne les compte pas). La sous-rémunération chronique de nos professeurs, à l’instar de celle des infirmières, se trouve indexée sur le nombre de manches de lustrine qui roupillent dans les rectorats. On note également qu’en Allemagne les enseignants, mieux payés, assument de nombreuses tâches administratives. Lorsqu’on est plus productif, on gagne plus. Incroyable.

Les corporatismes syndiqués applaudissent évidemment à l’idée d’améliorer les traitements des infirmiers ou des profs. En revanche, c’est comme si vous leur parliez inuit dès qu’il s’agit de s’attaquer aux administratifs. Loin d’imaginer les virer, il conviendrait de les augmenter eux aussi selon FO et consorts. Ils sont uniquement prêts à voir enfler des budgets pourtant amplement suffisants, jamais à faire la moindre concession sur des économies à réallouer aux soignants ou aux enseignants. Une impasse suicidaire que les Français plébiscitent, au demeurant, essentiellement par ignorance des données précises du pachyderme bureaucratique. Si leurs services publics fonctionnent mal, ce n’est pas faute d’argent – d’ailleurs ils n’ont pratiquement rien donné pour le commissariat de Coulommiers, estimant à raison payer suffisamment d’impôts. Non, c’est parce qu’une caste de salopards entend les faire tourner à leur profit, quoi qu’il en coûte. La tiers-mondisation à laquelle on assiste, ces fourbes en sont largement responsables. Ils la déplorent avec des larmes de crocodile pour continuer à tendre une sébile en forme de tonneau des Danaïdes. C’est un peu comme si Marc Dutroux faisait la quête pour améliorer le sort de ses prisonnières.

Cette inefficacité bureaucratique paraît pourtant être devenue l’article premier du contrat social français. Il n’est remis en cause par aucun membre important de la classe politique. Non content de donner toujours plus d’argent à ce qui ne fonctionne pas, on en arrive à démanteler ce qui fonctionnait parfaitement, comme le sort d’EDF et de Fessenheim vient de le démontrer. Complice tantôt actif, tantôt passif de cette faillite, aucun gouvernement n’a su s’attaquer à la soviétisation des services publics en cours. Le discours qui accompagne ce sabordage repose sur des post-vérités qui confèrent aux élucubrations trumpistes un parfum de Lao Tseu : à l’école, le niveau monte ; le système de santé français est le meilleur du monde ; les retraites sont financées ; l’immigration est une chance ; le grand remplacement n’existe pas mais, dixit Macron, il convient qu’il soit équitablement réparti sur le territoire. À côté de ces mensonges éhontés, Bolsonaro, c’est le Dalaï-lama.

Gouvernants et bureaucrates partagent en effet une conviction commune : l’« idéologie diversitaire », chère à Mathieu Bock-Coté. Des indicateurs multiples permettent pourtant de démontrer que les mouvements migratoires enregistrés depuis des décennies pèsent en priorité sur nos services publics. Au choix, pour s’en convaincre, une visite à la CAF, dans un bureau de poste, dans une maternelle de Seine-Saint-Denis et bien sûr aux urgences d’un CHU. Un détour par les tribunaux, un crochet au parloir d’une prison via la ligne 13 du métro ou un témoignage (visage flouté) de policier fera tout aussi bien l’affaire. Difficile pour autant d’avoir des chiffres précis – le Sénat soulignait d’ailleurs le peu d’allant de nos ministères à compiler des statistiques sur le sujet –, tout juste arrive-t-on à savoir que 44 % des immigrés (officiels) se trouvent au chômage ou que les musulmans sont surreprésentés dans les prisons. Ronds-de-cuir et ministres s’acharnent donc à laisser entrer une population qui épuise les moyens des services publics, tout en refusant mordicus des réallocations budgétaires entre opérationnels (médecins, professeurs, etc.) et personnel administratif surnuméraire. Pour parachever la démolition en cours, l’idée que faire venir des pans entiers du tiers-monde, c’est importer également la tiers-mondisation n’a visiblement effleuré personne, sauf des nostalgiques du IIIe Reich.

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Ce surmoi idéologique favorable aux maux qu’on déplore – la déglingue des services publics – relève d’un subtil dosage entre hypocrisie et bêtise crasse. Ce corpus intellectuel débilitant conduit gouvernants et syndicats de la fonction publique à s’accorder sur une politique sacrifiant le long terme. Pour acheter la paix civile, distribution d’allocations en tout genre, recrutement de fonctionnaires inutiles, le tout au prix de dépenses sociales 55 % (vous avez bien lu) supérieures à la moyenne de l’OCDE et d’un sous-investissement chronique (il manque par exemple 30 % à l’enveloppe débloquée pour le réseau ferré français).

Comme dans une longue, très longue, trop longue telenovela, nous sommes désormais confrontés à deux lancinantes questions. Les Français vont-ils continuer longtemps à faire confiance aux cadors qu’ils réélisent depuis quarante ans, tenants du triptyque létal – centralisme bureaucratique, déficits, immigration ? Les tartuffes au pouvoir peuvent-ils changer et sauver les services publics ? Épisode 147 – saison 38.

La France se meurt doucement du double déni qui l’accable. Celui de ses élites, aveugles aux dégâts sur ses infrastructures (et son identité) causés par une immigration incontrôlée et une bureaucratie démente. Celui de son peuple, drogué aux dépenses publiques, inconscient des conséquences du court-termisme qu’il a toujours électoralement plébiscité – et que Marine Le Pen, elle aussi, entend prolonger, voire étendre. Un beau tandem de vainqueurs qui devrait, enfin, obtenir ce qu’il mérite : le chaos ou la mise sous tutelle du FMI.


[1]. « Système pénitentiaire français : s’inspirer des expériences étrangères », vie-publique.fr, 2 août 2022.

Hiver ukrainien

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La maîtrise du ciel est désormais l’enjeu principal des opérations.  


En ce début d’hiver, le rythme des évènements en Ukraine fait penser à une célèbre observation de Lénine : « Il y a des décennies où rien ne se passe et des semaines où des décennies se produisent ». Sur le terrain, les avancées rapides – russes d’abord, puis ukrainiennes depuis septembre – sont suivies de longues semaines voire des mois sans que les lignes du front ne changent significativement. Ainsi, la deuxième phase de la guerre (entre le retrait russe de la région de Kiev fin mars et le lancement de l’offensive ukrainienne à Kherson fin août) a été caractérisée par des gains de terrain limités et ce, malgré un recours massif à l’artillerie notamment du côté russe. Un déluge de feu (plus de 10 000 obus tirés par jour)  « statistique », (tir d’obus classiques sans capacité de guidage sur une cible invisible au tireur – pour toucher la cible, il faut tirer plusieurs obus) a provoqué des pertes importantes chez les Ukrainiens qui, selon l’aveu du président Zelenski lui-même, aurait perdu certaines semaines jusqu’à quelques centaines d’hommes par jour sans pour autant permettre aux forces russes d’accomplir des percées conséquentes ou de lancer une manœuvre interarmées vers les arrières de l’adversaire. Pour ne rien arranger, les stocks de munitions 152mm (le calibre soviétique) dans les dépôts ukrainiens ont diminué rapidement sans réelle possibilité de les renouveler. Il fallait donc passer aux canons compatibles avec les normes de l’OTAN, c’est-à-dire capables de tirer des 155mm.  

A cette « crise de l’artillerie » Kiev et ses alliées ont répondu, entre mai et août, par la livraison et l’intégration de systèmes d’artillerie de grande précision. L’idée étant de répondre à la quantité russe par la qualité occidentale (précision, contrôle du feu, davantage de portée) avec des systèmes comme le canon Caesar ou le lanceur de roquettes HIMARS. Contrairement aux systèmes « statistiques » des Russes, les armes de précision occidentales (munitions guidées ou autoguidées, presque chaque obus trouve sa cible) nécessitent moins de projectiles et consomment moins de moyens par cible touchée (beaucoup moins d’obus, moins de batteries engagées, moins de temps de tir). 

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L’arrivée du matériel de l’OTAN et des munitions occidentales sur le champ de bataille a permis aux Ukrainiens de changer la donne. Ils ont pu d’abord améliorer leur capacité à détruire les batteries d’artillerie ennemies et soulager leurs troupes dans les tranchées du front. Mais plus important encore, ce nouveau dispositif a permis à Kiev de lancer une campagne qu’on peut qualifier de « manœuvre par artillerie ». Au lieu de pénétrer le front russe avec un coup de « poing » de blindés et fantassins pour rompre les lignes de communication et détruire les postes de commandement, ainsi que les dépôts de carburant et les systèmes de défense aérienne à quelques dizaines de kilomètres dans la profondeur du dispositif, les Ukrainiens ont utilisé un mixe de munitions sol-sol de précision et de sabotage par des forces spéciales et partisans pour contourner les lignes ennemies par le haut. Le viaduc d’Antonivka, un pont traversant le Dniepr au sud de Kherson, est l’exemple type de cette façon de faire. 

Le 31 mai 2022, le Président Américain Joe Biden annonçait  l’envoi à l’Ukraine de systèmes lance-roquettes multiples M142 HIMARS et, le 23 juin, le ministre de la Défense ukrainien annonçait leur bonne réception. Les 19 et 20 juillet 2022, le pont d’Antinovka  (principal voie terrestre enjambant le Dniepr) a été endommagé grâce à des tirs ukrainiens de roquettes HIMARS. Incapables de le réparer, les Russes l’ont temporairement fermé au transport de marchandises. Le 26 juillet 2022, le pont a de nouveau subi de lourds dégâts à la suite de nouveaux tirs des HIMARS, ce qui a entraîné la fermeture du pont également au trafic de passagers. Il a fallu attendre le 23 août 2022 que les réparation du pont soient terminées et que celui-ci soit à nouveau utilisable par les forces russes. Cependant, le 25 août 2022, des images satellites ont montré pas moins de 16 trous de dommages à l’extrémité sud du pont, avec des véhicules faisant la queue des deux côtés. Pour pallier à cet engorgement, un service de ferry a été mis en place pour traverser le Dniepr ainsi qu’un nouveau ponton en cours de construction par les forces russes sur le côté est du pont. Le 29 août 2022, premier jour de la contre-offensive ukrainienne dans la région, le pont a de nouveau été attaqué. Début septembre, les autorités russes ont déclaré que le pont serait impraticable pour les voitures pendant des semaines.

C’est grâce à ce mode opératoire que les Ukrainiens ont obligé les Russes à se retirer de la rive droite du Dniepr. Sur une échelle plus grande, la manœuvre de Kherson, annoncée en juillet, a poussé les Russes à la faute sur le front au sud-est de Kharkiv, permettant aux Ukrainiens de frapper un secteur à découvert et mal défendu, provoquant ainsi la tombée de tout un pan du dispositif russe. Avec la reprise de la ville de Kherson début novembre, cette phase de la guerre est terminée.

Commence désormais une nouvelle phase où les Russes répondent aux munitions de précision à longue portée ukrainiennes par des missiles (c’est-à-dire des roquettes guidées) et drones (qu’on peut qualifier de munitions guidées lentes et capables de rôder au-dessus de la cible, choisissant le meilleur moment pour s’écraser sur elle). Les missiles russes, lancés essentiellement par des plateformes maritimes, des avions (comme les bombardiers Tupolev) et les drones de fabrication iranienne (Geranium) ont complètement redessiné les contours du conflit. Leur efficacité contre des cibles comme les centrales électriques et autres points névralgiques du système ukrainien de production et de distribution d’électricité est très grande. Quant aux drones, ils s’avèrent également très efficaces contre des cibles militaires qualitatives (artillerie de précision, systèmes de défense aérienne).

Dans l’ensemble se dessine  une nouvelle stratégie russe : affaiblir autant que faire se peut la défense aérienne ukrainienne afin de pouvoir remettre le VKS (l’armée de l’air et de l’espace russe) dans le jeu.  

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Le VKS est le grand absent de cette guerre, mais c’est un vrai joker que les Russes pourraient jouer s’ils arrivent à créer les conditions nécessaires pour son emploi. Car après ses succès des premiers jours (fin février) qui a permis la destruction des éléments fixes de la défense aérienne ukrainienne (radars, batteries de missiles, bases aériennes), les Ukrainiens ont su rapidement se réorganiser en construisant un système efficace basé sur des éléments mobiles. C’est ainsi que depuis mars 2022 le VKS ne maitrise pas le ciel ukrainien et ses pilotes ne peuvent pas attaquer efficacement les forces ukrainiennes au sol et perturber leurs lignes de communication.

En attaquant les infrastructures ukrainiennes de manière massive et continue, les Russes infligent évidemment une grande souffrance aux civils ukrainiens et obligent la défense aérienne ukrainienne à utiliser plus de munitions et à exposer ses radars, ses lanceurs et ses éléments de contrôle aux drones qui rôdent en embuscade dans les airs. Les Russes espèrent ainsi « ouvrir » en quelques semaines ou mois le ciel ukrainien à leur aviation amplifiant ainsi la destruction de la défense aérienne de Kiev et donc la marge de manœuvre du VKS. Et avec un  VKS plus présent, les forces russes pourraient avoir la clé de la prochaine grande campagne car en face les Ukrainiens ne pourraient pas, en quelques mois, construire une armée de l’air conséquente et encore moins le faire sous le bombardement. Après la première phase artillerie, nous sommes entrés en octobre 2022 dans une  phase défense aérienne.

Pour l’Ukraine, l’enjeu est vital. Kiev est arrivé à sortir de la crise de l’artillerie en intégrant rapidement plusieurs systèmes occidentaux. Or, cette manière de s’équiper a un prix. La multiplication des systèmes et des munitions est un cauchemar logistique (différentes formations, différentes pièces de rechange, différents techniciens), et le résultat est un taux très bas de disponibilité de systèmes et beaucoup de pannes graves. Si les Ukrainiens ont malgré tout réussi à percer et reconquérir des territoires à l’Est comme au Sud, c’est surtout grâce à des efforts considérables et à des capacités humaines extraordinaires. Cependant, avec la défense aérienne, c’est une tout autre paire de manches. Interdire son espace aérien à l’ennemi est une tâche colossale nécessitant la création d’un système intégré et parfaitement coordonné de moyens de détection, d’indentification et de tir capable d’intercepter à différentes altitudes. Plus encore, pour faire face à une attaque ennemie, le système centralisé doit réagir de manière coordonnée et assurer la redondance et la permanence de la couverture défensive du ciel.

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Pour  mieux comprendre, il faut se faire une idée de la menace : une force aérienne ennemie avec des avions de guerre électroniques, capables de lancer des lueurs (de fausses cibles pour « provoquer » la défense aérienne, la repérer et lui faire gaspiller des munitions) et de tirer des missiles antiradiation (dont le système de guidage cherche l’émetteur radar d’une batterie de défense aérienne). Pour éviter de prendre un missile dans l’antenne, il faut éteindre l’émetteur radar, mais sans radar l’aviation ennemie peut passer… C’est donc une doctrine complexe qu’il faut maîtriser et mettre en exécution. Les Ukrainiens se sont bien débrouillés avec leurs actuels systèmes de fabrication soviétique. Les remplacer par un ensemble de systèmes différents de fabrication occidentale est un défi gigantesque. A l’image  de l’artillerie soviétique des Ukrainiens au début de la guerre, le dispositif ukrainien de défense aérienne épuise ses munitions et se fragilise, et cela d’autant plus rapidement depuis l’offensive russe contre les infrastructures lancée mi-octobre. 

Derrière les images des Ukrainiens grelottant sans électricité ni eau courante, se cache l’enjeu principal des prochaines semaines de la guerre : l’Ukraine aura-t-elle en 2023 une défense aérienne aussi efficace que celle dont elle bénéficie aujourd’hui ? Si l’Ukraine n’y arrive pas, son ciel sera ouvert à l’aviation russe – une nouvelle donne qui pourrait changer le cours de la guerre.      

«Puissance et décadence»: Michel Onfray historien et pamphlétaire

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Michel Onfray, le 02/03/22 / PHOTO: SYSPEO/SIPA / 01063455_000029

Dans son nouvel ouvrage, Michel Onfray revient sur ses thèmes de prédilection. Pêle-mêle, le lecteur y croisera des chapitres sur l’UE, le transhumanisme, l’immigration ou l’écologisme. Sur le chemin, l’auteur pourfend mainte vache sacrée de notre époque.


Démissionnaire de l’éducation nationale en 2002, au lendemain de l’accession de Jean-Marie Le Pen au deuxième tour de la présidentielle, fondateur dans la foulée de l’université populaire de Caen, auteur d’un ou deux ouvrages par an sur l’histoire de la philosophie, on a d’abord connu Michel Onfray comme figure de l’extrême-gauche libertaire, compagnon de route pas toujours à l’aise d’Olivier Besancenot dans les années 2000, avant de le voir glisser peu à peu vers des positions de plus en plus conservatrices, nationales, voire réactionnaires. Le jeune homme un peu réac des années 2010 qui a pu observer ce glissement, trimestre après trimestre, d’une grande figure des idées, la cinquantaine passée, vers une certaine droite, pouvait en dégager une petite jubilation interne. Mais attention, si Michel Onfray a co-fondé la revue Front populaire en rassemblant souverainistes de gauche, de droite, d’ailleurs et de nulle part, il continue d’espérer une refondation de la gauche, non sans égratigner à la fois la gauche révolutionnaire, héritière d’Hébert et de ses appels au meurtre, et la gauche social-démocrate, héritière de la République de ceux qui ont écrasé la Commune, ce qui ne laisse à la fin plus beaucoup d’interlocuteurs potentiels.

L’ouvrage est peut-être un peu trop marqué par le ton pamphlétaire ; même quand on est plutôt d’accord avec lui, on tique un peu à quelques endroits. Michel Onfray est un auteur qu’on lit, mais comme il écrit plus vite qu’on ne lit, c’est aussi un auteur que l’on écoute, par exemple sur les plateaux TV. Ce qui passe bien à la télévision, les tacles adressés au passé trouble de Mitterrand, le rappel sur l’entente germano-soviétique, répétés cinq à dix fois dans un seul et même ouvrage, commencent à être répétitifs. Le lecteur qui ressort de l’ouvrage sans avoir compris que Mitterrand avait reçu la francisque ou que Walter Hallstein a porté l’uniforme de la Wehrmacht avant de devenir président de la Commission européenne souffre peut-être de dissonance cognitive grave. On imagine le Normand sur BFM, on l’entend même, quand on lit une phrase comme : « L’enracinement ? La terre, donc le sol, donc le territoire, donc le pétainisme, donc le nazisme, donc la Shoah ».

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Le livre passe allègrement de l’Europe au transhumanisme puis à l’histoire des philosophes oubliés (la préoccupation principale de Michel Onfray à l’origine). L’Europe, Onfray la trouve à la fois trop libérale et trop autoritaire. Pour le libéralisme, c’est toujours une question de point de vue : quand les nonistes de gauche, en 2005, s’inquiétaient en France que la constitution européenne ne brisât la semaine de 35 heures, dans le même temps, les eurosceptiques anglais de droite trouvaient que le même texte encadrait trop le temps de travail. Pour l’autoritarisme, on admet que l’on n’a pas encore vu la Commission européenne déployer les chars et les canons sur Varsovie et Budapest lorsque les gouvernements polonais et hongrois veulent limiter la diffusion de la propagande LGBT dans les écoles primaires (la riposte s’étant pour l’instant limitée à quelques éditoriaux fâchés dans la presse occidentale), ce qui fait pour ces deux pays une sacrée nuance avec la période communiste. Le Royaume-Uni a pu sortir de l’UE avec plus d’aisance que n’importe quel pays de l’ancien pacte de Varsovie, et si le vote de 2016 a mis autant de temps à prendre effet, c’est moins la faute du génie tactique de Michel Barnier lors des négociations que de la classe politique britannique qui a trainé des pieds pour accomplir le souhait exprimé lors du référendum. Si nous partageons le souverainisme de Michel Onfray et sommes tentés de croire que la France pouvait se permettre encore quelques décennies d’indépendance nationale avant de rentrer dans le rang de l’histoire et de confier sa destinée à des commissaires européens, on peut observer qu’au bout de 30 ans de Maestricht, l’Allemagne n’a pas cessé d’être une puissance industrielle, le Luxembourg d’être un paradis fiscal, l’Irlande d’être un pays neutre tenu éloigné des aventures otaniennes, les pays scandinaves d’être des social-démocraties. Le Portugal a pu mener une politique keynésienne tout à fait contraire au reste de l’Europe après la crise des dettes souveraines, la gauche danoise peut mener la politique migratoire qui ferait rêver toutes les droites nationales d’Europe… Il y a encore la possibilité d’une politique avec Maestricht. Si la France a perdu sa base industrielle, c’est sans doute autant à cause de l’utopie des usines sans ouvriers partagée par la classe dirigeante dans les années 90 que du franc fort puis de l’euro cher. Finalement, la monnaie unique a obligé les 27 à jouer sur d’autres variables (dumping fiscal ou social) et a plutôt aiguisé les divergences. Sans être insensible à la mystique de la porte claquée à l’anglaise, il est peut-être possible pour un fin politique de naviguer dans cette Europe. Après tout, quand Jacques Chirac a pris la tête de la fronde contre la guerre en Irak, le fait de partager la même monnaie que certains pays va-t-en-guerre (Espagne, Italie, Portugal) a empêché les Etats-Unis de mener une guerre contre le franc français.

L’ouvrage passe ensuite au transhumanisme. Quand Onfray évoque une civilisation judéo-chrétienne suffisamment déclinante pour permettre l’avènement du transhumanisme porté par les GAFA (Google, Amazon, Facebook, Apple), monde dans lequel on injectera des puces dans les cerveaux pour effacer des souvenirs encombrants (ce qu’Elon Musk a déjà commencé à faire sur des truies), on partage son appréhension. Si l’on peut imaginer quelques réticences malgré tout dans le Vieux Monde, on a aussi lu chez Laurent Alexandre que près de la moitié des Chinois étaient favorables à la mise en place d’implants intra-cérébraux lors de la gestation afin de booster le QI de leurs rejetons. Si la Chine s’est dotée d’équivalents au GAFA (les BITX) et est actrice de cette évolution, peut la freiner et l’accelérer, l’Europe semble ce coup-ci à la rue de l’histoire et semble s’en tenir à un rôle d’éthicienne, délimitant le bien du mal dans des évolutions techniques qu’elle ne maîtrise pas.

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Là où Onfray est le meilleur, c’est peut-être encore et toujours quand il fouille dans les armoires de d’histoire de la philosophie. Onfray a le don de nous trouver dans la France moderne des chanoines épicuriens (Pierre Gassendi), des curés matérialistes et athées (Jean Meslier), qui appellent à la pendaison des nobles avec les boyaux des prêtres. Onfray fait une distinction entre une philosophie française charnelle et lisible, et une philosophie allemande systémique et jargonnante, distinction rompue lorsque Sartre a importé l’existentialisme heideggérien en 1943 avec l’Etre et le Néant (une sorte de Montoire philosophique), contaminant toute la philosophie française des défauts de la pensée allemande. Onfray aurait quand même pu rappeler le goût de Nietzsche pour la pensée française et son allergie pour la pensée systématique. Onfray revient sur les origines troubles de l’écologisme, pensée en Allemagne d’abord par Hans Jonas et son principe responsabilité, pas spécialement démocrates. On apprend aussi que le bon vieux René Dumont, le fameux René Dumont avec son fameux pull rouge et son verre d’eau arborés lors de la présidentielle 1974, écrivait quand même dans une revue antisémite appelée la Terre française pendant l’Occupation, et que sous sa plume, on pouvait lire, en 1942 : « Les agriculteurs allemands nous observent, soyons fiers de notre renommée ; sachons leur montrer une agriculture progressiste, au courant des plus récentes techniques » ce qui nuance un petit peu le portrait de sympathique professeur Tournesol qu’en ont fait pour «Blast» Usul et son acolyte.

Michel Onfray, Puissance et décadence, Bouquins, 2022, 456 p., 22€.

Puissance et décadence

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Attention: art dégénéré !

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Un Asiatique, buste en porcelaine de la manufacture de Meissen, vers 1921. Modèle de Johann Joachim Kändler, 1732. / Porzellansammlung, Staatliche Kunstsammlugen Dresden

La rééducation mentale imposée par le wokisme se porte bien. Au musée du Luxembourg, à Paris, une exposition consacrée aux trésors des musées de Dresde détourne jusqu’à l’écœurement des chefs-d’œuvre baroques pour culpabiliser les Européens d’être ce qu’ils sont.


Les nazis brûlaient des livres, mais conservaient pieusement les tableaux interdits pour les exposer au public (pour les vendre chèrement aussi, et pour certains hauts dignitaires du régime, les collectionner). Ces expositions d’œuvres d’« art dégénéré » avaient pour objectif de former le regard du peuple, renouveler son jugement sur la création artistique afin qu’il soit en phase avec la révolution idéologique en cours. Dûment encadrés par un appareil critique omniprésent dans les salles, les visiteurs apprenaient pourquoi les toiles qui leur étaient présentées étaient irregardables. Ce détournement de l’art à des fins propagandistes renaît de ses cendres à la faveur du wokisme. Une méthode abjecte aujourd’hui cautionnée par d’honorables institutions.

Ceci n’est pas de l’art

Le musée du Luxembourg, riche d’une longue et brillante histoire, se contentait, jusqu’en septembre dernier, d’offrir au public des expositions parmi les meilleures de la capitale. Le sérieux et la qualité de sa direction, qui collabore avec la Réunion des musées nationaux, lui ont toujours permis de se faire prêter des œuvres issues de prestigieuses collections étrangères. Il apparaissait donc naturel que cette institution accueille quelques chefs-d’œuvre des musées de Dresde. Patatras. « Miroir du monde », l’exposition en cours, ne vise pas à célébrer l’appétit de connaissance et la profonde curiosité qui ont forgé les siècles de notre histoire. Elle s’évertue à démontrer comment les Européens, assoiffés d’or et de sang, ont conquis la planète au nom d’un prétendu « sentiment de supériorité ». Alors que sont montrés des globes et des instruments scientifiques exceptionnels, des pièces d’orfèvreries remarquables qui témoignent du soin avec lequel l’Europe, du xvie au xviiie siècle, a mis en valeur des objets rapportés du lointain, armes, coquillages, bézoards, coraux, etc., le discours des commissaires se résume à condamner ce qui serait de l’appropriation culturelle, le fruit d’une politique expansionniste, colonialiste et esclavagiste. Nul propos sur la beauté, sur la virtuosité, sur le goût de l’exotisme qu’avaient les Européens à la Renaissance puis à l’âge baroque. Pire, des cartels du repentir sont là pour nous dire comment « comprendre » ce que nous avons devant les yeux.

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Doit-on être ébloui par la délicatesse de cette figurine, pièce réalisée en perles, or, émail, argent, diamants et émeraudes, vers 1700 ? Non : « Le chameau, formé d’une perle baroque, et les deux figurines qui l’accompagnent forment une allégorie du monde extra-européen. La peinture sur émail du socle évoque le commerce d’outre-mer. L’image d’une femme à peine vêtue, au rire franc et à la sensualité affichée, relève des clichés de l’époque sur la population prétendument non civilisée des régions extra-européennes. Parallèlement, la scène minimise la violence des rapports commerciaux dans les colonies ». Dans une autre vitrine, une noix de coco gravée vers 1656 est ornée de cette explication : « Les scènes sculptées dans cette coupe en noix de coco font référence à la présence coloniale des Pays-Bas au Brésil dans la première moitié du XVIIe siècle. La figure agenouillée à la base de l’objet reflète la certitude qu’avaient les Européens de leur prétendue supériorité ». Cette exposition transforme des objets d’art en objets de propagande au service d’une idéologie criminelle, et en le répétant à chaque cartel, c’est chacun de nous qui est accusé-condamné. Genou à terre !

Enfonce le clou

Pour ceux qui ne comprendraient pas que nous sommes et resterons coupables ad vitam des maux du monde, l’exposition double ses étiquetages idéologiques. S’il y a les cartels des vitrines, chaque salle affiche en plus un panneau intitulé « Le point de vue des musées » afin de marteler bien comme il faut le message de la propagande. On vous montre des trucs pas joli-joli, mais c’est pour la bonne cause – exactement comme les expos nazies. Ainsi : « Les musées veillent à adopter une approche réfléchie des représentations stéréotypées des non-Européens. Les images de personnes portant de lourds fardeaux, légèrement vêtues et aux expressions faciales caricaturales, qui étaient destinées à légitimer la domination coloniale et l’esclavage, ne sont plus exposées sans commentaires aujourd’hui ».

Trois pièces exceptionnelles. Nautiles montés sur socles en coquillages et argent ciselé, vers 1600. / Didier Plowy / RMN

Et là se pose un autre problème. Si le nazisme condamnait le cubisme qui ne représentait pas la « réalité », le wokisme condamne autant la déformation du réel ou le réalisme qui caractérisent l’art européen. Que lit-on, au sujet de ces bustes d’Asiatiques produits par la manufacture de porcelaine de Meissen (1732) ? « Cette représentation par Kaendler d’une Asiatique et d’un Asiatique est conforme aux clichés européens de l’époque : yeux obliques, lobes d’oreilles flasques et démesurés, vêtements amples et tombants, autant de déformations caractérisées qui témoignent de la prétendue supériorité dont se targuaient alors les Européens ». Sous quels traits les Chinois représentent-ils eux-mêmes Bouddha depuis quelques millénaires ? Les vêtements traditionnels asiatiques ne sont-ils pas, en effet, « amples et tombants » ? Et puisqu’ils l’étaient, à quel code de représentation vestimentaire devrait se référer un artiste pour créer ? Ne faut-il pas, dès lors, condamner aussi les froissés d’étoffes des sainte Thérèse et autres Louis XIV du Bernin qui offrent une « déformation » de la réalité ?

Le délire culpabilisateur se poursuit au pied d’une étonnante statuette, réalisée en 1724, en poirier laqué, agrémentée d’argent doré, d’émeraudes, de rubis, de saphirs, topazes, grenats, almandin et écailles. Un Caribéen paré de riches bijoux porte un plateau sur lequel reposent des pierres précieuses à l’état brut. « Cadeau de l’empereur Rodolphe II, le plateau d’émeraudes arrive en 1581 à la Kunstkammer de Dresde. Les pierres précieuses proviennent de la mine de Chivor, dans l’actuelle Colombie. En 1724, à la demande d’Auguste le Fort, des artistes de la cour exécutent la figure qui présente les émeraudes. Elle est une personnification du “Nouveau Monde” et suit en cela des représentations stéréotypées et inégalitaires. La présence de personnes de couleur à la cour peut également avoir inspiré cette œuvre ».

Mais encore…

Tout cabinet de curiosités se doit d’avoir des nautiles montés sur des socles ouvragés, et celui de Dresde en compte de nombreux. Mais bien naïf est l’Européen qui croit pouvoir admirer des coquillages magnifiés par le génie humain. « Le point de vue des musées » nous assène la coupable question : « D’où proviennent les objets naturels regroupés sous le terme naturalia ? La transformation de ces matières premières convoitées et l’admiration pour les œuvres créées à partir de celles-ci ont souvent fait oublier leur origine géographique et les conditions dans lesquelles elles sont arrivées en Europe ».

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Bien que fragile, la porcelaine n’échappe pas à l’instrumentalisation. Le panneau placé à côté de vases époustouflants nous explique que le « Palais japonais » créé par Auguste le Fort dans les années 1720, et dans lequel il réunit une fabuleuse collection, n’est autre que « le lieu symbolique de son triomphe sur l’artisanat chinois, qui suscitait l’admiration et l’envie et avait remis en question la conviction qu’avaient les Européens de leur supériorité culturelle ».

S’il reste encore des déviants à cette étape de la visite, un autre panneau leur permettra d’échapper au camp de rééducation. Intitulé « Visions du monde, formation de stéréotypes », il affirme notamment que « l’expansion européenne entraîne une augmentation considérable des connaissances sur les espaces naturels et culturels d’Asie, d’Afrique et d’Amérique. Dans le même temps, la façon dont l’homme et la nature sont représentés dans les objets d’art est souvent déformée par rapport à la réalité, ce qui donne lieu à toute une série de stéréotypes et de clichés dès lors qu’il s’agit de caractériser le monde extra-européen. Présentes jusqu’à nos jours dans la décoration des résidences et des collections européennes, ces œuvres d’art continuent d’influencer l’imaginaire collectif ». Nous y voilà. On comprend enfin pourquoi nous sommes tous des salauds de racistes et pourquoi il faudrait qu’on se décide un jour ou l’autre à brûler nos maisons et nos collections[1] !

Notre civilisation s’est nourrie d’allégories, de représentations du monde et de fantasmes de l’ailleurs. Cependant, interdire le rêve et l’admiration est désormais une mission des musées nationaux qui réécrivent notre histoire. Le déni du réel les a investis. Nos députés n’ont pas encore légiféré sur la « fin de vie », mais le monde de la culture applique déjà le suicide assisté.

À voir

« Miroir du monde : chefs-d’œuvre du cabinet d’art de Dresde ». Jusqu’au 15 janvier 2023 au musée du Luxembourg, Paris 6e.


[1]. En 2014, William, aujourd’hui prince de Galles, a signé une tribune réclamant le retrait et la destruction de toutes les œuvres en ivoire présentes dans les collections royales britanniques. Environ 1 300 pièces anciennes et admirables – forcément – qu’il voulait voir disparaître pour dire « non ! » au trafic d’ivoire en Afrique. Le fera-t-il une fois sur le trône ?

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GPA : le coup de force de l’Union européenne

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Sous le couvert d’ un projet de « Reconnaissance mutuelle de la parentalité », l’UE cherche à imposer à tous les États-membres la reconnaissance du principe de la gestation pour autrui, légalisant ainsi partout en Europe l’exploitation des mères «porteuses» surtout ukrainiennes et la séparation des enfants de leur mère biologique. Ce tour de passe-passe se réalise au nom de la liberté de circulation, mais tout ce qui concerne la famille relève de l’autorité souveraine de chaque État. Tribune de la présidente de La Manif pour tous.


L’Union européenne, championne de la paix depuis 1945, héritière des droits de l’Homme et, depuis peu, protectrice « des valeurs européennes » (au contenu peu clair à vrai dire), s’apprête à mettre en danger les femmes et les enfants au motif de la liberté de circulation.

En effet, au détour d’un projet de « reconnaissance mutuelle de la parentalité » que la Commission européenne prévoit d’adopter le 7 janvier prochain, le principe de la gestation pour autrui (GPA) serait de facto reconnu et ce, par tous les États-membres de l’Union européenne.

Ursula von der Leyen, la présidente de la Commission européenne, a lancé ce projet dès le début de son mandat, fin 2019. Cela correspond justement à la tactique prônée par Terry Reintke, co-présidente de l’intergroupe LGBTI au Parlement européen : « Nous poussons pour une loi, ou a minima une reconnaissance automatique des documents légaux entre les États membres. […] Nous pouvons utiliser la liberté de mouvement garantie par les traités pour faire avancer les choses. C’est notre point d’entrée sur ce sujet ».

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Voilà donc ce projet de règlement bientôt soumis au vote de la Commission européenne avant de l’être au Parlement européen puis au Conseil des ministres de la justice européen.

La parentalité, néologisme créé par des sociologues, désigne une situation de fait qui est l’exercice par une personne d’un rôle d’éducation auprès d’un enfant. Autrement dit, ce mot ne dit rien du lien existant entre l’adulte et l’enfant. Le terme de « filiation », en revanche, définit juridiquement ce lien, qu’il soit biologique ou adoptif. Seul ce lien correspond à des droits reconnus par la loi.

La Commission européenne joue avec ces mots que le grand public et les médias, voire les politiques eux-mêmes, sont susceptibles de croire synonymes. Ce tour de passe-passe vise à créer un droit dans tous les États membres pour les adultes élevant des enfants qui ne sont pas les leurs, ni biologiquement ni par adoption. En effet, les parents, biologiques ou adoptifs, n’ont nul besoin d’une « reconnaissance mutuelle » entre États-membres, la filiation qui les unit n’étant pas sujette à caution.

Ce premier point étant précisé, le lecteur comprendra qu’il s’agit d’obliger tous les États-membres de l’Union européenne à inscrire à leur état civil des liens entre adultes et enfants qui sont de l’ordre de la « parentalité » et non de la filiation, autrement dit de reconnaître de facto les pratiques de PMA (procréation médicalement assistée) pour les couples de femmes et surtout de GPA, pour les couples homme-femme et couples d’hommes, les deux étant susceptibles de recourir à cette pratique.

Les actes de naissance établis en Ukraine pour des enfants nés de GPA (dont on sait qu’ils sont nombreux dans ce pays), par exemple, pourraient être ainsi systématiquement retranscrits tels quels à l’état civil français. Ce faisant, la France entérinerait l’exploitation des femmes ukrainiennes et leur effacement de la filiation de l’enfant au profit du ou de la conjointe du père biologique de l’enfant.

Précisons, pour la bonne compréhension de ce qui se joue, que les personnes qui envisagent de commander un enfant par GPA tiennent absolument à ce que leur pays les considère officiellement comme les parents de l’enfant. Pourquoi ce besoin ? Il n’est pas fondé, contrairement à ce que font mine de croire la Commission européenne et ces commanditaires, sur la sécurité de l’enfant. En effet, tout acte de naissance légalement établi dans un pays est reconnu et pris en compte ailleurs. Il n’y a, juridiquement, aucun besoin de retranscription. Simplement, les commanditaires d’enfants par GPA tiennent à ce que leur pays les considère explicitement comme les parents : question d’ego en somme. Et question, aussi, de militantisme !

À l’inverse, si des adultes envisagent de commander un enfant, mais ne sont pas certains d’être officiellement reconnus comme les parents par leur pays, ils renoncent le plus souvent à la GPA.

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Ainsi, ce projet de « Reconnaissance mutuelle de la parentalité » reviendrait non seulement à valider le principe de la GPA, mais aussi à faire exploser les recours à la GPA, c’est-à-dire à faire exploser le nombre de femmes louées pour produire des enfants au profit de tiers et le nombre d’enfants volontairement séparés de leur mère et de leur pays.

À ces enjeux humains et éthiques s’ajoute un problème majeur de démocratie : d’après le Traité de fonctionnement de l’Union européenne (TFUE), les mesures qui concernent la famille ne sont pas du ressort de l’Europe. À chaque État de décider souverainement en la matière.

Ursula von der Leyen a donc motivé ce projet par le respect de la liberté de circulation partout en Europe qui, lui, est en effet du ressort de l’Europe. Mais cela n’est qu’un prétexte puisque, précisément, il n’y a nul besoin de transcrire un acte de naissance, même établi hors d’Europe, pour circuler d’un État à l’autre sur notre continent dès lors que l’intéressé a la nationalité d’un État-membre de l’UE. Et précisément, dès lors que la filiation est établie à l’égard d’un ressortissant de l’Union, l’enfant obtient un passeport.

Ce projet de « Reconnaissance mutuelle de la parentalité » valide donc la possibilité d’exploiter des femmes et de commander des enfants. Il s’appuie sur un mensonge et avance, sous couvert de technicité, dans le dos des Européens.

Voilà donc l’Europe que l’on nous vend tous les jours et les valeurs qu’elle défend ?

Non, ce n’est pas l’Europe que nous voulons !

Nous réclamons une Europe qui protège les femmes et les enfants, qui lutte contre le trafic international d’êtres humains et qui, enfin, respecte ses engagements vis-à-vis des peuples européens.

Ce projet doit être urgemment balayé et l’Europe doit, à l’inverse, agir pour l’abolition internationale de la GPA. Il est grand temps !

PG DE ROUX Familles je vous aime

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Fragile Algérie

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Dans son Histoire de l’Algérie contemporaine, Pierre Vermeren brosse avec justesse le portrait d’un pays et d’un peuple abîmés à chaque étape de leur construction. Colonisations, terrorisme et corruption n’ont engendré que violences, luttes et souffrances.


Qu’attendre d’un livre qui se propose de raconter l’histoire de l’Algérie contemporaine, de l’ère ottomane jusqu’à la période actuelle ? Qu’il soit complet et synthétique pour que le lecteur se saisisse aisément du sujet. Qu’il couvre les événements survenus après 1962 parce que l’état actuel du pays dépend grandement des décisions prises après l’indépendance. Et qu’il apporte une vision équilibrée, ni de droite ni de gauche, ni pied-noir ni FLN, d’une histoire particulièrement vulnérable aux manipulations. Pierre Vermeren a réussi à accomplir ces trois missions, ce qui en soit est une gageure. Mieux encore, on sort de cette lecture avec une sympathie nouvelle pour l’Algérie, un pays qui a payé le prix fort pour entrer dans l’histoire au sens hégélien : imposer sa souveraineté, former un État-nation et fonder son unité nationale.

La sympathie émane de l’admiration pour les hommes et leurs luttes, mais aussi de la peine ressentie pour le sort du peuple algérien. Un peuple profondément abîmé à chaque étape de son histoire contemporaine, par ses colonisateurs (turcs et français) et par ses dirigeants autochtones qui le maltraitent à ce jour. Un peuple contraint de vivre sous la coupe d’un système politique toxique qui agit comme un poison mêlant corruption, clientélisme et répression. Un peuple passé de l’émir Abdelkader, grand homme d’État, habile et désintéressé, à Abdelatif Bouteflika, un narcisse passionné par lui-même et par la prospérité de son clan familial.

Entre les deux, deux cents ans de lutte et de souffrance.

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La violence joue un rôle fondamental dans l’histoire contemporaine de l’Algérie. Elle lui donne une certaine continuité et explique nombre de ses occasions ratées. Violence turque contre le peuple algérien des villes et les tribus des campagnes du temps de la Régence d’Alger. Violence française lors de la conquête et dans le quotidien de la colonie. Violence inouïe de la guerre de libération qui fut en réalité une guerre insurrectionnelle doublée d’une guerre civile entre musulmans. Violence de la révolution qui dévore ses enfants après 1962. Violence de la « décennie noire », la terrible guerre civile opposant les islamistes à l’État issu de la décolonisation.

À chaque épisode, un jet d’acide sur la délicate société politique et intellectuelle qui affleure à grand-peine dans une société où le savoir est une denrée rare. Durant la guerre de libération, les « meilleurs », c’est-à-dire les musulmans lettrés et sophistiqués, ont été décimés par la France et par le FLN, laissant leur place à des paysans transformés en tueurs. Et plus tard, lors du conflit entre les islamistes et l’armée, la bourgeoisie francophone et les cadres compétents ont fui le pays.

Autre ligne de force dégagée par Pierre Vermeren : la persistance de paradoxes dans l’histoire algérienne. Parmi eux, le caractère relativement invisible de la présence turque du temps de la Régence d’Alger (1521-1830). En effet, les Ottomans n’occupaient qu’une petite partie du territoire et déléguaient la gestion des immensités de l’intérieur à leurs alliés algériens, les fameuses tribus « makhzen ». Autre contradiction, celle-ci difficilement admissible après quarante ans de repentance coloniale : le peuple français ne s’est jamais intéressé à la colonisation de l’Algérie, au point qu’il s’est abstenu de la peupler, laissant les Espagnols, les Italiens et les Maltais s’y implanter à sa place, quitte à les naturaliser plus tard pour gonfler les chiffres des Français d’Algérie. Après l’indépendance, les autorités FLN se sont efforcées de copier les institutions françaises, à commencer par l’armée nationale populaire bâtie sur le moule de l’armée française et largement « peuplée » d’anciens soldats et officiers ayant servi sous le drapeau tricolore.

Tout au long du livre, l’on ressent le soin de ne pas écrire l’histoire de l’Algérie « en tant que Français », et encore moins en tant qu’Algérien. Il s’efforce de rester à mi-chemin, et parvient ainsi à briser le mur du politiquement correct sans cliver ni irriter. Il rappelle par exemple que l’Algérie a été une mauvaise affaire économique pour la métropole du début jusqu’à la fin de la colonisation, que l’armée française a été la seule institution qui ait intégré les musulmans d’Algérie, leur offrant une carrière et une dignité impossibles dans le monde civil. Vermeren précise également que les accords d’Évian n’ont pas été appliqués par la partie algérienne, sans que la France prenne de mesure de rétorsion. Bien au contraire, elle n’a eu de cesse d’aider financièrement le régime FLN durant les années 1960 et de lui offrir sa coopération technique.

Ce livre est une synthèse, il en a les défauts. On peut regretter ainsi qu’il ne s’attarde pas assez sur l’histoire des pieds-noirs et des juifs, ces autres « Algériens » sortis de l’histoire pour y faire entrer les Algériens musulmans. Il n’approfondit pas non plus la généalogie des mouvements salafistes qui ont failli prendre le pouvoir dans les années 1990. En revanche, il décrit admirablement les tenants et les aboutissants du Hirak, cette révolte populaire qui a éclaté en 2019 et qui a emporté la présidence Bouteflika. Tel un reporter de terrain de la grande époque du journalisme français, l’auteur restitue l’ambiance dans la rue algérienne et l’état d’esprit dans les cercles du pouvoir. Il conclut que la pandémie du Covid a été un cadeau du ciel au régime algérien, lui permettant de vider les rues des manifestants au prétexte de la santé publique.

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À la sympathie pour les Algériens s’ajoute la curiosité. Après avoir observé l’accouchement douloureux d’un État-nation, avec ses institutions, ses cadres et ses symboles, on se pose la question suivante : quand le peuple algérien entrera-t-il dans l’histoire, quand aura-t-il lui aussi droit de cité, quand sera-t-il pris en considération ?

On est en effet frappé par l’insensibilité des régimes successifs (turc, français, FLN) au sort des populations, qui sont toujours la dernière roue du carrosse. Il en va de même au Maroc et en Tunisie, même si cela se ressent moins car ces pays, dépourvus de ressources pétrolières, ont donc une excuse pour ne pas s’occuper des miséreux et des sans-dents.

En attendant le « moment des peuples », l’Algérie est une cocotte-minute qui bout à 700 km de Marseille. Que dis-je, elle bout dans chaque ville française dans les veines de sa volumineuse diaspora. Ainsi, soixante-dix ans après la décolonisation, la France n’a jamais été aussi proche de l’Algérie. Et la Méditerranée n’a jamais été aussi étroite.

Pierre Vermeren, Histoire de l’Algérie contemporaine – De la régence d’Alger au Hirak (XIXè-XXIème siècles), éd. Nouveau Monde, 2022, 400 pages, 22,90€.

Mondial: les supporters marocains marquent des buts contre la police bruxelloise

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Rue de Bruxelles / Capture d'écran YouTube d'une vidéo d'euronews du 28/11/22

Suite à la victoire du Maroc contre la Belgique, les supporters marocains de Belgique ont semé la pagaille à Bruxelles. Tribune de Benoît Rayski.


Il y aurait environ 312 000 Marocains dans la région de Bruxelles-Capitale : le quart de la population. Ils sont donc chez eux à Bruxelles. Mais cela ne suffisant pas, ils ont tenu à montrer que Bruxelles leur appartenait. Dimanche 27 novembre, au Qatar, l’équipe de foot marocaine venait de battre celle de la Belgique. Ivres de joie, les supporters marocains ont envahi les rues de la ville. Croyez-vous qu’ils aient eu le cœur déchiré entre leur patrie d’adoption et leur patrie d’origine ? Pas du tout ! Ils sont Marocains et le Maroc règne en maitre à Bruxelles où l’on voit partout des burqas et des abayas.

Les supporters marocains auraient pu manifester même de façon un peu exubérante leur bonheur. Ils ont préféré casser le mobilier urbain, brûler des voitures, piller et s’attaquer à la police. Une façon très claire de montrer qu’ils sont les maitres de la ville.

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Il n’y a pas qu’eux à agir de la sorte. Il y a quelques années, j’étais rue de Paris à Montreuil avec ma voiture, une rue bordée de cafés. Ce jour-là il y avait un match de la Coupe d’Afrique entre l’Algérie et une autre équipe africaine. Au milieu de la rue un groupe de « jeunes » tenait une banderole aux couleurs algériennes. Il fallait s’avancer lentement pour ne pas les écraser et baisser la tête devant les couleurs de l’Algérie.

Je n’ai pas voulu, j’ai fait demi-tour avec mon véhicule pour changer de trajet. Deux Algériens ont couru vers ma voiture et ont donné des coups de pieds dans ma portière. Arrivé à destination, j’ai appelé la police pour lui dire qu’elle devait dégager la voie. Réponse du commissaire : « Certainement pas, vous voulez qu’il y ait une émeute ? » 

Luc Ferry : « La loi décline, les droits augmentent ! »

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Luc Ferry et Philippe Bilger, le 4 novembre 2022. Capture d'écran chaîne YouTube Fréquence Protestante DR

Entretien vidéo avec le philosophe, Luc Ferry.


Dans « Bilger les soumet à la question », j’ai eu la chance de pouvoir m’entretenir avec Luc Ferry. Ce grand esprit, philosophe, professeur, essayiste, ancien ministre, n’appartient pas à la catégorie de ceux pour qui penser, contester, débattre, dire la vérité quoi qu’il en coûte, relève d’une mission quasiment impossible.
Au contraire, sa liberté et son immense culture offrent à celui avec lequel il échange le bonheur constant de le voir sortir sans cesse des sentiers battus de la réflexion, philosophie, littérature, analyse de la société, paradoxes brillants, aperçus fulgurants s’insérant dans une démarche d’où une provocation stimulante n’est jamais absente…

Luc Ferry, à l’écouter, vous élève.

Causeur vous propose de visionner cet entretien, enregistré dans le studio de Fréquence Protestante (100.7 FM Paris).

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Etats-Unis ou la démocratie marionnette

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Guy Millière / Capture d'écran d'une vidéo Twitter de CNews du 06/11/22

Ne pas se donner les moyens de comprendre ce qui se passe aux Etats Unis, c’est refuser de comprendre notre futur immédiat, affirme Guy Millière dans un nouvel essai.


Ouvrir le dernier livre de Guy Millière intitulé Apres la Démocratie et sous-titré l’Amérique et le monde au temps de l’administration Biden, procure une étrange impression. Dès les premiers mots, nous changeons d’univers. De la première page à la dernière, nous plongeons dans un monde dont les codes diffèrent de ceux qui ordonnent habituellement notre vision du monde. Les faits dont on croyait avoir une connaissance précise sont éclairés différemment, et changent de nature. Ainsi, la cérémonie d’investiture de Joe Biden, président des Etats Unis d’Amérique, dans une ville de Washington DC où les rues désertes sont uniquement peuplées de militaires aurait été un théâtre savamment orchestré pour imposer l’idée que la constitution était en danger.

Ce théâtre aurait eu pour but de criminaliser Donald Trump, ex-président, et mettre en accusation la foule qu’il avait invitée à manifester pacifiquement devant le Capitole pour protester contre la fraude électorale. Guy Millière nous explique que cette foule-là est innocente, que d’autres ont cassé des vitres, ouvert des portes, manipulé des groupes d’activistes pour qu’ils pénètrent à l’intérieur du Capitole, faisant passer cette intrusion pour une tentative insurrectionnelle. D’insurrection, il n’y a jamais eu. Un théâtre a été mis en place pour pousser Donald Trump à la faute et le mettre en accusation afin de l’éliminer du jeu politique.

Et tout est à l’avenant. Le livre de Guy Millière, c’est « 24 heures chrono ». Cette série policière où s’illustre l’acteur Kieffer Sutherland nous avait acclimatés à l’idée qu’un groupe d’hommes décidés et disposant de gros moyens, peut prendre le contrôle des Etats-Unis d’Amérique. Mais heureusement, les institutions continuaient de fonctionner et à la fin, Jack Bauer, le bon flic, tuait les méchants et rétablissait la démocratie. Le livre de Guy Millière, c’est « 24 heures chrono » à cette différence près que Jack Bauer est passé du côté des conspirateurs. Telle est la situation inédite que vivraient les Etats Unis : les méchants existent, ils ont toujours existé, mais toutes les institutions chargées de les combattre, à savoir les médias, la justice, la police, sont passées avec armes et bagages de leur côté.

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L’écriture sèche et sans fioritures de Guy Millière ne nous décrit pas un complot, mais une révolution. Habituellement, le mot révolution suscite des images de foules de déshérités, roides de colère contre les possédants. Mais les pauvres n’ont pas le monopole de la violence révolutionnaire. La révolution que nous décrit Guy Millière est une révolution de minorités ethniques, de milliardaires et de politiciens de gauche qui ont décidé de se débarrasser de la démocratie. Et cela leur est d’autant plus facile qu’ils ont tous les leviers à leur disposition : les médias, la justice, la politique et les forces de l’ordre. Et tous ces outils, sciemment utilisés, savent faire taire et mettre hors d’état de nuire quiconque s’oppose à ce basculement politique.

Le résultat de ce kidnapping des institutions est surtout un immense désarroi. Les citoyens américains – comme les citoyens Européens – gardent le sentiment que leurs institutions sont solides et perpétuent un ordre stable. Ils ne peuvent pas imaginer que lesdites institutions ont été infiltrées et noyautées par des activistes et des idéologues qui ont fait alliance avec l’islam, les minorités de genre et les minorités de couleur. Ils ne peuvent pas croire que le pouvoir qu’ils ont mis des siècles à constituer soit passé en bloc du côté contraire à la démocratie.

Telle est d’ailleurs la difficulté de penser la situation politique américaine comme française : les institutions sont en place ; en apparence, elles continuent de fonctionner, mais sans reprise en main politique, leur dérive et leur complaisance vis-à-vis de tout ce qui est opposé au bon sens et à la démocratie conduira à l’implosion. L’implosion aura-t-elle lieu ? C’est la question !

Guy Millière, Après la démocratie, l’Amérique et le monde au temps de l’administration Biden, Balland, 2022, 320 p., 20€.

La Septième fonction du langage, deuxième chance

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Laurent Binet, le 31/10/19 / PHOTO: ISA HARSIN/SIPA / 00930414_000006

En 2015 vous avez hésité devant La Septième fonction du langage, Prix Interallié cette année-là. Pensez, près de 500 pages avec des mots ! Ce n’était pas faute de vous en avoir fait la réclame… Vous n’avez désormais plus aucun prétexte pour ne pas lire le roman de Laurent Binet, qui vient d’être adapté en bande dessinée avec des images, persifle notre chroniqueur.


25 février 1980 : Roland Barthes, le plus grand sémioticien français, donc mondial, est renversé par une camionnette. Accident ou meurtre ? Le commissaire Jacques Bayard hésite, d’autant que les papiers de l’écrivain ont été dérobés. Il fait alors équipe avec Simon Herzog, un jeune sémiologue qui le guidera dans le maquis compliqué des chapelles structuralistes.

L’enjeu est d’autant plus crucial que Barthes sortait d’un déjeuner avec François Mitterrand, candidat à la présidence. Et qu’il avait dans son portefeuille la clef de la « septième fonction du langage », celle qui avait échappé à Benveniste comme à Jakobson. Ou comment transformer tout discours en énoncé performatif — comme le « Que la lumière soit » de Jéhovah et le Abracadabra de Maléfique. Efficacité garantie.

L’enjeu est colossal, et tout le beau monde de la philosophico-structuralo-sémiotico-nigologie, comme disait à peu près Voltaire, court après la formule. Parmi eux, des linguistes éclairés mais dont les origines sont suspectes : la linguiste Julia Kristeva est bulgare, peut-être agent du Komitet za Darjavna Sigurnost, qui roule pour les Soviétiques. Michel Foucault, entre deux étreintes avec des gitons bronzés dans des saunas interlopes, a son idée sur la question. Tout comme Philippe Sollers, presque aussi infatué que dans la réalité, qui se retrouvera finalement opposé, dans un duel de rhétoriciens, au maître italien (donc mondial aussi) de la sémiotique, un barbu bien connu qui en cette même année glissait au roman — Le Nom de la rose paraît en 1980.

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Que voulez-vous que le commissaire y comprenne, lui qui n’a jamais lu ni Searle, ni Austin ?

Laurent Binet, dont ce n’est pourtant pas la génération, maîtrisait parfaitement les codes de cette intelligentsia parisienne qui donnait alors au monde la French Theory qui a engendré tant de bêtises pontifiantes. La bande dessinée tirée de son roman, qui croque à plaisir les fantômes de ces chers disparus, restitue magnifiquement l’embrouillamini qui amènera Mitterrand au pouvoir, au terme d’un débat particulièrement performant face à Giscard : 5 mai 1981, rappelez-vous, « l’homme du passé », « l’homme du passif ». Et qui ramènera Philippe Sollers à la foi, faute de ne plus avoir les outils de la Chute — mais chut…

Il y en a peut-être qui pieusement liront cette BD pour ranimer la flamme de l’ultime époque où la pensée française a pesé sur le monde. Et ceux qui, plus jeunes, y découvriront, extasiés, qu’il fut une époque où ça pensait dru à Saint-Germain-des-Prés et à la Sorbonne. 

La Septième fonction du langage, de Laurent Binet, éd. Steinkis, 151 p., 23€.

La septième fonction du langage

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Les Soviets moins l’électricité

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Championne en dépenses publiques, la France est aussi le pays européen où les services publics fonctionnent le plus mal. En cause, une sur-administration digne des Soviets.


On avait déjà vu d’anciens pays colonisés laisser se déliter les infrastructures et les services publics hérités de leurs colonisateurs repentants. La France offre aujourd’hui le spectacle unique d’une nation qui démantèle avec application ses installations électriques, ses voies ferrées, ses routes départementales, bref tout le patrimoine légué par les générations précédentes. Tout en ayant les dépenses publiques les plus élevées du monde et une dette qui plombe l’avenir de sa progéniture. Sidérant.

Jusqu’à une période récente, notre pays avait la réputation de disposer d’infrastructures performantes, symbolisées par des entreprises publiques telles que la SNCF ou EDF. L’État français avait su planifier pour elles des investissements conséquents – centrales nucléaires, lignes à grande vitesse, entre autres. À cela s’ajoutait une fonction publique compétente en charge des services du même nom – fonctionnaires parfois certes occupés à « emmerder les Français », au grand dam du président Pompidou, lucide, mais dans des proportions rétrospectivement enviables.

Miroir inversé de l’Hexagone et des grandes puissances industrielles occidentales, les pays du tiers-monde disposaient quant à eux d’infrastructures défaillantes ou inexistantes. Les administrations, mal réparties sur le territoire, accueillaient le public dans des locaux insalubres où s’affairaient des bureaucrates inefficaces et souvent corrompus.

À la corruption près (mais ça viendra), ce sombre tableau auquel on aimait compatir devient peu à peu la réalité des services publics que-le-monde-entier-nous-envie. Sur ce dernier point toutefois, le doute s’instille lentement, même si la vive indifférence des foules face à la tiers-mondisation en marche le dispute à l’apathie de dirigeants atones.

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Le programme commun de tous les gouvernements qui se sont succédé depuis 1974, quelle que soit leur couleur politique affichée, peut se résumer assez simplement : plus d’Europe, plus de dépenses publiques, plus de dettes. Résultat de cette infaillible potion, on ne sait pas si nous aurons de l’électricité à Noël, on nous annonce une probable diminution de la vitesse des trains, il faut trois mois pour espérer refaire une carte d’identité… Et à Coulommiers, en 2017, des habitants ont lancé une cagnotte en ligne pour financer la réfection du commissariat dont le bâtiment menace ruine. Le délabrement des locaux de la police a d’ailleurs donné lieu à un rapport confidentiel en 2022, et il était gratiné, pas plus toutefois que ceux qui pointent le sous-investissement dans le rail, les prisons ou le réseau électrique.

Mauvaise nouvelle pour les poulets Columériens mal-logés, les effectifs augmentent ! Car après quelques années de vaches maigres, le recrutement de gendarmes et de policiers est reparti à la hausse (97 000 pandores ou condés en 2021 contre 93 000 en 2022). Plus généralement, les moyens alloués à la sécurité en France demeurent comparables à ceux de nos voisins allemands – 1,7 % du PIB des deux côtés du Rhin. Faute d’investissement suffisant, le matériel – locaux, véhicules, informatique – est déplorable, mais avec 3,3 agents pour 100 000 habitants, nous restons dans les normes européennes. Problème, cette hausse des effectifs se traduit sur le terrain, par… une baisse – oui une baisse – du taux de présence des forces de l’ordre. « L’organisation du travail, malgré les réformes récentes, reste inadaptée », constatait en 2021 la Cour des comptes, grand amateur d’euphémismes dès qu’il convient de désigner un bordel sans nom.

Cette inefficacité chronique ne concerne malheureusement pas que les forces de sécurité. Elle s’applique à l’ensemble des services publics. Affligés d’une sous-productivité soviétique, tous disposent pourtant de ressources budgétaires généreuses, voire hollywoodiennes, en regard des pratiques de nos voisins européens.

Tous, sauf la justice française – des tribunaux aux prisons –, véritable parent pauvre du régalien. Un budget de 70 euros par habitant, contre 131 euros en Allemagne, est ainsi alloué à l’autorité judiciaire – Cosette peine Place Vendôme, tandis que les Thénardier festoient à Bercy. Les maux de la justice ressemblent au demeurant à une mauvaise blague. Le champion du monde des impôts et de la dépense publique devrait être doté de prisons Sofitel, desquelles des policiers en Jaguar (aux sièges en cuir Connolly) conduiraient les inculpés vers des tribunaux décorés par Philippe Starck. Las, si l’État français entend nous protéger du Covid, de l’inflation, du froid en hiver, de la chaleur en été, il refuse obstinément de nous protéger tout court. L’argent part donc ailleurs : malgré une hausse récente de plus de 30 % du budget de la Place Vendôme, la France pointe toujours à la 13e place parmi 15 pays européens comparables. Encore ces derniers n’ont-ils pas à subir les conséquences d’un « afflux de personnes en détention » comme l’évoque pudiquement un site web officiel[1] – en clair, d’une insécurité galopante.

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71 678 détenus pour 60 703 places de prison dans des établissements souvent insalubres, à l’image de celui de Fresnes. Cela donne des conditions de détention dignes du Nigeria, une surpopulation de 40 % dans les maisons d’arrêt et des condamnations de notre pays par l’Europe. Des arguments humanistes imparables pour ceux qui affichent leur hostilité à tout investissement dans des structures carcérales. 15 000 places supplémentaires ont néanmoins été programmées en 2021 et 2022, ce qui ne veut pas dire pour autant qu’elles seront effectivement construites. Sarkozy nous a déjà fait le coup.

Contre vents et marées, pourtant, la justice passe et le taux d’élucidation des affaires qui arrivent jusqu’à elle soutient la comparaison avec nos homologues. Seulement, son incompréhensible sous-dotation chronique se traduit par une lenteur de gastéropode. Selon le Sénat, il faut ainsi en moyenne quarante et un mois et demi pour obtenir une décision au pénal. Outre le nombre de magistrats (10,9 pour 100 000 habitants, deux fois moins que la moyenne européenne), l’escargot judiciaire souffre d’un manque de greffiers, autrement dit (ne pouffez pas) de personnel administratif. Une situation vraiment ubuesque au regard de celle de l’hôpital, de l’Éducation nationale, d’un conseil régional ou d’une quelconque communauté de communes qui croulent, eux, sous les inutiles ronds-de-cuir.

On nous vante jusqu’à plus soif le courage des soignants, sans trop s’attarder sur les 11 % d’administratifs et au total les 34 % de « non-soignants » qui traînent la savate dans les hôpitaux – soit 40 % de plus qu’en Allemagne, Espagne ou Italie (un gouffre). On trouverait là pourtant une explication à la honteuse sous-rémunération des infirmières. Les 11,5 % du PIB que nous consacrons à l’hôpital, soit un peu plus que les 11,3 % allemands, nous permettent de salarier du personnel administratif en pagaille, mais – conséquence directe et indicible – pas de payer les infirmières décemment. Nous sommes le seul des grands pays européens où le salaire de celles-ci est inférieur aux rémunérations moyennes tous secteurs confondus. Ajoutez à cela une organisation inefficace (encore), illustrée par les 20 % d’examens inutiles pratiqués en France. Voilà pourquoi, en dépensant toujours plus que les autres, nous obtenons avec constance une baisse de la qualité des services.

Mobilisation contre le projet de loi sur la fonction publique, Montpellier, 9 mai 2019. Pascal GUYOT / AFP

Même constat du côté de l’éducation. Nous consacrons 3,4 % de notre PIB à ce poste essentiel, soit 15 % de plus que la moyenne européenne. Avec les brillants résultats que l’on sait – une chute libre dans les palmarès internationaux : en lecture ou en maths, nous sommes passés en vingt ans des 13e et 15e places aux 23e et 25e du classement PISA. Là aussi, lovés dans les plis du gras du mammouth, on dénombre 28 % de personnel « non enseignant » – 293 000 sur 1 162 000 fonctionnaires –, catégorie en hausse de 33 % en dix ans (quand on aime les bureaucrates, la CGT exige toutefois qu’on ne les compte pas). La sous-rémunération chronique de nos professeurs, à l’instar de celle des infirmières, se trouve indexée sur le nombre de manches de lustrine qui roupillent dans les rectorats. On note également qu’en Allemagne les enseignants, mieux payés, assument de nombreuses tâches administratives. Lorsqu’on est plus productif, on gagne plus. Incroyable.

Les corporatismes syndiqués applaudissent évidemment à l’idée d’améliorer les traitements des infirmiers ou des profs. En revanche, c’est comme si vous leur parliez inuit dès qu’il s’agit de s’attaquer aux administratifs. Loin d’imaginer les virer, il conviendrait de les augmenter eux aussi selon FO et consorts. Ils sont uniquement prêts à voir enfler des budgets pourtant amplement suffisants, jamais à faire la moindre concession sur des économies à réallouer aux soignants ou aux enseignants. Une impasse suicidaire que les Français plébiscitent, au demeurant, essentiellement par ignorance des données précises du pachyderme bureaucratique. Si leurs services publics fonctionnent mal, ce n’est pas faute d’argent – d’ailleurs ils n’ont pratiquement rien donné pour le commissariat de Coulommiers, estimant à raison payer suffisamment d’impôts. Non, c’est parce qu’une caste de salopards entend les faire tourner à leur profit, quoi qu’il en coûte. La tiers-mondisation à laquelle on assiste, ces fourbes en sont largement responsables. Ils la déplorent avec des larmes de crocodile pour continuer à tendre une sébile en forme de tonneau des Danaïdes. C’est un peu comme si Marc Dutroux faisait la quête pour améliorer le sort de ses prisonnières.

Cette inefficacité bureaucratique paraît pourtant être devenue l’article premier du contrat social français. Il n’est remis en cause par aucun membre important de la classe politique. Non content de donner toujours plus d’argent à ce qui ne fonctionne pas, on en arrive à démanteler ce qui fonctionnait parfaitement, comme le sort d’EDF et de Fessenheim vient de le démontrer. Complice tantôt actif, tantôt passif de cette faillite, aucun gouvernement n’a su s’attaquer à la soviétisation des services publics en cours. Le discours qui accompagne ce sabordage repose sur des post-vérités qui confèrent aux élucubrations trumpistes un parfum de Lao Tseu : à l’école, le niveau monte ; le système de santé français est le meilleur du monde ; les retraites sont financées ; l’immigration est une chance ; le grand remplacement n’existe pas mais, dixit Macron, il convient qu’il soit équitablement réparti sur le territoire. À côté de ces mensonges éhontés, Bolsonaro, c’est le Dalaï-lama.

Gouvernants et bureaucrates partagent en effet une conviction commune : l’« idéologie diversitaire », chère à Mathieu Bock-Coté. Des indicateurs multiples permettent pourtant de démontrer que les mouvements migratoires enregistrés depuis des décennies pèsent en priorité sur nos services publics. Au choix, pour s’en convaincre, une visite à la CAF, dans un bureau de poste, dans une maternelle de Seine-Saint-Denis et bien sûr aux urgences d’un CHU. Un détour par les tribunaux, un crochet au parloir d’une prison via la ligne 13 du métro ou un témoignage (visage flouté) de policier fera tout aussi bien l’affaire. Difficile pour autant d’avoir des chiffres précis – le Sénat soulignait d’ailleurs le peu d’allant de nos ministères à compiler des statistiques sur le sujet –, tout juste arrive-t-on à savoir que 44 % des immigrés (officiels) se trouvent au chômage ou que les musulmans sont surreprésentés dans les prisons. Ronds-de-cuir et ministres s’acharnent donc à laisser entrer une population qui épuise les moyens des services publics, tout en refusant mordicus des réallocations budgétaires entre opérationnels (médecins, professeurs, etc.) et personnel administratif surnuméraire. Pour parachever la démolition en cours, l’idée que faire venir des pans entiers du tiers-monde, c’est importer également la tiers-mondisation n’a visiblement effleuré personne, sauf des nostalgiques du IIIe Reich.

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Ce surmoi idéologique favorable aux maux qu’on déplore – la déglingue des services publics – relève d’un subtil dosage entre hypocrisie et bêtise crasse. Ce corpus intellectuel débilitant conduit gouvernants et syndicats de la fonction publique à s’accorder sur une politique sacrifiant le long terme. Pour acheter la paix civile, distribution d’allocations en tout genre, recrutement de fonctionnaires inutiles, le tout au prix de dépenses sociales 55 % (vous avez bien lu) supérieures à la moyenne de l’OCDE et d’un sous-investissement chronique (il manque par exemple 30 % à l’enveloppe débloquée pour le réseau ferré français).

Comme dans une longue, très longue, trop longue telenovela, nous sommes désormais confrontés à deux lancinantes questions. Les Français vont-ils continuer longtemps à faire confiance aux cadors qu’ils réélisent depuis quarante ans, tenants du triptyque létal – centralisme bureaucratique, déficits, immigration ? Les tartuffes au pouvoir peuvent-ils changer et sauver les services publics ? Épisode 147 – saison 38.

La France se meurt doucement du double déni qui l’accable. Celui de ses élites, aveugles aux dégâts sur ses infrastructures (et son identité) causés par une immigration incontrôlée et une bureaucratie démente. Celui de son peuple, drogué aux dépenses publiques, inconscient des conséquences du court-termisme qu’il a toujours électoralement plébiscité – et que Marine Le Pen, elle aussi, entend prolonger, voire étendre. Un beau tandem de vainqueurs qui devrait, enfin, obtenir ce qu’il mérite : le chaos ou la mise sous tutelle du FMI.


[1]. « Système pénitentiaire français : s’inspirer des expériences étrangères », vie-publique.fr, 2 août 2022.

Hiver ukrainien

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Un technicien russe vérifie un missile X-29 attaché à un chasseur-bombardier Su-34, lieu inconnu. Mikhail Voskresenskiy/SPU/SIPA 01078096_000020

La maîtrise du ciel est désormais l’enjeu principal des opérations.  


En ce début d’hiver, le rythme des évènements en Ukraine fait penser à une célèbre observation de Lénine : « Il y a des décennies où rien ne se passe et des semaines où des décennies se produisent ». Sur le terrain, les avancées rapides – russes d’abord, puis ukrainiennes depuis septembre – sont suivies de longues semaines voire des mois sans que les lignes du front ne changent significativement. Ainsi, la deuxième phase de la guerre (entre le retrait russe de la région de Kiev fin mars et le lancement de l’offensive ukrainienne à Kherson fin août) a été caractérisée par des gains de terrain limités et ce, malgré un recours massif à l’artillerie notamment du côté russe. Un déluge de feu (plus de 10 000 obus tirés par jour)  « statistique », (tir d’obus classiques sans capacité de guidage sur une cible invisible au tireur – pour toucher la cible, il faut tirer plusieurs obus) a provoqué des pertes importantes chez les Ukrainiens qui, selon l’aveu du président Zelenski lui-même, aurait perdu certaines semaines jusqu’à quelques centaines d’hommes par jour sans pour autant permettre aux forces russes d’accomplir des percées conséquentes ou de lancer une manœuvre interarmées vers les arrières de l’adversaire. Pour ne rien arranger, les stocks de munitions 152mm (le calibre soviétique) dans les dépôts ukrainiens ont diminué rapidement sans réelle possibilité de les renouveler. Il fallait donc passer aux canons compatibles avec les normes de l’OTAN, c’est-à-dire capables de tirer des 155mm.  

A cette « crise de l’artillerie » Kiev et ses alliées ont répondu, entre mai et août, par la livraison et l’intégration de systèmes d’artillerie de grande précision. L’idée étant de répondre à la quantité russe par la qualité occidentale (précision, contrôle du feu, davantage de portée) avec des systèmes comme le canon Caesar ou le lanceur de roquettes HIMARS. Contrairement aux systèmes « statistiques » des Russes, les armes de précision occidentales (munitions guidées ou autoguidées, presque chaque obus trouve sa cible) nécessitent moins de projectiles et consomment moins de moyens par cible touchée (beaucoup moins d’obus, moins de batteries engagées, moins de temps de tir). 

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L’arrivée du matériel de l’OTAN et des munitions occidentales sur le champ de bataille a permis aux Ukrainiens de changer la donne. Ils ont pu d’abord améliorer leur capacité à détruire les batteries d’artillerie ennemies et soulager leurs troupes dans les tranchées du front. Mais plus important encore, ce nouveau dispositif a permis à Kiev de lancer une campagne qu’on peut qualifier de « manœuvre par artillerie ». Au lieu de pénétrer le front russe avec un coup de « poing » de blindés et fantassins pour rompre les lignes de communication et détruire les postes de commandement, ainsi que les dépôts de carburant et les systèmes de défense aérienne à quelques dizaines de kilomètres dans la profondeur du dispositif, les Ukrainiens ont utilisé un mixe de munitions sol-sol de précision et de sabotage par des forces spéciales et partisans pour contourner les lignes ennemies par le haut. Le viaduc d’Antonivka, un pont traversant le Dniepr au sud de Kherson, est l’exemple type de cette façon de faire. 

Le 31 mai 2022, le Président Américain Joe Biden annonçait  l’envoi à l’Ukraine de systèmes lance-roquettes multiples M142 HIMARS et, le 23 juin, le ministre de la Défense ukrainien annonçait leur bonne réception. Les 19 et 20 juillet 2022, le pont d’Antinovka  (principal voie terrestre enjambant le Dniepr) a été endommagé grâce à des tirs ukrainiens de roquettes HIMARS. Incapables de le réparer, les Russes l’ont temporairement fermé au transport de marchandises. Le 26 juillet 2022, le pont a de nouveau subi de lourds dégâts à la suite de nouveaux tirs des HIMARS, ce qui a entraîné la fermeture du pont également au trafic de passagers. Il a fallu attendre le 23 août 2022 que les réparation du pont soient terminées et que celui-ci soit à nouveau utilisable par les forces russes. Cependant, le 25 août 2022, des images satellites ont montré pas moins de 16 trous de dommages à l’extrémité sud du pont, avec des véhicules faisant la queue des deux côtés. Pour pallier à cet engorgement, un service de ferry a été mis en place pour traverser le Dniepr ainsi qu’un nouveau ponton en cours de construction par les forces russes sur le côté est du pont. Le 29 août 2022, premier jour de la contre-offensive ukrainienne dans la région, le pont a de nouveau été attaqué. Début septembre, les autorités russes ont déclaré que le pont serait impraticable pour les voitures pendant des semaines.

C’est grâce à ce mode opératoire que les Ukrainiens ont obligé les Russes à se retirer de la rive droite du Dniepr. Sur une échelle plus grande, la manœuvre de Kherson, annoncée en juillet, a poussé les Russes à la faute sur le front au sud-est de Kharkiv, permettant aux Ukrainiens de frapper un secteur à découvert et mal défendu, provoquant ainsi la tombée de tout un pan du dispositif russe. Avec la reprise de la ville de Kherson début novembre, cette phase de la guerre est terminée.

Commence désormais une nouvelle phase où les Russes répondent aux munitions de précision à longue portée ukrainiennes par des missiles (c’est-à-dire des roquettes guidées) et drones (qu’on peut qualifier de munitions guidées lentes et capables de rôder au-dessus de la cible, choisissant le meilleur moment pour s’écraser sur elle). Les missiles russes, lancés essentiellement par des plateformes maritimes, des avions (comme les bombardiers Tupolev) et les drones de fabrication iranienne (Geranium) ont complètement redessiné les contours du conflit. Leur efficacité contre des cibles comme les centrales électriques et autres points névralgiques du système ukrainien de production et de distribution d’électricité est très grande. Quant aux drones, ils s’avèrent également très efficaces contre des cibles militaires qualitatives (artillerie de précision, systèmes de défense aérienne).

Dans l’ensemble se dessine  une nouvelle stratégie russe : affaiblir autant que faire se peut la défense aérienne ukrainienne afin de pouvoir remettre le VKS (l’armée de l’air et de l’espace russe) dans le jeu.  

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Le VKS est le grand absent de cette guerre, mais c’est un vrai joker que les Russes pourraient jouer s’ils arrivent à créer les conditions nécessaires pour son emploi. Car après ses succès des premiers jours (fin février) qui a permis la destruction des éléments fixes de la défense aérienne ukrainienne (radars, batteries de missiles, bases aériennes), les Ukrainiens ont su rapidement se réorganiser en construisant un système efficace basé sur des éléments mobiles. C’est ainsi que depuis mars 2022 le VKS ne maitrise pas le ciel ukrainien et ses pilotes ne peuvent pas attaquer efficacement les forces ukrainiennes au sol et perturber leurs lignes de communication.

En attaquant les infrastructures ukrainiennes de manière massive et continue, les Russes infligent évidemment une grande souffrance aux civils ukrainiens et obligent la défense aérienne ukrainienne à utiliser plus de munitions et à exposer ses radars, ses lanceurs et ses éléments de contrôle aux drones qui rôdent en embuscade dans les airs. Les Russes espèrent ainsi « ouvrir » en quelques semaines ou mois le ciel ukrainien à leur aviation amplifiant ainsi la destruction de la défense aérienne de Kiev et donc la marge de manœuvre du VKS. Et avec un  VKS plus présent, les forces russes pourraient avoir la clé de la prochaine grande campagne car en face les Ukrainiens ne pourraient pas, en quelques mois, construire une armée de l’air conséquente et encore moins le faire sous le bombardement. Après la première phase artillerie, nous sommes entrés en octobre 2022 dans une  phase défense aérienne.

Pour l’Ukraine, l’enjeu est vital. Kiev est arrivé à sortir de la crise de l’artillerie en intégrant rapidement plusieurs systèmes occidentaux. Or, cette manière de s’équiper a un prix. La multiplication des systèmes et des munitions est un cauchemar logistique (différentes formations, différentes pièces de rechange, différents techniciens), et le résultat est un taux très bas de disponibilité de systèmes et beaucoup de pannes graves. Si les Ukrainiens ont malgré tout réussi à percer et reconquérir des territoires à l’Est comme au Sud, c’est surtout grâce à des efforts considérables et à des capacités humaines extraordinaires. Cependant, avec la défense aérienne, c’est une tout autre paire de manches. Interdire son espace aérien à l’ennemi est une tâche colossale nécessitant la création d’un système intégré et parfaitement coordonné de moyens de détection, d’indentification et de tir capable d’intercepter à différentes altitudes. Plus encore, pour faire face à une attaque ennemie, le système centralisé doit réagir de manière coordonnée et assurer la redondance et la permanence de la couverture défensive du ciel.

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Pour  mieux comprendre, il faut se faire une idée de la menace : une force aérienne ennemie avec des avions de guerre électroniques, capables de lancer des lueurs (de fausses cibles pour « provoquer » la défense aérienne, la repérer et lui faire gaspiller des munitions) et de tirer des missiles antiradiation (dont le système de guidage cherche l’émetteur radar d’une batterie de défense aérienne). Pour éviter de prendre un missile dans l’antenne, il faut éteindre l’émetteur radar, mais sans radar l’aviation ennemie peut passer… C’est donc une doctrine complexe qu’il faut maîtriser et mettre en exécution. Les Ukrainiens se sont bien débrouillés avec leurs actuels systèmes de fabrication soviétique. Les remplacer par un ensemble de systèmes différents de fabrication occidentale est un défi gigantesque. A l’image  de l’artillerie soviétique des Ukrainiens au début de la guerre, le dispositif ukrainien de défense aérienne épuise ses munitions et se fragilise, et cela d’autant plus rapidement depuis l’offensive russe contre les infrastructures lancée mi-octobre. 

Derrière les images des Ukrainiens grelottant sans électricité ni eau courante, se cache l’enjeu principal des prochaines semaines de la guerre : l’Ukraine aura-t-elle en 2023 une défense aérienne aussi efficace que celle dont elle bénéficie aujourd’hui ? Si l’Ukraine n’y arrive pas, son ciel sera ouvert à l’aviation russe – une nouvelle donne qui pourrait changer le cours de la guerre.