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L’école à deux vitesses (première partie)

La revendication de « l’élitisme républicain » camoufle l’élitisme social.

L’école à deux vitesses (première partie)
Pexels / CDC

Notre chroniqueur, qui est en train de penser à un livre sur le sujet, s’est intéressé à un petit ouvrage écrit par un grand spécialiste, dont il partage les convictions sans forcément épouser ses solutions. En tout cas, rien que dans son titre, L’Ecole n’est pas faite pour les pauvres pose bien le problème.


Jean-Paul Delahaye est inspecteur général, ex-directeur général de l’enseignement scolaire, ancien conseiller au ministère de l’Education dans les années 2012-2017 — pas les meilleures… Il connaît à fond les rouages de la rue de Grenelle et de son ombre portée sur toute la France. À ce poste il avait alors publié un rapport éclairant, Grande pauvreté et réussite scolaire, le choix de la solidarité pour la réussite de tous. Il l’a repris cette année dans un petit livre d’une grande pertinence.

Lui-même n’est pas sorti de la cuisse de Jupiter. Il arrive d’en bas, là où statistiquement on reste à vie quand on y est né. Il a d’ailleurs évoqué son parcours dans un livre paru l’année dernière et intitulé Exception consolante — une expression empruntée à ce grand pédagogue, porteur de la réforme de Jules Ferry, que fut Ferdinand Buisson. On avait déjà réalisé, sous la IIIe République, que l’Ecole favorisait les favorisés et s’intéressait modérément aux humbles. Delahaye, qui rend hommage dans ce livre à sa « mère courage » qui éleva seule ses enfants dans un coin perdu de Picardie, n’a jamais épargné ses critiques à un système scolaire qui sépare soigneusement les torchons (présumés sales) et les serviettes — toujours propres. Il s’est retrouvé, grain de pauvre dans l’engrenage de la grande machine inégalitaire, professeur d’Histoire-Géographie, avant de monter l’échelle de Jacob de la haute fonction publique, faisant de l’exclusion, de la grande pauvreté et de la violence son domaine de recherche et d’application.

« L’école, dit-il en introduction, ne creuse certes pas les inégalités mais elle porte sa part de responsabilité dans leur permanence à un niveau insupportable ». Et de poser le problème qui concerne tous nos enfants : « Comment comprendre l’existence simultanée d’établissements scolaires en grande difficulté et d’établissements scolaires qui vont très bien, pas seulement des établissements privés mais aussi des établissements publics, réservés à une élite sociale et à quelques bourgeois méritants ? »

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Je lui sais gré d’être arrivé aux mêmes conclusions que moi : l’Ecole est un système darwinien, qui se préoccupe de la survivance au sommet d’un groupe restreint, quitte à laisser dans la poussière 90% de la population scolaire. Dans un pays qui consacre à l’Education le budget le plus élevé des pays européens, il est significatif que l’écart entre les plus favorisés et les autres n’ait cessé de grandir. « En 2019, explique Delahaye, on a dépensé 10 110 € par an pour un étudiant d’université, 14 270€ pour un étudiant de BTS et 15 710€ pour un élève de CPGE […] En CPGE, où va beaucoup d’argent, les enfants des cadres représentaient 42% des élèves des classes préparatoires il y a 40 ans, contre 51% aujourd’hui — alors qu’ils représentent le quart de la population. Dans le même temps la part des enfants d’ouvriers a baissé de 9% à 7% ». C’est dire que les diverses politiques — de droite et de gauche — qui feignaient de se préoccuper des ZEP et autres lieux de perdition scolaire ont porté leurs fruits : jamais l’écart n’a été si grand qu’après trente années d’investissements. Ce qu’affirmaient Bourdieu et Passeron (dans Les Héritiers, puis dans La Reproduction) et qui n’était pas faux à l’époque (l’école est le lieu de la reproduction sociale, au mépris même des réels talents) l’est encore davantage aujourd’hui.

C’est que « les enfants des riches et des intellectuels reçoivent du budget de l’Education nationale entre trois et quatre fois plus d’argent que les enfants des pauvres ». Parce que les profs n’oublient pas de privilégier leur progéniture. Combien de militants qui défendent becs et ongles aujourd’hui les lycées professionnels consentiraient à ce que leurs enfants soient inscrits dans ce qui est un espace de relégation ? « Ceux qui s’opposent à la transformation d’un système qui fait si bien — mais à quel prix ! — réussir leurs propres enfants se situent sur l’ensemble de l’échiquier politique, savent se faire entendre, défendent les positions acquises, et ont un pouvoir de retardement des réformes, voire de blocage ».

Il y a une immense tartufferie dans le souci égalitariste des belles âmes. « Les inégalités à l’école, précise notre auteur, ne nuisent pas à tout le monde. Beaucoup de parents qui pensent et qui votent à gauche ou à droite n’ont pas forcément envie d’élargir la base sociale de la réussite à l’école ».

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Bien sûr que ceux qui sont en place n’ont aucune envie de laisser s’élever des enfants venus de nulle part, alors qu’il est si simple de concevoir une école qui favorisera prioritairement leurs propres enfants. En veine d’hypocrisie, cette oligarchie au pouvoir depuis des décennies organise sur la marge l’accession « au mérite » de quelques individus cités en exemple, arbres qui cachent la forêt de ceux qui sont impitoyablement rejetés par le système : « Quelques « méritants » des milieux populaires exfiltrés dans des internats dits « d’excellence », quelques « exceptions consolantes » accueillies charitablement dans les filières élitistes, ne suffiront pas à renverser la tendance qui s’inscrit malheureusement dans la durée ».

Pour avoir moi-même officié 12 ans durant au lycée Thiers (dans une classe post-Bac réservée à de tels élèves « méritants » issus des ZEP les plus dures de Marseille, et formés pour réussir le concours des IEP de province), je sais ce que requiert l’effort de distinguer une petite trentaine d’élèves sur les 77 000 écoliers de la cité phocéenne.

Les statistiques ministérielles qui célèbrent chaque année la réussite au Bac d’un nombre de plus en plus élevé d’élèves — on a depuis belle lurette dépassé l’objectif chevènementiste de 80% d’une classe d’âge au Bac — ne sont en fait, pour reprendre l’expression fort heureuse du sociologue Pierre Merle, qu’une « démographisation », c’est-à-dire une « démocratisation ségrégative » ou quantitative. Là encore, le quantitatif sert à faire oublier les errances du qualitatif. Faire oublier par exemple que « 90% des enfants de cadres et d’enseignants ont le baccalauréat sans problème sept ans après leur entrée en sixième et que ce n’est le cas que pour 40% des enfants d’ouvriers ».

Le problème n’est pas de faire réussir une immense majorité, quitte à baisser abusivement la barre, mais d’amener chaque élève de ce pays au plus haut de ses capacités — quelles que soient ses origines et sa condition sociale. Ce n’est pas une question morale de droit, c’est une nécessité sociale si nous ne voulons pas que notre pays se sclérose.

Mais sclérosé, il l’est déjà. Delahaye, fin connaisseur du système, note que la création du Bac techno, en 1965, puis du Bac professionnel, en 1985, permettait d’étendre l’étiquette « Bac » à des catégories essentiellement populaires que cela remplissait d’aise, tout en réservant le Bac général aux enfants de la bourgeoisie. « On a démocratisé en apparence l’accès au baccalauréat mais l’élite sociale s’est réservé la vie qu’elle estime être la plus porteuse ». Alain, en 1932 (dans Cent un propos sur l’éducation) ironisait déjà sur cette « admirable égalité, qui donne tout à ceux qui ont déjà beaucoup ».

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La revendication de « l’élitisme républicain » camoufle l’élitisme social qui est la clef du système éducatif. Evidemment, les solutions existent — mais c’est là que je me sépare de Delahaye. Je ne crois pas que ce soit en renforçant la préparation à la pédagogie des nouveaux enseignants que l’on améliorera le système, mais en les formant dès le niveau Bac + 1 de façon intensive à la maîtrise des savoirs profonds. D’autant que les élèves ont le plus grand respect pour l’enseignant qui sait — et qui transmet, de façon verticale, ses savoirs. « L’exigence des enseignants est une marque de respect à leur égard », pensent-ils — et ils ont raison. Il n’y a qu’à voir ce que ces élèves pensent des enseignants qui ne se sont pas donné la peine de leur apprendre correctement la grammaire, lorsqu’ils se retrouvent face à un prof qui a décidé de leur enseigner les subtilités du français…

Les solutions que Delahaye préconise — revenir en Primaire à une semaine de 4 jours et demi au moins — ne suffiraient pas à combler l’abîme entre ceux qui arrivent en classe chargés de toute une culture héritée au berceau et ceux qui y débarquent en état d’acculturation totale — particulièrement linguistique. Ce n’est qu’en différenciant les horaires et les programmes —à réécrire d’urgence — que l’on parviendra peut-être à débloquer un système encrassé par les intérêts de classe : cinq jours de classe en Primaire pour tout le monde, six jours pour les plus démunis. Quitte à payer les instituteurs de façon différenciée.

Je reviendrai sur cette question très prochainement : la lecture d’Héritocratie, de Paul Pasquali, renforce la thèse de Delahaye, et offre des perspectives stimulantes.

Jean-Paul Delahaye, L’Ecole n’est pas faite pour les pauvres, Le bord de l’eau, 150 p., 14€

Jean-Paul Delahaye, Exception consolante, Librairie du Labyrinthe, 2021, 253 p., 17€

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Normalien et agrégé de lettres, Jean-Paul Brighelli a parcouru l'essentiel du paysage éducatif français, du collège à l'université. Il anime le blog "Bonnet d'âne" hébergé par Causeur.

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