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La Septième fonction du langage, deuxième chance

Il fut une époque où ça pensait dru à Saint-Germain-des-Prés et à la Sorbonne. 

La Septième fonction du langage, deuxième chance
Laurent Binet, le 31/10/19 / PHOTO: ISA HARSIN/SIPA / 00930414_000006

En 2015 vous avez hésité devant La Septième fonction du langage, Prix Interallié cette année-là. Pensez, près de 500 pages avec des mots ! Ce n’était pas faute de vous en avoir fait la réclame… Vous n’avez désormais plus aucun prétexte pour ne pas lire le roman de Laurent Binet, qui vient d’être adapté en bande dessinée avec des images, persifle notre chroniqueur.


25 février 1980 : Roland Barthes, le plus grand sémioticien français, donc mondial, est renversé par une camionnette. Accident ou meurtre ? Le commissaire Jacques Bayard hésite, d’autant que les papiers de l’écrivain ont été dérobés. Il fait alors équipe avec Simon Herzog, un jeune sémiologue qui le guidera dans le maquis compliqué des chapelles structuralistes.

L’enjeu est d’autant plus crucial que Barthes sortait d’un déjeuner avec François Mitterrand, candidat à la présidence. Et qu’il avait dans son portefeuille la clef de la « septième fonction du langage », celle qui avait échappé à Benveniste comme à Jakobson. Ou comment transformer tout discours en énoncé performatif — comme le « Que la lumière soit » de Jéhovah et le Abracadabra de Maléfique. Efficacité garantie.

L’enjeu est colossal, et tout le beau monde de la philosophico-structuralo-sémiotico-nigologie, comme disait à peu près Voltaire, court après la formule. Parmi eux, des linguistes éclairés mais dont les origines sont suspectes : la linguiste Julia Kristeva est bulgare, peut-être agent du Komitet za Darjavna Sigurnost, qui roule pour les Soviétiques. Michel Foucault, entre deux étreintes avec des gitons bronzés dans des saunas interlopes, a son idée sur la question. Tout comme Philippe Sollers, presque aussi infatué que dans la réalité, qui se retrouvera finalement opposé, dans un duel de rhétoriciens, au maître italien (donc mondial aussi) de la sémiotique, un barbu bien connu qui en cette même année glissait au roman — Le Nom de la rose paraît en 1980.

A lire aussi: L’école à deux vitesses (première partie)

Que voulez-vous que le commissaire y comprenne, lui qui n’a jamais lu ni Searle, ni Austin ?

Laurent Binet, dont ce n’est pourtant pas la génération, maîtrisait parfaitement les codes de cette intelligentsia parisienne qui donnait alors au monde la French Theory qui a engendré tant de bêtises pontifiantes. La bande dessinée tirée de son roman, qui croque à plaisir les fantômes de ces chers disparus, restitue magnifiquement l’embrouillamini qui amènera Mitterrand au pouvoir, au terme d’un débat particulièrement performant face à Giscard : 5 mai 1981, rappelez-vous, « l’homme du passé », « l’homme du passif ». Et qui ramènera Philippe Sollers à la foi, faute de ne plus avoir les outils de la Chute — mais chut…

Il y en a peut-être qui pieusement liront cette BD pour ranimer la flamme de l’ultime époque où la pensée française a pesé sur le monde. Et ceux qui, plus jeunes, y découvriront, extasiés, qu’il fut une époque où ça pensait dru à Saint-Germain-des-Prés et à la Sorbonne. 

La Septième fonction du langage, de Laurent Binet, éd. Steinkis, 151 p., 23€.

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Normalien et agrégé de lettres, Jean-Paul Brighelli a parcouru l'essentiel du paysage éducatif français, du collège à l'université. Il anime le blog "Bonnet d'âne" hébergé par Causeur.

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