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Le fascisme anti-famille

Familles, je vous hais! Foyers clos, portes refermées, possessions jalouses du bonheur…


Il s’appelle Geoffroy de Lagasnerie. On le dit philosophe. Chez les philosophes, nous distinguerons au moins deux catégories. Il y a les philosophes pour le penser juste et ceux pour les dîners en ville. Ce sont rarement les mêmes. Dans le registre dîners en ville, on peut s’aventurer à inclure le petit déjeuner à la table d’une certaine radio dite de service public. Le susnommé était l’invité d’un de ces petits déjeuners l’autre matin. Très en appétit, il s’est attaché à dévorer à belles dents le concept de famille. Elle constituerait, la famille, la structure fasciste par excellence. Le lieu où l’individu, sans aucun doute naturellement bon – ce brave vieux Jean-Jacques Rousseau n’est jamais bien loin – se verrait irrémédiablement perverti, spolié de ses aspirations profondes et castré de ses moindres talents personnels.

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La famille serait donc une pure abjection. Il conviendrait de rechercher le plein épanouissement ailleurs, dans l’amitié, la connivence allégée de tout engagement formel, donc. Faire l’économie de l’engagement durable est en effet une préoccupation forte des générations nouvelles par ces temps de zapping généralisé. En réalité, rien de bien neuf. Nous avons affaire là au ressentiment terriblement conventionnel de tout adolescent plus ou moins attardé qui se rêve en poète maudit. Le « famille je vous hais » a eu ses hérauts fameux. Baudelaire, Gide, voire Hugo… Ceux-là ont l’excuse du génie. Leur œuvre plaide pour eux. Concernant le susnommé, nous ne nous avancerons pas. Il semble ignorer que le modèle même sur lequel l’État s’est constitué est la structure familiale, en raison, précisément, de sa stabilité et de sa permanence. C’est du moins ce que nous indique Hegel, philosophe, lui, d’une autre hauteur de vue que celle requise pour briller dans les dîners en ville où le ravissement est acquis d’avance à qui pense à la pioche.

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Notre invité du petit déjeuner semble également ignorer – mais l’ignore-t-il vraiment au fond ? – que son discours reprend quasiment mot pour mot les réquisitoires anti-famille de tous les totalitarismes de l’ère moderne. Les dictatures, quelles qu’elles soient, voient dans la cellule familiale un lieu de libre échange, de libre propos, le refuge où l’éducation de l’enfant échappe au système, au bourrage de crâne institutionnel, le lieu unique où se transmettent à bas bruit, de génération en génération, les références, les traditions, les usages culturels, là où plongent et se nourrissent les racines des gens. La famille est donc l’ennemi à abattre, qui risque à tout moment de venir parasiter l’emprise dogmatique. Tu es nazi, le parti est ta famille. Tu es communiste, le parti est ta famille. Tu es fasciste, le parti est ta famille. En conséquence ceux qui combattent la cellule familiale, qui visent à la détruire sont évidement considérés comme des héros, des bienfaiteurs de la cause des peuples. Pavel Morozov, le pionnier-héros 001 de l’Union soviétique sous Staline, a été exhaussé au rang d’icône nationale juste pour avoir dénoncé son propre père aux autorités pour son peu d’entrain à se soumettre aux diktats collectivistes. À l’époque, une Aleksandra Kollontai, proche de Lénine, seule femme commissaire du peuple, milite ardemment pour l’abolition pure et simple de la famille. Dommage qu’elle ne soit plus de ce monde pour se voir conviée aux petits déjeuners de la radio en question, elle y ferait merveille. 


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Moi, j’aime les «patrons»

Bien avant que les mots ne soient changés jusque dans les contes de fées, pour créer un monde meilleur, sans relief, sans vagues et sans passé sous la menace des tenants tout puissants du wokisme, et avant d’attaquer la littérature, on avait déjà banni du langage courant le terme de « patron »…


Les patrons c’est méchant, les entrepreneurs, c’est gentil, les chefs d’entreprise ça dépend.

Les seuls qui prononcent aujourd’hui le mot patron avec délectation, ce sont les syndicalistes et les manifestants. L’évocation du mot est déjà une accusation. Le patron est autoritaire, intransigeant, directif, il est tout puissant, maltraite un peu ses salariés, que dis-je ses « employés » car le mot évoque mieux la dépendance de l’emploi assujetti, alors que « salarié » induit le salaire qui est quand même bien vu, surtout lorsque le pouvoir d’achat faiblit.  

Lorsque j’avais suggéré de lancer la fête des patrons, Ernest-Antoine Seillière, alors patron du CNPF, m’avait répondu, non sans humour: «Mais enfin, en France, lorsqu’on fait la fête à un patron, c’est pour le séquestrer!»

Quand on veut être critique, on parle donc d’employés, que l’on imagine pliant sous le joug de la dictature patronale, avec un soupçon d’esclavagisme. Derrière le patron il y a pire : le « patronat » ! Une classe sociale à elle seule, dominatrice et exploitante. D’ailleurs, en 1998, le CNPF (Centre National du Patronat Français) avait tenté de se refaire une réputation en changeant de nom (déjà…) et nous sommes peut-être mieux considérés depuis qu’il s’est transformé en MEDEF (Mouvement des Entreprises de France).

La disparition du patron est donc bien ancrée, même si certains salariés normaux continuent de dire « mon patron » (« mon chef d’entreprise », c’est un peu lourd) quand ils parlent de leur travail, pardon d’utiliser le mot travail (« activité professionnelle »). « Patron » a des relents d’années 50 avec Jean Gabin qui donne de la voix, devant lequel on ne bronche pas et qui vous casse une grève debout tout seul dans la cour de son usine, rien qu’en se montrant.

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L’appellation de patron a disparu en même temps que le principe d’autorité en général. Le patron, lui, n’a pas l’esprit de bande des start-uppeurs, il n’est pas « cool », il ne tutoie pas ses salariés; le DRH c’est lui et ça ne rigole pas toujours. On ne l’accusait pas encore de super profits mais il s’en « mettait déjà plein les poches ». Certes, on peut se réjouir de la disparition des tortionnaires du boulot comme les définissent ceux qui en font des films : « Merci Patron !» * mais l’origine est pourtant belle : du latin pater, le père, le défenseur qui veut dire aussi un protecteur. Sous le terme patron (qu’eux-mêmes se gardent bien d’employer) il y a pourtant beaucoup de ses qualités qui manquent aujourd’hui aux dirigeants de toutes sortes, y compris chez les politiques. Le patron, du moins dans l’image que l’on s’en faisait, assume, il joue de son autorité, il prend des risques, et il n’a jamais peur car il a les épaules larges, il inspire confiance à ses salariés… On en a un peu peur mais on le respecte. Oui, c’est vrai c’était peut-être un « mâle dominant », il avait des défauts bien sûr, mais il n’était en réalité ni plus dur ni moins juste qu’un chef d’entreprise maintenant. Et puis, il y avait la patronne : elle inspirait tout autant le respect et même la crainte – les maris ne disaient-ils pas « je vais demander à la patronne », pour bien montrer que l’autorité au foyer, quoiqu’on en dise, c’était elle aussi. Pas besoin de féminisme outragé, la patronne s’est imposée d’abord à la tête de PME ou des commerces, même si bien sûr il faut relativiser et continuer à se battre pour l’égalité, la promotion et la place des femmes partout dans le monde !

Les Anglo-saxons, eux, ont aussi ont leur « patron » qui n’a pas eu besoin de changer de nom, c’est le boss qui a toujours été le boss. D’ailleurs, on a bien sûr emprunté le vocable, «  mon boss » est à la mode, cela traduit mon patron, en plus sympa. Plus sympa déjà que par exemple mon « chef », qui a un côté mesquin: chef de rang, sous-chef, petit chef. En voilà un qui n’a pas gagné ses galons de vrai « dirigeant » (le terme techno qui ne fait vraiment pas de vagues).

Eh non! On ne rêve pas: il y a même aux États-Unis le boss day, jour où l’on déclare à son patron qu’on l’aime, et on le fête. Prudemment, on a timidement enchainé en France sur « J’aime ma boite », et lorsque j’avais suggéré de lancer la fête des patrons, Ernest-Antoine Seillière, alors patron du CNPF, m’avait répondu, non sans humour: « Mais enfin, en France, lorsqu’on fait la fête à un patron, c’est pour le séquestrer ! »

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La France sens dessus dessous !: Les caprices de Marianne

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Jusqu’où iront les Mollahs pour rester au pouvoir?

Lycéennes iraniennes empoisonnées: l’état profond iranien perd son sang-froid


Trois faits majeurs survenus depuis le début de l’année 2023 illustrent l’accélération de la radicalisation de la République islamique pour sa survie. Tout d’abord, les élèves d’une soixantaine d’écoles pour filles ont été victimes d’empoisonnement par gaz toxiques. En quelques semaines, deux adolescentes, Fatemeh Rezai et Sanaz Jamshidi, ont ainsi perdu la vie. 800 autres souffrent ou ont souffert de symptômes plus ou moins graves. Difficile d’imaginer que de telles opérations aient lieu sans au moins des complicités au sein du système politique. On peut légitimement considérer, comme le font d’ailleurs beaucoup d’Iraniens, que cette triste actualité est propre à nous rappeler le caractère terroriste du régime de Téhéran et son incapacité à quitter son logiciel – qui est celui du fondamentalisme islamiste misogyne. 

Des empoisonnements commandités par l’étranger, selon le régime

Radio Farda, antenne persane de Radio Liberty, cite une source à l’hôpital de la ville de Qom, la ville sainte des premiers empoisonnements. Selon la radio, la police secrète des gardiens de la révolution islamique (IRGC) est continuellement présente à l’hôpital. Les échantillons pour analyse prélevés sur les victimes ne sont pas adressés au laboratoire de l’hôpital, mais sont envoyés au propre laboratoire de l’IRGC ! Les médecins n’ont pas donc accès aux résultats des analyses. Les familles des victimes sont soumises aux pressions des autorités pour se taire. Pire, dans une opération de communication télévisée stalinienne, le père de la première victime, Fatemeh Rezai, a proclamé que sa fille souffrait d’une maladie chronique ayant entraîné son décès.

Après une période de déni de plusieurs semaines, face à la colère et à l’inquiétude des parents, les autorités vont enfin diligenter une enquête.

Les quotidiens conservateurs tels que Hamshahri pointent du doigt l’opposition iranienne à l’étranger. Cependant, plus qu’un indice concernant les responsables de ces crimes, cette accusation invraisemblable traduit la crainte du régime quant à la popularité de Reza Pahlavi, fils du dernier Shah d’Iran. Et selon d’autres analystes, ces attaques ciblées afin de terroriser les jeunes Iraniennes sont bien orchestrées par les branches ultraconservatrices proches du guide suprême, l’Ayatollah Khamenei, et sont une sorte de revanche de l’institution envers le mouvement Femme Vie Liberté, dont les adolescentes étaient la figure de proue.

Téhéran sera rapidement une puissance nucléaire, Pékin inquiet

Ensuite, sur le volet de l’Accord de Vienne sur le nucléaire iranien, et la menace d’accès à l’arme nucléaire, la République islamique a également franchi un seuil alarmant. Nous apprenons par un communiqué officiel de l’AIEA que sur certaines installations on a constaté un taux d’enrichissement de 84%, s’approchant dangereusement du niveau nécessaire pour produire une arme (90%). Les Iraniens ont expliqué que dans le cadre d’un enrichissement normal, une quantité infime des particules avait été enrichie à un niveau plus élevé que désiré, et qu’il ne fallait donc pas douter de leur bonne foi. Mais il n’est pas sûr qu’à Washington et à Jérusalem on partage ce point de vue. Le Département d’État américain, via son porte-parole Ned Price, a annoncé encore lundi dernier que l’Accord était bien au point mort. Le rôle de plus en plus important de l’Iran dans l’effort de guerre russe et, éventuellement, ce que la Russie pourrait offrir en retour, mettent l’Iran de plus en plus en travers du chemin de l’OTAN. 

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Cette accélération d’événements ressemble de plus en plus à une fuite en avant de la République islamique face aux pressions. Car les mollahs manquent cruellement d’options. La visite en Chine du président Raïssi a été un échec d’autant plus cuisant que les attentes iraniennes étaient énormes. Il est donc clair que la Chine ne se risquera pas à courroucer l’Occident pour soutenir l’économie iranienne. Les annonces d’accords pour des centaines de milliards de dollars d’investissements chinois en Iran ne se matérialiseront jamais. Il s’agit d’une déception voire d’une humiliation pour les Mollahs qui comptaient jouer le joker chinois face à l’Occident. Quant aux avions de chasse et les missiles sol-air que les Russes pourraient fournir pour payer les drones et autres armements iraniens, il est en réalité difficile d’envisager comment les forces russes pourraient s’en passer dans les mois voire les années à venir…  

La popularité de Reza Pahlavi inquiète

Sur le volet politique, pour la première fois depuis des décennies, la République islamique doit faire face à un front d’opposition à l’extérieur sous l’égide et grâce à la popularité de Reza Pahlavi. Une coalition couvrant plusieurs courants politiques a été officiellement lancée à Washington, lors d’un colloque à l’université de Georgetown, le 10 février. Autre mauvaise nouvelle pour le régime: Reza Pahlavi et cette nouvelle coalition ont ensuite été invités à la Conférence de Sécurité de Munich, le 18 février, en lieu et place des représentants officiels de la République islamique. Reza Pahlavi a participé à un débat en présence de l’influent sénateur Démocrate Robert Menendez, qui est à la tête de la Commission des affaires étrangères du Sénat américain, et de l’eurodéputée allemande Hannah Neuer. Certains parlent déjà de lui comme d’une sorte de Juan Carlos de la transition en Iran. La chaîne du magnat Robert Murdoch, FOX News, bras armé médiatique de l’agenda politique des Républicains, l’a désigné comme « The Crown Prince His Royal Highness », à l’occasion d’un entretien accordé dimanche 26 février.

L’agenda politique en Europe de Reza Pahlavi s’accélère: il a été successivement reçu par des parlementaires français, britanniques et par les Conservateurs Européens au Parlement Européen à Bruxelles, le 1er mars. Et même si la commission européenne n’a pas officiellement inscrit le 20 février dernier le corps des gardiens de la Révolution comme organisation terroriste, elle a cependant étendu ses sanctions contre Téhéran. Quelles que soient les chances effectives de Reza Pahlavi d’accéder ou non un jour au pouvoir, sa popularité grandissante est un signe de plus de la crise du régime des Mollahs.

Sur le plan militaire, malgré la crise politique que traverse Israël, une opération militaire est toujours à l’ordre du jour et, selon la chaîne israélienne Channel 12, Benjamin Netanyahou a organisé plusieurs réunions afin de préparer des attaques avant que l’Iran accède à l’arme nucléaire. 

Ainsi la République islamique, contestée par sa population, touchée par une crise économique sans précédent et isolée sur le plan international, montre des signes de panique. Et si les repentants officiels de l’État continuent leur stratégie jusqu’au-boutiste, l’affaire de l’empoissonnement des lycéennes laisse croire que dans l’État profond, certains commencent à perdre leur sang-froid.     

Benjamin Morel: véritables séparatismes régionaux ou… paranoïa jacobine?

L’essayiste, maître de conférences en droit public, publie La France en miettes. Il y décrit un ethno-régionalisme qu’il perçoit comme un séparatisme qui grandit dans le silence médiatique…


Maître de conférences en droit public à l’université Paris 2-Panthéon Assas, Benjamin Morel publie aux éditions du Cerf La France en miettes, ouvrage sous-titré « Régionalismes, l’autre séparatisme ». En revenant sur l’histoire tumultueuse des régionalismes en France et leurs plus récentes provocations, le jeune juriste montre leur grande agilité et leur capacité à s’infiltrer dans des partis politiques moribonds. À terme, le risque d’une évolution à l’espagnole n’est pas nul.

Violences en Corse le lendemain de la mort d’Yvan Colonna en mars 2022… Edile giflé à Saint-Jean-de-Luz pour s’être opposé à l’arrachage du drapeau français… Autonomie promise aux Corses en pleine présidentielle par Gérald Darmanin… réclamée aussitôt par le Conseil régional de Bretagne: depuis quelques mois, un réveil des régionalismes semble effectivement s’opérer aux quatre coins de l’hexagone et en outre-mer. C’est en tout cas ce portrait de notre pays que brosse Benjamin Morel dans son ouvrage.

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Alors que près de la moitié des mouvements régionalistes du monde se situent dans la vieille Europe, et que nous suivons d’un œil les décompositions en cours de la Belgique, de l’Espagne et du Royaume Uni voisins, la France s’estimerait, elle, à l’abri, sûre de l’efficacité de son modèle stato-national. Vus de Paris, les activistes régionaux seraient les derniers vestiges d’un folklore local inoffensif et rafraîchissant, porteurs d’une certaine ouverture au monde. Une obsession traverse pourtant ces mouvements : l’accès à l’autonomie et la possibilité de développer des droits différenciés en fonction des régions, contrariant quelque peu le logiciel français égalitaire et universaliste hérité de 1789.

Origines troubles

L’auteur revient sur les origines troubles de ces mouvements ethniques nés au XIXème siècle et venus d’une droite assez marquée. Ils reposèrent dans un premier temps sur « des rêveries de poètes et de notables » nostalgiques. Avec l’industrialisation et l’homogénéisation des modes de vie, le discours régionaliste a répondu à un besoin de différenciation et à une crainte de perte d’identité. Rapidement, un racisme pseudo-scientifique est aussi venu se greffer, avec la mise en avant d’un « gène basque » ou des « origines aryennes » du peuple catalan distinctes des « gènes africains et sémitiques » de leurs cousins Castillans… On pourrait rétorquer qu’au XIXème siècle, peu de tendances politiques furent totalement insensibles à ce racisme biologique. Un certain Georges Vacher de Lapouge, théoricien de l’eugénisme et du racisme, a par ailleurs été cofondateur du Parti ouvrier français de Jules Guesde puis membre de la SFIO, ce qui ne suffit évidemment pas à disqualifier toute l’histoire de la gauche française. Toutefois, si le discours ethno-régionaliste a à première vue gommé sa dimension biologiste bien gênante, celle-ci refait quand même surface de temps à autre. En juillet 2021, le Télégramme titrait ainsi en Une : « Bretagne : des gènes bien à nous », dans un article qui montrait, finalement, qu’il y a assez peu de variations génétiques entre les régions françaises.

D.R.

Des langues de synthèse à la place des parlers locaux 

En réalité, les révélations faites par Benjamin Morel sur les origines et les paradoxes des ethno-régionalismes ne sont pas une totale nouveauté.
Françoise Morvan, dans Le Monde comme si (Actes Sud, 2002), montra comment le mouvement breton avait inventé une langue de synthèse, et quelles difficultés les Bretons avaient rencontrées pour faire publier une édition bilingue des poèmes de François-Marie Luzel dans son orthographe originelle, éloignée du breton officiel.
En Corse, une logique similaire a permis l’émergence d’un « espéranto corse », à peu près compréhensible par tous les locuteurs d’un point à l’autre de l’île, mais fruit d’un travail de synthèse lui aussi.

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Ces champions du droit à la différence cherchaient donc à homogénéiser coûte que coûte des territoires dans lesquels se parlait une langue différente d’une paroisse à l’autre et à effacer les « parlers authentiques ». En cela, ils agressent autant les « petits pays » locaux que la grande nation française. Nos amis nationalistes, corses ou bretons, pourraient rétorquer que l’uniformisation d’une langue est une affaire éminemment politique, que si le lecteur français moyen lit aujourd’hui facilement Racine mais difficilement Rabelais, c’est peut-être parce que l’Académie française a été créée entre temps, et qu’il n’a jamais été interdit à un mouvement nationaliste d’inventer ou de réinventer une langue, comme le fit le sionisme avec l’hébreu moderne.

Souplesse idéologique

Benjamin Morel revient aussi sur les accointances entre les régionalistes et l’occupant pendant les années sombres. Le phénomène avait été montré pour la Bretagne par Georges Cadiou dans L’Hermine et la Croix gammée (Mango, 2001). Là aussi, on pourrait rétorquer que du Parti communiste français à l’extrême droite, peu de tendances politiques françaises ne se sont pas salies les mains à un moment ou à un autre pendant les années noires, mais il faut bien admettre que dans chacune de ces formations, on trouve quand même quelques héros de la Résistance. Au même moment, les principales figures du mouvement breton se sont largement vautrées dans l’occupation active. Il faut dire qu’Hitler avait fait miroiter la création d’un Etat breton… Pourtant, après un temps d’opprobre au sortir de la Seconde Guerre mondiale, les ethno-régionalismes vont réussir à se recycler et à se fondre au sein des gauches locales. Il n’y a que le mouvement alsacien qui aura vraiment du mal à se départir d’une image vraiment droitière, et le mieux qu’il ait réussi à faire en termes d’entrisme est un bout de chemin avec le Modem. Il y a une certaine ironie à voir Morvan Lebesque, auteur de quelques papiers dans Je suis partout pendant la guerre, devenir le chantre d’un régionalisme breton de gauche, puis reprenant à son compte le discours décolonialiste des années 60 pour l’appliquer à la Bretagne. L’Union démocratique bretonne (UDB), parti de gauche créé en 1964 et aujourd’hui allié d’EELV, est-lui-même issu d’une scission du Mouvement pour l’organisation de la Bretagne, qui avait intégré quelques notables gaullistes et quelques résistants, mais aussi un certain Yann Fouéré, condamné par contumace pour faits de collaboration, agent de la Gestapo et théoricien de l’Europe des cent drapeaux. En 2011, pour ses funérailles, toute la famille régionaliste, des éléments les plus droitiers aux plus gauchistes, était réunie autour de sa dépouille, un peu comme si on avait retrouvé Olivier Besancenot aux funérailles de Paul Touvier.

Benjamin Morel prend le risque de ravir le statut de tête de Turc officielle des régionalistes de France et de Haute-Navarre au vieillissant Jean-Pierre Chevènement

C’est l’une des choses mises en évidence par Benjamin Morel : l’étonnante capacité des mouvements régionalistes à s’adapter et à se greffer aux modes politiques du moment, du communisme dans les années 50 à l’écologisme à partir des années 80. Beau joueur, l’auteur salue même leur créativité et leur intelligence politique, devenues si rares par ailleurs. Evidemment, on pourrait dire là aussi qu’ils ne sont pas les seuls à s’adapter aux circonstances, et que l’Église catholique par exemple, du Syllabus de 1864 au Pape François, a su elle aussi faire preuve de sacrés revirements pour être encore un peu audible aujourd’hui. Chez les régionalistes, la chose s’apparente toutefois à un art. Aujourd’hui, ils parviennent à faire de l’entrisme au sein de formations politiques moribondes (PS, LR) ou de coquilles vides comme peut l’être LREM afin d’imposer leurs thèmes. Les formations traditionnelles accueillent ces personnalités régionalistes pour s’assurer quelques voix lors des scrutins régionaux ; ces régionalistes participent donc aux exécutifs et aux basses besognes de la gestion locale (lycées, transports, formation professionnelle). Ils perdent ainsi rapidement leur aura et se font déborder par les autonomistes, lesquels se font déborder à leur tour par les indépendantistes. C’est cette pente glissante qui inquiète Benjamin Morel. Pourtant, les thèmes régionalistes ne passionnent pas tant que ça les autochtones : même dans le naguère bouillant Pays basque espagnol, l’indépendance n’est que la septième priorité des locaux, derrière des préoccupations bien plus concrètes. C’est tout le paradoxe que met en avant Benjamin Morel : la montée progressive de forces et de thèmes qui, en réalité, intéressent peu les habitants des territoires concernés.

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Avec cet ouvrage, Benjamin Morel prend le risque de ravir le statut de tête de Turc officielle des régionalistes de France et de Haute-Navarre au vieillissant Jean-Pierre Chevènement. Même si certains arguments concernant les origines troubles du drapeau breton ou du drapeau basque commencent à être un peu réchauffés : François Asselineau en a fait des conférences de deux heures, pour un résultat politique réduit. Et il n’est pas du tout certain que ceux qui les arborent lors des festoù-noz ou des ferias soient tous des antisémites à la recherche du gène armoricain ou biscaïen.

L’État central paye peut-être aussi 30 années d’autodénigrement national et de repentance. Faut-il dès lors complètement s’étonner que les populations aillent chercher un peu ailleurs des romans nationaux?

On peut se demander si les exécutifs successifs n’ont pas fait preuve parfois de maladresse, par exemple en intégrant de force l’Alsace dans la vaste région Nord-Est, ce qui donne désormais un mouvement alsacien bien excité. Même la placide Franche-Comté se remet péniblement de son mariage forcé avec la Bourgogne. Toujours est-il qu’on peut effectivement avoir la plus grande sympathie du monde pour les Castells catalans, la filmographie de Sean Connery ou les bagadoù bretons, tout en se demandant à la lecture de cet essai très complet de 264 pages s’il est bien souhaitable de voir se disloquer les vieux États européens au moment où le continent semble entrer dans un nouvel âge sombre…

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Ma vie à l’Assemblée

Que se passe-t-il dans les couloirs du Palais-Bourbon et dans l’Hémicycle lorsque les caméras ne sont plus là ? Grandeurs et petitesses de nos députés…


Mascarade

Ça a commencé très fort. Pour ne pas avoir à voter la motion référendaire présentée par Marine Le Pen, qu’ils avaient pourtant présentée dans les mêmes termes, les Nupes quittent l’Hémicycle… Sectarisme, quand tu les tiens !

Dégueulasse

Une motion référendaire implique une procédure particulière : les députés qui la signent se doivent d’être tous physiquement présents dans l’Hémicycle au moment de son examen. Si un seul député manque à l’appel (au sens propre), la motion ne peut pas être examinée. Or, quelques secondes avant le début de la procédure, quelques députés RN reçoivent de curieux appels téléphoniques les informant qu’un de leurs proches a été hospitalisé et qu’il leur faut rentrer chez eux de toute urgence. Des appels malveillants, bien sûr. Et heureusement vite déjoués. Du jamais-vu au palais Bourbon. Révoltant.

Dégueulasse encore

Christian Estrosi, maire de Nice, interrogé sur cet incident sur une chaîne d’information le lendemain matin, sous-entend que c’est peut-être le RN lui-même qui a passé les appels malintentionnés… Abject !

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Non-inscrits

Et de six ? Après Adrien Quatennens, on nous annonce que le député Renaissance des Hauts-de-Seine Emmanuel Pellerin va rejoindre les non-inscrits. Il a en effet été accusé par Mediapart « d’avoir consommé et détenu des produits stupéfiants, notamment de la cocaïne, avant et après son élection à l’Assemblée en juin dernier ». Décidément, les non-inscrits commencent à sentir le soufre… On apprend finalement que le député cocaïnomane a bien été exclu de son parti, mais pas de son groupe, où il pourra continuer de siéger… En pleine affaire Palmade, ça fait un peu désordre !

Adrien Quatennens

Il fallait bien une première fois. Le député ex-LFI a profité de la réforme des retraites pour reprendre la parole dans l’Hémicycle. Ce qui a provoqué l’indignation de la majorité et, pour y répondre, les applaudissements de certains députés LFI, tandis que d’autres sortaient ostensiblement… On a le droit de ne pas aimer le député Quatennens et de trouver ses soutiens fort peu discrets. Mais il a été condamné par la justice et la séparation des pouvoirs oblige les parlementaires à respecter cette décision. Le juge n’ayant pas prononcé de peine d’inéligibilité à son encontre, ce n’est pas à nous de le faire. Ce soir-là, il ressemblait à une bête traquée. Je déteste les lynchages. Je l’ai dit.

Rigolade

Sur le coup, j’ai pris ça à la rigolade. J’ai appris que Robin Reda, ex-LR depuis passé chez les Marcheurs, également président du Conseil national du bruit, avait écrit à la présidente de l’Assemblée, pour « alerter sur notre santé auditive »« Une exposition prolongée à un niveau sonore d’environ 80 décibels, comme cela semble être régulièrement le cas dans l’Hémicycle, est équivalente à vouloir travailler au bord d’une autoroute pendant plusieurs heures », explique-t-il dans son courrier. Après l’installation d’un sonomètre, certains proposent également un éthylotest à l’entrée de l’Hémicycle…

Camp de gitans

Le président de l’Union des démocrates et indépendants (UDI), le sénateur Hervé Marseille, l’a dit. Notre Assemblée « a parfois des allures de camp de Gitans »… Voilà qui n’est pas très gentil pour les Gitans : difficile en effet de comparer les hurlements hystériques des députés LFI à la musique manouche…

La mère Michel

À la reprise des débats ce vendredi 17 février, Julien Dive, député LR, s’insurge contre les longues diatribes des députés LFI pour défendre leurs amendements : « […] Chaque amendement a été défendu individuellement et illustré par une anecdote sur la mère Michel ou sur le père Lustucru. » Il faut dire que l’extrême gauche s’est fait une spécialité de relater en long, en large et en travers les situations personnelles de Nadia, Marcel, Gilbert, Rachid, Norbert, etc., sans que l’on sache évidemment si ces personnages ont une existence réelle ou sont tout droit sortis de l’imagination des députés volubiles… Histoire de montrer qu’ils côtoient le petit peuple. Ils sont les seuls, bien sûr !

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Modestie

C’est la députée LFI (encore ! mais il est vrai qu’avec leurs presque 20 000 amendements, on a presque entendu qu’eux pendant deux semaines) Ersilia Soudais qui a osé : « Moi, je suis comme Louise Michel, ambitieuse pour l’humanité. » Ça ne coûte rien de le dire.

Abandon de poste

La réforme des retraites a été interrompue par la niche parlementaire des socialistes. La journée commence à 9 heures du matin et se termine à minuit pile. Et tant pis si un texte est en cours d’examen : à minuit, le carrosse des propositions de loi se transforme en citrouille. À l’ordre du jour, la nationalisation d’EDF. Comme les députés de la majorité se sont vite aperçus qu’ils allaient être mis en minorité, ils ont préféré… quitter l’Hémicycle ! Là encore, on n’avait jamais vu ça : la majorité qui déserte de peur d’être battue. Pas très sympa pour le ministre délégué chargé de l’Industrie, qui lui est obligé de rester. Le texte a été adopté à la quasi-unanimité, faute d’adversaires…

En vrac

Outre les invectives comme « monstres », « bourreaux » ou les comparaisons douteuses en parlant de « couloirs de la mort » pour qualifier les deux années supplémentaires de travail que le gouvernement voudrait imposer aux Français, la France insoumise s’est surpassée avec ses députés Thomas Portes et Aurélien Saintoul. Le premier s’est fièrement mis en scène en marchant sur la tête du ministre Dussopt, écharpe tricolore à l’épaule, quand le second traitait le même ministre d’« imposteur » et d’« assassin ». Durant le premier mandat d’Emmanuel Macron, on disait de l’Assemblée nationale qu’elle était une simple chambre d’enregistrement. Depuis 2022 et sa nouvelle configuration, elle ne sert toujours à rien. Parfois, j’ai honte d’être député…

Agnès Lassalle, tuée pour rien

Très ému par les pas de danse esquissés lors des obsèques d’Agnès Lassalle, cette enseignante d’espagnol poignardée à Saint-Jean-de-Luz par un élève psychotique, notre chroniqueur revient sur les dysfonctionnements qui ont rendu possible ce drame — mais sans illusions.


Le compagnon d’Agnès Lassalle, avec qui elle partageait une passion pour la danse, a mimé une danse de couple autour du cercueil de l’enseignante, comme s’il la tenait encore dans ses bras — bientôt rejoint par les amis qui avaient l’habitude de danser avec eux. J’avoue en avoir été bouleversé, et j’espère que mes amis sauront improviser pour mes funérailles quelque chose qui témoignera pareillement de leur affection.


Dès l’annonce du drame, j’ai été contacté par deux chaînes de télévision qui voulaient m’arracher une réaction en direct. J’ai refusé, expliquant que je ne savais rien des circonstances du drame, et souhaitant ne pas m’engager à l’aveugle dans des commentaires qui porteraient à faux.
Bien m’en a pris. Agnès Lassalle n’a pas été tuée par un islamiste, ni par un cancre désireux de se venger d’une sale note. Elle est morte par défaut d’information.

Agnès Lassalle ignorait que son élève était psychotique

Sous prétexte de sauvegarder le secret médical, les enseignants ne sont jamais — sauf hasard — tenus au courant des aléas médicaux, psychologiques ou événementiels qui peuvent perturber un élève. Jamais. Agnès Lassalle ne savait pas que son agresseur était soigné pour des troubles psychologiques graves — et peut-être, si elle l’avait su, ne l’aurait-elle pas laissé approcher, ou se serait-elle méfiée. Comme, dans un premier temps, cette prof de Français, qui, expliquant en classe le récit de la métamorphose de Daphné en laurier après le viol que veut lui faire subir Apollon (Métamorphoses d’Ovide), s’était entendu dire à la sortie d’un cours de sixième par un élève : « Moi aussi j’ai été violé ! » — ce qui s’avéra atrocement vrai, avec enquête en cours, arrestation de l’oncle, etc. Une autre, reprochant le lundi à un élève d’avoir été absent au devoir surveillé du samedi matin précédent, dut se faire expliquer par l’intéressé qu’il était, ce matin-là, aux obsèques de son père. Des informations que l’administration n’avait pas transmises, et qui, convenons-en, ont une certaine importance. Un élève qui ordinairement brillait dans toutes les matières s’est mis inexplicablement, en cours d’année, à ne plus rien faire. Après moult engueulades professorales et traits d’ironie non masquée, on apprit qu’il venait de perdre son père des suites d’une longue maladie qui marche en crabe, information dont nous ignorions tout — mais que l’administration possédait. Il eut assez de courage et de capacité de résilience pour dépasser l’épreuve — mais il l’aurait sans doute mieux surmontée avec l’aide de ses profs.

A lire aussi: Couteaux dans les écoles: non, ce n’est pas comme dans la «Guerre des boutons»

Moi-même je me suis vu reprocher de parler parfois tout en écrivant au tableau, dos aux élèves — ce que nous faisons tous pour doubler l’information —, alors que l’une de mes élèves était sourde profonde et lisait habituellement sur les lèvres, handicap dont j’ignorais tout. Et, il y a huit ans, dix jours après la rentrée, une élève m’aborda à la fin de l’heure : « Monsieur, je dois prendre la parole aux obsèques de mon père demain matin. Que pourrais-je dire ? »

Le genre d’information qui vous tombe dessus comme le couvercle d’un sous-marin.

L’administration pourrait éviter bien des quiproquos ou des drames

Les enseignants devraient être systématiquement mis au courant des déboires médicaux ou de vie courante de leurs élèves. Cela éviterait des quiproquos parfois ingérables. Ou des drames. J’aimerais vraiment être sûr que l’administration du collège Saint-Thomas-d’Aquin ignorait tout de l’état psychologique du petit tueur — qui ne sera jamais jugé, c’est évident, il n’est pas en état de comprendre même son geste. Les parents qui n’auraient pas signalé l’état de leur enfant sont eux-mêmes coupables : est-on sûr qu’ils n’ont rien dit ?

Par ailleurs, je voudrais signaler l’état déplorable de la médecine scolaire. Il y a moins d’un millier de médecins scolaires en France. Et très peu d’infirmières rattachées à un établissement. La surabondance des lycées parisiens dans ce domaine ne doit pas être l’arbre qui cache la forêt des déficits. Mais les ministres voient-ils au-delà du périphérique ?
Je serais assez partisan de nommer dans ces déserts scolaires médicaux tous les personnels de santé qui ont été radiés par un ministre arrogant pendant une épidémie dont les effets ont été largement surévalués, les traitements hasardeusement imposés, et les contraintes de sécurité particulièrement extravagantes. Ils seraient tout à fait à leur place, ils correspondraient à un besoin — et pas besoin de perdre des mois et des années à les former.

Dans tous les cas, si votre enfant connaît de vraies difficultés, signalez-les aux enseignants ô sans compter forcément sur l’administration pour transmettre l’information. Chacun cherche à se couvrir, dans ce métier. Pour que les enseignants et les élèves se côtoient en paix, il faut avertir en amont — de peur de périr en aval.

La fabrique du crétin: Vers l'apocalypse scolaire

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« SOS-Méditerranée » et le Pape sont sur un bateau

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Le Pape François a réagi au terrible naufrage de Crotone. Les ONG sont en quelque sorte des passeurs «bénévoles»


Après la noyade de 70 personnes au large de la Calabre, le Pape François a demandé dimanche l’arrestation des trafiquants d’êtres humains lors de l’Angélus.

Le Pape revenait sur le terrible naufrage d’un bateau surchargé de migrants, provenant du port turc d’Izmir. Sur 200 passagers au moins, venus d’Irak, d’Iran, de Syrie et d’Afghanistan, on déplore 70 morts dont 15 enfants. « Que ces voyages d’espoir ne se transforment plus jamais en voyages de la mort », a-t-il déclaré avant d’ajouter : «Que les trafiquants d’êtres humains soient arrêtés, qu’ils ne continuent pas à disposer de la vie de tant d’innocents ! » 

On sait le Pape François très sensible au sort des migrants. Ce n’est pas la première fois qu’il dénonce les passeurs, mais c’est la première fois qu’il les désigne comme les premiers responsables des noyades et qu’il demande leur arrestation. Ceci est d’autant plus remarquable qu’en Italie, le ministre des Transports, Matteo Salvini, est sur la sellette pour l’arrivée tardive des secours.

L’Europe n’a-t-elle pas aussi sa part de responsabilité ? 

C’est la position traditionnelle du Pape, celle qu’il rappelle habituellement. D’ordinaire, il fustige l’égoïsme des Européens et prône un accueil inconditionnel. Or, cette position est devenue intenable. L’Europe ne peut tout simplement pas accueillir toute la misère du monde, et elle en prend déjà sa large part.

A ne pas manquer, notre numéro en kiosque: Causeur: Rééducation nationale «Stop au grand endoctrinement!»

Hasard du calendrier: la justice des hommes semble rejoindre la justice divine, si j’ose dire. Saisie par un contribuable parisien, vendredi 3 mars, la Cour administrative d’appel a annulé une subvention de 100 000 euros accordée par la mairie de Paris à « SOS-Méditerranée » en 2019. Selon la Cour, l’activité de l’ONG n’est pas d’intérêt local (il n’y a donc aucune raison de la faire financer par le contribuable parisien), et surtout, cette subvention représentait une immixtion de la municipalité dans la politique étrangère, une prérogative du gouvernement. Toujours selon la Cour administrative d’appel, dans sa délibération lors de l’octroi de la subvention, la municipalité reprenait à son compte les critiques de l’ONG contre la politique migratoire européenne (laquelle nous accuse bien sûr, comme le Pape, d’être d’affreux égoïstes), d’une certaine façon.

Si cette décision est confirmée par le Conseil d’Etat, cela risque d’être très problématique pour toutes ces associations « no border » très dépendantes des subventions.

L’enfer est pavé de bonnes intentions

Cette décision montre que les ONG ne se contentent pas de secourir, mais qu’elles agissent comme des convoyeurs. En quelque sorte, elles sont des passeurs « bénévoles », donc les complices objectifs des passeurs dénoncés par le Pape – même si ce n’est pas la même chose, car elles elles ne le font pas pour de l’argent.

Inciter les gens à partir, à prendre des risques, leur garantir qu’ils seront secourus et leur faire croire qu’ils trouveront ici une vie meilleure alors que la plupart des sociétés européennes sont bien au-delà de leurs capacités d’accueil et d’intégration, c’est irresponsable.

Le Pape et le tribunal administratif nous rappellent ainsi opportunément que les bons sentiments peuvent avoir des conséquences dramatiques. 


Cette chronique a d’abord été diffusée sur Sud Radio

Retrouvez Elisabeth Lévy du lundi au jeudi dans la matinale, juste après le journal de 8 heures.

Les gros sabots de Jean-Luc Mélenchon

Alors que les syndicalistes reprochent au chef de la Nupes de récupérer politiquement le mouvement de protestation contre la réforme des retraites, et déplorent le spectacle «indigne» et «honteux» donné par les députés d’extrême gauche à l’Assemblée (Laurent Berger, CFDT), Mélenchon se tourne vers les lycéens et les étudiants. Avec Louis Boyard, il les invite à bloquer, «tout ce que vous pouvez».


S’adressant aux lycéens et aux étudiants, Jean-Luc Mélenchon sait que les gros et bruyants sabots qu’il va chausser, en déclamant sans vergogne les plus plats slogans de la rhétorique gauchiste, ne seront pas remarqués par ce public dont la jeunesse est la seule excuse à la candeur. Pour leurs chastes oreilles, son discours pétille peut-être comme un enivrant champagne, alors qu’il n’est qu’une piquette éventée depuis longtemps. Notre Trotski de la Canebière, imprécateur, avait déjà tenté de se faire remarquer, en s’adressant à Macron lors de la manifestation du 21 janvier: « Soyez maudit ! »

Tribun ou prophète?

Lycéen de province en mai 68, il est certainement passé à côté de l’effervescence sorbonnarde dont il essaie parfois de retrouver les accents. Malheureusement pour lui, ses efforts pour singer les orateurs de mai sont assez pathétiques. Mélange de rhétorique hégelienne (c’est la contradiction qui fait la vie… la dialectique), d’économie marxiste (vous travaillez 10 heures, vous êtes payé trois… la plus-value sur le travail), et d’appel au peuple dans toutes ses composantes (ouvriers, paysans, jeunes, retraités…), rien ne manquera au plat éternellement réchauffé.

Son jeune acolyte, le député LFI Louis Boyard, avait déjà bien chauffé la salle: « Une fois que vous êtes dans la rue, ne vous arrêtez pas là…Si vous bloquez tous les lycées et toutes les universités, vous allez gagner le 7 mars. C’est le début de votre victoire. La perspective d’avenir heureuse est à portée de main, à portée de blocage… » On note la vieille antienne de l’avenir heureux. Les fameux « lendemains qui chantent », c’est un truc qui marche toujours. Et comme ça ne veut rien dire, ça n’engage à rien…

A lire aussi: Face aux étudiants militants de gauche, nos facs complaisantes?

Jean-Luc Mélenchon bien sûr élargit la perspective: « Si nous gagnons, nous allons marquer un point qui fera écho dans le monde entier !
… Il ne s’agit pas seulement de la réforme, mais d’un monde qu’il s’agit de faire tomber. »
Notre tribun voit loin et large, c’est le monde qui l’intéresse. Le monde qu’il s’agit d’abattre (ce qu’en mai 68 on appelait « le vieux monde »). Et l’humanité toute entière à entraîner, dont Mélenchon assure qu’elle observe ce qui se passe en France en ce moment. Comment ne pas songer ici au grand rêve trotskyste de la révolution internationale ? On sent bien que, derrière le prétexte de la retraite, c’est toujours la perspective révolutionnaire qui intéresse le patron de la Nupes, qui motive son action, qui est son unique passion.

Derrière l’appel à une sorte de généralisation des « AG » de salariés et de citoyens, c’est bien la vieille utopie des « Conseils » qui bégaie encore

Nous avons droit bien sûr à ce qui constitue l’alpha et l’oméga d’un bon bolchevik, l’appel à la réunion d’Assemblées Générales de salariés, mais aussi de citoyens. Derrière le concept anodin de l’AG, on sent bien qu’il faudrait plutôt entendre ce que l’on appelait autrefois des Soviets, puis de façon moins connotée des Conseils (traduction française de soviet). Conseils, ou soviets, qui devaient constituer la cellule de base de la démocratie léniniste et qui furent très vite abandonnés, voire carrément exterminés comme celui des marins de Cronstadt en 1921 par l’armée rouge sur ordre de Trotsky. Il faut dire que ces infâmes contre-révolutionnaires osaient réclamer: « Tout le pouvoir aux soviets et non aux partis ».

Puis, l’obsession révolutionnaire ose enfin se verbaliser, dans le cours du discours, discrètement, mais avec une sorte de gourmandise:  « Nous sommes dans un état d’insurrection citoyenne pacifique, mais ça se rapproche plus de ça que d’une journée de grève générale ».  « Insurrection pacifique »… Un bon révolutionnaire doit savoir manier les oxymores ! Derrière l’appel à une sorte de généralisation des « AG » de salariés et de citoyens, c’est bien la vieille utopie des « Conseils » qui bégaie encore. Quant à ce qu’il en est des « Assemblées Générales », tous ceux qui les ont fréquentées un jour savent qu’elles sont le contraire même de la démocratie. Parole à qui parle le plus fort, démagogie de tribune, et surtout vote à main levée dont on sait que, dans ce genre de contexte, ce n’est qu’une honteuse mascarade.

Nos jeunes Insoumis croient sans doute que la « pensée Mélenchon », comme on le disait de « la pensée Mao Tsé Toung », peut résoudre tous les problèmes. Ils déchanteront avant que les lendemains aient chanté.

Macron: tous ses trimestres et toutes ses dents

Ceux qui en 2017 se réjouissaient d’avoir un jeune président de 40 ans à la tête de l’Etat en sont aujourd’hui pour leurs frais. Celui qui allait dépoussiérer cette vieille République percluse d’arthrose est un vieux radoteur, les yeux rivés sur le rétroviseur, un taxi-boy de la politique à papi.


Il est mince, il est beau le légionnaire, hélas il cause… Sa pénitence n’en finit plus, maintenant voilà qu’il exhume la Françafrique de sa boite à excuses. Putain six ans. Six longues années à arpenter le Maghreb et l’Afrique Noire pour plaider coupable au nom d’un pays criminel, donc raciste. Il n’est pas né, nous n’étions pas nés, ils n’étaient pas nés quand Foccart tisse la toile de ses réseaux africains. Accueilli par une brousse de drapeaux russes, chinois et de France Go Home notre impudent répond par un « je vous ai compris. Avec ce que nous vous avons fait subir votre haine est légitime ». Alors que les gamins qui lui font face sont animés par les dernières guerres où, de Sarko à Macron en passant par le petit gros, la France s’est ensablée avec l’uniforme de gendarme du monde… Attention, avec Macron, même en pleine séance d’auto-flagellation, l’arrogance peut à tout moment revenir au galop. Il n’a pu s’empêcher de donner des leçons de gouvernance à certains chefs d’Etat. Un peu comme à Beyrouth avec les brillants résultats que l’on sait.

A relire, Kevin Bossuet: Ras-le-bol de la droite bien-pensante!

Il boit pas, il fume pas, mais il ose… Ses roulements de mécaniques et son goût de la transgression ont bouleversé toutes les règles du monde feutré et policé de la diplomatie. A ses dépens. Les mauvaises manières d’un Bolsonaro étant hors concours, certains chefs d’État se relaient pour entarter Macron de tous les noms d’oiseaux, et pas par la bande mais par les canaux officiels. L’humiliation infligée le week-end dernier par le Maroc en est le dernier exemple. Le communiqué de Rabat est d’une crudité inédite en temps de paix. Si le président pratique le en même temps à l’interne, il joue un double jeu et la valse à 1000 temps à l’extérieur. Autant de mauvaises manières autour de l’échiquier ont eu raison de la patience et de l’élégance qui ont les faveurs de cet univers en cristal de Bohême. Tous ses je ne te lâche pas la poignée de mains, et je te tâte l’épaule comme l’ostéo de garde du dimanche, et je te prends pour un con mais souris aux photographes ont contribué à la perte de crédit dont jouissait la France sur le plan diplomatique. Y compris à Bruxelles, le dernier terrain où la voix de la France pesait encore auprès de ses alliés. Il n’a fait que consolider les liens “d’amitiés” et commerciaux initiés par Sarko avec les Émirats. Pour le pire…

A lire aussi, Philippe Bilger: Mal aimé, je suis le mal aimé…

… oui mais ça craint. Quand le président joue les cracheurs de feu en Afrique et au Maghreb je ne peux m’empêcher de voir des bombes humaines en retour de flamme. Quand il caresse l’échine d’un Emir je ne peux m’empêcher d’imaginer un réseau dormant, que d’un œil, tapi au fond d’un F3 en centre-ville. Quand il joue au con avec Poutine j’ai tendance à scruter le ciel avec inquiétude. Je suis sûrement parano, mais si dans ce monde devenu fou, le président pouvait faire un jeûne diplomatique ou une retraite monastique avant de parler je serais moins nerveux. A moins que…

…Voilà c’est fini. Mardi le peuple va présenter à Macron son projet de loi sur la réforme des retraites. Un projet qu’il peaufine depuis plus de cinq ans dans la rue… Le départ pour la retraite à 45 ans ! Le président coche toutes les cases, il a tous ses trimestres et toutes ses dents. Alors ciao gringo, have a nice trip.    

La diagonale des Suisses

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Samuel Labarthe dans les traces de Nicolas Bouvier au Théâtre de Poche-Montparnasse explore «L’Usage du monde»


Samuel Labarthe m’a réconcilié avec l’œuvre de Nicolas Bouvier (1929-1998). J’étais en froid avec cet écrivain-voyageur suisse aux allures de khâgneux mi-sérieux, mi-méditatif, en proie aux déferlements des éléments sournois et dont l’avancée cahoteuse fut longtemps rythmée par le bourdonnement de sa Fiat Topolino découvrable. À vrai dire, je maudissais Bouvier d’avoir, sans le vouloir ou le désirer, engendré une descendance d’auteurs bavards et sentencieux qui allait nous raconter leurs péripéties dans des contrées d’apparence inhospitalière avec force d’adjectifs miroitants et de noms mystérieux, se gargarisant d’un savoir récemment acquis. Et nous imposer le goût de l’ailleurs et de l’étrangeté, le miracle des peuples rencontrés avec la béatitude des fraîchement convertis, ça me rappelait trop les conférences de mon enfance, où le didactisme allié à la pédanterie de l’animateur me mettait dans une rage folle. Tout le monde a dû également supporter ces interminables soirées diapositives des années 1970/1980 où des professeurs agrégés et des cadres du nucléaire s’emballaient pour l’Iran et le Maroc, pour Thessalonique ou Carthage, dans le flou d’images mal cadrées et l’approximation d’ethnologues abonnés à Géo, j’en fais encore des cauchemars. Mes écrivains de cœur voyagent entre le Pont de Suresnes et Mouffetard, ils s’égarent rarement plus loin que le Bourbonnais.

La bougeotte et l’ennui en héritage

Tout ça, c’était avant que je n’entende au théâtre de Poche, Samuel Labarthe s’emparer de quelques extraits savamment choisis de L’Usage du monde, ce voyage entrepris en 1953 des Balkans vers l’Inde, qui devint un livre de référence pour tous les étudiants ayant la bougeotte et l’ennui en héritage. Nous fêtons cette année les 60 ans de la première édition à compte d’auteur publiée à la Librairie Droz à Genève qui fut ensuite reprise par René Julliard en 1964 et dont le succès ne se dément pas depuis.

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Pourquoi les mots de Bouvier, leur écho sec et vibrant, leur silence qui étire le temps, leur fausse indolence et cette sincérité âpre qui rappe la canopée ne m’avaient pas auparavant saisi ? J’étais sourd à ce ressac intérieur. Il a donc fallu que j’atteigne la cinquantaine, 48 ans exactement, pour que ce fils de bonne famille diplômé et curieux, 50 kilos et la barbe drue, me touche. Je dois ce miracle à la mise en scène sobre et onirique signée Catherine Schaub, dans cette salle intimiste et sans froideur, au bout d’une voie sans issue du XIVème arrondissement. Et puis au caractère presque enfantin de Samuel Labarthe qui arrive avec son pull à col rond et ses souliers vernis, son jeu rond et doux s’accorde avec les dessins de Thierry Vernet (1927-1993), le compagnon de route de Bouvier. Des illustrations sont projetées à l’arrière-scène, parfois une musique sonne sans tapage et la voix de l’acteur nous aide à traverser des paysages et des décors dont nos yeux habitués au fracas des actualités lointaines avaient oublié jusqu’à l’intensité modeste.

D.R.

Bouvier, un styliste à redécouvrir

Il faut tout le talent de Labarthe pour se soumettre au texte, s’en faire le serviteur volontaire, ne pas lui donner une intonation excessive ou un relief particulier, il le restitue dans sa pureté originelle, avec cependant une forme de gourmandise non feinte. Je ne me souvenais plus que Bouvier pouvait être si drôle, si ironique, tantôt désabusé, tantôt essoufflé, jamais dupe de ses errements et cependant toujours perméable aux autres, avec le souci permanent de décrire la réalité qui défile sans la contraindre ou l’enjoliver…

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L’élégance de Labarthe réside dans son œil rieur qui s’amuse des loufoqueries inhérentes au voyage et puis quand l’heure est à l’introspection, il se fait plus pensif face au destin qui divague, dans ces distorsions-là, légères et presque naturelles, l’acteur excelle. Il s’y love avec une vérité désarmante. J’exagère quand j’affirme que Bouvier me laissait de marbre, j’avais aimé son texte sur son compatriote genevois Charles-Albert Cingria intitulé le flâneur ensorcelé et surtout ses réflexions sur l’espace et l’écriture. Alors, quand le spectacle fut terminé, j’ai retrouvé sans peine mon vieux Quarto Gallimard acheté chez Gibert, et j’ai goûté au styliste qu’était Bouvier en méditant sur cette phrase : « Fainéanter dans un monde neuf est la plus absorbante des occupations ».

Du mardi au samedi 19H – Dimanche 17H30. Théâtre de Poche: infos ici.

Oeuvres

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Le fascisme anti-famille

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Geoffroy de Lagasnerie et Assa Traoré, Paris, 2019 © Edouard Richard / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP

Familles, je vous hais! Foyers clos, portes refermées, possessions jalouses du bonheur…


Il s’appelle Geoffroy de Lagasnerie. On le dit philosophe. Chez les philosophes, nous distinguerons au moins deux catégories. Il y a les philosophes pour le penser juste et ceux pour les dîners en ville. Ce sont rarement les mêmes. Dans le registre dîners en ville, on peut s’aventurer à inclure le petit déjeuner à la table d’une certaine radio dite de service public. Le susnommé était l’invité d’un de ces petits déjeuners l’autre matin. Très en appétit, il s’est attaché à dévorer à belles dents le concept de famille. Elle constituerait, la famille, la structure fasciste par excellence. Le lieu où l’individu, sans aucun doute naturellement bon – ce brave vieux Jean-Jacques Rousseau n’est jamais bien loin – se verrait irrémédiablement perverti, spolié de ses aspirations profondes et castré de ses moindres talents personnels.

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La famille serait donc une pure abjection. Il conviendrait de rechercher le plein épanouissement ailleurs, dans l’amitié, la connivence allégée de tout engagement formel, donc. Faire l’économie de l’engagement durable est en effet une préoccupation forte des générations nouvelles par ces temps de zapping généralisé. En réalité, rien de bien neuf. Nous avons affaire là au ressentiment terriblement conventionnel de tout adolescent plus ou moins attardé qui se rêve en poète maudit. Le « famille je vous hais » a eu ses hérauts fameux. Baudelaire, Gide, voire Hugo… Ceux-là ont l’excuse du génie. Leur œuvre plaide pour eux. Concernant le susnommé, nous ne nous avancerons pas. Il semble ignorer que le modèle même sur lequel l’État s’est constitué est la structure familiale, en raison, précisément, de sa stabilité et de sa permanence. C’est du moins ce que nous indique Hegel, philosophe, lui, d’une autre hauteur de vue que celle requise pour briller dans les dîners en ville où le ravissement est acquis d’avance à qui pense à la pioche.

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Notre invité du petit déjeuner semble également ignorer – mais l’ignore-t-il vraiment au fond ? – que son discours reprend quasiment mot pour mot les réquisitoires anti-famille de tous les totalitarismes de l’ère moderne. Les dictatures, quelles qu’elles soient, voient dans la cellule familiale un lieu de libre échange, de libre propos, le refuge où l’éducation de l’enfant échappe au système, au bourrage de crâne institutionnel, le lieu unique où se transmettent à bas bruit, de génération en génération, les références, les traditions, les usages culturels, là où plongent et se nourrissent les racines des gens. La famille est donc l’ennemi à abattre, qui risque à tout moment de venir parasiter l’emprise dogmatique. Tu es nazi, le parti est ta famille. Tu es communiste, le parti est ta famille. Tu es fasciste, le parti est ta famille. En conséquence ceux qui combattent la cellule familiale, qui visent à la détruire sont évidement considérés comme des héros, des bienfaiteurs de la cause des peuples. Pavel Morozov, le pionnier-héros 001 de l’Union soviétique sous Staline, a été exhaussé au rang d’icône nationale juste pour avoir dénoncé son propre père aux autorités pour son peu d’entrain à se soumettre aux diktats collectivistes. À l’époque, une Aleksandra Kollontai, proche de Lénine, seule femme commissaire du peuple, milite ardemment pour l’abolition pure et simple de la famille. Dommage qu’elle ne soit plus de ce monde pour se voir conviée aux petits déjeuners de la radio en question, elle y ferait merveille. 


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Le prince assassiné - Duc d'Enghien

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Moi, j’aime les «patrons»

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Javier Bardem dans le film "El buen patrón" réalisé par Fernando León (2021) © Paname distrib.

Bien avant que les mots ne soient changés jusque dans les contes de fées, pour créer un monde meilleur, sans relief, sans vagues et sans passé sous la menace des tenants tout puissants du wokisme, et avant d’attaquer la littérature, on avait déjà banni du langage courant le terme de « patron »…


Les patrons c’est méchant, les entrepreneurs, c’est gentil, les chefs d’entreprise ça dépend.

Les seuls qui prononcent aujourd’hui le mot patron avec délectation, ce sont les syndicalistes et les manifestants. L’évocation du mot est déjà une accusation. Le patron est autoritaire, intransigeant, directif, il est tout puissant, maltraite un peu ses salariés, que dis-je ses « employés » car le mot évoque mieux la dépendance de l’emploi assujetti, alors que « salarié » induit le salaire qui est quand même bien vu, surtout lorsque le pouvoir d’achat faiblit.  

Lorsque j’avais suggéré de lancer la fête des patrons, Ernest-Antoine Seillière, alors patron du CNPF, m’avait répondu, non sans humour: «Mais enfin, en France, lorsqu’on fait la fête à un patron, c’est pour le séquestrer!»

Quand on veut être critique, on parle donc d’employés, que l’on imagine pliant sous le joug de la dictature patronale, avec un soupçon d’esclavagisme. Derrière le patron il y a pire : le « patronat » ! Une classe sociale à elle seule, dominatrice et exploitante. D’ailleurs, en 1998, le CNPF (Centre National du Patronat Français) avait tenté de se refaire une réputation en changeant de nom (déjà…) et nous sommes peut-être mieux considérés depuis qu’il s’est transformé en MEDEF (Mouvement des Entreprises de France).

La disparition du patron est donc bien ancrée, même si certains salariés normaux continuent de dire « mon patron » (« mon chef d’entreprise », c’est un peu lourd) quand ils parlent de leur travail, pardon d’utiliser le mot travail (« activité professionnelle »). « Patron » a des relents d’années 50 avec Jean Gabin qui donne de la voix, devant lequel on ne bronche pas et qui vous casse une grève debout tout seul dans la cour de son usine, rien qu’en se montrant.

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L’appellation de patron a disparu en même temps que le principe d’autorité en général. Le patron, lui, n’a pas l’esprit de bande des start-uppeurs, il n’est pas « cool », il ne tutoie pas ses salariés; le DRH c’est lui et ça ne rigole pas toujours. On ne l’accusait pas encore de super profits mais il s’en « mettait déjà plein les poches ». Certes, on peut se réjouir de la disparition des tortionnaires du boulot comme les définissent ceux qui en font des films : « Merci Patron !» * mais l’origine est pourtant belle : du latin pater, le père, le défenseur qui veut dire aussi un protecteur. Sous le terme patron (qu’eux-mêmes se gardent bien d’employer) il y a pourtant beaucoup de ses qualités qui manquent aujourd’hui aux dirigeants de toutes sortes, y compris chez les politiques. Le patron, du moins dans l’image que l’on s’en faisait, assume, il joue de son autorité, il prend des risques, et il n’a jamais peur car il a les épaules larges, il inspire confiance à ses salariés… On en a un peu peur mais on le respecte. Oui, c’est vrai c’était peut-être un « mâle dominant », il avait des défauts bien sûr, mais il n’était en réalité ni plus dur ni moins juste qu’un chef d’entreprise maintenant. Et puis, il y avait la patronne : elle inspirait tout autant le respect et même la crainte – les maris ne disaient-ils pas « je vais demander à la patronne », pour bien montrer que l’autorité au foyer, quoiqu’on en dise, c’était elle aussi. Pas besoin de féminisme outragé, la patronne s’est imposée d’abord à la tête de PME ou des commerces, même si bien sûr il faut relativiser et continuer à se battre pour l’égalité, la promotion et la place des femmes partout dans le monde !

Les Anglo-saxons, eux, ont aussi ont leur « patron » qui n’a pas eu besoin de changer de nom, c’est le boss qui a toujours été le boss. D’ailleurs, on a bien sûr emprunté le vocable, «  mon boss » est à la mode, cela traduit mon patron, en plus sympa. Plus sympa déjà que par exemple mon « chef », qui a un côté mesquin: chef de rang, sous-chef, petit chef. En voilà un qui n’a pas gagné ses galons de vrai « dirigeant » (le terme techno qui ne fait vraiment pas de vagues).

Eh non! On ne rêve pas: il y a même aux États-Unis le boss day, jour où l’on déclare à son patron qu’on l’aime, et on le fête. Prudemment, on a timidement enchainé en France sur « J’aime ma boite », et lorsque j’avais suggéré de lancer la fête des patrons, Ernest-Antoine Seillière, alors patron du CNPF, m’avait répondu, non sans humour: « Mais enfin, en France, lorsqu’on fait la fête à un patron, c’est pour le séquestrer ! »

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La France sens dessus dessous !: Les caprices de Marianne

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Jusqu’où iront les Mollahs pour rester au pouvoir?

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Qom, Iran, 2022 © Sobhan Farajvan/PACIFIC P/SIPA

Lycéennes iraniennes empoisonnées: l’état profond iranien perd son sang-froid


Trois faits majeurs survenus depuis le début de l’année 2023 illustrent l’accélération de la radicalisation de la République islamique pour sa survie. Tout d’abord, les élèves d’une soixantaine d’écoles pour filles ont été victimes d’empoisonnement par gaz toxiques. En quelques semaines, deux adolescentes, Fatemeh Rezai et Sanaz Jamshidi, ont ainsi perdu la vie. 800 autres souffrent ou ont souffert de symptômes plus ou moins graves. Difficile d’imaginer que de telles opérations aient lieu sans au moins des complicités au sein du système politique. On peut légitimement considérer, comme le font d’ailleurs beaucoup d’Iraniens, que cette triste actualité est propre à nous rappeler le caractère terroriste du régime de Téhéran et son incapacité à quitter son logiciel – qui est celui du fondamentalisme islamiste misogyne. 

Des empoisonnements commandités par l’étranger, selon le régime

Radio Farda, antenne persane de Radio Liberty, cite une source à l’hôpital de la ville de Qom, la ville sainte des premiers empoisonnements. Selon la radio, la police secrète des gardiens de la révolution islamique (IRGC) est continuellement présente à l’hôpital. Les échantillons pour analyse prélevés sur les victimes ne sont pas adressés au laboratoire de l’hôpital, mais sont envoyés au propre laboratoire de l’IRGC ! Les médecins n’ont pas donc accès aux résultats des analyses. Les familles des victimes sont soumises aux pressions des autorités pour se taire. Pire, dans une opération de communication télévisée stalinienne, le père de la première victime, Fatemeh Rezai, a proclamé que sa fille souffrait d’une maladie chronique ayant entraîné son décès.

Après une période de déni de plusieurs semaines, face à la colère et à l’inquiétude des parents, les autorités vont enfin diligenter une enquête.

Les quotidiens conservateurs tels que Hamshahri pointent du doigt l’opposition iranienne à l’étranger. Cependant, plus qu’un indice concernant les responsables de ces crimes, cette accusation invraisemblable traduit la crainte du régime quant à la popularité de Reza Pahlavi, fils du dernier Shah d’Iran. Et selon d’autres analystes, ces attaques ciblées afin de terroriser les jeunes Iraniennes sont bien orchestrées par les branches ultraconservatrices proches du guide suprême, l’Ayatollah Khamenei, et sont une sorte de revanche de l’institution envers le mouvement Femme Vie Liberté, dont les adolescentes étaient la figure de proue.

Téhéran sera rapidement une puissance nucléaire, Pékin inquiet

Ensuite, sur le volet de l’Accord de Vienne sur le nucléaire iranien, et la menace d’accès à l’arme nucléaire, la République islamique a également franchi un seuil alarmant. Nous apprenons par un communiqué officiel de l’AIEA que sur certaines installations on a constaté un taux d’enrichissement de 84%, s’approchant dangereusement du niveau nécessaire pour produire une arme (90%). Les Iraniens ont expliqué que dans le cadre d’un enrichissement normal, une quantité infime des particules avait été enrichie à un niveau plus élevé que désiré, et qu’il ne fallait donc pas douter de leur bonne foi. Mais il n’est pas sûr qu’à Washington et à Jérusalem on partage ce point de vue. Le Département d’État américain, via son porte-parole Ned Price, a annoncé encore lundi dernier que l’Accord était bien au point mort. Le rôle de plus en plus important de l’Iran dans l’effort de guerre russe et, éventuellement, ce que la Russie pourrait offrir en retour, mettent l’Iran de plus en plus en travers du chemin de l’OTAN. 

A lire aussi, Mahmoud Moradkhani: Iran, une révolution lente mais salvatrice

Cette accélération d’événements ressemble de plus en plus à une fuite en avant de la République islamique face aux pressions. Car les mollahs manquent cruellement d’options. La visite en Chine du président Raïssi a été un échec d’autant plus cuisant que les attentes iraniennes étaient énormes. Il est donc clair que la Chine ne se risquera pas à courroucer l’Occident pour soutenir l’économie iranienne. Les annonces d’accords pour des centaines de milliards de dollars d’investissements chinois en Iran ne se matérialiseront jamais. Il s’agit d’une déception voire d’une humiliation pour les Mollahs qui comptaient jouer le joker chinois face à l’Occident. Quant aux avions de chasse et les missiles sol-air que les Russes pourraient fournir pour payer les drones et autres armements iraniens, il est en réalité difficile d’envisager comment les forces russes pourraient s’en passer dans les mois voire les années à venir…  

La popularité de Reza Pahlavi inquiète

Sur le volet politique, pour la première fois depuis des décennies, la République islamique doit faire face à un front d’opposition à l’extérieur sous l’égide et grâce à la popularité de Reza Pahlavi. Une coalition couvrant plusieurs courants politiques a été officiellement lancée à Washington, lors d’un colloque à l’université de Georgetown, le 10 février. Autre mauvaise nouvelle pour le régime: Reza Pahlavi et cette nouvelle coalition ont ensuite été invités à la Conférence de Sécurité de Munich, le 18 février, en lieu et place des représentants officiels de la République islamique. Reza Pahlavi a participé à un débat en présence de l’influent sénateur Démocrate Robert Menendez, qui est à la tête de la Commission des affaires étrangères du Sénat américain, et de l’eurodéputée allemande Hannah Neuer. Certains parlent déjà de lui comme d’une sorte de Juan Carlos de la transition en Iran. La chaîne du magnat Robert Murdoch, FOX News, bras armé médiatique de l’agenda politique des Républicains, l’a désigné comme « The Crown Prince His Royal Highness », à l’occasion d’un entretien accordé dimanche 26 février.

L’agenda politique en Europe de Reza Pahlavi s’accélère: il a été successivement reçu par des parlementaires français, britanniques et par les Conservateurs Européens au Parlement Européen à Bruxelles, le 1er mars. Et même si la commission européenne n’a pas officiellement inscrit le 20 février dernier le corps des gardiens de la Révolution comme organisation terroriste, elle a cependant étendu ses sanctions contre Téhéran. Quelles que soient les chances effectives de Reza Pahlavi d’accéder ou non un jour au pouvoir, sa popularité grandissante est un signe de plus de la crise du régime des Mollahs.

Sur le plan militaire, malgré la crise politique que traverse Israël, une opération militaire est toujours à l’ordre du jour et, selon la chaîne israélienne Channel 12, Benjamin Netanyahou a organisé plusieurs réunions afin de préparer des attaques avant que l’Iran accède à l’arme nucléaire. 

Ainsi la République islamique, contestée par sa population, touchée par une crise économique sans précédent et isolée sur le plan international, montre des signes de panique. Et si les repentants officiels de l’État continuent leur stratégie jusqu’au-boutiste, l’affaire de l’empoissonnement des lycéennes laisse croire que dans l’État profond, certains commencent à perdre leur sang-froid.     

Benjamin Morel: véritables séparatismes régionaux ou… paranoïa jacobine?

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Benjamin Morel publie "La France en miettes - Régionalismes, l'autre séparatisme", Editions du Cerf.

L’essayiste, maître de conférences en droit public, publie La France en miettes. Il y décrit un ethno-régionalisme qu’il perçoit comme un séparatisme qui grandit dans le silence médiatique…


Maître de conférences en droit public à l’université Paris 2-Panthéon Assas, Benjamin Morel publie aux éditions du Cerf La France en miettes, ouvrage sous-titré « Régionalismes, l’autre séparatisme ». En revenant sur l’histoire tumultueuse des régionalismes en France et leurs plus récentes provocations, le jeune juriste montre leur grande agilité et leur capacité à s’infiltrer dans des partis politiques moribonds. À terme, le risque d’une évolution à l’espagnole n’est pas nul.

Violences en Corse le lendemain de la mort d’Yvan Colonna en mars 2022… Edile giflé à Saint-Jean-de-Luz pour s’être opposé à l’arrachage du drapeau français… Autonomie promise aux Corses en pleine présidentielle par Gérald Darmanin… réclamée aussitôt par le Conseil régional de Bretagne: depuis quelques mois, un réveil des régionalismes semble effectivement s’opérer aux quatre coins de l’hexagone et en outre-mer. C’est en tout cas ce portrait de notre pays que brosse Benjamin Morel dans son ouvrage.

À lire aussi: Martinique: le drapeau de la discorde

Alors que près de la moitié des mouvements régionalistes du monde se situent dans la vieille Europe, et que nous suivons d’un œil les décompositions en cours de la Belgique, de l’Espagne et du Royaume Uni voisins, la France s’estimerait, elle, à l’abri, sûre de l’efficacité de son modèle stato-national. Vus de Paris, les activistes régionaux seraient les derniers vestiges d’un folklore local inoffensif et rafraîchissant, porteurs d’une certaine ouverture au monde. Une obsession traverse pourtant ces mouvements : l’accès à l’autonomie et la possibilité de développer des droits différenciés en fonction des régions, contrariant quelque peu le logiciel français égalitaire et universaliste hérité de 1789.

Origines troubles

L’auteur revient sur les origines troubles de ces mouvements ethniques nés au XIXème siècle et venus d’une droite assez marquée. Ils reposèrent dans un premier temps sur « des rêveries de poètes et de notables » nostalgiques. Avec l’industrialisation et l’homogénéisation des modes de vie, le discours régionaliste a répondu à un besoin de différenciation et à une crainte de perte d’identité. Rapidement, un racisme pseudo-scientifique est aussi venu se greffer, avec la mise en avant d’un « gène basque » ou des « origines aryennes » du peuple catalan distinctes des « gènes africains et sémitiques » de leurs cousins Castillans… On pourrait rétorquer qu’au XIXème siècle, peu de tendances politiques furent totalement insensibles à ce racisme biologique. Un certain Georges Vacher de Lapouge, théoricien de l’eugénisme et du racisme, a par ailleurs été cofondateur du Parti ouvrier français de Jules Guesde puis membre de la SFIO, ce qui ne suffit évidemment pas à disqualifier toute l’histoire de la gauche française. Toutefois, si le discours ethno-régionaliste a à première vue gommé sa dimension biologiste bien gênante, celle-ci refait quand même surface de temps à autre. En juillet 2021, le Télégramme titrait ainsi en Une : « Bretagne : des gènes bien à nous », dans un article qui montrait, finalement, qu’il y a assez peu de variations génétiques entre les régions françaises.

D.R.

Des langues de synthèse à la place des parlers locaux 

En réalité, les révélations faites par Benjamin Morel sur les origines et les paradoxes des ethno-régionalismes ne sont pas une totale nouveauté.
Françoise Morvan, dans Le Monde comme si (Actes Sud, 2002), montra comment le mouvement breton avait inventé une langue de synthèse, et quelles difficultés les Bretons avaient rencontrées pour faire publier une édition bilingue des poèmes de François-Marie Luzel dans son orthographe originelle, éloignée du breton officiel.
En Corse, une logique similaire a permis l’émergence d’un « espéranto corse », à peu près compréhensible par tous les locuteurs d’un point à l’autre de l’île, mais fruit d’un travail de synthèse lui aussi.

À lire ensuite, Sylvain Quennehen: Emmanuel Macron n’a pas mis fin au clivage gauche-droite!

Ces champions du droit à la différence cherchaient donc à homogénéiser coûte que coûte des territoires dans lesquels se parlait une langue différente d’une paroisse à l’autre et à effacer les « parlers authentiques ». En cela, ils agressent autant les « petits pays » locaux que la grande nation française. Nos amis nationalistes, corses ou bretons, pourraient rétorquer que l’uniformisation d’une langue est une affaire éminemment politique, que si le lecteur français moyen lit aujourd’hui facilement Racine mais difficilement Rabelais, c’est peut-être parce que l’Académie française a été créée entre temps, et qu’il n’a jamais été interdit à un mouvement nationaliste d’inventer ou de réinventer une langue, comme le fit le sionisme avec l’hébreu moderne.

Souplesse idéologique

Benjamin Morel revient aussi sur les accointances entre les régionalistes et l’occupant pendant les années sombres. Le phénomène avait été montré pour la Bretagne par Georges Cadiou dans L’Hermine et la Croix gammée (Mango, 2001). Là aussi, on pourrait rétorquer que du Parti communiste français à l’extrême droite, peu de tendances politiques françaises ne se sont pas salies les mains à un moment ou à un autre pendant les années noires, mais il faut bien admettre que dans chacune de ces formations, on trouve quand même quelques héros de la Résistance. Au même moment, les principales figures du mouvement breton se sont largement vautrées dans l’occupation active. Il faut dire qu’Hitler avait fait miroiter la création d’un Etat breton… Pourtant, après un temps d’opprobre au sortir de la Seconde Guerre mondiale, les ethno-régionalismes vont réussir à se recycler et à se fondre au sein des gauches locales. Il n’y a que le mouvement alsacien qui aura vraiment du mal à se départir d’une image vraiment droitière, et le mieux qu’il ait réussi à faire en termes d’entrisme est un bout de chemin avec le Modem. Il y a une certaine ironie à voir Morvan Lebesque, auteur de quelques papiers dans Je suis partout pendant la guerre, devenir le chantre d’un régionalisme breton de gauche, puis reprenant à son compte le discours décolonialiste des années 60 pour l’appliquer à la Bretagne. L’Union démocratique bretonne (UDB), parti de gauche créé en 1964 et aujourd’hui allié d’EELV, est-lui-même issu d’une scission du Mouvement pour l’organisation de la Bretagne, qui avait intégré quelques notables gaullistes et quelques résistants, mais aussi un certain Yann Fouéré, condamné par contumace pour faits de collaboration, agent de la Gestapo et théoricien de l’Europe des cent drapeaux. En 2011, pour ses funérailles, toute la famille régionaliste, des éléments les plus droitiers aux plus gauchistes, était réunie autour de sa dépouille, un peu comme si on avait retrouvé Olivier Besancenot aux funérailles de Paul Touvier.

Benjamin Morel prend le risque de ravir le statut de tête de Turc officielle des régionalistes de France et de Haute-Navarre au vieillissant Jean-Pierre Chevènement

C’est l’une des choses mises en évidence par Benjamin Morel : l’étonnante capacité des mouvements régionalistes à s’adapter et à se greffer aux modes politiques du moment, du communisme dans les années 50 à l’écologisme à partir des années 80. Beau joueur, l’auteur salue même leur créativité et leur intelligence politique, devenues si rares par ailleurs. Evidemment, on pourrait dire là aussi qu’ils ne sont pas les seuls à s’adapter aux circonstances, et que l’Église catholique par exemple, du Syllabus de 1864 au Pape François, a su elle aussi faire preuve de sacrés revirements pour être encore un peu audible aujourd’hui. Chez les régionalistes, la chose s’apparente toutefois à un art. Aujourd’hui, ils parviennent à faire de l’entrisme au sein de formations politiques moribondes (PS, LR) ou de coquilles vides comme peut l’être LREM afin d’imposer leurs thèmes. Les formations traditionnelles accueillent ces personnalités régionalistes pour s’assurer quelques voix lors des scrutins régionaux ; ces régionalistes participent donc aux exécutifs et aux basses besognes de la gestion locale (lycées, transports, formation professionnelle). Ils perdent ainsi rapidement leur aura et se font déborder par les autonomistes, lesquels se font déborder à leur tour par les indépendantistes. C’est cette pente glissante qui inquiète Benjamin Morel. Pourtant, les thèmes régionalistes ne passionnent pas tant que ça les autochtones : même dans le naguère bouillant Pays basque espagnol, l’indépendance n’est que la septième priorité des locaux, derrière des préoccupations bien plus concrètes. C’est tout le paradoxe que met en avant Benjamin Morel : la montée progressive de forces et de thèmes qui, en réalité, intéressent peu les habitants des territoires concernés.

A lire aussi, du même auteur: Giuliano Da Empoli n’écrirait plus “Le mage du Kremlin”, aujourd’hui

Avec cet ouvrage, Benjamin Morel prend le risque de ravir le statut de tête de Turc officielle des régionalistes de France et de Haute-Navarre au vieillissant Jean-Pierre Chevènement. Même si certains arguments concernant les origines troubles du drapeau breton ou du drapeau basque commencent à être un peu réchauffés : François Asselineau en a fait des conférences de deux heures, pour un résultat politique réduit. Et il n’est pas du tout certain que ceux qui les arborent lors des festoù-noz ou des ferias soient tous des antisémites à la recherche du gène armoricain ou biscaïen.

L’État central paye peut-être aussi 30 années d’autodénigrement national et de repentance. Faut-il dès lors complètement s’étonner que les populations aillent chercher un peu ailleurs des romans nationaux?

On peut se demander si les exécutifs successifs n’ont pas fait preuve parfois de maladresse, par exemple en intégrant de force l’Alsace dans la vaste région Nord-Est, ce qui donne désormais un mouvement alsacien bien excité. Même la placide Franche-Comté se remet péniblement de son mariage forcé avec la Bourgogne. Toujours est-il qu’on peut effectivement avoir la plus grande sympathie du monde pour les Castells catalans, la filmographie de Sean Connery ou les bagadoù bretons, tout en se demandant à la lecture de cet essai très complet de 264 pages s’il est bien souhaitable de voir se disloquer les vieux États européens au moment où le continent semble entrer dans un nouvel âge sombre…

La France en miettes - Régionalismes, l'autre séparatisme

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Ma vie à l’Assemblée

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La députée LFI Erisilia Soudais © Wikimedia

Que se passe-t-il dans les couloirs du Palais-Bourbon et dans l’Hémicycle lorsque les caméras ne sont plus là ? Grandeurs et petitesses de nos députés…


Mascarade

Ça a commencé très fort. Pour ne pas avoir à voter la motion référendaire présentée par Marine Le Pen, qu’ils avaient pourtant présentée dans les mêmes termes, les Nupes quittent l’Hémicycle… Sectarisme, quand tu les tiens !

Dégueulasse

Une motion référendaire implique une procédure particulière : les députés qui la signent se doivent d’être tous physiquement présents dans l’Hémicycle au moment de son examen. Si un seul député manque à l’appel (au sens propre), la motion ne peut pas être examinée. Or, quelques secondes avant le début de la procédure, quelques députés RN reçoivent de curieux appels téléphoniques les informant qu’un de leurs proches a été hospitalisé et qu’il leur faut rentrer chez eux de toute urgence. Des appels malveillants, bien sûr. Et heureusement vite déjoués. Du jamais-vu au palais Bourbon. Révoltant.

Dégueulasse encore

Christian Estrosi, maire de Nice, interrogé sur cet incident sur une chaîne d’information le lendemain matin, sous-entend que c’est peut-être le RN lui-même qui a passé les appels malintentionnés… Abject !

A lire aussi : Causeur: Rééducation nationale «Stop au grand endoctrinement!»

Non-inscrits

Et de six ? Après Adrien Quatennens, on nous annonce que le député Renaissance des Hauts-de-Seine Emmanuel Pellerin va rejoindre les non-inscrits. Il a en effet été accusé par Mediapart « d’avoir consommé et détenu des produits stupéfiants, notamment de la cocaïne, avant et après son élection à l’Assemblée en juin dernier ». Décidément, les non-inscrits commencent à sentir le soufre… On apprend finalement que le député cocaïnomane a bien été exclu de son parti, mais pas de son groupe, où il pourra continuer de siéger… En pleine affaire Palmade, ça fait un peu désordre !

Adrien Quatennens

Il fallait bien une première fois. Le député ex-LFI a profité de la réforme des retraites pour reprendre la parole dans l’Hémicycle. Ce qui a provoqué l’indignation de la majorité et, pour y répondre, les applaudissements de certains députés LFI, tandis que d’autres sortaient ostensiblement… On a le droit de ne pas aimer le député Quatennens et de trouver ses soutiens fort peu discrets. Mais il a été condamné par la justice et la séparation des pouvoirs oblige les parlementaires à respecter cette décision. Le juge n’ayant pas prononcé de peine d’inéligibilité à son encontre, ce n’est pas à nous de le faire. Ce soir-là, il ressemblait à une bête traquée. Je déteste les lynchages. Je l’ai dit.

Rigolade

Sur le coup, j’ai pris ça à la rigolade. J’ai appris que Robin Reda, ex-LR depuis passé chez les Marcheurs, également président du Conseil national du bruit, avait écrit à la présidente de l’Assemblée, pour « alerter sur notre santé auditive »« Une exposition prolongée à un niveau sonore d’environ 80 décibels, comme cela semble être régulièrement le cas dans l’Hémicycle, est équivalente à vouloir travailler au bord d’une autoroute pendant plusieurs heures », explique-t-il dans son courrier. Après l’installation d’un sonomètre, certains proposent également un éthylotest à l’entrée de l’Hémicycle…

Camp de gitans

Le président de l’Union des démocrates et indépendants (UDI), le sénateur Hervé Marseille, l’a dit. Notre Assemblée « a parfois des allures de camp de Gitans »… Voilà qui n’est pas très gentil pour les Gitans : difficile en effet de comparer les hurlements hystériques des députés LFI à la musique manouche…

La mère Michel

À la reprise des débats ce vendredi 17 février, Julien Dive, député LR, s’insurge contre les longues diatribes des députés LFI pour défendre leurs amendements : « […] Chaque amendement a été défendu individuellement et illustré par une anecdote sur la mère Michel ou sur le père Lustucru. » Il faut dire que l’extrême gauche s’est fait une spécialité de relater en long, en large et en travers les situations personnelles de Nadia, Marcel, Gilbert, Rachid, Norbert, etc., sans que l’on sache évidemment si ces personnages ont une existence réelle ou sont tout droit sortis de l’imagination des députés volubiles… Histoire de montrer qu’ils côtoient le petit peuple. Ils sont les seuls, bien sûr !

A lire aussi: C’est l’élégance à la française qu’on assassine à l’Assemblée et c’est l’ironie qu’on muselle

Modestie

C’est la députée LFI (encore ! mais il est vrai qu’avec leurs presque 20 000 amendements, on a presque entendu qu’eux pendant deux semaines) Ersilia Soudais qui a osé : « Moi, je suis comme Louise Michel, ambitieuse pour l’humanité. » Ça ne coûte rien de le dire.

Abandon de poste

La réforme des retraites a été interrompue par la niche parlementaire des socialistes. La journée commence à 9 heures du matin et se termine à minuit pile. Et tant pis si un texte est en cours d’examen : à minuit, le carrosse des propositions de loi se transforme en citrouille. À l’ordre du jour, la nationalisation d’EDF. Comme les députés de la majorité se sont vite aperçus qu’ils allaient être mis en minorité, ils ont préféré… quitter l’Hémicycle ! Là encore, on n’avait jamais vu ça : la majorité qui déserte de peur d’être battue. Pas très sympa pour le ministre délégué chargé de l’Industrie, qui lui est obligé de rester. Le texte a été adopté à la quasi-unanimité, faute d’adversaires…

En vrac

Outre les invectives comme « monstres », « bourreaux » ou les comparaisons douteuses en parlant de « couloirs de la mort » pour qualifier les deux années supplémentaires de travail que le gouvernement voudrait imposer aux Français, la France insoumise s’est surpassée avec ses députés Thomas Portes et Aurélien Saintoul. Le premier s’est fièrement mis en scène en marchant sur la tête du ministre Dussopt, écharpe tricolore à l’épaule, quand le second traitait le même ministre d’« imposteur » et d’« assassin ». Durant le premier mandat d’Emmanuel Macron, on disait de l’Assemblée nationale qu’elle était une simple chambre d’enregistrement. Depuis 2022 et sa nouvelle configuration, elle ne sert toujours à rien. Parfois, j’ai honte d’être député…

Agnès Lassalle, tuée pour rien

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Très ému par les pas de danse esquissés lors des obsèques d’Agnès Lassalle, cette enseignante d’espagnol poignardée à Saint-Jean-de-Luz par un élève psychotique, notre chroniqueur revient sur les dysfonctionnements qui ont rendu possible ce drame — mais sans illusions.


Le compagnon d’Agnès Lassalle, avec qui elle partageait une passion pour la danse, a mimé une danse de couple autour du cercueil de l’enseignante, comme s’il la tenait encore dans ses bras — bientôt rejoint par les amis qui avaient l’habitude de danser avec eux. J’avoue en avoir été bouleversé, et j’espère que mes amis sauront improviser pour mes funérailles quelque chose qui témoignera pareillement de leur affection.


Dès l’annonce du drame, j’ai été contacté par deux chaînes de télévision qui voulaient m’arracher une réaction en direct. J’ai refusé, expliquant que je ne savais rien des circonstances du drame, et souhaitant ne pas m’engager à l’aveugle dans des commentaires qui porteraient à faux.
Bien m’en a pris. Agnès Lassalle n’a pas été tuée par un islamiste, ni par un cancre désireux de se venger d’une sale note. Elle est morte par défaut d’information.

Agnès Lassalle ignorait que son élève était psychotique

Sous prétexte de sauvegarder le secret médical, les enseignants ne sont jamais — sauf hasard — tenus au courant des aléas médicaux, psychologiques ou événementiels qui peuvent perturber un élève. Jamais. Agnès Lassalle ne savait pas que son agresseur était soigné pour des troubles psychologiques graves — et peut-être, si elle l’avait su, ne l’aurait-elle pas laissé approcher, ou se serait-elle méfiée. Comme, dans un premier temps, cette prof de Français, qui, expliquant en classe le récit de la métamorphose de Daphné en laurier après le viol que veut lui faire subir Apollon (Métamorphoses d’Ovide), s’était entendu dire à la sortie d’un cours de sixième par un élève : « Moi aussi j’ai été violé ! » — ce qui s’avéra atrocement vrai, avec enquête en cours, arrestation de l’oncle, etc. Une autre, reprochant le lundi à un élève d’avoir été absent au devoir surveillé du samedi matin précédent, dut se faire expliquer par l’intéressé qu’il était, ce matin-là, aux obsèques de son père. Des informations que l’administration n’avait pas transmises, et qui, convenons-en, ont une certaine importance. Un élève qui ordinairement brillait dans toutes les matières s’est mis inexplicablement, en cours d’année, à ne plus rien faire. Après moult engueulades professorales et traits d’ironie non masquée, on apprit qu’il venait de perdre son père des suites d’une longue maladie qui marche en crabe, information dont nous ignorions tout — mais que l’administration possédait. Il eut assez de courage et de capacité de résilience pour dépasser l’épreuve — mais il l’aurait sans doute mieux surmontée avec l’aide de ses profs.

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Moi-même je me suis vu reprocher de parler parfois tout en écrivant au tableau, dos aux élèves — ce que nous faisons tous pour doubler l’information —, alors que l’une de mes élèves était sourde profonde et lisait habituellement sur les lèvres, handicap dont j’ignorais tout. Et, il y a huit ans, dix jours après la rentrée, une élève m’aborda à la fin de l’heure : « Monsieur, je dois prendre la parole aux obsèques de mon père demain matin. Que pourrais-je dire ? »

Le genre d’information qui vous tombe dessus comme le couvercle d’un sous-marin.

L’administration pourrait éviter bien des quiproquos ou des drames

Les enseignants devraient être systématiquement mis au courant des déboires médicaux ou de vie courante de leurs élèves. Cela éviterait des quiproquos parfois ingérables. Ou des drames. J’aimerais vraiment être sûr que l’administration du collège Saint-Thomas-d’Aquin ignorait tout de l’état psychologique du petit tueur — qui ne sera jamais jugé, c’est évident, il n’est pas en état de comprendre même son geste. Les parents qui n’auraient pas signalé l’état de leur enfant sont eux-mêmes coupables : est-on sûr qu’ils n’ont rien dit ?

Par ailleurs, je voudrais signaler l’état déplorable de la médecine scolaire. Il y a moins d’un millier de médecins scolaires en France. Et très peu d’infirmières rattachées à un établissement. La surabondance des lycées parisiens dans ce domaine ne doit pas être l’arbre qui cache la forêt des déficits. Mais les ministres voient-ils au-delà du périphérique ?
Je serais assez partisan de nommer dans ces déserts scolaires médicaux tous les personnels de santé qui ont été radiés par un ministre arrogant pendant une épidémie dont les effets ont été largement surévalués, les traitements hasardeusement imposés, et les contraintes de sécurité particulièrement extravagantes. Ils seraient tout à fait à leur place, ils correspondraient à un besoin — et pas besoin de perdre des mois et des années à les former.

Dans tous les cas, si votre enfant connaît de vraies difficultés, signalez-les aux enseignants ô sans compter forcément sur l’administration pour transmettre l’information. Chacun cherche à se couvrir, dans ce métier. Pour que les enseignants et les élèves se côtoient en paix, il faut avertir en amont — de peur de périr en aval.

La fabrique du crétin: Vers l'apocalypse scolaire

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« SOS-Méditerranée » et le Pape sont sur un bateau

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Le Vatican, 5 mars 2023 © Gregorio Borgia/AP/SIPA

Le Pape François a réagi au terrible naufrage de Crotone. Les ONG sont en quelque sorte des passeurs «bénévoles»


Après la noyade de 70 personnes au large de la Calabre, le Pape François a demandé dimanche l’arrestation des trafiquants d’êtres humains lors de l’Angélus.

Le Pape revenait sur le terrible naufrage d’un bateau surchargé de migrants, provenant du port turc d’Izmir. Sur 200 passagers au moins, venus d’Irak, d’Iran, de Syrie et d’Afghanistan, on déplore 70 morts dont 15 enfants. « Que ces voyages d’espoir ne se transforment plus jamais en voyages de la mort », a-t-il déclaré avant d’ajouter : «Que les trafiquants d’êtres humains soient arrêtés, qu’ils ne continuent pas à disposer de la vie de tant d’innocents ! » 

On sait le Pape François très sensible au sort des migrants. Ce n’est pas la première fois qu’il dénonce les passeurs, mais c’est la première fois qu’il les désigne comme les premiers responsables des noyades et qu’il demande leur arrestation. Ceci est d’autant plus remarquable qu’en Italie, le ministre des Transports, Matteo Salvini, est sur la sellette pour l’arrivée tardive des secours.

L’Europe n’a-t-elle pas aussi sa part de responsabilité ? 

C’est la position traditionnelle du Pape, celle qu’il rappelle habituellement. D’ordinaire, il fustige l’égoïsme des Européens et prône un accueil inconditionnel. Or, cette position est devenue intenable. L’Europe ne peut tout simplement pas accueillir toute la misère du monde, et elle en prend déjà sa large part.

A ne pas manquer, notre numéro en kiosque: Causeur: Rééducation nationale «Stop au grand endoctrinement!»

Hasard du calendrier: la justice des hommes semble rejoindre la justice divine, si j’ose dire. Saisie par un contribuable parisien, vendredi 3 mars, la Cour administrative d’appel a annulé une subvention de 100 000 euros accordée par la mairie de Paris à « SOS-Méditerranée » en 2019. Selon la Cour, l’activité de l’ONG n’est pas d’intérêt local (il n’y a donc aucune raison de la faire financer par le contribuable parisien), et surtout, cette subvention représentait une immixtion de la municipalité dans la politique étrangère, une prérogative du gouvernement. Toujours selon la Cour administrative d’appel, dans sa délibération lors de l’octroi de la subvention, la municipalité reprenait à son compte les critiques de l’ONG contre la politique migratoire européenne (laquelle nous accuse bien sûr, comme le Pape, d’être d’affreux égoïstes), d’une certaine façon.

Si cette décision est confirmée par le Conseil d’Etat, cela risque d’être très problématique pour toutes ces associations « no border » très dépendantes des subventions.

L’enfer est pavé de bonnes intentions

Cette décision montre que les ONG ne se contentent pas de secourir, mais qu’elles agissent comme des convoyeurs. En quelque sorte, elles sont des passeurs « bénévoles », donc les complices objectifs des passeurs dénoncés par le Pape – même si ce n’est pas la même chose, car elles elles ne le font pas pour de l’argent.

Inciter les gens à partir, à prendre des risques, leur garantir qu’ils seront secourus et leur faire croire qu’ils trouveront ici une vie meilleure alors que la plupart des sociétés européennes sont bien au-delà de leurs capacités d’accueil et d’intégration, c’est irresponsable.

Le Pape et le tribunal administratif nous rappellent ainsi opportunément que les bons sentiments peuvent avoir des conséquences dramatiques. 


Cette chronique a d’abord été diffusée sur Sud Radio

Retrouvez Elisabeth Lévy du lundi au jeudi dans la matinale, juste après le journal de 8 heures.

Les gros sabots de Jean-Luc Mélenchon

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Évènement "La veille du 7 mars", Paris, avec Jean-Luc Mélenchon et Louis Boyard, 3 mars 2023. Photo : D.R.

Alors que les syndicalistes reprochent au chef de la Nupes de récupérer politiquement le mouvement de protestation contre la réforme des retraites, et déplorent le spectacle «indigne» et «honteux» donné par les députés d’extrême gauche à l’Assemblée (Laurent Berger, CFDT), Mélenchon se tourne vers les lycéens et les étudiants. Avec Louis Boyard, il les invite à bloquer, «tout ce que vous pouvez».


S’adressant aux lycéens et aux étudiants, Jean-Luc Mélenchon sait que les gros et bruyants sabots qu’il va chausser, en déclamant sans vergogne les plus plats slogans de la rhétorique gauchiste, ne seront pas remarqués par ce public dont la jeunesse est la seule excuse à la candeur. Pour leurs chastes oreilles, son discours pétille peut-être comme un enivrant champagne, alors qu’il n’est qu’une piquette éventée depuis longtemps. Notre Trotski de la Canebière, imprécateur, avait déjà tenté de se faire remarquer, en s’adressant à Macron lors de la manifestation du 21 janvier: « Soyez maudit ! »

Tribun ou prophète?

Lycéen de province en mai 68, il est certainement passé à côté de l’effervescence sorbonnarde dont il essaie parfois de retrouver les accents. Malheureusement pour lui, ses efforts pour singer les orateurs de mai sont assez pathétiques. Mélange de rhétorique hégelienne (c’est la contradiction qui fait la vie… la dialectique), d’économie marxiste (vous travaillez 10 heures, vous êtes payé trois… la plus-value sur le travail), et d’appel au peuple dans toutes ses composantes (ouvriers, paysans, jeunes, retraités…), rien ne manquera au plat éternellement réchauffé.

Son jeune acolyte, le député LFI Louis Boyard, avait déjà bien chauffé la salle: « Une fois que vous êtes dans la rue, ne vous arrêtez pas là…Si vous bloquez tous les lycées et toutes les universités, vous allez gagner le 7 mars. C’est le début de votre victoire. La perspective d’avenir heureuse est à portée de main, à portée de blocage… » On note la vieille antienne de l’avenir heureux. Les fameux « lendemains qui chantent », c’est un truc qui marche toujours. Et comme ça ne veut rien dire, ça n’engage à rien…

A lire aussi: Face aux étudiants militants de gauche, nos facs complaisantes?

Jean-Luc Mélenchon bien sûr élargit la perspective: « Si nous gagnons, nous allons marquer un point qui fera écho dans le monde entier !
… Il ne s’agit pas seulement de la réforme, mais d’un monde qu’il s’agit de faire tomber. »
Notre tribun voit loin et large, c’est le monde qui l’intéresse. Le monde qu’il s’agit d’abattre (ce qu’en mai 68 on appelait « le vieux monde »). Et l’humanité toute entière à entraîner, dont Mélenchon assure qu’elle observe ce qui se passe en France en ce moment. Comment ne pas songer ici au grand rêve trotskyste de la révolution internationale ? On sent bien que, derrière le prétexte de la retraite, c’est toujours la perspective révolutionnaire qui intéresse le patron de la Nupes, qui motive son action, qui est son unique passion.

Derrière l’appel à une sorte de généralisation des « AG » de salariés et de citoyens, c’est bien la vieille utopie des « Conseils » qui bégaie encore

Nous avons droit bien sûr à ce qui constitue l’alpha et l’oméga d’un bon bolchevik, l’appel à la réunion d’Assemblées Générales de salariés, mais aussi de citoyens. Derrière le concept anodin de l’AG, on sent bien qu’il faudrait plutôt entendre ce que l’on appelait autrefois des Soviets, puis de façon moins connotée des Conseils (traduction française de soviet). Conseils, ou soviets, qui devaient constituer la cellule de base de la démocratie léniniste et qui furent très vite abandonnés, voire carrément exterminés comme celui des marins de Cronstadt en 1921 par l’armée rouge sur ordre de Trotsky. Il faut dire que ces infâmes contre-révolutionnaires osaient réclamer: « Tout le pouvoir aux soviets et non aux partis ».

Puis, l’obsession révolutionnaire ose enfin se verbaliser, dans le cours du discours, discrètement, mais avec une sorte de gourmandise:  « Nous sommes dans un état d’insurrection citoyenne pacifique, mais ça se rapproche plus de ça que d’une journée de grève générale ».  « Insurrection pacifique »… Un bon révolutionnaire doit savoir manier les oxymores ! Derrière l’appel à une sorte de généralisation des « AG » de salariés et de citoyens, c’est bien la vieille utopie des « Conseils » qui bégaie encore. Quant à ce qu’il en est des « Assemblées Générales », tous ceux qui les ont fréquentées un jour savent qu’elles sont le contraire même de la démocratie. Parole à qui parle le plus fort, démagogie de tribune, et surtout vote à main levée dont on sait que, dans ce genre de contexte, ce n’est qu’une honteuse mascarade.

Nos jeunes Insoumis croient sans doute que la « pensée Mélenchon », comme on le disait de « la pensée Mao Tsé Toung », peut résoudre tous les problèmes. Ils déchanteront avant que les lendemains aient chanté.

Macron: tous ses trimestres et toutes ses dents

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Le président Macron en déplacement au Gabon, 2 mars 2023 © Jacques Witt/SIPA

Ceux qui en 2017 se réjouissaient d’avoir un jeune président de 40 ans à la tête de l’Etat en sont aujourd’hui pour leurs frais. Celui qui allait dépoussiérer cette vieille République percluse d’arthrose est un vieux radoteur, les yeux rivés sur le rétroviseur, un taxi-boy de la politique à papi.


Il est mince, il est beau le légionnaire, hélas il cause… Sa pénitence n’en finit plus, maintenant voilà qu’il exhume la Françafrique de sa boite à excuses. Putain six ans. Six longues années à arpenter le Maghreb et l’Afrique Noire pour plaider coupable au nom d’un pays criminel, donc raciste. Il n’est pas né, nous n’étions pas nés, ils n’étaient pas nés quand Foccart tisse la toile de ses réseaux africains. Accueilli par une brousse de drapeaux russes, chinois et de France Go Home notre impudent répond par un « je vous ai compris. Avec ce que nous vous avons fait subir votre haine est légitime ». Alors que les gamins qui lui font face sont animés par les dernières guerres où, de Sarko à Macron en passant par le petit gros, la France s’est ensablée avec l’uniforme de gendarme du monde… Attention, avec Macron, même en pleine séance d’auto-flagellation, l’arrogance peut à tout moment revenir au galop. Il n’a pu s’empêcher de donner des leçons de gouvernance à certains chefs d’Etat. Un peu comme à Beyrouth avec les brillants résultats que l’on sait.

A relire, Kevin Bossuet: Ras-le-bol de la droite bien-pensante!

Il boit pas, il fume pas, mais il ose… Ses roulements de mécaniques et son goût de la transgression ont bouleversé toutes les règles du monde feutré et policé de la diplomatie. A ses dépens. Les mauvaises manières d’un Bolsonaro étant hors concours, certains chefs d’État se relaient pour entarter Macron de tous les noms d’oiseaux, et pas par la bande mais par les canaux officiels. L’humiliation infligée le week-end dernier par le Maroc en est le dernier exemple. Le communiqué de Rabat est d’une crudité inédite en temps de paix. Si le président pratique le en même temps à l’interne, il joue un double jeu et la valse à 1000 temps à l’extérieur. Autant de mauvaises manières autour de l’échiquier ont eu raison de la patience et de l’élégance qui ont les faveurs de cet univers en cristal de Bohême. Tous ses je ne te lâche pas la poignée de mains, et je te tâte l’épaule comme l’ostéo de garde du dimanche, et je te prends pour un con mais souris aux photographes ont contribué à la perte de crédit dont jouissait la France sur le plan diplomatique. Y compris à Bruxelles, le dernier terrain où la voix de la France pesait encore auprès de ses alliés. Il n’a fait que consolider les liens “d’amitiés” et commerciaux initiés par Sarko avec les Émirats. Pour le pire…

A lire aussi, Philippe Bilger: Mal aimé, je suis le mal aimé…

… oui mais ça craint. Quand le président joue les cracheurs de feu en Afrique et au Maghreb je ne peux m’empêcher de voir des bombes humaines en retour de flamme. Quand il caresse l’échine d’un Emir je ne peux m’empêcher d’imaginer un réseau dormant, que d’un œil, tapi au fond d’un F3 en centre-ville. Quand il joue au con avec Poutine j’ai tendance à scruter le ciel avec inquiétude. Je suis sûrement parano, mais si dans ce monde devenu fou, le président pouvait faire un jeûne diplomatique ou une retraite monastique avant de parler je serais moins nerveux. A moins que…

…Voilà c’est fini. Mardi le peuple va présenter à Macron son projet de loi sur la réforme des retraites. Un projet qu’il peaufine depuis plus de cinq ans dans la rue… Le départ pour la retraite à 45 ans ! Le président coche toutes les cases, il a tous ses trimestres et toutes ses dents. Alors ciao gringo, have a nice trip.    

La diagonale des Suisses

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Samuel Labarthe dans "L"Usage du monde" de Nicolas Bouvier, mise en scène : Catherine Schaub © Émilie Brouchon

Samuel Labarthe dans les traces de Nicolas Bouvier au Théâtre de Poche-Montparnasse explore «L’Usage du monde»


Samuel Labarthe m’a réconcilié avec l’œuvre de Nicolas Bouvier (1929-1998). J’étais en froid avec cet écrivain-voyageur suisse aux allures de khâgneux mi-sérieux, mi-méditatif, en proie aux déferlements des éléments sournois et dont l’avancée cahoteuse fut longtemps rythmée par le bourdonnement de sa Fiat Topolino découvrable. À vrai dire, je maudissais Bouvier d’avoir, sans le vouloir ou le désirer, engendré une descendance d’auteurs bavards et sentencieux qui allait nous raconter leurs péripéties dans des contrées d’apparence inhospitalière avec force d’adjectifs miroitants et de noms mystérieux, se gargarisant d’un savoir récemment acquis. Et nous imposer le goût de l’ailleurs et de l’étrangeté, le miracle des peuples rencontrés avec la béatitude des fraîchement convertis, ça me rappelait trop les conférences de mon enfance, où le didactisme allié à la pédanterie de l’animateur me mettait dans une rage folle. Tout le monde a dû également supporter ces interminables soirées diapositives des années 1970/1980 où des professeurs agrégés et des cadres du nucléaire s’emballaient pour l’Iran et le Maroc, pour Thessalonique ou Carthage, dans le flou d’images mal cadrées et l’approximation d’ethnologues abonnés à Géo, j’en fais encore des cauchemars. Mes écrivains de cœur voyagent entre le Pont de Suresnes et Mouffetard, ils s’égarent rarement plus loin que le Bourbonnais.

La bougeotte et l’ennui en héritage

Tout ça, c’était avant que je n’entende au théâtre de Poche, Samuel Labarthe s’emparer de quelques extraits savamment choisis de L’Usage du monde, ce voyage entrepris en 1953 des Balkans vers l’Inde, qui devint un livre de référence pour tous les étudiants ayant la bougeotte et l’ennui en héritage. Nous fêtons cette année les 60 ans de la première édition à compte d’auteur publiée à la Librairie Droz à Genève qui fut ensuite reprise par René Julliard en 1964 et dont le succès ne se dément pas depuis.

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Pourquoi les mots de Bouvier, leur écho sec et vibrant, leur silence qui étire le temps, leur fausse indolence et cette sincérité âpre qui rappe la canopée ne m’avaient pas auparavant saisi ? J’étais sourd à ce ressac intérieur. Il a donc fallu que j’atteigne la cinquantaine, 48 ans exactement, pour que ce fils de bonne famille diplômé et curieux, 50 kilos et la barbe drue, me touche. Je dois ce miracle à la mise en scène sobre et onirique signée Catherine Schaub, dans cette salle intimiste et sans froideur, au bout d’une voie sans issue du XIVème arrondissement. Et puis au caractère presque enfantin de Samuel Labarthe qui arrive avec son pull à col rond et ses souliers vernis, son jeu rond et doux s’accorde avec les dessins de Thierry Vernet (1927-1993), le compagnon de route de Bouvier. Des illustrations sont projetées à l’arrière-scène, parfois une musique sonne sans tapage et la voix de l’acteur nous aide à traverser des paysages et des décors dont nos yeux habitués au fracas des actualités lointaines avaient oublié jusqu’à l’intensité modeste.

D.R.

Bouvier, un styliste à redécouvrir

Il faut tout le talent de Labarthe pour se soumettre au texte, s’en faire le serviteur volontaire, ne pas lui donner une intonation excessive ou un relief particulier, il le restitue dans sa pureté originelle, avec cependant une forme de gourmandise non feinte. Je ne me souvenais plus que Bouvier pouvait être si drôle, si ironique, tantôt désabusé, tantôt essoufflé, jamais dupe de ses errements et cependant toujours perméable aux autres, avec le souci permanent de décrire la réalité qui défile sans la contraindre ou l’enjoliver…

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L’élégance de Labarthe réside dans son œil rieur qui s’amuse des loufoqueries inhérentes au voyage et puis quand l’heure est à l’introspection, il se fait plus pensif face au destin qui divague, dans ces distorsions-là, légères et presque naturelles, l’acteur excelle. Il s’y love avec une vérité désarmante. J’exagère quand j’affirme que Bouvier me laissait de marbre, j’avais aimé son texte sur son compatriote genevois Charles-Albert Cingria intitulé le flâneur ensorcelé et surtout ses réflexions sur l’espace et l’écriture. Alors, quand le spectacle fut terminé, j’ai retrouvé sans peine mon vieux Quarto Gallimard acheté chez Gibert, et j’ai goûté au styliste qu’était Bouvier en méditant sur cette phrase : « Fainéanter dans un monde neuf est la plus absorbante des occupations ».

Du mardi au samedi 19H – Dimanche 17H30. Théâtre de Poche: infos ici.

Oeuvres

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