Accueil Site Page 731

Marguerite Stern et Dora Moutot: «Le féminisme actuel a été parasité par l’idéologie transgenre et queer»

Les courageuses militantes féministes, Marguerite Stern et Dora Moutot, s’insurgent contre l’idéologie transgenre, et l’influence démesurée qu’elle exerce sur la société, au point de censurer systématiquement toute critique. Elles viennent de lancer leur plateforme: Femelliste.com. Rencontre.


Causeur. Pourriez-vous commencer par vous présenter, mesdemoiselles ?

Marguerite Stern. J’ai 32 ans, je suis une militante féministe. J’ai fait partie des FEMEN pendant trois ans, j’ai été la première à réaliser des collages contre les féminicides. Et je viens donc de créer la plateforme Femelliste.com, avec Dora Moutot. Son but est d’informer sur les dangers de l’idéologie transgenre.

Dora Moutot. J’ai 35 ans, je suis journaliste, auteure de deux livres, A fleur de pet et Mâles baisées, documentariste, créatrice du compte Instagram @tasjoui, et cofondatrice de Femelliste .com.

Votre but, à travers cette plateforme, est de fédérer tous ceux qui remettent en question l’idéologie transgenre…

Marguerite Stern. Nous recevons des messages de gens qui nous disent : je pense comme vous, mais je n’ose pas parler, car j’ai peur de perdre mon emploi, ou que cela ait des conséquences sur ma famille. C’est pour cela que nous proposons aux gens de publier des tribunes sur le site, même de façon anonyme.

Comment une minorité comme la communauté transgenre peut-elle avoir autant d’influence ?

Marguerite Stern. C’est avant tout un effet de mode, et un effet communautaire. L’être humain a besoin de ce sentiment d’appartenance à un groupe. C’est ce que propose le transgenrisme. Si on prend un peu de recul, il s’agit d’une étape de plus dans notre processus de déconnexion par rapport à la biosphère. Il y a 10 000 ans, on a inventé l’agriculture. Avant, on prélevait dans la nature ce qui nous était nécessaire pour survivre. Avec l’agriculture, on s’est mis à produire plus que ce dont on avait besoin. On a domestiqué les animaux, on a inventé le concept de propriété. Puis, on est passé par Descartes qui nous a invités à nous rendre « maîtres et possesseurs de la nature ». Aujourd’hui, le transgenrisme constitue un pan du transhumanisme. Cela revient à dire : « je ne supporte pas les limites naturelles que me posent la nature. »

A lire aussi, Jeremy Stubbs: Transgenrisme: scission surprise au sein de la gauche américaine

Le transgenrisme, c’est considérer que le masculin et le féminin sont des constructions sociales ?

Marguerite Stern. Absolument. D’ailleurs, dans le lexique trans du planning familial, on vous dit que le sexe est un « construit social ». Ça veut tout dire…

Dora Moutot. Certaines réalités ne sont pas déconstructibles. Les lois physiques, par exemple. Les lois biologiques régissent aussi notre monde. On essaie de contourner ça aujourd’hui, par la chirurgie ou l’endocrinologie, mais pour reproduire un humain, il faut un mâle et une femelle. Jusqu’à preuve du contraire.

Marguerite Stern (en haut) et Doira Moutot (en bas) © Femelliste

Marguerite, y-a-t-il une continuité entre votre engagement au sein des FEMEN et votre démarche actuelle ?

Marguerite Stern. J’ai vraiment du mal à comprendre la position de mes anciennes co-activistes FEMEN. Certaines refusent de me parler, parce que je serais devenue une « sale TERF » [acronyme de Trans-exclusionary radical feminist : féministes radicales excluant les personnes trans. Le terme est perçu comme une insulte par les féministes NDLR]. Pour moi, être FEMEN, c’est associer le corps et l’esprit. On écrit un message politique sur son torse. On est un corps pensant. Pour moi, le transgenrisme promeut une dissociation entre le corps et l’esprit, en affirmant, par exemple, que l’on peut « naître dans le mauvais corps ». Je veux remettre le corps des femmes au centre du féminisme. Je me suis aussi rendue compte que certains activistes détournaient les collages contre les féminicides pour en faire des outils de propagande pour le transgenrisme, avec des messages du genre : « une femme trans est une femme », etc. C’est à ce moment-là que j’ai commencé à prendre position.

Quelle serait votre définition de la femme ?

Marguerite Stern. Une définition très simple : une « femelle adulte humaine ». « Femelle » relève de la nature, et « adulte humaine », de la culture. Le terme « femelle » n’a rien de dégradant.

Quelle différence faites-vous entre féminisme et « femellisme » ?

Marguerite Stern. Le femellisme insiste sur le fait que nous sommes des animaux. Nous sommes en train d’oublier des bases scientifiques importantes. Dans un moment de notre histoire ou l’on a plus que jamais besoin d’écologie, il est important de rappeler que l’on fait partie de la biosphère. En fait, féminisme et femellisme, c’est la même chose. Nous avons juste ressenti le besoin de faire sécession par rapport au féminisme « orwellien » actuel. Nous voulons créer le débat. Certaines personnes sont intéressées par notre démarche, mais n’aiment pas le terme « femelliste ». Ça a le mérite de créer du débat autour de cette question fondamentale : qu’est-ce qu’être une femme ?

Dora Moutot. Le mot femellisme a été utilisé aussi par une psychologue, Nicole Roelens, et par une féministe anglaise, Posie Parker, qui utilise le terme femalism. On n’a pas inventé le terme, mais il se trouve que beaucoup de gens lui trouvent une utilité, pour redéfinir ce qu’est une femme. Le femellisme, c’est LE féminisme, se battre pour les droits des femelles. Se revendiquer du femellisme, c’est dire de quel type de féminisme on fait partie. Selon moi, le féminisme ce n’est pas censé inclure les droits des mâles à s’autodéterminer comme des femmes. C’est même antiféministe pour moi. Le féminisme, depuis 100 ans, déconstruit les stéréotypes de genre. Quand les femmes voulaient porter un pantalon, ou ouvrir un compte en banque, ou travailler, c’était déjà déconstruire des stéréotypes de genre. Si être une femme n’est plus une réalité biologique et sexuée, ça devient une somme de stéréotypes genrés, ceux-là même dont on a essayé de se débarrasser. Le féminisme actuel a été parasité par l’idéologie transgenre et queer. « Femellisme » est un nouveau mot pour susciter de l’attention. Si nous avions créé un site qui s’appelle « féminisme.com », vous ne seriez pas en train de m’interviewer…

Un homme qui effectue une transition ne deviendra jamais, selon vous, une femme à part entière ?

Marguerite Stern. C’est ce que nous pensons. Une femme trans ne sera jamais une femme. Mais nous faisons la différence entre les gens qui souffrent de dysphorie de genre, et les tenants de l’idéologie transgenre qui ont un projet politique.

Pourquoi la théorie du genre a-t-elle rencontré un tel succès ?

Marguerite Stern. Je me pose encore la question C’est sans doute une sorte de contrecoup de metoo. A l’époque, la voix des femmes a été entendue, les médias se sont remis à parler de féminisme. Certains hommes souffrant de dysphorie de genre se sont alors engouffrés à l’intérieur du féminisme pour attirer l’attention, comme une sorte de cheval de Troie à paillettes ! Nous, les femmes, voulons trop accueillir toute la misère du monde. Dans d’autres luttes, par exemple dans l’antiracisme, il n’y a pas cette injonction à l’intersectionnalité, à l’inclusivité. On n’imagine pas des hommes blancs se mettre en tête d’une manif pour attirer l’attention sur les violences policières commises contre eux. Mais parfois, dans les manifs féministes, on trouve en tête de cortèges des femmes trans ou des hommes qui portent des jupes, pour qu’on leur accorde un peu d’importance à eux aussi. On se retrouve envahies dans nos luttes, jusqu’à en oublier ce pour quoi nous nous battions à l’origine !

L’idéologie trans est donc un danger pour les droits des femmes…

Marguerite Stern. Oui. Par exemple, à partir du moment où l’on considère qu’un individu peut s’autodéterminer, qu’un homme qui se déclare femme est une femme à part entière, ça pose un problème pour la sécurité des femmes dans les espaces non-mixtes, par exemple : compétitions sportives, toilettes, prisons… Les chiffres de la pédocriminalité féminine ont augmenté au Royaume-Uni, parce qu’on ne prend plus en compte le sexe de naissance dans les statistiques, mais simplement le genre déclaré.

A lire aussi : Homme cis au volant…

Recevez-vous beaucoup de menaces ?

Marguerite Stern. Énormément. Sur notre plateforme, nous avons détaillé toutes les techniques de harcèlement mises en œuvre contre nous. Depuis que j’ai commencé à m’exprimer sur la transgenrisme, j’ai perdu ma santé mentale. Quand vous vivez trois ans de harcèlement quotidien, ça use. Mais nous recevons aussi beaucoup de messages de soutien, de gens qui nous disent « je ne peux pas parler publiquement, merci de le faire pour moi ».

Dora Moutot. Si vous saviez ! Sur notre site, nous avons une partie « cancel culture et harcèlement », ou l’on a classé 14 types de harcèlements. Si, il y a quelques années, on m’avait dit qu’affirmer qu’une femme est une femelle adulte humaine allait me poser tellement de problèmes, j’aurais ri ! Hier encore, j’ai reçu un message disant qu’on allait se prendre une balle dans la tête ! Marguerite a reçu ce message : « tu vas te prendre du sperme de femme dans les yeux ! »  Quand ce ne sont pas des insultes, ce sont des menaces sur ma carrière, des gens qui vont à la FNAC coller des étiquettes « transphobe » sur mes livres. Toutes les marques avec lesquelles je travaillais sur mon compte @tajoui m’ont laissée tomber. Les gens me disent qu’ils sont d’accord avec moi, mais qu’ils ne peuvent pas continuer. Heureusement, j’ai encore 500 000 abonnés sur @tajoui, avec des femmes qui n’en ont rien à faire de tout ça ! Avant, j’étais rédactrice en chef adjointe chez Konbini, donc plutôt à gauche, et aujourd’hui, pour ces gens-là, je n’existe plus, je suis devenue la sorcière de service ! Mais le plus grave, c’est la censure des plateformes. Aujourd’hui, quand on écrit sur Twitter : « être une femme, c’est être une femelle adulte humaine », on est censuré. Si vous tapez mon nom sur Instagram, je n’apparais même pas dans les recherches ! Avec Marguerite, nous avions fait une pétition sur Change.org pour protester contre la dernière campagne du planning familial, elle été retirée au bout d’une heure pour « propos haineux ». Même si elles ne le disent pas, toutes les plateformes sont pro idéologie transgenre. C’est du délire.

Vous êtes totalement à contrecourant. Vous n’avez pas peur d’être récupérées par des mouvements conservateurs ?

Dora Moutot. C’est vrai qu’une grande partie de la droite se sent en phase avec nos propos, mais je ne suis pas mal à l’aise avec ça. Je considère que notre site devrait parler à tous les bords politiques. Je m’adresse à toutes les femmes. Si ces idées sont récupérées par la droite aujourd’hui, c’est de la faute de la gauche, qui a créé une omerta sur ce sujet. Elle est incapable d’émettre une quelconque pensée critique sur le sujet.

Tesson et lumière…

0

La mort aurait dû se retenir…


Il y a des êtres tellement vivants que les faire mourir est un crime contre la condition humaine. J’ai souvent croisé Philippe Tesson, j’ai échangé avec lui, je l’ai écouté, je l’ai lu, j’ai été le témoin admiratif de ses multiples activités où son esprit libre et inventif s’en donnait à cœur joie, sans jamais laisser sa gaîté être envahie, devant les autres, par la lucidité et le pessimisme de son intelligence. Pour moi, Philippe Tesson était le son miraculeux, toujours déconnecté de l’aigreur et de la vulgarité, pétillant, spirituel, cultivé sans lourdeur, aimable sans mièvrerie, léger sans superficialité, d’une personnalité hors du commun.

A lire aussi, Thomas Morales : Profession: chroniqueur d’opinion

Il était aussi la lumière éclatante, mozartienne dans son humeur toujours victorieuse des ombres de l’existence, toute d’infinie tolérance pour ses frères humains, emplie d’une insatiable curiosité à l’égard des mystères et des trésors de la vie. Il était la lumière qui, dès la première minute d’une rencontre, éclairait et donnait le moral. Son allégresse n’était jamais ridicule et sa mélancolie avait toujours l’élégance de se cacher. Je ne pouvais m’empêcher de comparer Philippe Tesson à l’un de ces abbés du XVIIIe siècle chez qui on pouvait venir puiser l’universel parce qu’ils avaient réponse à tout, et de quelle manière ! Philippe Tesson était un maître singulier : toutes les fibres de son être, de son esprit et de sa sensibilité nous apprenaient « le dur métier de vivre » et il demeurait fraternel dans ses enseignements.

Le faire mourir est un scandale de plus dans l’absurdité du monde.

Libres propos d'un inclassable

Price: ---

0 used & new available from

Waly Dia, la répétition sans comique

Invité à échanger avec Marion Maréchal (Reconquête), le comique de France Inter n’en démord pas: c’est une raciste obsessionnelle


N’a pas l’insomnie féconde qui veut. Pour la Nuit de Feu où Pascal découvrit « qu’il est raisonnable de croire », ou la Nuit de Gênes qui permit à Valéry de « répudier les idoles » de la littérature, de l’amour et de l’imprécision afin de vouer son existence à « la vie de l’esprit », combien de nuits perdues, pour nous autres médiocres, condamnés à nous vautrer dans le pire pour amadouer un sommeil fuyant ? Insomniaque, on est prêt à tout, même à suivre, avec un masochisme qu’on ne se connaissait pas, n’importe quelle émission de « l’odieux -visuel », et à subir le « sévice public », pour reprendre la nomenclature savoureuse de Gilles-William Goldnadel. 

C’est ainsi que le 4 février, à 23H 25, je me suis retrouvée devant « Quelle Époque ! » Ce divertissement est vendu comme un « talk-show spectaculaire, drôle et festif, une émission de société et de divertissement, qui raconte notre époque et interroge notre société. » Why not ? Après tout… Toutefois, l’émission est animée par Léa Salamé, et y intervient, ce qui n’augure rien de bon, non plus, Christophe Dechavanne flanqué des subtils humoristes Philippe Caverivière et Paul de Saint Sernin. 

L’heure du crime

Ce petit monde, complice, communie dans la bien-pensance autour de conviés inféodés à leurs nobles idées. L’ensemble constitue un tribunal inquisitorial qui cloue au pilori « l’invité de minuit », à savoir : « un homme ou une femme politique qui fait l’actualité. » 


Ce soir-là, c’est Marion Maréchal qui se jetait dans l’arène. Pour tester son endurance face à l’adversité et à l’hostilité ? Son Koh-Lanta personnel ? À moins que, dans un moment d’égarement, elle ne se soit prise pour l’âne des Animaux malades de la Peste, et ait décidé de se sacrifier « au céleste courroux » pour obtenir « la guérison commune ». Quoi qu’il en soit, c’est bien « haro sur le baudet » (Marion) qu’on hurla. 

Cette séance d’exorcisme, m’a permis de découvrir l’un de nos humoristes les plus prometteurs, Waly Dia. Ce jeune talent, s’est ici conduit comme la véritable mouche d’un coche qu’aurait été Marion. Omniprésent, il vrombissait toutes ailes déployées contre « l’extrême droite » et le « racisme ». C’est la recension de ce grand moment télévisuel qui insistera sur la prestation de ce petit moustique que je vous propose ici.

Avant la mise au pilori de Marion Maréchal, la démoniaque invitée de minuit, imaginez un plateau d’invités suintant le Bien comme des saucisses sur un grill. Parmi eux, notre Waly Dia, Marlène Schiappa et Philippe Besson. Tous se congratulaient, sourires larges, tout en dents, œillades énamourées échangées : célébration de la fraternité, de l’élection, autosatisfaction, morgue et connivence.

Debbouze, Vanhoenacker: les plus grands voient en Dia leur semblable

Le jeune comique fut présenté à l’assemblée par Léa Salamé. On apprit que Charline Vanhoenacker l’avait surnommé : « la mitraillette » et que Jamel Debbouze le voyait comme « un mélange de Will Smith et d’une crise d’épilepsie ». La présentatrice poursuivit l’éloge du jeune prodige, précisant qu’il n’avait pas peur de toucher à tous les sujets épineux. Et de citer : « l’islamisme », « le féminisme », « l’antisémitisme », « la pédocriminalité », « l’homophobie », « la pédophilie ». Là, ce fut le moment d’envoyer un extrait du spectacle de l’humoriste. Tout naturellement, le choix se porta sur un bon mot à propos du curé pédophile : « Y’en a à qui ça rappelle des souvenirs douloureux du catéchisme ? Le cliché du curé qui se tape des gamins, faut arrêter ? Bah promis, quand ils arrêtent, j’arrête. » Un moment de franche rigolade, s’il en est. Le jeune prodige précisa ensuite : ce qu’il aimait, c’était : « tirer les gens sur les sujets les plus compliqués et s’amuser avec. » On l’a vu à l’œuvre avec Marion Maréchal. Elle-même l’a constaté, le bougre excelle dans le comique de répétition.

Revenons au moment où notre amusant apprit que la vice-présidente de Reconquête participerait à l’émission. « C’est pas vrai, s’est-il écrié, on va parler d’immigration avec Marion Maréchal ? Pardon, on me dit rien, à moi. Mais vous avez besoin d’avoir son avis sur ce qu’elle pense de l’immigration ? », poursuivit le jeune talent, désabusé. « Ici on ose », précisa Léa Salamé. « Peut-être, elle a changé d’avis, peut- être maintenant, elle veut plein de Noirs et d’Arabes en France ? », tenta Waly, pour se rassurer… Christophe Dechavanne intervint : « On ne peut pas être tous contre elle. » Ce à quoi, le sage Philippe Besson rétorqua : « Oh si ! On peut ». Le jeune troubadour pointa alors la place vacante du plateau et nous gratifia d’une vanne fine : « Au niveau du plan de table, c’est là ? », trait d’esprit accueilli par des applaudissements nourris…

La démoniaque Marion fit enfin son entrée, sur les notes du Thriller de Michael Jackson et Léa Salamé fit les présentations: « Étoile montante de la politique, elle a marqué la présidentielle en choisissant Éric Zemmour plutôt que sa tante, Marine Le Pen. Un an après a-t-elle des regrets ? Comment peut-elle rebondir ? Sera-t-elle candidate aux Européennes ? » Le ton était, d’emblée, donné pour un échange de haute volée. On n’a pas été déçu.

Maréchal victime de mansplaining

Rien n’aura été épargné à la jeune femme, essorée par la pensée unique, ni les blagues salaces ni le coupage de parole. Sous couvert d’un simulacre d’échange démocratique, on a assisté en direct à l’habituelle humiliation et à la mise à mort sociale orchestrée de l’une des représentantes du Mal. Marlène Schiappa plastronnait, confite de suffisance et le jeune humoriste, auquel on va continuer à s’intéresser, caution de gauche par excellence, attaquait Marion Maréchal aussi finement que Christian de Neuvilette parlant de son nez à Cyrano.

La vice-présidente de Reconquête le précisa d’abord : participer à une émission comme « Quelle Époque » était difficile pour elle car il fallait allier humour et politique, exercice périlleux. Elle s’adressa à Waly Dia, souhaitant étayer son propos : « Vous, vous êtes sur le terrain de l’humour… » Mais, elle n’eut malheureusement pas le temps de développer. La « mitraillette » arrosa : « Et vous, vous êtes sur le terrain du racisme, c’est un autre truc. » 

Les attaques fusèrent de tous côtés. Bien sûr, on entraîna Marion Maréchal sur le « Grand Remplacement » et un Philippe Besson grimaçant lui cracha toute sa bonne haine au visage : « Il n’y pas lieu de s’inquiéter avant 50, 60, 70 ans. Le « Grand Remplacement » n’existe pas, sauf dans votre esprit et dans vos fantasmes. » Besson convulsait : « Vous les voyez où, dans la rue, les 50% d’Arabes et de Noirs ! » Waly, inspiré, hurla alors, empoignant le romancier : « Mais, je suis là ! » Marlène Schiappa, docte et posée, pointa à son tour l’indigence politique de Marion Maréchal ainsi que sa sécheresse de cœur. Dechavanne renchérit. Enfin, Léa Salamé conseilla à la jeune femme de prendre un coach pour mener sa carrière. 

Notre Waly décida alors que le dénouement du show mettrait en lumière sa petite personne. Il posa donc à l’encan la question suivante : « De cette interview, on a appris quoi ? » Schiappa finement précisa : « On a appris qu’on ne dit plus « extrême droite », mais « droite civisilationnelle ». Dia, poursuivit : « Qu’est-ce que je pense de l’extrême droite qui n’existe plus ? Ah, je ne sais pas, on est en face de gens qui rabâchent toujours les mêmes trucs. On parlait des retraites, on arrive sur l’immigration. On parle de l’état des hôpitaux, on arrive sur l’immigration. C’est une obsession (…) On est quand même face à des gens qui exploitent le filon depuis très longtemps, parce que c’est un business, cette politique, ces partis. » 

Sauvez Waly, faites-la sortir du plateau !

Marion, mise à rude épreuve par les picadors qui s’acharnaient sur elle depuis le début de l’émission, se départit ici fugacement de sa « ligne Cyrano », cédant, on le déplore, à un léger agacement. « Je ne me lève pas le matin en me disant : je me fais du blé sur le dos des Français. Faites des blagues, ça marchera mieux. Quoi que… » Toujours à l’affut, Madame Salamé pointa la violence insoutenable de la réponse de Marion : « Là, c’est méprisant. » Et notre jeune coq renchérit : « En tout cas, on remarque que j’ai énormément de liberté d’expression. »

« Qu’est-ce qu’il vous a dit de violent, là ? » poursuivit Léa, tout à la défense de son poulain. « Que je suis d’extrême droite et obsessionnelle. » En effet, pas de quoi fouetter un chat ! Quant à notre coquelet de combat, tous ergots sortis, il poursuivit, variant l’argumentaire : « Marion Maréchal n’est pas d’extrême droite, là, celle-là, je vais dormir dessus. »

Cette soirée placée sous le signe de la tolérance et de l’échange bienveillant, s’acheva quand Marlène Schiappa demanda enfin à Marion Maréchal si elle soutiendrait sa fille, amoureuse d’un migrant sans papier. « On va la perdre ! », s’exclama le comique. Le jeune drôle conclut le débat sur ces propos intellectuellement imparables : « J’ai le droit de décider que vous êtes une raciste. » Quant à nous, jeune puceau, nous usons, nous aussi, de notre droit imprescriptible à affirmer que vous êtes un peu niais, à jouer ainsi les mouches du coche, dans une répétition exempte de tout comique. Aussi, je vous renvoie à la lecture de La Fontaine : 

Ainsi certaines gens, faisant les empressés, 
S’introduisent dans les affaires : 
Ils font partout les nécessaires, 
Et, partout importuns, devraient être chassés. 

Le coche et la Mouche, Livre VII, fable 9, La Fontaine.

Nuit d’amour beur

0

Dans «Animals», de Nabil Ben Yadir, en salles mercredi prochain, nous assistons au supplice d’un jeune homosexuel, Brahim, tabassé par une sale petite bande…


C’est l’anniversaire de la vieille maman. La fête réunit famille et amis dans le pavillon. Beaucoup de monde. L’époux, barbe chenue, patriarche maghrébin qui a dès longtemps pris racine en Belgique (le film est belge), a préparé un discours émouvant, qu’il fera lire à Brahim, 30 ans, son fils, pour avis, avant de le prononcer devant ses hôtes : avec émotion et tendresse, l’homme y fait l’aveu de la « trahison » à laquelle il s’est jadis livré, en abandonnant les « saintes valeurs de l’islam » pour ce lointain mariage d’amour avec une infidèle. Également issu de cette « diversité » assumée par leur géniteur, l’intraitable frère de Brahim détient un secret trop mal gardé : Brahim est gay. Ce dernier aurait rêvé d’inviter son petit copain à l’anniversaire de maman.

Homophobie (maghrébine) ordinaire

Hélas, tout part en vrille. Hors champ, le petit ami, de souche européenne, depuis qu’il a été molesté par le frangin de Brahim, reste désespérément injoignable. Désespéré, Brahim quitte la fête, et part à sa recherche dans les bars de la ville. Mauvaise idée. Au pied d’un établissement gay, il tombe par hasard sur trois beurs éméchés, en voiture, à la recherche de plans cul hétéros pour la nuit. Brahim, gentiment, calme le jeu, sauvant au passage une pauvre fille harcelée par ces crétins, et monte à bord pour guider ceux-ci vers des lieux mieux appropriés au défouloir de leurs poussées d’endorphines. Mal lui en prend. Dans l’habitacle, le dialogue s’envenime. Bientôt, les coups pleuvent. « Qu’est-ce que tu faisais devant un bar de pédés ?  Avoue que t’en est un, allez ! » Puis les tortures, dans le véhicule lancé à tombeau ouvert. Inexorable.

A lire aussi, Aurélien Marq: Salman le Magnifique

Tout est filmé en plan serré, sans échappatoire, par une caméra mobile et survoltée. Parvenue en rase campagne, la bagnole stoppe. La sale petite bande en extrait Brahim, impuissant, gémissant, déjà sacrément amoché. Cette fois, à l’écran, c’est un téléphone portable qui prend le relai de l’image, format vertical, donc – et du son. Brahim dénudé, traîné au sol. Violé. Supplicié. Massacré. Dans une sorte de transe hallucinée, la caméra ne néglige aucune station de son martyre. Ni de la furie de ses tortionnaires, qui filment rageusement leurs exploits en se mettant en scène par selfies.  

On pense à Gaspar Noé

Dans une dernière partie, moins éprouvante, Animals – mais pourquoi ce titre en faux franglais ? Pourquoi pas plutôt : « Animaux » ?  – se recentre sur le plus jeune de ces pitoyables bêtes féroces, au retour de cette nuit d’amour beur : pâle ange exterminateur à binocles, blondinet photogénique à cheveux ras, manifestement en famille d’accueil et garçon mal aimé, il tente, telle une lady Macbeth, de dissimuler dans le coffre à linge les traces sanglantes de son crime, avant d’enfiler un costard trop grand pour lui, pour rejoindre la cérémonie de mariage de son père, à laquelle il s’était promis d’assister.

A lire aussi, du même auteur: Dans la horde primitive de la teuci

Ces noces noires se clôturent abruptement sur la face archangélique du jeune démon.  Exit les comparses.  A tout cinéphile, Animals rappellera immanquablement Irréversible, le brûlot de Gaspar Noé qui fit tant scandale.  Mais ici, la fatalité du Mal prend un tout autre sens : le cinéaste Nabil Ben Yadir est-il conscient que, dans une forme de pulsion masochiste, il fourbit clairement contre lui armes et munitions à ceux qui, légitimement, seront tentés de ne voir dans Animals que  complaisance racoleuse dans l’exhibition de l’insoutenable, mais aussi, et surtout, l’expression exacte, probante, définitive, de la collusion ontologique entre foi mahométane et homophobie : deux fanatismes indissociables.  Des verges pour se faire battre, en somme ?

 Animals. Film de Nabil Ben Yadir. Belgique, 2022. Durée : 1h31. En salles le 15 février 2023

Voltaire, avec nous!

Square Honoré-Champion. Au nom de la liberté d’expression et de notre histoire, signons, comme beaucoup déjà, la pétition et appuyons le projet d’une statue en bronze pour remplacer celle en pierre.


Ils sont académiciens ou postiers, antiquaires ou chauffeurs de bus, enseignants ou comédiens, industriels ou libraires, français ou étrangers…

En quelques semaines, plus de 2 200 personnes (à l’heure où nous bouclons) ont signé la pétition lancée par Causeur pour réclamer le retour de la statue de Voltaire square Honoré-Champion, à deux pas de l’Institut de France.

La mairie de Paris l’a retirée il y a trois ans, car maintes fois vandalisée, et refuse de lui faire regagner son socle. Selon l’Hôtel de Ville, il est impossible de replacer le philosophe dans l’espace public, car la pierre de son effigie serait trop fragile pour supporter de nouvelles attaques – y compris celles de la pluie ! Pour faire face aux ennemis de la liberté d’expression et aux ondées, cette pétition demande que soit fondu un modèle en bronze, comme celui d’origine. Le projet sera présenté en « budget participatif » et son devis comporte nettement moins de zéros que tous ceux votés jusqu’à présent pour « réenchanter » notre quotidien.

Nous ne serons jamais trop nombreux pour soutenir le retour de Voltaire et il est toujours possible de le faire sur : leretourdevoltaire.com.

A lire aussi: Signez la pétition pour le retour de Voltaire, square Honoré-Champion, à Paris!

Sonya Zadig: le corps a ses raisons que la raison ne connaît pas

La preuve par son dernier roman, A corps perdu


Sonya Zadig a-t-elle du cœur ? Oui, mais son corps perd et manque. À corps perdu, son dernier roman/essai raconte l’itinéraire d’une adolescente rebelle devenue musulmane insoumise et psychanalyste.

À corps perdu et raison trouvée

Sonya Zadig, écrivain psychanalyste, est surtout survivante d’une éducation musulmane traditionnelle : « Je ne voulais pas leur ressembler, à toutes ces silencieuses et ces dominées. »  Elle décrit un pays, un monde, une civilisation où les femmes vivent dans l’ombre de don Diègue, rêvent de Roméo, épousent Rodrigue, lui donnent un héritier et disparaissent sans avoir jamais vécu. 

À corps perdu raconte cette femme singulière, qui refuse l’invisibilité faite à son sexe, dans une culture où la femme est un bien pour un mâle et dont la maternité est la seule fonction, le seul horizon : un monde « sexiste et hostile aux femmes. Les femmes sont possédées et les hommes, eux, possèdent ! »

Pourtant, le livre n’est pas triste. Il est émaillé de citations pittoresques, reproduites avec leur accent d’origine et leurs points d’exclamation en V.O : « Dans sa Tite ! Comment ça dans sa tite ? Wallah haram (par le Tout-Puissant, c’est péché) ce qu’il dit le toubib, ma fille n’est pas folle, c’est ça dans sa tite ! Mahboulla lotf lotf sur ma fille ! »

Apartheid des sexes, aux antipodes des mille et une nuits

Femme musulmane ? Un être à part, mais pas à part entière : « Le texte sacré la dit soumise et il convient qu’elle le reste aussi longtemps que le Coran demeure la seule vérité. » La prégnance du Livre est encore plus contraignante pour les femmes : « Ma culture n’était faite que d’interdictions et de négations. » Leur corps, il faut « en prendre soin comme d’un bien hypothéqué qui, à courte vue, reviendra à son maître et dont l’aboutissement serait de servir la Oumma en l’élargissant à travers les enfants. (…) Les femmes sont la chasse gardée d’un père, d’un frère ou de tous les mâles d’une même famille. Une fois consommée, la charge se transmet au mari et à la belle-famille… » Oumma vient de Oum (mère), qui en est la courroie de transmission.

Le moteur est la contrainte

La sororité fusionnelle secrétée par la culture arabo-musulmane est un contre-pouvoir factice, qui conforte le pouvoir masculin : « Nous trouvions alors asile dans nos allégeances mutuelles face à l’adversité. (…) nous avions appris à nous porter secours les unes aux autres, (…) pour affronter ensemble l’infortune qui était la nôtre sous la férule d’Allah. » 

A lire aussi: H.K.G: l’autre séisme qui secoue la Turquie

Les femmes musulmanes sont des sous-hommes, et pas seulement dans la position du missionnaire: « Sur le marché des hommes, les femmes se vendaient en pièces détachées: une paire de fesses, une paire de seins, emballé, c’est pesé ! » Elles doivent faire contre mauvais mariage bon cœur et limiter leurs ambitions à la maternité, « le seul moment de gloire que puisse espérer une femme sous le ciel d’Allah… »

Religion et hypocrisie, les célèbres duettistes

L’islam est théoriquement pacifique et Allah bienveillant, une vérité officielle contredite par le quotidien des femmes musulmanes: « Les choses du corps étaient non seulement tues, mais surtout frappées du sceau de la honte. Le corps de la femme est une honte qu’il convient de taire et de cacher. » L’islam n’enseigne pas une morale, mais un code de la route: « le monde était un système binaire divisé entre d’un côté le haram (péché) et le hallal (autorisé). Je ne pouvais m’échapper du système tout entier qu’en parlant une autre langue. (…) C’est seulement lorsqu’on s’éloigne que l’on voit avec clarté l’immensité de cette folie collective. »

Plus le narratif religieux s’éloigne de la réalité et plus les fidèles s’enfoncent dans la schizophrénie: « La certitude d’être les seuls vrais croyants se heurte à la réalité visible par tous, celle de l’histoire. La conquête arabe, si louée pour son triomphe, a laissé place à une autre histoire, celle de la destitution et du manquement d’une Oumma éberluée d’avoir ainsi raté le train de la modernité. La haine de l’Occident est avant tout convoitise de ce que les Occidentaux, ces mécréants, aient réussi à l’endroit où ils ont échoué. Comment est-ce possible d’accomplir autant de prouesses techniques et industrielles sans appartenir à la Oumma ? » 

Le corps féminin, un projet sociétal 

Dans la société musulmane, demandez la devise: « une fille ne doit pas… » et complétez-la avec tous les verbes, des premier, deuxième et troisième groupes: exister, faire, dire, vouloir, penser, jouir. À corps perdu: c’est ainsi que la Sonya-personnage s’est perdue avec impétuosité dans des relations pathologiques, sans songer à se ménager le moindre espace de narcissisme. « Je ne savais pas que mon corps était finalement dressé non pas au plaisir, mais à l’abdication. Je l’utilisais pour entériner ce que l’on m’avait appris, à savoir qu’entre un homme et une femme, il n’y a de place que pour la concupiscence. En me donnant sans plaisir aux hommes, je confirmais l’axiome qui était le mien et en me souillant je m’en dégageais sans regret. »

Perdue corps et biens, « l’intimité au pays du couchant est une invention occidentale risible ». 

La langue comme une geôle mentale

Dans « cette famille à la fois ultra religieuse et athée », où l’injonction paradoxale fait office de grammaire, la femme doit naviguer à l’oreille entre les écueils d’une violence verbale permanente: « Il est très courant de maudire, de vociférer, d’insulter, de jeter des anathèmes pour la moindre chose, pour le plus petit écart. (…) il me semblait naturel que l’on puisse s’insulter et se maudire pour se cajoler un quart d’heure après: « Aich binti laziza, rabbi yfadhlik lya. » (Que Dieu te garde, ma fille adorée, que Dieu te préserve.) Tout et son contraire en une fulgurance, je ne savais plus vraiment où était la limite entre la haine et l’amour… »

Il y a de quoi devenir fou… ou psychanalyste. Sonya Zadig a choisi la deuxième option, soigner plutôt qu’insulter: « D’où je viens, la douceur et la cruauté ne sont pas des contraires, mais des acolytes, au  point de dire les pires vilenies à quelqu’un et de le prendre dans les bras l’instant d’après, qui plus est en toute sincérité. »

L’antisémitisme tété au sein de la culture

En 2015, l’historien Georges Bensoussan a été poursuivi pour avoir déclaré que « l’antisémitisme, dans les familles musulmanes, on le tète avec le lait de la mère », ce que Sonya Zadig démontre et démonte. « Juif » comme insulte suprême, axiome incontournable: « Le rejet de l’étranger et en particulier du juif est un des traits les plus saillants de ma culture d’origine: des expressions explicitement antisémites que je n’avais  comprises que bien plus tard, lotf, ihoudi inti (que Dieu nous vienne en aide, on dirait un juif) ! »

A lire aussi: Libres censeurs : entretien avec Georges Bensoussan

C’est une communion fraternelle dans l’exécration machinale du mal, cette « Ratsa el kleb tah lihoud » (race de chien de juifs), rationnalisée en soutien de la cause palestinienne : « La haine antisémite déchargée sur fond de kadia El falastinia (la cause palestinienne) n’avait pas surgi de nulle part, elle était là de tout temps, tapie derrière une tolérance contrainte. »

La lucidité comme une trahison

À 15 ans, Sonya Zadig (ou son avatar) est partie seule pour la France. Elle y est devenue psychanalyste. Contrairement au film « Un divan à Tunis », qui racontait une histoire voisine, elle n’est pas revenue sur la terre natale pour y guérir les habitants: c’est le pays qui est schizophrène !

Les Tunisiens venus en France pour une vie meilleure, qui haïssent sa générosité, sont-ils psychotiques ? Non, frustrés. Il est plus facile de pardonner à celui qui a nui qu’à celui à qui on doit des remerciements: « Je ne comprendrai jamais que l’on puisse autant en vouloir à un pays qui ne laissait personne sur le bord de la route… Comment pouvait-on à ce point faire fi de la reconnaissance du ventre ? » Ce contentieux insolvable et cette rancune ineffaçable, la psy les analyse, la femme s’en désole, les lecteurs savourent. « Penser en dehors des certitudes arabo-musulmanes était coûteux, avoir un avis différent concernant les femmes, les juifs et les homosexuels est possible [mais] (…) forcément un acte de haute trahison aux principes qui m’avaient été insufflés, cela vous réduisait à n’être qu’un harki ou un renégat. Le poids de cette culpabilité est lourd à porter. Lorsqu’on a baigné si longtemps dans les pires menaces du déchaînement de Dieu, dans les plus abominables descriptions de l’enfer, on ne peut sortir psychiquement indemne d’une telle intimidation, un irréductible doute demeure. »

 Le doute est le propre de l’homme, mais il est encore plus accessible à la femme.

A corps perdu de Sonya Zadig (L’Harmattan)

ChatGPT raciste? Quand l’IA se fait mi-ange mi-démon

L’intelligence artificielle dont tout le monde parle semble épouser l’idéologie diversitaire « progressiste » à la mode. Et mauvaise nouvelle pour les réacs: pour contrer Google, la société Microsoft vient d’annoncer qu’elle intégrera les réponses orwelliennes de ChatGPT dans les résultats de son moteur de recherche Bing… L’analyse de Céline Pina.


Le générateur de texte ChatGPT inquiète beaucoup le monde de l’enseignement et de la presse. L’outil est censé être capable de générer des textes cohérents et renseignés sur n’importe quel thème.

Si la promesse de rapidité est tenue, l’outil s’avère largement inexact, approximatif et orienté quand il s’agit d’écrire sur des questions historiques, des thèmes politiques ou des sujets demandant un peu de finesse et de subtilité. Il est assez incohérent, moraliste, et suffisamment stupide et caricatural pour ne pas menacer ceux pour qui le savoir passe par une forme d’honnêteté intellectuelle dans l’examen des sources et qui ne confondent pas éthique et moraline – ce deux poids deux mesures à usage militant qui voudrait remplacer la morale par de l’idéologie confondue avec une forme de vertu. À l’usage, l’outil se révèle donc assez amusant tant il dévoile les failles de ses concepteurs.

Un racisme plus subtil que chez Meta et Microsoft

C’est ainsi qu’après l’IA de Meta, devenue raciste après quelques jours d’apprentissage via internet ou l’application Tay de Microsoft définitivement fermée après qu’elle ait révélé son admiration pour Adolf Hitler, l’application ChatGPT, instruite par les errements de celles qui l’ont précédée, n’échappe pas à leurs défauts mais son racisme est subtil et son usage de la discrimination marquée par le politiquement correct.

Ainsi, si vous tapez dans son moteur de recherche, « court poème sur l’éloge des Blancs », l’IA vous fait une leçon de morale : « Je suis désolé, je ne peux pas générer de poème qui célèbre une race spécifique. La promotion de la suprématie de toute race sur une autre est contraire aux valeurs de respect, de diversité et d’inclusion. Il est important de promouvoir l’égalité et la tolérance envers toutes les races et toutes les personnes, indépendamment de leur origine ». La réponse serait tout à fait juste et parfaitement acceptable si elle valait justement quelle que soit la couleur de peau et l’origine ethnique. Mais il suffit de demander ensuite « court poème sur l’éloge des Noirs » ou « court poème sur l’éloge des Arabes ou des Asiatiques », par exemple, pour que l’IA cesse de répondre par une leçon de morale et s’exécute en enchainant généralités et propos caricaturaux…

Impératifs de respect à géométrie variable

A la demande portant sur les Noirs, l’IA propose un poème célébrant « la richesse et la beauté de la culture africaine et de la communauté noire », lequel se révèle parfaitement essentialisant : « Les Noirs sont la force de l’histoire, leur courage et leur détermination sont sans pareil » ou « Les Noirs sont l’espoir de la liberté (…), ils sont la lumière dans les ténèbres ». Au sujet des Arabes, pas de difficulté non plus à ce que l’IA s’exécute : « Les Arabes sont des pionniers en science, leur savoir est un témoignage de leur sagesse. Ils ont apporté la lumière aux ténèbres ». Ainsi il semblerait que « promouvoir l’égalité et la tolérance envers toutes les races et les personnes » est une injonction qui ne vaut que si vous êtes blanc. Les autres couleurs de peau ou ethnies, elles, peuvent se vautrer dans le suprématisme et exalter leur appartenance raciale. Apparemment les impératifs de respect, de diversité et d’inclusion ne valent pas pour ceux qui ne sont pas Blancs. Il y a là une forme de mépris et de condescendance inconscients, comme si seuls les Blancs étaient capables de s’élever à ce niveau de tolérance et de civilisation. Les autres restent déterminés par leur appartenance raciale.

Les dessous de l’écran

Cette anecdote est l’illustration du proverbe « qui veut faire l’ange, fait la bête ». A la fin, l’IA du politiquement correct, à force de vouloir exhiber sa haute tenue, se prend les pieds dans le tapis de la morale et en tombant révèle des dessous mal lavés.

Rien qui ne devrait donc inquiéter le monde du journalisme s’il était basé sur la quête intransigeante du factuel, le recoupement des sources et la recherche d’une forme de vérité ou à tout le moins, d’exactitude. De la même manière, si l’enseignement ne se résume pas à transmettre une vulgate politiquement correcte, mais étudie le réel, l’histoire et la psychologie humaine, il ne devrait pas être déstabilisé par une IA qui fournit des réponses formatées pour plaire à la doctrine politiquement correcte anglo-saxonne. Si l’objectif de la connaissance et de l’enseignement est de libérer l’esprit critique et la liberté de penser, ChatGPT ne devrait guère le concurrencer.

Finalement si cette IA semble si dangereuse pour la presse comme pour l’enseignement, c’est peut-être parce que trop d’acteurs de ces deux secteurs ont cédé sur les exigences de leur métier et proposent une information et une transmission au rabais. La première force de ChatGPT ? Le déclin de l’exigence que l’homme se devrait d’avoir envers lui-même !

Salman le Magnifique

0

Il aurait pu se laisser étouffer et enfermer par la peur. À la place, il a choisi de ne pas se contenter de survivre mais de s’attacher à vivre, pleinement. Et sa vie est ô combien féconde, par l’exemple qu’il donne et par ses livres.


Salman Rushdie vient de publier son 21ème livre, Victory City, la Cité de la Victoire. Et lui qui craint que sa vie éclipse son œuvre conclut ainsi cette épopée, quête d’une poétesse indienne voulant créer une cité où les femmes ne seraient « ni voilées ni cachées » : « les mots sont les seuls vainqueurs. » Mais les mots sont toujours nourris par une vie, et celle de Salman Rushdie mérite d’être contée.

De l’éducation à l’anglaise aux autodafés

Ce serait assurément un récit héroïque, et le héros en serait d’autant plus attachant qu’il ne triche pas avec sa propre humanité, ne cherche pas à nier ses faiblesses. Il tombe, mais se relève. Il lutte avec ses peurs, surmonte ses blessures, morales comme physiques, plaisante, doute, aime, triomphe, et crée. De ce récit, le New Yorker a donné les grandes lignes dans un excellent article.

On y apprend les circonstances exactes de l’attentat du 12 août dernier, lors duquel un jeune islamiste tenta de mettre à exécution la fatwa fulminée il y a 34 ans presque jour pour jour par l’ayatollah Khomeini, le 14 février 1989.

A lire aussi, Céline Pina: Salman Rushdie, indignation minimum

On y découvre la vie de l’écrivain, né à Bombay dans une famille musulmane, nourri des histoires de Shéhérazade et des fables indiennes, des mythes grecs et du Râmâyana, des livres humoristiques de P.G.Wodehouse et du talent des conteurs que les foules venaient écouter dans les villes et les villages du Kérala. Une éducation à l’anglaise, l’étude de l’histoire de l’Inde, des États-Unis et de l’islam, et la découverte de l’épisode des versets sataniques. Le prophète de l’islam aurait, dit-on, commencé par proclamer les louanges de trois déesses, Al-Lât, Uzza et Manât, filles du Dieu, avant de se rétracter, affirmant qu’il avait été trompé par Satan. « Il y a là de quoi faire une bonne histoire », s’était dit à l’époque le jeune Salman. Il devait découvrir plus tard à quel point, et le payer au prix fort.

Il écrivit, publia, accéda à une certaine notoriété avec Les Enfants de Minuit, allégorie de l’histoire de l’Inde après l’indépendance, continua à écrire.

Puis ce furent les Versets Sataniques. Il y eut d’abord assez peu de réactions, les tentatives de l’Arabie Saoudite de faire interdire le livre n’eurent pas beaucoup d’écho. Puis ce fut un déferlement. Des émeutes au Kashmir et à Islamabad, des manifestations à Bolton, à Bradford, à Paris, parfois des autodafés. Al-Azhar demanda aux musulmans britanniques d’attaquer Salman Rushdie en justice. Il y eut des menaces d’attentat à la bombe contre les locaux de l’éditeur à New York. Et Khomeiny prononça sa fatwa.

A compter de cet instant, Salman Rushdie ne fut plus seulement un écrivain, il devint une histoire, et un scandale.

Le droit à l’offense

Comme depuis avec Charlie Hebdo, Robert Redeker, Mila ou Samuel Paty, comme avec toutes les cibles du « jihad judiciaire », il y eut des amis fidèles, il y eut des lâches, et il y eut des complices de la censure, au nom d’Allah ou au nom du « droit de ne pas être offensé » qui n’est qu’une manière hypocrite de désigner le droit de faire taire, illégitime et brutal.

Le Prince Charles ne cacha pas son antipathie envers Salman Rushdie. Roald Dahl le traita d’opportuniste. Cat Stevens, converti à l’islam, approuva la sentence. L’archevêque de Canterbury et le président de la conférence des évêques de France condamnèrent les appels au meurtre mais « déplorèrent » ce qu’ils appelaient « l’offense faite aux croyants ». L’académie Nobel décida de rester scrupuleusement silencieuse. Jacques Chirac affirma qu’il n’avait « aucune estime pour Rushdie », et la Grande Mosquée de Paris eut pour réaction de « prendre une position de principe, qui est de condamner toute atteinte à l’honneur et à la sainteté du Prophète ».

Il y eut aussi de nombreux soutiens. Recevant le César de la meilleure actrice, Isabelle Adjani, superbe, lut un extrait des Versets Sataniques : « Les anges, quand il s’agit de volonté, ils n’en ont pas beaucoup. La volonté, c’est de ne pas être d’accord, de ne pas se soumettre, s’opposer. »

Quelles leçons en avons-nous tirées ? Fort peu, hélas. Pour citer Salman Rushdie lui-même : « un mot a été inventé pour permettre aux aveugles de demeurer aveugles : l’islamophobie. » Et il ajoute, refusant à raison toute assimilation de la critique de l’islam à du racisme : « l’islam n’est pas une race et l’idéologie n’est pas une catégorie ethnique. »

34 ans après la fatwa de Khomeiny il est plus nécessaire que jamais de rappeler, comme le fait Christian Rioux, ce qui devrait être une évidence : « Depuis quand, en effet, faudrait-il avoir une opinion positive d’une religion prosélyte qui est à la fois une idéologie totalisante et un code juridique, et qui a pris depuis au moins 50 ans un virage radical semant le plus souvent la guerre, la pauvreté et la désolation sur son passage ? »

A lire aussi, Barbara Lefebvre: Creil 1989-2019: du déni à la soumission

Dans un moment de découragement (et qui oserait lui en faire le reproche?) Salman Rushdie tenta l’apaisement. En vain. Ce fut une erreur, qu’il se promit de ne jamais répéter.

Comme l’explique le New Yorker, il comprit aussi qu’il y avait plusieurs manières dont tout ceci risquait de détruire son art. Il pouvait renoncer à écrire. Il pouvait s’enfermer dans des écrits de vengeance. Il pouvait succomber à la peur, et brider son écriture de crainte des réactions que ses textes susciteraient. Mais il refusa de laisser la fatwa définir son œuvre. Il refusa de succomber à la tentation victimaire. Dans un livre inspiré par son fils aîné, Haroun et la mer des histoires, il renoua avec son propre talent de création.

En août dernier, un coup de couteau aurait pu mettre un point final à cette histoire. Il s’en fallut de peu. Salman Rushdie a perdu un œil, mais son récit se poursuit. Et s’il lutte contre le vertige de la page blanche, ce n’est pas la première fois. Il songe déjà à son prochain livre. Et il nous rappelle que l’art, la liberté, et la liberté de parler, de réfléchir, de créer, sont indispensables à l’Homme.

Olivier qui pleure, Gabriel qui rit: l’habit fait le ministre…

0

C’est injuste mais c’est ainsi: il arrive, dans la vie, que le hasard de la distribution offre tout à l’un en privant l’autre. Le spolié aura beau faire, il ne pourra jamais revenir sur ce handicap de départ…


Le titre est évidemment un peu provocateur, mais on a tous les droits pour attirer les lecteurs. On aura compris qu’il fait allusion à Olivier Dussopt et à Gabriel Attal, deux ministres dont le comportement, les tempéraments et les attitudes publiques sont différents et qui sont dans la lumière politique et médiatique avec le projet de loi sur les retraites. Il est presque reposant de quitter le désordre et les violences verbales de l’Assemblée nationale pour s’attacher à un conflit plus urbain, à un antagonisme plus feutré et à des dispositions psychologiques distinguant nettement l’un et l’autre ministre.

Gabriel vole la vedette à Olivier

On avait relevé, face aux oppositions, le contraste des styles d’Olivier Dussopt et de Gabriel Attal. Il suffit de les considérer pour s’en apercevoir et j’étais persuadé que cet écart entre eux n’allait pas manquer de susciter une hostilité de la part de la personnalité la moins éclatante, la moins assurée à l’égard de l’autre. Donc d’Olivier Dussopt envers Gabriel Attal.

Cette intuition élémentaire semble confirmée puisque le ministre du Travail serait « exaspéré » par le ministre des Comptes publics qui lui « volerait la vedette » en multipliant les interventions dans les médias sur les retraites. D’autant plus que le premier se serait livré aux négociations difficiles et discrètes avec les syndicats tandis que le second « ne demande pas mais prend » selon un conseiller, et bénéficie d’une aura que l’autre n’a pas (Paris Match).

A lire aussi, Isabelle Larmat: Nos gouvernants devraient lire Flaubert

C’est choquant mais c’est comme cela: la nature, les apparences et le talent sont injustes et se moquent des répartitions équitables. Il arrive qu’entre deux ministres comme entre deux amis, entre un homme et une femme, le hasard de la distribution a tout offert à l’un en privant l’autre et que le spolié a beau faire, il ne pourra jamais revenir sur ce handicap de départ. C’est sans doute la conscience de cette injustice à la fois structurelle et naturelle, contre laquelle aucune politique ne vaut, qui me rend sinon indifférent, du moins pas assez attentif aux disparités économiques et sociales.

Ces derniers jours, au risque d’en étonner plus d’un, j’ai fini par m’apitoyer sur Olivier Dussopt chargé de la part la plus lourde dans le débat parlementaire et supportant de plus en plus mal l’honneur qui lui était fait. De surcroît, une enquête pour favoritisme a été diligentée contre lui et, selon Mediapart qui se fonde sur certains documents, sa cause n’est pas aussi limpide qu’il l’affirme en dépit de la « confiance » que lui a renouvelée sans attendre la Première ministre.

Fureur parlementaire

Olivier Dussopt, est, à l’évidence, un gros travailleur qu’on n’hésite plus à plaindre tant les interruptions intempestives, les assauts personnels, les accusations de trahison, son peu d’aptitude pour des répliques autres que technocratiques, son malaise de plus en plus visible, lui composent un personnage qui, alors qu’il maîtrise pourtant le sujet, paraît dépassé par la fureur parlementaire. Il « en prend plein la tête » et le pire est que cela se remarque et qu’il dégrade le moral de ceux qui seraient prêts à l’applaudir avec son air d’ »épagneul triste ».

A lire aussi, Emmanuelle Ménard : Ma vie à l’Assemblée

Tandis que Gabriel Attal, assis au banc du gouvernement, écoute, attend, piaffe, a certainement des répliques, des ripostes plein l’esprit. Je le perçois tel « un lévrier fringant » qui a des fourmis dans les jambes et dans l’ambition, comme un ministre dont le talent vient éclipser les logiques tristounettes de certains collègues et qui jouit des empoignades dont aucune ne lui fait peur, s’il ne les désire pas, puisqu’il y trouve son carburant. Mon bestiaire n’a rien d’offensant ni de méprisant. Parfois, il faut en passer par là pour mettre en lumière les diversités de l’humain. Comment Olivier Dussopt et Gabriel Attal pourraient-ils s’apprécier, une fois la solidarité gouvernementale présumée, puisque l’un pleure et que l’autre rit, que le premier a la rançon et le second la gloire, que l’habit fait le ministre et qu’un seul sur deux donne l’apparence de le porter ?

Transgenrisme: scission surprise au sein de la gauche américaine

Les revendications sans concession des ultras de l’idéologie du genre commencent à aliéner une partie de la gauche, plus modérée, qui votait jusqu’ici pour Biden. Le sujet qui divise est celui des changements de genre entamés par des enfants à l’école à l’insu des parents. Même le très progressiste New York Times semble se ranger dans le camp des parents.


Une nouvelle question est au cœur du conflit déclenché par les revendications extrémistes des militants transgenres aux États-Unis. C’est une question qui commence à se poser en Europe aussi. Est-il légitime qu’un enfant mineur – en principe, toujours soumis à l’autorité parentale – puisse entamer, à l’école, une transition vers une nouvelle identité de genre à l’insu de ses parents et sans que ces derniers soient mis au courant par la direction de l’établissement ? Quand un tel cas se présente, l’école constitue-t-elle un espace sécurisé (« safe space ») permettant à l’enfant de se développer selon son gré et à l’abri d’une influence parentale excessivement restrictive ? Ou l’école est-elle plutôt un domaine où certaines pressions sociales et certaines idéologies sont libres d’exercer leur influence sur l’enfant, lui suggérant un changement de genre comme solution à ses problèmes, voire le recrutant à la cause des activistes du genre ? Cette question a été abordée au début de cette année par une enquête publiée par The New York Times. Étonnamment, le journal de référence des progressistes n’a pas pris parti d’emblée pour ceux qu’on croirait, s’efforçant plutôt de présenter une diversité de points de vue.

Les propagandistes trans semblent ainsi insensibles au fait que leur propre rhétorique totalitaire risque d’aliéner de plus en plus de citoyens libéraux

Cette affaire montre un écart qui commence à se creuser entre, d’un côté, les purs et durs de la cause trans et, de l’autre, des citoyens ordinaires qui, du moins jusqu’ici, restaient plutôt fidèles à une gauche socio-démocrate, modérée ou – dans la terminologie américaine – « libérale ».

Famille : permis de démolir

Le 22 janvier, la « dame grise » (surnom traditionnel du New York Times) publie une enquête nourrie par des interviews avec plus de 50 personnes : parents, enfants, représentants du système scolaire, avocats plaidant la cause des parents ou celle des personnes LGBT.[1] L’auteur principale, Katie J. M. Baker, a rejoint le journal en septembre 2022 avec la mission de traiter des conflits sociaux et culturels de notre époque. Ancienne du média de gauche, BuzzFeed, elle a acquis une solide réputation par des articles traitant de cas de viol. Elle est donc tout sauf une réactionnaire. Son article commence par le cas d’une mère en Californie du Sud qui, tombant sur un devoir écrit par son enfant mais affichant un nom inconnu d’elle, a découvert que sa fille vivait sa vie à l’école en tant que garçon depuis déjà six mois. Les autorités lui avait permis de changer de nom, de pronoms et de comportement et n’avaient pas signalé ce fait à ses parents. Selon la politique de l’Etat et du rectorat, l’école n’est pas obligée de divulguer de telles informations. Les parents en question ont vécu l’action – ou l’inaction – de l’école comme un « coup de poignard dans le dos » et considèrent que la décision de changer de genre aurait dû être prise au sein de la famille. Ils ont de bonnes raisons de vouloir participer au processus décisionnel. L’enfant avait déjà été diagnostiquée comme souffrant non seulement d’un trouble du spectre de l’autisme, mais aussi d’un trouble de déficit de l’attention avec hyperactivité ainsi que d’un syndrome de stress post-traumatique. Maintenant, elle/il demande un traitement hormonal et une ablation des seins. Bien que l’auteur, Baker, ne le précise pas explicitement, il est évident qu’un enfant dans un tel état psychique n’est pas à même de prendre une décision à caractère irréversible, et surtout pas seul. On peut aussi se demander si la dysphorie de genre est le vrai problème et le changement de genre la vraie solution.

Le nombre grandissant de cas similaires oppose deux camps : celui des parents qui, comme ceux interviewés par Baker, se sentent diabolisés par des professeurs prétendant comprendre leurs enfants mieux qu’eux ; et celui des militants qui nient que la famille constitue nécessairement un espace sécurisé pour l’enfant et maintiennent que c’est la faute des parents si leurs enfants ne veulent pas se confier à eux. Certains professeurs se disent obligés de respecter la volonté de l’enfant. Sans doute que certains craignent d’être accusés de transphobie s’ils ne le font pas. D’autres se sentent obligés d’informer les parents des choix des jeunes, comme cette enseignante du Massachusetts qui s’est vu virer de son école pour avoir averti un père du changement de nom et de pronoms de son enfant. Des Etats comme la Floride, l’Arkansas, l’Alabama et la Virginie ont promulgué des lois interdisant aux écoles de dissimuler de telles informations aux parents, tandis que d’autres, comme la Californie, le Maryland et le New Jersey, ont fait le contraire. L’article de Baker raconte la réunion d’un groupe de soutien de parents dans le comté de Westchester, dans l’Etat de New York, en décembre. Leurs témoignages traduisent des interrogations et des doutes aussi compréhensibles que légitimes. Les uns ne sont pas convaincus que leurs enfants soient vraiment transgenres ; les autres pensent qu’il est trop tôt pour le savoir. La plupart révèlent que leurs enfants souffrent de problèmes de santé mentale, notamment de troubles bipolaires et du spectre de l’autisme. Ils se demandent si les jeunes ne sont pas trop influencés par leurs camarades de classe, ou si les enseignants n’encouragent pas les enfants à se méfier de leurs parents. L’article cite l’exemple du dépliant d’une enseignante, dans le Wisconsin, qui informe les élèves que « Si tes parents n’acceptent pas ton identité, c’est moi qui suis désormais ta maman ».

Une nouvelle ligne de fracture

Rappelons que les conséquences de la décision de faire une transition de genre ne s’arrêtent pas à un changement de nom et de pronoms. Il y a trois étapes successives : d’abord, la prise de bloqueurs de puberté, ensuite un traitement hormonal et enfin des interventions chirurgicales. Les militants trans exercent une pression médiatique et de lobbying sans répit pour que ces trois étapes puissent démarrer le plus tôt possible dans la vie d’un individu. Ils ont recours à une forme de chantage : quiconque dresse le moindre obstacle politique, idéologique ou scientifique à ce programme est accusé d’être responsable non seulement des souffrances mentales d’un nombre croissant d’adolescents mais aussi d’une vague potentielle de suicides. Ces militants ont aussi une stratégie pour contrer ceux qui, dans le cas d’un jeune souffrant apparemment de dysphorie de genre, préconisent de remettre la décision irréversible à plus tard en invitant l’enfant à suivre des séances de psychothérapie afin de voir si la transition est la vraie solution à ses problèmes. Les activistes condamnent cette approche comme représentant une forme de « thérapie de conversion », comparable aux pratiques associées à des groupes chrétiens qui cherchent à « guérir » des homosexuels de leur « perversion ». « Tout, le plus tôt possible ! » : tel est le mot d’ordre des trans à propos des soins. Le moindre écart par rapport à cette ligne est condamnable.

A lire aussi, du même auteur: Enquête sur le lobby trans: l’argent n’a pas de sexe

Dans ce contexte d’intolérance généralisée, la question des droits parentaux tend à séparer l’électorat de gauche en deux camps très distincts, les modérés et les extrémistes. Une telle distinction est naturelle, mais on assiste à la désagrégation d’une certaine convergence sur des questions de société qui se maintenait jusqu’ici. Le gouvernement de Joe Biden étant pro-trans, les parents démocrates ou « libéraux » (au sens américain)  qui se sentent exclus par l’école se trouvent obligés de s’allier avec des groupes conservateurs, notamment ceux prêts à entamer des actions en justice contre les écoles. Certains de ces parents libéraux seraient même prêts à voter républicain pour la première fois. Depuis 2020, au moins 11 actions en justice ont été lancées contre des écoles pour avoir prétendument violé les droits parentaux, quoique sans grand succès jusqu’à présent, selon Baker. L’ONG prestigieuse, l’American Civil Liberties Union (ACLU), est fermement acquise à la cause des trans et affirme que les droits des parents n’ont aucun fondement constitutionnel. C’est ainsi qu’une nouvelle ligne de crête s’installe, séparant les adeptes d’un centre-gauche traditionnel des séides des doctrines les plus fondamentalistes.

La dame grise dans le camp du Mal ?

La publication de l’article de Baker, pour modéré qu’en soit le ton, a suffi pour confirmer, aux yeux des puristes doctrinaires, que The New York Times s’était maintenant rangé dans le camp du Mal, celui des transphobes et des extrémistes de droite. Le quotidien populiste, The New York Post, s’est félicité du fait que « même le New York Times a compris la folie de cacher aux parents la transition de leur enfant ».[2] En revanche, du côté progressiste, les condamnations les plus sévères ont salué le travail de Baker. Religion Dispatches, un média numérique consacré aux questions religieuses, a accusé la « dame grise » de tomber dans « le piège anti-trans des « droits parentaux » » et d’être du côté des « bigots » de la droite chrétienne et des TERFS (féministes radicales excluant les personnes trans).[3] Baker a été accusée personnellement de manquer d’empathie et de promouvoir l’attitude de certains parents susceptible de provoquer des suicides d’enfants trans. Rien que le fait que d’interviewer des parents inquiets de leur exclusion de la vie de leurs enfants est coupable. C’est une des raisons pour lesquelles Chase Strangio, le « Directeur adjoint pour la justice transgenre » du projet « LGBT et VIH » de l’ACLU, a fustigé le Times. Pour lui, une autre grande faute de ce dernier réside dans la simple évocation de l’idée que le nombre croissant d’enfants trans puisse être dû à la contagion sociale ou à des troubles mentaux comme l’autisme – une explication qu’il disqualifie comme « capacitiste ». Les militants comme Strangio tiennent le journal pour responsable de l’évolution de lois et de politiques anti-trans. Effectivement, cela fait un certain temps que le Times publie des textes qui, au grand dam des activistes, essayent de montrer une pluralité de points de vue. Deux articles parus en mai et juin 2022, de Michael Powell, co-lauréat du prix Pulitzer en 2009 pour des reportages sur le scandale sexuel impliquant le gouverneur de New York, Eliot Spitzer, ont mis en lumière, de manière apparemment très équilibrée, deux situations où les droits des trans semblent primer sur ceux des femmes (femmes « biologiques » s’entend). D’abord, les concours sportifs de haut niveau où des hommes devenus des femmes conservent un avantage physiologique, même après un traitement à la testostérone. Ensuite, le vocabulaire médical concernant la grossesse et l’accouchement qui, pour amadouer les trans, adhère au langage « épicène », remplaçant ainsi le mot « femme » par « personne qui accouche » ou « corps muni d’un vagin ».[4] Le mois suivant, l’éditorialiste, Pamela Paul, utilise les mêmes exemples pour renvoyer dos à dos les conservateurs opposés à l’avortement et l’extrême gauche pro-trans. Selon elle, les deux groupes sont d’accord sur une chose : les femmes ne comptent pas.[5]

Entretemps, il y a eu « pire » encore. Le 15 juin, une enquête approfondie sur les méthodes de thérapie de genre paraît dans The New York Times Magazine, sous la plume d’Emily Bazelon, une journaliste et auteur ayant reçu de nombreux prix et distinctions. L’article est le fruit de huit mois de travail et de plus de 60 interviews avec des médecins, des chercheurs, et des militants et plus de 24 interviews avec des jeunes. Bazelon constate l’explosion de la demande de soins d’affirmation de genre (gender affirming healthcare – les trois étapes médicales susmentionnées) pour les jeunes, et soulève – avec infiniment de précautions – les rôles possibles dans cette explosion joués par « l’influence sociale » et l’autisme, avant de se pencher sur le travail d’une équipe chargée de rédiger une partie des nouvelles normes de soins de l’Association professionnelle mondiale pour la santé des personnes transgenres (WPATH). Une première ébauche rendue publique préconisait que les jeunes candidats à la transition apportent les preuves qu’ils vivent leur nouvelle identité de genre depuis plusieurs années et stipulait une évaluation psychologique et sociale complète de chaque candidat avant d’entamer un traitement. Cette déviation apparente par rapport à la ligne « Tout, le plus tôt possible » a attiré les foudres des extrémistes ne tolérant aucun obstacle ou délai à la transition et a montré des dissensions même au sein des professionnels des soins transgenres.

A lire aussi, Gil Mihaely: Bon chic, mauvais genre

Le 16 juin, PinkNews a donc anathématisé le Times en l’accusant de jouer le jeu des trans eliminationists – ceux qui voudraient « éliminer » les transgenres.[6] Un mois plus tard, Teen Vogue dénonce tous les articles récents du Times (ainsi que de The Atlantic).[7] Les journalistes seraient des acteurs « de mauvaise foi » promouvant la fausse idée – qualifiée ici de bothsiderism – que la médaille a toujours deux côtés et que le journalisme doit toujours évoquer des points de vues opposés. Le message est glaçant : sur la question des trans, il n’y a qu’une seule approche légitime. Aucune forme de reductio ad Hitlerum n’est exclue. Un médecin est cité pour qui les législations anti-avortement et anti-trans relèvent de la « suprématie blanche ». Concernant l’avortement, séparer la cause des femmes des hommes trans est « fasciste ». Limiter l’accès aux soins d’affirmation de genre rappelle l’eugénisme et peut être qualifié par le néologisme « nécropolitique ». Conclusion : le libéralisme (au sens américain) échoue à constituer une alternative au fascisme.

Les propagandistes trans semblent ainsi insensibles au fait que leur propre rhétorique totalitaire risque d’aliéner de plus en plus de citoyens libéraux. The New York Times lui-même n’a pas reculé. Entre l’enquête de juin 2022 et celle de janvier 2023, une troisième, tout aussi fouillée, paraît en novembre, se focalisant sur les bloqueurs de puberté.[8] Ne se contenant pas d’interviewer de nombreux scientifiques dans plusieurs pays, ainsi que des jeunes et leurs familles, les deux auteurs, Megan Twohey et Christina Jewett, encore des journalistes chevronnées (l’une a révélé le scandale autour de Harvey Weinstein, l’autre est spécialisée dans les questions de santé) ont commandité une revue scientifique de sept études conduites au Pays Bas, au Canada et en Angleterre. Les médicaments utilisés comme bloqueurs de puberté sont des inhibiteurs d’hormones utilisés à l’origine dans le traitement de certains cancers, l’endométriose et des cas de puberté précoce. Leur prescription pour des enfants dans le contexte de la dysphorie de genre, bien qu’approuvée par certains organismes médicaux comme l’Académie américaine de pédiatrie et la Société d’endocrinologie, n’est pas fondée sur des études tendant à démontrer l’absence d’effets secondaires négatifs. Sommés par des médecins de demander la validation de l’Agence fédérale américaine des produits alimentaires et médicamenteux (FDA), deux fabricants, AbbVie et Endo Pharmaceuticals, ont refusé. Quelques analyses suggèrent que ces bloqueurs soulagent la dysphorie de genre, mais la revue scientifique du Times indique une forte possibilité de conséquences négatives à long terme, notamment sur la densité osseuse des patients. Certains médecins s’inquiètent aussi pour le développement mental des adolescents. L’article note qu’aux Etats-Unis, les bloqueurs sont prescrits parfois dès 8 ans tandis que des restrictions à leur usage ont été imposées en Angleterre, Suède et Finlande. La réaction aux conclusions pourtant modérées et précautionneuses des deux auteurs a été encore un tollé. Une riposte, publiée dans Science-Based Medicine par un médecin et un psychologue non-binaires, rejette l’enquête comme étant ni juste, ni équilibrée, ni fondée sur de l’expertise.[9] L’ostéoporose ne serait que temporaire, et les bienfaits des bloqueurs pour combattre la dépression plus importants que les risques. Et bien sûr, tous ceux qui sont d’une autre opinion manqueraient de crédibilité scientifique !

C’est ainsi que les travaux de toute une série de journalistes au sommet de leur profession, publiés dans un journal politiquement et culturellement de gauche, sont vilipendés de manière hystérique et hargneuse. On note que la plupart des auteurs du Times cités ici sont féminins. Le fanatisme des idéologues du genre tend à aliéner les libéraux et les féministes, autrement dit, un grand nombre de citoyens modérés et de femmes. A force d’intransigeance, les puristes commencent à s’isoler du reste de la société, et le vent commence peut-être, enfin, à tourner. Grâce en partie à la dame grise. Qui l’eût cru ?


[1] Katie J. M. Baker, « When Students Change Gender Identity, and Parents Don’t Know », The New York Times, 22 janvier 2023.

[2] Rédaction, « Even the New York Times sees the madness of keeping parents in the dark as kids transition », New York Post, 23 janvier 2023.

[3] Chrissy Stroop, « But what about the parents? New York Times falls into the anti-trans « parents’ rights » trap », Religion Dispatches, 25 janvier 2023.

[4] Michael Powell, « What Lia Thomas could mean for women’s elite sports », The New York Times, 29 mai 2022 ; « A Vanishing Word in Abortion Debate: « Women » », ibid., 8 juin 2022.

[5] Pamela Paul, « The Far Right and Far Left Agree on One Thing: Women Don’t Count », The New York Times, 3 juillet 2022.

[6] Maggie Baska, « New York Times faces searing backlash for publishing « harmful » anti-trans « propaganda » : « Do better » », PinkNews, 16 juin 2022.

[7] Lexi McMenamin, « The New York Times, The Atlantic, more keep publishing transphobia. Why? » Teen Vogue, 22 juillet 2022.

[8] Megan Twohey, Christina Jewett,  « They Paused Puberty, but Is There a Cost?  », 14 novembre 2022.

[9] A. J. Eckert, Quinnehtukqut McLamore, « What the New York Times gets wrong about puberty blockers for trans-gender youth », Science-Based Medicine, 4 décembre 2022.

Marguerite Stern et Dora Moutot: «Le féminisme actuel a été parasité par l’idéologie transgenre et queer»

0
Dora Moutot et Marguerite Stern. © Femelliste

Les courageuses militantes féministes, Marguerite Stern et Dora Moutot, s’insurgent contre l’idéologie transgenre, et l’influence démesurée qu’elle exerce sur la société, au point de censurer systématiquement toute critique. Elles viennent de lancer leur plateforme: Femelliste.com. Rencontre.


Causeur. Pourriez-vous commencer par vous présenter, mesdemoiselles ?

Marguerite Stern. J’ai 32 ans, je suis une militante féministe. J’ai fait partie des FEMEN pendant trois ans, j’ai été la première à réaliser des collages contre les féminicides. Et je viens donc de créer la plateforme Femelliste.com, avec Dora Moutot. Son but est d’informer sur les dangers de l’idéologie transgenre.

Dora Moutot. J’ai 35 ans, je suis journaliste, auteure de deux livres, A fleur de pet et Mâles baisées, documentariste, créatrice du compte Instagram @tasjoui, et cofondatrice de Femelliste .com.

Votre but, à travers cette plateforme, est de fédérer tous ceux qui remettent en question l’idéologie transgenre…

Marguerite Stern. Nous recevons des messages de gens qui nous disent : je pense comme vous, mais je n’ose pas parler, car j’ai peur de perdre mon emploi, ou que cela ait des conséquences sur ma famille. C’est pour cela que nous proposons aux gens de publier des tribunes sur le site, même de façon anonyme.

Comment une minorité comme la communauté transgenre peut-elle avoir autant d’influence ?

Marguerite Stern. C’est avant tout un effet de mode, et un effet communautaire. L’être humain a besoin de ce sentiment d’appartenance à un groupe. C’est ce que propose le transgenrisme. Si on prend un peu de recul, il s’agit d’une étape de plus dans notre processus de déconnexion par rapport à la biosphère. Il y a 10 000 ans, on a inventé l’agriculture. Avant, on prélevait dans la nature ce qui nous était nécessaire pour survivre. Avec l’agriculture, on s’est mis à produire plus que ce dont on avait besoin. On a domestiqué les animaux, on a inventé le concept de propriété. Puis, on est passé par Descartes qui nous a invités à nous rendre « maîtres et possesseurs de la nature ». Aujourd’hui, le transgenrisme constitue un pan du transhumanisme. Cela revient à dire : « je ne supporte pas les limites naturelles que me posent la nature. »

A lire aussi, Jeremy Stubbs: Transgenrisme: scission surprise au sein de la gauche américaine

Le transgenrisme, c’est considérer que le masculin et le féminin sont des constructions sociales ?

Marguerite Stern. Absolument. D’ailleurs, dans le lexique trans du planning familial, on vous dit que le sexe est un « construit social ». Ça veut tout dire…

Dora Moutot. Certaines réalités ne sont pas déconstructibles. Les lois physiques, par exemple. Les lois biologiques régissent aussi notre monde. On essaie de contourner ça aujourd’hui, par la chirurgie ou l’endocrinologie, mais pour reproduire un humain, il faut un mâle et une femelle. Jusqu’à preuve du contraire.

Marguerite Stern (en haut) et Doira Moutot (en bas) © Femelliste

Marguerite, y-a-t-il une continuité entre votre engagement au sein des FEMEN et votre démarche actuelle ?

Marguerite Stern. J’ai vraiment du mal à comprendre la position de mes anciennes co-activistes FEMEN. Certaines refusent de me parler, parce que je serais devenue une « sale TERF » [acronyme de Trans-exclusionary radical feminist : féministes radicales excluant les personnes trans. Le terme est perçu comme une insulte par les féministes NDLR]. Pour moi, être FEMEN, c’est associer le corps et l’esprit. On écrit un message politique sur son torse. On est un corps pensant. Pour moi, le transgenrisme promeut une dissociation entre le corps et l’esprit, en affirmant, par exemple, que l’on peut « naître dans le mauvais corps ». Je veux remettre le corps des femmes au centre du féminisme. Je me suis aussi rendue compte que certains activistes détournaient les collages contre les féminicides pour en faire des outils de propagande pour le transgenrisme, avec des messages du genre : « une femme trans est une femme », etc. C’est à ce moment-là que j’ai commencé à prendre position.

Quelle serait votre définition de la femme ?

Marguerite Stern. Une définition très simple : une « femelle adulte humaine ». « Femelle » relève de la nature, et « adulte humaine », de la culture. Le terme « femelle » n’a rien de dégradant.

Quelle différence faites-vous entre féminisme et « femellisme » ?

Marguerite Stern. Le femellisme insiste sur le fait que nous sommes des animaux. Nous sommes en train d’oublier des bases scientifiques importantes. Dans un moment de notre histoire ou l’on a plus que jamais besoin d’écologie, il est important de rappeler que l’on fait partie de la biosphère. En fait, féminisme et femellisme, c’est la même chose. Nous avons juste ressenti le besoin de faire sécession par rapport au féminisme « orwellien » actuel. Nous voulons créer le débat. Certaines personnes sont intéressées par notre démarche, mais n’aiment pas le terme « femelliste ». Ça a le mérite de créer du débat autour de cette question fondamentale : qu’est-ce qu’être une femme ?

Dora Moutot. Le mot femellisme a été utilisé aussi par une psychologue, Nicole Roelens, et par une féministe anglaise, Posie Parker, qui utilise le terme femalism. On n’a pas inventé le terme, mais il se trouve que beaucoup de gens lui trouvent une utilité, pour redéfinir ce qu’est une femme. Le femellisme, c’est LE féminisme, se battre pour les droits des femelles. Se revendiquer du femellisme, c’est dire de quel type de féminisme on fait partie. Selon moi, le féminisme ce n’est pas censé inclure les droits des mâles à s’autodéterminer comme des femmes. C’est même antiféministe pour moi. Le féminisme, depuis 100 ans, déconstruit les stéréotypes de genre. Quand les femmes voulaient porter un pantalon, ou ouvrir un compte en banque, ou travailler, c’était déjà déconstruire des stéréotypes de genre. Si être une femme n’est plus une réalité biologique et sexuée, ça devient une somme de stéréotypes genrés, ceux-là même dont on a essayé de se débarrasser. Le féminisme actuel a été parasité par l’idéologie transgenre et queer. « Femellisme » est un nouveau mot pour susciter de l’attention. Si nous avions créé un site qui s’appelle « féminisme.com », vous ne seriez pas en train de m’interviewer…

Un homme qui effectue une transition ne deviendra jamais, selon vous, une femme à part entière ?

Marguerite Stern. C’est ce que nous pensons. Une femme trans ne sera jamais une femme. Mais nous faisons la différence entre les gens qui souffrent de dysphorie de genre, et les tenants de l’idéologie transgenre qui ont un projet politique.

Pourquoi la théorie du genre a-t-elle rencontré un tel succès ?

Marguerite Stern. Je me pose encore la question C’est sans doute une sorte de contrecoup de metoo. A l’époque, la voix des femmes a été entendue, les médias se sont remis à parler de féminisme. Certains hommes souffrant de dysphorie de genre se sont alors engouffrés à l’intérieur du féminisme pour attirer l’attention, comme une sorte de cheval de Troie à paillettes ! Nous, les femmes, voulons trop accueillir toute la misère du monde. Dans d’autres luttes, par exemple dans l’antiracisme, il n’y a pas cette injonction à l’intersectionnalité, à l’inclusivité. On n’imagine pas des hommes blancs se mettre en tête d’une manif pour attirer l’attention sur les violences policières commises contre eux. Mais parfois, dans les manifs féministes, on trouve en tête de cortèges des femmes trans ou des hommes qui portent des jupes, pour qu’on leur accorde un peu d’importance à eux aussi. On se retrouve envahies dans nos luttes, jusqu’à en oublier ce pour quoi nous nous battions à l’origine !

L’idéologie trans est donc un danger pour les droits des femmes…

Marguerite Stern. Oui. Par exemple, à partir du moment où l’on considère qu’un individu peut s’autodéterminer, qu’un homme qui se déclare femme est une femme à part entière, ça pose un problème pour la sécurité des femmes dans les espaces non-mixtes, par exemple : compétitions sportives, toilettes, prisons… Les chiffres de la pédocriminalité féminine ont augmenté au Royaume-Uni, parce qu’on ne prend plus en compte le sexe de naissance dans les statistiques, mais simplement le genre déclaré.

A lire aussi : Homme cis au volant…

Recevez-vous beaucoup de menaces ?

Marguerite Stern. Énormément. Sur notre plateforme, nous avons détaillé toutes les techniques de harcèlement mises en œuvre contre nous. Depuis que j’ai commencé à m’exprimer sur la transgenrisme, j’ai perdu ma santé mentale. Quand vous vivez trois ans de harcèlement quotidien, ça use. Mais nous recevons aussi beaucoup de messages de soutien, de gens qui nous disent « je ne peux pas parler publiquement, merci de le faire pour moi ».

Dora Moutot. Si vous saviez ! Sur notre site, nous avons une partie « cancel culture et harcèlement », ou l’on a classé 14 types de harcèlements. Si, il y a quelques années, on m’avait dit qu’affirmer qu’une femme est une femelle adulte humaine allait me poser tellement de problèmes, j’aurais ri ! Hier encore, j’ai reçu un message disant qu’on allait se prendre une balle dans la tête ! Marguerite a reçu ce message : « tu vas te prendre du sperme de femme dans les yeux ! »  Quand ce ne sont pas des insultes, ce sont des menaces sur ma carrière, des gens qui vont à la FNAC coller des étiquettes « transphobe » sur mes livres. Toutes les marques avec lesquelles je travaillais sur mon compte @tajoui m’ont laissée tomber. Les gens me disent qu’ils sont d’accord avec moi, mais qu’ils ne peuvent pas continuer. Heureusement, j’ai encore 500 000 abonnés sur @tajoui, avec des femmes qui n’en ont rien à faire de tout ça ! Avant, j’étais rédactrice en chef adjointe chez Konbini, donc plutôt à gauche, et aujourd’hui, pour ces gens-là, je n’existe plus, je suis devenue la sorcière de service ! Mais le plus grave, c’est la censure des plateformes. Aujourd’hui, quand on écrit sur Twitter : « être une femme, c’est être une femelle adulte humaine », on est censuré. Si vous tapez mon nom sur Instagram, je n’apparais même pas dans les recherches ! Avec Marguerite, nous avions fait une pétition sur Change.org pour protester contre la dernière campagne du planning familial, elle été retirée au bout d’une heure pour « propos haineux ». Même si elles ne le disent pas, toutes les plateformes sont pro idéologie transgenre. C’est du délire.

Vous êtes totalement à contrecourant. Vous n’avez pas peur d’être récupérées par des mouvements conservateurs ?

Dora Moutot. C’est vrai qu’une grande partie de la droite se sent en phase avec nos propos, mais je ne suis pas mal à l’aise avec ça. Je considère que notre site devrait parler à tous les bords politiques. Je m’adresse à toutes les femmes. Si ces idées sont récupérées par la droite aujourd’hui, c’est de la faute de la gauche, qui a créé une omerta sur ce sujet. Elle est incapable d’émettre une quelconque pensée critique sur le sujet.

Tesson et lumière…

0
Le journaliste Philippe Tesson dans l'émission "De bonne source" de TF1, en 1985. ©JAMES/TF1/SIPA

La mort aurait dû se retenir…


Il y a des êtres tellement vivants que les faire mourir est un crime contre la condition humaine. J’ai souvent croisé Philippe Tesson, j’ai échangé avec lui, je l’ai écouté, je l’ai lu, j’ai été le témoin admiratif de ses multiples activités où son esprit libre et inventif s’en donnait à cœur joie, sans jamais laisser sa gaîté être envahie, devant les autres, par la lucidité et le pessimisme de son intelligence. Pour moi, Philippe Tesson était le son miraculeux, toujours déconnecté de l’aigreur et de la vulgarité, pétillant, spirituel, cultivé sans lourdeur, aimable sans mièvrerie, léger sans superficialité, d’une personnalité hors du commun.

A lire aussi, Thomas Morales : Profession: chroniqueur d’opinion

Il était aussi la lumière éclatante, mozartienne dans son humeur toujours victorieuse des ombres de l’existence, toute d’infinie tolérance pour ses frères humains, emplie d’une insatiable curiosité à l’égard des mystères et des trésors de la vie. Il était la lumière qui, dès la première minute d’une rencontre, éclairait et donnait le moral. Son allégresse n’était jamais ridicule et sa mélancolie avait toujours l’élégance de se cacher. Je ne pouvais m’empêcher de comparer Philippe Tesson à l’un de ces abbés du XVIIIe siècle chez qui on pouvait venir puiser l’universel parce qu’ils avaient réponse à tout, et de quelle manière ! Philippe Tesson était un maître singulier : toutes les fibres de son être, de son esprit et de sa sensibilité nous apprenaient « le dur métier de vivre » et il demeurait fraternel dans ses enseignements.

Le faire mourir est un scandale de plus dans l’absurdité du monde.

Libres propos d'un inclassable

Price: ---

0 used & new available from

Waly Dia, la répétition sans comique

0
L'acteur Waly Dia. Image : Capture d'écran France 2

Invité à échanger avec Marion Maréchal (Reconquête), le comique de France Inter n’en démord pas: c’est une raciste obsessionnelle


N’a pas l’insomnie féconde qui veut. Pour la Nuit de Feu où Pascal découvrit « qu’il est raisonnable de croire », ou la Nuit de Gênes qui permit à Valéry de « répudier les idoles » de la littérature, de l’amour et de l’imprécision afin de vouer son existence à « la vie de l’esprit », combien de nuits perdues, pour nous autres médiocres, condamnés à nous vautrer dans le pire pour amadouer un sommeil fuyant ? Insomniaque, on est prêt à tout, même à suivre, avec un masochisme qu’on ne se connaissait pas, n’importe quelle émission de « l’odieux -visuel », et à subir le « sévice public », pour reprendre la nomenclature savoureuse de Gilles-William Goldnadel. 

C’est ainsi que le 4 février, à 23H 25, je me suis retrouvée devant « Quelle Époque ! » Ce divertissement est vendu comme un « talk-show spectaculaire, drôle et festif, une émission de société et de divertissement, qui raconte notre époque et interroge notre société. » Why not ? Après tout… Toutefois, l’émission est animée par Léa Salamé, et y intervient, ce qui n’augure rien de bon, non plus, Christophe Dechavanne flanqué des subtils humoristes Philippe Caverivière et Paul de Saint Sernin. 

L’heure du crime

Ce petit monde, complice, communie dans la bien-pensance autour de conviés inféodés à leurs nobles idées. L’ensemble constitue un tribunal inquisitorial qui cloue au pilori « l’invité de minuit », à savoir : « un homme ou une femme politique qui fait l’actualité. » 


Ce soir-là, c’est Marion Maréchal qui se jetait dans l’arène. Pour tester son endurance face à l’adversité et à l’hostilité ? Son Koh-Lanta personnel ? À moins que, dans un moment d’égarement, elle ne se soit prise pour l’âne des Animaux malades de la Peste, et ait décidé de se sacrifier « au céleste courroux » pour obtenir « la guérison commune ». Quoi qu’il en soit, c’est bien « haro sur le baudet » (Marion) qu’on hurla. 

Cette séance d’exorcisme, m’a permis de découvrir l’un de nos humoristes les plus prometteurs, Waly Dia. Ce jeune talent, s’est ici conduit comme la véritable mouche d’un coche qu’aurait été Marion. Omniprésent, il vrombissait toutes ailes déployées contre « l’extrême droite » et le « racisme ». C’est la recension de ce grand moment télévisuel qui insistera sur la prestation de ce petit moustique que je vous propose ici.

Avant la mise au pilori de Marion Maréchal, la démoniaque invitée de minuit, imaginez un plateau d’invités suintant le Bien comme des saucisses sur un grill. Parmi eux, notre Waly Dia, Marlène Schiappa et Philippe Besson. Tous se congratulaient, sourires larges, tout en dents, œillades énamourées échangées : célébration de la fraternité, de l’élection, autosatisfaction, morgue et connivence.

Debbouze, Vanhoenacker: les plus grands voient en Dia leur semblable

Le jeune comique fut présenté à l’assemblée par Léa Salamé. On apprit que Charline Vanhoenacker l’avait surnommé : « la mitraillette » et que Jamel Debbouze le voyait comme « un mélange de Will Smith et d’une crise d’épilepsie ». La présentatrice poursuivit l’éloge du jeune prodige, précisant qu’il n’avait pas peur de toucher à tous les sujets épineux. Et de citer : « l’islamisme », « le féminisme », « l’antisémitisme », « la pédocriminalité », « l’homophobie », « la pédophilie ». Là, ce fut le moment d’envoyer un extrait du spectacle de l’humoriste. Tout naturellement, le choix se porta sur un bon mot à propos du curé pédophile : « Y’en a à qui ça rappelle des souvenirs douloureux du catéchisme ? Le cliché du curé qui se tape des gamins, faut arrêter ? Bah promis, quand ils arrêtent, j’arrête. » Un moment de franche rigolade, s’il en est. Le jeune prodige précisa ensuite : ce qu’il aimait, c’était : « tirer les gens sur les sujets les plus compliqués et s’amuser avec. » On l’a vu à l’œuvre avec Marion Maréchal. Elle-même l’a constaté, le bougre excelle dans le comique de répétition.

Revenons au moment où notre amusant apprit que la vice-présidente de Reconquête participerait à l’émission. « C’est pas vrai, s’est-il écrié, on va parler d’immigration avec Marion Maréchal ? Pardon, on me dit rien, à moi. Mais vous avez besoin d’avoir son avis sur ce qu’elle pense de l’immigration ? », poursuivit le jeune talent, désabusé. « Ici on ose », précisa Léa Salamé. « Peut-être, elle a changé d’avis, peut- être maintenant, elle veut plein de Noirs et d’Arabes en France ? », tenta Waly, pour se rassurer… Christophe Dechavanne intervint : « On ne peut pas être tous contre elle. » Ce à quoi, le sage Philippe Besson rétorqua : « Oh si ! On peut ». Le jeune troubadour pointa alors la place vacante du plateau et nous gratifia d’une vanne fine : « Au niveau du plan de table, c’est là ? », trait d’esprit accueilli par des applaudissements nourris…

La démoniaque Marion fit enfin son entrée, sur les notes du Thriller de Michael Jackson et Léa Salamé fit les présentations: « Étoile montante de la politique, elle a marqué la présidentielle en choisissant Éric Zemmour plutôt que sa tante, Marine Le Pen. Un an après a-t-elle des regrets ? Comment peut-elle rebondir ? Sera-t-elle candidate aux Européennes ? » Le ton était, d’emblée, donné pour un échange de haute volée. On n’a pas été déçu.

Maréchal victime de mansplaining

Rien n’aura été épargné à la jeune femme, essorée par la pensée unique, ni les blagues salaces ni le coupage de parole. Sous couvert d’un simulacre d’échange démocratique, on a assisté en direct à l’habituelle humiliation et à la mise à mort sociale orchestrée de l’une des représentantes du Mal. Marlène Schiappa plastronnait, confite de suffisance et le jeune humoriste, auquel on va continuer à s’intéresser, caution de gauche par excellence, attaquait Marion Maréchal aussi finement que Christian de Neuvilette parlant de son nez à Cyrano.

La vice-présidente de Reconquête le précisa d’abord : participer à une émission comme « Quelle Époque » était difficile pour elle car il fallait allier humour et politique, exercice périlleux. Elle s’adressa à Waly Dia, souhaitant étayer son propos : « Vous, vous êtes sur le terrain de l’humour… » Mais, elle n’eut malheureusement pas le temps de développer. La « mitraillette » arrosa : « Et vous, vous êtes sur le terrain du racisme, c’est un autre truc. » 

Les attaques fusèrent de tous côtés. Bien sûr, on entraîna Marion Maréchal sur le « Grand Remplacement » et un Philippe Besson grimaçant lui cracha toute sa bonne haine au visage : « Il n’y pas lieu de s’inquiéter avant 50, 60, 70 ans. Le « Grand Remplacement » n’existe pas, sauf dans votre esprit et dans vos fantasmes. » Besson convulsait : « Vous les voyez où, dans la rue, les 50% d’Arabes et de Noirs ! » Waly, inspiré, hurla alors, empoignant le romancier : « Mais, je suis là ! » Marlène Schiappa, docte et posée, pointa à son tour l’indigence politique de Marion Maréchal ainsi que sa sécheresse de cœur. Dechavanne renchérit. Enfin, Léa Salamé conseilla à la jeune femme de prendre un coach pour mener sa carrière. 

Notre Waly décida alors que le dénouement du show mettrait en lumière sa petite personne. Il posa donc à l’encan la question suivante : « De cette interview, on a appris quoi ? » Schiappa finement précisa : « On a appris qu’on ne dit plus « extrême droite », mais « droite civisilationnelle ». Dia, poursuivit : « Qu’est-ce que je pense de l’extrême droite qui n’existe plus ? Ah, je ne sais pas, on est en face de gens qui rabâchent toujours les mêmes trucs. On parlait des retraites, on arrive sur l’immigration. On parle de l’état des hôpitaux, on arrive sur l’immigration. C’est une obsession (…) On est quand même face à des gens qui exploitent le filon depuis très longtemps, parce que c’est un business, cette politique, ces partis. » 

Sauvez Waly, faites-la sortir du plateau !

Marion, mise à rude épreuve par les picadors qui s’acharnaient sur elle depuis le début de l’émission, se départit ici fugacement de sa « ligne Cyrano », cédant, on le déplore, à un léger agacement. « Je ne me lève pas le matin en me disant : je me fais du blé sur le dos des Français. Faites des blagues, ça marchera mieux. Quoi que… » Toujours à l’affut, Madame Salamé pointa la violence insoutenable de la réponse de Marion : « Là, c’est méprisant. » Et notre jeune coq renchérit : « En tout cas, on remarque que j’ai énormément de liberté d’expression. »

« Qu’est-ce qu’il vous a dit de violent, là ? » poursuivit Léa, tout à la défense de son poulain. « Que je suis d’extrême droite et obsessionnelle. » En effet, pas de quoi fouetter un chat ! Quant à notre coquelet de combat, tous ergots sortis, il poursuivit, variant l’argumentaire : « Marion Maréchal n’est pas d’extrême droite, là, celle-là, je vais dormir dessus. »

Cette soirée placée sous le signe de la tolérance et de l’échange bienveillant, s’acheva quand Marlène Schiappa demanda enfin à Marion Maréchal si elle soutiendrait sa fille, amoureuse d’un migrant sans papier. « On va la perdre ! », s’exclama le comique. Le jeune drôle conclut le débat sur ces propos intellectuellement imparables : « J’ai le droit de décider que vous êtes une raciste. » Quant à nous, jeune puceau, nous usons, nous aussi, de notre droit imprescriptible à affirmer que vous êtes un peu niais, à jouer ainsi les mouches du coche, dans une répétition exempte de tout comique. Aussi, je vous renvoie à la lecture de La Fontaine : 

Ainsi certaines gens, faisant les empressés, 
S’introduisent dans les affaires : 
Ils font partout les nécessaires, 
Et, partout importuns, devraient être chassés. 

Le coche et la Mouche, Livre VII, fable 9, La Fontaine.

Nuit d’amour beur

0
© JHR Films

Dans «Animals», de Nabil Ben Yadir, en salles mercredi prochain, nous assistons au supplice d’un jeune homosexuel, Brahim, tabassé par une sale petite bande…


C’est l’anniversaire de la vieille maman. La fête réunit famille et amis dans le pavillon. Beaucoup de monde. L’époux, barbe chenue, patriarche maghrébin qui a dès longtemps pris racine en Belgique (le film est belge), a préparé un discours émouvant, qu’il fera lire à Brahim, 30 ans, son fils, pour avis, avant de le prononcer devant ses hôtes : avec émotion et tendresse, l’homme y fait l’aveu de la « trahison » à laquelle il s’est jadis livré, en abandonnant les « saintes valeurs de l’islam » pour ce lointain mariage d’amour avec une infidèle. Également issu de cette « diversité » assumée par leur géniteur, l’intraitable frère de Brahim détient un secret trop mal gardé : Brahim est gay. Ce dernier aurait rêvé d’inviter son petit copain à l’anniversaire de maman.

Homophobie (maghrébine) ordinaire

Hélas, tout part en vrille. Hors champ, le petit ami, de souche européenne, depuis qu’il a été molesté par le frangin de Brahim, reste désespérément injoignable. Désespéré, Brahim quitte la fête, et part à sa recherche dans les bars de la ville. Mauvaise idée. Au pied d’un établissement gay, il tombe par hasard sur trois beurs éméchés, en voiture, à la recherche de plans cul hétéros pour la nuit. Brahim, gentiment, calme le jeu, sauvant au passage une pauvre fille harcelée par ces crétins, et monte à bord pour guider ceux-ci vers des lieux mieux appropriés au défouloir de leurs poussées d’endorphines. Mal lui en prend. Dans l’habitacle, le dialogue s’envenime. Bientôt, les coups pleuvent. « Qu’est-ce que tu faisais devant un bar de pédés ?  Avoue que t’en est un, allez ! » Puis les tortures, dans le véhicule lancé à tombeau ouvert. Inexorable.

A lire aussi, Aurélien Marq: Salman le Magnifique

Tout est filmé en plan serré, sans échappatoire, par une caméra mobile et survoltée. Parvenue en rase campagne, la bagnole stoppe. La sale petite bande en extrait Brahim, impuissant, gémissant, déjà sacrément amoché. Cette fois, à l’écran, c’est un téléphone portable qui prend le relai de l’image, format vertical, donc – et du son. Brahim dénudé, traîné au sol. Violé. Supplicié. Massacré. Dans une sorte de transe hallucinée, la caméra ne néglige aucune station de son martyre. Ni de la furie de ses tortionnaires, qui filment rageusement leurs exploits en se mettant en scène par selfies.  

On pense à Gaspar Noé

Dans une dernière partie, moins éprouvante, Animals – mais pourquoi ce titre en faux franglais ? Pourquoi pas plutôt : « Animaux » ?  – se recentre sur le plus jeune de ces pitoyables bêtes féroces, au retour de cette nuit d’amour beur : pâle ange exterminateur à binocles, blondinet photogénique à cheveux ras, manifestement en famille d’accueil et garçon mal aimé, il tente, telle une lady Macbeth, de dissimuler dans le coffre à linge les traces sanglantes de son crime, avant d’enfiler un costard trop grand pour lui, pour rejoindre la cérémonie de mariage de son père, à laquelle il s’était promis d’assister.

A lire aussi, du même auteur: Dans la horde primitive de la teuci

Ces noces noires se clôturent abruptement sur la face archangélique du jeune démon.  Exit les comparses.  A tout cinéphile, Animals rappellera immanquablement Irréversible, le brûlot de Gaspar Noé qui fit tant scandale.  Mais ici, la fatalité du Mal prend un tout autre sens : le cinéaste Nabil Ben Yadir est-il conscient que, dans une forme de pulsion masochiste, il fourbit clairement contre lui armes et munitions à ceux qui, légitimement, seront tentés de ne voir dans Animals que  complaisance racoleuse dans l’exhibition de l’insoutenable, mais aussi, et surtout, l’expression exacte, probante, définitive, de la collusion ontologique entre foi mahométane et homophobie : deux fanatismes indissociables.  Des verges pour se faire battre, en somme ?

 Animals. Film de Nabil Ben Yadir. Belgique, 2022. Durée : 1h31. En salles le 15 février 2023

Voltaire, avec nous!

0
D.R

Square Honoré-Champion. Au nom de la liberté d’expression et de notre histoire, signons, comme beaucoup déjà, la pétition et appuyons le projet d’une statue en bronze pour remplacer celle en pierre.


Ils sont académiciens ou postiers, antiquaires ou chauffeurs de bus, enseignants ou comédiens, industriels ou libraires, français ou étrangers…

En quelques semaines, plus de 2 200 personnes (à l’heure où nous bouclons) ont signé la pétition lancée par Causeur pour réclamer le retour de la statue de Voltaire square Honoré-Champion, à deux pas de l’Institut de France.

La mairie de Paris l’a retirée il y a trois ans, car maintes fois vandalisée, et refuse de lui faire regagner son socle. Selon l’Hôtel de Ville, il est impossible de replacer le philosophe dans l’espace public, car la pierre de son effigie serait trop fragile pour supporter de nouvelles attaques – y compris celles de la pluie ! Pour faire face aux ennemis de la liberté d’expression et aux ondées, cette pétition demande que soit fondu un modèle en bronze, comme celui d’origine. Le projet sera présenté en « budget participatif » et son devis comporte nettement moins de zéros que tous ceux votés jusqu’à présent pour « réenchanter » notre quotidien.

Nous ne serons jamais trop nombreux pour soutenir le retour de Voltaire et il est toujours possible de le faire sur : leretourdevoltaire.com.

A lire aussi: Signez la pétition pour le retour de Voltaire, square Honoré-Champion, à Paris!

Sonya Zadig: le corps a ses raisons que la raison ne connaît pas

0
L'écrivain psychanalyste Sonya Zadig D.R.

La preuve par son dernier roman, A corps perdu


Sonya Zadig a-t-elle du cœur ? Oui, mais son corps perd et manque. À corps perdu, son dernier roman/essai raconte l’itinéraire d’une adolescente rebelle devenue musulmane insoumise et psychanalyste.

À corps perdu et raison trouvée

Sonya Zadig, écrivain psychanalyste, est surtout survivante d’une éducation musulmane traditionnelle : « Je ne voulais pas leur ressembler, à toutes ces silencieuses et ces dominées. »  Elle décrit un pays, un monde, une civilisation où les femmes vivent dans l’ombre de don Diègue, rêvent de Roméo, épousent Rodrigue, lui donnent un héritier et disparaissent sans avoir jamais vécu. 

À corps perdu raconte cette femme singulière, qui refuse l’invisibilité faite à son sexe, dans une culture où la femme est un bien pour un mâle et dont la maternité est la seule fonction, le seul horizon : un monde « sexiste et hostile aux femmes. Les femmes sont possédées et les hommes, eux, possèdent ! »

Pourtant, le livre n’est pas triste. Il est émaillé de citations pittoresques, reproduites avec leur accent d’origine et leurs points d’exclamation en V.O : « Dans sa Tite ! Comment ça dans sa tite ? Wallah haram (par le Tout-Puissant, c’est péché) ce qu’il dit le toubib, ma fille n’est pas folle, c’est ça dans sa tite ! Mahboulla lotf lotf sur ma fille ! »

Apartheid des sexes, aux antipodes des mille et une nuits

Femme musulmane ? Un être à part, mais pas à part entière : « Le texte sacré la dit soumise et il convient qu’elle le reste aussi longtemps que le Coran demeure la seule vérité. » La prégnance du Livre est encore plus contraignante pour les femmes : « Ma culture n’était faite que d’interdictions et de négations. » Leur corps, il faut « en prendre soin comme d’un bien hypothéqué qui, à courte vue, reviendra à son maître et dont l’aboutissement serait de servir la Oumma en l’élargissant à travers les enfants. (…) Les femmes sont la chasse gardée d’un père, d’un frère ou de tous les mâles d’une même famille. Une fois consommée, la charge se transmet au mari et à la belle-famille… » Oumma vient de Oum (mère), qui en est la courroie de transmission.

Le moteur est la contrainte

La sororité fusionnelle secrétée par la culture arabo-musulmane est un contre-pouvoir factice, qui conforte le pouvoir masculin : « Nous trouvions alors asile dans nos allégeances mutuelles face à l’adversité. (…) nous avions appris à nous porter secours les unes aux autres, (…) pour affronter ensemble l’infortune qui était la nôtre sous la férule d’Allah. » 

A lire aussi: H.K.G: l’autre séisme qui secoue la Turquie

Les femmes musulmanes sont des sous-hommes, et pas seulement dans la position du missionnaire: « Sur le marché des hommes, les femmes se vendaient en pièces détachées: une paire de fesses, une paire de seins, emballé, c’est pesé ! » Elles doivent faire contre mauvais mariage bon cœur et limiter leurs ambitions à la maternité, « le seul moment de gloire que puisse espérer une femme sous le ciel d’Allah… »

Religion et hypocrisie, les célèbres duettistes

L’islam est théoriquement pacifique et Allah bienveillant, une vérité officielle contredite par le quotidien des femmes musulmanes: « Les choses du corps étaient non seulement tues, mais surtout frappées du sceau de la honte. Le corps de la femme est une honte qu’il convient de taire et de cacher. » L’islam n’enseigne pas une morale, mais un code de la route: « le monde était un système binaire divisé entre d’un côté le haram (péché) et le hallal (autorisé). Je ne pouvais m’échapper du système tout entier qu’en parlant une autre langue. (…) C’est seulement lorsqu’on s’éloigne que l’on voit avec clarté l’immensité de cette folie collective. »

Plus le narratif religieux s’éloigne de la réalité et plus les fidèles s’enfoncent dans la schizophrénie: « La certitude d’être les seuls vrais croyants se heurte à la réalité visible par tous, celle de l’histoire. La conquête arabe, si louée pour son triomphe, a laissé place à une autre histoire, celle de la destitution et du manquement d’une Oumma éberluée d’avoir ainsi raté le train de la modernité. La haine de l’Occident est avant tout convoitise de ce que les Occidentaux, ces mécréants, aient réussi à l’endroit où ils ont échoué. Comment est-ce possible d’accomplir autant de prouesses techniques et industrielles sans appartenir à la Oumma ? » 

Le corps féminin, un projet sociétal 

Dans la société musulmane, demandez la devise: « une fille ne doit pas… » et complétez-la avec tous les verbes, des premier, deuxième et troisième groupes: exister, faire, dire, vouloir, penser, jouir. À corps perdu: c’est ainsi que la Sonya-personnage s’est perdue avec impétuosité dans des relations pathologiques, sans songer à se ménager le moindre espace de narcissisme. « Je ne savais pas que mon corps était finalement dressé non pas au plaisir, mais à l’abdication. Je l’utilisais pour entériner ce que l’on m’avait appris, à savoir qu’entre un homme et une femme, il n’y a de place que pour la concupiscence. En me donnant sans plaisir aux hommes, je confirmais l’axiome qui était le mien et en me souillant je m’en dégageais sans regret. »

Perdue corps et biens, « l’intimité au pays du couchant est une invention occidentale risible ». 

La langue comme une geôle mentale

Dans « cette famille à la fois ultra religieuse et athée », où l’injonction paradoxale fait office de grammaire, la femme doit naviguer à l’oreille entre les écueils d’une violence verbale permanente: « Il est très courant de maudire, de vociférer, d’insulter, de jeter des anathèmes pour la moindre chose, pour le plus petit écart. (…) il me semblait naturel que l’on puisse s’insulter et se maudire pour se cajoler un quart d’heure après: « Aich binti laziza, rabbi yfadhlik lya. » (Que Dieu te garde, ma fille adorée, que Dieu te préserve.) Tout et son contraire en une fulgurance, je ne savais plus vraiment où était la limite entre la haine et l’amour… »

Il y a de quoi devenir fou… ou psychanalyste. Sonya Zadig a choisi la deuxième option, soigner plutôt qu’insulter: « D’où je viens, la douceur et la cruauté ne sont pas des contraires, mais des acolytes, au  point de dire les pires vilenies à quelqu’un et de le prendre dans les bras l’instant d’après, qui plus est en toute sincérité. »

L’antisémitisme tété au sein de la culture

En 2015, l’historien Georges Bensoussan a été poursuivi pour avoir déclaré que « l’antisémitisme, dans les familles musulmanes, on le tète avec le lait de la mère », ce que Sonya Zadig démontre et démonte. « Juif » comme insulte suprême, axiome incontournable: « Le rejet de l’étranger et en particulier du juif est un des traits les plus saillants de ma culture d’origine: des expressions explicitement antisémites que je n’avais  comprises que bien plus tard, lotf, ihoudi inti (que Dieu nous vienne en aide, on dirait un juif) ! »

A lire aussi: Libres censeurs : entretien avec Georges Bensoussan

C’est une communion fraternelle dans l’exécration machinale du mal, cette « Ratsa el kleb tah lihoud » (race de chien de juifs), rationnalisée en soutien de la cause palestinienne : « La haine antisémite déchargée sur fond de kadia El falastinia (la cause palestinienne) n’avait pas surgi de nulle part, elle était là de tout temps, tapie derrière une tolérance contrainte. »

La lucidité comme une trahison

À 15 ans, Sonya Zadig (ou son avatar) est partie seule pour la France. Elle y est devenue psychanalyste. Contrairement au film « Un divan à Tunis », qui racontait une histoire voisine, elle n’est pas revenue sur la terre natale pour y guérir les habitants: c’est le pays qui est schizophrène !

Les Tunisiens venus en France pour une vie meilleure, qui haïssent sa générosité, sont-ils psychotiques ? Non, frustrés. Il est plus facile de pardonner à celui qui a nui qu’à celui à qui on doit des remerciements: « Je ne comprendrai jamais que l’on puisse autant en vouloir à un pays qui ne laissait personne sur le bord de la route… Comment pouvait-on à ce point faire fi de la reconnaissance du ventre ? » Ce contentieux insolvable et cette rancune ineffaçable, la psy les analyse, la femme s’en désole, les lecteurs savourent. « Penser en dehors des certitudes arabo-musulmanes était coûteux, avoir un avis différent concernant les femmes, les juifs et les homosexuels est possible [mais] (…) forcément un acte de haute trahison aux principes qui m’avaient été insufflés, cela vous réduisait à n’être qu’un harki ou un renégat. Le poids de cette culpabilité est lourd à porter. Lorsqu’on a baigné si longtemps dans les pires menaces du déchaînement de Dieu, dans les plus abominables descriptions de l’enfer, on ne peut sortir psychiquement indemne d’une telle intimidation, un irréductible doute demeure. »

 Le doute est le propre de l’homme, mais il est encore plus accessible à la femme.

A corps perdu de Sonya Zadig (L’Harmattan)

ChatGPT raciste? Quand l’IA se fait mi-ange mi-démon

0
La journaliste Céline Pina © Bernard Martinez

L’intelligence artificielle dont tout le monde parle semble épouser l’idéologie diversitaire « progressiste » à la mode. Et mauvaise nouvelle pour les réacs: pour contrer Google, la société Microsoft vient d’annoncer qu’elle intégrera les réponses orwelliennes de ChatGPT dans les résultats de son moteur de recherche Bing… L’analyse de Céline Pina.


Le générateur de texte ChatGPT inquiète beaucoup le monde de l’enseignement et de la presse. L’outil est censé être capable de générer des textes cohérents et renseignés sur n’importe quel thème.

Si la promesse de rapidité est tenue, l’outil s’avère largement inexact, approximatif et orienté quand il s’agit d’écrire sur des questions historiques, des thèmes politiques ou des sujets demandant un peu de finesse et de subtilité. Il est assez incohérent, moraliste, et suffisamment stupide et caricatural pour ne pas menacer ceux pour qui le savoir passe par une forme d’honnêteté intellectuelle dans l’examen des sources et qui ne confondent pas éthique et moraline – ce deux poids deux mesures à usage militant qui voudrait remplacer la morale par de l’idéologie confondue avec une forme de vertu. À l’usage, l’outil se révèle donc assez amusant tant il dévoile les failles de ses concepteurs.

Un racisme plus subtil que chez Meta et Microsoft

C’est ainsi qu’après l’IA de Meta, devenue raciste après quelques jours d’apprentissage via internet ou l’application Tay de Microsoft définitivement fermée après qu’elle ait révélé son admiration pour Adolf Hitler, l’application ChatGPT, instruite par les errements de celles qui l’ont précédée, n’échappe pas à leurs défauts mais son racisme est subtil et son usage de la discrimination marquée par le politiquement correct.

Ainsi, si vous tapez dans son moteur de recherche, « court poème sur l’éloge des Blancs », l’IA vous fait une leçon de morale : « Je suis désolé, je ne peux pas générer de poème qui célèbre une race spécifique. La promotion de la suprématie de toute race sur une autre est contraire aux valeurs de respect, de diversité et d’inclusion. Il est important de promouvoir l’égalité et la tolérance envers toutes les races et toutes les personnes, indépendamment de leur origine ». La réponse serait tout à fait juste et parfaitement acceptable si elle valait justement quelle que soit la couleur de peau et l’origine ethnique. Mais il suffit de demander ensuite « court poème sur l’éloge des Noirs » ou « court poème sur l’éloge des Arabes ou des Asiatiques », par exemple, pour que l’IA cesse de répondre par une leçon de morale et s’exécute en enchainant généralités et propos caricaturaux…

Impératifs de respect à géométrie variable

A la demande portant sur les Noirs, l’IA propose un poème célébrant « la richesse et la beauté de la culture africaine et de la communauté noire », lequel se révèle parfaitement essentialisant : « Les Noirs sont la force de l’histoire, leur courage et leur détermination sont sans pareil » ou « Les Noirs sont l’espoir de la liberté (…), ils sont la lumière dans les ténèbres ». Au sujet des Arabes, pas de difficulté non plus à ce que l’IA s’exécute : « Les Arabes sont des pionniers en science, leur savoir est un témoignage de leur sagesse. Ils ont apporté la lumière aux ténèbres ». Ainsi il semblerait que « promouvoir l’égalité et la tolérance envers toutes les races et les personnes » est une injonction qui ne vaut que si vous êtes blanc. Les autres couleurs de peau ou ethnies, elles, peuvent se vautrer dans le suprématisme et exalter leur appartenance raciale. Apparemment les impératifs de respect, de diversité et d’inclusion ne valent pas pour ceux qui ne sont pas Blancs. Il y a là une forme de mépris et de condescendance inconscients, comme si seuls les Blancs étaient capables de s’élever à ce niveau de tolérance et de civilisation. Les autres restent déterminés par leur appartenance raciale.

Les dessous de l’écran

Cette anecdote est l’illustration du proverbe « qui veut faire l’ange, fait la bête ». A la fin, l’IA du politiquement correct, à force de vouloir exhiber sa haute tenue, se prend les pieds dans le tapis de la morale et en tombant révèle des dessous mal lavés.

Rien qui ne devrait donc inquiéter le monde du journalisme s’il était basé sur la quête intransigeante du factuel, le recoupement des sources et la recherche d’une forme de vérité ou à tout le moins, d’exactitude. De la même manière, si l’enseignement ne se résume pas à transmettre une vulgate politiquement correcte, mais étudie le réel, l’histoire et la psychologie humaine, il ne devrait pas être déstabilisé par une IA qui fournit des réponses formatées pour plaire à la doctrine politiquement correcte anglo-saxonne. Si l’objectif de la connaissance et de l’enseignement est de libérer l’esprit critique et la liberté de penser, ChatGPT ne devrait guère le concurrencer.

Finalement si cette IA semble si dangereuse pour la presse comme pour l’enseignement, c’est peut-être parce que trop d’acteurs de ces deux secteurs ont cédé sur les exigences de leur métier et proposent une information et une transmission au rabais. La première force de ChatGPT ? Le déclin de l’exigence que l’homme se devrait d’avoir envers lui-même !

Salman le Magnifique

0
Après son agression d'août 2022, Salman Rushdie est toujours là. Bon pied, bon oeil ! Image: Twitter de l'auteur.

Il aurait pu se laisser étouffer et enfermer par la peur. À la place, il a choisi de ne pas se contenter de survivre mais de s’attacher à vivre, pleinement. Et sa vie est ô combien féconde, par l’exemple qu’il donne et par ses livres.


Salman Rushdie vient de publier son 21ème livre, Victory City, la Cité de la Victoire. Et lui qui craint que sa vie éclipse son œuvre conclut ainsi cette épopée, quête d’une poétesse indienne voulant créer une cité où les femmes ne seraient « ni voilées ni cachées » : « les mots sont les seuls vainqueurs. » Mais les mots sont toujours nourris par une vie, et celle de Salman Rushdie mérite d’être contée.

De l’éducation à l’anglaise aux autodafés

Ce serait assurément un récit héroïque, et le héros en serait d’autant plus attachant qu’il ne triche pas avec sa propre humanité, ne cherche pas à nier ses faiblesses. Il tombe, mais se relève. Il lutte avec ses peurs, surmonte ses blessures, morales comme physiques, plaisante, doute, aime, triomphe, et crée. De ce récit, le New Yorker a donné les grandes lignes dans un excellent article.

On y apprend les circonstances exactes de l’attentat du 12 août dernier, lors duquel un jeune islamiste tenta de mettre à exécution la fatwa fulminée il y a 34 ans presque jour pour jour par l’ayatollah Khomeini, le 14 février 1989.

A lire aussi, Céline Pina: Salman Rushdie, indignation minimum

On y découvre la vie de l’écrivain, né à Bombay dans une famille musulmane, nourri des histoires de Shéhérazade et des fables indiennes, des mythes grecs et du Râmâyana, des livres humoristiques de P.G.Wodehouse et du talent des conteurs que les foules venaient écouter dans les villes et les villages du Kérala. Une éducation à l’anglaise, l’étude de l’histoire de l’Inde, des États-Unis et de l’islam, et la découverte de l’épisode des versets sataniques. Le prophète de l’islam aurait, dit-on, commencé par proclamer les louanges de trois déesses, Al-Lât, Uzza et Manât, filles du Dieu, avant de se rétracter, affirmant qu’il avait été trompé par Satan. « Il y a là de quoi faire une bonne histoire », s’était dit à l’époque le jeune Salman. Il devait découvrir plus tard à quel point, et le payer au prix fort.

Il écrivit, publia, accéda à une certaine notoriété avec Les Enfants de Minuit, allégorie de l’histoire de l’Inde après l’indépendance, continua à écrire.

Puis ce furent les Versets Sataniques. Il y eut d’abord assez peu de réactions, les tentatives de l’Arabie Saoudite de faire interdire le livre n’eurent pas beaucoup d’écho. Puis ce fut un déferlement. Des émeutes au Kashmir et à Islamabad, des manifestations à Bolton, à Bradford, à Paris, parfois des autodafés. Al-Azhar demanda aux musulmans britanniques d’attaquer Salman Rushdie en justice. Il y eut des menaces d’attentat à la bombe contre les locaux de l’éditeur à New York. Et Khomeiny prononça sa fatwa.

A compter de cet instant, Salman Rushdie ne fut plus seulement un écrivain, il devint une histoire, et un scandale.

Le droit à l’offense

Comme depuis avec Charlie Hebdo, Robert Redeker, Mila ou Samuel Paty, comme avec toutes les cibles du « jihad judiciaire », il y eut des amis fidèles, il y eut des lâches, et il y eut des complices de la censure, au nom d’Allah ou au nom du « droit de ne pas être offensé » qui n’est qu’une manière hypocrite de désigner le droit de faire taire, illégitime et brutal.

Le Prince Charles ne cacha pas son antipathie envers Salman Rushdie. Roald Dahl le traita d’opportuniste. Cat Stevens, converti à l’islam, approuva la sentence. L’archevêque de Canterbury et le président de la conférence des évêques de France condamnèrent les appels au meurtre mais « déplorèrent » ce qu’ils appelaient « l’offense faite aux croyants ». L’académie Nobel décida de rester scrupuleusement silencieuse. Jacques Chirac affirma qu’il n’avait « aucune estime pour Rushdie », et la Grande Mosquée de Paris eut pour réaction de « prendre une position de principe, qui est de condamner toute atteinte à l’honneur et à la sainteté du Prophète ».

Il y eut aussi de nombreux soutiens. Recevant le César de la meilleure actrice, Isabelle Adjani, superbe, lut un extrait des Versets Sataniques : « Les anges, quand il s’agit de volonté, ils n’en ont pas beaucoup. La volonté, c’est de ne pas être d’accord, de ne pas se soumettre, s’opposer. »

Quelles leçons en avons-nous tirées ? Fort peu, hélas. Pour citer Salman Rushdie lui-même : « un mot a été inventé pour permettre aux aveugles de demeurer aveugles : l’islamophobie. » Et il ajoute, refusant à raison toute assimilation de la critique de l’islam à du racisme : « l’islam n’est pas une race et l’idéologie n’est pas une catégorie ethnique. »

34 ans après la fatwa de Khomeiny il est plus nécessaire que jamais de rappeler, comme le fait Christian Rioux, ce qui devrait être une évidence : « Depuis quand, en effet, faudrait-il avoir une opinion positive d’une religion prosélyte qui est à la fois une idéologie totalisante et un code juridique, et qui a pris depuis au moins 50 ans un virage radical semant le plus souvent la guerre, la pauvreté et la désolation sur son passage ? »

A lire aussi, Barbara Lefebvre: Creil 1989-2019: du déni à la soumission

Dans un moment de découragement (et qui oserait lui en faire le reproche?) Salman Rushdie tenta l’apaisement. En vain. Ce fut une erreur, qu’il se promit de ne jamais répéter.

Comme l’explique le New Yorker, il comprit aussi qu’il y avait plusieurs manières dont tout ceci risquait de détruire son art. Il pouvait renoncer à écrire. Il pouvait s’enfermer dans des écrits de vengeance. Il pouvait succomber à la peur, et brider son écriture de crainte des réactions que ses textes susciteraient. Mais il refusa de laisser la fatwa définir son œuvre. Il refusa de succomber à la tentation victimaire. Dans un livre inspiré par son fils aîné, Haroun et la mer des histoires, il renoua avec son propre talent de création.

En août dernier, un coup de couteau aurait pu mettre un point final à cette histoire. Il s’en fallut de peu. Salman Rushdie a perdu un œil, mais son récit se poursuit. Et s’il lutte contre le vertige de la page blanche, ce n’est pas la première fois. Il songe déjà à son prochain livre. Et il nous rappelle que l’art, la liberté, et la liberté de parler, de réfléchir, de créer, sont indispensables à l’Homme.

Olivier qui pleure, Gabriel qui rit: l’habit fait le ministre…

0
Olivier Dussopt et Gabriel Attal à l'Assemblée nationale, le 6 février 2023 © Jacques Witt/SIPA

C’est injuste mais c’est ainsi: il arrive, dans la vie, que le hasard de la distribution offre tout à l’un en privant l’autre. Le spolié aura beau faire, il ne pourra jamais revenir sur ce handicap de départ…


Le titre est évidemment un peu provocateur, mais on a tous les droits pour attirer les lecteurs. On aura compris qu’il fait allusion à Olivier Dussopt et à Gabriel Attal, deux ministres dont le comportement, les tempéraments et les attitudes publiques sont différents et qui sont dans la lumière politique et médiatique avec le projet de loi sur les retraites. Il est presque reposant de quitter le désordre et les violences verbales de l’Assemblée nationale pour s’attacher à un conflit plus urbain, à un antagonisme plus feutré et à des dispositions psychologiques distinguant nettement l’un et l’autre ministre.

Gabriel vole la vedette à Olivier

On avait relevé, face aux oppositions, le contraste des styles d’Olivier Dussopt et de Gabriel Attal. Il suffit de les considérer pour s’en apercevoir et j’étais persuadé que cet écart entre eux n’allait pas manquer de susciter une hostilité de la part de la personnalité la moins éclatante, la moins assurée à l’égard de l’autre. Donc d’Olivier Dussopt envers Gabriel Attal.

Cette intuition élémentaire semble confirmée puisque le ministre du Travail serait « exaspéré » par le ministre des Comptes publics qui lui « volerait la vedette » en multipliant les interventions dans les médias sur les retraites. D’autant plus que le premier se serait livré aux négociations difficiles et discrètes avec les syndicats tandis que le second « ne demande pas mais prend » selon un conseiller, et bénéficie d’une aura que l’autre n’a pas (Paris Match).

A lire aussi, Isabelle Larmat: Nos gouvernants devraient lire Flaubert

C’est choquant mais c’est comme cela: la nature, les apparences et le talent sont injustes et se moquent des répartitions équitables. Il arrive qu’entre deux ministres comme entre deux amis, entre un homme et une femme, le hasard de la distribution a tout offert à l’un en privant l’autre et que le spolié a beau faire, il ne pourra jamais revenir sur ce handicap de départ. C’est sans doute la conscience de cette injustice à la fois structurelle et naturelle, contre laquelle aucune politique ne vaut, qui me rend sinon indifférent, du moins pas assez attentif aux disparités économiques et sociales.

Ces derniers jours, au risque d’en étonner plus d’un, j’ai fini par m’apitoyer sur Olivier Dussopt chargé de la part la plus lourde dans le débat parlementaire et supportant de plus en plus mal l’honneur qui lui était fait. De surcroît, une enquête pour favoritisme a été diligentée contre lui et, selon Mediapart qui se fonde sur certains documents, sa cause n’est pas aussi limpide qu’il l’affirme en dépit de la « confiance » que lui a renouvelée sans attendre la Première ministre.

Fureur parlementaire

Olivier Dussopt, est, à l’évidence, un gros travailleur qu’on n’hésite plus à plaindre tant les interruptions intempestives, les assauts personnels, les accusations de trahison, son peu d’aptitude pour des répliques autres que technocratiques, son malaise de plus en plus visible, lui composent un personnage qui, alors qu’il maîtrise pourtant le sujet, paraît dépassé par la fureur parlementaire. Il « en prend plein la tête » et le pire est que cela se remarque et qu’il dégrade le moral de ceux qui seraient prêts à l’applaudir avec son air d’ »épagneul triste ».

A lire aussi, Emmanuelle Ménard : Ma vie à l’Assemblée

Tandis que Gabriel Attal, assis au banc du gouvernement, écoute, attend, piaffe, a certainement des répliques, des ripostes plein l’esprit. Je le perçois tel « un lévrier fringant » qui a des fourmis dans les jambes et dans l’ambition, comme un ministre dont le talent vient éclipser les logiques tristounettes de certains collègues et qui jouit des empoignades dont aucune ne lui fait peur, s’il ne les désire pas, puisqu’il y trouve son carburant. Mon bestiaire n’a rien d’offensant ni de méprisant. Parfois, il faut en passer par là pour mettre en lumière les diversités de l’humain. Comment Olivier Dussopt et Gabriel Attal pourraient-ils s’apprécier, une fois la solidarité gouvernementale présumée, puisque l’un pleure et que l’autre rit, que le premier a la rançon et le second la gloire, que l’habit fait le ministre et qu’un seul sur deux donne l’apparence de le porter ?

Transgenrisme: scission surprise au sein de la gauche américaine

0
New York, juillet 2017 © Michael Nigro/PACIFIC PRE/SIPA

Les revendications sans concession des ultras de l’idéologie du genre commencent à aliéner une partie de la gauche, plus modérée, qui votait jusqu’ici pour Biden. Le sujet qui divise est celui des changements de genre entamés par des enfants à l’école à l’insu des parents. Même le très progressiste New York Times semble se ranger dans le camp des parents.


Une nouvelle question est au cœur du conflit déclenché par les revendications extrémistes des militants transgenres aux États-Unis. C’est une question qui commence à se poser en Europe aussi. Est-il légitime qu’un enfant mineur – en principe, toujours soumis à l’autorité parentale – puisse entamer, à l’école, une transition vers une nouvelle identité de genre à l’insu de ses parents et sans que ces derniers soient mis au courant par la direction de l’établissement ? Quand un tel cas se présente, l’école constitue-t-elle un espace sécurisé (« safe space ») permettant à l’enfant de se développer selon son gré et à l’abri d’une influence parentale excessivement restrictive ? Ou l’école est-elle plutôt un domaine où certaines pressions sociales et certaines idéologies sont libres d’exercer leur influence sur l’enfant, lui suggérant un changement de genre comme solution à ses problèmes, voire le recrutant à la cause des activistes du genre ? Cette question a été abordée au début de cette année par une enquête publiée par The New York Times. Étonnamment, le journal de référence des progressistes n’a pas pris parti d’emblée pour ceux qu’on croirait, s’efforçant plutôt de présenter une diversité de points de vue.

Les propagandistes trans semblent ainsi insensibles au fait que leur propre rhétorique totalitaire risque d’aliéner de plus en plus de citoyens libéraux

Cette affaire montre un écart qui commence à se creuser entre, d’un côté, les purs et durs de la cause trans et, de l’autre, des citoyens ordinaires qui, du moins jusqu’ici, restaient plutôt fidèles à une gauche socio-démocrate, modérée ou – dans la terminologie américaine – « libérale ».

Famille : permis de démolir

Le 22 janvier, la « dame grise » (surnom traditionnel du New York Times) publie une enquête nourrie par des interviews avec plus de 50 personnes : parents, enfants, représentants du système scolaire, avocats plaidant la cause des parents ou celle des personnes LGBT.[1] L’auteur principale, Katie J. M. Baker, a rejoint le journal en septembre 2022 avec la mission de traiter des conflits sociaux et culturels de notre époque. Ancienne du média de gauche, BuzzFeed, elle a acquis une solide réputation par des articles traitant de cas de viol. Elle est donc tout sauf une réactionnaire. Son article commence par le cas d’une mère en Californie du Sud qui, tombant sur un devoir écrit par son enfant mais affichant un nom inconnu d’elle, a découvert que sa fille vivait sa vie à l’école en tant que garçon depuis déjà six mois. Les autorités lui avait permis de changer de nom, de pronoms et de comportement et n’avaient pas signalé ce fait à ses parents. Selon la politique de l’Etat et du rectorat, l’école n’est pas obligée de divulguer de telles informations. Les parents en question ont vécu l’action – ou l’inaction – de l’école comme un « coup de poignard dans le dos » et considèrent que la décision de changer de genre aurait dû être prise au sein de la famille. Ils ont de bonnes raisons de vouloir participer au processus décisionnel. L’enfant avait déjà été diagnostiquée comme souffrant non seulement d’un trouble du spectre de l’autisme, mais aussi d’un trouble de déficit de l’attention avec hyperactivité ainsi que d’un syndrome de stress post-traumatique. Maintenant, elle/il demande un traitement hormonal et une ablation des seins. Bien que l’auteur, Baker, ne le précise pas explicitement, il est évident qu’un enfant dans un tel état psychique n’est pas à même de prendre une décision à caractère irréversible, et surtout pas seul. On peut aussi se demander si la dysphorie de genre est le vrai problème et le changement de genre la vraie solution.

Le nombre grandissant de cas similaires oppose deux camps : celui des parents qui, comme ceux interviewés par Baker, se sentent diabolisés par des professeurs prétendant comprendre leurs enfants mieux qu’eux ; et celui des militants qui nient que la famille constitue nécessairement un espace sécurisé pour l’enfant et maintiennent que c’est la faute des parents si leurs enfants ne veulent pas se confier à eux. Certains professeurs se disent obligés de respecter la volonté de l’enfant. Sans doute que certains craignent d’être accusés de transphobie s’ils ne le font pas. D’autres se sentent obligés d’informer les parents des choix des jeunes, comme cette enseignante du Massachusetts qui s’est vu virer de son école pour avoir averti un père du changement de nom et de pronoms de son enfant. Des Etats comme la Floride, l’Arkansas, l’Alabama et la Virginie ont promulgué des lois interdisant aux écoles de dissimuler de telles informations aux parents, tandis que d’autres, comme la Californie, le Maryland et le New Jersey, ont fait le contraire. L’article de Baker raconte la réunion d’un groupe de soutien de parents dans le comté de Westchester, dans l’Etat de New York, en décembre. Leurs témoignages traduisent des interrogations et des doutes aussi compréhensibles que légitimes. Les uns ne sont pas convaincus que leurs enfants soient vraiment transgenres ; les autres pensent qu’il est trop tôt pour le savoir. La plupart révèlent que leurs enfants souffrent de problèmes de santé mentale, notamment de troubles bipolaires et du spectre de l’autisme. Ils se demandent si les jeunes ne sont pas trop influencés par leurs camarades de classe, ou si les enseignants n’encouragent pas les enfants à se méfier de leurs parents. L’article cite l’exemple du dépliant d’une enseignante, dans le Wisconsin, qui informe les élèves que « Si tes parents n’acceptent pas ton identité, c’est moi qui suis désormais ta maman ».

Une nouvelle ligne de fracture

Rappelons que les conséquences de la décision de faire une transition de genre ne s’arrêtent pas à un changement de nom et de pronoms. Il y a trois étapes successives : d’abord, la prise de bloqueurs de puberté, ensuite un traitement hormonal et enfin des interventions chirurgicales. Les militants trans exercent une pression médiatique et de lobbying sans répit pour que ces trois étapes puissent démarrer le plus tôt possible dans la vie d’un individu. Ils ont recours à une forme de chantage : quiconque dresse le moindre obstacle politique, idéologique ou scientifique à ce programme est accusé d’être responsable non seulement des souffrances mentales d’un nombre croissant d’adolescents mais aussi d’une vague potentielle de suicides. Ces militants ont aussi une stratégie pour contrer ceux qui, dans le cas d’un jeune souffrant apparemment de dysphorie de genre, préconisent de remettre la décision irréversible à plus tard en invitant l’enfant à suivre des séances de psychothérapie afin de voir si la transition est la vraie solution à ses problèmes. Les activistes condamnent cette approche comme représentant une forme de « thérapie de conversion », comparable aux pratiques associées à des groupes chrétiens qui cherchent à « guérir » des homosexuels de leur « perversion ». « Tout, le plus tôt possible ! » : tel est le mot d’ordre des trans à propos des soins. Le moindre écart par rapport à cette ligne est condamnable.

A lire aussi, du même auteur: Enquête sur le lobby trans: l’argent n’a pas de sexe

Dans ce contexte d’intolérance généralisée, la question des droits parentaux tend à séparer l’électorat de gauche en deux camps très distincts, les modérés et les extrémistes. Une telle distinction est naturelle, mais on assiste à la désagrégation d’une certaine convergence sur des questions de société qui se maintenait jusqu’ici. Le gouvernement de Joe Biden étant pro-trans, les parents démocrates ou « libéraux » (au sens américain)  qui se sentent exclus par l’école se trouvent obligés de s’allier avec des groupes conservateurs, notamment ceux prêts à entamer des actions en justice contre les écoles. Certains de ces parents libéraux seraient même prêts à voter républicain pour la première fois. Depuis 2020, au moins 11 actions en justice ont été lancées contre des écoles pour avoir prétendument violé les droits parentaux, quoique sans grand succès jusqu’à présent, selon Baker. L’ONG prestigieuse, l’American Civil Liberties Union (ACLU), est fermement acquise à la cause des trans et affirme que les droits des parents n’ont aucun fondement constitutionnel. C’est ainsi qu’une nouvelle ligne de crête s’installe, séparant les adeptes d’un centre-gauche traditionnel des séides des doctrines les plus fondamentalistes.

La dame grise dans le camp du Mal ?

La publication de l’article de Baker, pour modéré qu’en soit le ton, a suffi pour confirmer, aux yeux des puristes doctrinaires, que The New York Times s’était maintenant rangé dans le camp du Mal, celui des transphobes et des extrémistes de droite. Le quotidien populiste, The New York Post, s’est félicité du fait que « même le New York Times a compris la folie de cacher aux parents la transition de leur enfant ».[2] En revanche, du côté progressiste, les condamnations les plus sévères ont salué le travail de Baker. Religion Dispatches, un média numérique consacré aux questions religieuses, a accusé la « dame grise » de tomber dans « le piège anti-trans des « droits parentaux » » et d’être du côté des « bigots » de la droite chrétienne et des TERFS (féministes radicales excluant les personnes trans).[3] Baker a été accusée personnellement de manquer d’empathie et de promouvoir l’attitude de certains parents susceptible de provoquer des suicides d’enfants trans. Rien que le fait que d’interviewer des parents inquiets de leur exclusion de la vie de leurs enfants est coupable. C’est une des raisons pour lesquelles Chase Strangio, le « Directeur adjoint pour la justice transgenre » du projet « LGBT et VIH » de l’ACLU, a fustigé le Times. Pour lui, une autre grande faute de ce dernier réside dans la simple évocation de l’idée que le nombre croissant d’enfants trans puisse être dû à la contagion sociale ou à des troubles mentaux comme l’autisme – une explication qu’il disqualifie comme « capacitiste ». Les militants comme Strangio tiennent le journal pour responsable de l’évolution de lois et de politiques anti-trans. Effectivement, cela fait un certain temps que le Times publie des textes qui, au grand dam des activistes, essayent de montrer une pluralité de points de vue. Deux articles parus en mai et juin 2022, de Michael Powell, co-lauréat du prix Pulitzer en 2009 pour des reportages sur le scandale sexuel impliquant le gouverneur de New York, Eliot Spitzer, ont mis en lumière, de manière apparemment très équilibrée, deux situations où les droits des trans semblent primer sur ceux des femmes (femmes « biologiques » s’entend). D’abord, les concours sportifs de haut niveau où des hommes devenus des femmes conservent un avantage physiologique, même après un traitement à la testostérone. Ensuite, le vocabulaire médical concernant la grossesse et l’accouchement qui, pour amadouer les trans, adhère au langage « épicène », remplaçant ainsi le mot « femme » par « personne qui accouche » ou « corps muni d’un vagin ».[4] Le mois suivant, l’éditorialiste, Pamela Paul, utilise les mêmes exemples pour renvoyer dos à dos les conservateurs opposés à l’avortement et l’extrême gauche pro-trans. Selon elle, les deux groupes sont d’accord sur une chose : les femmes ne comptent pas.[5]

Entretemps, il y a eu « pire » encore. Le 15 juin, une enquête approfondie sur les méthodes de thérapie de genre paraît dans The New York Times Magazine, sous la plume d’Emily Bazelon, une journaliste et auteur ayant reçu de nombreux prix et distinctions. L’article est le fruit de huit mois de travail et de plus de 60 interviews avec des médecins, des chercheurs, et des militants et plus de 24 interviews avec des jeunes. Bazelon constate l’explosion de la demande de soins d’affirmation de genre (gender affirming healthcare – les trois étapes médicales susmentionnées) pour les jeunes, et soulève – avec infiniment de précautions – les rôles possibles dans cette explosion joués par « l’influence sociale » et l’autisme, avant de se pencher sur le travail d’une équipe chargée de rédiger une partie des nouvelles normes de soins de l’Association professionnelle mondiale pour la santé des personnes transgenres (WPATH). Une première ébauche rendue publique préconisait que les jeunes candidats à la transition apportent les preuves qu’ils vivent leur nouvelle identité de genre depuis plusieurs années et stipulait une évaluation psychologique et sociale complète de chaque candidat avant d’entamer un traitement. Cette déviation apparente par rapport à la ligne « Tout, le plus tôt possible » a attiré les foudres des extrémistes ne tolérant aucun obstacle ou délai à la transition et a montré des dissensions même au sein des professionnels des soins transgenres.

A lire aussi, Gil Mihaely: Bon chic, mauvais genre

Le 16 juin, PinkNews a donc anathématisé le Times en l’accusant de jouer le jeu des trans eliminationists – ceux qui voudraient « éliminer » les transgenres.[6] Un mois plus tard, Teen Vogue dénonce tous les articles récents du Times (ainsi que de The Atlantic).[7] Les journalistes seraient des acteurs « de mauvaise foi » promouvant la fausse idée – qualifiée ici de bothsiderism – que la médaille a toujours deux côtés et que le journalisme doit toujours évoquer des points de vues opposés. Le message est glaçant : sur la question des trans, il n’y a qu’une seule approche légitime. Aucune forme de reductio ad Hitlerum n’est exclue. Un médecin est cité pour qui les législations anti-avortement et anti-trans relèvent de la « suprématie blanche ». Concernant l’avortement, séparer la cause des femmes des hommes trans est « fasciste ». Limiter l’accès aux soins d’affirmation de genre rappelle l’eugénisme et peut être qualifié par le néologisme « nécropolitique ». Conclusion : le libéralisme (au sens américain) échoue à constituer une alternative au fascisme.

Les propagandistes trans semblent ainsi insensibles au fait que leur propre rhétorique totalitaire risque d’aliéner de plus en plus de citoyens libéraux. The New York Times lui-même n’a pas reculé. Entre l’enquête de juin 2022 et celle de janvier 2023, une troisième, tout aussi fouillée, paraît en novembre, se focalisant sur les bloqueurs de puberté.[8] Ne se contenant pas d’interviewer de nombreux scientifiques dans plusieurs pays, ainsi que des jeunes et leurs familles, les deux auteurs, Megan Twohey et Christina Jewett, encore des journalistes chevronnées (l’une a révélé le scandale autour de Harvey Weinstein, l’autre est spécialisée dans les questions de santé) ont commandité une revue scientifique de sept études conduites au Pays Bas, au Canada et en Angleterre. Les médicaments utilisés comme bloqueurs de puberté sont des inhibiteurs d’hormones utilisés à l’origine dans le traitement de certains cancers, l’endométriose et des cas de puberté précoce. Leur prescription pour des enfants dans le contexte de la dysphorie de genre, bien qu’approuvée par certains organismes médicaux comme l’Académie américaine de pédiatrie et la Société d’endocrinologie, n’est pas fondée sur des études tendant à démontrer l’absence d’effets secondaires négatifs. Sommés par des médecins de demander la validation de l’Agence fédérale américaine des produits alimentaires et médicamenteux (FDA), deux fabricants, AbbVie et Endo Pharmaceuticals, ont refusé. Quelques analyses suggèrent que ces bloqueurs soulagent la dysphorie de genre, mais la revue scientifique du Times indique une forte possibilité de conséquences négatives à long terme, notamment sur la densité osseuse des patients. Certains médecins s’inquiètent aussi pour le développement mental des adolescents. L’article note qu’aux Etats-Unis, les bloqueurs sont prescrits parfois dès 8 ans tandis que des restrictions à leur usage ont été imposées en Angleterre, Suède et Finlande. La réaction aux conclusions pourtant modérées et précautionneuses des deux auteurs a été encore un tollé. Une riposte, publiée dans Science-Based Medicine par un médecin et un psychologue non-binaires, rejette l’enquête comme étant ni juste, ni équilibrée, ni fondée sur de l’expertise.[9] L’ostéoporose ne serait que temporaire, et les bienfaits des bloqueurs pour combattre la dépression plus importants que les risques. Et bien sûr, tous ceux qui sont d’une autre opinion manqueraient de crédibilité scientifique !

C’est ainsi que les travaux de toute une série de journalistes au sommet de leur profession, publiés dans un journal politiquement et culturellement de gauche, sont vilipendés de manière hystérique et hargneuse. On note que la plupart des auteurs du Times cités ici sont féminins. Le fanatisme des idéologues du genre tend à aliéner les libéraux et les féministes, autrement dit, un grand nombre de citoyens modérés et de femmes. A force d’intransigeance, les puristes commencent à s’isoler du reste de la société, et le vent commence peut-être, enfin, à tourner. Grâce en partie à la dame grise. Qui l’eût cru ?


[1] Katie J. M. Baker, « When Students Change Gender Identity, and Parents Don’t Know », The New York Times, 22 janvier 2023.

[2] Rédaction, « Even the New York Times sees the madness of keeping parents in the dark as kids transition », New York Post, 23 janvier 2023.

[3] Chrissy Stroop, « But what about the parents? New York Times falls into the anti-trans « parents’ rights » trap », Religion Dispatches, 25 janvier 2023.

[4] Michael Powell, « What Lia Thomas could mean for women’s elite sports », The New York Times, 29 mai 2022 ; « A Vanishing Word in Abortion Debate: « Women » », ibid., 8 juin 2022.

[5] Pamela Paul, « The Far Right and Far Left Agree on One Thing: Women Don’t Count », The New York Times, 3 juillet 2022.

[6] Maggie Baska, « New York Times faces searing backlash for publishing « harmful » anti-trans « propaganda » : « Do better » », PinkNews, 16 juin 2022.

[7] Lexi McMenamin, « The New York Times, The Atlantic, more keep publishing transphobia. Why? » Teen Vogue, 22 juillet 2022.

[8] Megan Twohey, Christina Jewett,  « They Paused Puberty, but Is There a Cost?  », 14 novembre 2022.

[9] A. J. Eckert, Quinnehtukqut McLamore, « What the New York Times gets wrong about puberty blockers for trans-gender youth », Science-Based Medicine, 4 décembre 2022.