Une réponse à la dernière « péroraison » de Jérôme Leroy…
Les communistes, au même titre que le globicéphale noir ou le dugong dugon, appartiennent à une espèce protégée. Personne ne sait vraiment pourquoi mais c’est un fait patent, depuis toujours. A contrario, les électeurs de Monsieur Zemmour appartiennent à une espèce nuisible, si l’on en croit les propos d’un professeur en Sorbonne adressés à ses étudiants, et rapportés par le sénateur Stéphane Ravier : « si certains ont voté Zemmour, je les considère comme des bêtes à abattre ». Il est vrai qu’il ne suit en cela que les traces du ministre de l’Education nationale qui déclarait il y a peu que Monsieur Zemmour était « un poison lent contre lequel il faut mettre les Français en garde, et nous avons, nous, du côté de l’Éducation nationale, notre rôle à jouer » [1].
Après ce petit rappel, revenons aux communistes. Donc en tant qu’espèce protégée ils se portent bien et maintiennent une présence tous azimuts au cœur de notre société attendrie par leur belle âme si sympathique. Même une revue plutôt de droite comme Causeur a son communiste, comme les dames de la bonne société avaient autrefois leurs pauvres. Ainsi pouvons-nous avoir régulièrement le sempiternel catéchisme marxiste (tellement ressassé qu’on le croirait parfois tiré des œuvres de Groucho plutôt que de celles de Karl). Un catéchisme qui a toujours su manier les grands mots et les phrases ronflantes pour mobiliser les damnés de la terre et faire du passé table rase. Dernier exemple en date, la péroraison de « l’adresse aux vieux cons » de Monsieur Leroy, à propos des jeunes qui manifestent contre la réforme des retraites : « Ils manifestent contre Macron et son monde. Ils manifestent contre la culture de mort que fait régner le libéralisme en phase terminale. Ils manifestent pour vivre sur Terre, d’une vie réellement humaine. » Que dire devant tant de grandeur d’âme… peut-être simplement que les beaux sentiments communistes, les lendemains qui chantent ont toujours été des lendemains qui pleurent. Tous ceux qui ont un peu de bouteille devraient le savoir, les sociétés qui se réclament du marxisme aboutissent à des catastrophes, à l’oppression et à la mort. Malheureusement, plutôt que d’expliquer cela sans relâche aux jeunes générations, plutôt que de démonter le mécanisme fatal d’une idéologie mortifère, on laisse chanter les sirènes d’« une vie réellement humaine ». Et ça marche toujours, parce que les gens sont de braves gens et que bien sûr ils veulent une vie « réellement humaine ». Et ça marche toujours parce que la solution semble simple : supprimer le libéralisme (ou le capitalisme comme on disait autrefois). Et si l’on en croit Monsieur Leroy, ça commence par faire taire les vieux de droite.
En tant que vieux boomer de droite je veux donc répondre aux propos passablement fielleux de Monsieur Leroy. D’abord que l’on peut être un vieux de droite, même pas riche, après avoir été soixante-huitard gauchiste, époque à laquelle notre procureur anti-vieux était encore un petit enfant. Ce passage progressif de gauche à droite fut le destin logique de tous ceux qui eurent la révélation progressive, et consternante, des mensonges, des ignominies et des crimes d’une idéologie qui leur avait paru si belle. Que l’on ose encore se réclamer, de près ou de loin, de cette philosophie, de la « lutte des classes », de l’« anticapitalisme », pour la jeunesse, contre les vieux, pour les pauvres contre les riches, tout cela montre qu’effectivement les braises de la guerre civile dont rêve tout bon léniniste ne sont pas encore éteintes.
2023 est une année Picasso. Pourtant, cinquante ans après sa mort, il est difficile de lui rendre hommage. Le peintre de génie était un homme, et un homme à femmes, ce qui est bien plus important que son art aux yeux des professionnels de la vertu. De part et d’autre des Pyrénées, il aura droit à une «célébration», ce qui est déjà beaucoup.
À l’occasion du 50e anniversaire de la mort de Pablo Picasso, survenue à Mougins (Alpes-Maritimes), le 8 avril 1973, l’Espagne, la France et cinq autres pays organisent une cinquantaine d’expositions autourde son œuvre. Mais l’hommage s’annonce pour le moins délicat, dans des sociétés constamment hystérisées par la question du rapport homme/femme,prêtes à réclamer le décrochage de toiles prétendument sexistes, et qui promeuvent des artistesau diapason des nouvelles causessociétales,plus proches du sociologue quedu génial créateur obsédé par son art. L’hommage attendu (mais qui supposait,par définition, l’adhésion et un sentiment d’admirationplutôt unanime) sera donc une « célébration », c’est-à-dire la commémoration d’un événement appelé à rester dans la mémoire collective. Et c’est à Madrid, devant le monumental et symbolique Guernica (1937), exposé au Musée Reina Sofía, que les ministres de la Culture espagnol et français ont inauguré, le 12 septembre dernier, la « Célébration Picasso : 1973-2023 », se prêtant à des figures d’équilibriste tout aussi délicates que celles de l’Acrobate à la boule (1905)pour ne tomber ni dans le panégyrique ni dans la condamnation : « Nous ne pouvons pas ne pas promouvoir l’œuvre de Picassoau prétexte que certains aspects de sa vie personnelle ne nous plairaient pas, de même l’on ne peut écartercertains aspects discutables de sa vie » ;«Nous voulons présenter Picasso tel qu’il fut, célébrer son œuvre mais sans occulter certaines facettes de sa vie qui, à la lumière d’aujourd’hui, peuvent être contestées », a-t-on entendu du côté espagnol. « Œuvre foisonnante, inventive, souvent radicale » ; « Si actuelle » ;« Qui parle de politique, de démocratie, d’engagement » ;« À interroger »,toutefois, et à « appréhender à la lumière de notre époque », a-t-on enchaîné du côté français. Toutes ces contorsions oratoires et ces pudeurs sémantiques tranchent nettement avec les mots qui couraient, il y a cinquante ans encore, sur des lèvres moins frileuseslorsqu’on parlait de Picasso : « titan », « statue »,« géant », « grand Pan », « dernier des maîtres anciens ». Qu’on l’aimât ou non, d’ailleurs.
À bas le Minotaure, vive Sisyphe !
Mais, fini les titans et les formules grandiloquentes ! Ce qui doit nous intéresser maintenant, c’est Picasso tel qu’il a été, dépouillé de ses oripeaux de grand maître de la peinture du xxesiècle par le fameux « regard actuel », le salutaire « prisme contemporain » qui remet les gens à leur place – de préférence plus bas que terre – de leur vivant, et leur fait en rabattre post-mortem. Vu à travers le prisme déformant de nos nouvelles sensibilités,qu’a donc été Picasso sinon un horrible bonhomme qui, entre deux coups de pinceau, a passé son temps à maltraiter les femmes qu’il a connues, Fernande, Olga, Marie-Thérèse, Françoise, Jacqueline et les autres ? Un « prédateur », un « manipulateur », un « misogyne », un « violent », un « minotaure » qui les a avilies, déformées, méprisées, accaparées, dévorées, qui les trompait sans remords, prenait un malin plaisir à les voir se crêper le chignon devant lui, lisait les lettres de l’une en compagnie de l’autre, esquissait, en couple avec la précédente, des portraits de la suivante, se morfondait avec toutes une fois éprouvée l’harmonie familiale,les serinant chaque matin avec sa complainte de l’artiste qui n’a plus goût à rien avant de les entraîner jusqu’à tard le soir à ne vivre que pour sa peinture. Renouant avec une certaine éthique qui exigede l’art qu’il soit un discours vertueux et de l’artiste un modèle de bien-pensancetaillé sur mesure, la néopudibonderie contemporaine découvre avec effroi que Picasso, pourtant amateur de déconstructions artistiques en tous genres, n’avait riend’un homme déconstruitou inquiet de savoir qui-des-deux-rangera-l’atelier-aujourd’hui : pas vraiment le Sisyphe contemporain réduit à pousser devant lui un chromosome XY devenu un peu lourd, mais bien plutôt un homme génial de son temps, créateur fascinant, démiurge déroutant, rivalisant avec la nature, etqu’on imagine en effet assez difficile à vivre au quotidien. Scandalisés de voir que l’on a pu, dans un passé encore récent, admirer un créateur pour ce qu’il a créé, et non pour sa conduite domestique, nombreux sont les acteurs de cette effervescence d’un nouveau genre à détresser des couronnes de laurier et à réclamer de toute urgence la révision de notre jugement collectif. Comment pourrait-on rendre hommage au peintre deLa Pisseuse (1965), de La femme qui pleure(1937),ou encore à l’auteur du Désir attrapé par la queue, cette petite pièce surréaliste que Picassoa écrite en janvier 1941,où l’un des personnages fantasques, Le Gros Pied, trouvant La Tarte (autre personnage folklorique) à son goût, lui déclare sa flamme en des termes à faire pâlir les nouvelles vestales du féminisme : « Tu as la jambe bien faite et le nombril bien tourné, la taille fine et les nichons parfaits, l’arcade sourcilière affolante et ta bouche est un nid de fleurs, tes hanches un sofa et le strapontin de ton ventre une loge aux courses de taureaux aux arènes de Nîmes, tes fesses un plat de cassoulet […] » ? Selon ce que la philosophe de l’art Carole Talon-Hugon nomme « la chaîne de contamination » (L’Art sous contrôle, 2019), dans un monde artistique de plus en plus moralisateur, la malignité de la conduite personnelle de l’artiste comme individu se communique à son œuvre.
La toile Guernica de Pablo Picasso, au musée Reina Sofía de Madrid, 2 décembre 2021 Photo : Anadoulou Agency VIA AFP
L’hommage est-il encore possible ?
C’est donc aux musées que revient la lourde tâche de ne pas céder aux coups de semonce de la moraline et de permettre au public de venir regarder les œuvres de Pablo Picasso. Qu’on l’aime ou pas, encore une fois.Tâche complexe, à l’heure où de nombreuses expositionssont davantage les vitrinescomplaisantes des débats sociétaux du momentque l’occasion renouvelée de montrer des œuvres avec lesquelles nous entretenons collectivement un dialogue silencieux, enrichi de nos sensibilités individuelles plus disertes. Repu de toutes ces séances artistico-didactiquespendant lesquelles on lui reproche d’avoir été si oublieux ou si aveugle, le public aimerait être convié à regarder des œuvres qui lui plaisent beaucoup, lui plaisent moins ou ne lui plaisent pas, sans être abreuvé de messages sublimino-moraux à la finesse toute relative.
Ce défi est relevé. Après la très belle exposition « Maya Picasso » du musée Picasso à Paris, le Musée national Thyssen-Bornemisza de Madrid, présente un« Picasso/Chanel »(jusqu’au 15 janvier 2023) où le parti a été pris de « désactiver la supposée masculinité toxique de l’artiste »(on appréciera la formulation psychiatrisante) selon les termes de Guillermo Solana, directeur artistique du musée Thyssen, en le présentant sous un jour fort inhabituel, dans un magnifique dialogue de créations avec sa contemporaine, la célèbre couturière Gabrielle Chanel (1883-1971).Celle-ci disait d’ailleursapprécier Picassocomme homme et aimer sa peinture,tout en confessantne pas vraiment la comprendre, ce qui, au passage, est peut-être la meilleure définition du plaisir esthétique de tout un chacun. Avouons que le rapport entre les deux créateurs estassez mince,puisque Pablo Picasso et Gabrielle Chanel n’ont collaboré qu’à deux reprises, d’abord sur la mise en scène d’Antigone de Jean Cocteau, en 1922, puis surcelle du ballet Le Train bleu de Diaghilev, en 1924. Et mis à part le goût prononcé de sa première femme, OlgaKhokhlova, pour les créations de la géniale couturière dont elle était cliente, on ne voit aprioripas vraiment le lien entre l’iconique marinière du peintre et une robe du soir griffée Chanel. Mais c’est là que le charme opère et l’exposition est un enchantement. Pas de regard contemporainanachronique, aucun cartel poisseux d’idéologie, pas de cours de morale pour les nuls, pas de débat sur le rapport homme/femme et, fait anecdotique mais suffisamment rare pour être souligné, il n’est nulle part écrit : « Pas de planète B » ! Nous voici plongés dans une autre époque, celle des ballets russes, du cubisme, des premiers maillots de bain en tricot. Dans un parcours fait de tableaux et de robes, de corps-peinture, de corps-fusain, de silhouettes imaginaires sublimées par le vêtement, les tons des toiles du maître et des tissus de la créatrice de mode entament une troublante correspondance chromatique, les textureset lesformes se répondent en un dialogue incessant : lignes géométriques épurées du cubisme,goût pour les matières simples, esprit « collage » de certaines créations. Ici un manteau et le visage de Fernande Olivier, la compagne de Picasso à ses débuts au Bateau-Lavoir (Montmartre) ; là un sac à main en soie et acier chromé (1928) qui côtoie Femme en corsetlisant un livre (1914-1917) dans de bien fascinantes similitudes de motifs et de couleurs. Et des femmes, Olga bien sûr, mais d’autres aussi,toutes belles, parfois inachevées, énigmatiques, sérieuses, tendres, avec ces masques de visage qui puisent à la source de la magie, massives, imposantes, mais vêtues de tuniques fluides qui libèrent le mouvement de leur corps.L’exposition s’achève sur les photographies des mains des deux créateurs : les mains fines et effilées de Gabrielle Chanel (photographiées par André Kertérsz en 1938) délicatement posées sur un tissu d’une blancheur immaculée, un crayon entre les doigts, prêtes à dessiner la mode d’après ; les mains ouvertes de Pablo Picasso (photographiées par Nick de Morgoli en 1947) avec des ongles prêts à égratigner la peinture.
« Je donne arrache tords et tue je traverse incendie et brûle – je caresse lèche embrasse et regarde – je fais sonner à toute volée les cloches jusqu’à ce qu’elles saignent »(Carnets, 17 septembre 1935). Pablo Picasso a été un créateuret n’a déconstruit que pour reconstruire, plongeant plus avant dans la peinture, assumant avec passion l’héritage de ses grands prédécesseurs, Le Greco, Velázquez, Goya, les imitant, les mêlant, les dépassant, les métamorphosant, creusant au cœur de la peinture son style ou plutôt ses styles, car rien de plus ennuyeux pour lui que la continuité d’un style. Obsédé par la couleur et la forme, il n’a été l’artiste d’aucune cause extérieure à son art. Ni des femmes dont il ne se souciait pas de savoir si elles étaient plutôt « déesses ou tapis brosses » (Françoise Gilot, Vivre avec Picasso, 1965), mais qu’il a peintes à l’infini avec passion, maigres, lourdes, tristes, songeuses, rêveuses, accablées, épanouies, ivres de liberté. Ni des courants artistiques, trop à l’étroit dans leurs dogmes respectifs. Ni de la politique, étant allé au communisme « comme on va à la fontaine ». Ni du public dont il disait ne s’être jamais soucié. Ni des gens qu’il aimait certes, mais comme on aime aussi « un bouton de porte, un pot de chambre, n’importe quoi » (interview télévisée de 1966). Pour lui, « risquertout », pour reprendre sesmotstirés du film Le Mystère Picasso(1956), d’Henri-Georges Clouzot, c’était aller plus avant encore dans son aventure de créateur. Et autant le fantasme de le censurer au nom de nouvelles sensibilités émergentes est d’une immaturité intellectuelle désarmante, autant en faire la figure tutélaire de l’artiste engagé – ce qu’il n’a jamais cherché à être au demeurant–est une surprenante relecture de l’histoire.La tentation de le censurer et celle d’en faire le hérault de valeurs collectives exténuées se rejoignent dans une même méprise de ce que furent sa peinture et sa vie, sa peinture ayant été d’ailleurs pour lui, ni plus ni moins, que son autobiographie. Ni victime expiatoire du néoféminisme, ni symbole politique, Picasso ne peut continuer à être que lui-même. Face à la menace du décrochage et de la culture d’annulation, face aussi à la surinterprétation de son œuvre à l’aune du récent conflit en Ukraine (le président ukrainien ne s’est-il pas adressé à l’Espagne en avril dernier en comparant le bombardement de son pays avec celui de la ville de Guernica en avril 1937 ?), il reste à aller se confronter à ses œuvres. Car « à la fin, c’est la peinture qui gagne ».
« Je veux un équilibre précaire. Je veux que tout tienne ensemble, mais à peine. »(Françoise Gilot, op. cit.). Que Picasso se rassure, alors, car en 2023, il sera servi.
Benjamin Barthe, correspondant au Proche-Orient et rédacteur en chef adjoint pour l’étranger au Monde, est également un militant acharné de la cause palestinienne. Son épouse, Muzna Shihabi, défend ouvertement le nationalisme palestinien le plus extrême, quitte à flirter avec l’antisémitisme et l’apologie du terrorisme. Un couple en parfaite harmonie idéologique.
Le Monde, comme tant d’autres médias français de gauche, a presque toujours été résolument propalestinien. Les sionistes, dont l’auteur de ces lignes, l’ont intégré dans leur logiciel depuis fort longtemps. De propalestinien, Le Monde, qui se veut un journal objectif, a cependant versé ces dernières années dans le palestinisme et l’anti-israélisme radical. C’est ainsi que s’y relaient des envoyés spéciaux en Israël tous plus hostiles à l’État hébreu les uns que les autres. Ainsi, la journaliste Clothilde Mraffko, profondément anti-israélienne et transfuge de la revue Middle East Eye, financée par des capitaux arabes, se plaît désormais à utiliser à tour de bras dans Le Monde l’expression « suprémacistes juifs » pour qualifier les plus droitiers des hommes politiques israéliens (par exemple dans les articles du 28 avril 2021[1], du 28 mai 2022[2] ou encore du 4 janvier 2023[3]), sans jamais user d’un terme équivalent pour les plus nationalistes des Palestiniens. Ces derniers ne brillent pourtant pas toujours par leur modération, pour user d’un euphémisme. Dans un autre article consacré à la démolition d’habitations érigées illégalement par des Bédouins israéliens[4], Clothilde Mraffko feint de confondre ces Bédouins israéliens avec des Palestiniens : « Mercredi 7 juillet, l’État hébreu a détruit pour la septième fois les structures d’une communauté bédouine où vivaient quarante-deux Palestiniens, dont vingt-quatre enfants, dans le nord de la Cisjordanie. » Ces deux populations sont pourtant absolument distinctes mais la journaliste espérait sans doute ainsi faire bénéficier les Bédouins d’Israël du capital de sympathie et de victimisation dont jouissent déjà les Palestiniens auprès de ses lecteurs.
L’éditorial publié le 30 décembre 2022, au lendemain des dernières élections israéliennes, intitulé avec un rare sens de la nuance « Israël, une démocratie devenue illusoire », est un modèle de parti-pris radicalement anti-israélien. Si on peut y trouver l’ensemble des poncifs antisionistes (des « suprématistes juifs », encore eux, à la « colonisation » en passant par « l’apartheid » et « la volonté de domination des territoires palestiniens »), nulle trace du moindre commencement du début d’une critique du côté palestinien. Inutile d’y chercher une référence au Hamas, au Jihad islamique ou plus généralement au terrorisme.
Cette hémiplégie idéologique du Monde concernant le conflit israélo-arabe est largement connue et régulièrement dénoncée par certains. Ce que l’on connaît moins, c’est l’arrière-boutique du quotidien de référence concernant Israël. Cette dernière a un nom, celui de Benjamin Barthe, rédacteur en chef adjoint pour l’étranger, chargé de la supervision de la couverture proche-orientale du journal. Sa personnalité et ses liens familiaux sont pour le moins intéressants.
Avant d’occuper ces fonctions, Benjamin Barthe a lui-même été correspondant du Monde en Israël et dans les territoires palestiniens de 2002 à 2011. Le visionnage de certaines de ses conférences anciennes révèle un homme intelligent aux positions qui pouvaient donner l’illusion d’être assez équilibrées.
Un examen de son compte Twitter conduit cependant à une tout autre conclusion. Barthe y poste quasi quotidiennement, depuis des années, des publications liées au conflit israélo-arabe. Toutes, sans la moindre exception, expriment une très vive hostilité à l’égard de l’État hébreu. Absolument aucune ne contient le moindre esprit critique vis-à-vis des voisins de ce dernier. Il arrive même que Barthe dérape et exprime clairement, peut-être dans une sorte de cri du cœur, sa profonde détestation pour Israël.
Barthe s’est déjà fait épingler à plusieurs reprises pour des publications fleurant l’anti-israélisme primaire. Le journaliste Clément Weill-Raynal (qui révéla également notamment l’existence du « Mur des cons ») rapportait par exemple les faits suivants :
Traduction du post Facebook applaudi par Benjamin Barthe : « Ils haïssent, ils tuent, ils rejettent. C’est ce qu’ils font depuis plus de 74 ans. / Un pays construit sur une éthique négative : négation de l’autre, négation de sa présence, négation de son histoire, négation de son humanité. Mais ils nient également ce qu’ils sont eux-mêmes devenus : une force négative produisant l’oppression, le mensonge et la mort. Cela ne peut pas durer éternellement, Shireen. Cela ne le pourra pas. »
Commentaire de Barthe : « Bien dit mon ami ».
En 2008, Benjamin Barthe épouse Muzna Shihabi. Née en Libye, cette dernière détient entre autres la nationalité palestinienne et vit actuellement à Paris. Shihabi est également une militante radicale défendant le nationalisme palestinien le plus extrême. Proche du Fatah de Yasser Arafat, Shihabi clame publiquement son refus d’accorder la moindre légitimité au droit à l’existence d’Israël (voir notamment le hashtag #ZionismIsRacism dans sa bio Tweeter). Il lui arrive d’aller plus loin encore.
Muzna Shihabi coiffée du keffieh et brandissant un drapeau palestinien lors de la coupe du Monde au Qatar.
Shihabi publie frénétiquement sur les réseaux sociaux, du matin au soir, la nuit, tous les jours. Ses comptes Twitter et Facebook sont intégralement consacrés à la lutte pour la libération de la Palestine et à la délégitimation de l’État d’Israël. Il est rigoureusement impossible d’y trouver un autre thème.
Muzna Shihabi est également très active au sein du BDS (Boycott, désinvestissement et sanctions est un mouvement qui vise par des campagnes au boycott économique, académique, culturel et politique d’Israël et de ses citoyens).
Il n’est pas inintéressant de souligner que Benjamin Barthe a, dans un article d’octobre 2022 sur la préparation de la Coupe du monde de football au Qatar[5], fait la part belle à ceux qui imputaient les appels au boycott à l’islamophobie…
Plus inquiétant encore, au-delà de son antisionisme obsessionnel et radical jusqu’au bout de ses ongles, il arrive que son épouse se laisse aller à des propos flirtant avec l’antisémitisme. En septembre 2022, Shihabi écrit, à propos d’une vidéo montrant des policiers israéliens procédant à une arrestation musclée à Jérusalem : « Tant que c’est le peuple élu de Dieu qui fait ça, ça va. » Le « peuple élu de Dieu », ce sont les juifs et Shihabi semble fortement dénoncer ici le fait que ces derniers, et seulement eux, seraient, selon elle, épargnés par les remontrances internationales. Veut-elle entendre que les juifs sont si puissants que nul n’ose les critiquer ? Sommes-nous toujours ici dans la critique potentiellement saine et légitime de la politique israélienne ?
Autre exemple, Shihabi s’est tranquillement livrée à une apologie du terrorisme, rendant hommage à un Palestinien qui avait tiré sur des Israéliens. Ce tweet a ensuite été supprimé. Avait-elle eu conscience de s’être un peu trop dévoilée ?
On dira que lui, c’est lui et elle, c’est elle, autrement dit que les hommes ne sont pas responsables des propos de leur femme (et inversement). Certes. Sauf que Barthe like ou retweete fréquemment des publications de son épouse.
Selon Muzna Shihabi, les membres des Brigades des martyrs d’Al-Aqsa, milice armée palestinienne ayant commis de nombreux attentats contre des civils israéliens et considérée comme terroriste notamment par le Canada, les États-Unis et l’Union européenne, sont « des résistants ».
On aimerait savoir si Benjamin Barthe, chargé de la supervision de la couverture du Proche-Orient pour Le Monde, estime comme son épouse que tuer des civils israéliens s’apparente à de la résistance légitime.
En 2010, Muzna Shihabi publie dans un livre collectif[6] un texte intitulé « Où devrais-je accoucher ? ». Elle y révèle notamment avoir travaillé comme chargée de communication pour l’Organisation de libération de la Palestine (OLP). Elle décrit les hésitations qu’elle et son mari ont eues pour choisir le lieu adéquat où devait naître leur enfant franco-palestinien. Serait-ce Ramallah, Jérusalem ou la France ? Elle y explique les avantages et inconvénients inhérents à chaque lieu pour l’enfant.
Dans le paragraphe « The solution », Shihabi, s’exprimant de toute évidence au nom du couple explique : « Puisque nous voulons que notre bébé naisse à Jérusalem, à la fois pour des raisons nationalistes (notre future capitale palestinienne) et pour que le bébé obtienne rapidement son passeport français, nous avons décidé de défier l’occupation israélienne et d’aller à Jérusalem. » Tout porte à croire que les époux Barthe jouissent d’une grande harmonie politique et idéologique.
Pour conclure, on laissera Barthe lui-même expliquer que confier la rédaction d’articles à un journaliste trop impliqué « n’est pas exactement la marque d’une revue de référence » ? Voilà au moins un point sur lequel on lui donnera raison à 100 %.
« Le Monde / Israël : un lynchage sans fin » (dossier spécial de Tribune Juive, décembre 2022).
[1] « En Israël, le camp suprémaciste juif de retour à la Knesset », Le Monde, 18 avril 2021.
[2] « En Israël, les défenseurs du Temple gagnent du terrain », Le Monde, 15 juillet 2021.
[3] « En Israël, le nouveau ministre Itamar Ben Gvir joue les incendiaires sur l’esplanade des Mosquées », Le Monde, 4 janvier 2023.
[4] « Dans la vallée du Jourdain, l’UE impuissante face aux violations israéliennes », Le Monde, 15 juillet 2021.
[5] « Mondial au Qatar : les ”leçons de morale des Français” passent très mal à Doha », Le Monde, 8 octobre 1922.
[6] “Letter from Muzna: Where should I deliver”, in Kenneth Ring et Ghassan Abdullah (dir.), Letters from Palestine, Wheatmark, 2010.
Le Classico Macron-Syndicats promet d’être un grand cru. Macron, Martinez et Berger, sur leur dernier mandat, vont jouer le coup à fond. Sur les boulevards va circuler l’odeur de la poudre, pas de l’essence. Avec Le Maire au shaker, le cocktail molotov est cette année au prix du Dom Pérignon rosé. Le billet satirique de Denis Hatchondo.
Le plein “d’indessence”. Rendez-vous est pris pour le 6 mars avec le blocage des raffineries, préambule indispensable avant la mise à l’arrêt du pays. On n’a pas fini de réentendre parler des profits insensés faits par Total. Des profits dus à la crise, à la guerre et non à un forage miraculeux ou au flair de son patron, Patrick Pouyanné. Le PDG de Total incarne le mépris décomplexé des nababs du CAC40 pour le monde du travail. Plus personne n’ignore sa fiche de paie. Il a même versé deux litres de larmes, par rapport à ses homologues de l’OPEP son salaire est digne d’un porteur de jerricane. Son spleen de crocodile bouleverse Le Maire, qui persiste à lui faire le plein et le pare-brise. Quand ses ouvriers ne lui lâchent pas la pompe, il fait fuiter leurs salaires pour les siphonner dans l’opinion. Il omet juste de faire savoir qu’à force de s’envoyer du kérosène dans la narine, leur espérance de vie est inférieure 6 et 7 ans aux cadres de l’entreprise.
Le Maire, le pompiste franchisé. Il faut voir sa tête de carbu encrassé quand il est question de taxer les superprofits. C’est limite suspect son acharnement à ne pas prendre le flouze alors qu’il a la cuve à sec. Il se voit beau comme un camion-citerne en 2027. Il en oublie son score ridicule à la primaire de 2012. Mais à quoi carbure Houellebecq pour voir Le Maire en héron cendré balzacien ? Autant voir Dupont-Aignan déchiré à l’opium Excellium, une créole à chaque oreille, une Viet dans chaque bras, avant une roulette russe dans un bouge de Hanoï.
Macron au balcon, Mars au tison. Tous les corps de métier sont à l’os. Pas un secteur n’échappe à la crise. Si la rue s’enflamme, il n’est même pas sûr que la police fasse le job. Elle a la matraque molle. Macron n’a plus rien pour se planquer. Il ne peut plus jouer sur le Covid, la guerre et ses coups de fil diplomatiques. Sa partie de cache-cache avec les électeurs lui a évité une campagne présidentielle. C’est d’ailleurs cette campagne squeezée qui s’invite aujourd’hui au cœur du mandat. Si l’opinion reste favorable aux blocages quand le pays sera à l’arrêt, une surenchère au niveau des revendications est à prévoir. Pour solde de tous comptes. À ce moment-là tout peut arriver.
Mélenchon idiot utile de Macron. Seul Mélenchon peut dynamiter ce scénario en brisant l’harmonie et la cohésion du mouvement. Il a bordélisé le passage de la réforme à l’Assemblée. Laissant LFI en slip kangourou et la Nup’s en caleçon. Les syndicats demandaient à la Nup’s de retirer ses amendements afin que les députés, placés devant leur responsabilité, puissent voter l’article 7, celui qui met deux ans fermes aux futurs retraités. Les cocos, les socialos et les Verts se sont exécutés. La moitié de LFI s’apprêtait à le faire. Méluche a piqué sa crise dans le mégaphone et ses ouailles se sont rangées à son injonction. Les grévistes l’appellent à rester discret, mais il ne cesse de vampiriser le rendez-vous du 7 mars, pronostiquant le Grand Soir, la Lutte Finale, la Révolution. Plus le thé à la menthe et la chicha obligatoires ! Il terrorise, quand Martinez rassure. Ce qui n’est pas un mince exploit. Bref, seul Méluche et sa grande gueule peuvent sortir le président du pétrin. Une grève générale pourrait pousser Macron à la démission, un stratagème qui préserve une chance pour un retour futur…
Ok il se casse mais il fait quoi? Il se prend un bar-tabac avec Brigitte. Oui, mais où? Pas à Amiens, c’est Ruffin le parrain, il va les mettre à l’amende. Dans les Pyrénées, pour se rapprocher de mamie? Mouais, Lassalle sera tous les soirs au comptoir, à s’envoyer des 102 en matant Bridget à la caisse. Mais s’il paye sans laisser un clou ça peut le faire.
Né en 1943, le chanteur à la barbe fleurie et aux refrains marrants aurait fêté ses 80 ans, le 20 février
Il y a des rigolos qui me rendent triste et joyeux à la fois. « Big bisou » me tire les larmes d’un bonheur perdu, d’une Atlantide de souvenirs, une terre que je ne foulerai plus jamais. Qu’il est loin le temps des Carpentier, de Jean-Jacques Debout superstar et de Claude Luter à la clarinette, d’un Paris zazou, d’une télé à paillettes, d’un show-business à visage presque humain, du divertissement exercé avec une certaine dignité. Ils étaient tous créatifs quand ce mot avait encore un sens et n’avait pas été dévitalisé par les cyniques et les blasés.
Carlos, chanteur comique à la dimension irénique, était le réceptacle de cette enfance où se fondaient l’âge bête des farces et attrapes et, déjà, l’adulte en construction, en proie aux doutes et à la nostalgie. Était-ce à cause de sa voix essoufflée, gravement cajoleuse de patriarche orthodoxe que je ressentais chez lui une forme de sagesse et, dois-je le confesser, une légère peine, de ces brisures qui rendent les Hommes moins cruels et moins cons ? Carlos imprimait dans nos têtes en formation, quelque chose de plus gros que lui, de plus tendrement fissuré que ses chemises à larges fleurs de tiaré, de plus rêveur aussi que le Tirlipimpon.
Une sympathie immédiate
Derrière le clown de Saint-Germain-des-Prés, l’enjôleur de nos samedis soir, l’amuseur débonnaire des Grosses Têtes, sans qu’il en ait vraiment conscience, il était porteur d’une autre histoire épique et tragique, du cabinet de Françoise Dolto au viager du baron de Ville d’Avray, du Vème arrondissement à Antibes, des révolutions de canons au swing des caves. Cette génération d’artistes du music-hall, je pense à Joe Dassin et à Mort Shuman, faisait de la variété un art noble, respectueux et inventif, ils savaient garder la bonne distance avec leur public. Carlos attirait la sympathie immédiate, le salut affectueux et, en même temps, nous ne pouvions passer à côté de sa profondeur. Il nous troublait par son humilité et son écoute sincère.
Petit, chez Dorothée ou Drucker, nous présentions imperceptiblement qu’il était doué d’une intelligence supérieure, à sa manière de se comporter sur les plateaux avec les autres, jamais avare d’un mot, d’un clin d’œil, d’une tape amicale, jamais rance dans une profession si prompte à générer de la rancœur, il renvoyait la balle à Dave, à Chantal Goya ou à Jeane Manson avec suavité, il était ce partenaire délicat et attentionné, ce confident qui ne juge pas et qui se trouvera toujours sur votre chemin quoique vous fassiez.
À sa mort, en 2008, à soixante-cinq ans à peine, Sylvie Vartan, si pudique et réservée d’habitude, fut dévastée. Carlos fut son ami intime, son secrétaire particulier, son accompagnateur sur des tournées picaresques, le témoin d’une gloire frénétique et d’une jeunesse enflammée, le parrain de son fils David, le trublion d’une nuit sans fin qui avait démarré dans les années 1960. Déboussolée et inconsolable, elle n’avait que des superlatifs à son attention, l’affublant joliment de toutes les qualités. « Très profond, très sensible, très intelligent, très cultivé, etc. » dit-elle de lui, son chagrin était immense. Johnny, sous le choc, K.O débout, déclara : « J’ai perdu un frère ». Le jour de ses obsèques, Hugues Aufray, Philippe Lavil, Michel Delpech ou Eddy sont venus soutenir Mimi, son épouse, non pour la photo, pour la frime, mais parce qu’ils perdaient ce jour-là un copain précieux, que s’envolaient leurs plus belles années et qu’ils mesuraient tous la chance d’avoir croisé sa route. Qu’assurément la fête serait moins folle sans sa présence et que les conversations, quand les projecteurs s’éteignent, n’auraient plus la même intensité.
Fantaisie et bienveillance
Carlos était un seigneur russe qui ne roulait pas des mécaniques, il aimait la pêche, Jean Rostand, Sidney Bechet, le homard, les voyages et les lumières de la Crimée. « Le loup-garou du bougalou » et « Rosalie » participaient d’une même émotion venue des brumes des années 1970. Que nous étions heureux de le retrouver dans nos salons, vêtu d’improbables déguisements. Un soir, il était arrivé en grenouille pour chanter « Señor météo », c’était complètement loufoque et assumé, la fantaisie l’habillait, sa bienveillance l’honorait. Ce gros bonhomme aux yeux d’asiate fut également un fils, celui de Boris Dolto, son héros, un temps clochard à Constantinople puis pape de la kinésithérapie en France. Carlos se définissait ainsi dans une chanson : « Je suis chanteur comique. Je fais dans la musique. Je joue pour les bambinos des petits refrains rigolos ».
Il faut lire Yves Ravey, et ses étonnants vrais-faux romans noirs.
Parfois, on loupe un roman à sa sortie et puis le hasard, ou « une main mystérieuse », comme l’écrit Yves Ravey dans Taormine, vous le place sur votre chemin. Donc Taormine, publié à la rentrée littéraire de septembre 2022, je l’ai lu la semaine dernière dans le train qui me conduisait à la campagne.
Un court roman, écriture minimaliste, phrases sèches, détails précis, atmosphère angoissante, qui raconte l’histoire d’un couple pas loin de la sortie de route. Elle se prénomme Louisa, est assez autoritaire, malgré de doux yeux verts. Fille de professeur de médecine, elle dirige un laboratoire au Centre national de la recherche scientifique, le sien, elle gère les comptes.
Lui, se nomme Melvil Hammett, comme le fondateur du roman noir, ça paraît gros, mais Yves Ravey a de l’humour et un brin de dérision ; c’est lui le narrateur. Il nous irrite parfois avec des détails sans importance, comme le lavage d’un pare-brise de voiture de location, transformée en engin de mort, car… il y a une victime, un enfant de migrant, écrasé par Hammet. Et c’est là que tout dérape.
Une époque où la vie ne vaut pas grand-chose
Le voyage que le couple effectue en Sicile, en avril – il faut faire attention, les mois d’avril sont meurtriers – va tourner au cauchemar.
En sortant de l’aéroport, Louisa et Melvil louent une voiture avec un supplément assurance au cas où ils auraient un accident, on n’est jamais assez prudent. Ils quittent l’itinéraire. Ils se perdent. Elle voulait voir la mer. Il est faible, essaie de sauver son couple, il n’a pas de chance, leur voiture heurte quelque chose. Ni l’un ni l’autre ne descend pour vérifier la nature du choc. C’est l’engrenage.
Yves Ravey, auteur de nombreux romans, dont Un notaire peu ordinaire, ainsi que de pièces de théâtre, entraine le lecteur à suivre le narrateur et sa femme dans un face à face qui révèle leurs personnalités. Melvil n’est pas un héros, ce serait même le contraire, il est à l’image de notre époque, une époque où la vie ne vaut pas grand-chose, surtout quand il s’agit d’un gosse sans papier, et où l’argent recouvre d’une mantille noire la morale. Pourtant Melvil, jamais, ne se surestime. Il a même tendance à se sous-estimer.
Après avoir refermé le roman, très cinématographique en fait – Melvil, comme Jean-Pierre, pour aller au bout de la dérision ? – je me suis demandé en quelle année se déroulait l’histoire. Louisa, au début du récit, déplie une carte routière. C’est devenu rare comme objet. Melvil, sachez-le, avant de lire Taormine, est possiblement manipulateur. À l’instar d’un narrateur créé par Alain Robbe-Grillet.
Nous commémorions hier le 350ème anniversaire de la mort de Molière, qui commença sur la scène où il jouait pour la troisième fois Le Malade imaginaire. L’événement, qui n’a pas suscité un grand intérêt dans les médias, a retenu l’attention désespérée (et désespérante, il faut bien l’avouer) de notre chroniqueur, farouche défenseur de la « langue de Molière »…
Chaque fois que la Comédie française, née en 1680 de la réunion de la troupe de Molière — dite « de l’Hôtel Guénégaud » — à celle de l’Hôtel de Bourgogne (rappelez-vous, c’est là que commence Cyrano de Bergerac) joue Le Malade imaginaire, le spectacle s’arrête brutalement dans la scène finale, où l’on intronise Argan — le Malade — comme médecin : au troisième « Juro ! » articulé par le héros, au moment où Molière a commencé à s’étouffer dans son sang, les lumières s’éteignent et le silence se fait. Il y a donc encore au moins un endroit, dans ce pays dévasté, où l’on célèbre celui qui a donné son nom au français. Nous parlons « la langue de Molière », comme les Anglais articulent celle de Shakespeare, les Allemands celle de Goethe, les Espagnols celle de Cervantès, et les Italiens celle de Dante.
Mais c’était trop pour les pédagogues mis au pouvoir par René Haby et ses successeurs depuis les années 1970. Trop pour cette confrérie de minables, qui depuis quarante ans se reconnaissent et se cooptent les uns les autres — les cloportes vont par bandes. S’appuyant sur les conclusions du rapport de la Commission Rouchette mise en place en 1966 par ce même René Haby, alors patron de la DGESCO, une majorité d’enseignants, soit par conviction, soit par suivisme, soit par calcul, a choisi d’enseigner désormais la langue de la rue. Et comme l’a dit il y a deux ans Rémy Rebeyrotte, un député En Marche (arrière, probablement), Aya Nakamura est l’ambassadrice, désormais, de ce que le français a de plus créatif. Exeunt Molière et La Fontaine !
Je voudrais, tout en saluant la mémoire de Jean-Baptiste Poquelin, génie de la littérature, rappeler brièvement ce que nous avons perdu en quelques décennies. Les parents saluent les premiers mots de leurs bébés. Nous devrions saluer, bien bas, les derniers mots qui nous restent. Après nous les borborygmes et le silence.
Il y a quelques jours, l’Académie française a reçu Mario Vargas Llosa dans ses rangs. Un écrivain péruvien naturalisé espagnol parmi les Immortels ? Ils ont bien fait. Le nouvel Immortel a commencé ainsi son discours de réception — que je vous suggère fortement de lire :
« Au temps de mon enfance, la culture française était souveraine dans toute l’Amérique latine ainsi qu’au Pérou. « Souveraine », cela veut dire que les artistes et les intellectuels la tenaient pour la plus originale et consistante, et les gens frivoles aussi l’adoraient en y voyant la consécration de leurs rêves, ce voyage à Paris qui, d’un point de vue artistique, littéraire et sensuel, était la capitale du monde. Et aucune autre ville n’aurait pu lui disputer sa couronne.C’est avec ces idées que j’ai grandi et me suis formé, en lisant des auteurs français parmi lesquels se détachaient deux futurs adversaires potentiels: Jean-Paul Sartre et Albert Camus. »
Il doit bien y en avoir ici qui récuseront Sartre ou Camus. Mais imaginez ce que pense de la France aujourd’hui un jeune Péruvien (ou Bolivien, ou Argentin, ou ce que vous voulez). Quels géants des Lettres nous représentent ? Aya Nakamura, Ladj Ly, et Annie Ernaux…
Nous sommes morts aux yeux du monde. Nous avons scié la branche sur laquelle nous étions assis — notre langue. En cessant de l’enseigner, en conseillant (Philippe Meirieu) d’apprendre à lire aux enfants en leur faisant déchiffrer les modes d’emploi des machines à laver, nous avons tué un pays tout entier. En vilipendant (haut et court) les Classiques, en préférant faire étudier des articles de journaux bien-pensants, nous avons rompu avec douze siècles de tradition française. Écoutez Vargas Llosa, si heureux « d’avoir découvert en France Gustave Flaubert, qui a été et sera toujours mon maître, depuis que j’ai acheté un exemplaire de Madame Bovary, le soir même de mon arrivée, dans une librairie aujourd’hui disparue, du Quartier latin, qui s’appelait « La Joie de Lire ». Sans Flaubert, je n’aurais jamais été l’écrivain que je suis, ni n’aurais écrit ce que j’ai écrit et de quelle manière. »
Transposez. Mettez à la place de Flaubert (sur lequel Vargas Llosa a écrit une étude remarquable, L’Orgie perpétuelle) n’importe lequel des petits maîtres de Saint-Germain-des-Prés — Edouard Louis par exemple. Et mesurez l’étendue du désastre.
Parlez et écrivez français, mes amis. Giflez toute personne qui fera devant vous l’apologie des crétins qui se croient des gens de Lettres. Interdisez à vos enfants d’écouter le dégueulis dont les ondes nous inondent. Amenez-les voir les pièces de Molière, faites-leur apprendre par cœur des fables de La Fontaine, et quand ils auront l’âge, offrez-leur Flaubert ou tel autre parmi les très grands dont nous ne manquons pas, en amont des années 1970, début de l’apocalypse lente où nous nous engloutissons aujourd’hui.
Tár de Todd Field trace le portrait dandy d’une artiste aussi géniale qu’inclasssable.
Il y a toujours eu un certain mystère chez le réalisateur américain Todd Field. Né en 1964, il n’a réalisé que deux longs métrages, In the Bedroom en 2001 et Little Children en 2006. Il a été acteur chez Kubrick et chez Woody Allen, dans une autre vie. Depuis près de vingt ans, il restait reclus chez lui, s’occupant de voir grandir ses enfants. Tár est né de ce désœuvrement artistique. Le 12 mars, aux Oscars, le film sera en compétition avec six nominations, entre autres pour le meilleur film, le meilleur réalisateur, la meilleure actrice (l’exceptionnelle Cate Blanchett accomplit ici une performance unique) et le meilleur scénario original.
La figure tutélaire de Leonard Bernstein
Lydia Tár est une cheffe d’orchestre internationale, influencée par celui qui fut son maître, Leonard Bernstein. Quittant New York pour un temps, elle se retrouve au cœur musical de l’Europe, à Berlin, pour enregistrer en live la 5e Symphonie de Gustav Mahler. Tár se heurte d’emblée au « mystère » intrinsèque de cette partition grandiose, qui débute par une Marche funèbre, et dont le dernier mouvement, selon Adorno, sentait littéralement le souffre. Le 5 revient, dans le film, comme un symbole (maléfique ?) permanent ; il est aussi bien la lettre s que le chiffre romain V. Tár se voit encerclée par cette malédiction, sans qu’elle puisse réagir, malgré son énorme vitalité. Elle n’imitera pas sa jeune étudiante, Krista Taylor, qui se suicide. Cet acte est d’ailleurs comme une accusation désespérée contre Tár, d’où le scandale qui éclate…
Le réalisateur, avec cette musicienne obsédée par l’art, nous montre un personnage autoritaire, mais très civilisé et sensible au charme des jeunes filles. A-t-elle abusé de sa position pour nouer des relations avec telle ou telle ? C’est possible. Son amour naissant pour la violoncelliste russe Olga, qu’elle emmène à New York, mais sans que rien ne se passe cependant, le montrerait. Le fait aussi qu’elle décide d’inscrire au programme le Concerto d’Elgar, pour la mettre en vedette. Ce n’est qu’un exemple. Le film de Todd Field revient d’une manière lancinante sur ces thèmes woke, pour en général, du reste, en illustrer l’impasse à coups de syllogismes. Ainsi, ce duel avec un élève de couleur, imprégné de cette pensée, qui affirme ne pas aimer Bach, compositeur blanc, père d’une famille de vingt enfants, etc. Tár n’hésite pas à se montrer, sinon réactionnaire, en tout cas très conservatrice ‒ position originale pour une lesbienne.
Un idéal artistique comme boussole
Ce qui prime avant tout pour elle, c’est son idéal. Leonard Berstein lui a laissé un héritage magnifique, enrichi de pensée judaïque. Elle a approfondi sa réflexion sur la musique par l’ethnologie et un séjour dans la forêt amazonienne. N’oublions pas que quelqu’un comme Leonard Berstein était aussi un penseur, et qu’il en a laissé un témoignage important dans le livre intitulé La Question sans réponse, recueil de conférences à Harvard, sans parler de ses nombreuses émissions de télévision où il se montrait un remarquable pédagogue. C’est l’une de ces émissions que Tár regarde, à la fin, lorsqu’elle rentre chez elle, dans la maison où elle a grandi. C’est aussi le seul moment du film où on la voit pleurer, comme pour nous révéler : « Oui, le grand Bernstein avait raison, l’art transcende absolument tout ! »
Tár est une œuvre extraordinairement subtile et complexe. Tout se règle sur la communication entre les personnages, pleine de sous-entendus et d’allusions ambiguës, mais avec une logique verbale imparable. Il y a là un véritable univers, hautement raffiné, où l’on aime à parler couramment des relations entre Gustav Mahler et sa femme Alma ‒ le sujet revient comme un puissant leitmotiv, imprégnant la narration d’une couleur très particulière. Et puis, il y a aussi des scènes qui échappent au spectateur, qui laissent libre cours à toutes les interprétations.
Ainsi, pourquoi Tár déchire-t-elle dans l’avion le livre de la romancière Vita Sackville-West, Challenge ? Refus d’un certain dandysme, qui pourtant éclate à chaque image ? En regardant Tár, on pense immanquablement à Oscar Wilde, à sa fameuse préface au Portrait de Dorian Gray et à son effondrement irréversible. On n’en est pas loin.
Failles psychologiques
Bernstein a aussi légué à sa disciple sa philosophie de la repentance, techouva en hébreu. À un moment, Tár essaie de rattraper Olga dans un souterrain, où la jeune violoncelliste est censée habiter. L’obscurité du sous-sol se décèle longuement, comme une sorte de métaphore de son inconscient freudien, à haute teneur en sexualité, et dont elle sort défigurée, au sens propre, après une chute. Derrière l’image conquérante de la cheffe d’orchestre à qui tout réussi, il y a la réalité plus banale d’un être humain qui a ses failles intimes. Quand elle réside dans son appartement de Berlin, seule à composer ou à dormir, elle entend des bruits incongrus qui la perturbent. Cette fragilité psychologique, qui cache en fait des abîmes existentiels, est le pendant de son extraordinaire génie, semble nous dire le cinéaste.
Tár est incontestablement un film qu’il faut revoir plusieurs fois. Il est une tentative, de la part de l’Américain Todd Field, de faire retour au creuset européen, à cette culture si sophistiquée qui n’aura germé qu’une seule fois. C’est comme si le cinéaste, dans son économie d’images, voulait nous signifier que nos richesses culturelles, à nous Européens, ne doivent pas être perdues, dilapidées, comme nous le faisons trop souvent, mais poursuivies et retravaillées. Qui pouvait penser aujourd’hui qu’un tel message viendrait de ce côté-là de l’Atlantique ?
Le FBI vient d’admettre avoir fauté, après la fuite d’une note révélant que le contre-terrorisme surveillait des catholiques traditionalistes.
Le principal service de renseignement intérieur américain a donc désormais lui aussi son « affaire des fiches » dans sa lutte contre le terrorisme domestique. Le FBI s’est le plus simplement du monde appuyé sur les notes du Southern Poverty Law Center (SPLC), une association de gauche qui n’hésite pas à taxer d’extrémisme de droite quiconque ne cadre pas avec ses valeurs et a même dépeint comme islamophobe un musulman dénonçant l’islamisme.
Messe en latin et sectarisme du FBI
Le 8 février, l’ancien agent du FBI Kyle Seraphin a publié sur le site UndercoveredDC un mémorandum obtenu d’une source du bureau de Richmond, en Virginie, et intitulé « L’intérêt des extrémistes violents avec des motivations raciales ou ethniques pour l’idéologie catholique radicale-traditionaliste présente presque certainement de nouvelles opportunités de réduction » [des risques, NDLR]. Le document parle de croisements entre les mouvements nationalistes blancs et les « catholiques traditionalistes radicaux ». Dans une démonstration de raccourci intellectuel à montrer dans les cours de l’Académie de Quantico, il associe préférence pour la messe en latin et « adhésion à une idéologie antisémite, anti-immigrés, anti-LGBTQ et suprématiste blanche ». Se félicitant de la découverte, le FBI indique sa « grande confiance » dans ces informations et sa capacité à atténuer la menace en recrutant des sources au sein de l’Église… Le mémo distingue toutefois entre ceux qui se contentent du latin et ceux qui ont en outre « des croyances idéologiques plus extrémistes et une rhétorique violente ». Il n’explique cependant pas ce tri, alors que « le FBI doit noter les sources analysées [pour] éliminer la partisanerie et la partialité, quand il confectionne un produit de renseignement », souligne Seraphin.
La publication du document a suscité l’ire du procureur général de Virginie et ceux de 19 autres États qui ont écrit au ministère de la Justice pour demander que le FBI produise publiquement tous les documents utilisés pour rédiger le mémo. La lettre dénonce un « sectarisme anticatholique qui semble couver au FBI ».
L’agence a depuis retiré son document au motif qu’il ne correspond effectivement pas à ses normes exigeantes. Tocqueville soulignait que, pour les Américains, les associations étaient un rempart contre le despotisme, le FBI semble voir le SPLC comme son analyste pour réduire les libertés !
La désignation des extrémistes de droite, le fonds de commerce du SPLC
Le choix du bureau de Richmond d’utiliser les notes du SPLC interroge sur ses motivations et méthodes. Paresse ou inclinaison politique ? Si le SPLC voit ses rapports repris dans divers médias d’importance régulièrement, il est également très critiqué pour sa propension à accuser d’extrémisme de droite tous les individus et organisations qui ne sont simplement pas de gauche. Même Newsweek, média centriste penchant du côté démocrate, est accusé de soutenir la droite antidémocratique pour avoir recruté des personnalités conservatrices dans un souci de pluralisme. Le Washington Post, pro-démocrate, a publié un long article en 2018 dénonçant les biais du SPLC qui met par exemple dans le même sac les conservateurs et le Klan.
Parmi les accusations infondées du SPLC, celle d’islamophobie à l’encontre de Maajid Nawaz, un musulman qui demande une surveillance des mosquées, demeure la plus savoureuse. Pour éviter les poursuites, le centre a trouvé un arrangement à plus de 3,3 millions de dollars avec Nawaz en 2018. M. Nawaz peut désormais mettre du beurre dans les épinards, et au SPLC, c’est une broutille au regard de ses 518 millions de dollars d’actifs…
La traduction récente de Voyage à Rebours nous permet de découvrir un grand écrivain yiddish.
Le nom de Jacob Glatstein était quasiment inconnu du public francophone jusqu’à ce jour, malgré la parution d’un recueil de poésies aux éditions Buchet Chastel en 2007. Son œuvre de romancier était, elle, totalement inédite en français. Cette lacune est désormais comblée, avec la parution en traduction française de son roman Voyage à rebours. Né à Lublin en 1896 et mort à New York en 1971, Glatstein est surtout réputé pour son œuvre poétique, écrite avant et après la Shoah.
Voyage à rebours est le récit d’un voyage en Pologne en 1934 : Yash (surnom de l’auteur) embarque à New York sur un bateau pour retourner vers sa ville natale, Lublin, qu’il a quittée vingt ans plus tôt. Le voyage le mène au Havre, où il prend le train, passe par Paris. Là, il retrouve des amis artistes ou écrivains yiddish au Dôme, à Montparnasse. Toujours en train, il traverse l’Allemagne – tombée sous le joug nazi l’année précédente – avant d’arriver en Pologne.
Le récit de la traversée de l’Atlantique est un modèle du genre. Comme l’explique l’auteur, « Sur le bateau, on peut vraiment sonder la valeur de l’homme. Dans l’agitation du quotidien, on perd le sens du drame, de la tragédie et de la comédie qui imprègnent toute vie. Sont oubliés et scellés les oreilles et les yeux spontanés qui voient, entendent et s’émerveillent de tout ». C’est précisément ce sens du drame, de la tragédie et de la comédie qui donnent au récit de Glatstein toute sa valeur romanesque.
Multiples facettes du destin juif
Sous la plume de l’auteur, on rencontre toutes sortes de personnages, qui racontent les multiples facettes du destin juif dans le premier tiers du vingtième siècle, quelques années avant que le cataclysme nazi ne vienne accomplir son sinistre travail d’anéantissement. Parmi les plus belles pages du livre figurent celles où l’auteur évoque son enfance dans la Russie d’avant la Révolution, décrivant sa famille, sa vie d’écolier ou encore l’angoisse des fidèles, barricadés dans la synagogue, alors que les bandes révolutionnaires et les Cosaques s’affrontent au dehors.
La plume de Glatstein est le plus souvent empreinte d’un humour réaliste, mais parfois elle se fait lyrique, comme lorsqu’il décrit le « Dieu juif » qui ressemble au Rabbi de Lublin : « un Juif maigre avec une longue barbe blanche, des bas blancs et des chaussons, une voix douce, qui ne comprend rien à l’argent, qui n’accepte pas les dons de ses fidèles, qui jeûne chaque lundi et chaque jeudi… D’une voix fêlée il pleure tous les malheurs juifs. C’était l’allure du Dieu persécuté de mon enfance. Comment peut-on en vouloir à un tel Dieu, dont les bras sont trop courts et les mains trop faibles pour amener le Messie ? ».
Description qui évoque un tableau de Chagall, et qui prend un sens encore plus frappant après la Shoah. Il est difficile de ne pas penser au destin qui attend les personnages de ce récit de voyage qui pourrait être picaresque, s’il ne se déroulait au milieu des années 1930. Le tableau que donne Glatstein du monde juif est ainsi – tout comme les photographies de son contemporain Roman Vishniac – celui d’un monde disparu. Le romancier se fait involontairement, le témoin de son temps. Un grand écrivain yiddish à découvrir.
Jacob Glatstein, Voyage à rebours, traduit du yiddish par Rachel Ertel, éditions de l’antilope 2023.
Affiche de René Dubosc pour le Parti Communiste français, années 30. D.R.
Une réponse à la dernière « péroraison » de Jérôme Leroy…
Les communistes, au même titre que le globicéphale noir ou le dugong dugon, appartiennent à une espèce protégée. Personne ne sait vraiment pourquoi mais c’est un fait patent, depuis toujours. A contrario, les électeurs de Monsieur Zemmour appartiennent à une espèce nuisible, si l’on en croit les propos d’un professeur en Sorbonne adressés à ses étudiants, et rapportés par le sénateur Stéphane Ravier : « si certains ont voté Zemmour, je les considère comme des bêtes à abattre ». Il est vrai qu’il ne suit en cela que les traces du ministre de l’Education nationale qui déclarait il y a peu que Monsieur Zemmour était « un poison lent contre lequel il faut mettre les Français en garde, et nous avons, nous, du côté de l’Éducation nationale, notre rôle à jouer » [1].
Après ce petit rappel, revenons aux communistes. Donc en tant qu’espèce protégée ils se portent bien et maintiennent une présence tous azimuts au cœur de notre société attendrie par leur belle âme si sympathique. Même une revue plutôt de droite comme Causeur a son communiste, comme les dames de la bonne société avaient autrefois leurs pauvres. Ainsi pouvons-nous avoir régulièrement le sempiternel catéchisme marxiste (tellement ressassé qu’on le croirait parfois tiré des œuvres de Groucho plutôt que de celles de Karl). Un catéchisme qui a toujours su manier les grands mots et les phrases ronflantes pour mobiliser les damnés de la terre et faire du passé table rase. Dernier exemple en date, la péroraison de « l’adresse aux vieux cons » de Monsieur Leroy, à propos des jeunes qui manifestent contre la réforme des retraites : « Ils manifestent contre Macron et son monde. Ils manifestent contre la culture de mort que fait régner le libéralisme en phase terminale. Ils manifestent pour vivre sur Terre, d’une vie réellement humaine. » Que dire devant tant de grandeur d’âme… peut-être simplement que les beaux sentiments communistes, les lendemains qui chantent ont toujours été des lendemains qui pleurent. Tous ceux qui ont un peu de bouteille devraient le savoir, les sociétés qui se réclament du marxisme aboutissent à des catastrophes, à l’oppression et à la mort. Malheureusement, plutôt que d’expliquer cela sans relâche aux jeunes générations, plutôt que de démonter le mécanisme fatal d’une idéologie mortifère, on laisse chanter les sirènes d’« une vie réellement humaine ». Et ça marche toujours, parce que les gens sont de braves gens et que bien sûr ils veulent une vie « réellement humaine ». Et ça marche toujours parce que la solution semble simple : supprimer le libéralisme (ou le capitalisme comme on disait autrefois). Et si l’on en croit Monsieur Leroy, ça commence par faire taire les vieux de droite.
En tant que vieux boomer de droite je veux donc répondre aux propos passablement fielleux de Monsieur Leroy. D’abord que l’on peut être un vieux de droite, même pas riche, après avoir été soixante-huitard gauchiste, époque à laquelle notre procureur anti-vieux était encore un petit enfant. Ce passage progressif de gauche à droite fut le destin logique de tous ceux qui eurent la révélation progressive, et consternante, des mensonges, des ignominies et des crimes d’une idéologie qui leur avait paru si belle. Que l’on ose encore se réclamer, de près ou de loin, de cette philosophie, de la « lutte des classes », de l’« anticapitalisme », pour la jeunesse, contre les vieux, pour les pauvres contre les riches, tout cela montre qu’effectivement les braises de la guerre civile dont rêve tout bon léniniste ne sont pas encore éteintes.
2023 est une année Picasso. Pourtant, cinquante ans après sa mort, il est difficile de lui rendre hommage. Le peintre de génie était un homme, et un homme à femmes, ce qui est bien plus important que son art aux yeux des professionnels de la vertu. De part et d’autre des Pyrénées, il aura droit à une «célébration», ce qui est déjà beaucoup.
À l’occasion du 50e anniversaire de la mort de Pablo Picasso, survenue à Mougins (Alpes-Maritimes), le 8 avril 1973, l’Espagne, la France et cinq autres pays organisent une cinquantaine d’expositions autourde son œuvre. Mais l’hommage s’annonce pour le moins délicat, dans des sociétés constamment hystérisées par la question du rapport homme/femme,prêtes à réclamer le décrochage de toiles prétendument sexistes, et qui promeuvent des artistesau diapason des nouvelles causessociétales,plus proches du sociologue quedu génial créateur obsédé par son art. L’hommage attendu (mais qui supposait,par définition, l’adhésion et un sentiment d’admirationplutôt unanime) sera donc une « célébration », c’est-à-dire la commémoration d’un événement appelé à rester dans la mémoire collective. Et c’est à Madrid, devant le monumental et symbolique Guernica (1937), exposé au Musée Reina Sofía, que les ministres de la Culture espagnol et français ont inauguré, le 12 septembre dernier, la « Célébration Picasso : 1973-2023 », se prêtant à des figures d’équilibriste tout aussi délicates que celles de l’Acrobate à la boule (1905)pour ne tomber ni dans le panégyrique ni dans la condamnation : « Nous ne pouvons pas ne pas promouvoir l’œuvre de Picassoau prétexte que certains aspects de sa vie personnelle ne nous plairaient pas, de même l’on ne peut écartercertains aspects discutables de sa vie » ;«Nous voulons présenter Picasso tel qu’il fut, célébrer son œuvre mais sans occulter certaines facettes de sa vie qui, à la lumière d’aujourd’hui, peuvent être contestées », a-t-on entendu du côté espagnol. « Œuvre foisonnante, inventive, souvent radicale » ; « Si actuelle » ;« Qui parle de politique, de démocratie, d’engagement » ;« À interroger »,toutefois, et à « appréhender à la lumière de notre époque », a-t-on enchaîné du côté français. Toutes ces contorsions oratoires et ces pudeurs sémantiques tranchent nettement avec les mots qui couraient, il y a cinquante ans encore, sur des lèvres moins frileuseslorsqu’on parlait de Picasso : « titan », « statue »,« géant », « grand Pan », « dernier des maîtres anciens ». Qu’on l’aimât ou non, d’ailleurs.
À bas le Minotaure, vive Sisyphe !
Mais, fini les titans et les formules grandiloquentes ! Ce qui doit nous intéresser maintenant, c’est Picasso tel qu’il a été, dépouillé de ses oripeaux de grand maître de la peinture du xxesiècle par le fameux « regard actuel », le salutaire « prisme contemporain » qui remet les gens à leur place – de préférence plus bas que terre – de leur vivant, et leur fait en rabattre post-mortem. Vu à travers le prisme déformant de nos nouvelles sensibilités,qu’a donc été Picasso sinon un horrible bonhomme qui, entre deux coups de pinceau, a passé son temps à maltraiter les femmes qu’il a connues, Fernande, Olga, Marie-Thérèse, Françoise, Jacqueline et les autres ? Un « prédateur », un « manipulateur », un « misogyne », un « violent », un « minotaure » qui les a avilies, déformées, méprisées, accaparées, dévorées, qui les trompait sans remords, prenait un malin plaisir à les voir se crêper le chignon devant lui, lisait les lettres de l’une en compagnie de l’autre, esquissait, en couple avec la précédente, des portraits de la suivante, se morfondait avec toutes une fois éprouvée l’harmonie familiale,les serinant chaque matin avec sa complainte de l’artiste qui n’a plus goût à rien avant de les entraîner jusqu’à tard le soir à ne vivre que pour sa peinture. Renouant avec une certaine éthique qui exigede l’art qu’il soit un discours vertueux et de l’artiste un modèle de bien-pensancetaillé sur mesure, la néopudibonderie contemporaine découvre avec effroi que Picasso, pourtant amateur de déconstructions artistiques en tous genres, n’avait riend’un homme déconstruitou inquiet de savoir qui-des-deux-rangera-l’atelier-aujourd’hui : pas vraiment le Sisyphe contemporain réduit à pousser devant lui un chromosome XY devenu un peu lourd, mais bien plutôt un homme génial de son temps, créateur fascinant, démiurge déroutant, rivalisant avec la nature, etqu’on imagine en effet assez difficile à vivre au quotidien. Scandalisés de voir que l’on a pu, dans un passé encore récent, admirer un créateur pour ce qu’il a créé, et non pour sa conduite domestique, nombreux sont les acteurs de cette effervescence d’un nouveau genre à détresser des couronnes de laurier et à réclamer de toute urgence la révision de notre jugement collectif. Comment pourrait-on rendre hommage au peintre deLa Pisseuse (1965), de La femme qui pleure(1937),ou encore à l’auteur du Désir attrapé par la queue, cette petite pièce surréaliste que Picassoa écrite en janvier 1941,où l’un des personnages fantasques, Le Gros Pied, trouvant La Tarte (autre personnage folklorique) à son goût, lui déclare sa flamme en des termes à faire pâlir les nouvelles vestales du féminisme : « Tu as la jambe bien faite et le nombril bien tourné, la taille fine et les nichons parfaits, l’arcade sourcilière affolante et ta bouche est un nid de fleurs, tes hanches un sofa et le strapontin de ton ventre une loge aux courses de taureaux aux arènes de Nîmes, tes fesses un plat de cassoulet […] » ? Selon ce que la philosophe de l’art Carole Talon-Hugon nomme « la chaîne de contamination » (L’Art sous contrôle, 2019), dans un monde artistique de plus en plus moralisateur, la malignité de la conduite personnelle de l’artiste comme individu se communique à son œuvre.
La toile Guernica de Pablo Picasso, au musée Reina Sofía de Madrid, 2 décembre 2021 Photo : Anadoulou Agency VIA AFP
L’hommage est-il encore possible ?
C’est donc aux musées que revient la lourde tâche de ne pas céder aux coups de semonce de la moraline et de permettre au public de venir regarder les œuvres de Pablo Picasso. Qu’on l’aime ou pas, encore une fois.Tâche complexe, à l’heure où de nombreuses expositionssont davantage les vitrinescomplaisantes des débats sociétaux du momentque l’occasion renouvelée de montrer des œuvres avec lesquelles nous entretenons collectivement un dialogue silencieux, enrichi de nos sensibilités individuelles plus disertes. Repu de toutes ces séances artistico-didactiquespendant lesquelles on lui reproche d’avoir été si oublieux ou si aveugle, le public aimerait être convié à regarder des œuvres qui lui plaisent beaucoup, lui plaisent moins ou ne lui plaisent pas, sans être abreuvé de messages sublimino-moraux à la finesse toute relative.
Ce défi est relevé. Après la très belle exposition « Maya Picasso » du musée Picasso à Paris, le Musée national Thyssen-Bornemisza de Madrid, présente un« Picasso/Chanel »(jusqu’au 15 janvier 2023) où le parti a été pris de « désactiver la supposée masculinité toxique de l’artiste »(on appréciera la formulation psychiatrisante) selon les termes de Guillermo Solana, directeur artistique du musée Thyssen, en le présentant sous un jour fort inhabituel, dans un magnifique dialogue de créations avec sa contemporaine, la célèbre couturière Gabrielle Chanel (1883-1971).Celle-ci disait d’ailleursapprécier Picassocomme homme et aimer sa peinture,tout en confessantne pas vraiment la comprendre, ce qui, au passage, est peut-être la meilleure définition du plaisir esthétique de tout un chacun. Avouons que le rapport entre les deux créateurs estassez mince,puisque Pablo Picasso et Gabrielle Chanel n’ont collaboré qu’à deux reprises, d’abord sur la mise en scène d’Antigone de Jean Cocteau, en 1922, puis surcelle du ballet Le Train bleu de Diaghilev, en 1924. Et mis à part le goût prononcé de sa première femme, OlgaKhokhlova, pour les créations de la géniale couturière dont elle était cliente, on ne voit aprioripas vraiment le lien entre l’iconique marinière du peintre et une robe du soir griffée Chanel. Mais c’est là que le charme opère et l’exposition est un enchantement. Pas de regard contemporainanachronique, aucun cartel poisseux d’idéologie, pas de cours de morale pour les nuls, pas de débat sur le rapport homme/femme et, fait anecdotique mais suffisamment rare pour être souligné, il n’est nulle part écrit : « Pas de planète B » ! Nous voici plongés dans une autre époque, celle des ballets russes, du cubisme, des premiers maillots de bain en tricot. Dans un parcours fait de tableaux et de robes, de corps-peinture, de corps-fusain, de silhouettes imaginaires sublimées par le vêtement, les tons des toiles du maître et des tissus de la créatrice de mode entament une troublante correspondance chromatique, les textureset lesformes se répondent en un dialogue incessant : lignes géométriques épurées du cubisme,goût pour les matières simples, esprit « collage » de certaines créations. Ici un manteau et le visage de Fernande Olivier, la compagne de Picasso à ses débuts au Bateau-Lavoir (Montmartre) ; là un sac à main en soie et acier chromé (1928) qui côtoie Femme en corsetlisant un livre (1914-1917) dans de bien fascinantes similitudes de motifs et de couleurs. Et des femmes, Olga bien sûr, mais d’autres aussi,toutes belles, parfois inachevées, énigmatiques, sérieuses, tendres, avec ces masques de visage qui puisent à la source de la magie, massives, imposantes, mais vêtues de tuniques fluides qui libèrent le mouvement de leur corps.L’exposition s’achève sur les photographies des mains des deux créateurs : les mains fines et effilées de Gabrielle Chanel (photographiées par André Kertérsz en 1938) délicatement posées sur un tissu d’une blancheur immaculée, un crayon entre les doigts, prêtes à dessiner la mode d’après ; les mains ouvertes de Pablo Picasso (photographiées par Nick de Morgoli en 1947) avec des ongles prêts à égratigner la peinture.
« Je donne arrache tords et tue je traverse incendie et brûle – je caresse lèche embrasse et regarde – je fais sonner à toute volée les cloches jusqu’à ce qu’elles saignent »(Carnets, 17 septembre 1935). Pablo Picasso a été un créateuret n’a déconstruit que pour reconstruire, plongeant plus avant dans la peinture, assumant avec passion l’héritage de ses grands prédécesseurs, Le Greco, Velázquez, Goya, les imitant, les mêlant, les dépassant, les métamorphosant, creusant au cœur de la peinture son style ou plutôt ses styles, car rien de plus ennuyeux pour lui que la continuité d’un style. Obsédé par la couleur et la forme, il n’a été l’artiste d’aucune cause extérieure à son art. Ni des femmes dont il ne se souciait pas de savoir si elles étaient plutôt « déesses ou tapis brosses » (Françoise Gilot, Vivre avec Picasso, 1965), mais qu’il a peintes à l’infini avec passion, maigres, lourdes, tristes, songeuses, rêveuses, accablées, épanouies, ivres de liberté. Ni des courants artistiques, trop à l’étroit dans leurs dogmes respectifs. Ni de la politique, étant allé au communisme « comme on va à la fontaine ». Ni du public dont il disait ne s’être jamais soucié. Ni des gens qu’il aimait certes, mais comme on aime aussi « un bouton de porte, un pot de chambre, n’importe quoi » (interview télévisée de 1966). Pour lui, « risquertout », pour reprendre sesmotstirés du film Le Mystère Picasso(1956), d’Henri-Georges Clouzot, c’était aller plus avant encore dans son aventure de créateur. Et autant le fantasme de le censurer au nom de nouvelles sensibilités émergentes est d’une immaturité intellectuelle désarmante, autant en faire la figure tutélaire de l’artiste engagé – ce qu’il n’a jamais cherché à être au demeurant–est une surprenante relecture de l’histoire.La tentation de le censurer et celle d’en faire le hérault de valeurs collectives exténuées se rejoignent dans une même méprise de ce que furent sa peinture et sa vie, sa peinture ayant été d’ailleurs pour lui, ni plus ni moins, que son autobiographie. Ni victime expiatoire du néoféminisme, ni symbole politique, Picasso ne peut continuer à être que lui-même. Face à la menace du décrochage et de la culture d’annulation, face aussi à la surinterprétation de son œuvre à l’aune du récent conflit en Ukraine (le président ukrainien ne s’est-il pas adressé à l’Espagne en avril dernier en comparant le bombardement de son pays avec celui de la ville de Guernica en avril 1937 ?), il reste à aller se confronter à ses œuvres. Car « à la fin, c’est la peinture qui gagne ».
« Je veux un équilibre précaire. Je veux que tout tienne ensemble, mais à peine. »(Françoise Gilot, op. cit.). Que Picasso se rassure, alors, car en 2023, il sera servi.
Benjamin Barthe, correspondant au Proche-Orient et rédacteur en chef adjoint pour l’étranger au Monde, est également un militant acharné de la cause palestinienne. Son épouse, Muzna Shihabi, défend ouvertement le nationalisme palestinien le plus extrême, quitte à flirter avec l’antisémitisme et l’apologie du terrorisme. Un couple en parfaite harmonie idéologique.
Le Monde, comme tant d’autres médias français de gauche, a presque toujours été résolument propalestinien. Les sionistes, dont l’auteur de ces lignes, l’ont intégré dans leur logiciel depuis fort longtemps. De propalestinien, Le Monde, qui se veut un journal objectif, a cependant versé ces dernières années dans le palestinisme et l’anti-israélisme radical. C’est ainsi que s’y relaient des envoyés spéciaux en Israël tous plus hostiles à l’État hébreu les uns que les autres. Ainsi, la journaliste Clothilde Mraffko, profondément anti-israélienne et transfuge de la revue Middle East Eye, financée par des capitaux arabes, se plaît désormais à utiliser à tour de bras dans Le Monde l’expression « suprémacistes juifs » pour qualifier les plus droitiers des hommes politiques israéliens (par exemple dans les articles du 28 avril 2021[1], du 28 mai 2022[2] ou encore du 4 janvier 2023[3]), sans jamais user d’un terme équivalent pour les plus nationalistes des Palestiniens. Ces derniers ne brillent pourtant pas toujours par leur modération, pour user d’un euphémisme. Dans un autre article consacré à la démolition d’habitations érigées illégalement par des Bédouins israéliens[4], Clothilde Mraffko feint de confondre ces Bédouins israéliens avec des Palestiniens : « Mercredi 7 juillet, l’État hébreu a détruit pour la septième fois les structures d’une communauté bédouine où vivaient quarante-deux Palestiniens, dont vingt-quatre enfants, dans le nord de la Cisjordanie. » Ces deux populations sont pourtant absolument distinctes mais la journaliste espérait sans doute ainsi faire bénéficier les Bédouins d’Israël du capital de sympathie et de victimisation dont jouissent déjà les Palestiniens auprès de ses lecteurs.
L’éditorial publié le 30 décembre 2022, au lendemain des dernières élections israéliennes, intitulé avec un rare sens de la nuance « Israël, une démocratie devenue illusoire », est un modèle de parti-pris radicalement anti-israélien. Si on peut y trouver l’ensemble des poncifs antisionistes (des « suprématistes juifs », encore eux, à la « colonisation » en passant par « l’apartheid » et « la volonté de domination des territoires palestiniens »), nulle trace du moindre commencement du début d’une critique du côté palestinien. Inutile d’y chercher une référence au Hamas, au Jihad islamique ou plus généralement au terrorisme.
Cette hémiplégie idéologique du Monde concernant le conflit israélo-arabe est largement connue et régulièrement dénoncée par certains. Ce que l’on connaît moins, c’est l’arrière-boutique du quotidien de référence concernant Israël. Cette dernière a un nom, celui de Benjamin Barthe, rédacteur en chef adjoint pour l’étranger, chargé de la supervision de la couverture proche-orientale du journal. Sa personnalité et ses liens familiaux sont pour le moins intéressants.
Avant d’occuper ces fonctions, Benjamin Barthe a lui-même été correspondant du Monde en Israël et dans les territoires palestiniens de 2002 à 2011. Le visionnage de certaines de ses conférences anciennes révèle un homme intelligent aux positions qui pouvaient donner l’illusion d’être assez équilibrées.
Un examen de son compte Twitter conduit cependant à une tout autre conclusion. Barthe y poste quasi quotidiennement, depuis des années, des publications liées au conflit israélo-arabe. Toutes, sans la moindre exception, expriment une très vive hostilité à l’égard de l’État hébreu. Absolument aucune ne contient le moindre esprit critique vis-à-vis des voisins de ce dernier. Il arrive même que Barthe dérape et exprime clairement, peut-être dans une sorte de cri du cœur, sa profonde détestation pour Israël.
Barthe s’est déjà fait épingler à plusieurs reprises pour des publications fleurant l’anti-israélisme primaire. Le journaliste Clément Weill-Raynal (qui révéla également notamment l’existence du « Mur des cons ») rapportait par exemple les faits suivants :
Traduction du post Facebook applaudi par Benjamin Barthe : « Ils haïssent, ils tuent, ils rejettent. C’est ce qu’ils font depuis plus de 74 ans. / Un pays construit sur une éthique négative : négation de l’autre, négation de sa présence, négation de son histoire, négation de son humanité. Mais ils nient également ce qu’ils sont eux-mêmes devenus : une force négative produisant l’oppression, le mensonge et la mort. Cela ne peut pas durer éternellement, Shireen. Cela ne le pourra pas. »
Commentaire de Barthe : « Bien dit mon ami ».
En 2008, Benjamin Barthe épouse Muzna Shihabi. Née en Libye, cette dernière détient entre autres la nationalité palestinienne et vit actuellement à Paris. Shihabi est également une militante radicale défendant le nationalisme palestinien le plus extrême. Proche du Fatah de Yasser Arafat, Shihabi clame publiquement son refus d’accorder la moindre légitimité au droit à l’existence d’Israël (voir notamment le hashtag #ZionismIsRacism dans sa bio Tweeter). Il lui arrive d’aller plus loin encore.
Muzna Shihabi coiffée du keffieh et brandissant un drapeau palestinien lors de la coupe du Monde au Qatar.
Shihabi publie frénétiquement sur les réseaux sociaux, du matin au soir, la nuit, tous les jours. Ses comptes Twitter et Facebook sont intégralement consacrés à la lutte pour la libération de la Palestine et à la délégitimation de l’État d’Israël. Il est rigoureusement impossible d’y trouver un autre thème.
Muzna Shihabi est également très active au sein du BDS (Boycott, désinvestissement et sanctions est un mouvement qui vise par des campagnes au boycott économique, académique, culturel et politique d’Israël et de ses citoyens).
Il n’est pas inintéressant de souligner que Benjamin Barthe a, dans un article d’octobre 2022 sur la préparation de la Coupe du monde de football au Qatar[5], fait la part belle à ceux qui imputaient les appels au boycott à l’islamophobie…
Plus inquiétant encore, au-delà de son antisionisme obsessionnel et radical jusqu’au bout de ses ongles, il arrive que son épouse se laisse aller à des propos flirtant avec l’antisémitisme. En septembre 2022, Shihabi écrit, à propos d’une vidéo montrant des policiers israéliens procédant à une arrestation musclée à Jérusalem : « Tant que c’est le peuple élu de Dieu qui fait ça, ça va. » Le « peuple élu de Dieu », ce sont les juifs et Shihabi semble fortement dénoncer ici le fait que ces derniers, et seulement eux, seraient, selon elle, épargnés par les remontrances internationales. Veut-elle entendre que les juifs sont si puissants que nul n’ose les critiquer ? Sommes-nous toujours ici dans la critique potentiellement saine et légitime de la politique israélienne ?
Autre exemple, Shihabi s’est tranquillement livrée à une apologie du terrorisme, rendant hommage à un Palestinien qui avait tiré sur des Israéliens. Ce tweet a ensuite été supprimé. Avait-elle eu conscience de s’être un peu trop dévoilée ?
On dira que lui, c’est lui et elle, c’est elle, autrement dit que les hommes ne sont pas responsables des propos de leur femme (et inversement). Certes. Sauf que Barthe like ou retweete fréquemment des publications de son épouse.
Selon Muzna Shihabi, les membres des Brigades des martyrs d’Al-Aqsa, milice armée palestinienne ayant commis de nombreux attentats contre des civils israéliens et considérée comme terroriste notamment par le Canada, les États-Unis et l’Union européenne, sont « des résistants ».
On aimerait savoir si Benjamin Barthe, chargé de la supervision de la couverture du Proche-Orient pour Le Monde, estime comme son épouse que tuer des civils israéliens s’apparente à de la résistance légitime.
En 2010, Muzna Shihabi publie dans un livre collectif[6] un texte intitulé « Où devrais-je accoucher ? ». Elle y révèle notamment avoir travaillé comme chargée de communication pour l’Organisation de libération de la Palestine (OLP). Elle décrit les hésitations qu’elle et son mari ont eues pour choisir le lieu adéquat où devait naître leur enfant franco-palestinien. Serait-ce Ramallah, Jérusalem ou la France ? Elle y explique les avantages et inconvénients inhérents à chaque lieu pour l’enfant.
Dans le paragraphe « The solution », Shihabi, s’exprimant de toute évidence au nom du couple explique : « Puisque nous voulons que notre bébé naisse à Jérusalem, à la fois pour des raisons nationalistes (notre future capitale palestinienne) et pour que le bébé obtienne rapidement son passeport français, nous avons décidé de défier l’occupation israélienne et d’aller à Jérusalem. » Tout porte à croire que les époux Barthe jouissent d’une grande harmonie politique et idéologique.
Pour conclure, on laissera Barthe lui-même expliquer que confier la rédaction d’articles à un journaliste trop impliqué « n’est pas exactement la marque d’une revue de référence » ? Voilà au moins un point sur lequel on lui donnera raison à 100 %.
« Le Monde / Israël : un lynchage sans fin » (dossier spécial de Tribune Juive, décembre 2022).
[1] « En Israël, le camp suprémaciste juif de retour à la Knesset », Le Monde, 18 avril 2021.
[2] « En Israël, les défenseurs du Temple gagnent du terrain », Le Monde, 15 juillet 2021.
[3] « En Israël, le nouveau ministre Itamar Ben Gvir joue les incendiaires sur l’esplanade des Mosquées », Le Monde, 4 janvier 2023.
[4] « Dans la vallée du Jourdain, l’UE impuissante face aux violations israéliennes », Le Monde, 15 juillet 2021.
[5] « Mondial au Qatar : les ”leçons de morale des Français” passent très mal à Doha », Le Monde, 8 octobre 1922.
[6] “Letter from Muzna: Where should I deliver”, in Kenneth Ring et Ghassan Abdullah (dir.), Letters from Palestine, Wheatmark, 2010.
Le Classico Macron-Syndicats promet d’être un grand cru. Macron, Martinez et Berger, sur leur dernier mandat, vont jouer le coup à fond. Sur les boulevards va circuler l’odeur de la poudre, pas de l’essence. Avec Le Maire au shaker, le cocktail molotov est cette année au prix du Dom Pérignon rosé. Le billet satirique de Denis Hatchondo.
Le plein “d’indessence”. Rendez-vous est pris pour le 6 mars avec le blocage des raffineries, préambule indispensable avant la mise à l’arrêt du pays. On n’a pas fini de réentendre parler des profits insensés faits par Total. Des profits dus à la crise, à la guerre et non à un forage miraculeux ou au flair de son patron, Patrick Pouyanné. Le PDG de Total incarne le mépris décomplexé des nababs du CAC40 pour le monde du travail. Plus personne n’ignore sa fiche de paie. Il a même versé deux litres de larmes, par rapport à ses homologues de l’OPEP son salaire est digne d’un porteur de jerricane. Son spleen de crocodile bouleverse Le Maire, qui persiste à lui faire le plein et le pare-brise. Quand ses ouvriers ne lui lâchent pas la pompe, il fait fuiter leurs salaires pour les siphonner dans l’opinion. Il omet juste de faire savoir qu’à force de s’envoyer du kérosène dans la narine, leur espérance de vie est inférieure 6 et 7 ans aux cadres de l’entreprise.
Le Maire, le pompiste franchisé. Il faut voir sa tête de carbu encrassé quand il est question de taxer les superprofits. C’est limite suspect son acharnement à ne pas prendre le flouze alors qu’il a la cuve à sec. Il se voit beau comme un camion-citerne en 2027. Il en oublie son score ridicule à la primaire de 2012. Mais à quoi carbure Houellebecq pour voir Le Maire en héron cendré balzacien ? Autant voir Dupont-Aignan déchiré à l’opium Excellium, une créole à chaque oreille, une Viet dans chaque bras, avant une roulette russe dans un bouge de Hanoï.
Macron au balcon, Mars au tison. Tous les corps de métier sont à l’os. Pas un secteur n’échappe à la crise. Si la rue s’enflamme, il n’est même pas sûr que la police fasse le job. Elle a la matraque molle. Macron n’a plus rien pour se planquer. Il ne peut plus jouer sur le Covid, la guerre et ses coups de fil diplomatiques. Sa partie de cache-cache avec les électeurs lui a évité une campagne présidentielle. C’est d’ailleurs cette campagne squeezée qui s’invite aujourd’hui au cœur du mandat. Si l’opinion reste favorable aux blocages quand le pays sera à l’arrêt, une surenchère au niveau des revendications est à prévoir. Pour solde de tous comptes. À ce moment-là tout peut arriver.
Mélenchon idiot utile de Macron. Seul Mélenchon peut dynamiter ce scénario en brisant l’harmonie et la cohésion du mouvement. Il a bordélisé le passage de la réforme à l’Assemblée. Laissant LFI en slip kangourou et la Nup’s en caleçon. Les syndicats demandaient à la Nup’s de retirer ses amendements afin que les députés, placés devant leur responsabilité, puissent voter l’article 7, celui qui met deux ans fermes aux futurs retraités. Les cocos, les socialos et les Verts se sont exécutés. La moitié de LFI s’apprêtait à le faire. Méluche a piqué sa crise dans le mégaphone et ses ouailles se sont rangées à son injonction. Les grévistes l’appellent à rester discret, mais il ne cesse de vampiriser le rendez-vous du 7 mars, pronostiquant le Grand Soir, la Lutte Finale, la Révolution. Plus le thé à la menthe et la chicha obligatoires ! Il terrorise, quand Martinez rassure. Ce qui n’est pas un mince exploit. Bref, seul Méluche et sa grande gueule peuvent sortir le président du pétrin. Une grève générale pourrait pousser Macron à la démission, un stratagème qui préserve une chance pour un retour futur…
Ok il se casse mais il fait quoi? Il se prend un bar-tabac avec Brigitte. Oui, mais où? Pas à Amiens, c’est Ruffin le parrain, il va les mettre à l’amende. Dans les Pyrénées, pour se rapprocher de mamie? Mouais, Lassalle sera tous les soirs au comptoir, à s’envoyer des 102 en matant Bridget à la caisse. Mais s’il paye sans laisser un clou ça peut le faire.
Né en 1943, le chanteur à la barbe fleurie et aux refrains marrants aurait fêté ses 80 ans, le 20 février
Il y a des rigolos qui me rendent triste et joyeux à la fois. « Big bisou » me tire les larmes d’un bonheur perdu, d’une Atlantide de souvenirs, une terre que je ne foulerai plus jamais. Qu’il est loin le temps des Carpentier, de Jean-Jacques Debout superstar et de Claude Luter à la clarinette, d’un Paris zazou, d’une télé à paillettes, d’un show-business à visage presque humain, du divertissement exercé avec une certaine dignité. Ils étaient tous créatifs quand ce mot avait encore un sens et n’avait pas été dévitalisé par les cyniques et les blasés.
Carlos, chanteur comique à la dimension irénique, était le réceptacle de cette enfance où se fondaient l’âge bête des farces et attrapes et, déjà, l’adulte en construction, en proie aux doutes et à la nostalgie. Était-ce à cause de sa voix essoufflée, gravement cajoleuse de patriarche orthodoxe que je ressentais chez lui une forme de sagesse et, dois-je le confesser, une légère peine, de ces brisures qui rendent les Hommes moins cruels et moins cons ? Carlos imprimait dans nos têtes en formation, quelque chose de plus gros que lui, de plus tendrement fissuré que ses chemises à larges fleurs de tiaré, de plus rêveur aussi que le Tirlipimpon.
Une sympathie immédiate
Derrière le clown de Saint-Germain-des-Prés, l’enjôleur de nos samedis soir, l’amuseur débonnaire des Grosses Têtes, sans qu’il en ait vraiment conscience, il était porteur d’une autre histoire épique et tragique, du cabinet de Françoise Dolto au viager du baron de Ville d’Avray, du Vème arrondissement à Antibes, des révolutions de canons au swing des caves. Cette génération d’artistes du music-hall, je pense à Joe Dassin et à Mort Shuman, faisait de la variété un art noble, respectueux et inventif, ils savaient garder la bonne distance avec leur public. Carlos attirait la sympathie immédiate, le salut affectueux et, en même temps, nous ne pouvions passer à côté de sa profondeur. Il nous troublait par son humilité et son écoute sincère.
Petit, chez Dorothée ou Drucker, nous présentions imperceptiblement qu’il était doué d’une intelligence supérieure, à sa manière de se comporter sur les plateaux avec les autres, jamais avare d’un mot, d’un clin d’œil, d’une tape amicale, jamais rance dans une profession si prompte à générer de la rancœur, il renvoyait la balle à Dave, à Chantal Goya ou à Jeane Manson avec suavité, il était ce partenaire délicat et attentionné, ce confident qui ne juge pas et qui se trouvera toujours sur votre chemin quoique vous fassiez.
À sa mort, en 2008, à soixante-cinq ans à peine, Sylvie Vartan, si pudique et réservée d’habitude, fut dévastée. Carlos fut son ami intime, son secrétaire particulier, son accompagnateur sur des tournées picaresques, le témoin d’une gloire frénétique et d’une jeunesse enflammée, le parrain de son fils David, le trublion d’une nuit sans fin qui avait démarré dans les années 1960. Déboussolée et inconsolable, elle n’avait que des superlatifs à son attention, l’affublant joliment de toutes les qualités. « Très profond, très sensible, très intelligent, très cultivé, etc. » dit-elle de lui, son chagrin était immense. Johnny, sous le choc, K.O débout, déclara : « J’ai perdu un frère ». Le jour de ses obsèques, Hugues Aufray, Philippe Lavil, Michel Delpech ou Eddy sont venus soutenir Mimi, son épouse, non pour la photo, pour la frime, mais parce qu’ils perdaient ce jour-là un copain précieux, que s’envolaient leurs plus belles années et qu’ils mesuraient tous la chance d’avoir croisé sa route. Qu’assurément la fête serait moins folle sans sa présence et que les conversations, quand les projecteurs s’éteignent, n’auraient plus la même intensité.
Fantaisie et bienveillance
Carlos était un seigneur russe qui ne roulait pas des mécaniques, il aimait la pêche, Jean Rostand, Sidney Bechet, le homard, les voyages et les lumières de la Crimée. « Le loup-garou du bougalou » et « Rosalie » participaient d’une même émotion venue des brumes des années 1970. Que nous étions heureux de le retrouver dans nos salons, vêtu d’improbables déguisements. Un soir, il était arrivé en grenouille pour chanter « Señor météo », c’était complètement loufoque et assumé, la fantaisie l’habillait, sa bienveillance l’honorait. Ce gros bonhomme aux yeux d’asiate fut également un fils, celui de Boris Dolto, son héros, un temps clochard à Constantinople puis pape de la kinésithérapie en France. Carlos se définissait ainsi dans une chanson : « Je suis chanteur comique. Je fais dans la musique. Je joue pour les bambinos des petits refrains rigolos ».
Il faut lire Yves Ravey, et ses étonnants vrais-faux romans noirs.
Parfois, on loupe un roman à sa sortie et puis le hasard, ou « une main mystérieuse », comme l’écrit Yves Ravey dans Taormine, vous le place sur votre chemin. Donc Taormine, publié à la rentrée littéraire de septembre 2022, je l’ai lu la semaine dernière dans le train qui me conduisait à la campagne.
Un court roman, écriture minimaliste, phrases sèches, détails précis, atmosphère angoissante, qui raconte l’histoire d’un couple pas loin de la sortie de route. Elle se prénomme Louisa, est assez autoritaire, malgré de doux yeux verts. Fille de professeur de médecine, elle dirige un laboratoire au Centre national de la recherche scientifique, le sien, elle gère les comptes.
Lui, se nomme Melvil Hammett, comme le fondateur du roman noir, ça paraît gros, mais Yves Ravey a de l’humour et un brin de dérision ; c’est lui le narrateur. Il nous irrite parfois avec des détails sans importance, comme le lavage d’un pare-brise de voiture de location, transformée en engin de mort, car… il y a une victime, un enfant de migrant, écrasé par Hammet. Et c’est là que tout dérape.
Une époque où la vie ne vaut pas grand-chose
Le voyage que le couple effectue en Sicile, en avril – il faut faire attention, les mois d’avril sont meurtriers – va tourner au cauchemar.
En sortant de l’aéroport, Louisa et Melvil louent une voiture avec un supplément assurance au cas où ils auraient un accident, on n’est jamais assez prudent. Ils quittent l’itinéraire. Ils se perdent. Elle voulait voir la mer. Il est faible, essaie de sauver son couple, il n’a pas de chance, leur voiture heurte quelque chose. Ni l’un ni l’autre ne descend pour vérifier la nature du choc. C’est l’engrenage.
Yves Ravey, auteur de nombreux romans, dont Un notaire peu ordinaire, ainsi que de pièces de théâtre, entraine le lecteur à suivre le narrateur et sa femme dans un face à face qui révèle leurs personnalités. Melvil n’est pas un héros, ce serait même le contraire, il est à l’image de notre époque, une époque où la vie ne vaut pas grand-chose, surtout quand il s’agit d’un gosse sans papier, et où l’argent recouvre d’une mantille noire la morale. Pourtant Melvil, jamais, ne se surestime. Il a même tendance à se sous-estimer.
Après avoir refermé le roman, très cinématographique en fait – Melvil, comme Jean-Pierre, pour aller au bout de la dérision ? – je me suis demandé en quelle année se déroulait l’histoire. Louisa, au début du récit, déplie une carte routière. C’est devenu rare comme objet. Melvil, sachez-le, avant de lire Taormine, est possiblement manipulateur. À l’instar d’un narrateur créé par Alain Robbe-Grillet.
Nous commémorions hier le 350ème anniversaire de la mort de Molière, qui commença sur la scène où il jouait pour la troisième fois Le Malade imaginaire. L’événement, qui n’a pas suscité un grand intérêt dans les médias, a retenu l’attention désespérée (et désespérante, il faut bien l’avouer) de notre chroniqueur, farouche défenseur de la « langue de Molière »…
Chaque fois que la Comédie française, née en 1680 de la réunion de la troupe de Molière — dite « de l’Hôtel Guénégaud » — à celle de l’Hôtel de Bourgogne (rappelez-vous, c’est là que commence Cyrano de Bergerac) joue Le Malade imaginaire, le spectacle s’arrête brutalement dans la scène finale, où l’on intronise Argan — le Malade — comme médecin : au troisième « Juro ! » articulé par le héros, au moment où Molière a commencé à s’étouffer dans son sang, les lumières s’éteignent et le silence se fait. Il y a donc encore au moins un endroit, dans ce pays dévasté, où l’on célèbre celui qui a donné son nom au français. Nous parlons « la langue de Molière », comme les Anglais articulent celle de Shakespeare, les Allemands celle de Goethe, les Espagnols celle de Cervantès, et les Italiens celle de Dante.
Mais c’était trop pour les pédagogues mis au pouvoir par René Haby et ses successeurs depuis les années 1970. Trop pour cette confrérie de minables, qui depuis quarante ans se reconnaissent et se cooptent les uns les autres — les cloportes vont par bandes. S’appuyant sur les conclusions du rapport de la Commission Rouchette mise en place en 1966 par ce même René Haby, alors patron de la DGESCO, une majorité d’enseignants, soit par conviction, soit par suivisme, soit par calcul, a choisi d’enseigner désormais la langue de la rue. Et comme l’a dit il y a deux ans Rémy Rebeyrotte, un député En Marche (arrière, probablement), Aya Nakamura est l’ambassadrice, désormais, de ce que le français a de plus créatif. Exeunt Molière et La Fontaine !
Je voudrais, tout en saluant la mémoire de Jean-Baptiste Poquelin, génie de la littérature, rappeler brièvement ce que nous avons perdu en quelques décennies. Les parents saluent les premiers mots de leurs bébés. Nous devrions saluer, bien bas, les derniers mots qui nous restent. Après nous les borborygmes et le silence.
Il y a quelques jours, l’Académie française a reçu Mario Vargas Llosa dans ses rangs. Un écrivain péruvien naturalisé espagnol parmi les Immortels ? Ils ont bien fait. Le nouvel Immortel a commencé ainsi son discours de réception — que je vous suggère fortement de lire :
« Au temps de mon enfance, la culture française était souveraine dans toute l’Amérique latine ainsi qu’au Pérou. « Souveraine », cela veut dire que les artistes et les intellectuels la tenaient pour la plus originale et consistante, et les gens frivoles aussi l’adoraient en y voyant la consécration de leurs rêves, ce voyage à Paris qui, d’un point de vue artistique, littéraire et sensuel, était la capitale du monde. Et aucune autre ville n’aurait pu lui disputer sa couronne.C’est avec ces idées que j’ai grandi et me suis formé, en lisant des auteurs français parmi lesquels se détachaient deux futurs adversaires potentiels: Jean-Paul Sartre et Albert Camus. »
Il doit bien y en avoir ici qui récuseront Sartre ou Camus. Mais imaginez ce que pense de la France aujourd’hui un jeune Péruvien (ou Bolivien, ou Argentin, ou ce que vous voulez). Quels géants des Lettres nous représentent ? Aya Nakamura, Ladj Ly, et Annie Ernaux…
Nous sommes morts aux yeux du monde. Nous avons scié la branche sur laquelle nous étions assis — notre langue. En cessant de l’enseigner, en conseillant (Philippe Meirieu) d’apprendre à lire aux enfants en leur faisant déchiffrer les modes d’emploi des machines à laver, nous avons tué un pays tout entier. En vilipendant (haut et court) les Classiques, en préférant faire étudier des articles de journaux bien-pensants, nous avons rompu avec douze siècles de tradition française. Écoutez Vargas Llosa, si heureux « d’avoir découvert en France Gustave Flaubert, qui a été et sera toujours mon maître, depuis que j’ai acheté un exemplaire de Madame Bovary, le soir même de mon arrivée, dans une librairie aujourd’hui disparue, du Quartier latin, qui s’appelait « La Joie de Lire ». Sans Flaubert, je n’aurais jamais été l’écrivain que je suis, ni n’aurais écrit ce que j’ai écrit et de quelle manière. »
Transposez. Mettez à la place de Flaubert (sur lequel Vargas Llosa a écrit une étude remarquable, L’Orgie perpétuelle) n’importe lequel des petits maîtres de Saint-Germain-des-Prés — Edouard Louis par exemple. Et mesurez l’étendue du désastre.
Parlez et écrivez français, mes amis. Giflez toute personne qui fera devant vous l’apologie des crétins qui se croient des gens de Lettres. Interdisez à vos enfants d’écouter le dégueulis dont les ondes nous inondent. Amenez-les voir les pièces de Molière, faites-leur apprendre par cœur des fables de La Fontaine, et quand ils auront l’âge, offrez-leur Flaubert ou tel autre parmi les très grands dont nous ne manquons pas, en amont des années 1970, début de l’apocalypse lente où nous nous engloutissons aujourd’hui.
Tár de Todd Field trace le portrait dandy d’une artiste aussi géniale qu’inclasssable.
Il y a toujours eu un certain mystère chez le réalisateur américain Todd Field. Né en 1964, il n’a réalisé que deux longs métrages, In the Bedroom en 2001 et Little Children en 2006. Il a été acteur chez Kubrick et chez Woody Allen, dans une autre vie. Depuis près de vingt ans, il restait reclus chez lui, s’occupant de voir grandir ses enfants. Tár est né de ce désœuvrement artistique. Le 12 mars, aux Oscars, le film sera en compétition avec six nominations, entre autres pour le meilleur film, le meilleur réalisateur, la meilleure actrice (l’exceptionnelle Cate Blanchett accomplit ici une performance unique) et le meilleur scénario original.
La figure tutélaire de Leonard Bernstein
Lydia Tár est une cheffe d’orchestre internationale, influencée par celui qui fut son maître, Leonard Bernstein. Quittant New York pour un temps, elle se retrouve au cœur musical de l’Europe, à Berlin, pour enregistrer en live la 5e Symphonie de Gustav Mahler. Tár se heurte d’emblée au « mystère » intrinsèque de cette partition grandiose, qui débute par une Marche funèbre, et dont le dernier mouvement, selon Adorno, sentait littéralement le souffre. Le 5 revient, dans le film, comme un symbole (maléfique ?) permanent ; il est aussi bien la lettre s que le chiffre romain V. Tár se voit encerclée par cette malédiction, sans qu’elle puisse réagir, malgré son énorme vitalité. Elle n’imitera pas sa jeune étudiante, Krista Taylor, qui se suicide. Cet acte est d’ailleurs comme une accusation désespérée contre Tár, d’où le scandale qui éclate…
Le réalisateur, avec cette musicienne obsédée par l’art, nous montre un personnage autoritaire, mais très civilisé et sensible au charme des jeunes filles. A-t-elle abusé de sa position pour nouer des relations avec telle ou telle ? C’est possible. Son amour naissant pour la violoncelliste russe Olga, qu’elle emmène à New York, mais sans que rien ne se passe cependant, le montrerait. Le fait aussi qu’elle décide d’inscrire au programme le Concerto d’Elgar, pour la mettre en vedette. Ce n’est qu’un exemple. Le film de Todd Field revient d’une manière lancinante sur ces thèmes woke, pour en général, du reste, en illustrer l’impasse à coups de syllogismes. Ainsi, ce duel avec un élève de couleur, imprégné de cette pensée, qui affirme ne pas aimer Bach, compositeur blanc, père d’une famille de vingt enfants, etc. Tár n’hésite pas à se montrer, sinon réactionnaire, en tout cas très conservatrice ‒ position originale pour une lesbienne.
Un idéal artistique comme boussole
Ce qui prime avant tout pour elle, c’est son idéal. Leonard Berstein lui a laissé un héritage magnifique, enrichi de pensée judaïque. Elle a approfondi sa réflexion sur la musique par l’ethnologie et un séjour dans la forêt amazonienne. N’oublions pas que quelqu’un comme Leonard Berstein était aussi un penseur, et qu’il en a laissé un témoignage important dans le livre intitulé La Question sans réponse, recueil de conférences à Harvard, sans parler de ses nombreuses émissions de télévision où il se montrait un remarquable pédagogue. C’est l’une de ces émissions que Tár regarde, à la fin, lorsqu’elle rentre chez elle, dans la maison où elle a grandi. C’est aussi le seul moment du film où on la voit pleurer, comme pour nous révéler : « Oui, le grand Bernstein avait raison, l’art transcende absolument tout ! »
Tár est une œuvre extraordinairement subtile et complexe. Tout se règle sur la communication entre les personnages, pleine de sous-entendus et d’allusions ambiguës, mais avec une logique verbale imparable. Il y a là un véritable univers, hautement raffiné, où l’on aime à parler couramment des relations entre Gustav Mahler et sa femme Alma ‒ le sujet revient comme un puissant leitmotiv, imprégnant la narration d’une couleur très particulière. Et puis, il y a aussi des scènes qui échappent au spectateur, qui laissent libre cours à toutes les interprétations.
Ainsi, pourquoi Tár déchire-t-elle dans l’avion le livre de la romancière Vita Sackville-West, Challenge ? Refus d’un certain dandysme, qui pourtant éclate à chaque image ? En regardant Tár, on pense immanquablement à Oscar Wilde, à sa fameuse préface au Portrait de Dorian Gray et à son effondrement irréversible. On n’en est pas loin.
Failles psychologiques
Bernstein a aussi légué à sa disciple sa philosophie de la repentance, techouva en hébreu. À un moment, Tár essaie de rattraper Olga dans un souterrain, où la jeune violoncelliste est censée habiter. L’obscurité du sous-sol se décèle longuement, comme une sorte de métaphore de son inconscient freudien, à haute teneur en sexualité, et dont elle sort défigurée, au sens propre, après une chute. Derrière l’image conquérante de la cheffe d’orchestre à qui tout réussi, il y a la réalité plus banale d’un être humain qui a ses failles intimes. Quand elle réside dans son appartement de Berlin, seule à composer ou à dormir, elle entend des bruits incongrus qui la perturbent. Cette fragilité psychologique, qui cache en fait des abîmes existentiels, est le pendant de son extraordinaire génie, semble nous dire le cinéaste.
Tár est incontestablement un film qu’il faut revoir plusieurs fois. Il est une tentative, de la part de l’Américain Todd Field, de faire retour au creuset européen, à cette culture si sophistiquée qui n’aura germé qu’une seule fois. C’est comme si le cinéaste, dans son économie d’images, voulait nous signifier que nos richesses culturelles, à nous Européens, ne doivent pas être perdues, dilapidées, comme nous le faisons trop souvent, mais poursuivies et retravaillées. Qui pouvait penser aujourd’hui qu’un tel message viendrait de ce côté-là de l’Atlantique ?
Le FBI vient d’admettre avoir fauté, après la fuite d’une note révélant que le contre-terrorisme surveillait des catholiques traditionalistes.
Le principal service de renseignement intérieur américain a donc désormais lui aussi son « affaire des fiches » dans sa lutte contre le terrorisme domestique. Le FBI s’est le plus simplement du monde appuyé sur les notes du Southern Poverty Law Center (SPLC), une association de gauche qui n’hésite pas à taxer d’extrémisme de droite quiconque ne cadre pas avec ses valeurs et a même dépeint comme islamophobe un musulman dénonçant l’islamisme.
Messe en latin et sectarisme du FBI
Le 8 février, l’ancien agent du FBI Kyle Seraphin a publié sur le site UndercoveredDC un mémorandum obtenu d’une source du bureau de Richmond, en Virginie, et intitulé « L’intérêt des extrémistes violents avec des motivations raciales ou ethniques pour l’idéologie catholique radicale-traditionaliste présente presque certainement de nouvelles opportunités de réduction » [des risques, NDLR]. Le document parle de croisements entre les mouvements nationalistes blancs et les « catholiques traditionalistes radicaux ». Dans une démonstration de raccourci intellectuel à montrer dans les cours de l’Académie de Quantico, il associe préférence pour la messe en latin et « adhésion à une idéologie antisémite, anti-immigrés, anti-LGBTQ et suprématiste blanche ». Se félicitant de la découverte, le FBI indique sa « grande confiance » dans ces informations et sa capacité à atténuer la menace en recrutant des sources au sein de l’Église… Le mémo distingue toutefois entre ceux qui se contentent du latin et ceux qui ont en outre « des croyances idéologiques plus extrémistes et une rhétorique violente ». Il n’explique cependant pas ce tri, alors que « le FBI doit noter les sources analysées [pour] éliminer la partisanerie et la partialité, quand il confectionne un produit de renseignement », souligne Seraphin.
La publication du document a suscité l’ire du procureur général de Virginie et ceux de 19 autres États qui ont écrit au ministère de la Justice pour demander que le FBI produise publiquement tous les documents utilisés pour rédiger le mémo. La lettre dénonce un « sectarisme anticatholique qui semble couver au FBI ».
L’agence a depuis retiré son document au motif qu’il ne correspond effectivement pas à ses normes exigeantes. Tocqueville soulignait que, pour les Américains, les associations étaient un rempart contre le despotisme, le FBI semble voir le SPLC comme son analyste pour réduire les libertés !
La désignation des extrémistes de droite, le fonds de commerce du SPLC
Le choix du bureau de Richmond d’utiliser les notes du SPLC interroge sur ses motivations et méthodes. Paresse ou inclinaison politique ? Si le SPLC voit ses rapports repris dans divers médias d’importance régulièrement, il est également très critiqué pour sa propension à accuser d’extrémisme de droite tous les individus et organisations qui ne sont simplement pas de gauche. Même Newsweek, média centriste penchant du côté démocrate, est accusé de soutenir la droite antidémocratique pour avoir recruté des personnalités conservatrices dans un souci de pluralisme. Le Washington Post, pro-démocrate, a publié un long article en 2018 dénonçant les biais du SPLC qui met par exemple dans le même sac les conservateurs et le Klan.
Parmi les accusations infondées du SPLC, celle d’islamophobie à l’encontre de Maajid Nawaz, un musulman qui demande une surveillance des mosquées, demeure la plus savoureuse. Pour éviter les poursuites, le centre a trouvé un arrangement à plus de 3,3 millions de dollars avec Nawaz en 2018. M. Nawaz peut désormais mettre du beurre dans les épinards, et au SPLC, c’est une broutille au regard de ses 518 millions de dollars d’actifs…
Le poète yiddish Jacob Glatstein (1896-1971). D.R.
La traduction récente de Voyage à Rebours nous permet de découvrir un grand écrivain yiddish.
Le nom de Jacob Glatstein était quasiment inconnu du public francophone jusqu’à ce jour, malgré la parution d’un recueil de poésies aux éditions Buchet Chastel en 2007. Son œuvre de romancier était, elle, totalement inédite en français. Cette lacune est désormais comblée, avec la parution en traduction française de son roman Voyage à rebours. Né à Lublin en 1896 et mort à New York en 1971, Glatstein est surtout réputé pour son œuvre poétique, écrite avant et après la Shoah.
Voyage à rebours est le récit d’un voyage en Pologne en 1934 : Yash (surnom de l’auteur) embarque à New York sur un bateau pour retourner vers sa ville natale, Lublin, qu’il a quittée vingt ans plus tôt. Le voyage le mène au Havre, où il prend le train, passe par Paris. Là, il retrouve des amis artistes ou écrivains yiddish au Dôme, à Montparnasse. Toujours en train, il traverse l’Allemagne – tombée sous le joug nazi l’année précédente – avant d’arriver en Pologne.
Le récit de la traversée de l’Atlantique est un modèle du genre. Comme l’explique l’auteur, « Sur le bateau, on peut vraiment sonder la valeur de l’homme. Dans l’agitation du quotidien, on perd le sens du drame, de la tragédie et de la comédie qui imprègnent toute vie. Sont oubliés et scellés les oreilles et les yeux spontanés qui voient, entendent et s’émerveillent de tout ». C’est précisément ce sens du drame, de la tragédie et de la comédie qui donnent au récit de Glatstein toute sa valeur romanesque.
Multiples facettes du destin juif
Sous la plume de l’auteur, on rencontre toutes sortes de personnages, qui racontent les multiples facettes du destin juif dans le premier tiers du vingtième siècle, quelques années avant que le cataclysme nazi ne vienne accomplir son sinistre travail d’anéantissement. Parmi les plus belles pages du livre figurent celles où l’auteur évoque son enfance dans la Russie d’avant la Révolution, décrivant sa famille, sa vie d’écolier ou encore l’angoisse des fidèles, barricadés dans la synagogue, alors que les bandes révolutionnaires et les Cosaques s’affrontent au dehors.
La plume de Glatstein est le plus souvent empreinte d’un humour réaliste, mais parfois elle se fait lyrique, comme lorsqu’il décrit le « Dieu juif » qui ressemble au Rabbi de Lublin : « un Juif maigre avec une longue barbe blanche, des bas blancs et des chaussons, une voix douce, qui ne comprend rien à l’argent, qui n’accepte pas les dons de ses fidèles, qui jeûne chaque lundi et chaque jeudi… D’une voix fêlée il pleure tous les malheurs juifs. C’était l’allure du Dieu persécuté de mon enfance. Comment peut-on en vouloir à un tel Dieu, dont les bras sont trop courts et les mains trop faibles pour amener le Messie ? ».
Description qui évoque un tableau de Chagall, et qui prend un sens encore plus frappant après la Shoah. Il est difficile de ne pas penser au destin qui attend les personnages de ce récit de voyage qui pourrait être picaresque, s’il ne se déroulait au milieu des années 1930. Le tableau que donne Glatstein du monde juif est ainsi – tout comme les photographies de son contemporain Roman Vishniac – celui d’un monde disparu. Le romancier se fait involontairement, le témoin de son temps. Un grand écrivain yiddish à découvrir.
Jacob Glatstein, Voyage à rebours, traduit du yiddish par Rachel Ertel, éditions de l’antilope 2023.