Accueil Site Page 718

« C’est payé combien? »

Depuis une dizaine d’années, chefs d’entreprise, artisans et commerçants font le même constat: il est de plus en plus difficile d’embaucher de jeunes recrues, même des apprentis. Leur manque de rigueur et d’investissement se double d’une seule obsession: le salaire.


Selon le poète grec ancien, Hésiode, c’est le labeur qui ennoblit l’homme : « En travaillant, tu seras bien plus cher aux dieux et aux mortels : car les oisifs leur sont odieux. Ce n’est point le travail, c’est l’oisiveté qui est un déshonneur[1]. » A-t-on la même vision du travail à notre époque caractérisée par l’hyper-individualisme et l’influence des réseaux numériques, où l’on prône sans cesse le bien-être et la quête personnelle de sens ? Quittons la Grèce d’Hésiode pour les Yvelines modernes afin de recueillir les témoignages de nos artisans et petits entrepreneurs. Serdar, d’origine turque, est maçon. Son entreprise « Tous corps d’état » embauche souvent des salariés malgré les charges sociales et les coûts fixes. Mais depuis six ans, c’est de plus en plus difficile : « Les jeunes ne veulent pas beaucoup travailler. Ils veulent gagner toujours plus d’argent mais l’argent, on doit le mériter. » C’est au point que les candidats, dès le début d’un entretien d’embauche, posent une seule question : « C’est payé combien ? » Beaucoup préfèrent se mettre à leur compte en croyant pouvoir travailler seulement quand ils veulent. Serdar est obligé de leur sous-traiter des tâches quand son entreprise n’arrive pas à embaucher. Mais les sous-traitants sont trop pressés de terminer le travail. « Ils veulent toucher les sous et partir. » En général, les jeunes n’ont pas envie de faire des travaux manuels qui sont trop fatigants, voire usants. Serdar lui-même, qui a 43 ans, sera content de prendre sa retraite à 55. On comprend bien que pour être maçon à notre époque, il faut être fort comme un Turc.

A lire aussi : France qui bosse, France qui glande

Au moment où je l’interviewe, Serdar travaille en collaboration avec Pernelle, dont l’agence d’architecture, ouverte en 2015, est loin de manquer d’activité. Elle forme des stagiaires mais les charges font qu’il serait trop coûteux de les embaucher. Sa collaboratrice actuelle travaille au bureau mais pour son propre compte en facturant l’entreprise pour ses prestations. Sophie, opticienne, forme des apprentis en alternance depuis treize ans. Aujourd’hui, elle a trouvé la perle rare, Éva, qu’elle a embauchée, mais les autres n’étaient pas tous aussi motivés. « Ils n’allaient pas forcément en cours ou ne retenaient pas bien les consignes, de sorte qu’il fallait passer derrière. J’aurais été très hésitante pour les recruter. » Surtout dans une petite entreprise comme la sienne, il faut de la rigueur dans le conseil proposé aux clients. « On a une formation de spécialistes avec une dimension médicale. On n’est pas que des vendeurs comme dans les grandes surfaces. » Les stagiaires qui n’ont pas achevé leur formation se reconvertissent dans des métiers nécessitant moins d’engagement. Sandrine, qui cogère un salon de coiffure, a cessé de prendre des apprentis il y a huit ans car « il n’y avait plus d’investissement du tout. Ils voulaient le salaire sans trop en faire. » Âgée de 43 ans, elle est frappée par le contraste avec sa propre génération. « Il leur manque la passion, l’envie, la vocation… ! » Cela ne coûte pas cher de prendre des apprentis, mais à quoi bon ? On n’est pas motivé soi-même pour transmettre ce qu’on a appris à des personnes qui s’en fichent.

Manque d’implication, refus de la rigueur, hâte de prendre l’oseille et de se tirer… on retrouve le même syndrome dans un métier aussi différent que celui de contrôleur technique automobile. Franck l’exerce depuis 1992, année où il a repris le centre créé par son père. C’est un des univers professionnels les plus réglementés. On y arrive par une formation approfondie et un stage de six mois, et pour garder l’agrément accordé par le préfet, il faut se maintenir au niveau chaque année grâce à 24 heures de cours. Non seulement il faut connaître par cœur les 133 points de contrôle, dont les modalités sont en constante évolution, mais les statistiques des contrôles qu’on effectue sont elles-mêmes contrôlées par les services de l’État : toute anomalie déclenche une visite musclée d’une équipe d’inspecteurs. C’est dire qu’il faut de la rigueur. Franck prend les stagiaires que lui envoient les centres de formation, mais depuis une dizaine d’années tout a changé. « Les premiers que j’ai eus étaient sérieux, avaient envie de bosser. Aujourd’hui, ils s’en foutent. » Le changement de mentalité lui a sauté aux yeux le jour où il a proposé une petite interro à un stagiaire qui a répondu : « Ça ne m’intéresse pas. » Il ne voulait pas acquérir une méthode de travail rigoureuse, mais faire le minimum pour avoir l’agrément. Comment font ces apathiques face aux inspections ? « Il y a beaucoup de roulement dans le métier et une pénurie de contrôleurs. »

A lire aussi : Une retraite ? Plutôt crever

La situation générale est bien résumée par Thomas qui a repris une belle entreprise familiale de travaux électriques, spécialisée dans l’éclairage public. Il prend des apprentis afin de former les futurs salariés de sa société mais depuis sept ans, dès la fin de la formation, ils ont tendance à partir. « Le travail pour eux, c’est une sorte de consommable. » Ils peuvent rester un an dans une entreprise et s’ils ne s’y sentent pas bien, ils vont tenter autre chose. Souvent ils n’exploitent même pas le diplôme qu’ils ont acquis. Les jeunes ne se projettent plus dans une firme. En 2011, l’ancienneté moyenne des employés de Thomas était de vingt à vingt-cinq ans ; aujourd’hui, elle est de quatre à six ans. À qui la faute ? À une jeune génération née avec le péché originel consistant à rechigner à bosser ? Ou les causes sont-elles plus complexes ? Dans son histoire de la notion de travail, le chercheur Olivier Grenouilleau voit dans les paroles de Hésiode un jumelage assez constant dans l’histoire occidentale : le travail est à la fois une malédiction parce que l’homme y est condamné, mais c’est aussi une source de rédemption parce qu’il peut construire son monde[2]. Aujourd’hui, nous avons promis aux jeunes que le travail mène à tout, y compris à l’épanouissement de soi, mais un grand nombre de nos concitoyens ont été déshérités par ce que le géographe américain Joel Kotkin appelle le « néoféodalisme » de notre société postindustrielle. Les richesses sont concentrées entre les mains des oligarques de la Big Tech et les salaires des autres restent comprimés[3]. L’équation entre la malédiction et la rédemption est bancale.


[1] Les Travaux et les Jours (trad.Thomas Gaisford).

[2]. L’Invention du travail, Le Cerf, 2022.

[3]. The Coming of Neo-Feudalism: A Warning to the Global Middle Class, Encounter, 2020.

Les Tunisiens ont peur du grand remplacement, eux aussi!

Un vent de panique identitaire souffle sur la Tunisie. Alors que les vagues d’immigrés se multiplient, le président Kaïs Saïed, au pouvoir depuis 2019, a dénoncé un véritable complot contre la nation tunisienne, qui mettrait en péril sa dimension « arabo-islamique ».


Ils viennent de Côte d’Ivoire, du Sénégal, du Mali, du Niger. En 2021, d’après l’Institut national de la statistique, ils étaient un peu plus de 21 000, soit tout juste 0,2% de la population totale du pays, contre 10 000 en 2016. Des estimations plus récentes, proposées par des ONG, estiment qu’ils sont désormais entre 30 000 et 50 000. À l’inverse du Maroc et de l’Algérie, la Tunisie n’avait jamais connu de présence notable de ressortissants subsahariens sur son territoire, abstraction faite des descendants d’esclaves, qui représenteraient 10 à 15% de la population tunisienne.

L’espoir d’une traversée vers l’Europe

Beaucoup de ces migrants sont en transit. Ils s’installent quelque temps en Tunisie, notamment dans le sud du pays, espérant pouvoir y préparer un nouveau voyage vers la rive nord de la Méditerranée. Il faut aussi compter les étudiants d’Afrique noire qui se sont installés dans la soixantaine d’établissements universitaires ouverts ces dernières années. Parmi eux, certains finissent par trouver un travail et s’établissent durablement en Tunisie. Après tout, la natalité tunisienne s’est stabilisée depuis plus de deux décennies, et avec 2,1 enfants par femme, elle s’est rapprochée des standards européens. Dans le même temps, la Révolution de 2011 n’a pas tari l’émigration, bien au contraire : avant le Covid, entre 36 000 et 40 000 tunisiens quittaient le pays chaque année. Bien que le pays ne soit guère épargné par le chômage, certains secteurs comme l’agriculture, le bâtiment et la restauration souffrent d’un manque cruel de main d’œuvre.

Un grand remplacement sauce harissa ?

Alors que la présence de ces populations subsahariennes était jusque-là taboue dans la société tunisienne, elle est désormais au cœur de l’actualité depuis que le président Kaïs Saïed s’est exprimé en des termes virulents, le mardi 21 février 2023, depuis son palais de Carthage. Dénonçant des « hordes de migrants clandestins » à l’origine de « violences, de crimes et d’actes inacceptables » et « un plan criminel préparé depuis le début de ce siècle pour métamorphoser la composition démographique de la Tunisie », il a affirmé son souhait de mettre fin rapidement à cette immigration, assimilée à « une volonté de faire de la Tunisie seulement un pays d’Afrique et non pas un membre du monde arabe et islamique ».

A lire aussi: Immigration et démographie urbaine: les cartes à peine croyables de France Stratégie

Eva B***, Tunisienne installée à Paris et étudiante en droit, nous a confié qu’elle partageait les appréhensions du président Saïed : « En Tunisie, les exactions causées par les immigrés subsahariens commencent à s’accumuler. Je suis inquiète pour mes proches restés là-bas. Nous avons observé comment la France a évolué depuis 30 ans, avec la montée du multiculturalisme, et nous craignons de connaître une situation équivalente. Nous autres Tunisiens, nous n’avons pas envie d’être métissés: nous sommes là depuis 3 000 ans, et nous avons envie d’être là encore 3 000 ans ».

Dominique Sopo, antiraciste sans frontières

La position musclée du président Saïed n’a pas manqué de faire réagir au-delà des frontières carthaginoises. Le Monde a évidemment mobilisé tout ce que la terre compte d’anthropologues spécialistes pour établir une analogie entre les propos du président tunisien et le discours de certaines formations de droite en Europe: « Kaïs Saïed s’approprie un discours d’extrême droite sur la migration qu’il n’aurait jamais toléré si celui-ci avait été prononcé en Europe sur la migration irrégulière des TunisiensEn prenant pour bouc émissaire la communauté subsaharienne sans s’attaquer de fond à la question migratoire, il s’ancre dans une logique populiste et opportuniste », indique la chercheuse Kenza Ben Azouz dans les colonnes du journal de gauche [1]. Dominique Sopo, président de SOS Racisme, est quant à lui sorti de son habituel périmètre franco-français pour aller détecter les indices de racisme sur la rive sud de la Méditerranée :

Dans l’hebdomadaire Jeune Afrique, Sopo précise sa pensée : « En qualifiant les Subsahariens d’ « Africains » et en semblant s’exclure de cette dernière dénomination, Kaïs Saïed dit en creux une certaine représentation de la Tunisie et de l’Afrique, nourrie d’un mépris de la première pour la seconde »[2]. Dominique Sopo préfère miser sur « la longue tradition d’accueil » de la Tunisie pour que la société civile ne suive pas le chef d’État, lequel a par ailleurs largement rogné les acquis démocratiques de la Révolution de 2011.

Sur le terrain, pourtant, la situation se tend, et déjà, des groupes de Tunisiens se forment et s’arment de bâtons et de couteaux pour aller déloger manu militari des groupes de migrants subsahariens de leurs maisons dans les quartiers populaires de la banlieue nord de Tunis.


[1] https://www.lemonde.fr/afrique/article/2023/02/22/en-tunisie-le-president-kais-saied-s-en-prend-aux-migrants-subsahariens_6162908_3212.html

[2] https://www.jeuneafrique.com/1421242/politique/linsoutenable-sortie-de-route-raciste-de-kais-saied/

Ernest Renan, inspirateur malgré lui du «vivre-ensemble»?

0

C’est aujourd’hui le bicentenaire du grand philosophe et historien. En 1882, à la Sorbonne, il offrait une définition de la nation fondée sur l’adhésion collective, en opposition à la vision allemande centrée sur l’ethnie. Depuis, il a trop souvent été mal interprété.


Ernest Renan est né il y a 200 ans, le 27 février 1823, à Tréguier, dans les anciennement nommées Côtes-du-Nord. Historien, philologue, philosophe, il a accompagné le XIXème siècle dans ses évolutions religieuses et continue de nourrir le débat politique aujourd’hui, à travers la notion de « vivre ensemble », détournée à l’extrême par nos contemporains.

A lire aussi, Harold Hyman: L’art déco, une épopée transatlantique

Né dans une famille de pêcheurs qui s’était embourgeoisée au fil des ans, Ernest Renan est orphelin de père à l’âge de cinq ans. Le père était républicain, la famille maternelle royaliste, et de cette divergence, il restera un tiraillement politique tenace chez Ernest Renan. Au petit séminaire de Tréguier, le jeune Renan est rapidement repéré comme un fort en thème, avec une prédilection pour le latin. À 15 ans, il entre au séminaire de Saint-Nicolas-du-Chardonnet puis à celui d’Issy-les-Moulineaux où le contact avec la philosophie de Kant et de Hegel va renforcer un peu plus son scepticisme naissant. On le sait, les séminaires du XIXème siècle furent de formidables centres de formation pour tout ce que la France a pu connaître d’agnostiques et d’anticléricaux, jusqu’au président du conseil Émile Combes, père de la laïcité et ancien élève des Carmélites.

La Vie de Jésus, best-seller des années 60

Dans la France du XIXème siècle, on trouve tous les 30 ans un Breton pour bousculer le rapport des Français à la religion catholique. En 1802, Chateaubriand publiait le Génie du christianisme et les rabibochait avec le sentiment religieux, après une grosse décennie de tumulte révolutionnaire. En 1833, Félicité de La Mennais, prêtre natif de Saint-Malo, renonce à ses fonctions ecclésiastiques et rédige les Paroles d’un croyant dans lequel il ébauche un catholicisme moderne et socialisant. En 1863, Ernest Renan publie le premier tome de son Histoire des origines du christianisme, intitulé la Vie de Jésus, dans lequel il propose d’étudier la biographie du célèbre Nazaréen comme celle d’un homme comme un autre, sans minorer l’importance philosophique, morale et mystique du personnage. Dans la France de Napoléon III, l’ouvrage fait scandale. Renan perd sa chaire d’hébreu au Collège de France et reçoit une lettre contrariée de l’Empereur: « Vous connaissez tout mon intérêt pour vous et toute mon estime pour vos profondes connaissances. Aussi est-ce avec regret que je me vois forcé d’approuver la suspension momentanée de votre cours. En effet, vous le comprendrez, il est impossible que l’État tolère dans une chaire d’enseignement public, la dénégation de l’une des bases de la religion chrétienne ». Dans le même temps, le livre créé la sensation littéraire: 60 000 exemplaires sont vendus dans les cinq premiers mois qui suivent sa sortie. On se l’arrache comme on s’arrache de nos jours le dernier Houellebecq. Chez les jeunes filles de bonne famille un peu rebelles, il est du dernier chic de laisser trôner un exemplaire de la Vie de Jésus sur une commode ou une enfilade…

A lire aussi, Esteban Maillot: “Qu’est-ce qu’une Nation”, d’Ernest Renan, autopsie d’un discours mal compris

Paris sous tutelle

Après la chute du Second Empire et la défaite de Sedan, Renan va comme beaucoup d’autres connaître une sacrée dépression. Il écrit une Réforme intellectuelle et morale de la France (1871), véritable pamphlet qui détecte les erreurs commises par la France qui ont amené à la défaite contre l’Allemagne. Renan reproche à la France d’avoir coupé la tête à son roi (« Le jour où la France coupa la tête à son roi, elle commit un suicide »), d’avoir choisi le catholicisme plutôt que le protestantisme (« Le protestantisme, qui eût élevé [le peuple français], avait été expulsé ; le catholicisme n’avait pas fait son éducation. L’ignorance des basses classes était effroyable »). En gros, le tort principal de la France est de ne pas être l’Allemagne. Il propose un remède de cheval contre la prétendue indiscipline nationale, avec notamment une mise sous tutelle de la ville de Paris : « Paris, étant constitué par la résidence des autorités centrales à l’état de ville à part, ne peut avoir les droits d’une ville ordinaire. Paris ne saurait avoir ni maire, ni conseil élu dans les conditions ordinaires, ni garde civique. Le souverain ne doit pas trouver dans la ville où il réside une autre souveraineté que la sienne. Les usurpations dont la Commune de Paris s’est rendue coupable à toutes les époques ne justifient que trop les appréhensions à cet égard ». Une lecture qui a peut-être inspiré Clément Beaune, actuel ministre des Transports, quand il s’inquiétait en novembre 2022 de la gestion par Anne Hidalgo de la capitale (!)

Qu’est-ce qu’une nation ?

Malgré des penchants monarchiques non dissimulés, Ernest Renan fut pourtant revendiqué par la République anticléricale. En 1903, quelques années après sa mort, Emile Combes se déplace à Tréguier pour inaugurer la statue de l’historien au pied de la cathédrale, ce qui provoque la colère de quelques ouailles locales. Aujourd’hui encore, Renan alimente bien malgré lui un certain narratif bien-pensant. En effet, une lecture tronquée de la conférence « Qu’est-ce qu’une Nation ? », prononcée en Sorbonne le 11 mars 1882, a donné naissance à la notion de « vivre ensemble », répétée tant de fois ces dernières années pour justifier l’injustifiable qu’elle en est devenue suspecte.

A lire aussi, Céline Pina: Immigration: Thierry Tuot, un «no border» nommé à la tête d’une section stratégique du Conseil d’État

Face à une conception germanique très ethniciste de la nation, qui a poussé notamment l’Allemagne à annexer l’Alsace et la Moselle, Renan proposait une définition plus volontariste : « Une nation est une âme, un principe spirituel. Deux choses qui, à vrai dire, n’en font qu’une, constituent cette âme, ce principe spirituel. L’une est dans le passé, l’autre dans le présent. L’une est la possession en commun d’un riche legs de souvenirs ; l’autre est le consentement actuel, le désir de vivre ensemble, la volonté de continuer à faire valoir l’héritage qu’on a reçu indivis ». Depuis quelques décennies, il est de bon ton de citer cet extrait en éliminant le « riche legs de souvenirs » communs parmi les conditions préalables à la constitution d’une nation…

Le travailleur, une figure en voie de disparition?

Le Travailleur théorisé par tant d’écrivains et de philosophes au XXe siècle est aujourd’hui anachronique. S’il existe toujours des millions de travailleurs, aucune Figure n’incarne désormais le dynamisme collectif et le productivisme. Il est vrai qu’une société ayant pour seul horizon les loisirs et la consommation n’en a guère besoin.


Une réforme des retraites équitable, qui tiendrait compte de la pénibilité de certains métiers, parviendrait-elle à faire oublier les inégalités dans la manière dont les travailleurs considèrent aujourd’hui leur activité selon qu’elle leur permet tout juste de gagner leur vie ou de donner sens à leur existence ? Alors que tous les métiers n’offrent pas à cet égard les mêmes possibilités, l’évolution des conditions de travail et des mentalités tend à vider la notion même de « travail » de ses contenus anciens. Corvée pour les uns, labeur gratifiant pour d’autres, le travail a peu à peu cessé d’être la « valeur » au nom de laquelle les individus étaient jusqu’alors appelés à se sacrifier, ou au moins à se dépasser. Si la libération par le travail n’a pas disparu, elle a changé de forme et l’on tend aujourd’hui à considérer qu’un effort individuel ou collectif qui ne pourrait être rapidement monnayé en RTT, en consommation et en loisirs ne mérite plus d’être consenti. Gagner sa vie, il le faut bien afin de pourvoir à ses besoins, mais de plus en plus nombreux sont les travailleurs convaincus que la « vraie vie » est ailleurs.

Rapport privilégié à la matière

C’est aussi pour cette raison que la plupart des grandes critiques de la société industrielle, de la mécanisation à outrance et du Travail en miettes (Georges Friedmann, 1956) paraissent aujourd’hui plus ou moins obsolètes, qu’il s’agisse de libération ou d’aliénation par le travail. Ainsi n’est-il plus dans l’air du temps de penser, comme Charles Péguy (L’Argent, 1913), qu’on entrait jadis dans les ateliers en chantant, alors que le travail en usine, qui n’apporte que malheur et asservissement, a fait d’un peuple plein d’ardeur une troupe de saboteurs et de fainéants. Humanisme chrétien et marxisme faisaient alors bon ménage ; l’un s’employant à analyser les mécanismes de l’aliénation sociale et l’autre à restaurer la dignité perdue de l’être humain. Très critique à l’endroit de l’exploitation des ouvriers dont elle partagea un temps la condition laborieuse, Simone Weil ne rêva-t-elle pas d’une vie d’usine au sein de laquelle tous les bruits pourraient se fondre « dans une espèce de grande respiration du travail en commun à laquelle il est enivrant d’avoir part [1] » ? Or, les situations et les motivations sont devenues beaucoup moins lisibles à mesure que les conditions de travail s’amélioraient et que de nouveaux métiers émergeaient qui n’ont plus qu’un rapport lointain avec le travail à l’ancienne.

A lire aussi, Céline Pina : Quel type de travailleur êtes-vous?

Autant dire qu’un essai comme Le Travailleur d’Ernst Jünger (1932) ne pourrait plus être écrit aujourd’hui sans paraître anachronique [2]. À cette époque il est vrai, marxistes et partisans de la « révolution conservatrice » s’accordaient au moins quant au rejet de l’univers bourgeois. Exploiteurs sans scrupules aux yeux des marxistes, les bourgeois se montraient selon Jünger insensibles à la dimension mythique de la Figure du Travailleur, incarnation de la volonté de puissance nietzschéenne en marche dans les sociétés industrielles modernes. En contact direct avec l’« élémentaire » en raison de son rapport privilégié à la matière, le Travailleur porte en lui toute l’ambiguïté du monde de la technique dont il est issu : est-il l’annonciateur du règne barbare des Titans ou de celui des dieux dont un usage affiné de la technique permettrait le retour ? Perdant ses illusions durant la Seconde Guerre mondiale qui vit le déchaînement des Titans, Jünger se montra par la suite beaucoup moins optimiste quant à la signification ultime de cette Figure, mais sans en envisager pour autant la disparition ou la mutation.

Les corps se mobilisent… ailleurs

Or, des travailleurs il y en a certes encore des millions dans le monde, mais aucune Figure de ce type n’incarne plus le dynamisme collectif et l’élan productiviste qui animèrent les sociétés occidentales de la fin du XIXe siècle jusqu’aux années d’après-guerre. Le Travailleur a cessé d’être la figure de proue des sociétés qui n’ont plus pour horizon que la consommation et les loisirs, et dont les membres se reconnaissent désormais davantage dans l’Homo Festivus décrit par Philippe Muray [3]. C’est donc peu dire qu’on s’est affranchi de la malédiction biblique condamnant les hommes à gagner leur pain à la sueur de leur front puisque c’est la pénibilité, associée à la notion même de « travail », qui est révoquée au nom d’une disponibilité qu’on espère libératrice, à l’image de l’otium romain : ni travail ni oisiveté, mais art de ne rien faire sous la contrainte afin de laisser se régénérer les forces créatrices. Mais c’est là où le Travailleur n’a peut-être pas dit son dernier mot.

A lire aussi, Philippe d’Iribarne : Travail: sauver l’honneur

En effet, cette Figure mythique, appelant selon Jünger à la « mobilisation totale », n’a pas disparu mais a perdu de son éclat à mesure qu’elle se fragmentait et se disséminait dans le tissu social. Des usines, des supermarchés au design épuré sont en voie de remplacer les « paysages de chantier » où s’affairaient les Titans, mais la mobilisation continue dans ces locaux rénovés et jusque dans les loisirs tant convoités : mobilisation à outrance des corps dans le sport, des esprits dans la culture de masse et les voyages organisés ; mobilisation des énergies en quête d’une santé toujours plus parfaite et des pulsions en vue d’un épanouissement sexuel érigé en idéal sociétal. L’essentiel n’est-il pas d’être réceptif et réactif, toujours sur le pied de guerre afin de répondre « présent » dans l’instant ? Harcèlements divers, matraquage sonore, interpellation permanente des réseaux sociaux perpétuent sous des formes nouvelles le rythme infernal, le bruit et la fureur du travail en usine ou dans les mines. Nouveau visage de l’aliénation, l’addiction fait chaque jour de nouvelles victimes qui ne peuvent s’en prendre qu’à elles-mêmes de s’être laissées mobiliser par une Puissance sans visage et sans nom. Aucune réforme ne pourrait prendre en compte cette pénibilité-là. Sinon celle de la société tout entière.

Le Travailleur

Price: ---

0 used & new available from

L'argent, l'argent suite

Price: ---

0 used & new available from


[1] Simone Weil, « Expérience de la vie d’usine » (1941), Œuvres, « Quarto », Gallimard, 1999, p. 196.

[2] Traduit en français par Julien Hervier, Le Travailleur (Der Arbeiter) a été publié en 1989 chez Christian Bourgois.

[3] Philippe Muray, Festivus Festivus : conversations avec Élisabeth Lévy, « Champs essais », Flammarion, 2008.

Consommons français — et pas européen

Emmanuel Macron a appelé vendredi à acheter et consommer français car la défense de la souveraineté agricole et alimentaire est la mère des batailles (sic !) dans le contexte de la guerre en Ukraine et des crises climatique et énergétique. Une proposition qui n’a que l’apparence de la clarté: en fait, cela fait longtemps que les lobbies de l’agriculture et la toute-puissante FNSEA nous font consommer européen — ce qui n’est pas du tout la même chose, explique notre chroniqueur, gastronome averti.


Dans le dernier numéro de Marianne, Périco Legasse, dont personne ne contestera la profonde connaissance de la gastronomie et la défense acharnée d’une agriculture française de qualité, tire à boulets rouges sur le renchérissement des prix qui profite aux grands groupes type Lactalis et pas du tout aux producteurs français. Et sur les décisions déjà anciennes de la FNSEA de distinguer « races à viande » et « races à lait », qui ont désorganisé la filière, et anéanti les efforts des éleveurs qui avaient l’habitude de faire passer les laitières, après deux ou trois vêlages, dans la catégorie viande. 

Plombiers et bœufs polonais

Car c’est ainsi — et pas autrement — que l’on a une viande de bœuf persillée, qui fondra sous la dent après six semaines (au moins) de mûrissement — et pas un steak immonde en barquette, mince comme une semelle dont elle a d’ailleurs le goût, et découpé sur une génisse qui n’aura jamais connu les joies de l’allaitement, et aura été abattue l’avant-veille. Tout est fait pour réduire les coûts, en économisant sur le temps — et en faisant payer cash quand même un produit inconsommable.

Bien sûr, de la viande de qualité, cela se trouve encore — à quel prix ? À partir de 50€ le kilo, jusqu’aux 300€ du wagyu made in Europa, pour les amateurs fortunés et les oligarques qui nous gouvernent et mangent gratis dans les cantines de luxe de leurs ministères. Mais Monsieur Vulgum Pecus s’usera les dents sur des biftecks immondes.

Ah, j’oubliais : selon François Hollande, parangon de la gauche, Vulgum Pecus est « sans dents ». C’est bête pour lui…

Au passage, avez-vous remarqué que les bas morceaux (queues ou joue de bœuf, paleron et gîte) qui cinq ans auparavant valaient moins de 10€ le kilo, ont brusquement renchéri — jusqu’à 25€ le kilo pour de la joue… 

C’est que les prolos pressés, après une journée de transports et de misères, n’ont droit qu’à du steak industriel, et les bourgeois nantis se pètent la panse au resto avec de la daube longuement mitonnée et du pot-au-feu de chez nous. Observez le prix d’une côte de bœuf de bonne race. Il y a encore une dizaine d’années, une côte à l’os pour deux faisait dans les 70€. Aujourd’hui, c’est le prix par personne, comme je l’ai observé récemment dans l’un des derniers restos à viande de Marseille.

À propos, j’ai tout récemment ouvert un site tout à fait personnel, financé par dégun, comme on dit ici, à part ma pomme, et consacré à la bonne (et moins bonne) bouffe à Marseille. Plus question de se tromper quand on habite la cité phocéenne ou qu’on y descend pour voir le PSG se faire étriller par l’OM.

Faisons le tour des merveilles européennes. Le porc industriel vient du Danemark — y compris celui avec lequel les Corses fabriquent leurs figatelli, sauf précision « porcu nustrale ». Le bœuf déboule des anciens pays de l’Est : rappelez-vous les discussions sur les « plombiers polonais » (et il en est de même pour les chauffeurs-routiers), sous-payés. Le bœuf polonais est le produit d’une agriculture industrielle sur laquelle les Allemands et les Américains ont mis la main — comme ils comptent bien mettre la main sur l’agriculture ukrainienne. Jusqu’au beurre breton qui a des origines suspectes et même slaves…

Complicités

À propos des Américains… Nous avions cru nous protéger en interdisant les viandes bourrées d’antibiotiques. Vous pouvez toujours rêver, les viandes made in America sont européanisées par n’importe lequel des pays européens complices.

Et j’imagine que personne ne se fait d’illusion sur les raisons qui ont récemment motivé l’Europe à « poignarder » (dixit Legasse) les labels de qualité de la volaille française : une décision fort peu commentée dans les médias, Palmade oblige. La malbouffe a des jours radieux devant elle. Tous détails ici sur le sommet d’hypocrisie de la commission Volailles de Bruxelles. Ceux qui savent lire comprendront — car enfin, pourquoi réunir une commission et prendre des mesures ultra-libérales s’il s’agissait de ne rien changer ?
Alors l’appel de Macron à consommer français est d’une hypocrisie majuscule. Il faut rétablir des barrières douanières fortes avec l’étranger extra-communautaire, et étiqueter sérieusement les produits, de façon à ce que le consommateur sache ce qu’il s’apprête à manger. Encourager financièrement les petits producteurs qui font un travail pénible et remarquable pour conserver une qualité française. Et répudier la FNSEA, qui ne parle qu’en termes quantitatifs, et se fiche pas mal de la qualité. Le Salon de l’Agriculture où, ce samedi, le président de la République est allé parader de bon matin n’est que la vitrine spectaculaire d’une agriculture qui se prétend française, pendant qu’on nous fait acheter et avaler, comme disait le regretté Jean-Pierre Coffe, de la merde.

Sainte Thérèse de Lisieux, ou l’éloge de l’amour

0

Dans Eloge d’une guerrière (Grasset), Jean de Saint-Cheron évoque la figure de Thérèse de Lisieux dont c’est le 150ème anniversaire de la mort.


J’ai côtoyé quelques saintes de l’abîme lorsque j’écrivais sur Georges Bataille. Elles m’ont beaucoup apporté. Jésus ne dit-il pas que « les prostituées vous précèdent dans le royaume de Dieu » ? Avec Thérèse Martin, qui deviendra, le cœur battant pour Dieu, sœur Thérèse de l’Enfant-Jésus et de la Sainte Face, nous sommes confrontés au mystère de la foi.

Nous nous élevons, dans la douleur et le renoncement à soi, vers la lumière qui nous éloigne des ténèbres. Car, avec la jeune Thérèse, orpheline de mère à quatre ans, cloîtrée volontairement et ardemment dès l’âge de 15 ans au Carmel, entrée en agonie à 24 ans, rongée par la tuberculose, nous découvrons que la vie terrestre est un combat pour lutter contre l’égoïsme, les pulsions nombrilistes entretenues par le système marchand et les lâches reniements devant le silence éternel des espaces infinis qui effraie, comme l’a si justement écrit Pascal. La jeune Thérèse, très tôt, l’affirme : « La foi, c’est une histoire d’amour. » Et pour comprendre ce principe immuable, et le vivre, la tache est immense. Thérèse, encore : « Aimer, c’est tout donner, et se donner soi-même. » Son génie, irrigué par une foi inébranlable, sera d’en porter la nouvelle à la terre entière.

La force d’aimer

À l’occasion du 150e anniversaire de la mort de la sainte, Jean de Saint-Cheron, directeur du cabinet du Recteur de la Catho, journaliste, écrivain, nous propose le portrait de Thérèse, de chair et de sang, loin de l’imagerie traditionnelle, visage blanchâtre, bouquet de roses et crucifix entre les bras, voile noir sur la tête. C’est une Thérèse souffrante et tournée vers Dieu qui s’anime au fil de sept courts chapitres, sans pathos ni lyrisme. Nous découvrons une jeune femme « combattante géniale parmi les myriades canonisés », qui a lu les Évangiles et connaît la vie de Jeanne d’Arc, son modèle. Douée, elle écrit des mémoires spirituels à 22 ans, Histoire d’une âme, qui lui vaudra d’être reconnue sainte en 1925. Comme quoi, la littérature conduit au plus haut. Sainte, mais d’abord femme moderne s’affranchissant à la fois d’un Dieu punisseur comme des déterminismes psychologiques et sociaux de son temps. Elle conduit deux batailles : « Réclamer sans relâche la force d’aimer, s’efforcer d’aimer. »

Son parcours existentiel, qui ressemble à un météore, devrait nous inciter à refuser la déréliction de notre époque matérialiste. Son sourire, dont Bernanos disait qu’il était « incompréhensible », devrait nous insuffler la force d’inverser les desseins du Diable.

Avant de clore cette chronique, je songe à cette petite fille aveugle, entourée de prostituées, dont on barbouilla le front de terre où reposait Sainte Thérèse, dans le cimetière de Lisieux, et qui recouvra la vue quatre jours plus tard. Cette petite fille devint une star de la chanson. Elle dut beaucoup penser à Thérèse quand elle interpréta l’une de ses plus émouvantes chansons, « Mon Dieu ».

Jean de Saint-Cheron, Éloge d’une guerrière, Grasset.

Marcel Proust, Rouen et le monde tel qu’il est

0

Comment je suis devenu communiste


Longtemps, disons jusqu’à 15 ans, j’ai été myope sans le savoir. Je ne connaissais pas mon bonheur. Partant du principe assez banal mais si vrai que le fils du cordonnier est toujours le plus mal chaussé, cette myopie ne fut jamais décelée auparavant alors que je vivais dans une famille qui comptait tout de même plusieurs médecins, dont mon propre père. Je suis bien incapable de dire depuis quand cette myopie datait : je n’avais pas de point de comparaison. Je vivais comme allant de soi le fait d’avoir besoin du premier rang au cinéma, d’attendre à la dernière minute pour savoir si le bus qui s’arrêtait à la Croix de Pierre, à Rouen, était bien le mien. C’était le 2, je m’en souviens encore, et il mettait longtemps à ne plus ressembler à un 8 ou à un 3 quand il s’approchait de moi.

A lire aussi, du même auteur: Retraites: adresse aux vieux cons

Mais enfin la myopie n’empêchait pas la seule activité qui me plaisait, me sauvait, me consolait, me protégeait : la lecture. Pour le reste, il me semblait normal que le monde se résumât à ces tâches de couleurs floues, ces formes brumeuses et que les visages de mes petites amoureuses précisassent seulement leurs contours quand elles étaient à portée de baiser.

Les rives bleutées de l’été à Balbec

Il n’y avait pas d’angles, assez peu de lignes droites, les maisons à encorbellements de la rue des Bons-Enfants se voilaient toujours d’un brouillard qui les rendaient encore plus mystérieuses et me donnaient la sensation d’être dans un conte fantastique de Jean Ray.

Je me souviens aussi, à cette époque, de l’édition folio de la Recherche dont les couvertures étaient illustrées par Van Dongen. Je dois beaucoup à Van Dongen d’être rentré si aisément dans l’univers de Proust. Van Dongen dessinait en myope la silhouette nue d’Albertine ou les rives bleutées de l’été à Balbec, dans ce flou délicat qui est celui de la mémoire avant que le souvenir n’accommode ou ne tente d’accommoder sur un moment précis. Van Dongen m’annonçait un monde où le narrateur voyait les choses comme je les voyais et je pense encore aujourd’hui qu’une des clefs de la compréhension de Proust est la myopie.

Bref, je vivais en Myopie comme on vit dans un pays. J’en fus expulsé un peu par hasard, lors d’un cours de physique en classe de première consacré à l’optique. On avait mis à notre disposition des boites de lentilles pour expliquer aux littéraires que nous étions en quoi consistaient les dioptries. J’en pris une un peu au hasard et m’en fis un monocle, histoire de faire le malin avec un petit camarade et, ô surprise, le monde devint incroyablement clair. Je voyais ce qui était écrit au tableau, et les détails runiques sur les boucles d’oreilles de C***, la grande blonde du premier rang.

A lire aussi, Sylvain Quennehen: Emmanuel Macron n’a pas mis fin au clivage gauche-droite!

Ayant fait part de cette révélation à mon entourage, on m’envoya chez l’ophtalmo qui me dit, en me faisant chausser ma première paire de lunettes : « Tu vas voir, tu vas revivre ». Oui et non : dehors, Rouen se mit à ressembler un décor médiéval toc pour film hollywoodien, les nuages blancs se dessinaient trop précisément sur le ciel bleu et il n’y avait plus pour moi d’ « imprécis grandioses des horizons urbains » mais des perspectives nettes et précises comme dans les clips publicitaires qui commençaient, déjà, à tout envahir. Tout était trop vrai, c’est-à-dire manifestement faux et annonçait ces images insupportables de netteté auxquelles nous ont habitué depuis la haute définition.

Aujourd’hui encore, quand je veux me protéger un peu, je retire mes lunettes. Je rentre en Myopie pour un séjour trop bref, le temps de saluer Albertine nue enjambant son tub pour faire ses ablutions ou les spectres pluvieux de la rue des Bons Enfants.

– C’est sûr, m’avait aussi dit l’ophtalmo. Tu avais besoin d’être corrigé.

Ça, pour avoir été corrigé, depuis que je vois le monde tel qu’il est, j’ai été corrigé. C’est même comme ça que je suis devenu communiste. Parce qu’être communiste, c’est voir, hélas, le monde tel qu’il est.

Les derniers jours des fauves

Price: ---

0 used & new available from

Extension du domaine du beau

0

Tout le monde, il est laid, tout le monde il n’est pas gentil


C’est le sujet qui anime actuellement la classe intellectuelle, l’enlaidissement de la France est-il une fatalité ? D’où vient cette déconstruction méthodique de nos paysages, désormais visible à l’œil nu en province et à Paris ? La « Fronde » gronde dans nos rues et même dans nos campagnes. Personne ne peut plus ignorer ou nier l’étendue des dégâts. L’immondice saute aux yeux ! Notre habitat est devenu morose et hostile, faussement moderne, atrocement futile, décadent par gabegie.

Zones commerciales tentaculaires à l’entrée des cités jadis de caractère, agriculture extensive à vocation planificatrice, artères dépavées et déplumées, arrachage systématique des arbres sur les boulevards et élargissement éhonté des pistes bétonnées, échangeurs qui donnent le tournis aux élus locaux et ronds-points qui enivrent les employés municipaux, le bâti cède sous la menace du toujours plus coûteux et du plus inhumain, du plus sordide et du plus impropre à la vision. Cette hygiène de l’assassin qui vise à démolir le fragile et le pittoresque, la grâce et l’harmonie, le patrimonial et l’agreste semble être la seule option politique admise et comprise par nos édiles. On détruit et on remplace par souci électoral et par paresse comptable. Le poète et philosophe italien Giacomo Leopardi (1798-1837) résumait dans une lettre adressée à Pietro Giordani tout le mal qu’il pensait de cet affaissement esthétique : « Je commence à être d’autant plus écœuré par le superbe mépris que l’on professe ici pour tout ce qui est beau et pour toute littérature, que je ne puis me faire à l’idée que le comble du savoir humain réside dans les sciences politiques et dans la statistique ». Et pendant ce temps-là, notre richesse intérieure, églises et demeures seigneuriales, constructions lacustres et paysannes, cabanes de pêcheurs et refuges d’alpage, bistrots canaille et édifices industriels, meurt à petit feu.

Pavillons climato-déficients du périurbain

On sait le combat perdu d’avance, que déjà l’accès au beau, à la plénitude de l’esprit, à un bord de Loire sauvage, de Pays Pagan ou de Balagne sont réservés à une population économiquement favorisée. Le bel espace, ce nouveau luxe, est en voie de privatisation pendant que le collectivisme architectural nous parque dans de l’éphémère et du ridicule. Que nous reste-t-il ? Les pavillons climato-déficients du péri-urbain et les barres funestes hors les murs, les hangars à tôle ondulée en pleine pampa beauceronne et les façades recouvertes de marques de luxe sur les rives de la Seine. Pour s’offrir un coin de paradis, loin des affres du consumérisme et des hordes touristiques, communier avec l’Histoire de notre nation et ses plus hauts personnages, profiter d’une douceur hexagonale et d’un environnement respectueux des saisons, il faudra dorénavant s’armer de patience et jouir de confortables ressources financières. Seule une poignée d’individus y parviendra. Les très riches et aussi les reclus de la ruralité qui, malgré un recul évident de leurs droits à travailler dignement, à se soigner sans exploser leur budget essence ou simplement à accéder aux mêmes services publics que les citadins bénéficient encore d’un décor relativement protégé. Jusqu’à quand ? Combien de campagnes ont été défigurées ces dernières années par la frénésie des promoteurs et l’empiètement vorace sur le vivant.

Pour l’extension du domaine de la beauté!

La révolution du « beau » aura-t-elle lieu ? À voir les dernières Victoires de la Musique, on peut en douter. Comment éduquer une population qui vit dans des logements défectueux et sous l’emprise d’une culture de masse ? Comment insuffler le désir de la conservation et le goût des mots ? Parce que le beau n’est pas seulement une aspiration à s’épanouir dans un milieu sain, c’est un apprentissage des sens, un travail quotidien pour savoir apprécier un beau geste, une belle langue, un élan souverain, une poésie affleurante ou un vitrail séculaire. C’est, par exemple, s’émouvoir du pâté en croute ris de veau, foie gras et morilles de la Maison Vérot, charcutier d’excellence depuis 1930, la régularité de ses strates colorées nous amène du côté de Fernand Léger pour la structure et d’André Hardellet pour le rendu vibrant. Le beau se niche partout pour celui qui sait regarder, lire ou écouter. Sur mes côteaux de Pouilly au printemps, à la pointe de Corsen en plein hiver, dans le revers de Richard Gasquet, dans le sourire de Koba (Marthe Keller), dans la lunette arrière inversée d’une Citroën Ami 6, dans une chanson de Michel Delpech, dans un pull Saint James ou dans une allée de la forêt de Tronçais. Militons tous pour l’extension du domaine du beau !

Et maintenant, voici venir un long hiver...

Price: ---

0 used & new available from

L’art déco, une épopée transatlantique

L’exposition «Art déco, France/Amérique du Nord», à la Cité de l’architecture (jusqu’au 6 mars), explore les origines franco-américaines de ce courant artistique qui a profondément influencé l’architecture et le design. Une plongée dans l’effervescence intellectuelle et créatrice du XXe siècle.


On reconnaît l’Art déco à ses formes élancées et géométriques, ses immeubles ornés de pilastres et de bas-reliefs épurés, ses statues allégoriques néo-hellénistiques… Ce vaste courant architectural et artistique s’est imposé entre les deux guerres mondiales et a eu pour vitrines les expositions universelles de Paris en 1925, de Chicago en 1933, de Paris encore en 1937 et de New York en 1939. Quelques bijoux monumentaux peuplent notre imaginaire : le Rockefeller Center et l’Empire State Building à New York, le palais de Chaillot et le théâtre des Champs-Élysées à Paris, les hôtels de Miami Beach… jusqu’à l’Art déco « totalitaire », de la funeste Chancellerie du IIIe Reich à Berlin, imaginée par Hitler et Albert Speer, à l’immense gare ferroviaire de Milan voulue par Mussolini. L’exposition de la Cité de l’architecture n’occulte pas ces derniers exemples, mais recadre l’origine de ce mouvement qui est, avant tout, une aventure franco-américaine.

En 2013, le musée avait déjà consacré une exposition à ce thème : « 1925, quand l’Art déco séduit le monde ». Y étaient montrées ses différentes filiations : l’apport de la France, plutôt décoratif, et l’apport des États-Unis, plutôt architectural. Dix ans plus tard, la Cité de l’architecture et son co-commissaire Emmanuel Bréon (à qui l’on doit déjà l’expo de 2013) vont plus loin en explorant, de façon quasi clinique, l’évolution de ce courant hybride, né d’une conjonction d’affinités binationales historiques, philosophiques et artistiques ; il inclut aussi l’Art déco au Canada et au Mexique, d’où la mention « Amérique du Nord » dans le titre.

Un parcours en neuf étapes

L’étincelle de l’Art déco est à trouver dans la fraternité des tranchées de la Première Guerre mondiale, puis dans le chassé-croisé des idées et des personnes durant les Années folles : l’exposition fait renaître cette émulation et cette déambulation de part et d’autre de l’Atlantique à travers de nombreux documents, coupures de presse, correspondances, photos d’archives… et aussi bijoux, meubles, peintures murales, couvertures de magazines, intérieurs d’appartements, décors de cinéma. Beaucoup d’entre eux sont présentés pour la première fois au public et l’ensemble témoigne d’un « esprit du temps » qui se décline via le jazz, le cinéma, les paquebots – véritables palaces flottants – qui ont imprimé la marque du « style paquebot » à de nombreux hôtels, les trains spéciaux, les grands magasins…

Le parcours se compose de neuf étapes autant chronologiques que thématiques. Il commence par les premières relations franco-américaines issues de la guerre d’indépendance (1776-1783) : la proximité Washington-Lafayette, celle de Benjamin Franklin-Louis XVI, sans oublier, un siècle plus tard, l’épopée de la statue de la Liberté de Bartholdi. Puis vient l’influence de l’école des Beaux-Arts de Paris sur les architectes américains.

Carte postale du Greystone Hotel à Miami Beach (Floride), année 1960. © Editions Norma

Le prélude à la naissance de l’Art déco trouve son origine dans l’arrivée en France d’un million de militaires américains durant la Première Guerre mondiale. Après une année d’âpres combats, ces soldats venus d’horizons divers stationnent dans l’Hexagone. Parmi eux, des artistes qui ont été sollicités durant le conflit pour peindre des camouflages ou des affiches de propagande. Après l’armistice, ces dessinateurs, architectes, décorateurs ou simples curieux peuvent étudier dans des écoles créées sur notre sol par le général Pershing. Ainsi, l’école américaine de Musique et des Beaux-Arts de Fontainebleau (fondée en 1921 et toujours en activité) et l’Art Training Center de Meudon dispensent un enseignement artistique et architectural français aux Américains. L’exposition présente des photos de cette période, on y découvre notamment la camaraderie entre l’Américain Raymond Hood, le très francisé concepteur du Rockefeller Center, et Jacques Carlu, l’architecte emblématique du palais de Chaillot en 1937.

Jacques Carlu, l’un des pionniers français de cette aventure franco-américaine, a pour lui d’être parfaitement anglophone et d’avoir bénéficié d’une expérience aux États-Unis avant-guerre, où il a appris le gigantisme des immeubles de Chicago et de New York, particulièrement le Woolworth Building – gratte-ciel le plus haut au monde de 1913 à 1930. On retrouve l’influence française dans ces gratte-ciel d’avant l’Art déco : un style « Beaux-Arts » ou « néo-classique ». Mais l’émancipation se fait sentir dès les années 1920 et reçoit le soutien enflammé d’un autre pionnier tricolore, le dessinateur et décorateur Paul Iribe. Dans une interview au New York Times, il déclare : « J’ai une plus grande leçon à recevoir des gratte-ciel, de Broadway illuminé la nuit, du tumulte de New York, que de la place Vendôme à Paris. » Iribe donne ensuite ce bon conseil : « Je pense que votre pire ennemi ici, pour être franc, est le mauvais goût. Vous avez tout créé sauf le goût. Vous vous servez de vos idées modernes avec les goûts de notre Vieux Monde, et ils ne conviennent pas. Une nation aussi neuve et magnifique doit créer son propre goût. » Et elle le créera – avec une forte influence française !

«CET IDÉAL DE VITESSE ET DE PROUESSES SE RETROUVE DANS L’ESPRIT DE L’ART DÉCO ET NOUS RAPPELLE AUSSI QUE LA FRANCE ET LES ÉTATS-UNIS ONT CONNU UNE ÉPOQUE DE PARITÉ TECHNOLOGIQUE»

Les Américains mettent ainsi fin aux styles néo-gothique et néo-roman, qui marquent la silhouette de leurs premiers gratte-ciel et s’inspirent du style décoratif français moderne. C’est le cas du bâtisseur du Chrysler Building à New York (1930), William Van Alen, qui, comme plus d’une centaine de ses compatriotes architectes, est diplômé de l’école des Beaux-Arts de Paris. Cette fusion et ce dynamisme mènent directement vers l’Art déco, avant que celui-ci vire vers le « style international » qui proscrit toute décoration (on se demande bien pourquoi !).

Aucun gratte-ciel français Art déco !

Mais les Américains méprisent leur propre histoire. Un bijou architectural que j’ai pu admirer à Manhattan avant sa démolition, le Bonwit Teller Building, ex-Stewart Building, est évoqué dans cette expo. En 1928, la compagnie Stewart commande son magasin new-yorkais à l’architecte Whitney Warren, également diplômé des Beaux-Arts. Le résultat est un majestueux building orné de deux bas-reliefs monumentaux, deux danseuses dues à René Paul Chambellan, lui-même Franco-Américain originaire du New Jersey qui a étudié aux Beaux-Arts avant la Grande Guerre. Plusieurs architectes aménagent les étages dans une ambiance d’exotisme moderniste : Franklin Whitman, ancien élève de l’Art Training Center de Meudon ; Eugène Schoen, influencé par l’exposition de 1925 à Paris ; et Jacques Carlu qui crée, pour le cinquième étage, des alcôves luxueuses. En 1981, un certain Donald Trump achète cet immeuble classé, réussit après une bataille judiciaire à le faire déclasser et, dans les vingt-quatre heures qui suivent le dernier jugement du tribunal administratif, fait littéralement pulvériser le bâtiment. Rien n’est épargné, pas même une grille ou un bas-relief. Et depuis, c’est à cet emplacement que trône la Trump Tower.

Étrangement, les Français n’ont construit aucun gratte-ciel, ni néo-classique ni Art déco. Des documents témoignent que des projets ont toutefois existé, des vues imaginaires, des illustrations… Finalement, les Américains ont réalisé ce que les architectes français rêvaient de faire. Seul Jacques Carlu a réussi à élever son palais de Chaillot, dans un style perçu alors comme américain !

L’exposition traite aussi du lien entre l’architecture et l’ère nouvelle de la technologie : l’automobile, l’aviation, la traversée de l’Atlantique par Charles Lindbergh… et celle, oubliée, de deux aviateurs français – Dieudonné Costes et Maurice Bellonte – qui ont eu droit à leur ticker-tape parade à Manhattan en 1930. Cet idéal de vitesse et de prouesses se retrouve dans l’esprit de l’Art déco et nous rappelle aussi que la France et les États-Unis ont connu une époque de parité technologique.

A lire aussi : Picasso 2023, l’hommage impossible

Sur le plan des mœurs, les deux pays découvrent les bouleversements post-Première Guerre mondiale : les (françaises) garçonnes et les (américaines) flappers mais à Paris, point de prohibition ! Les Noirs américains font leur entrée dans la capitale où, libérés du carcan de la ségrégation raciale, ils apportent le jazz. Joséphine Baker chante abondamment les louanges de cette France ouverte et accueillante.

Aux États-Unis surtout, l’Art déco évolue rapidement : après avoir été l’apanage de l’élite, il intègre le quotidien de la classe moyenne. Ainsi, dès les années 1930, naît le « deuxième Art déco » : c’est la gloire du Style Streamline (mot intraduisible, signifiant approximativement « hydrodynamique ») qui donne aux théières des formes de trains rapides ! À l’instar des riches socialites (« mondains ») francisés de naguère, les plus modestes ont droit à des hôtels et à des bâtiments publics d’un genre Art déco/Streamline, tels ceux qui marquent tant l’image de Miami Beach.

« Art déco France / Amérique du Nord » réconcilie les Français avec leur propre histoire architecturale et prouve qu’on a encore beaucoup à apprendre d’un courant où la France a pourtant joué un rôle majeur. C’est aussi une promenade dans un laboratoire inédit, celui d’une création ultra-rapide qui a donné naissance à un style mondial.

À voir

Jusqu’au 6 mars, « Art déco France / Amérique du Nord », Cité de l’architecture, Paris.

« Art déco France / Amérique du Nord », Cité de l’architecture, Paris.

Espagne: enquête sur la génération «nini»

Ce sont les Tanguy espagnols. Ces jeunes qui ne travaillent pas et n’étudient pas profitent du nid familial et s’adonnent aux loisirs et aux angoisses à la mode: Netflix et le changement climatique. Malgré 32% de chômage chez les moins de 25 ans, cette vie de «bonheur» est encouragée par la ministre du Travail.


« C’est Tanguy ! » dit-on d’un jeune adulte qui poursuit indéfiniment ses études et rechigne à quitter le nid familial. En 2001, le film d’Étienne Chatiliez brossait le portrait d’un normalien de 28 ans, étudiant en sinologie, lancé dans une thèse longue comme la muraille de Chine, au grand désespoir de ses parents, André Dussollier et Sabine Azéma, prêts à tous les stratagèmes pour inciter leur grand dadais de fils à quitter la maison. On imagine mal Tanguy dans un pays comme l’Espagne, que nos représentations contradictoires fantasment en immense bar à tapas sur fond de bains de mer, de soleil et de foules chaleureuses, mais aussi en pays réaliste, authentiquement courageux et âpre au travail.

30% des postes dans l’agriculture non pourvus, 25% dans le tertiaire!

Et pourtant, c’est dans cette Espagne qui prévoit le départ à la retraite à 67 ans d’ici à 2027 (l’âge légal actuel est 66 ans et quatre mois) que prolifèrent les nouveaux Tanguy. Pire, les « ninis », autrement dit : ni études ni travail [1]. Ces jeunes vivotent chez leurs parents jusqu’à des âges indécents et représentent, selon les chiffres de l’OCDE, 22,7 % des 20-24 ans (24,2 % pour la Grèce, 10,5 % pour l’Allemagne, 19 % pour la France). Toute une génération de parents – voire de grands-parents – se voit obligée de couver parfois jusqu’à ses 30 ans passés une progéniture oisive qui pour la moitié d’entre elle (seulement) cherche du travail. Quant à ceux qui, sur le mode Tanguy, accumulent masters et langues étrangères, convaincus que leurs diplômes universitaires leur permettront d’accéder à un emploi digne d’eux, ils participent à hauteur de 8,6 % au taux de chômage global. En effet, vice-championne de l’UE pour les ninis, l’Espagne l’est aussi pour le nombre d’étudiants inscrits à l’université (40,7 % de la population espagnole a fait des études supérieures, pour une moyenne européenne de 33 %). Entre les ninis et les Tanguy, 8 % des jeunes de moins de 25 ans travaillent et étudient à la fois – contre 33 % en Allemagne. Résultat: 30 % des postes dans l’agriculture et la pêche, et 25 % des postes du secteur tertiaire sont restés non pourvus en 2022. Cherchez l’erreur.

A lire aussi, Jean-Michel Delacomptée : Réforme des retraites: une étrange omission

La réforme menée depuis février 2022 par la ministre communiste du Travail Yolanda Díaz s’avère être un échec cuisant : sur dix jeunes Européens devenus chômeurs en 2022, quatre sont espagnols. L’Espagne a beau afficher un taux de chômage de 32,3 % chez les moins de 25 ans, soit 540 000 jeunes sans emploi sur près de 3 millions de chômeurs (14,5 % de la population active), la ministre s’est félicitée de son bilan. « Nous sommes le meilleur gouvernement de la démocratie » (sous-entendu : de la démocratie espagnole depuis la fin du franquisme), déclarait-elle en décembre. C’est la conclusion qui s’imposait. C’est qu’elle a une grande ambition : « Je veux un pacte social vert, féministe, à la fois centré sur les jeunes et intergénérationnel, pacifiste et qui fasse de nous un pays heureux », dit-elle aussi. Accusée par le patronat de « populisme irresponsable » et de « diaboliser les entreprises », elle ne semble pas avoir pris la mesure du hiatus entre la jeunesse espagnole et la notion même de « travail ». Le « bonheur » – nouveau leitmotiv d’un communisme tendance désireux de se distinguer d’une autre extrême gauche qu’il juge hargneuse – n’est plus vraiment lié au travail. L’existence de ces jeunes adultes (mis à part les plus défavorisés qui ne peuvent se permettre le luxe de l’introspection) ne vise plus à la réalisation de soi dans l’activité professionnelle, mais à la réinvention permanente de soi, qui peut ponctuellement passer par un travail plaisant mais aussi par des loisirs (le mot videojugador, « joueur de jeux vidéo », vient d’entrer au dictionnaire de la Real Academia) ou la défense de causes à la mode. Soucieux d’assurer leur capital santé, leur capital bien-être, leur capital planète, ils n’attendent du travail qu’un salaire qui, s’il est suffisant, leur permettra de s’émanciper plus vite, d’accéder à un logement inaccessible dans des villes telles que Madrid, Barcelone ou San Sebastian, d’avoir peut-être un premier enfant vers 32-33 ans pour les femmes (indice de fécondité très faible : 1,18) et de se réserver du temps pour « profiter » (le fameux enjoy anglais inlassablement décliné en disfrutar espagnol). Iñaki Ortega Cachón, économiste et professeur à l’université internationale de La Rioja (UNIR), résume bien les choses : « Avant, un homme de 38 ans était vieux avant l’heure : il partait de chez lui à 8 heures du matin en costard-cravate et ne rentrait que pour le dîner. Aujourd’hui, un type de 38 ans se déplace en bermuda et trottinette, il a certes moins d’aisance financière mais une meilleure qualité de vie et le travail est pour lui le moyen d’atteindre d’autres objectifs : voyager, profiter, sortir, draguer, aller à la salle de sport, boire un verre, ce que ne faisaient pas ses parents. » (cité par El Mundo, 2021). Finies les Penélope Cruz en executive women harassées, oubliée l’ambiance « femmes du sixième étage » et son stéréotype de la joie de vivre des plus humbles : les temps sont à la salle de sport, à Netflix, au voyage sur Ryanair et au salaire médiocre. Pour le sociologue Santiago Niño Becerra, ce sera le lot de la majorité des Espagnols dans les années à venir : salaire minimal et loisirs presque gratuits.

A lire aussi, Jeremy Stubbs: TikTok: la jeunesse est un naufrage (Philippe Muray)

Dans un pays en proie à une vive émotion suite à la dérive autoritaire du gouvernement, les Espagnols attendent avec impatience les rendez-vous électoraux de 2023 (élections municipales de mai et élections générales fin 2023) susceptibles de mettre un coup d’arrêt définitif à une politique que certains barons socialistes comparent au populisme latino-américain version Chávez. Quant aux jeunes Espagnols – de plus en plus apolitiques –, ils continuent à s’entasser dans les universités, à encombrer le foyer parental et à se demander ce qu’ils aimeraient faire, angoissés par leur avenir professionnel, mais davantage encore par le changement climatique (enquête de 2020 de la Fondation Funcas). Un peu comme Ana Iris Simón, 29 ans, auteur d’un livre à succès publié en 2021, où elle formule cette curieuse réflexion : « J’envie la vie qu’ont eue mes parents à mon âge […] et je donnerais mon minuscule royaume, mes étagères Ikea et mon téléphone portable en échange d’une définition claire, concise et concrète du progrès. » Ils sont bien la « génération nini » : ni libres ni responsables.


[1] En anglais, neet: not in education, employment or training

« C’est payé combien? »

0
Elisabeth Borne, alors ministre du Travail, visite à l'Ecole des métiers-Dijon métropole, 8 octobre 2021. ©KONRAD K./SIPA

Depuis une dizaine d’années, chefs d’entreprise, artisans et commerçants font le même constat: il est de plus en plus difficile d’embaucher de jeunes recrues, même des apprentis. Leur manque de rigueur et d’investissement se double d’une seule obsession: le salaire.


Selon le poète grec ancien, Hésiode, c’est le labeur qui ennoblit l’homme : « En travaillant, tu seras bien plus cher aux dieux et aux mortels : car les oisifs leur sont odieux. Ce n’est point le travail, c’est l’oisiveté qui est un déshonneur[1]. » A-t-on la même vision du travail à notre époque caractérisée par l’hyper-individualisme et l’influence des réseaux numériques, où l’on prône sans cesse le bien-être et la quête personnelle de sens ? Quittons la Grèce d’Hésiode pour les Yvelines modernes afin de recueillir les témoignages de nos artisans et petits entrepreneurs. Serdar, d’origine turque, est maçon. Son entreprise « Tous corps d’état » embauche souvent des salariés malgré les charges sociales et les coûts fixes. Mais depuis six ans, c’est de plus en plus difficile : « Les jeunes ne veulent pas beaucoup travailler. Ils veulent gagner toujours plus d’argent mais l’argent, on doit le mériter. » C’est au point que les candidats, dès le début d’un entretien d’embauche, posent une seule question : « C’est payé combien ? » Beaucoup préfèrent se mettre à leur compte en croyant pouvoir travailler seulement quand ils veulent. Serdar est obligé de leur sous-traiter des tâches quand son entreprise n’arrive pas à embaucher. Mais les sous-traitants sont trop pressés de terminer le travail. « Ils veulent toucher les sous et partir. » En général, les jeunes n’ont pas envie de faire des travaux manuels qui sont trop fatigants, voire usants. Serdar lui-même, qui a 43 ans, sera content de prendre sa retraite à 55. On comprend bien que pour être maçon à notre époque, il faut être fort comme un Turc.

A lire aussi : France qui bosse, France qui glande

Au moment où je l’interviewe, Serdar travaille en collaboration avec Pernelle, dont l’agence d’architecture, ouverte en 2015, est loin de manquer d’activité. Elle forme des stagiaires mais les charges font qu’il serait trop coûteux de les embaucher. Sa collaboratrice actuelle travaille au bureau mais pour son propre compte en facturant l’entreprise pour ses prestations. Sophie, opticienne, forme des apprentis en alternance depuis treize ans. Aujourd’hui, elle a trouvé la perle rare, Éva, qu’elle a embauchée, mais les autres n’étaient pas tous aussi motivés. « Ils n’allaient pas forcément en cours ou ne retenaient pas bien les consignes, de sorte qu’il fallait passer derrière. J’aurais été très hésitante pour les recruter. » Surtout dans une petite entreprise comme la sienne, il faut de la rigueur dans le conseil proposé aux clients. « On a une formation de spécialistes avec une dimension médicale. On n’est pas que des vendeurs comme dans les grandes surfaces. » Les stagiaires qui n’ont pas achevé leur formation se reconvertissent dans des métiers nécessitant moins d’engagement. Sandrine, qui cogère un salon de coiffure, a cessé de prendre des apprentis il y a huit ans car « il n’y avait plus d’investissement du tout. Ils voulaient le salaire sans trop en faire. » Âgée de 43 ans, elle est frappée par le contraste avec sa propre génération. « Il leur manque la passion, l’envie, la vocation… ! » Cela ne coûte pas cher de prendre des apprentis, mais à quoi bon ? On n’est pas motivé soi-même pour transmettre ce qu’on a appris à des personnes qui s’en fichent.

Manque d’implication, refus de la rigueur, hâte de prendre l’oseille et de se tirer… on retrouve le même syndrome dans un métier aussi différent que celui de contrôleur technique automobile. Franck l’exerce depuis 1992, année où il a repris le centre créé par son père. C’est un des univers professionnels les plus réglementés. On y arrive par une formation approfondie et un stage de six mois, et pour garder l’agrément accordé par le préfet, il faut se maintenir au niveau chaque année grâce à 24 heures de cours. Non seulement il faut connaître par cœur les 133 points de contrôle, dont les modalités sont en constante évolution, mais les statistiques des contrôles qu’on effectue sont elles-mêmes contrôlées par les services de l’État : toute anomalie déclenche une visite musclée d’une équipe d’inspecteurs. C’est dire qu’il faut de la rigueur. Franck prend les stagiaires que lui envoient les centres de formation, mais depuis une dizaine d’années tout a changé. « Les premiers que j’ai eus étaient sérieux, avaient envie de bosser. Aujourd’hui, ils s’en foutent. » Le changement de mentalité lui a sauté aux yeux le jour où il a proposé une petite interro à un stagiaire qui a répondu : « Ça ne m’intéresse pas. » Il ne voulait pas acquérir une méthode de travail rigoureuse, mais faire le minimum pour avoir l’agrément. Comment font ces apathiques face aux inspections ? « Il y a beaucoup de roulement dans le métier et une pénurie de contrôleurs. »

A lire aussi : Une retraite ? Plutôt crever

La situation générale est bien résumée par Thomas qui a repris une belle entreprise familiale de travaux électriques, spécialisée dans l’éclairage public. Il prend des apprentis afin de former les futurs salariés de sa société mais depuis sept ans, dès la fin de la formation, ils ont tendance à partir. « Le travail pour eux, c’est une sorte de consommable. » Ils peuvent rester un an dans une entreprise et s’ils ne s’y sentent pas bien, ils vont tenter autre chose. Souvent ils n’exploitent même pas le diplôme qu’ils ont acquis. Les jeunes ne se projettent plus dans une firme. En 2011, l’ancienneté moyenne des employés de Thomas était de vingt à vingt-cinq ans ; aujourd’hui, elle est de quatre à six ans. À qui la faute ? À une jeune génération née avec le péché originel consistant à rechigner à bosser ? Ou les causes sont-elles plus complexes ? Dans son histoire de la notion de travail, le chercheur Olivier Grenouilleau voit dans les paroles de Hésiode un jumelage assez constant dans l’histoire occidentale : le travail est à la fois une malédiction parce que l’homme y est condamné, mais c’est aussi une source de rédemption parce qu’il peut construire son monde[2]. Aujourd’hui, nous avons promis aux jeunes que le travail mène à tout, y compris à l’épanouissement de soi, mais un grand nombre de nos concitoyens ont été déshérités par ce que le géographe américain Joel Kotkin appelle le « néoféodalisme » de notre société postindustrielle. Les richesses sont concentrées entre les mains des oligarques de la Big Tech et les salaires des autres restent comprimés[3]. L’équation entre la malédiction et la rédemption est bancale.


[1] Les Travaux et les Jours (trad.Thomas Gaisford).

[2]. L’Invention du travail, Le Cerf, 2022.

[3]. The Coming of Neo-Feudalism: A Warning to the Global Middle Class, Encounter, 2020.

Les Tunisiens ont peur du grand remplacement, eux aussi!

0
Un manifestant contre le gouvernement à Tunis, 14 février 2023 © Yassine Mahjoub/Shutterstock/SIPA

Un vent de panique identitaire souffle sur la Tunisie. Alors que les vagues d’immigrés se multiplient, le président Kaïs Saïed, au pouvoir depuis 2019, a dénoncé un véritable complot contre la nation tunisienne, qui mettrait en péril sa dimension « arabo-islamique ».


Ils viennent de Côte d’Ivoire, du Sénégal, du Mali, du Niger. En 2021, d’après l’Institut national de la statistique, ils étaient un peu plus de 21 000, soit tout juste 0,2% de la population totale du pays, contre 10 000 en 2016. Des estimations plus récentes, proposées par des ONG, estiment qu’ils sont désormais entre 30 000 et 50 000. À l’inverse du Maroc et de l’Algérie, la Tunisie n’avait jamais connu de présence notable de ressortissants subsahariens sur son territoire, abstraction faite des descendants d’esclaves, qui représenteraient 10 à 15% de la population tunisienne.

L’espoir d’une traversée vers l’Europe

Beaucoup de ces migrants sont en transit. Ils s’installent quelque temps en Tunisie, notamment dans le sud du pays, espérant pouvoir y préparer un nouveau voyage vers la rive nord de la Méditerranée. Il faut aussi compter les étudiants d’Afrique noire qui se sont installés dans la soixantaine d’établissements universitaires ouverts ces dernières années. Parmi eux, certains finissent par trouver un travail et s’établissent durablement en Tunisie. Après tout, la natalité tunisienne s’est stabilisée depuis plus de deux décennies, et avec 2,1 enfants par femme, elle s’est rapprochée des standards européens. Dans le même temps, la Révolution de 2011 n’a pas tari l’émigration, bien au contraire : avant le Covid, entre 36 000 et 40 000 tunisiens quittaient le pays chaque année. Bien que le pays ne soit guère épargné par le chômage, certains secteurs comme l’agriculture, le bâtiment et la restauration souffrent d’un manque cruel de main d’œuvre.

Un grand remplacement sauce harissa ?

Alors que la présence de ces populations subsahariennes était jusque-là taboue dans la société tunisienne, elle est désormais au cœur de l’actualité depuis que le président Kaïs Saïed s’est exprimé en des termes virulents, le mardi 21 février 2023, depuis son palais de Carthage. Dénonçant des « hordes de migrants clandestins » à l’origine de « violences, de crimes et d’actes inacceptables » et « un plan criminel préparé depuis le début de ce siècle pour métamorphoser la composition démographique de la Tunisie », il a affirmé son souhait de mettre fin rapidement à cette immigration, assimilée à « une volonté de faire de la Tunisie seulement un pays d’Afrique et non pas un membre du monde arabe et islamique ».

A lire aussi: Immigration et démographie urbaine: les cartes à peine croyables de France Stratégie

Eva B***, Tunisienne installée à Paris et étudiante en droit, nous a confié qu’elle partageait les appréhensions du président Saïed : « En Tunisie, les exactions causées par les immigrés subsahariens commencent à s’accumuler. Je suis inquiète pour mes proches restés là-bas. Nous avons observé comment la France a évolué depuis 30 ans, avec la montée du multiculturalisme, et nous craignons de connaître une situation équivalente. Nous autres Tunisiens, nous n’avons pas envie d’être métissés: nous sommes là depuis 3 000 ans, et nous avons envie d’être là encore 3 000 ans ».

Dominique Sopo, antiraciste sans frontières

La position musclée du président Saïed n’a pas manqué de faire réagir au-delà des frontières carthaginoises. Le Monde a évidemment mobilisé tout ce que la terre compte d’anthropologues spécialistes pour établir une analogie entre les propos du président tunisien et le discours de certaines formations de droite en Europe: « Kaïs Saïed s’approprie un discours d’extrême droite sur la migration qu’il n’aurait jamais toléré si celui-ci avait été prononcé en Europe sur la migration irrégulière des TunisiensEn prenant pour bouc émissaire la communauté subsaharienne sans s’attaquer de fond à la question migratoire, il s’ancre dans une logique populiste et opportuniste », indique la chercheuse Kenza Ben Azouz dans les colonnes du journal de gauche [1]. Dominique Sopo, président de SOS Racisme, est quant à lui sorti de son habituel périmètre franco-français pour aller détecter les indices de racisme sur la rive sud de la Méditerranée :

Dans l’hebdomadaire Jeune Afrique, Sopo précise sa pensée : « En qualifiant les Subsahariens d’ « Africains » et en semblant s’exclure de cette dernière dénomination, Kaïs Saïed dit en creux une certaine représentation de la Tunisie et de l’Afrique, nourrie d’un mépris de la première pour la seconde »[2]. Dominique Sopo préfère miser sur « la longue tradition d’accueil » de la Tunisie pour que la société civile ne suive pas le chef d’État, lequel a par ailleurs largement rogné les acquis démocratiques de la Révolution de 2011.

Sur le terrain, pourtant, la situation se tend, et déjà, des groupes de Tunisiens se forment et s’arment de bâtons et de couteaux pour aller déloger manu militari des groupes de migrants subsahariens de leurs maisons dans les quartiers populaires de la banlieue nord de Tunis.


[1] https://www.lemonde.fr/afrique/article/2023/02/22/en-tunisie-le-president-kais-saied-s-en-prend-aux-migrants-subsahariens_6162908_3212.html

[2] https://www.jeuneafrique.com/1421242/politique/linsoutenable-sortie-de-route-raciste-de-kais-saied/

Ernest Renan, inspirateur malgré lui du «vivre-ensemble»?

0
Ernest Renan (1823-1892) photographié en 1890 © MARY EVANS/SIPA

C’est aujourd’hui le bicentenaire du grand philosophe et historien. En 1882, à la Sorbonne, il offrait une définition de la nation fondée sur l’adhésion collective, en opposition à la vision allemande centrée sur l’ethnie. Depuis, il a trop souvent été mal interprété.


Ernest Renan est né il y a 200 ans, le 27 février 1823, à Tréguier, dans les anciennement nommées Côtes-du-Nord. Historien, philologue, philosophe, il a accompagné le XIXème siècle dans ses évolutions religieuses et continue de nourrir le débat politique aujourd’hui, à travers la notion de « vivre ensemble », détournée à l’extrême par nos contemporains.

A lire aussi, Harold Hyman: L’art déco, une épopée transatlantique

Né dans une famille de pêcheurs qui s’était embourgeoisée au fil des ans, Ernest Renan est orphelin de père à l’âge de cinq ans. Le père était républicain, la famille maternelle royaliste, et de cette divergence, il restera un tiraillement politique tenace chez Ernest Renan. Au petit séminaire de Tréguier, le jeune Renan est rapidement repéré comme un fort en thème, avec une prédilection pour le latin. À 15 ans, il entre au séminaire de Saint-Nicolas-du-Chardonnet puis à celui d’Issy-les-Moulineaux où le contact avec la philosophie de Kant et de Hegel va renforcer un peu plus son scepticisme naissant. On le sait, les séminaires du XIXème siècle furent de formidables centres de formation pour tout ce que la France a pu connaître d’agnostiques et d’anticléricaux, jusqu’au président du conseil Émile Combes, père de la laïcité et ancien élève des Carmélites.

La Vie de Jésus, best-seller des années 60

Dans la France du XIXème siècle, on trouve tous les 30 ans un Breton pour bousculer le rapport des Français à la religion catholique. En 1802, Chateaubriand publiait le Génie du christianisme et les rabibochait avec le sentiment religieux, après une grosse décennie de tumulte révolutionnaire. En 1833, Félicité de La Mennais, prêtre natif de Saint-Malo, renonce à ses fonctions ecclésiastiques et rédige les Paroles d’un croyant dans lequel il ébauche un catholicisme moderne et socialisant. En 1863, Ernest Renan publie le premier tome de son Histoire des origines du christianisme, intitulé la Vie de Jésus, dans lequel il propose d’étudier la biographie du célèbre Nazaréen comme celle d’un homme comme un autre, sans minorer l’importance philosophique, morale et mystique du personnage. Dans la France de Napoléon III, l’ouvrage fait scandale. Renan perd sa chaire d’hébreu au Collège de France et reçoit une lettre contrariée de l’Empereur: « Vous connaissez tout mon intérêt pour vous et toute mon estime pour vos profondes connaissances. Aussi est-ce avec regret que je me vois forcé d’approuver la suspension momentanée de votre cours. En effet, vous le comprendrez, il est impossible que l’État tolère dans une chaire d’enseignement public, la dénégation de l’une des bases de la religion chrétienne ». Dans le même temps, le livre créé la sensation littéraire: 60 000 exemplaires sont vendus dans les cinq premiers mois qui suivent sa sortie. On se l’arrache comme on s’arrache de nos jours le dernier Houellebecq. Chez les jeunes filles de bonne famille un peu rebelles, il est du dernier chic de laisser trôner un exemplaire de la Vie de Jésus sur une commode ou une enfilade…

A lire aussi, Esteban Maillot: “Qu’est-ce qu’une Nation”, d’Ernest Renan, autopsie d’un discours mal compris

Paris sous tutelle

Après la chute du Second Empire et la défaite de Sedan, Renan va comme beaucoup d’autres connaître une sacrée dépression. Il écrit une Réforme intellectuelle et morale de la France (1871), véritable pamphlet qui détecte les erreurs commises par la France qui ont amené à la défaite contre l’Allemagne. Renan reproche à la France d’avoir coupé la tête à son roi (« Le jour où la France coupa la tête à son roi, elle commit un suicide »), d’avoir choisi le catholicisme plutôt que le protestantisme (« Le protestantisme, qui eût élevé [le peuple français], avait été expulsé ; le catholicisme n’avait pas fait son éducation. L’ignorance des basses classes était effroyable »). En gros, le tort principal de la France est de ne pas être l’Allemagne. Il propose un remède de cheval contre la prétendue indiscipline nationale, avec notamment une mise sous tutelle de la ville de Paris : « Paris, étant constitué par la résidence des autorités centrales à l’état de ville à part, ne peut avoir les droits d’une ville ordinaire. Paris ne saurait avoir ni maire, ni conseil élu dans les conditions ordinaires, ni garde civique. Le souverain ne doit pas trouver dans la ville où il réside une autre souveraineté que la sienne. Les usurpations dont la Commune de Paris s’est rendue coupable à toutes les époques ne justifient que trop les appréhensions à cet égard ». Une lecture qui a peut-être inspiré Clément Beaune, actuel ministre des Transports, quand il s’inquiétait en novembre 2022 de la gestion par Anne Hidalgo de la capitale (!)

Qu’est-ce qu’une nation ?

Malgré des penchants monarchiques non dissimulés, Ernest Renan fut pourtant revendiqué par la République anticléricale. En 1903, quelques années après sa mort, Emile Combes se déplace à Tréguier pour inaugurer la statue de l’historien au pied de la cathédrale, ce qui provoque la colère de quelques ouailles locales. Aujourd’hui encore, Renan alimente bien malgré lui un certain narratif bien-pensant. En effet, une lecture tronquée de la conférence « Qu’est-ce qu’une Nation ? », prononcée en Sorbonne le 11 mars 1882, a donné naissance à la notion de « vivre ensemble », répétée tant de fois ces dernières années pour justifier l’injustifiable qu’elle en est devenue suspecte.

A lire aussi, Céline Pina: Immigration: Thierry Tuot, un «no border» nommé à la tête d’une section stratégique du Conseil d’État

Face à une conception germanique très ethniciste de la nation, qui a poussé notamment l’Allemagne à annexer l’Alsace et la Moselle, Renan proposait une définition plus volontariste : « Une nation est une âme, un principe spirituel. Deux choses qui, à vrai dire, n’en font qu’une, constituent cette âme, ce principe spirituel. L’une est dans le passé, l’autre dans le présent. L’une est la possession en commun d’un riche legs de souvenirs ; l’autre est le consentement actuel, le désir de vivre ensemble, la volonté de continuer à faire valoir l’héritage qu’on a reçu indivis ». Depuis quelques décennies, il est de bon ton de citer cet extrait en éliminant le « riche legs de souvenirs » communs parmi les conditions préalables à la constitution d’une nation…

Vie de Jésus

Price: ---

0 used & new available from

Le travailleur, une figure en voie de disparition?

0
Fernand Léger, Les Constructeurs, 1950-1951.

Le Travailleur théorisé par tant d’écrivains et de philosophes au XXe siècle est aujourd’hui anachronique. S’il existe toujours des millions de travailleurs, aucune Figure n’incarne désormais le dynamisme collectif et le productivisme. Il est vrai qu’une société ayant pour seul horizon les loisirs et la consommation n’en a guère besoin.


Une réforme des retraites équitable, qui tiendrait compte de la pénibilité de certains métiers, parviendrait-elle à faire oublier les inégalités dans la manière dont les travailleurs considèrent aujourd’hui leur activité selon qu’elle leur permet tout juste de gagner leur vie ou de donner sens à leur existence ? Alors que tous les métiers n’offrent pas à cet égard les mêmes possibilités, l’évolution des conditions de travail et des mentalités tend à vider la notion même de « travail » de ses contenus anciens. Corvée pour les uns, labeur gratifiant pour d’autres, le travail a peu à peu cessé d’être la « valeur » au nom de laquelle les individus étaient jusqu’alors appelés à se sacrifier, ou au moins à se dépasser. Si la libération par le travail n’a pas disparu, elle a changé de forme et l’on tend aujourd’hui à considérer qu’un effort individuel ou collectif qui ne pourrait être rapidement monnayé en RTT, en consommation et en loisirs ne mérite plus d’être consenti. Gagner sa vie, il le faut bien afin de pourvoir à ses besoins, mais de plus en plus nombreux sont les travailleurs convaincus que la « vraie vie » est ailleurs.

Rapport privilégié à la matière

C’est aussi pour cette raison que la plupart des grandes critiques de la société industrielle, de la mécanisation à outrance et du Travail en miettes (Georges Friedmann, 1956) paraissent aujourd’hui plus ou moins obsolètes, qu’il s’agisse de libération ou d’aliénation par le travail. Ainsi n’est-il plus dans l’air du temps de penser, comme Charles Péguy (L’Argent, 1913), qu’on entrait jadis dans les ateliers en chantant, alors que le travail en usine, qui n’apporte que malheur et asservissement, a fait d’un peuple plein d’ardeur une troupe de saboteurs et de fainéants. Humanisme chrétien et marxisme faisaient alors bon ménage ; l’un s’employant à analyser les mécanismes de l’aliénation sociale et l’autre à restaurer la dignité perdue de l’être humain. Très critique à l’endroit de l’exploitation des ouvriers dont elle partagea un temps la condition laborieuse, Simone Weil ne rêva-t-elle pas d’une vie d’usine au sein de laquelle tous les bruits pourraient se fondre « dans une espèce de grande respiration du travail en commun à laquelle il est enivrant d’avoir part [1] » ? Or, les situations et les motivations sont devenues beaucoup moins lisibles à mesure que les conditions de travail s’amélioraient et que de nouveaux métiers émergeaient qui n’ont plus qu’un rapport lointain avec le travail à l’ancienne.

A lire aussi, Céline Pina : Quel type de travailleur êtes-vous?

Autant dire qu’un essai comme Le Travailleur d’Ernst Jünger (1932) ne pourrait plus être écrit aujourd’hui sans paraître anachronique [2]. À cette époque il est vrai, marxistes et partisans de la « révolution conservatrice » s’accordaient au moins quant au rejet de l’univers bourgeois. Exploiteurs sans scrupules aux yeux des marxistes, les bourgeois se montraient selon Jünger insensibles à la dimension mythique de la Figure du Travailleur, incarnation de la volonté de puissance nietzschéenne en marche dans les sociétés industrielles modernes. En contact direct avec l’« élémentaire » en raison de son rapport privilégié à la matière, le Travailleur porte en lui toute l’ambiguïté du monde de la technique dont il est issu : est-il l’annonciateur du règne barbare des Titans ou de celui des dieux dont un usage affiné de la technique permettrait le retour ? Perdant ses illusions durant la Seconde Guerre mondiale qui vit le déchaînement des Titans, Jünger se montra par la suite beaucoup moins optimiste quant à la signification ultime de cette Figure, mais sans en envisager pour autant la disparition ou la mutation.

Les corps se mobilisent… ailleurs

Or, des travailleurs il y en a certes encore des millions dans le monde, mais aucune Figure de ce type n’incarne plus le dynamisme collectif et l’élan productiviste qui animèrent les sociétés occidentales de la fin du XIXe siècle jusqu’aux années d’après-guerre. Le Travailleur a cessé d’être la figure de proue des sociétés qui n’ont plus pour horizon que la consommation et les loisirs, et dont les membres se reconnaissent désormais davantage dans l’Homo Festivus décrit par Philippe Muray [3]. C’est donc peu dire qu’on s’est affranchi de la malédiction biblique condamnant les hommes à gagner leur pain à la sueur de leur front puisque c’est la pénibilité, associée à la notion même de « travail », qui est révoquée au nom d’une disponibilité qu’on espère libératrice, à l’image de l’otium romain : ni travail ni oisiveté, mais art de ne rien faire sous la contrainte afin de laisser se régénérer les forces créatrices. Mais c’est là où le Travailleur n’a peut-être pas dit son dernier mot.

A lire aussi, Philippe d’Iribarne : Travail: sauver l’honneur

En effet, cette Figure mythique, appelant selon Jünger à la « mobilisation totale », n’a pas disparu mais a perdu de son éclat à mesure qu’elle se fragmentait et se disséminait dans le tissu social. Des usines, des supermarchés au design épuré sont en voie de remplacer les « paysages de chantier » où s’affairaient les Titans, mais la mobilisation continue dans ces locaux rénovés et jusque dans les loisirs tant convoités : mobilisation à outrance des corps dans le sport, des esprits dans la culture de masse et les voyages organisés ; mobilisation des énergies en quête d’une santé toujours plus parfaite et des pulsions en vue d’un épanouissement sexuel érigé en idéal sociétal. L’essentiel n’est-il pas d’être réceptif et réactif, toujours sur le pied de guerre afin de répondre « présent » dans l’instant ? Harcèlements divers, matraquage sonore, interpellation permanente des réseaux sociaux perpétuent sous des formes nouvelles le rythme infernal, le bruit et la fureur du travail en usine ou dans les mines. Nouveau visage de l’aliénation, l’addiction fait chaque jour de nouvelles victimes qui ne peuvent s’en prendre qu’à elles-mêmes de s’être laissées mobiliser par une Puissance sans visage et sans nom. Aucune réforme ne pourrait prendre en compte cette pénibilité-là. Sinon celle de la société tout entière.

Le Travailleur

Price: ---

0 used & new available from

L'argent, l'argent suite

Price: ---

0 used & new available from


[1] Simone Weil, « Expérience de la vie d’usine » (1941), Œuvres, « Quarto », Gallimard, 1999, p. 196.

[2] Traduit en français par Julien Hervier, Le Travailleur (Der Arbeiter) a été publié en 1989 chez Christian Bourgois.

[3] Philippe Muray, Festivus Festivus : conversations avec Élisabeth Lévy, « Champs essais », Flammarion, 2008.

Consommons français — et pas européen

0
Le président Macron au salon de l'agriculture, à Paris, 25 février 2023 © Jacques Witt/SIPA

Emmanuel Macron a appelé vendredi à acheter et consommer français car la défense de la souveraineté agricole et alimentaire est la mère des batailles (sic !) dans le contexte de la guerre en Ukraine et des crises climatique et énergétique. Une proposition qui n’a que l’apparence de la clarté: en fait, cela fait longtemps que les lobbies de l’agriculture et la toute-puissante FNSEA nous font consommer européen — ce qui n’est pas du tout la même chose, explique notre chroniqueur, gastronome averti.


Dans le dernier numéro de Marianne, Périco Legasse, dont personne ne contestera la profonde connaissance de la gastronomie et la défense acharnée d’une agriculture française de qualité, tire à boulets rouges sur le renchérissement des prix qui profite aux grands groupes type Lactalis et pas du tout aux producteurs français. Et sur les décisions déjà anciennes de la FNSEA de distinguer « races à viande » et « races à lait », qui ont désorganisé la filière, et anéanti les efforts des éleveurs qui avaient l’habitude de faire passer les laitières, après deux ou trois vêlages, dans la catégorie viande. 

Plombiers et bœufs polonais

Car c’est ainsi — et pas autrement — que l’on a une viande de bœuf persillée, qui fondra sous la dent après six semaines (au moins) de mûrissement — et pas un steak immonde en barquette, mince comme une semelle dont elle a d’ailleurs le goût, et découpé sur une génisse qui n’aura jamais connu les joies de l’allaitement, et aura été abattue l’avant-veille. Tout est fait pour réduire les coûts, en économisant sur le temps — et en faisant payer cash quand même un produit inconsommable.

Bien sûr, de la viande de qualité, cela se trouve encore — à quel prix ? À partir de 50€ le kilo, jusqu’aux 300€ du wagyu made in Europa, pour les amateurs fortunés et les oligarques qui nous gouvernent et mangent gratis dans les cantines de luxe de leurs ministères. Mais Monsieur Vulgum Pecus s’usera les dents sur des biftecks immondes.

Ah, j’oubliais : selon François Hollande, parangon de la gauche, Vulgum Pecus est « sans dents ». C’est bête pour lui…

Au passage, avez-vous remarqué que les bas morceaux (queues ou joue de bœuf, paleron et gîte) qui cinq ans auparavant valaient moins de 10€ le kilo, ont brusquement renchéri — jusqu’à 25€ le kilo pour de la joue… 

C’est que les prolos pressés, après une journée de transports et de misères, n’ont droit qu’à du steak industriel, et les bourgeois nantis se pètent la panse au resto avec de la daube longuement mitonnée et du pot-au-feu de chez nous. Observez le prix d’une côte de bœuf de bonne race. Il y a encore une dizaine d’années, une côte à l’os pour deux faisait dans les 70€. Aujourd’hui, c’est le prix par personne, comme je l’ai observé récemment dans l’un des derniers restos à viande de Marseille.

À propos, j’ai tout récemment ouvert un site tout à fait personnel, financé par dégun, comme on dit ici, à part ma pomme, et consacré à la bonne (et moins bonne) bouffe à Marseille. Plus question de se tromper quand on habite la cité phocéenne ou qu’on y descend pour voir le PSG se faire étriller par l’OM.

Faisons le tour des merveilles européennes. Le porc industriel vient du Danemark — y compris celui avec lequel les Corses fabriquent leurs figatelli, sauf précision « porcu nustrale ». Le bœuf déboule des anciens pays de l’Est : rappelez-vous les discussions sur les « plombiers polonais » (et il en est de même pour les chauffeurs-routiers), sous-payés. Le bœuf polonais est le produit d’une agriculture industrielle sur laquelle les Allemands et les Américains ont mis la main — comme ils comptent bien mettre la main sur l’agriculture ukrainienne. Jusqu’au beurre breton qui a des origines suspectes et même slaves…

Complicités

À propos des Américains… Nous avions cru nous protéger en interdisant les viandes bourrées d’antibiotiques. Vous pouvez toujours rêver, les viandes made in America sont européanisées par n’importe lequel des pays européens complices.

Et j’imagine que personne ne se fait d’illusion sur les raisons qui ont récemment motivé l’Europe à « poignarder » (dixit Legasse) les labels de qualité de la volaille française : une décision fort peu commentée dans les médias, Palmade oblige. La malbouffe a des jours radieux devant elle. Tous détails ici sur le sommet d’hypocrisie de la commission Volailles de Bruxelles. Ceux qui savent lire comprendront — car enfin, pourquoi réunir une commission et prendre des mesures ultra-libérales s’il s’agissait de ne rien changer ?
Alors l’appel de Macron à consommer français est d’une hypocrisie majuscule. Il faut rétablir des barrières douanières fortes avec l’étranger extra-communautaire, et étiqueter sérieusement les produits, de façon à ce que le consommateur sache ce qu’il s’apprête à manger. Encourager financièrement les petits producteurs qui font un travail pénible et remarquable pour conserver une qualité française. Et répudier la FNSEA, qui ne parle qu’en termes quantitatifs, et se fiche pas mal de la qualité. Le Salon de l’Agriculture où, ce samedi, le président de la République est allé parader de bon matin n’est que la vitrine spectaculaire d’une agriculture qui se prétend française, pendant qu’on nous fait acheter et avaler, comme disait le regretté Jean-Pierre Coffe, de la merde.

Sainte Thérèse de Lisieux, ou l’éloge de l’amour

0
Jean de Saint-Chéron © JF Paga.

Dans Eloge d’une guerrière (Grasset), Jean de Saint-Cheron évoque la figure de Thérèse de Lisieux dont c’est le 150ème anniversaire de la mort.


J’ai côtoyé quelques saintes de l’abîme lorsque j’écrivais sur Georges Bataille. Elles m’ont beaucoup apporté. Jésus ne dit-il pas que « les prostituées vous précèdent dans le royaume de Dieu » ? Avec Thérèse Martin, qui deviendra, le cœur battant pour Dieu, sœur Thérèse de l’Enfant-Jésus et de la Sainte Face, nous sommes confrontés au mystère de la foi.

Nous nous élevons, dans la douleur et le renoncement à soi, vers la lumière qui nous éloigne des ténèbres. Car, avec la jeune Thérèse, orpheline de mère à quatre ans, cloîtrée volontairement et ardemment dès l’âge de 15 ans au Carmel, entrée en agonie à 24 ans, rongée par la tuberculose, nous découvrons que la vie terrestre est un combat pour lutter contre l’égoïsme, les pulsions nombrilistes entretenues par le système marchand et les lâches reniements devant le silence éternel des espaces infinis qui effraie, comme l’a si justement écrit Pascal. La jeune Thérèse, très tôt, l’affirme : « La foi, c’est une histoire d’amour. » Et pour comprendre ce principe immuable, et le vivre, la tache est immense. Thérèse, encore : « Aimer, c’est tout donner, et se donner soi-même. » Son génie, irrigué par une foi inébranlable, sera d’en porter la nouvelle à la terre entière.

La force d’aimer

À l’occasion du 150e anniversaire de la mort de la sainte, Jean de Saint-Cheron, directeur du cabinet du Recteur de la Catho, journaliste, écrivain, nous propose le portrait de Thérèse, de chair et de sang, loin de l’imagerie traditionnelle, visage blanchâtre, bouquet de roses et crucifix entre les bras, voile noir sur la tête. C’est une Thérèse souffrante et tournée vers Dieu qui s’anime au fil de sept courts chapitres, sans pathos ni lyrisme. Nous découvrons une jeune femme « combattante géniale parmi les myriades canonisés », qui a lu les Évangiles et connaît la vie de Jeanne d’Arc, son modèle. Douée, elle écrit des mémoires spirituels à 22 ans, Histoire d’une âme, qui lui vaudra d’être reconnue sainte en 1925. Comme quoi, la littérature conduit au plus haut. Sainte, mais d’abord femme moderne s’affranchissant à la fois d’un Dieu punisseur comme des déterminismes psychologiques et sociaux de son temps. Elle conduit deux batailles : « Réclamer sans relâche la force d’aimer, s’efforcer d’aimer. »

Son parcours existentiel, qui ressemble à un météore, devrait nous inciter à refuser la déréliction de notre époque matérialiste. Son sourire, dont Bernanos disait qu’il était « incompréhensible », devrait nous insuffler la force d’inverser les desseins du Diable.

Avant de clore cette chronique, je songe à cette petite fille aveugle, entourée de prostituées, dont on barbouilla le front de terre où reposait Sainte Thérèse, dans le cimetière de Lisieux, et qui recouvra la vue quatre jours plus tard. Cette petite fille devint une star de la chanson. Elle dut beaucoup penser à Thérèse quand elle interpréta l’une de ses plus émouvantes chansons, « Mon Dieu ».

Jean de Saint-Cheron, Éloge d’une guerrière, Grasset.

Marcel Proust, Rouen et le monde tel qu’il est

0
Rouen. ©Pixabay, Francktheriaux.

Comment je suis devenu communiste


Longtemps, disons jusqu’à 15 ans, j’ai été myope sans le savoir. Je ne connaissais pas mon bonheur. Partant du principe assez banal mais si vrai que le fils du cordonnier est toujours le plus mal chaussé, cette myopie ne fut jamais décelée auparavant alors que je vivais dans une famille qui comptait tout de même plusieurs médecins, dont mon propre père. Je suis bien incapable de dire depuis quand cette myopie datait : je n’avais pas de point de comparaison. Je vivais comme allant de soi le fait d’avoir besoin du premier rang au cinéma, d’attendre à la dernière minute pour savoir si le bus qui s’arrêtait à la Croix de Pierre, à Rouen, était bien le mien. C’était le 2, je m’en souviens encore, et il mettait longtemps à ne plus ressembler à un 8 ou à un 3 quand il s’approchait de moi.

A lire aussi, du même auteur: Retraites: adresse aux vieux cons

Mais enfin la myopie n’empêchait pas la seule activité qui me plaisait, me sauvait, me consolait, me protégeait : la lecture. Pour le reste, il me semblait normal que le monde se résumât à ces tâches de couleurs floues, ces formes brumeuses et que les visages de mes petites amoureuses précisassent seulement leurs contours quand elles étaient à portée de baiser.

Les rives bleutées de l’été à Balbec

Il n’y avait pas d’angles, assez peu de lignes droites, les maisons à encorbellements de la rue des Bons-Enfants se voilaient toujours d’un brouillard qui les rendaient encore plus mystérieuses et me donnaient la sensation d’être dans un conte fantastique de Jean Ray.

Je me souviens aussi, à cette époque, de l’édition folio de la Recherche dont les couvertures étaient illustrées par Van Dongen. Je dois beaucoup à Van Dongen d’être rentré si aisément dans l’univers de Proust. Van Dongen dessinait en myope la silhouette nue d’Albertine ou les rives bleutées de l’été à Balbec, dans ce flou délicat qui est celui de la mémoire avant que le souvenir n’accommode ou ne tente d’accommoder sur un moment précis. Van Dongen m’annonçait un monde où le narrateur voyait les choses comme je les voyais et je pense encore aujourd’hui qu’une des clefs de la compréhension de Proust est la myopie.

Bref, je vivais en Myopie comme on vit dans un pays. J’en fus expulsé un peu par hasard, lors d’un cours de physique en classe de première consacré à l’optique. On avait mis à notre disposition des boites de lentilles pour expliquer aux littéraires que nous étions en quoi consistaient les dioptries. J’en pris une un peu au hasard et m’en fis un monocle, histoire de faire le malin avec un petit camarade et, ô surprise, le monde devint incroyablement clair. Je voyais ce qui était écrit au tableau, et les détails runiques sur les boucles d’oreilles de C***, la grande blonde du premier rang.

A lire aussi, Sylvain Quennehen: Emmanuel Macron n’a pas mis fin au clivage gauche-droite!

Ayant fait part de cette révélation à mon entourage, on m’envoya chez l’ophtalmo qui me dit, en me faisant chausser ma première paire de lunettes : « Tu vas voir, tu vas revivre ». Oui et non : dehors, Rouen se mit à ressembler un décor médiéval toc pour film hollywoodien, les nuages blancs se dessinaient trop précisément sur le ciel bleu et il n’y avait plus pour moi d’ « imprécis grandioses des horizons urbains » mais des perspectives nettes et précises comme dans les clips publicitaires qui commençaient, déjà, à tout envahir. Tout était trop vrai, c’est-à-dire manifestement faux et annonçait ces images insupportables de netteté auxquelles nous ont habitué depuis la haute définition.

Aujourd’hui encore, quand je veux me protéger un peu, je retire mes lunettes. Je rentre en Myopie pour un séjour trop bref, le temps de saluer Albertine nue enjambant son tub pour faire ses ablutions ou les spectres pluvieux de la rue des Bons Enfants.

– C’est sûr, m’avait aussi dit l’ophtalmo. Tu avais besoin d’être corrigé.

Ça, pour avoir été corrigé, depuis que je vois le monde tel qu’il est, j’ai été corrigé. C’est même comme ça que je suis devenu communiste. Parce qu’être communiste, c’est voir, hélas, le monde tel qu’il est.

Les derniers jours des fauves

Price: ---

0 used & new available from

Extension du domaine du beau

0
Le lac des Rousses (39). Photo : Unsplash / Tim Arnold

Tout le monde, il est laid, tout le monde il n’est pas gentil


C’est le sujet qui anime actuellement la classe intellectuelle, l’enlaidissement de la France est-il une fatalité ? D’où vient cette déconstruction méthodique de nos paysages, désormais visible à l’œil nu en province et à Paris ? La « Fronde » gronde dans nos rues et même dans nos campagnes. Personne ne peut plus ignorer ou nier l’étendue des dégâts. L’immondice saute aux yeux ! Notre habitat est devenu morose et hostile, faussement moderne, atrocement futile, décadent par gabegie.

Zones commerciales tentaculaires à l’entrée des cités jadis de caractère, agriculture extensive à vocation planificatrice, artères dépavées et déplumées, arrachage systématique des arbres sur les boulevards et élargissement éhonté des pistes bétonnées, échangeurs qui donnent le tournis aux élus locaux et ronds-points qui enivrent les employés municipaux, le bâti cède sous la menace du toujours plus coûteux et du plus inhumain, du plus sordide et du plus impropre à la vision. Cette hygiène de l’assassin qui vise à démolir le fragile et le pittoresque, la grâce et l’harmonie, le patrimonial et l’agreste semble être la seule option politique admise et comprise par nos édiles. On détruit et on remplace par souci électoral et par paresse comptable. Le poète et philosophe italien Giacomo Leopardi (1798-1837) résumait dans une lettre adressée à Pietro Giordani tout le mal qu’il pensait de cet affaissement esthétique : « Je commence à être d’autant plus écœuré par le superbe mépris que l’on professe ici pour tout ce qui est beau et pour toute littérature, que je ne puis me faire à l’idée que le comble du savoir humain réside dans les sciences politiques et dans la statistique ». Et pendant ce temps-là, notre richesse intérieure, églises et demeures seigneuriales, constructions lacustres et paysannes, cabanes de pêcheurs et refuges d’alpage, bistrots canaille et édifices industriels, meurt à petit feu.

Pavillons climato-déficients du périurbain

On sait le combat perdu d’avance, que déjà l’accès au beau, à la plénitude de l’esprit, à un bord de Loire sauvage, de Pays Pagan ou de Balagne sont réservés à une population économiquement favorisée. Le bel espace, ce nouveau luxe, est en voie de privatisation pendant que le collectivisme architectural nous parque dans de l’éphémère et du ridicule. Que nous reste-t-il ? Les pavillons climato-déficients du péri-urbain et les barres funestes hors les murs, les hangars à tôle ondulée en pleine pampa beauceronne et les façades recouvertes de marques de luxe sur les rives de la Seine. Pour s’offrir un coin de paradis, loin des affres du consumérisme et des hordes touristiques, communier avec l’Histoire de notre nation et ses plus hauts personnages, profiter d’une douceur hexagonale et d’un environnement respectueux des saisons, il faudra dorénavant s’armer de patience et jouir de confortables ressources financières. Seule une poignée d’individus y parviendra. Les très riches et aussi les reclus de la ruralité qui, malgré un recul évident de leurs droits à travailler dignement, à se soigner sans exploser leur budget essence ou simplement à accéder aux mêmes services publics que les citadins bénéficient encore d’un décor relativement protégé. Jusqu’à quand ? Combien de campagnes ont été défigurées ces dernières années par la frénésie des promoteurs et l’empiètement vorace sur le vivant.

Pour l’extension du domaine de la beauté!

La révolution du « beau » aura-t-elle lieu ? À voir les dernières Victoires de la Musique, on peut en douter. Comment éduquer une population qui vit dans des logements défectueux et sous l’emprise d’une culture de masse ? Comment insuffler le désir de la conservation et le goût des mots ? Parce que le beau n’est pas seulement une aspiration à s’épanouir dans un milieu sain, c’est un apprentissage des sens, un travail quotidien pour savoir apprécier un beau geste, une belle langue, un élan souverain, une poésie affleurante ou un vitrail séculaire. C’est, par exemple, s’émouvoir du pâté en croute ris de veau, foie gras et morilles de la Maison Vérot, charcutier d’excellence depuis 1930, la régularité de ses strates colorées nous amène du côté de Fernand Léger pour la structure et d’André Hardellet pour le rendu vibrant. Le beau se niche partout pour celui qui sait regarder, lire ou écouter. Sur mes côteaux de Pouilly au printemps, à la pointe de Corsen en plein hiver, dans le revers de Richard Gasquet, dans le sourire de Koba (Marthe Keller), dans la lunette arrière inversée d’une Citroën Ami 6, dans une chanson de Michel Delpech, dans un pull Saint James ou dans une allée de la forêt de Tronçais. Militons tous pour l’extension du domaine du beau !

Et maintenant, voici venir un long hiver...

Price: ---

0 used & new available from

L’art déco, une épopée transatlantique

0
Les grands magasins Stewart & Company sur la 5e Avenue, New York, 1929. © Editions Norma

L’exposition «Art déco, France/Amérique du Nord», à la Cité de l’architecture (jusqu’au 6 mars), explore les origines franco-américaines de ce courant artistique qui a profondément influencé l’architecture et le design. Une plongée dans l’effervescence intellectuelle et créatrice du XXe siècle.


On reconnaît l’Art déco à ses formes élancées et géométriques, ses immeubles ornés de pilastres et de bas-reliefs épurés, ses statues allégoriques néo-hellénistiques… Ce vaste courant architectural et artistique s’est imposé entre les deux guerres mondiales et a eu pour vitrines les expositions universelles de Paris en 1925, de Chicago en 1933, de Paris encore en 1937 et de New York en 1939. Quelques bijoux monumentaux peuplent notre imaginaire : le Rockefeller Center et l’Empire State Building à New York, le palais de Chaillot et le théâtre des Champs-Élysées à Paris, les hôtels de Miami Beach… jusqu’à l’Art déco « totalitaire », de la funeste Chancellerie du IIIe Reich à Berlin, imaginée par Hitler et Albert Speer, à l’immense gare ferroviaire de Milan voulue par Mussolini. L’exposition de la Cité de l’architecture n’occulte pas ces derniers exemples, mais recadre l’origine de ce mouvement qui est, avant tout, une aventure franco-américaine.

En 2013, le musée avait déjà consacré une exposition à ce thème : « 1925, quand l’Art déco séduit le monde ». Y étaient montrées ses différentes filiations : l’apport de la France, plutôt décoratif, et l’apport des États-Unis, plutôt architectural. Dix ans plus tard, la Cité de l’architecture et son co-commissaire Emmanuel Bréon (à qui l’on doit déjà l’expo de 2013) vont plus loin en explorant, de façon quasi clinique, l’évolution de ce courant hybride, né d’une conjonction d’affinités binationales historiques, philosophiques et artistiques ; il inclut aussi l’Art déco au Canada et au Mexique, d’où la mention « Amérique du Nord » dans le titre.

Un parcours en neuf étapes

L’étincelle de l’Art déco est à trouver dans la fraternité des tranchées de la Première Guerre mondiale, puis dans le chassé-croisé des idées et des personnes durant les Années folles : l’exposition fait renaître cette émulation et cette déambulation de part et d’autre de l’Atlantique à travers de nombreux documents, coupures de presse, correspondances, photos d’archives… et aussi bijoux, meubles, peintures murales, couvertures de magazines, intérieurs d’appartements, décors de cinéma. Beaucoup d’entre eux sont présentés pour la première fois au public et l’ensemble témoigne d’un « esprit du temps » qui se décline via le jazz, le cinéma, les paquebots – véritables palaces flottants – qui ont imprimé la marque du « style paquebot » à de nombreux hôtels, les trains spéciaux, les grands magasins…

Le parcours se compose de neuf étapes autant chronologiques que thématiques. Il commence par les premières relations franco-américaines issues de la guerre d’indépendance (1776-1783) : la proximité Washington-Lafayette, celle de Benjamin Franklin-Louis XVI, sans oublier, un siècle plus tard, l’épopée de la statue de la Liberté de Bartholdi. Puis vient l’influence de l’école des Beaux-Arts de Paris sur les architectes américains.

Carte postale du Greystone Hotel à Miami Beach (Floride), année 1960. © Editions Norma

Le prélude à la naissance de l’Art déco trouve son origine dans l’arrivée en France d’un million de militaires américains durant la Première Guerre mondiale. Après une année d’âpres combats, ces soldats venus d’horizons divers stationnent dans l’Hexagone. Parmi eux, des artistes qui ont été sollicités durant le conflit pour peindre des camouflages ou des affiches de propagande. Après l’armistice, ces dessinateurs, architectes, décorateurs ou simples curieux peuvent étudier dans des écoles créées sur notre sol par le général Pershing. Ainsi, l’école américaine de Musique et des Beaux-Arts de Fontainebleau (fondée en 1921 et toujours en activité) et l’Art Training Center de Meudon dispensent un enseignement artistique et architectural français aux Américains. L’exposition présente des photos de cette période, on y découvre notamment la camaraderie entre l’Américain Raymond Hood, le très francisé concepteur du Rockefeller Center, et Jacques Carlu, l’architecte emblématique du palais de Chaillot en 1937.

Jacques Carlu, l’un des pionniers français de cette aventure franco-américaine, a pour lui d’être parfaitement anglophone et d’avoir bénéficié d’une expérience aux États-Unis avant-guerre, où il a appris le gigantisme des immeubles de Chicago et de New York, particulièrement le Woolworth Building – gratte-ciel le plus haut au monde de 1913 à 1930. On retrouve l’influence française dans ces gratte-ciel d’avant l’Art déco : un style « Beaux-Arts » ou « néo-classique ». Mais l’émancipation se fait sentir dès les années 1920 et reçoit le soutien enflammé d’un autre pionnier tricolore, le dessinateur et décorateur Paul Iribe. Dans une interview au New York Times, il déclare : « J’ai une plus grande leçon à recevoir des gratte-ciel, de Broadway illuminé la nuit, du tumulte de New York, que de la place Vendôme à Paris. » Iribe donne ensuite ce bon conseil : « Je pense que votre pire ennemi ici, pour être franc, est le mauvais goût. Vous avez tout créé sauf le goût. Vous vous servez de vos idées modernes avec les goûts de notre Vieux Monde, et ils ne conviennent pas. Une nation aussi neuve et magnifique doit créer son propre goût. » Et elle le créera – avec une forte influence française !

«CET IDÉAL DE VITESSE ET DE PROUESSES SE RETROUVE DANS L’ESPRIT DE L’ART DÉCO ET NOUS RAPPELLE AUSSI QUE LA FRANCE ET LES ÉTATS-UNIS ONT CONNU UNE ÉPOQUE DE PARITÉ TECHNOLOGIQUE»

Les Américains mettent ainsi fin aux styles néo-gothique et néo-roman, qui marquent la silhouette de leurs premiers gratte-ciel et s’inspirent du style décoratif français moderne. C’est le cas du bâtisseur du Chrysler Building à New York (1930), William Van Alen, qui, comme plus d’une centaine de ses compatriotes architectes, est diplômé de l’école des Beaux-Arts de Paris. Cette fusion et ce dynamisme mènent directement vers l’Art déco, avant que celui-ci vire vers le « style international » qui proscrit toute décoration (on se demande bien pourquoi !).

Aucun gratte-ciel français Art déco !

Mais les Américains méprisent leur propre histoire. Un bijou architectural que j’ai pu admirer à Manhattan avant sa démolition, le Bonwit Teller Building, ex-Stewart Building, est évoqué dans cette expo. En 1928, la compagnie Stewart commande son magasin new-yorkais à l’architecte Whitney Warren, également diplômé des Beaux-Arts. Le résultat est un majestueux building orné de deux bas-reliefs monumentaux, deux danseuses dues à René Paul Chambellan, lui-même Franco-Américain originaire du New Jersey qui a étudié aux Beaux-Arts avant la Grande Guerre. Plusieurs architectes aménagent les étages dans une ambiance d’exotisme moderniste : Franklin Whitman, ancien élève de l’Art Training Center de Meudon ; Eugène Schoen, influencé par l’exposition de 1925 à Paris ; et Jacques Carlu qui crée, pour le cinquième étage, des alcôves luxueuses. En 1981, un certain Donald Trump achète cet immeuble classé, réussit après une bataille judiciaire à le faire déclasser et, dans les vingt-quatre heures qui suivent le dernier jugement du tribunal administratif, fait littéralement pulvériser le bâtiment. Rien n’est épargné, pas même une grille ou un bas-relief. Et depuis, c’est à cet emplacement que trône la Trump Tower.

Étrangement, les Français n’ont construit aucun gratte-ciel, ni néo-classique ni Art déco. Des documents témoignent que des projets ont toutefois existé, des vues imaginaires, des illustrations… Finalement, les Américains ont réalisé ce que les architectes français rêvaient de faire. Seul Jacques Carlu a réussi à élever son palais de Chaillot, dans un style perçu alors comme américain !

L’exposition traite aussi du lien entre l’architecture et l’ère nouvelle de la technologie : l’automobile, l’aviation, la traversée de l’Atlantique par Charles Lindbergh… et celle, oubliée, de deux aviateurs français – Dieudonné Costes et Maurice Bellonte – qui ont eu droit à leur ticker-tape parade à Manhattan en 1930. Cet idéal de vitesse et de prouesses se retrouve dans l’esprit de l’Art déco et nous rappelle aussi que la France et les États-Unis ont connu une époque de parité technologique.

A lire aussi : Picasso 2023, l’hommage impossible

Sur le plan des mœurs, les deux pays découvrent les bouleversements post-Première Guerre mondiale : les (françaises) garçonnes et les (américaines) flappers mais à Paris, point de prohibition ! Les Noirs américains font leur entrée dans la capitale où, libérés du carcan de la ségrégation raciale, ils apportent le jazz. Joséphine Baker chante abondamment les louanges de cette France ouverte et accueillante.

Aux États-Unis surtout, l’Art déco évolue rapidement : après avoir été l’apanage de l’élite, il intègre le quotidien de la classe moyenne. Ainsi, dès les années 1930, naît le « deuxième Art déco » : c’est la gloire du Style Streamline (mot intraduisible, signifiant approximativement « hydrodynamique ») qui donne aux théières des formes de trains rapides ! À l’instar des riches socialites (« mondains ») francisés de naguère, les plus modestes ont droit à des hôtels et à des bâtiments publics d’un genre Art déco/Streamline, tels ceux qui marquent tant l’image de Miami Beach.

« Art déco France / Amérique du Nord » réconcilie les Français avec leur propre histoire architecturale et prouve qu’on a encore beaucoup à apprendre d’un courant où la France a pourtant joué un rôle majeur. C’est aussi une promenade dans un laboratoire inédit, celui d’une création ultra-rapide qui a donné naissance à un style mondial.

À voir

Jusqu’au 6 mars, « Art déco France / Amérique du Nord », Cité de l’architecture, Paris.

« Art déco France / Amérique du Nord », Cité de l’architecture, Paris.

Espagne: enquête sur la génération «nini»

0
La bataille d'eau annuelle, dans le quartier madrilène de Vallecas, 17 juillet 2022. ©Jaime Alekos/Anadolu Agency/AFP

Ce sont les Tanguy espagnols. Ces jeunes qui ne travaillent pas et n’étudient pas profitent du nid familial et s’adonnent aux loisirs et aux angoisses à la mode: Netflix et le changement climatique. Malgré 32% de chômage chez les moins de 25 ans, cette vie de «bonheur» est encouragée par la ministre du Travail.


« C’est Tanguy ! » dit-on d’un jeune adulte qui poursuit indéfiniment ses études et rechigne à quitter le nid familial. En 2001, le film d’Étienne Chatiliez brossait le portrait d’un normalien de 28 ans, étudiant en sinologie, lancé dans une thèse longue comme la muraille de Chine, au grand désespoir de ses parents, André Dussollier et Sabine Azéma, prêts à tous les stratagèmes pour inciter leur grand dadais de fils à quitter la maison. On imagine mal Tanguy dans un pays comme l’Espagne, que nos représentations contradictoires fantasment en immense bar à tapas sur fond de bains de mer, de soleil et de foules chaleureuses, mais aussi en pays réaliste, authentiquement courageux et âpre au travail.

30% des postes dans l’agriculture non pourvus, 25% dans le tertiaire!

Et pourtant, c’est dans cette Espagne qui prévoit le départ à la retraite à 67 ans d’ici à 2027 (l’âge légal actuel est 66 ans et quatre mois) que prolifèrent les nouveaux Tanguy. Pire, les « ninis », autrement dit : ni études ni travail [1]. Ces jeunes vivotent chez leurs parents jusqu’à des âges indécents et représentent, selon les chiffres de l’OCDE, 22,7 % des 20-24 ans (24,2 % pour la Grèce, 10,5 % pour l’Allemagne, 19 % pour la France). Toute une génération de parents – voire de grands-parents – se voit obligée de couver parfois jusqu’à ses 30 ans passés une progéniture oisive qui pour la moitié d’entre elle (seulement) cherche du travail. Quant à ceux qui, sur le mode Tanguy, accumulent masters et langues étrangères, convaincus que leurs diplômes universitaires leur permettront d’accéder à un emploi digne d’eux, ils participent à hauteur de 8,6 % au taux de chômage global. En effet, vice-championne de l’UE pour les ninis, l’Espagne l’est aussi pour le nombre d’étudiants inscrits à l’université (40,7 % de la population espagnole a fait des études supérieures, pour une moyenne européenne de 33 %). Entre les ninis et les Tanguy, 8 % des jeunes de moins de 25 ans travaillent et étudient à la fois – contre 33 % en Allemagne. Résultat: 30 % des postes dans l’agriculture et la pêche, et 25 % des postes du secteur tertiaire sont restés non pourvus en 2022. Cherchez l’erreur.

A lire aussi, Jean-Michel Delacomptée : Réforme des retraites: une étrange omission

La réforme menée depuis février 2022 par la ministre communiste du Travail Yolanda Díaz s’avère être un échec cuisant : sur dix jeunes Européens devenus chômeurs en 2022, quatre sont espagnols. L’Espagne a beau afficher un taux de chômage de 32,3 % chez les moins de 25 ans, soit 540 000 jeunes sans emploi sur près de 3 millions de chômeurs (14,5 % de la population active), la ministre s’est félicitée de son bilan. « Nous sommes le meilleur gouvernement de la démocratie » (sous-entendu : de la démocratie espagnole depuis la fin du franquisme), déclarait-elle en décembre. C’est la conclusion qui s’imposait. C’est qu’elle a une grande ambition : « Je veux un pacte social vert, féministe, à la fois centré sur les jeunes et intergénérationnel, pacifiste et qui fasse de nous un pays heureux », dit-elle aussi. Accusée par le patronat de « populisme irresponsable » et de « diaboliser les entreprises », elle ne semble pas avoir pris la mesure du hiatus entre la jeunesse espagnole et la notion même de « travail ». Le « bonheur » – nouveau leitmotiv d’un communisme tendance désireux de se distinguer d’une autre extrême gauche qu’il juge hargneuse – n’est plus vraiment lié au travail. L’existence de ces jeunes adultes (mis à part les plus défavorisés qui ne peuvent se permettre le luxe de l’introspection) ne vise plus à la réalisation de soi dans l’activité professionnelle, mais à la réinvention permanente de soi, qui peut ponctuellement passer par un travail plaisant mais aussi par des loisirs (le mot videojugador, « joueur de jeux vidéo », vient d’entrer au dictionnaire de la Real Academia) ou la défense de causes à la mode. Soucieux d’assurer leur capital santé, leur capital bien-être, leur capital planète, ils n’attendent du travail qu’un salaire qui, s’il est suffisant, leur permettra de s’émanciper plus vite, d’accéder à un logement inaccessible dans des villes telles que Madrid, Barcelone ou San Sebastian, d’avoir peut-être un premier enfant vers 32-33 ans pour les femmes (indice de fécondité très faible : 1,18) et de se réserver du temps pour « profiter » (le fameux enjoy anglais inlassablement décliné en disfrutar espagnol). Iñaki Ortega Cachón, économiste et professeur à l’université internationale de La Rioja (UNIR), résume bien les choses : « Avant, un homme de 38 ans était vieux avant l’heure : il partait de chez lui à 8 heures du matin en costard-cravate et ne rentrait que pour le dîner. Aujourd’hui, un type de 38 ans se déplace en bermuda et trottinette, il a certes moins d’aisance financière mais une meilleure qualité de vie et le travail est pour lui le moyen d’atteindre d’autres objectifs : voyager, profiter, sortir, draguer, aller à la salle de sport, boire un verre, ce que ne faisaient pas ses parents. » (cité par El Mundo, 2021). Finies les Penélope Cruz en executive women harassées, oubliée l’ambiance « femmes du sixième étage » et son stéréotype de la joie de vivre des plus humbles : les temps sont à la salle de sport, à Netflix, au voyage sur Ryanair et au salaire médiocre. Pour le sociologue Santiago Niño Becerra, ce sera le lot de la majorité des Espagnols dans les années à venir : salaire minimal et loisirs presque gratuits.

A lire aussi, Jeremy Stubbs: TikTok: la jeunesse est un naufrage (Philippe Muray)

Dans un pays en proie à une vive émotion suite à la dérive autoritaire du gouvernement, les Espagnols attendent avec impatience les rendez-vous électoraux de 2023 (élections municipales de mai et élections générales fin 2023) susceptibles de mettre un coup d’arrêt définitif à une politique que certains barons socialistes comparent au populisme latino-américain version Chávez. Quant aux jeunes Espagnols – de plus en plus apolitiques –, ils continuent à s’entasser dans les universités, à encombrer le foyer parental et à se demander ce qu’ils aimeraient faire, angoissés par leur avenir professionnel, mais davantage encore par le changement climatique (enquête de 2020 de la Fondation Funcas). Un peu comme Ana Iris Simón, 29 ans, auteur d’un livre à succès publié en 2021, où elle formule cette curieuse réflexion : « J’envie la vie qu’ont eue mes parents à mon âge […] et je donnerais mon minuscule royaume, mes étagères Ikea et mon téléphone portable en échange d’une définition claire, concise et concrète du progrès. » Ils sont bien la « génération nini » : ni libres ni responsables.


[1] En anglais, neet: not in education, employment or training