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Une secrétaire d’Etat rappelée à l’ordre: le gouvernement se méfie du nouveau JDD

C’est au nom du « pluralisme », principe fondamental de la démocratie, que Sabrina Agresti-Roubache a accepté d’être interviewée dans le premier numéro du JDD dirigé désormais par Geoffroy Lejeune. Le gouvernement n’a pas apprécié, Clément Beaune proclamant sur RMC qu’on ne peut pas parler avec « n’importe qui ». Et le cabinet d’Elisabeth Borne a pris rendez-vous avec la secrétaire d’Etat pour la rentrée. Tribune.


En accordant une interview au renaissant Journal du Dimanche, Madame Sabrina Agresti-Roubache, toute fraîche Secrétaire d’Etat à la Ville, est entrée, d’un seul coup, en voie de diabolisation. Voie rapide, voie express même. Pensez, un membre du gouvernement accepter l’invitation à s’exprimer dans un journal dont la direction est désormais assurée par Geoffroy Lejeune, ex-directeur de la rédaction de Valeurs actuelles, journaliste d’expérience et compétent dont tout ce que ses détracteurs se plaisent à en dire est qu’il serait « marqué à l’extrême-droite ». Marqué par qui, au nom de quoi, selon quels critères, du fait de quels grands crimes ? On ne se donnera pas la peine de préciser, d’argumenter, de justifier. L’anathème se suffit à lui-même. La formulation dispense de la moindre analyse.

C’est ici la marque majeure, confortable et terrible de toute inquisition. Le procès est jugé d’avance. Procès en réputation, en l’occurrence. L’a priori vaut jurisprudence. Ainsi, un peu à la manière d’un chanoine d’autrefois qui se serait fait surprendre revenant de chez les dames de petite vertu, Madame Sabrina Agresti-Roubache – courageuse frondeuse du politiquement correct – a eu droit, nous dit-on, à un recadrage maison de Madame Borne, première ministre et grande experte dans le domaine du recadrage justement, attendu qu’elle a eu le bonheur d’en essuyer une bonne demi-douzaine tombés d’en haut dans le temps record d’une petite année passée à Matignon.

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« Le pluralisme, c’est d’accepter la confrontation » a déclaré l’interviewée du JDD. Personnellement, je verrais dans ces propos non seulement la marque du bon sens, mais aussi l’expression d’un certain panache, l’indice d’une gourmandise joyeuse pour le défi. Le panache, voilà bien ce qui manque à Matignon et dans ses annexes ministérielles. Si ces hautes personnalités en avaient la moindre notion, elles se seraient empressées de féliciter la téméraire, de l’encenser d’avoir eu le courage de porter la bonne et sainte parole gouvernementale jusque dans le camp du diable ! Oui, ce beau petit monde aurait dû avoir à cœur de saluer l’incartade canaille, le pas de côté gaiement assumé.

Mais ceux-là ignorent le fin plaisir de ces subtilités. Ils sont les puritains d’un formalisme intellectuel étroit, rigide, stérile. Technocratiquement irréprochable, mais ennuyeux à mourir. Ils sont gris et ternes, lénifiants. Et c’est bien pour ça qu’ils sont d’un tel ennui, pour ça que nous les subissons avec une si profonde lassitude. Sont-ils seulement « vivants » ? se surprend-on à penser parfois.

Une épopée francaise: Quand la France était la France

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Nicole Croisille: quand la voix devient spectacle

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Danseuse et actrice, c’est surtout pour sa voix qu’on se souviendra de celle qui a chanté « Une femme avec toi ». Pourtant, son répertoire ne se réduit pas à ce titre et mérite d’être redécouvert dans son intégralité.


Dans cette chronique, point de souvenirs personnels, juste une envie de réhabiliter une chanteuse un peu oubliée. Je vais donc vous parler d’elle : Nicole Croisille, cette chanteuse à voix, si discrète, et qui fit, justement, peu parler d’elle. Pas de scandales, pas d’amours tapageuses autour d’elle. Cependant sa voix nous accompagne depuis des décennies Nous connaissons tous son tube : « Une femme avec toi », et surtout ce passage mythique « Il était heureux comme un italien, quand il sait qu’il aura de l’amour et du vin », qui fait maintenant partie de notre patrimoine.

Elle a cette façon unique de chanter, sa voix à la fois puissante et voilée ne sombre jamais dans le pathos, et s’incarne, pour laisser place à l’émotion juste. Bref, nous sommes loin des beuglements de Lara Fabian. Elle dit qu’elle a trouvé sa voix et sa voie, lorsqu’elle a laissé tomber sa technique vocale de chanteuse de jazz. Le journaliste François Chalais disait ceci : « Sa voix est un spectacle, quand elle commence à chanter, on a l’impression qu’elle lève un rideau sur quelque chose qui la bouleverse intérieurement ». Quant à Léo Ferré, il disait de sa voix qu’elle était extraordinaire. Sacré compliment de la part de ce monstre sacré qui ne devait pas en faire souvent.

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Elle a cependant commencé comme danseuse, et là aussi, c’est du sérieux. Elle intègre l’Opéra de Paris, puis les ballets de la Comédie Française. Elle a même appris à danser à Claude François ! « Il voulait être Gene Kelly, Fred Astaire, mais n’avait jamais dansé de sa vie, alors je lui ai appris ».

Et, last but not least, elle a également exercé ses talents auprès de Joséphine Baker.

Sous ses airs de bourgeoise un peu lisse, au brushing impeccable, qui a l’air de se rendre à un cocktail, Nicole recèle des tas de secrets. Elle représente une France qui n’est plus. Et la regarder et l’entendre chanter a quelque chose de rassurant. Nous avons envie de garder près de nous cette dame de maintenant 84 ans qui semble ne jamais vieillir.

Elle débute enfin sa carrière de chanteuse en 1962 avec Lelouch et Pierre Barouh. Le fameux « chabadabada » qui est en fait « dabadabada ». « Jusqu’au dernier moment, nous n’avions pas de paroles, alors j’ai proposé des onomatopées de jazz », dit-elle. Onomatopées qui sont entrées dans la légende : qui n’a pas eu envie de les fredonner avec son amoureux ou son amoureuse, sous la grisaille d’une plage Normande ?

Mais c’est comme chanteuse populaire – ce statut pour moi si respectable et qui est en train de disparaître – qu’elle connut enfin le succès. Ses chansons parlent bien entendu d’amour, mais de manière un peu ambiguë ; ce ne sont pas des amours perdues, mais des entre-deux, des situations qui semblent inextricables : « S’il n’ose pas m’écrire ce qu’il en est, c’est qu’il gâche sa vie et qu’il le sait » – dans « Parlez-moi de lui », cette chanson si intrigante, une Pénélope qui semble attendre en vain son Ulysse, ma préférée. Dans « Téléphone moi », elle n’arrive pas à quitter son mari pour son amant, et dans « J’ai besoin de lui, j’ai besoin de toi »elle clame son amour pour deux hommes : « Mais ça ne se dit pas ». Et puis, nous avons cette chanson un peu méconnue : « Emma », où elle incarne Emma Bovary, en quelques mots, elle campe l’atmosphère du chef-d’œuvre de Flaubert : « Dans la Normandie matinale, quand les vaches ruminent déjà, quand la brume s’étire sur les champs, elle cachait ses yeux sous ses draps, et disait à celui qui n’était jamais là : Emma, je m’appelle Emma, et je ne sais pas, si jamais cœur aima ».

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Bref, Nicole Croisille est une grande chanteuse, et pas seulement pour « Une femme avec toi ». Tout son répertoire mériterait d’être réécouté.

Je garde le meilleur, en tout cas le plus surprenant, pour la fin. Elle a joué dans Les monologues du vagin et dans une pièce nommée Hard, qui se passe dans le milieu du porno.

Toujours se méfier des blondes au look de cousines de province. Elles ont plus d’un tour dans leur sac.

Est-il honteux d’être chauvin à la carte?

Ce n’est pas d’aujourd’hui que je me pose cette question. Le billet de Philippe Bilger.


Chauvin, en général, a une connotation négative : c’est le supporteur qui en fait trop, qui en veut trop, qui est d’une insigne mauvaise foi et n’accepte jamais la défaite de son équipe. Il est vrai qu’on est rarement impartial quand on soutient son sportif préféré ou qu’on est passionné par le rugby ou le football.

Je n’ai pas besoin des équipes de France pour m’abandonner parfois à une dilection démesurée pour le Stade toulousain en rugby ou les équipes de Reims, de Lens ou à un degré moindre de Monaco pour le football. Cela tient à des ressorts parfois imprévisibles mais souvent liés à ma détestation de l’argent qui coule à flots (on comprendra pourquoi le PSG du Qatar ne me plaît pas), à des nostalgies de jeunesse (la grande équipe de Reims) ou à de la sympathie pour une région et un public très populaire et chaleureux (Lens). De plus, globalement, je me sens plus épris des groupes vaillants et solidaires que des grosses machines. J’admets que ce peut être injuste mais c’est comme ça.

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Cette affection que j’éprouve pour quelques équipes, j’ose le dire, me cause des déceptions fortes quand elles sont vaincues. Au point parfois de m’avoir empêché de dormir tellement il m’arrivait de revivre les instants où le destin sportif avait tourné et où mon favori avait perdu après avoir tenu longtemps. J’ai conscience du caractère un peu puéril de ces états d’âme mais je n’ai jamais tourné en dérision des événements et des compétitions au prétexte que les intellectuels s’en moquaient ou les méprisaient.

J’ai eu envie d’écrire ce billet quand je me suis rendu compte que pour les équipes de France j’avais un enthousiasme intermittent. Que j’étais chauvin pour telle et neutre pour telle autre. Je n’ai jamais eu honte, selon les périodes, d’être partisan absolu de l’équipe de France de foot en 1958, de celle de rugby depuis que Fabien Galthié et de formidables joueurs ont su la remettre en état de marche et de victoires. Mais, attention, le Coupe du monde à venir n’est pas encore, de loin pas, dans le camp français !

Songeant au parcours exceptionnel de nos Bleus du ballon ovale, et l’espérant victorieux, j’ai comparé avec mon allégresse relative face à l’équipe de France de foot. Bien sûr, je suis heureux quand elle l’emporte mais j’ose dire qu’il y a un climat général, des touches de vulgarité, du narcissisme ici ou là, de l’arrogance, un manque de simplicité, une attitude tristounette (comme s’ils étaient au SMIC), un engagement citoyen parfois discutable de certains, qui ne font pas de moi un épris absolu de ce groupe d’hommes talentueux certes mais, je le ressens comme cela, pas infiniment sympathiques. Avec en plus un sélectionneur, Didier Deschamps, bon technicien mais spécialiste en banalités – et dire que VSD l’a un jour qualifié de génie !

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En revanche, je me découvre totalement inconditionnel de notre prodige Léon Marchand et de l’équipe de France de natation, avec Maxime Grousset et quelques autres (L’Equipe). Il faudrait que je réfléchisse davantage à cette adhésion sans réserve pour ces sportifs de haut niveau qui n’ont pas de tenue que dans l’eau. J’adore ces talents, voire ces génies de la coulée individuelle mais qui, la course accomplie, se replongent avec modestie dans le collectif. Applaudis, ils applaudissent ensuite leurs compagnons.

Il y a probablement, derrière ces contrastes qui m’habitent, le fait que dans certaines équipes je porte particulièrement au pinacle l’un de ses membres, Antoine Dupont ou Léon Marchand alors que, si Kylian Mbappé est prodigieux balle au pied, je ne suis pas, depuis quelque temps, forcément convaincu par toutes les facettes de sa personnalité et son implication dans la vie sociale et médiatique. Ce n’est pas une perception objective mais celle d’une subjectivité qui a évolué un peu, moins vite que lui sur le terrain !

Il est donc clair que les sportifs en chambre comme moi n’ont nulle obligation d’être chauvins (qu’on m’épargne l’opprobre lexical sur ce terme ! ) à plein temps et pour tout ce que le pavillon sportif national recouvre. Ils ont le choix, ils aiment qui ils veulent et leur humeur a le droit d’être allègre, inconditionnelle ou réservée, c’est selon.

Ils sont libres.

La parole, rien qu'elle

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Le Mur des cons

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Lizzo accusée par trois femmes de couleur de harcèlement et de discrimination

La chanteuse américaine dont le succès repose, non seulement sur ses qualités d’artiste, mais aussi sur sa dénonciation de la grossophobie et sa promotion de la « body positivity », vient d’être accusée de ce qu’elle condamne chez les autres. Elle a bien sûr droit à la présomption d’innocence, mais ces accusations doivent mettre mal à l’aise les idéologues qui prétendent qu’il faut toujours croire les victimes quand ces dernières sont femmes et non-blanches.


La planète wokiste est en pleine ébullition depuis quelques jours. Ses militants éveillés aux micro-agressions qui émaneraient de la société occidentale qu’ils jugent comme structurellement phallocrate, raciste, homophobe, transphobe et grossophobe, se réveillent complètement sonnés par ce qui vient de se passer : une de leurs égéries est mise sur le banc des accusés où se trouvent généralement des mâles blancs de plus 50 ans.

Pourtant, l’accusée a le profil de la victime idéale dans le monde des minorités se vivant comme constamment discriminées : elle est obèse et noire et elle est mondialement connue. Mais voilà, derrière le rôle de victime auto-proclamée peut se cacher un bourreau bien épais. On a donc appris que Lizzo, cette pop star américaine récompensée d’un Grammy Award cette année, devançant Queen B et la chanteuse britannique Adèle, est accusée par trois de ses anciennes danseuses de ce qu’elle n’a eu de cesse de dénoncer et de combattre.  Harcèlement sexuel, discrimination religieuse et raciale, grossophobie, et plusieurs autres faits d’agression, tels sont les chefs d’accusation retenus à l’encontre de la star. Si ces accusations s’avèrent fondées, ce sera le comble pour celle qui a fait de sa corpulence XXXL et de sa couleur de peau sa marque de fabrique.

Je twerke, donc je suis

Car Lizzo est certes célèbre pour ses chansons pop mais aussi pour ses vidéos tapageuses sur les réseaux sociaux où on la voit quasi nue, exhiber fièrement ses bourrelets en twerkant en bikini, ou poser vêtue d’un minuscule string laissant dévoiler son énorme derrière alors qu’elle montait à bord d’un jet privé…. de vrais moments de grâce ! Dans d’autres vidéos, elle se montre en peignoir de bain après sa douche et s’auto-proclame « norme de beauté ». Et c’est précisément l’exhibitionnisme de sa chair débordante, cette « fat pride », qui a plu aux « fat activists », ces militants de la graisse qui revendiquent l’utilisation du mot « gras » pour dénoncer la grossophobie qui serait structurellement ancrée dans la société blanche occidentale.

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C’est ainsi que Lizzo est devenue l’une de leurs ambassadrices. Aubrey Gordon, une influenceuse connue sous le pseudonyme de Your Fat Friend et qui se définit comme une « autrice, femme blanche grosse et queer et fat activist », a fait de Lizzo une des figures de proue du mouvement pro graisse et une icône de la lutte intersectionnelle, se référant à elle plusieurs fois dans ses prises de position comme dans son dernier bestseller destiné à évangéliser les consciences à la grossophobie : « You Just Need to Lose Weight » and 19 Other Myths About Fat People (« Vous n’avez qu’à perdre du poids » et 19 autres mythes au sujet des gros, Beacon Press, 2023).

Mais voilà, les accusations récentes suggèrent que les bourrelets ne seraient pas si acceptés que ça par la pop star ! Ses danseuses, également noires et clairement en surpoids, l’accusent entre autres d’avoir fait des remarques déplacées sur leur prise de poids. Voilà que Lizzo, obèse et fière de l’être, serait grossophobe ? Est-ce la célébrité qui lui a retourné le cerveau ? Peut-être… Mais ses fans diront sans doute pour l’excuser qu’elle a dû intérioriser les normes de la société blanche, patriarcale, raciste et grossophobe qu’elle est censée déconstruire.

Mince-ophobie

En tout cas cet épisode pourrait être de nature à torpiller le manichéisme teinté de moralisme primaire selon lequel les gros sont de gentilles victimes et les minces de méchants bourreaux. Cette vision binaire, affligeante de bêtise, est d’ailleurs au cœur de l’essai d’Olivier Bardolle, Éloge de la graisse, dans lequel il explique ni plus ni moins que les minces sont des néofascistes narcissiques, obsédés par leur image et le contrôle, et que les gros sont des victimes vulnérables, ouverts sur le monde, lucides, hypersensibles, et bien entendu hyper-altruistes. 

Le cas de Lizzo suggère exactement le contraire : qu’on peut faire partie de ces minorités dites victimisées et être un gros bourreau machiavélique.

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Quant aux accusations d’harcèlement sexuel, si elles s’avèrent vraies, cela jette un pavé de discrédit dans la marre du mouvement #Metoo, puisqu’elles prouvent bien que le statut de victime n’est pas ancré génétiquement dans un sexe, que ce n’est pas parce qu’on est une femme qu’on est victime par nature, que des femmes peuvent également harceler d’autres femmes et que la sororité n’est pas un bouclier anti-vice. Idem pour le mouvement #BLM (black lives matter) qui laisse toujours penser que les Afro-américains sont victimes de racisme uniquement de la part de « rednecks » pro-Trump, prêts à se lancer à l’assaut du Capitole une deuxième fois. Si Lizzo a fait preuve de racisme envers ses sœurs de couleur, cela démontre que le racisme n’a pas de couleur de peau. Bienvenu dans la réalité complexe du comportement humain.

Il reste que Lizzo sera bien contente de pouvoir se réclamer du principe de la présomption d’innocence que certaines néoféministes misandres en France souhaitent abolir.

Espérons que cette polémique fera prendre conscience des écueils de ce qui pourrait s’appeler, si on tente un néologisme, « le grossisme », cette idéologie qui conçoit la grossophobie, non pas comme un comportement individuel, mais comme un mal structurel propre à la société occidentale.    

Juan Branco : avocat, comédien et martyr ?

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Les médias ont raconté les péripéties rocambolesques au Sénégal et en Mauritanie de l’avocat et militant d’extrême-gauche. S’agit-il encore de mises en scène histrioniques pour attirer l’attention générale ou Branco a-t-il cette fois un objectif sérieux et légitime ? Selon les avocats français qui assurent sa défense et qu’on ne peut pas taxer de progressisme politique, sa cause est juste : c’est le gouvernement sénégalais qui a tort.


Parce que Ousmane Sonko incarnait l’espoir au Sénégal d’une révolution populaire contre un pouvoir corrompu et parce que Juan Branco s’était jeté corps et âme dans sa défense devant les tribunaux, ces deux personnages sont devenus courant juillet les ennemis publics numéro 1 pour Macky Sall, le président sénégalais. Sonko est emprisonné le 28 juillet à Dakar et Branco le 5 août. Sa dernière apparition publique remontait au 30 juillet et commençait par ces mots : « Nous sommes venus vous dire que nous n’avions pas peur ». Samedi soir, Branco déguisé en marin est arrêté sur une pirogue en Mauritanie et, sur nos téléviseurs de vacances, ressurgit l’Histoire, avec une majuscule, comme la bande-son d’un film difficilement compréhensible.

De l’étranger où je me trouve, j’appelle immédiatement dans la nuit son avocat Robin Binsard. Branco est captif à la frontière mauritanienne et, s’il est extradé au Sénégal, il y risque la perpétuité. Dimanche matin, la nouvelle tombe : le Sénégal obtient l’extradition, Branco est écroué à Dakar. Un communiqué sort dans la presse rédigé par quatre grands avocats : Robin Binsard, Alexandre Ursulet, Luc Brossolette et François Gibault.

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Cela faisait des années que François Gibault n’avait plus fait apparaître son nom dans un dossier international brûlant. À 91 ans, celui que son poulain Charles Consigny avait surnommé le Commandeur, n’avait gardé que deux seuls clients à son cabinet : Louis-Ferdinand Céline – dont il est l’ayant droit ainsi que le biographe – et Jean Dubuffet – dont il préside la fondation. Ce sont, paraît-il, des clients compliqués. Les journaux ne parlaient plus d’ailleurs de Maître François Gibault, mais de François Gibault tout court. Si, quand on a 20 ans, le succès est d’avoir un titre, à 90, la gloire est d’avoir un nom. Gibault avait même écrit ses mémoires, en deux volumes, et avait nommé le second Libera Me, Suite et Fin. Si le ténor du barreau raye le mot « fin », reprend son titre et sort de sa réserve, c’est qu’il y a une raison grave, et que c’est le statut même de l’avocat dans le monde qui est en danger : Juan Branco a été arrêté et emprisonné au Sénégal. Et ce, uniquement parce qu’il exerçait son métier.

L’on peut penser ce qu’on veut politiquement de Juan Branco et je ne suis pas sûr que Gibault, qui se dit anarchiste de droite et vit toujours dans l’hôtel particulier de la rue Monsieur où il est né, soit un grand adepte de La France Insoumise. L’on peut également penser ce qu’on veut de son client, l’opposant sénégalais, Ousmane Sonko, de son souhait légitime de renverser un pouvoir corrompu comme de ses accointances réelles avec les salafistes. L’on peut même penser que, comme celle du général Alcazar dans Tintin et les Picaros, la révolution d’Ousmane Sonko n’est qu’un mirage et que les révolutionnaires d’aujourd’hui sont les dictateurs de demain. Là n’est pas la question. Juan Branco n’est pas allé au Sénégal en tant qu’opposant politique : il y est allé en tant qu’avocat, pour prouver au monde qu’un avocat devrait pouvoir exercer son métier, quelles que soient les circonstances. Ce n’est pas simplement sur le dos de Juan Branco que le Sénégal écrit une page sombre de l’Histoire, mais sur le dos même de la robe d’avocat dans le monde.

Les médias qui aiment d’habitude tant parler du moindre otage font peu de cas de Branco : il est aussi peu récupérable par le système que par les anti-systèmes. Il passe à gauche pour le gauchiste préféré de l’extrême-droite et à droite pour un révolutionnaire inquiétant. Les marxistes lui pardonnent mal d’avoir fait ses classes à l’École Alsacienne avec Gabriel Attal tandis que les Gilets Jaunes comprennent difficilement son pamphlet contre Hanouna – qui leur a tant donné la parole.

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Un journal avait un jour écrit qu’il était l’ange noir de Saint-Germain-des-Prés, je garde pour ma part en tête l’image d’un jeune homme au cœur impatient, extrême en toute chose, et qui n’a sans doute qu’un pied sur terre, l’autre étant une botte de sept lieux. Et sur cette image se superpose la vision d’une geôle de Dakar avec dix personnes – selon nos informations – entassées dans sa cellule. Lundi matin, je téléphone à François Gibault. Celui qui a été le mentor de beaucoup de jeunes avocats et qui longtemps plaida aux côtés de légendes comme Jean-Louis Tixier-Vignancourt ou Jacques Vergès, me parle de Branco sur un ton paternel : «J’ai vu un garçon généreux et courageux. Son combat dans cette affaire au Sénégal est tout à fait légitime : Ousmane Sonko – qui est l’opposant numéro 1 au régime – est un vrai démocrate, qui sera candidat en février prochain s’il est libéré. J’ai eu Sonko au téléphone avec Juan récemment, on a pu converser avec lui. Ce dont je suis sûr, c’est que le régime actuel ne respecte pas certains principes fondamentaux, en premier lieu la liberté. Or je suis avocat, et je suis connu comme étant le champion de la liberté. Il est donc naturel que j’apparaisse pour le défendre ». Seulement deux heures après, Branco est libéré, et la liberté a gagné : « La liberté première d’un homme est celle d’être défendu par qui il veut, et en mettant Juan en prison, le Sénégal privait Sonko de sa défense ». 

Certes, Juan Branco parait souvent comme un histrion et un exalté, mais Gibault est un samouraï, et son témoignage nous force à considérer que, au moins ici, Branco soit du bon côté. Le drame de ceux qui font de leur vie un spectacle permanent est que, quand il leur arrive de jouer un rôle authentique, le public croit encore que c’est une représentation. Branco étant aujourd’hui libre, la «défense de la défense » – selon les mots de Maître Binsard – a gagné une partie. Ce qui reste véritablement en jeu maintenant, c’est le destin des Sénégalais.

Albert Cossery, ou l’art de passer à côté de ses responsabilités

Nous poursuivons notre flânerie estivale dans les méandres de la littérature du désœuvrement. Baudelaire écrivait: « Être un homme utile m’a paru toujours quelque chose de bien hideux ». Le romancier Albert Cossery était tout à fait d’accord avec lui!


S’il y a bien un romancier qui fait un avec le désœuvrement, c’est Albert Cossery. Sa vie et son œuvre sont placées sous cette lumière persistante, dont l’origine provient sans doute de son ascendance égyptienne. Sa légende est connue. Une existence au cœur de Saint-Germain-des-Prés, dans un hôtel de la rue de Seine, les ballades chaque jour jusqu’au Café de Flore pour boire un café et admirer les jolies femmes. Et puis quelques livres écrits à la paresseuse, avec pour cadre un Moyen-Orient fantasmatique, rempli de personnages jeunes et désœuvrés, attirés par une seule subversion, celle de s’amuser en suivant tranquillement le cours de la vie et en essayant de ne jamais travailler, afin de ne pas contribuer à l’imposture générale.

Retour au pays

Dans Un complot de saltimbanques, roman paru en 1975, tous les éléments sont rassemblés pour magnifier l’art de passer à côté des responsabilités. Teymour vient de demeurer six ans à l’étranger pour soi-disant étudier et obtenir un diplôme de chimiste. Il a dû revenir d’urgence au pays, son père le menaçant de lui couper les vivres. Il est assis à la terrasse d’un café, et se désespère d’avoir quitté des contrées civilisées dans lesquelles on ne s’ennuie jamais. « Toute son attitude, note Cossery, exprimait le désœuvrement, le vide morbide, la désolation… » Son père lui a réservé un poste d’ingénieur dans la raffinerie de sucre proche. Il ne s’en remet pas. Il ressemble, comme l’écrit Cossery, « à quelque monarque déchu, victime d’une trahison universelle… » Pendant tout ce temps passé dans des pays lointains, Teymour n’a pas étudié quoi que ce soit. Pour lui, « c’était perdre son temps et sa jeunesse que d’étudier toutes ces matières insanes destinées à faire de lui un fonctionnaire ». Avant de revenir au pays, il a acheté à prix d’or un faux diplôme, pour le montrer à son père.

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Mener une vie oisive est suspect

Nous faisons ensuite la connaissance de Medhat, ami d’enfance de Teymour, qui accueille ce dernier avec franchise, comme s’il l’avait quitté la veille. Medhat est une espèce de sage, bien que marié à une très jeune femme et travaillant de temps en temps dans un journal local. Cossery trace de lui un portrait moral très significatif, qu’il convient de citer ici : « N’ayant aucune ambition d’ordre matériel, narguant l’argent et les honneurs, il s’était arrangé pour mener une existence à peu de frais, mais riche de loisirs, lui permettant d’approcher la connaissance intime de la ville ». Un tel mode de vie paraît évidemment suspect, et la police le surveille, le soupçonnant de vouloir fomenter un complot politique contre les autorités. Les conspirateurs, c’est bien connu, sont souvent des oisifs. Le chef de la police, Hallali, qui passe son temps à lire les écrits révolutionnaires ou les essais de sociologie, en est convaincu. Le cas de Teymour lui paraît également douteux : « Je suis convaincu, affirme Hallali, que ce Teymour est porteur de nouvelles directives pour ses camarades ». Et il ajoute ceci, à propos du même Teymour qui n’en peut mais : « Qui me dit qu’il n’est pas là pour fabriquer des bombes […] N’oublie pas que c’est un ingénieur chimiste ». Eh oui, avec un faux diplôme…

Une critique de l’Occident laborieux

Les protagonistes des romans de Cossery sont toujours porteurs d’une certaine innocence. Leur paresse est un réflexe animal. Le péché originel, ils ne connaissent pas. Ils ne comprennent pas pourquoi la société voudrait les transformer en esclaves. Pour Cossery, la civilisation moderne est l’exact opposé du désœuvrement. Seul le désœuvrement, pour lui, serait authentique. Il fait par exemple dire à Medhat :  « Depuis toujours le destin besogneux de l’homme l’empêche de rêver à un idéal qui ne soit pas matériel… » Ces considérations forment, sous la plume de Cossery, une critique implacable de l’Occident. Teymour en prend peu à peu conscience. Non, il ne travaillera pas dans la raffinerie de sucre, « ni nulle part ailleurs ». Sa philosophie se construit sur le non-travail. Cossery nous dit : « Et il se demandait à quoi il était redevable de cette perception aiguë qui l’avait amené à savoir le sens véritable de la vie ». Question en effet essentielle.

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Un complot de saltimbanques ressemble à un conte philosophique de Voltaire. Il dégonfle les baudruches. Il est même porteur d’une éthique qu’il faut prendre au sérieux. Les arguments ne manquent pas, ils sont plaisants et d’un grand bon sens. Le désœuvrement, pensait Cossery, est une idée éternelle et bienfaisante. Elle seule rendrait les hommes heureux.

Albert Cossery,Un complot de saltimbanque. Éd. Robert Laffont, 1975. Le roman est disponible actuellement aux éditions Joëlle Losfeld/Gallimard, soit séparément dans la collection « Arcanes » (1999, 13 €), soit dans les Œuvres complètes, tome 1 (2005, 25 €).

Parlez-moi de lui !

Pilier des Carpentier (Maritie et Gilbert), ami des stars du showbiz français, compositeur à la carrière immense, Mortimer Shuman, dit « Mort », était aussi la plus belle voix de la tristesse enfouie.


S’il fallait définir la mélancolie, s’approcher au plus près de ce sentiment contrasté où le passé vient se superposer au présent sans en dilater les pores… Alors, Mort Shuman (1938 -1991) serait sa voix, ce timbre lointain venu d’Amérique aux accents yiddishs, ce fado de Brooklyn qui crie ses peines et ses joies, cette porcelaine qui s’ébrèche au fil du temps à force de trop l’exposer au regard des autres. « Mort » et sa pudeur de géant retenaient les larmes au milieu des boules à facettes. Aux premières notes de piano, le public abruti par les rings parades et les décibels en furie, ressentait une émotion incontrôlable. La nudité des sentiments est, à vrai dire, effrayante. Ce public était ému, d’une émotion impalpable, inguérissable qu’il n’arrivait ni à juguler, ni à comprendre. Il s’abandonnait alors à la mélancolie de Mort. Vaincu, il laissait pour une fois la musique du grand frisé irriguer ses songes, envahir son espace intérieur, divaguer à perte de vue ; un instant, durant trois minutes, une forme de communion pourtant impossible au milieu des caméras se produisait. Elle n’était pas factice. La voix de Mort permettait ce miracle télévisuel.

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Il était ce vieil oncle de New-York en costume blanc qui aurait beaucoup voyagé, beaucoup souffert en silence, traversé des monts et des guerres, cherché en vain les confins de l’indicible à bord de son planeur imaginaire. Cette terre promise de l’amour perdu ou du bonheur impossible, Mort nous l’offrait, mieux, il nous la contait avec une élégance qui nous étreint encore aujourd’hui. « Je suis quelqu’un qui est capable de raconter une petite histoire » disait-il, humblement. Mort était pudique et drôle, léger et ripailleur, fragile et blagueur, cependant, il semblait toujours pénétré par un autre monde secret et infranchissable. Nous, ses fans, avions la pleine conscience de cet ailleurs, il nous entrouvrait juste la porte de sa cabine de pilotage ou d’un hôtel à la plage. Á nous le triangle des Bermudes ou une pension de famille en Bretagne ! Mort était le chanteur du souvenir, plus exactement de la puissance du souvenir. Il irisait notre mémoire. Nous avions moins peur de son reflet à ses côtés.

Sans cette nostalgie-là, nous ne sommes rien, que des êtres désarticulés, incapables d’avancer. Mieux que les philosophes patentés de la résilience, Mort nous a enseigné les délices de l’errement, les miroitements de l’effleurement, les caprices des amours réfractaires. Quand il a débarqué à Paris, nous ne savions rien de ses succès passés, de ses morceaux pour Elvis, Paul Anka, Janis Joplin, Ray Charles… de ses comédies musicales, de son affection pour Brel et de son impressionnant palmarès radiophonique. Il était seulement l’Américain de passage, le gentil balèze à côté d’Eddy ou de Johnny, qui tend le micro à Jane ou à Sylvie, qui s’amuse entre Sacha et Petula, qui porte la moustache et le col pelle à tarte, jamais avare d’une complicité et d’un clin d’œil, un copain comme ça, on en rencontre peu au cours de sa vie. Ce gars-là nous a immédiatement plu. Ce fut un coup de foudre, il avait l’aisance scénique du showman et le toucher sémantique de l’écrivain ; la suavité des Carpenters et le tragique de Kramer contre Kramer. De Broadway à la rue Pierre-Charron, un détour par le vignoble bordelais et les studios des Buttes-Chaumont, nous l’aurions suivi partout.

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Je pense souvent à lui, avant d’attaquer un article. Comment s’y serait-il pris ? Comment aurait-il saisi sur le vif son lecteur, sans pour autant racoler ses plus bas instincts ? Mort fut un guide d’exigence et de modération, il n’est pas facile de faire cohabiter ces deux élans. Je me souviens de l’avoir vu à la télévision suisse, il était ce soir-là, à Genève, en compagnie de Nicole Croisille. Lui, décontracté, rieur, d’une souplesse incroyable, le souci de la note juste et le sens inné du duo, du partage. Elle, en robe lamée, assise sur le piano à queue, amusée et professionnelle, joueuse et implorante, délicieuse. Les deux se renvoyant la balle avec un plaisir gourmand. Nous étions aux frontières de la chanson et du sketch, à bout touchant d’un moment criant de vérité, tellement rare. J’aimerais qu’on me parle encore de lui, que des biographes m’en apprennent plus sur son destin ou que des romanciers s’emparent de cette figure pour que sa lumière ne s’éteigne pas. Il existe fort heureusement la belle émission des nuits de France Culture datant de 2001 qui invita ses amis à parler de lui.

Monsieur Nostalgie

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Et maintenant, voici venir un long hiver...

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Pap Ndiaye : la République est bonne fille

Le passage de cet universitaire au ministère de l’Education est un exemple de plus du manque de jugement du président de la République qui a échoué à trouver la personne la mieux adaptée par ses compétences aux tâches de ce poste clé du gouvernement.


Un ministre noir, « identifié comme un homme de gauche, engagé sur les questions de l’antiracisme, de la lutte contre les discriminations », détesté par l’extrême droite, ne peut pas avoir été un mauvais ministre !

Avec de telles dispositions, il serait même malséant d’oser la moindre critique à l’encontre de cette personnalité. Elle n’était tenue à rien d’autre que demeurer elle-même, accueillir les compliments du progressisme et du wokisme et exploiter à fond le statut de victime offert par les « méchantes » droite et extrême droite comme sur un plateau.

En tout cas, c’est ce qui résulte du portrait stupéfiant de compréhension et de commisération que Le Monde – on me pardonnera d’abuser de la lecture de ce quotidien mais il est une mine, pour le pire souvent, sur beaucoup de sujets – a consacré à l’ancien ministre de l’Éducation nationale, Pap Ndiaye, avec une sélection de propos de ce dernier. Une nouvelle fois nous avons la confirmation que le président de la République, se posant volontiers en surplomb et en modèle, se révèle pourtant incapable de choisir avec lucidité et justesse certains ministres pourtant destinés à des missions capitales.

Inutile de revenir sur la désignation d’Eric Dupond-Moretti comme garde des Sceaux et sur les péripéties surprenantes de ses renouvellements à ce poste malgré sa future comparution devant la Cour de justice de la République. On s’aperçoit que ce pouvoir, à force de vouloir tenir pour rien les mises en examen de ministres, a accentué les effets négatifs de celles-ci, tant sur le plan politique que judiciaire.

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Pap Ndiaye est le second exemple éclatant qui démontre qu’Emmanuel Macron est un très médiocre DRH, totalement indifférent à l’obligation de s’assurer de la meilleure coïncidence possible entre le professionnel choisi par pur décret présidentiel et la fonction prévue. Pap Ndiaye était aussi doué pour être ministre de l’Éducation nationale que Jean-Luc Mélenchon demain ministre de l’Intérieur ! Ni la raison ni l’intuition, en effet, ne validaient cette nomination que des propos antérieurs très problématiques de l’intéressé auraient d’ailleurs dû interdire.

L’essentiel de cette illustration sans nuance de Pap Ndiaye dans notre quotidien « de référence » tient à une tentative de démonstration, que je juge poussive, de la qualité intellectuelle de l’ancien ministre – contestée par personne – et donc de ce qu’aurait été forcément son excellent bilan. Ce qui est non seulement faux mais vérifié par le fait que nulle part il n’est fait état des réalisations dont il aurait fallu le créditer. Même pour ses inconditionnels, ce ministre n’a été qu’une promesse, mais peu importe.

Puisqu’il est clair qu’étant de gauche, noir et initiateur de causes dites progressistes, il n’est même pas nécessaire d’évaluer ce qu’il a pu accomplir, qui est forcément estimable, dans la mesure où seul le racisme dont il aurait été victime expliquerait la très médiocre appréciation générale portée sur son action.

Il est symptomatique de relever qu’il a fallu mettre en avant l’unique soutien de Hervé Berville qui, pour être noir également, n’est pas considéré comme un foudre de guerre en tant que secrétaire d’Etat à la Mer.

Ce n’est pas seulement la droite et l’extrême droite qui ont eu l’inélégance démocratique de s’en prendre à un homme qu’on aurait dû par principe honorer et dont les moindres hésitations, approximations et faiblesses auraient mérité l’enthousiasme : les enseignants, leurs syndicats (leur inspiration est largement de gauche) n’ont pas été, me semble-t-il, touchés par la grâce de Pap Ndiaye. Ils ont ajouté leurs critiques et leur déception à celles de la plupart des parents, relativement hermétiques aux propos d’un ministre plus préoccupé par sa lutte permanente contre l’extrême droite qu’à l’amélioration concrète, modeste, pragmatique de l’immense champ de réforme qui lui avait pourtant été dévolu.

Avant même le moindre commencement d’action, telle une excuse dont le futur allait démontrer l’utilisation surabondante et choquante dans sa volonté d’éradication médiatique (CNews), l’hydre de l’extrême droite surgissait comme l’explication de tout et Pap Ndiaye n’était jamais mauvais mais seulement entravé par ceux qui s’acharnaient à mettre des bâtons pervers et malfaisants dans les roues d’un projet ministériel qui n’était pas plus clairement défini lors de son départ qu’à son arrivée.

Avec cette obsession totalement décalée par rapport au principal, voire à l’exclusif de sa mission, on aboutit à ce triste paradoxe que la « couleur de peau », la dénonciation constante d’un racisme plus opportun que réel, mettent davantage dans le débat public, à cause de ces pourfendeurs compulsifs et habiles, ces notions récusées alors qu’ils reprochent malicieusement à leurs adversaires politiques d’en user.

Ce « calvaire solitaire » qui aurait été le sien, dont le président a été le responsable initial, s’est trouvé aggravé par le fait que Pap Ndiaye n’avait aucune des qualités qu’un politique doit avoir – ce n’est pas forcément à charge – mais surtout par la haute opinion qu’il avait de lui-même et qui lui faisait considérer comme une offense personnelle la contestation de ses esquisses ministérielles. S’opposer au ministre c’était être raciste… Quelle commodité pour lui !

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Qu’un Sacha Houlié, député Renaissance, vienne à son secours et déclare que « son départ est la chose la plus injuste de ce remaniement » est une preuve supplémentaire de la très faible adhésion politique et démocratique à la cause de ce ministre dont l’appréciation sur la vacuité de ses entreprises serait cinglante si elle n’avait pas été limitée par la peur d’être injustement stigmatisé…

Car il faut reconnaître que ce bouclier opportuniste a bien marché.

Quand Elisabeth Borne a expliqué à Pap Ndiaye qu’il devait partir, en euphémisant son constat, il paraît que le président de la République l’aurait laissé libre de choisir le poste qu’il désirait. C’est ainsi que quasiment le lendemain d’une sortie du gouvernement justifiée, quoi qu’on en dise, par sa faillite ministérielle, il est propulsé ambassadeur auprès du Conseil de l’Europe. Ce qui ajoute un second scandale (s’il est vrai qu’il n’est pas le premier à bénéficier d’une promotion, d’un honneur après un fiasco, il faut admettre qu’Emmanuel Macron, comme souvent, se livre à cette dérive de manière ostentatoire) à celui de quatorze mois perdus pour l’Éducation nationale.

La France ne devrait pas être un champ d’expérimentations pour les aberrations présidentielles.

Emmanuel Macron, qui, avec lui, avait fait un très mauvais choix, a vanté ensuite la mission exaltante de Gabriel Attal, chargé de prolonger « le formidable bilan » de Jean-Michel Blanquer réapparu dans l’estime présidentielle. Comme si la parenthèse de Pap Ndiaye était effacée. Mais trop tard. La France ne devrait pas être un champ d’expérimentations pour les aberrations présidentielles.

Pap Ndiaye traite de « politique » son successeur, comme si cette condition était un crime. Elle n’exclut pas l’intelligence. Quoi qu’on pense de Gabriel Attal et d’une ambition non dissimulée qui n’est pas rendue absurde grâce à son talent et à sa vision claire et de bon sens sur l’Éducation nationale, ses premières interventions ont montré le contraire de l’humanisme filandreux et orienté de Pap Ndiaye. Elles ont identifié l’essentiel et je n’ai pas le moindre doute que ce ministre ne se servira jamais des attaques abjectes sur sa vie intime pour justifier son éventuelle incurie.

Pap Ndiaye continue à déplorer et à se plaindre. Pourtant il devrait vraiment se faire discret. Parce qu’en le nommant ministre puis en le récompensant ensuite, la République a été bonne fille avec lui.

ARTE s’inquiète de la féminisation de « l’extrême droite moderne »

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Lorsque la chaîne franco-allemande consacre un reportage à l’extrême-droite, c’est toujours un grand moment d’honnêteté journalistique.


Récemment, Arte a diffusé un reportage intitulé « Comment les femmes transforment-elles l’extrême-droite moderne ? ». Disponible sur le site internet de la chaîne jusqu’au 28 octobre, il représente à merveille le traitement médiatique qui est, la plupart du temps, réservé à l’extrême droite.

Dès les premières secondes, le ton est donné par la journaliste Rebecca Donauer : «L’ultra-droite prend le pouvoir en Italie, précisément 100 ans après la victoire du fasciste Mussolini». Le décor est posé. La figure du Duce ainsi dressée en toile de fond permet de rappeler au téléspectateur, au cas où il serait parvenu à échapper au matraquage médiatique permanent, que la menace fasciste n’a jamais été aussi présente depuis un siècle. Un Edgar Morin plus tard, Benito se serait réincarné en Giorgia. Changement de sexe réussi car esthétiquement on gagne au change !

Rebecca Donauer poursuit en ajoutant « Aujourd’hui cette extrême droite nommée post-fascisme est dirigée par une femme : Giorgia Meloni ». La journaliste aurait pu préciser, par honnêteté intellectuelle, que le qualificatif de « post-fascisme » est uniquement usité par des observateurs politiques de gauche et d’extrême-gauche et qu’il ne fait en aucun cas consensus. L’historien Frédéric Le Moal, qui en connaît davantage sur le fascisme italien que toute la Nupes réunie, évoquait, dans une interview accordée au Figaro en septembre dernier, son « scepticisme » face à ce terme et dénonçait la « confusion » que provoque son utilisation à tout va.

Après nous avoir mis en garde contre Meloni la « post-fasciste », c’est le discours de Marine Le Pen qui est jugé « violent et radical » car elle a osé comparer « l’islamisme au nazisme ». Il faut dire qu’il est difficile de ne pas être « violent et radical » pour qualifier une idéologie qui a tué des centaines de nos compatriotes.

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Après la fille de Jean-Marie Le Pen, c’est au tour d’Alice Weidel, femme politique allemande, membre de l’AfD, de subir les foudres du reportage. Celle-ci a beau être lesbienne et en couple avec une femme d’origine sri-lankaise, elle n’y échappera pas. Son discours est lui aussi qualifié de « violent et radical » car elle parle « d’immigration musulmane homophobe ». En effet, en tant qu’homosexuelle, Alice Weidel dit avoir été victime d’homophobie en Allemagne, de la part de personnes musulmanes issues de l’immigration. Des déclarations que les tenants du politiquement correct, d’ordinaire si rapides à déifier la parole des minorités, se sont empressés de taxer de racisme.

La féminisation du personnel politique est habituellement considérée comme un progrès par les médias centraux. Et gare à ceux qui, devant cette évolution sociétale, n’applaudissent pas à s’en péter les mains. Angela Merkel, Ursula von der Leyen, Hillary Clinton (ils y ont cru en 2016 mais la défaite de l’épouse de Bill leur a causé de la bile). Meloni leur en donne également. Dans le reportage, la féministe italienne Michela Murgia déclare : « Pour les femmes et pour les féministes l’élection de Meloni n’est pas une bonne nouvelle ». Pour les féministes qui sacralisent davantage l’avortement que la vie de l’enfant, c’est possible, mais pourquoi étendre cela à toutes les femmes ?

Nous conseillons à Arte de questionner Alessandra Verni. Cette dernière est la mère de Pamela Mastropietro, une italienne de 18 ans qui a été tuée et démembrée par un Nigérian vendeur de drogue en janvier 2018 (l’auteur du crime a été condamné à la prison à vie en 2019). Elle doit probablement avoir un autre regard sur l’élection de Meloni.

Le reportage se termine en apothéose. Dans les dix dernières secondes, à l’instar d’un coureur du 100 mètres qui voit la victoire lui échapper, Rebecca Donauer donne tout et jette ses dernières forces et faibles arguments dans la bataille contre «l’extrême-droite» en affirmant que le discours de ces femmes « leadeuses » est «raciste, islamophobe, antisémite, anti LBGT et clairement misogyne». On est presque déçu que le complotisme et le climatoscepticisme ne soient pas dans la liste.

Hélène Carrère d’Encausse: l’intelligence faite distinction

L’hommage personnel de Daniel Salvatore Schiffer à celle qui vient de s’éteindre paisiblement, le 5 août 2023, à l’âge vénérable de 94 ans.


Jamais je n’oublierai cet immense et rare honneur qu’Hélène Carrère d’Encausse, l’une des femmes d’esprit que j’admirais le plus, me réserva, un après-midi de janvier 2003 (il y a donc plus de vingt ans déjà), en m’accueillant généreusement, pour une de ces brillantes et riches conversations dont elle avait le secret, dans ses appartements privés de l’Académie Française, dont elle était, depuis 1999, l’admirable, infatigable et dévoué, Secrétaire perpétuel.

Je me souviens. C’était donc l’hiver, il faisait froid, le temps était maussade, et le ciel de Paris, au-dessus de la coupole dorée du quai de Conti, était, ce jour-là, particulièrement gris, triste comme en ce terne jour de deuil. Et, pourtant, cet élégant appartement, sans luxe tapageur mais d’un extraordinaire bon goût, semblait briller alors, par la seule mais rayonnante présence de cette grande dame des lettres françaises, de tous ses splendides feux ! Je me rappelle parfaitement là, du reste, l’éclat de sa belle épée d’académicienne qui, disposée longitudinalement sur une des étagères de sa superbe bibliothèque, paraissait illuminer le cuir ambré de ses livres tout autant que l’attentive profondeur, empreinte d’humanité par-delà sa droiture, de son regard.

L’esprit des lumières

C’est de l’un de ses meilleurs ouvrages d’histoire, consacré précisément à une autre grande dame de la culture européenne, Catherine II, impératrice de Russie, dont elle m’entretint, lors de cette mémorable rencontre, avec cette intelligence, mêlée de rigueur et de douceur tout à la fois, qui la distinguait au plus haut point.

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Quel délice, cette aimable, féconde et érudite conversation, surtout lorsqu’elle en vint à me parler, plus diserte que jamais sur ce passionnant sujet, de deux des plus prestigieux philosophes des Lumières, Voltaire et Diderot, hôtes assidus, au cœur du somptueux palais impérial de Saint-Pétersbourg, de cette même et grande Catherine : « une femme libre et moderne » comme Hélène Carrère d’Encausse se plaisait très justement à la caractériser, y voyant peut-être là aussi, à raison, l’une des plus éminentes facettes de son propre portait intellectuel.

Une photo pour l’histoire

Ce long et fructueux dialogue avec Hélène Carrère d’Encausse, je l’ai par ailleurs consigné par la suite, avec comme titre  « Catherine II ou la Règne de l’intelligence »,  dans un de mes livres, Bibliothèque du temps présent – 70 entretiens littéraires et philosophiques.

Mais, surtout, c’est avec un rare plaisir que, conscient du privilège, assez unique, qui m’était alors accordé là avec autant de simplicité, je pris soin d’immortaliser, pour la postérité, cette formidable rencontre par une photo, que je livre ici pour la première fois, où l’on voit précisément Hélène Carrère d’Encausse assise à son bureau personnel de l’Académie Française (avec ma femme, Nadine Dewit, posant à ses côtés) en train de me dédicacer, d’une écriture à la fois sobre, méticuleuse et posée, son Catherine II (qu’elle venait de publier, du reste, chez Fayard).

©Nadine Dewit

Un détail, lors de cette fameuse séance de photos, me frappa cependant chez cette femme qui, par-delà son air sérieux et sa langue châtiée, son allure fière et son port altier (quoique jamais, pour autant, dédaigneux), savait aussi être gracieuse, toujours impeccable dans son tailleur Chanel et sous ses raffinés colliers de perles : elle me demanda très poliment de patienter un instant, se retira quelques minutes dans le salon adjacent à son bureau pour, au préalable, se refaire, furtivement, une beauté en se remettant – coquetterie de femme oblige – du rouge à lèvres.

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En amical souvenir

Il ne m’appartient certes pas, par discrétion tout autant que pudeur, de révéler au public ce qu’elle eut alors l’extrême gentillesse, alliée à son indéfectible noblesse d’âme, de m’écrire là, en guise de dédicace. Ce que je puis confier, en revanche, c’est ce qu’elle m’écrivit, nantie là encore de cette bienveillance mêlée de délicatesse, lorsqu’elle m’invita à la revoir, toujours aussi aimablement, pourvue de la même courtoisie et du même intérêt, pour m’entretenir, non moins doctement, d’un autre de ses prodigieux livres sur l’histoire de cette Russie qu’elle aimait tant et, surtout, connaissait à merveille : « Pour Daniel Salvatore Schiffer, ce témoignage de gratitude pour son attention, et en amical souvenir », y eut-elle en effet la bonté – cette humble mais précieuse qualité morale qui la caractérisait infailliblement – de m’adresser, très affectueusement, en cette bienheureuse, et pour moi impérissable, circonstance. Ce fut donc, cette fois-là, quatre jours avant le solstice d’été, le 17 juin 2013 pour l’exactitude (dix ans après notre première rencontre) et toujours au sein de ses appartements privés de l’Académie Française, autour de son ouvrage sur Les Romanov, magistralement sous-titré « Une dynastie sous le règne du sang » (publié également chez Fayard).

Eternelle parmi les Immortels

Continuer à raconter mes souvenirs personnels avec cette grande et belle dame des lettres françaises, aussi bien que de l’esprit le plus cosmopolite, qu’était effectivement Hélène Carrère d’Encausse, fût-ce là en guise de très sincère et loyal hommage, s’avérerait peut-être toutefois vain, voire fastidieux, tant, maintenant qu’elle n’est plus, sinon par l’intemporelle qualité de son œuvre, ils abondent désormais en ma mémoire.

Adieu, donc, très chère Hélène Carrère d’Encausse, éternelle parmi les immortels : l’humanité perd, avec votre disparition, l’une de ses plus resplendissantes lumières au firmament de l’intelligence.

Une secrétaire d’Etat rappelée à l’ordre: le gouvernement se méfie du nouveau JDD

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Sabrina Agresti-Roubache, Marseille 28/7/23 SOPA Images/SIPA 01122062_000010

C’est au nom du « pluralisme », principe fondamental de la démocratie, que Sabrina Agresti-Roubache a accepté d’être interviewée dans le premier numéro du JDD dirigé désormais par Geoffroy Lejeune. Le gouvernement n’a pas apprécié, Clément Beaune proclamant sur RMC qu’on ne peut pas parler avec « n’importe qui ». Et le cabinet d’Elisabeth Borne a pris rendez-vous avec la secrétaire d’Etat pour la rentrée. Tribune.


En accordant une interview au renaissant Journal du Dimanche, Madame Sabrina Agresti-Roubache, toute fraîche Secrétaire d’Etat à la Ville, est entrée, d’un seul coup, en voie de diabolisation. Voie rapide, voie express même. Pensez, un membre du gouvernement accepter l’invitation à s’exprimer dans un journal dont la direction est désormais assurée par Geoffroy Lejeune, ex-directeur de la rédaction de Valeurs actuelles, journaliste d’expérience et compétent dont tout ce que ses détracteurs se plaisent à en dire est qu’il serait « marqué à l’extrême-droite ». Marqué par qui, au nom de quoi, selon quels critères, du fait de quels grands crimes ? On ne se donnera pas la peine de préciser, d’argumenter, de justifier. L’anathème se suffit à lui-même. La formulation dispense de la moindre analyse.

C’est ici la marque majeure, confortable et terrible de toute inquisition. Le procès est jugé d’avance. Procès en réputation, en l’occurrence. L’a priori vaut jurisprudence. Ainsi, un peu à la manière d’un chanoine d’autrefois qui se serait fait surprendre revenant de chez les dames de petite vertu, Madame Sabrina Agresti-Roubache – courageuse frondeuse du politiquement correct – a eu droit, nous dit-on, à un recadrage maison de Madame Borne, première ministre et grande experte dans le domaine du recadrage justement, attendu qu’elle a eu le bonheur d’en essuyer une bonne demi-douzaine tombés d’en haut dans le temps record d’une petite année passée à Matignon.

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« Le pluralisme, c’est d’accepter la confrontation » a déclaré l’interviewée du JDD. Personnellement, je verrais dans ces propos non seulement la marque du bon sens, mais aussi l’expression d’un certain panache, l’indice d’une gourmandise joyeuse pour le défi. Le panache, voilà bien ce qui manque à Matignon et dans ses annexes ministérielles. Si ces hautes personnalités en avaient la moindre notion, elles se seraient empressées de féliciter la téméraire, de l’encenser d’avoir eu le courage de porter la bonne et sainte parole gouvernementale jusque dans le camp du diable ! Oui, ce beau petit monde aurait dû avoir à cœur de saluer l’incartade canaille, le pas de côté gaiement assumé.

Mais ceux-là ignorent le fin plaisir de ces subtilités. Ils sont les puritains d’un formalisme intellectuel étroit, rigide, stérile. Technocratiquement irréprochable, mais ennuyeux à mourir. Ils sont gris et ternes, lénifiants. Et c’est bien pour ça qu’ils sont d’un tel ennui, pour ça que nous les subissons avec une si profonde lassitude. Sont-ils seulement « vivants » ? se surprend-on à penser parfois.

Une épopée francaise: Quand la France était la France

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Nicole Croisille: quand la voix devient spectacle

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Nicolle Croisille lors de la 9eme edition de la Nuit de la Deprime, au Theatre des Folies Bergere 30/01/2023 Stephane Allaman/SIPA 01101414_000133

Danseuse et actrice, c’est surtout pour sa voix qu’on se souviendra de celle qui a chanté « Une femme avec toi ». Pourtant, son répertoire ne se réduit pas à ce titre et mérite d’être redécouvert dans son intégralité.


Dans cette chronique, point de souvenirs personnels, juste une envie de réhabiliter une chanteuse un peu oubliée. Je vais donc vous parler d’elle : Nicole Croisille, cette chanteuse à voix, si discrète, et qui fit, justement, peu parler d’elle. Pas de scandales, pas d’amours tapageuses autour d’elle. Cependant sa voix nous accompagne depuis des décennies Nous connaissons tous son tube : « Une femme avec toi », et surtout ce passage mythique « Il était heureux comme un italien, quand il sait qu’il aura de l’amour et du vin », qui fait maintenant partie de notre patrimoine.

Elle a cette façon unique de chanter, sa voix à la fois puissante et voilée ne sombre jamais dans le pathos, et s’incarne, pour laisser place à l’émotion juste. Bref, nous sommes loin des beuglements de Lara Fabian. Elle dit qu’elle a trouvé sa voix et sa voie, lorsqu’elle a laissé tomber sa technique vocale de chanteuse de jazz. Le journaliste François Chalais disait ceci : « Sa voix est un spectacle, quand elle commence à chanter, on a l’impression qu’elle lève un rideau sur quelque chose qui la bouleverse intérieurement ». Quant à Léo Ferré, il disait de sa voix qu’elle était extraordinaire. Sacré compliment de la part de ce monstre sacré qui ne devait pas en faire souvent.

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Elle a cependant commencé comme danseuse, et là aussi, c’est du sérieux. Elle intègre l’Opéra de Paris, puis les ballets de la Comédie Française. Elle a même appris à danser à Claude François ! « Il voulait être Gene Kelly, Fred Astaire, mais n’avait jamais dansé de sa vie, alors je lui ai appris ».

Et, last but not least, elle a également exercé ses talents auprès de Joséphine Baker.

Sous ses airs de bourgeoise un peu lisse, au brushing impeccable, qui a l’air de se rendre à un cocktail, Nicole recèle des tas de secrets. Elle représente une France qui n’est plus. Et la regarder et l’entendre chanter a quelque chose de rassurant. Nous avons envie de garder près de nous cette dame de maintenant 84 ans qui semble ne jamais vieillir.

Elle débute enfin sa carrière de chanteuse en 1962 avec Lelouch et Pierre Barouh. Le fameux « chabadabada » qui est en fait « dabadabada ». « Jusqu’au dernier moment, nous n’avions pas de paroles, alors j’ai proposé des onomatopées de jazz », dit-elle. Onomatopées qui sont entrées dans la légende : qui n’a pas eu envie de les fredonner avec son amoureux ou son amoureuse, sous la grisaille d’une plage Normande ?

Mais c’est comme chanteuse populaire – ce statut pour moi si respectable et qui est en train de disparaître – qu’elle connut enfin le succès. Ses chansons parlent bien entendu d’amour, mais de manière un peu ambiguë ; ce ne sont pas des amours perdues, mais des entre-deux, des situations qui semblent inextricables : « S’il n’ose pas m’écrire ce qu’il en est, c’est qu’il gâche sa vie et qu’il le sait » – dans « Parlez-moi de lui », cette chanson si intrigante, une Pénélope qui semble attendre en vain son Ulysse, ma préférée. Dans « Téléphone moi », elle n’arrive pas à quitter son mari pour son amant, et dans « J’ai besoin de lui, j’ai besoin de toi »elle clame son amour pour deux hommes : « Mais ça ne se dit pas ». Et puis, nous avons cette chanson un peu méconnue : « Emma », où elle incarne Emma Bovary, en quelques mots, elle campe l’atmosphère du chef-d’œuvre de Flaubert : « Dans la Normandie matinale, quand les vaches ruminent déjà, quand la brume s’étire sur les champs, elle cachait ses yeux sous ses draps, et disait à celui qui n’était jamais là : Emma, je m’appelle Emma, et je ne sais pas, si jamais cœur aima ».

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Bref, Nicole Croisille est une grande chanteuse, et pas seulement pour « Une femme avec toi ». Tout son répertoire mériterait d’être réécouté.

Je garde le meilleur, en tout cas le plus surprenant, pour la fin. Elle a joué dans Les monologues du vagin et dans une pièce nommée Hard, qui se passe dans le milieu du porno.

Toujours se méfier des blondes au look de cousines de province. Elles ont plus d’un tour dans leur sac.

Est-il honteux d’être chauvin à la carte?

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Ballon du match du tournoi U20 des 6 nations France contre Ecosse 24/02/2023 DANIEL VAQUERO/SIPA 01104220_000059

Ce n’est pas d’aujourd’hui que je me pose cette question. Le billet de Philippe Bilger.


Chauvin, en général, a une connotation négative : c’est le supporteur qui en fait trop, qui en veut trop, qui est d’une insigne mauvaise foi et n’accepte jamais la défaite de son équipe. Il est vrai qu’on est rarement impartial quand on soutient son sportif préféré ou qu’on est passionné par le rugby ou le football.

Je n’ai pas besoin des équipes de France pour m’abandonner parfois à une dilection démesurée pour le Stade toulousain en rugby ou les équipes de Reims, de Lens ou à un degré moindre de Monaco pour le football. Cela tient à des ressorts parfois imprévisibles mais souvent liés à ma détestation de l’argent qui coule à flots (on comprendra pourquoi le PSG du Qatar ne me plaît pas), à des nostalgies de jeunesse (la grande équipe de Reims) ou à de la sympathie pour une région et un public très populaire et chaleureux (Lens). De plus, globalement, je me sens plus épris des groupes vaillants et solidaires que des grosses machines. J’admets que ce peut être injuste mais c’est comme ça.

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Cette affection que j’éprouve pour quelques équipes, j’ose le dire, me cause des déceptions fortes quand elles sont vaincues. Au point parfois de m’avoir empêché de dormir tellement il m’arrivait de revivre les instants où le destin sportif avait tourné et où mon favori avait perdu après avoir tenu longtemps. J’ai conscience du caractère un peu puéril de ces états d’âme mais je n’ai jamais tourné en dérision des événements et des compétitions au prétexte que les intellectuels s’en moquaient ou les méprisaient.

J’ai eu envie d’écrire ce billet quand je me suis rendu compte que pour les équipes de France j’avais un enthousiasme intermittent. Que j’étais chauvin pour telle et neutre pour telle autre. Je n’ai jamais eu honte, selon les périodes, d’être partisan absolu de l’équipe de France de foot en 1958, de celle de rugby depuis que Fabien Galthié et de formidables joueurs ont su la remettre en état de marche et de victoires. Mais, attention, le Coupe du monde à venir n’est pas encore, de loin pas, dans le camp français !

Songeant au parcours exceptionnel de nos Bleus du ballon ovale, et l’espérant victorieux, j’ai comparé avec mon allégresse relative face à l’équipe de France de foot. Bien sûr, je suis heureux quand elle l’emporte mais j’ose dire qu’il y a un climat général, des touches de vulgarité, du narcissisme ici ou là, de l’arrogance, un manque de simplicité, une attitude tristounette (comme s’ils étaient au SMIC), un engagement citoyen parfois discutable de certains, qui ne font pas de moi un épris absolu de ce groupe d’hommes talentueux certes mais, je le ressens comme cela, pas infiniment sympathiques. Avec en plus un sélectionneur, Didier Deschamps, bon technicien mais spécialiste en banalités – et dire que VSD l’a un jour qualifié de génie !

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En revanche, je me découvre totalement inconditionnel de notre prodige Léon Marchand et de l’équipe de France de natation, avec Maxime Grousset et quelques autres (L’Equipe). Il faudrait que je réfléchisse davantage à cette adhésion sans réserve pour ces sportifs de haut niveau qui n’ont pas de tenue que dans l’eau. J’adore ces talents, voire ces génies de la coulée individuelle mais qui, la course accomplie, se replongent avec modestie dans le collectif. Applaudis, ils applaudissent ensuite leurs compagnons.

Il y a probablement, derrière ces contrastes qui m’habitent, le fait que dans certaines équipes je porte particulièrement au pinacle l’un de ses membres, Antoine Dupont ou Léon Marchand alors que, si Kylian Mbappé est prodigieux balle au pied, je ne suis pas, depuis quelque temps, forcément convaincu par toutes les facettes de sa personnalité et son implication dans la vie sociale et médiatique. Ce n’est pas une perception objective mais celle d’une subjectivité qui a évolué un peu, moins vite que lui sur le terrain !

Il est donc clair que les sportifs en chambre comme moi n’ont nulle obligation d’être chauvins (qu’on m’épargne l’opprobre lexical sur ce terme ! ) à plein temps et pour tout ce que le pavillon sportif national recouvre. Ils ont le choix, ils aiment qui ils veulent et leur humeur a le droit d’être allègre, inconditionnelle ou réservée, c’est selon.

Ils sont libres.

La parole, rien qu'elle

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Le Mur des cons

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Lizzo accusée par trois femmes de couleur de harcèlement et de discrimination

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Lizzo en concert, Rod Laver Arena, Melbourne, Australie 17 juillet 2023 Richard Nicholson/Shutterstock/SIPA shutterstock41085568_000004

La chanteuse américaine dont le succès repose, non seulement sur ses qualités d’artiste, mais aussi sur sa dénonciation de la grossophobie et sa promotion de la « body positivity », vient d’être accusée de ce qu’elle condamne chez les autres. Elle a bien sûr droit à la présomption d’innocence, mais ces accusations doivent mettre mal à l’aise les idéologues qui prétendent qu’il faut toujours croire les victimes quand ces dernières sont femmes et non-blanches.


La planète wokiste est en pleine ébullition depuis quelques jours. Ses militants éveillés aux micro-agressions qui émaneraient de la société occidentale qu’ils jugent comme structurellement phallocrate, raciste, homophobe, transphobe et grossophobe, se réveillent complètement sonnés par ce qui vient de se passer : une de leurs égéries est mise sur le banc des accusés où se trouvent généralement des mâles blancs de plus 50 ans.

Pourtant, l’accusée a le profil de la victime idéale dans le monde des minorités se vivant comme constamment discriminées : elle est obèse et noire et elle est mondialement connue. Mais voilà, derrière le rôle de victime auto-proclamée peut se cacher un bourreau bien épais. On a donc appris que Lizzo, cette pop star américaine récompensée d’un Grammy Award cette année, devançant Queen B et la chanteuse britannique Adèle, est accusée par trois de ses anciennes danseuses de ce qu’elle n’a eu de cesse de dénoncer et de combattre.  Harcèlement sexuel, discrimination religieuse et raciale, grossophobie, et plusieurs autres faits d’agression, tels sont les chefs d’accusation retenus à l’encontre de la star. Si ces accusations s’avèrent fondées, ce sera le comble pour celle qui a fait de sa corpulence XXXL et de sa couleur de peau sa marque de fabrique.

Je twerke, donc je suis

Car Lizzo est certes célèbre pour ses chansons pop mais aussi pour ses vidéos tapageuses sur les réseaux sociaux où on la voit quasi nue, exhiber fièrement ses bourrelets en twerkant en bikini, ou poser vêtue d’un minuscule string laissant dévoiler son énorme derrière alors qu’elle montait à bord d’un jet privé…. de vrais moments de grâce ! Dans d’autres vidéos, elle se montre en peignoir de bain après sa douche et s’auto-proclame « norme de beauté ». Et c’est précisément l’exhibitionnisme de sa chair débordante, cette « fat pride », qui a plu aux « fat activists », ces militants de la graisse qui revendiquent l’utilisation du mot « gras » pour dénoncer la grossophobie qui serait structurellement ancrée dans la société blanche occidentale.

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C’est ainsi que Lizzo est devenue l’une de leurs ambassadrices. Aubrey Gordon, une influenceuse connue sous le pseudonyme de Your Fat Friend et qui se définit comme une « autrice, femme blanche grosse et queer et fat activist », a fait de Lizzo une des figures de proue du mouvement pro graisse et une icône de la lutte intersectionnelle, se référant à elle plusieurs fois dans ses prises de position comme dans son dernier bestseller destiné à évangéliser les consciences à la grossophobie : « You Just Need to Lose Weight » and 19 Other Myths About Fat People (« Vous n’avez qu’à perdre du poids » et 19 autres mythes au sujet des gros, Beacon Press, 2023).

Mais voilà, les accusations récentes suggèrent que les bourrelets ne seraient pas si acceptés que ça par la pop star ! Ses danseuses, également noires et clairement en surpoids, l’accusent entre autres d’avoir fait des remarques déplacées sur leur prise de poids. Voilà que Lizzo, obèse et fière de l’être, serait grossophobe ? Est-ce la célébrité qui lui a retourné le cerveau ? Peut-être… Mais ses fans diront sans doute pour l’excuser qu’elle a dû intérioriser les normes de la société blanche, patriarcale, raciste et grossophobe qu’elle est censée déconstruire.

Mince-ophobie

En tout cas cet épisode pourrait être de nature à torpiller le manichéisme teinté de moralisme primaire selon lequel les gros sont de gentilles victimes et les minces de méchants bourreaux. Cette vision binaire, affligeante de bêtise, est d’ailleurs au cœur de l’essai d’Olivier Bardolle, Éloge de la graisse, dans lequel il explique ni plus ni moins que les minces sont des néofascistes narcissiques, obsédés par leur image et le contrôle, et que les gros sont des victimes vulnérables, ouverts sur le monde, lucides, hypersensibles, et bien entendu hyper-altruistes. 

Le cas de Lizzo suggère exactement le contraire : qu’on peut faire partie de ces minorités dites victimisées et être un gros bourreau machiavélique.

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Quant aux accusations d’harcèlement sexuel, si elles s’avèrent vraies, cela jette un pavé de discrédit dans la marre du mouvement #Metoo, puisqu’elles prouvent bien que le statut de victime n’est pas ancré génétiquement dans un sexe, que ce n’est pas parce qu’on est une femme qu’on est victime par nature, que des femmes peuvent également harceler d’autres femmes et que la sororité n’est pas un bouclier anti-vice. Idem pour le mouvement #BLM (black lives matter) qui laisse toujours penser que les Afro-américains sont victimes de racisme uniquement de la part de « rednecks » pro-Trump, prêts à se lancer à l’assaut du Capitole une deuxième fois. Si Lizzo a fait preuve de racisme envers ses sœurs de couleur, cela démontre que le racisme n’a pas de couleur de peau. Bienvenu dans la réalité complexe du comportement humain.

Il reste que Lizzo sera bien contente de pouvoir se réclamer du principe de la présomption d’innocence que certaines néoféministes misandres en France souhaitent abolir.

Espérons que cette polémique fera prendre conscience des écueils de ce qui pourrait s’appeler, si on tente un néologisme, « le grossisme », cette idéologie qui conçoit la grossophobie, non pas comme un comportement individuel, mais comme un mal structurel propre à la société occidentale.    

Juan Branco : avocat, comédien et martyr ?

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L'avocat Juan Branco au Tribunal de Grande Instance, Paris, 18/02/2020 ACAU/SIPA 00945643_000002

Les médias ont raconté les péripéties rocambolesques au Sénégal et en Mauritanie de l’avocat et militant d’extrême-gauche. S’agit-il encore de mises en scène histrioniques pour attirer l’attention générale ou Branco a-t-il cette fois un objectif sérieux et légitime ? Selon les avocats français qui assurent sa défense et qu’on ne peut pas taxer de progressisme politique, sa cause est juste : c’est le gouvernement sénégalais qui a tort.


Parce que Ousmane Sonko incarnait l’espoir au Sénégal d’une révolution populaire contre un pouvoir corrompu et parce que Juan Branco s’était jeté corps et âme dans sa défense devant les tribunaux, ces deux personnages sont devenus courant juillet les ennemis publics numéro 1 pour Macky Sall, le président sénégalais. Sonko est emprisonné le 28 juillet à Dakar et Branco le 5 août. Sa dernière apparition publique remontait au 30 juillet et commençait par ces mots : « Nous sommes venus vous dire que nous n’avions pas peur ». Samedi soir, Branco déguisé en marin est arrêté sur une pirogue en Mauritanie et, sur nos téléviseurs de vacances, ressurgit l’Histoire, avec une majuscule, comme la bande-son d’un film difficilement compréhensible.

De l’étranger où je me trouve, j’appelle immédiatement dans la nuit son avocat Robin Binsard. Branco est captif à la frontière mauritanienne et, s’il est extradé au Sénégal, il y risque la perpétuité. Dimanche matin, la nouvelle tombe : le Sénégal obtient l’extradition, Branco est écroué à Dakar. Un communiqué sort dans la presse rédigé par quatre grands avocats : Robin Binsard, Alexandre Ursulet, Luc Brossolette et François Gibault.

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Cela faisait des années que François Gibault n’avait plus fait apparaître son nom dans un dossier international brûlant. À 91 ans, celui que son poulain Charles Consigny avait surnommé le Commandeur, n’avait gardé que deux seuls clients à son cabinet : Louis-Ferdinand Céline – dont il est l’ayant droit ainsi que le biographe – et Jean Dubuffet – dont il préside la fondation. Ce sont, paraît-il, des clients compliqués. Les journaux ne parlaient plus d’ailleurs de Maître François Gibault, mais de François Gibault tout court. Si, quand on a 20 ans, le succès est d’avoir un titre, à 90, la gloire est d’avoir un nom. Gibault avait même écrit ses mémoires, en deux volumes, et avait nommé le second Libera Me, Suite et Fin. Si le ténor du barreau raye le mot « fin », reprend son titre et sort de sa réserve, c’est qu’il y a une raison grave, et que c’est le statut même de l’avocat dans le monde qui est en danger : Juan Branco a été arrêté et emprisonné au Sénégal. Et ce, uniquement parce qu’il exerçait son métier.

L’on peut penser ce qu’on veut politiquement de Juan Branco et je ne suis pas sûr que Gibault, qui se dit anarchiste de droite et vit toujours dans l’hôtel particulier de la rue Monsieur où il est né, soit un grand adepte de La France Insoumise. L’on peut également penser ce qu’on veut de son client, l’opposant sénégalais, Ousmane Sonko, de son souhait légitime de renverser un pouvoir corrompu comme de ses accointances réelles avec les salafistes. L’on peut même penser que, comme celle du général Alcazar dans Tintin et les Picaros, la révolution d’Ousmane Sonko n’est qu’un mirage et que les révolutionnaires d’aujourd’hui sont les dictateurs de demain. Là n’est pas la question. Juan Branco n’est pas allé au Sénégal en tant qu’opposant politique : il y est allé en tant qu’avocat, pour prouver au monde qu’un avocat devrait pouvoir exercer son métier, quelles que soient les circonstances. Ce n’est pas simplement sur le dos de Juan Branco que le Sénégal écrit une page sombre de l’Histoire, mais sur le dos même de la robe d’avocat dans le monde.

Les médias qui aiment d’habitude tant parler du moindre otage font peu de cas de Branco : il est aussi peu récupérable par le système que par les anti-systèmes. Il passe à gauche pour le gauchiste préféré de l’extrême-droite et à droite pour un révolutionnaire inquiétant. Les marxistes lui pardonnent mal d’avoir fait ses classes à l’École Alsacienne avec Gabriel Attal tandis que les Gilets Jaunes comprennent difficilement son pamphlet contre Hanouna – qui leur a tant donné la parole.

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Un journal avait un jour écrit qu’il était l’ange noir de Saint-Germain-des-Prés, je garde pour ma part en tête l’image d’un jeune homme au cœur impatient, extrême en toute chose, et qui n’a sans doute qu’un pied sur terre, l’autre étant une botte de sept lieux. Et sur cette image se superpose la vision d’une geôle de Dakar avec dix personnes – selon nos informations – entassées dans sa cellule. Lundi matin, je téléphone à François Gibault. Celui qui a été le mentor de beaucoup de jeunes avocats et qui longtemps plaida aux côtés de légendes comme Jean-Louis Tixier-Vignancourt ou Jacques Vergès, me parle de Branco sur un ton paternel : «J’ai vu un garçon généreux et courageux. Son combat dans cette affaire au Sénégal est tout à fait légitime : Ousmane Sonko – qui est l’opposant numéro 1 au régime – est un vrai démocrate, qui sera candidat en février prochain s’il est libéré. J’ai eu Sonko au téléphone avec Juan récemment, on a pu converser avec lui. Ce dont je suis sûr, c’est que le régime actuel ne respecte pas certains principes fondamentaux, en premier lieu la liberté. Or je suis avocat, et je suis connu comme étant le champion de la liberté. Il est donc naturel que j’apparaisse pour le défendre ». Seulement deux heures après, Branco est libéré, et la liberté a gagné : « La liberté première d’un homme est celle d’être défendu par qui il veut, et en mettant Juan en prison, le Sénégal privait Sonko de sa défense ». 

Certes, Juan Branco parait souvent comme un histrion et un exalté, mais Gibault est un samouraï, et son témoignage nous force à considérer que, au moins ici, Branco soit du bon côté. Le drame de ceux qui font de leur vie un spectacle permanent est que, quand il leur arrive de jouer un rôle authentique, le public croit encore que c’est une représentation. Branco étant aujourd’hui libre, la «défense de la défense » – selon les mots de Maître Binsard – a gagné une partie. Ce qui reste véritablement en jeu maintenant, c’est le destin des Sénégalais.

Albert Cossery, ou l’art de passer à côté de ses responsabilités

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Albert Cossery dans les jardins du Luxembourg 05/07/2003 00477082_000005

Nous poursuivons notre flânerie estivale dans les méandres de la littérature du désœuvrement. Baudelaire écrivait: « Être un homme utile m’a paru toujours quelque chose de bien hideux ». Le romancier Albert Cossery était tout à fait d’accord avec lui!


S’il y a bien un romancier qui fait un avec le désœuvrement, c’est Albert Cossery. Sa vie et son œuvre sont placées sous cette lumière persistante, dont l’origine provient sans doute de son ascendance égyptienne. Sa légende est connue. Une existence au cœur de Saint-Germain-des-Prés, dans un hôtel de la rue de Seine, les ballades chaque jour jusqu’au Café de Flore pour boire un café et admirer les jolies femmes. Et puis quelques livres écrits à la paresseuse, avec pour cadre un Moyen-Orient fantasmatique, rempli de personnages jeunes et désœuvrés, attirés par une seule subversion, celle de s’amuser en suivant tranquillement le cours de la vie et en essayant de ne jamais travailler, afin de ne pas contribuer à l’imposture générale.

Retour au pays

Dans Un complot de saltimbanques, roman paru en 1975, tous les éléments sont rassemblés pour magnifier l’art de passer à côté des responsabilités. Teymour vient de demeurer six ans à l’étranger pour soi-disant étudier et obtenir un diplôme de chimiste. Il a dû revenir d’urgence au pays, son père le menaçant de lui couper les vivres. Il est assis à la terrasse d’un café, et se désespère d’avoir quitté des contrées civilisées dans lesquelles on ne s’ennuie jamais. « Toute son attitude, note Cossery, exprimait le désœuvrement, le vide morbide, la désolation… » Son père lui a réservé un poste d’ingénieur dans la raffinerie de sucre proche. Il ne s’en remet pas. Il ressemble, comme l’écrit Cossery, « à quelque monarque déchu, victime d’une trahison universelle… » Pendant tout ce temps passé dans des pays lointains, Teymour n’a pas étudié quoi que ce soit. Pour lui, « c’était perdre son temps et sa jeunesse que d’étudier toutes ces matières insanes destinées à faire de lui un fonctionnaire ». Avant de revenir au pays, il a acheté à prix d’or un faux diplôme, pour le montrer à son père.

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Mener une vie oisive est suspect

Nous faisons ensuite la connaissance de Medhat, ami d’enfance de Teymour, qui accueille ce dernier avec franchise, comme s’il l’avait quitté la veille. Medhat est une espèce de sage, bien que marié à une très jeune femme et travaillant de temps en temps dans un journal local. Cossery trace de lui un portrait moral très significatif, qu’il convient de citer ici : « N’ayant aucune ambition d’ordre matériel, narguant l’argent et les honneurs, il s’était arrangé pour mener une existence à peu de frais, mais riche de loisirs, lui permettant d’approcher la connaissance intime de la ville ». Un tel mode de vie paraît évidemment suspect, et la police le surveille, le soupçonnant de vouloir fomenter un complot politique contre les autorités. Les conspirateurs, c’est bien connu, sont souvent des oisifs. Le chef de la police, Hallali, qui passe son temps à lire les écrits révolutionnaires ou les essais de sociologie, en est convaincu. Le cas de Teymour lui paraît également douteux : « Je suis convaincu, affirme Hallali, que ce Teymour est porteur de nouvelles directives pour ses camarades ». Et il ajoute ceci, à propos du même Teymour qui n’en peut mais : « Qui me dit qu’il n’est pas là pour fabriquer des bombes […] N’oublie pas que c’est un ingénieur chimiste ». Eh oui, avec un faux diplôme…

Une critique de l’Occident laborieux

Les protagonistes des romans de Cossery sont toujours porteurs d’une certaine innocence. Leur paresse est un réflexe animal. Le péché originel, ils ne connaissent pas. Ils ne comprennent pas pourquoi la société voudrait les transformer en esclaves. Pour Cossery, la civilisation moderne est l’exact opposé du désœuvrement. Seul le désœuvrement, pour lui, serait authentique. Il fait par exemple dire à Medhat :  « Depuis toujours le destin besogneux de l’homme l’empêche de rêver à un idéal qui ne soit pas matériel… » Ces considérations forment, sous la plume de Cossery, une critique implacable de l’Occident. Teymour en prend peu à peu conscience. Non, il ne travaillera pas dans la raffinerie de sucre, « ni nulle part ailleurs ». Sa philosophie se construit sur le non-travail. Cossery nous dit : « Et il se demandait à quoi il était redevable de cette perception aiguë qui l’avait amené à savoir le sens véritable de la vie ». Question en effet essentielle.

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Un complot de saltimbanques ressemble à un conte philosophique de Voltaire. Il dégonfle les baudruches. Il est même porteur d’une éthique qu’il faut prendre au sérieux. Les arguments ne manquent pas, ils sont plaisants et d’un grand bon sens. Le désœuvrement, pensait Cossery, est une idée éternelle et bienfaisante. Elle seule rendrait les hommes heureux.

Albert Cossery,Un complot de saltimbanque. Éd. Robert Laffont, 1975. Le roman est disponible actuellement aux éditions Joëlle Losfeld/Gallimard, soit séparément dans la collection « Arcanes » (1999, 13 €), soit dans les Œuvres complètes, tome 1 (2005, 25 €).

Parlez-moi de lui !

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Mort Shuman sur le plateau de l'emission "Numero un : special Mort Shuman", realise par Marion Sarraut, sur TF1 01/01/1977 ROCHE/TF1/SIPA tf135001852_000001

Pilier des Carpentier (Maritie et Gilbert), ami des stars du showbiz français, compositeur à la carrière immense, Mortimer Shuman, dit « Mort », était aussi la plus belle voix de la tristesse enfouie.


S’il fallait définir la mélancolie, s’approcher au plus près de ce sentiment contrasté où le passé vient se superposer au présent sans en dilater les pores… Alors, Mort Shuman (1938 -1991) serait sa voix, ce timbre lointain venu d’Amérique aux accents yiddishs, ce fado de Brooklyn qui crie ses peines et ses joies, cette porcelaine qui s’ébrèche au fil du temps à force de trop l’exposer au regard des autres. « Mort » et sa pudeur de géant retenaient les larmes au milieu des boules à facettes. Aux premières notes de piano, le public abruti par les rings parades et les décibels en furie, ressentait une émotion incontrôlable. La nudité des sentiments est, à vrai dire, effrayante. Ce public était ému, d’une émotion impalpable, inguérissable qu’il n’arrivait ni à juguler, ni à comprendre. Il s’abandonnait alors à la mélancolie de Mort. Vaincu, il laissait pour une fois la musique du grand frisé irriguer ses songes, envahir son espace intérieur, divaguer à perte de vue ; un instant, durant trois minutes, une forme de communion pourtant impossible au milieu des caméras se produisait. Elle n’était pas factice. La voix de Mort permettait ce miracle télévisuel.

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Il était ce vieil oncle de New-York en costume blanc qui aurait beaucoup voyagé, beaucoup souffert en silence, traversé des monts et des guerres, cherché en vain les confins de l’indicible à bord de son planeur imaginaire. Cette terre promise de l’amour perdu ou du bonheur impossible, Mort nous l’offrait, mieux, il nous la contait avec une élégance qui nous étreint encore aujourd’hui. « Je suis quelqu’un qui est capable de raconter une petite histoire » disait-il, humblement. Mort était pudique et drôle, léger et ripailleur, fragile et blagueur, cependant, il semblait toujours pénétré par un autre monde secret et infranchissable. Nous, ses fans, avions la pleine conscience de cet ailleurs, il nous entrouvrait juste la porte de sa cabine de pilotage ou d’un hôtel à la plage. Á nous le triangle des Bermudes ou une pension de famille en Bretagne ! Mort était le chanteur du souvenir, plus exactement de la puissance du souvenir. Il irisait notre mémoire. Nous avions moins peur de son reflet à ses côtés.

Sans cette nostalgie-là, nous ne sommes rien, que des êtres désarticulés, incapables d’avancer. Mieux que les philosophes patentés de la résilience, Mort nous a enseigné les délices de l’errement, les miroitements de l’effleurement, les caprices des amours réfractaires. Quand il a débarqué à Paris, nous ne savions rien de ses succès passés, de ses morceaux pour Elvis, Paul Anka, Janis Joplin, Ray Charles… de ses comédies musicales, de son affection pour Brel et de son impressionnant palmarès radiophonique. Il était seulement l’Américain de passage, le gentil balèze à côté d’Eddy ou de Johnny, qui tend le micro à Jane ou à Sylvie, qui s’amuse entre Sacha et Petula, qui porte la moustache et le col pelle à tarte, jamais avare d’une complicité et d’un clin d’œil, un copain comme ça, on en rencontre peu au cours de sa vie. Ce gars-là nous a immédiatement plu. Ce fut un coup de foudre, il avait l’aisance scénique du showman et le toucher sémantique de l’écrivain ; la suavité des Carpenters et le tragique de Kramer contre Kramer. De Broadway à la rue Pierre-Charron, un détour par le vignoble bordelais et les studios des Buttes-Chaumont, nous l’aurions suivi partout.

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Je pense souvent à lui, avant d’attaquer un article. Comment s’y serait-il pris ? Comment aurait-il saisi sur le vif son lecteur, sans pour autant racoler ses plus bas instincts ? Mort fut un guide d’exigence et de modération, il n’est pas facile de faire cohabiter ces deux élans. Je me souviens de l’avoir vu à la télévision suisse, il était ce soir-là, à Genève, en compagnie de Nicole Croisille. Lui, décontracté, rieur, d’une souplesse incroyable, le souci de la note juste et le sens inné du duo, du partage. Elle, en robe lamée, assise sur le piano à queue, amusée et professionnelle, joueuse et implorante, délicieuse. Les deux se renvoyant la balle avec un plaisir gourmand. Nous étions aux frontières de la chanson et du sketch, à bout touchant d’un moment criant de vérité, tellement rare. J’aimerais qu’on me parle encore de lui, que des biographes m’en apprennent plus sur son destin ou que des romanciers s’emparent de cette figure pour que sa lumière ne s’éteigne pas. Il existe fort heureusement la belle émission des nuits de France Culture datant de 2001 qui invita ses amis à parler de lui.

Monsieur Nostalgie

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Et maintenant, voici venir un long hiver...

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Pap Ndiaye : la République est bonne fille

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Pap Ndiaye et Emmanuel Macron au Mont-Valerien 18/06/2023 Jacques Witt/SIPA 01117312_000098

Le passage de cet universitaire au ministère de l’Education est un exemple de plus du manque de jugement du président de la République qui a échoué à trouver la personne la mieux adaptée par ses compétences aux tâches de ce poste clé du gouvernement.


Un ministre noir, « identifié comme un homme de gauche, engagé sur les questions de l’antiracisme, de la lutte contre les discriminations », détesté par l’extrême droite, ne peut pas avoir été un mauvais ministre !

Avec de telles dispositions, il serait même malséant d’oser la moindre critique à l’encontre de cette personnalité. Elle n’était tenue à rien d’autre que demeurer elle-même, accueillir les compliments du progressisme et du wokisme et exploiter à fond le statut de victime offert par les « méchantes » droite et extrême droite comme sur un plateau.

En tout cas, c’est ce qui résulte du portrait stupéfiant de compréhension et de commisération que Le Monde – on me pardonnera d’abuser de la lecture de ce quotidien mais il est une mine, pour le pire souvent, sur beaucoup de sujets – a consacré à l’ancien ministre de l’Éducation nationale, Pap Ndiaye, avec une sélection de propos de ce dernier. Une nouvelle fois nous avons la confirmation que le président de la République, se posant volontiers en surplomb et en modèle, se révèle pourtant incapable de choisir avec lucidité et justesse certains ministres pourtant destinés à des missions capitales.

Inutile de revenir sur la désignation d’Eric Dupond-Moretti comme garde des Sceaux et sur les péripéties surprenantes de ses renouvellements à ce poste malgré sa future comparution devant la Cour de justice de la République. On s’aperçoit que ce pouvoir, à force de vouloir tenir pour rien les mises en examen de ministres, a accentué les effets négatifs de celles-ci, tant sur le plan politique que judiciaire.

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Pap Ndiaye est le second exemple éclatant qui démontre qu’Emmanuel Macron est un très médiocre DRH, totalement indifférent à l’obligation de s’assurer de la meilleure coïncidence possible entre le professionnel choisi par pur décret présidentiel et la fonction prévue. Pap Ndiaye était aussi doué pour être ministre de l’Éducation nationale que Jean-Luc Mélenchon demain ministre de l’Intérieur ! Ni la raison ni l’intuition, en effet, ne validaient cette nomination que des propos antérieurs très problématiques de l’intéressé auraient d’ailleurs dû interdire.

L’essentiel de cette illustration sans nuance de Pap Ndiaye dans notre quotidien « de référence » tient à une tentative de démonstration, que je juge poussive, de la qualité intellectuelle de l’ancien ministre – contestée par personne – et donc de ce qu’aurait été forcément son excellent bilan. Ce qui est non seulement faux mais vérifié par le fait que nulle part il n’est fait état des réalisations dont il aurait fallu le créditer. Même pour ses inconditionnels, ce ministre n’a été qu’une promesse, mais peu importe.

Puisqu’il est clair qu’étant de gauche, noir et initiateur de causes dites progressistes, il n’est même pas nécessaire d’évaluer ce qu’il a pu accomplir, qui est forcément estimable, dans la mesure où seul le racisme dont il aurait été victime expliquerait la très médiocre appréciation générale portée sur son action.

Il est symptomatique de relever qu’il a fallu mettre en avant l’unique soutien de Hervé Berville qui, pour être noir également, n’est pas considéré comme un foudre de guerre en tant que secrétaire d’Etat à la Mer.

Ce n’est pas seulement la droite et l’extrême droite qui ont eu l’inélégance démocratique de s’en prendre à un homme qu’on aurait dû par principe honorer et dont les moindres hésitations, approximations et faiblesses auraient mérité l’enthousiasme : les enseignants, leurs syndicats (leur inspiration est largement de gauche) n’ont pas été, me semble-t-il, touchés par la grâce de Pap Ndiaye. Ils ont ajouté leurs critiques et leur déception à celles de la plupart des parents, relativement hermétiques aux propos d’un ministre plus préoccupé par sa lutte permanente contre l’extrême droite qu’à l’amélioration concrète, modeste, pragmatique de l’immense champ de réforme qui lui avait pourtant été dévolu.

Avant même le moindre commencement d’action, telle une excuse dont le futur allait démontrer l’utilisation surabondante et choquante dans sa volonté d’éradication médiatique (CNews), l’hydre de l’extrême droite surgissait comme l’explication de tout et Pap Ndiaye n’était jamais mauvais mais seulement entravé par ceux qui s’acharnaient à mettre des bâtons pervers et malfaisants dans les roues d’un projet ministériel qui n’était pas plus clairement défini lors de son départ qu’à son arrivée.

Avec cette obsession totalement décalée par rapport au principal, voire à l’exclusif de sa mission, on aboutit à ce triste paradoxe que la « couleur de peau », la dénonciation constante d’un racisme plus opportun que réel, mettent davantage dans le débat public, à cause de ces pourfendeurs compulsifs et habiles, ces notions récusées alors qu’ils reprochent malicieusement à leurs adversaires politiques d’en user.

Ce « calvaire solitaire » qui aurait été le sien, dont le président a été le responsable initial, s’est trouvé aggravé par le fait que Pap Ndiaye n’avait aucune des qualités qu’un politique doit avoir – ce n’est pas forcément à charge – mais surtout par la haute opinion qu’il avait de lui-même et qui lui faisait considérer comme une offense personnelle la contestation de ses esquisses ministérielles. S’opposer au ministre c’était être raciste… Quelle commodité pour lui !

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Qu’un Sacha Houlié, député Renaissance, vienne à son secours et déclare que « son départ est la chose la plus injuste de ce remaniement » est une preuve supplémentaire de la très faible adhésion politique et démocratique à la cause de ce ministre dont l’appréciation sur la vacuité de ses entreprises serait cinglante si elle n’avait pas été limitée par la peur d’être injustement stigmatisé…

Car il faut reconnaître que ce bouclier opportuniste a bien marché.

Quand Elisabeth Borne a expliqué à Pap Ndiaye qu’il devait partir, en euphémisant son constat, il paraît que le président de la République l’aurait laissé libre de choisir le poste qu’il désirait. C’est ainsi que quasiment le lendemain d’une sortie du gouvernement justifiée, quoi qu’on en dise, par sa faillite ministérielle, il est propulsé ambassadeur auprès du Conseil de l’Europe. Ce qui ajoute un second scandale (s’il est vrai qu’il n’est pas le premier à bénéficier d’une promotion, d’un honneur après un fiasco, il faut admettre qu’Emmanuel Macron, comme souvent, se livre à cette dérive de manière ostentatoire) à celui de quatorze mois perdus pour l’Éducation nationale.

La France ne devrait pas être un champ d’expérimentations pour les aberrations présidentielles.

Emmanuel Macron, qui, avec lui, avait fait un très mauvais choix, a vanté ensuite la mission exaltante de Gabriel Attal, chargé de prolonger « le formidable bilan » de Jean-Michel Blanquer réapparu dans l’estime présidentielle. Comme si la parenthèse de Pap Ndiaye était effacée. Mais trop tard. La France ne devrait pas être un champ d’expérimentations pour les aberrations présidentielles.

Pap Ndiaye traite de « politique » son successeur, comme si cette condition était un crime. Elle n’exclut pas l’intelligence. Quoi qu’on pense de Gabriel Attal et d’une ambition non dissimulée qui n’est pas rendue absurde grâce à son talent et à sa vision claire et de bon sens sur l’Éducation nationale, ses premières interventions ont montré le contraire de l’humanisme filandreux et orienté de Pap Ndiaye. Elles ont identifié l’essentiel et je n’ai pas le moindre doute que ce ministre ne se servira jamais des attaques abjectes sur sa vie intime pour justifier son éventuelle incurie.

Pap Ndiaye continue à déplorer et à se plaindre. Pourtant il devrait vraiment se faire discret. Parce qu’en le nommant ministre puis en le récompensant ensuite, la République a été bonne fille avec lui.

ARTE s’inquiète de la féminisation de « l’extrême droite moderne »

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Giorgia Meloni prend la parole au Capitole américain, le 27 July 2023, à Washington Julia Nikhinson/SipaUSA /SIPA sipausa30363875_000018

Lorsque la chaîne franco-allemande consacre un reportage à l’extrême-droite, c’est toujours un grand moment d’honnêteté journalistique.


Récemment, Arte a diffusé un reportage intitulé « Comment les femmes transforment-elles l’extrême-droite moderne ? ». Disponible sur le site internet de la chaîne jusqu’au 28 octobre, il représente à merveille le traitement médiatique qui est, la plupart du temps, réservé à l’extrême droite.

Dès les premières secondes, le ton est donné par la journaliste Rebecca Donauer : «L’ultra-droite prend le pouvoir en Italie, précisément 100 ans après la victoire du fasciste Mussolini». Le décor est posé. La figure du Duce ainsi dressée en toile de fond permet de rappeler au téléspectateur, au cas où il serait parvenu à échapper au matraquage médiatique permanent, que la menace fasciste n’a jamais été aussi présente depuis un siècle. Un Edgar Morin plus tard, Benito se serait réincarné en Giorgia. Changement de sexe réussi car esthétiquement on gagne au change !

Rebecca Donauer poursuit en ajoutant « Aujourd’hui cette extrême droite nommée post-fascisme est dirigée par une femme : Giorgia Meloni ». La journaliste aurait pu préciser, par honnêteté intellectuelle, que le qualificatif de « post-fascisme » est uniquement usité par des observateurs politiques de gauche et d’extrême-gauche et qu’il ne fait en aucun cas consensus. L’historien Frédéric Le Moal, qui en connaît davantage sur le fascisme italien que toute la Nupes réunie, évoquait, dans une interview accordée au Figaro en septembre dernier, son « scepticisme » face à ce terme et dénonçait la « confusion » que provoque son utilisation à tout va.

Après nous avoir mis en garde contre Meloni la « post-fasciste », c’est le discours de Marine Le Pen qui est jugé « violent et radical » car elle a osé comparer « l’islamisme au nazisme ». Il faut dire qu’il est difficile de ne pas être « violent et radical » pour qualifier une idéologie qui a tué des centaines de nos compatriotes.

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Après la fille de Jean-Marie Le Pen, c’est au tour d’Alice Weidel, femme politique allemande, membre de l’AfD, de subir les foudres du reportage. Celle-ci a beau être lesbienne et en couple avec une femme d’origine sri-lankaise, elle n’y échappera pas. Son discours est lui aussi qualifié de « violent et radical » car elle parle « d’immigration musulmane homophobe ». En effet, en tant qu’homosexuelle, Alice Weidel dit avoir été victime d’homophobie en Allemagne, de la part de personnes musulmanes issues de l’immigration. Des déclarations que les tenants du politiquement correct, d’ordinaire si rapides à déifier la parole des minorités, se sont empressés de taxer de racisme.

La féminisation du personnel politique est habituellement considérée comme un progrès par les médias centraux. Et gare à ceux qui, devant cette évolution sociétale, n’applaudissent pas à s’en péter les mains. Angela Merkel, Ursula von der Leyen, Hillary Clinton (ils y ont cru en 2016 mais la défaite de l’épouse de Bill leur a causé de la bile). Meloni leur en donne également. Dans le reportage, la féministe italienne Michela Murgia déclare : « Pour les femmes et pour les féministes l’élection de Meloni n’est pas une bonne nouvelle ». Pour les féministes qui sacralisent davantage l’avortement que la vie de l’enfant, c’est possible, mais pourquoi étendre cela à toutes les femmes ?

Nous conseillons à Arte de questionner Alessandra Verni. Cette dernière est la mère de Pamela Mastropietro, une italienne de 18 ans qui a été tuée et démembrée par un Nigérian vendeur de drogue en janvier 2018 (l’auteur du crime a été condamné à la prison à vie en 2019). Elle doit probablement avoir un autre regard sur l’élection de Meloni.

Le reportage se termine en apothéose. Dans les dix dernières secondes, à l’instar d’un coureur du 100 mètres qui voit la victoire lui échapper, Rebecca Donauer donne tout et jette ses dernières forces et faibles arguments dans la bataille contre «l’extrême-droite» en affirmant que le discours de ces femmes « leadeuses » est «raciste, islamophobe, antisémite, anti LBGT et clairement misogyne». On est presque déçu que le complotisme et le climatoscepticisme ne soient pas dans la liste.

Hélène Carrère d’Encausse: l’intelligence faite distinction

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Institut de France 12/10/2017 HARSIN ISABELLE/SIPA 00827205_000025

L’hommage personnel de Daniel Salvatore Schiffer à celle qui vient de s’éteindre paisiblement, le 5 août 2023, à l’âge vénérable de 94 ans.


Jamais je n’oublierai cet immense et rare honneur qu’Hélène Carrère d’Encausse, l’une des femmes d’esprit que j’admirais le plus, me réserva, un après-midi de janvier 2003 (il y a donc plus de vingt ans déjà), en m’accueillant généreusement, pour une de ces brillantes et riches conversations dont elle avait le secret, dans ses appartements privés de l’Académie Française, dont elle était, depuis 1999, l’admirable, infatigable et dévoué, Secrétaire perpétuel.

Je me souviens. C’était donc l’hiver, il faisait froid, le temps était maussade, et le ciel de Paris, au-dessus de la coupole dorée du quai de Conti, était, ce jour-là, particulièrement gris, triste comme en ce terne jour de deuil. Et, pourtant, cet élégant appartement, sans luxe tapageur mais d’un extraordinaire bon goût, semblait briller alors, par la seule mais rayonnante présence de cette grande dame des lettres françaises, de tous ses splendides feux ! Je me rappelle parfaitement là, du reste, l’éclat de sa belle épée d’académicienne qui, disposée longitudinalement sur une des étagères de sa superbe bibliothèque, paraissait illuminer le cuir ambré de ses livres tout autant que l’attentive profondeur, empreinte d’humanité par-delà sa droiture, de son regard.

L’esprit des lumières

C’est de l’un de ses meilleurs ouvrages d’histoire, consacré précisément à une autre grande dame de la culture européenne, Catherine II, impératrice de Russie, dont elle m’entretint, lors de cette mémorable rencontre, avec cette intelligence, mêlée de rigueur et de douceur tout à la fois, qui la distinguait au plus haut point.

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Quel délice, cette aimable, féconde et érudite conversation, surtout lorsqu’elle en vint à me parler, plus diserte que jamais sur ce passionnant sujet, de deux des plus prestigieux philosophes des Lumières, Voltaire et Diderot, hôtes assidus, au cœur du somptueux palais impérial de Saint-Pétersbourg, de cette même et grande Catherine : « une femme libre et moderne » comme Hélène Carrère d’Encausse se plaisait très justement à la caractériser, y voyant peut-être là aussi, à raison, l’une des plus éminentes facettes de son propre portait intellectuel.

Une photo pour l’histoire

Ce long et fructueux dialogue avec Hélène Carrère d’Encausse, je l’ai par ailleurs consigné par la suite, avec comme titre  « Catherine II ou la Règne de l’intelligence »,  dans un de mes livres, Bibliothèque du temps présent – 70 entretiens littéraires et philosophiques.

Mais, surtout, c’est avec un rare plaisir que, conscient du privilège, assez unique, qui m’était alors accordé là avec autant de simplicité, je pris soin d’immortaliser, pour la postérité, cette formidable rencontre par une photo, que je livre ici pour la première fois, où l’on voit précisément Hélène Carrère d’Encausse assise à son bureau personnel de l’Académie Française (avec ma femme, Nadine Dewit, posant à ses côtés) en train de me dédicacer, d’une écriture à la fois sobre, méticuleuse et posée, son Catherine II (qu’elle venait de publier, du reste, chez Fayard).

©Nadine Dewit

Un détail, lors de cette fameuse séance de photos, me frappa cependant chez cette femme qui, par-delà son air sérieux et sa langue châtiée, son allure fière et son port altier (quoique jamais, pour autant, dédaigneux), savait aussi être gracieuse, toujours impeccable dans son tailleur Chanel et sous ses raffinés colliers de perles : elle me demanda très poliment de patienter un instant, se retira quelques minutes dans le salon adjacent à son bureau pour, au préalable, se refaire, furtivement, une beauté en se remettant – coquetterie de femme oblige – du rouge à lèvres.

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En amical souvenir

Il ne m’appartient certes pas, par discrétion tout autant que pudeur, de révéler au public ce qu’elle eut alors l’extrême gentillesse, alliée à son indéfectible noblesse d’âme, de m’écrire là, en guise de dédicace. Ce que je puis confier, en revanche, c’est ce qu’elle m’écrivit, nantie là encore de cette bienveillance mêlée de délicatesse, lorsqu’elle m’invita à la revoir, toujours aussi aimablement, pourvue de la même courtoisie et du même intérêt, pour m’entretenir, non moins doctement, d’un autre de ses prodigieux livres sur l’histoire de cette Russie qu’elle aimait tant et, surtout, connaissait à merveille : « Pour Daniel Salvatore Schiffer, ce témoignage de gratitude pour son attention, et en amical souvenir », y eut-elle en effet la bonté – cette humble mais précieuse qualité morale qui la caractérisait infailliblement – de m’adresser, très affectueusement, en cette bienheureuse, et pour moi impérissable, circonstance. Ce fut donc, cette fois-là, quatre jours avant le solstice d’été, le 17 juin 2013 pour l’exactitude (dix ans après notre première rencontre) et toujours au sein de ses appartements privés de l’Académie Française, autour de son ouvrage sur Les Romanov, magistralement sous-titré « Une dynastie sous le règne du sang » (publié également chez Fayard).

Eternelle parmi les Immortels

Continuer à raconter mes souvenirs personnels avec cette grande et belle dame des lettres françaises, aussi bien que de l’esprit le plus cosmopolite, qu’était effectivement Hélène Carrère d’Encausse, fût-ce là en guise de très sincère et loyal hommage, s’avérerait peut-être toutefois vain, voire fastidieux, tant, maintenant qu’elle n’est plus, sinon par l’intemporelle qualité de son œuvre, ils abondent désormais en ma mémoire.

Adieu, donc, très chère Hélène Carrère d’Encausse, éternelle parmi les immortels : l’humanité perd, avec votre disparition, l’une de ses plus resplendissantes lumières au firmament de l’intelligence.