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« Sur l’immigration, une bataille juridique ne remplacera pas le courage politique »

Nous pouvons recouvrer notre souveraineté migratoire sans dénoncer les traités européens. C’est ce que pensent les Républicains qui proposent deux lois pour instaurer des quotas d’immigrés et durcir la lutte contre les clandestins. Pour l’élu des Yvelines, ce qui risque de faire défaut, c’est le courage politique au sommet de l’État.


Causeur. Les propositions de LR en matière d’immigration relèvent-elles de la seule com’ ou sont-elles utiles ?

Patrick Stefanini. Ces propositions ne sont pas récentes. La prise de conscience de la nécessité d’agir est bien plus ancienne que cette annonce. D’ailleurs, quasiment toutes les mesures annoncées étaient déjà présentes dans le programme de Valérie Pécresse. Elles sont très concrètes, car elles s’appuient sur une analyse précise des raisons de notre impuissance en matière de maîtrise de l’immigration et proposent des réponses juridiques efficaces pour y remédier.

On observe par exemple que des traités européens, soit de manière directe, soit par l’interprétation qui en est faite par les cours de justice (Cour de justice de l’Union européenne ou Cour européenne des droits de l’homme) peuvent faire échec à l’application de la législation française. C’est le cas notamment au sujet du regroupement familial. Au niveau français comme européen, les juridictions confrontées à la question de l’immigration ont le plus souvent interprété des dispositions très générales dans un sens unilatéral, favorable à la primauté des intérêts particuliers des étrangers sur l’intérêt collectif de la Nation. Ces interprétations se fondent notamment sur le paragraphe 10 du préambule de la Constitution de 1946 – « La Nation assure à l’individu et à la famille les conditions nécessaires à leur développement » – et sur l’article 8 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales – « toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale ». La justice a souvent fait échec à des expulsions en s’appuyant sur ces textes. Ces formules, vagues et générales, n’ont pas été rédigées au sujet de l’immigration, mais elles sont aujourd’hui interprétées comme une sorte de droit au regroupement familial.

Quand le législateur fait voter des lois plus strictes pour limiter la possibilité pour une personne étrangère d’invoquer ses liens familiaux (pour obtenir un titre de séjour ou échapper à une reconduite à la frontière, par exemple), l’intéressé saisit le juge administratif en invoquant l’article 8 de la Convention et le juge administratif lui donne raison. C’est donc à juste titre que la proposition des LR a dans le collimateur l’interprétation très généreuse que les jurisprudences françaises et européennes ont donnée de cet article 8. C’est une tentative de déverrouillage.

Et comment peut-on retrouver des marges de manœuvre ?

Une fois qu’une directive européenne a été adoptée, il est quasiment impossible de la remettre en cause. Cela demande un travail titanesque, nécessite de trouver des alliés et, le plus souvent, les modifications n’interviennent qu’à la marge. Emmanuel Macron a réussi grâce à un solide travail diplomatique à faire évoluer, par exemple, la directive dite « Bolkestein » sur les travailleurs détachés mais depuis, il n’a pas réédité cette performance.

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Dans la mesure où la hiérarchie des normes prévoit la primauté du droit européen sur le droit national, il paraît difficile de retrouver des marges de manœuvre en matière d’immigration. Il y a néanmoins un chemin pour protéger les intérêts fondamentaux d’une nation. Il se trouve dans le traité sur l’Union européenne. En effet, au paragraphe 2 de l’article 4, il est écrit : « L’Union respecte l’égalité des États membres devant les traités ainsi que leur identité nationale inhérente à leurs structures fondamentales, politiques et constitutionnelles […]. » Cela signifie qu’un État peut adhérer au corpus juridique européen commun, tout en ayant dans sa Constitution des dispositions qui lui sont propres et qui font partie de son identité constitutionnelle. L’Allemagne et l’Italie ont été les premières à revendiquer cette possibilité. En France, le Conseil constitutionnel a forgé le concept d’« identité constitutionnelle de la France ». C’est à ce concept que s’adosse la proposition des LR pour recouvrer des marges de manœuvre face à l’Europe.

L’exemple du Danemark et du durcissement de sa politique en matière d’immigration ont-ils inspiré LR ?

Les Danois ne sont pas dans la même situation que nous. Après avoir refusé une première fois de ratifier le traité de Maastricht, ils ne l’ont finalement ratifié par référendum en 1993 qu’après avoir obtenu une série de dérogations, au droit européen de l’immigration notamment. C’est la procédure de l’« opt-out ». Mais elle ne peut s’appliquer qu’avant la ratification d’un traité. C’est ce que nous aurions dû faire après le succès du non au référendum de 2005. Au lieu de cela, nous avons ratifié le traité de Lisbonne par voie parlementaire en y laissant introduire une déclaration annexe, la déclaration numéro 17, qui proclame la supériorité absolue du droit européen sur le droit national.

Il n’y a pas seulement les traités européens, mais aussi la Convention européenne des droits de l’homme, qui lie les États membres du Conseil de l’Europe.

François Fillon avait envisagé que la France puisse dénoncer la CEDH, puis y réadhérer en formulant des réserves. Juridiquement, c’est possible, politiquement, c’est plus que délicat. Cela serait vu comme une façon de sortir de l’Europe. La proposition des LR est plus subtile. Pour retrouver des marges de manœuvre sans fragiliser la construction européenne et tout en respectant la hiérarchie des normes, elle s’appuie sur la notion d’intérêts fondamentaux de la Nation et le concept d’identité constitutionnelle de la France. Parler de Frexit à propos de la proposition LR est donc politiquement stupide et juridiquement erroné. Le Danemark n’a pas quitté l’Union européenne.

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Le chemin de crête envisagé par les LR est évidemment étroit. Il implique de modifier la Constitution pour y inscrire un principe – celui des quotas, par exemple – qui serait ensuite reconnu comme faisant partie de l’identité constitutionnelle de la France. Une telle révision constitutionnelle aurait d’autant plus de poids par rapport à Bruxelles qu’elle aurait été approuvée par référendum. Cela reste néanmoins une arme de dernier recours, car la Constitution ne se modifie pas à la légère. De toute façon, cette bataille constitutionnelle ne remplace pas le courage politique. Par exemple, on peut modifier le droit du sol par une simple loi, cela ne dépend pas de l’UE. De même, nous pouvons souverainement décider de conditionner l’obtention de droits sociaux à une durée de séjour. On n’a donc pas besoin d’invoquer ici le bouclier imaginé par Messieurs Ciotti, Marleix et Retailleau.

Que faudrait-il inscrire dans la Constitution pour nous donner les moyens de réguler les flux ?

Je ne suis pas sûr que la seule question du regroupement familial puisse être considérée comme relevant des intérêts fondamentaux de la Nation. En revanche, l’instauration de quotas, qui exprimerait la volonté du peuple français de limiter la proportion d’étrangers à un seuil défini, participe à l’évidence des intérêts fondamentaux du pays.

Ce travail de LR sur la maîtrise des flux migratoires peut-il annoncer la fin de l’impuissance politique ?

La fin de l’impuissance de l’État en matière de régulation des flux migratoires est une attente forte des Français. Si LR ne s’empare pas des outils juridiques que je viens de décrire et ne donne pas un contenu concret aux intérêts fondamentaux de la Nation (et donc à l’identité constitutionnelle de la France), susceptible de nous protéger des dérives du droit européen, le parti sera balayé et l’extrême droite continuera à progresser inexorablement. Ce qui est intéressant dans la démarche des LR, c’est qu’elle inscrit la protection de l’identité constitutionnelle de la France dans le respect de nos engagements européens comme de la hiérarchie des normes. Elle exploite les marges de manœuvre prévues par les textes européens pour formuler des propositions applicables, utiles et efficaces. La proposition ne relève pas de la communication, mais bien de l’action. C’est ce qui explique son impact dans le débat public. Pour refuser la révision constitutionnelle proposée par LR et le recours au référendum, il va falloir que les députés Renaissance nous expliquent quelle portée ils donnent au paragraphe 2 de l’article 4 du traité sur l’Union européenne. Refuser la proposition LR serait une double dérobade, juridique et politique. On ne doit jamais avoir peur, comme nous l’a appris le général de Gaulle, de consulter le peuple français.

Immigration: Ces réalités qu'on nous cache

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Rébellion avortée de Wagner: Poutine est-il vraiment affaibli?

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En Occident, comme dans les pays alliés de Moscou, la situation russe inquiète. Et tout le monde se demande ce qu’Evgueni Prigojine a réellement négocié pour arrêter sa mutinerie. L’analyse de Pierre Clairé, directeur adjoint du pôle politique du think tank le Millénaire.


Dernière minute ! Dans un enregistrement audio d’une dizaine de minutes, publié ce lundi, postérieurement à la rédaction de cette tribune, le chef de la milice Wagner, Evgueni Prigojine, affirme que la rébellion de samedi ne visait pas à renverser le président Poutine mais à s’assurer de la survie de son organisation, qui devait cesser d’exister au 1er juillet. « Nous avons estimé que la démonstration était suffisante », explique-t-il. Il avance en outre que tout ce pataquès ne devrait pas affecter les relations entre sa milice privée et les Etats amis dans lesquels elle opère…

La chevauchée solitaire d’Evgueni Prigojine aura marqué les esprits du monde entier. Après avoir renoncé à avancer vers Moscou, le coup de force du groupe Wagner a abouti à un accord avec le Kremlin par l’intermédiaire du président biélorusse Viktor Loukachenko. Cet accord est le symbole des fissures au sein de la chaîne de commandement russe, dont les conséquences risquent d’être considérables à l’heure où la nation s’est pleinement engagée dans une « guerre existentielle ». 

Un accord favorable à Wagner?

Première surprise de l’accord, le groupe Wagner semble sortir gagnant. S’il est difficile de se prononcer avec certitude au regard des nombreuses questions qui restent en suspens, il s’avère que l’accord négocié par le chef de Wagner comporte deux motifs de satisfaction pour lui. D’une part, le fait même d’obtenir un accord démontre l’importance militaire et politique de Wagner pour la nation russe ! D’autre part, sur le contenu de l’accord, chacun des trois points suivants apparait comme favorable pour l’instant.

L’annonce que les soldats du groupe Wagner ne seraient pas traduits en justice, idem pour leur chef, semble garantir leurs chances de survie. Le maintien de ses activités africaines, malgré son exil en Biélorussie, pourrait garantir la pérennité financière de l’écosystème de Prigojine, un point non négligeable pour l’homme d’affaires qu’il est. Enfin, et c’est l’essentiel, nous pouvons imaginer que Prigojine ait également obtenu les têtes de Choïgou et Guerassimov, respectivement ministre de la Défense et Chef d’État-Major, qui sont la cible de ses critiques depuis plusieurs mois. Pour autant, il est certain que la relation privilégiée entre le Groupe Wagner et le Kremlin est terminée et nous voyons mal comment ces actes pourraient rester impunis sur le long terme.

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Si le président Poutine a maintenu l’ordre en Russie, il en ressort affaibli. Malgré cet accord obtenu sans aucune violence, les fissures au plus haut niveau de l’État russe ont été exposées au grand jour. Alors que Poutine était vu comme tout puissant et ayant le monopole de la violence en Russie avec un contrôle intelligent de la machine étatique, il n’en est rien. Un seul chef de guerre a réussi à faire trembler le Kremlin. Malgré l’échec du « convoi de la justice » de Wagner, l’action de Prigojine laisse à penser pour chaque Russe, chaque combattant russe, que l’armée et l’État poutinien ne sont pas si puissants que cela. Sans réponse de sa part, avec des changements au plus haut sommet de l’État et avec un pouvoir encore plus verrouillé, on a du mal à imaginer comment Poutine pourrait s’en sortir indemne. Il se murmure déjà que certains changements vont être opérés, que certains seront punis pour leur silence ou leur proximité avec Prigojine, alors que d’autres seront récompensés de leur loyauté.

Quel impact sur la «guerre existentielle»?

Cette rébellion est intervenue au pire moment pour la Russie alors que la contre-offensive ukrainienne bat son plein. Seulement, il y a fort à parier qu’il n’y aura pas de changement majeur sur le front dans un futur proche. Si l’armée russe a montré des difficultés de projection, sa défense a été bien imaginée. Ainsi, malgré le désordre dans les rangs russes, l’armée de Zelensky ne pourra pas passer les défenses russes. De plus, la stratégie russe qui a fait ses preuves ces dernières semaines, à savoir la multiplication de frappes dans des villes éloignées du front comme à Kiev a occupé l’armée ukrainienne. Pensant profiter de la relative faiblesse de l’armée russe, celle-ci a tout de même repris certains villages, mais aucune avancée majeure n’est à signaler.

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En revanche, cette rébellion avortée de Wagner pourrait avoir fait perdre à la Russie le plus important : le moral de ses troupes. Sur le long terme, une crise de confiance pourrait toucher l’armée russe et sans réponse ferme de Poutine, il semble improbable que cela puisse bien se terminer pour elle. En effet, les soldats de l’armée russe vont voir revenir sur le front les mutins du groupe Wagner pour combattre avec eux. On peut se demander quelles seront leurs réactions après cette trahison sachant qu’ils étaient prêts à défier Vladimir Poutine. De plus, cette « aventure » a mis en lumière les fractures au sein du commandement russe, et il y a fort à parier que les soldats ne feront pas confiance à leur hiérarchie dans le futur, rappelant l’effondrement militaire russe en 1917.

Quelle image renvoyée au monde?

Alors que le président Poutine fait de la grandeur russe la ligne directrice de sa stratégie diplomatique, les événements du 24 juin marquent un coup d’arrêt. Avec les derniers évènements et la probable perte d’influence du groupe Wagner, la Russie de Vladimir Poutine perd l’un de ses principaux leviers sur le continent africain. En effet, la milice fait la majorité de ses profits en Afrique. Wagner est par exemple extrêmement influent en République Centrafricaine, en Libye, au Soudan ou au Mali. Dans ces pays, les miliciens permettent aux chefs d’États de se maintenir, en s’occupant de leur sécurité privée et aussi en maintenant l’ordre. Sans l’approbation du Kremlin et son aide en termes d’information et de communication, Wagner ne pourra pas prospérer et conserver son emprise sur le continent. Ainsi, les chefs d’État pourraient se désolidariser de Wagner pour aller dans le sens de Poutine. Mais si celui-ci apparaît comme un partenaire plus fiable que Prigojine, qu’en sera-t-il désormais alors que son autorité semble attaquée chez lui ?

Enfin, il est à noter que la Chine se démarque par sa réaction subtile. Par prudence, la nation du président Xi a tardé à soutenir Vladimir Poutine. Toutefois, elle s’y est résignée, voyant qu’à l’évidence, un renversement du pouvoir n’aurait pas lieu. La Chine a toujours eu intérêt à ce que Poutine se maintienne au pouvoir, puisqu’il s’agit d’un partenaire économique et politique, mais surtout car il adhère aux thèses chinoises de renversement de l’ordre mondial. D’un côté, il était naturel de soutenir Poutine, mais se mettre à dos certaines personnes dans le cadre d’un changement de régime aurait été une erreur stratégique… Un Poutine, et donc une Russie affaiblis, ne font pas les affaires de Pékin qui se retrouve de plus en plus en plus isolé sur la scène mondiale. Alors que les Occidentaux moquent une Russie isolée, les réactions internationales du camp des autocrates en faveur de Poutine ont a minima permis de sauver les apparences. Pourtant, les images des Russes fuyant la ville de Rostov ont fait le tour du monde et ne tromperont personne sur les fragilités du commandement russe.

Rendez-nous le pétomane

Nous avions les pitres radiophoniques laborieux des matinales de France Inter. Nous avons désormais le bouffon ferroviaire de la CGT. La gauche se convertirait-elle donc en pépinière de comiques?


On est ravi de l’apprendre… Je dis comiques, pitres et non humoristes, car je m’en voudrais d’écorner la mémoire de ceux, assez rares d’ailleurs, qui méritent d’être qualifiés ainsi : Raymond Devos, en premier bien sûr, Pierre Daninos, Marcel Aymé, Michel Audiard, Alexandre Vialatte, évidemment, Pierre Desproges, absolument. (J’en oublie, qu’on me pardonne…) Desproges dont on rappellera non sans plaisir qu’il entra dans la carrière à L’Aurore, quotidien qui, très probablement, se verrait aujourd’hui voué aux gémonies par la bien-pensance et relégué dans l’enfer médiatique de l’extrême droite. Peut-être même se trouverait-il encensé de l’opprobre suprême de « fascisant ». On y prenait avec ardeur la défense des pieds noirs et on contestait avec un même entrain le bien-fondé de la décolonisation. Pensez donc ! L’horreur étalée sur quatre colonnes ! À la télévision, Desproges, c’était en particulier « La minute nécessaire de Monsieur Cyclopède », un programme absolument inimaginable aujourd’hui sur les chaînes du service public. Trop décalé, trop subtil, et surtout trop libre. Or, voyez ce que c’est tout de même que les coïncidences, un des épisodes de la minute nous ramène tout droit à la pitoyable saillie du bouffon ferroviaire évoqué plus haut.


Titre de l’épisode : « Essayons en vain de cacher notre antisémitisme. » Étonnant, non ? (Ces mots concluaient chaque émission.) Nous y sommes en plein. Cela vaut, non pour le bouffon du train, pas assez finaud pour masquer la chose, mais pour sa cheffe, Madame la Secrétaire générale du syndicat CGT. On connaît le contexte. Le premier s’en prend à un passager juif du train de Limoges et, finement – mais si, mais si, finement – il fait allusion à une tout autre destination, la Pologne. En clair, Auschwitz ou Dachau. Ce que la seconde, je veux dire la première dame labellisée CGT, croit aseptiser en évoquant plus sobrement Vichy. Je suppose qu’elle s’est dit : « Oh la la ! Dépêchons-nous d’essayer de cacher notre antisémitisme ». Raté, bien sûr. Elle aurait dû s’y attendre, Desproges ayant prédit que ce ne pouvait être qu’en vain. Il n’empêche, l’envoi de son guignol syndiqué l’aura beaucoup amusée, témoin la figurine riant aux larmes dont elle a illustré son gazouillis. Quant à nous, nous ne retiendrions que les larmes, tant ces gens sont pitoyables. Tant ils charrient de mépris et de haine. Tant, sous couvert de prétendues vertus, ils véhiculent de médiocrité, de bassesse intellectuelle, morale. Et puis, aucun repentir venu de cette personne dans les heures qui ont suivi, du moins à ce que je sache. Au lieu de cela, la cheffe syndiquée a cherché à faire diversion en improvisant un acte militant chimiquement pur : « Total soutien aux journalistes du JDD en grève pour dénoncer la nomination d’un directeur de rédaction proche de Marion Maréchal Le Pen. L’extension de l’empire médiatique de Bolloré est un grave danger pour la démocratie. » Voilà tout ce qu’elle a trouvé à dire, semble-t-il. On notera qu’elle évite de mentionner Éric Zemmour comme proche du directeur pressenti. Il est vrai que venant après la boulette de son cheminot mal embouché, ça aurait fait beaucoup. Trop, sans doute.

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Naïvement, je pensais que le job des syndicalistes consistait à défendre les intérêts des travailleurs. Or, je ne vois pas très bien en quoi intervenir dans le casting d’une rédaction peut améliorer en quoi que ce soit la condition des classes laborieuses. Il faudra qu’on m’éclaire là-dessus.

Si j’avais du goût pour les plaisanteries faciles, je dirais que la madone de la CGT, ce faisant, se goure de ligne. Pas de gare, cette fois, mais de ligne. De même que c’est en vain qu’elle a tenté de cacher l’antisémitisme dont peut faire preuve son syndicat, sa tentative de diversion aura été tout aussi infructueuse. Il en faudrait en effet bien plus pour chasser le remugle des vomissures nauséabondes de son bouffon. Oui, nauséabondes. Ces insultes, ces ricanements insanes puent décidément trop. Alors, tant qu’à faire, qu’on nous rende le pétomane ! Son art pue tout autant, certes. Mais au moins peut-on y rire comme rient les enfants, de bon cœur. C’est-à-dire d’un cœur bon.


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Prigojine: un condottiere aux portes de Moscou

La confusion reste importante dans les chancelleries occidentales, après la volte-face d’Evgueni Prigojine, qualifié de « traître » par Vladimir Poutine dans une Russie un temps décrite comme au bord de la « guerre civile ».


La Russie est l’homme malade de l’Europe. L’épisode du vrai-faux coup d’Etat militaire lancé par le condottiere Prigojine, âme damnée de toutes les conquêtes et aventures militaires de la Russie des dix dernières années, aura encore confirmé aux yeux du monde ce que toutes les personnes sensées avaient déjà compris : il est impossible de prédire avec certitude ce qui peut sortir des hauteurs de l’Oural. D’une minute à l’autre, les actes les plus difficiles à concevoir peuvent se produire … toujours pour le pire. Nos catégories d’analyse rationnelles sont constamment mises à l’épreuve par ce pays à la verticalité maximale, où les factions et les bandes se disputent les faveurs du Tsar tout en complotant pour pouvoir un jour s’asseoir sur son trône. Tout juste se bornera-t-on ici à une méthode éprouvée : les faits, rien que les faits.

L’ancien restaurateur et repris de justice pétersbourgeois Evgueni Prigojine a multiplié ces derniers mois les saillies provocatrices à l’endroit des élites et des officiels russes, utilisant Telegram et les réseaux sociaux pour manifester son courroux. Prenant soin de ne jamais nommément désigner Poutine, le chef de l’orchestre wagnérien ciblait principalement le ministre de la Défense Sergueï Choïgou et le chef de l’Etat-major général des forces armées de la Fédération de Russie Valeri Guerassimov. Les grands « joueurs d’échecs » russes ont-ils lu Machiavel ? Le Florentin, traumatisé par les conflits qui ensanglantaient l’Italie de son temps, pensait à juste titre que les troupes de mercenaires étaient « incertaines, infidèles et dangereuses ».

Premier acte : les révélations d’un homme de guerre

Avant d’avancer ses 25 000 hommes sur les routes menant à Moscou, Evgueni Prigojine n’a pas fait mentir une donne du monde contemporain, singulièrement russe : le vrai est toujours un moment du faux. Cet homme simple aux manières franches, pour ne pas dire grossières, a tout simplement admis que la propagande russe au sujet de l’Ukraine était mensongère. Pas simplement depuis l’invasion, mais depuis 2014. C’est un élément majeur. À dire vrai, il s’agissait du premier coup de poignard authentique infligé à Vladimir Poutine par un homme de l’intérieur. Car, si Wagner n’était pas l’armée régulière, ce sont bien ses hommes qui avaient sauvé l’armée russe d’une débâcle totale en tenant Bakhmout.

Sur LCI, Piotr Tolstoï, vice-président de la Douma francophone, l’avait lui-même déclaré en direct aux téléspectateurs français le 14 juin dernier – les choses vont vite en Russie, il faut suivre – : « Les soldats de Wagner sont les meilleurs de l’armée russe et nous allons continuer jusqu’à la frontière polonaise ». Visiblement mal informé, comme le porte-parole de l’ambassade russe Alexander Makogonov qui a souvent vanté ces soldats d’élite « semi-privés », cet éminent représentant de l’élite politique russe n’avait pas encore compris que les bons petits gars de Wagner étaient d’abord et avant tout attachés à leur maître, lequel les tient par l’argent comme la laisse retient le chien.

Au fil d’une guerre qui s’avère beaucoup plus difficile que ne le supposaient Poutine et les siens, Prigojine s’est affirmé comme un homme-clé, un incontournable et un incontrôlable bénéficiant d’une liberté de parole rare dans un pays où l’expression du plus petit citoyen fait l’objet de contrôles stricts. Qu’a donc dit Prigojine de si transgressif ? Il a d’abord martelé durant des mois que le commandement militaire russe était totalement incompétent, corrompu et composé de lâches qui n’avaient aucunement mérité leurs galons. Ensuite, c’est plus important pour nous, il a osé affirmer face caméra que la guerre n’avait aucune autre justification que l’appât du gain et l’impérialisme pur et dur. 

Il a pêle-mêle déclaré que l’Ukraine n’avait pas bombardé Donetsk pendant huit ans, ne s’attaquant qu’à des positions militaires russes et se bornant à défendre son intégrité territoriale. Il a aussi accusé, dans le même élan, l’administration russe de n’avoir cessé de piller le Donbass depuis 2014 et d’avoir conduit des centaines de milliers de jeunes Russes à la mort sans aucune considération pour leurs familles. Mieux encore, Evgueni Prigojine a brisé le tabou des tabous en reconnaissant, une première pour un Russe de cette envergure, que l’Ukraine n’avait jamais envisagé d’attaquer la Russie et que l’OTAN n’était pas menaçante. Que demande le peuple ? Prigojine a dit que le ciel était bleu, nous n’allons pas rétorquer qu’il est rouge pour faire plaisir aux porte-voix du Kremlin.

Acte 2 : Prigojine plus malin que le général Boulanger

À en croire les médias américains, la CIA savait que Prigojine préparait une tentative de « putsch », guettant le moment idéal pour agir et fondre sur Moscou à la tête de ses 25.000 hommes renforcés de blindés. L’armée russe étant très largement occupée en Ukraine, le coup était possible en prenant rapidement la capitale par les plaines – merci aux larges autoroutes soviétiques -. Du reste, les wagnérites n’ont pas affronté de grandes difficultés dans la ville de Rostov – il se dit d’ailleurs que les hommes de Kadyrov sont toujours coincés dans les embouteillages -. Contrairement à ce qu’avancent beaucoup de polémistes en mal de sensations fortes, personne n’a trouvé cela « excitant » ni même « souhaitable ». Aucun média ni aucun Etat, les renseignements US ayant fait part au Washington Post de leur crainte qu’une guerre civile n’ait explosé en Russie…

En revanche, il était parfaitement légitime d’espérer que le désordre dure un peu plus de manière à affaiblir l’armée d’invasion russe en Ukraine et un régime qui devra un jour tomber. La paix en Europe ne sera pleinement obtenue que lorsque la Russie aura cessé son « opération spéciale de dénazification et de sauvetage des russophones », prétextes de manipulateurs patentés héritiers directs de Youri Bezmenov qu’Evgueni Prigojine ou Igor Girkin ont jouissivement envoyé aux oubliettes. Dans sa fureur maîtrisée, Evgueni Prigojine semblait difficilement arrêtable sans un bain de sang, portant le combat en Russie pour la première fois depuis des décennies, laissant même un temps penser que l’armée régulière russe naguère dépeinte en « deuxième armée du monde » n’était plus que la deuxième armée de son propre pays.

Moscou était découverte, protégée par la Garde nationale. Imaginez, pour vous faire une idée, 25 000 légionnaires avec des chars Leclerc foncer sur Paris qui ne pourrait compter que sur des policiers et des gendarmes. Oh, Vladimir Poutine disposait bien de forces aériennes, mais l’emploi de telles ressources sur son propre territoire aurait été terrible pour son image. La voie royale pour une marche sur Moscou était ouverte. Mais nous sommes en Russie. Evgueni Prigojine s’est comporté comme son cœur et ses mœurs le lui commandaient : tel un seigneur de guerre des Steppes, il s’est avancé jusqu’au château du Boyard pour présenter ses doléances, montrer sa force et repartir aussi sec. Dans ce laps de temps, il a tué une douzaine de soldats de l’armée régulière, morts pour défendre un Tsar qui a déjà perdu l’aura du monomaque.

Acte 3 : Poutine et Prigojine, deux perdants

Le tout puissant Poutine a donc dû faire appel à son homologue biélorusse Alexandre Loukachenko pour le sortir du piège, lequel est un ami de vingt ans de l’ancien chef cuistot. Monsieur Patate – c’est son surnom -. Un vassal, un sous-fifre de la Russie. Quelle humiliation que de confier son sort à celui qu’on méprise. Vladimir Poutine ne pouvait pas s’abaisser à discuter avec un « terroriste ». Il a été obligé de faire appel à un tiers pour éviter des tirs amis supplémentaires, pour ne pas être exposé devant le monde entier.

Ainsi, il a abaissé son autorité dans un pays dont la culture politique abhorre la faiblesse et ne respecte que la force. C’est une défaite à moyen terme. Comment expliquer à son peuple que celui qui quelques heures plus tôt était mis en examen pour haute trahison, pouvait repartir sans dommage après avoir versé du sang de militaires russes dans sa course folle savamment préméditée ? Quel peuple pourrait supporter que le criminel soit gracié avant même qu’il ne soit jugé ? On notera d’ailleurs, c’est très amusant, que quelques politiciens français – dont Nicolas Dupont-Aignan – s’étaient offusqués que le Parlement place Wagner sur la liste des organisations terroristes, mais passons…

Le spectacle donné par la Russie est aussi tragique que comique. C’est un colosse aux pieds d’argile que des clans rêvent de dépecer comme aux grandes heures des années 90. Vladimir Poutine est maintenu sous perfusion artificielle, bunkerisé. Il n’a pas frappé le coup d’estoc quand l’autre mâle alpha est venu le défier. Il s’est protégé lui-même avant de rendre justice à son peuple qui a vécu 24h d’angoisse. Des élus russes ne s’y trompent pas. Dimanche 26, Andrei Gurulyov a déclaré sur le plateau du célèbre Vladimir Solovyov que Priogjine et son complice Utkin devaient être « exécutés », qu’il n’y avait même pas d’autre option possible.

Pour l’heure, il s’agit d’un vœu pieux. Wagner a été démantelé et une partie de ses soldats seront incorporés dans l’armée régulière, mais Prigojine est vivant et réfugié à Minsk. Il compte encore des fidèles.

Acte 4 : une fin de règne

Et si Prigojine avait fait autant de mal au régime de Poutine que l’année et demi de guerre en Ukraine ? Le caractère fantasque et sauvage de la vie politique russe est dévoilé au monde. Il n’y a plus aucun doute possible, bien qu’il restera encore quelques sectaires qui soutiendront mordicus ce régime anachronique et en perdition dont la relative résilience économique ne masquera plus longtemps le caractère aussi criminel qu’anarchique. L’homme d’ordre laisse le désordre gagner les rangs. Il ne tient plus vraiment son pays.

Si l’exercice spéculatif est à laisser aux semi-habiles, il est possible de tracer des contours pour les deux prochaines années. Vladimir Poutine n’a plus que deux options. Abandonner la guerre en Ukraine ou prendre les habits d’Ivan Le Terrible en tranchant de multiples têtes. Dans les deux cas, le vent qui se lève est mauvais et il aura du mal à passer 2024 qui est une année d’élections. Il est bien sûr possible qu’il tienne encore, les dictateurs savent se défendre et la société civile russe ne semble pas avoir les ressources nécessaires à la rébellion. 

Reste que le dernier grand Empire à l’ancienne de la planète vacille, trop aveuglé par son passé pour laisser de côté des ambitions qui lui sont désormais inatteignables. Quant aux Ukrainiens, ils ont une fenêtre de tir. Gageons qu’ils essaieront d’en profiter. Plus vite cette guerre sera finie, plus vite l’Europe retrouvera le calme et les massacres cesseront. Un jour, peut-être, la Russie retrouvera-t-elle la raison. L’Histoire retiendra de Prigojine qu’il fut un imprévu et l’accélérateur d’un mouvement naturel qui le dépassait.

Éloge de la garce

À 90 ans, l’actrice Joan Collins, « la femme la plus détestée de la télévision » des années 1980, n’a rien perdu de son humour ravageur dans un portrait visible tout l’été sur Arte.tv


Attention les yeux ! Éloignez les enfants et les démagos ! La hantise des wokistes avance, avec superbe et impertinence, elle va dérégler votre système mental. Elle abat ses cartes en une saillie qui résume son don pour la comédie, son goût pour le luxe et son sens du divertissement : « Je ne vois rien de mal à être belle, glamour, bien habillée, bien soignée ou sexuellement attirante ». Cette actrice-là, piquante et érogène, sans aucun tabou et sans filet, balance des répliques sur et en-dehors des plateaux avec l’assurance d’une reine carnassière. Son égo est un Everest, à la fois délectable et inatteignable. Joan Collins parle librement et ouvertement, avec un humour désopilant d’irrévérence, ne refusant jamais les questions indiscrètes, ne se contentant pas des habituels éléments de langage, jouant son emploi de garce éternelle à merveille, avec une forme de jubilation communicative, dans un documentaire signé de la réalisatrice Clare Beavan et tourné en 2022 (disponible gratuitement sur le site d’Arte). Quelle douche ! Quelle fantasia ! Quel ball-trap ! Quel carton ! Quelle musique ! Elle touche dans le mille à chaque fois. Quel plaisir surtout, pour une fois, d’entendre une comédienne, star d’un Hollywood finissant et héroïne planétaire du petit écran qui vient de fêter ses 90 ans le mois dernier, s’exprimer sans les consignes de sécurité actuelles, sans l’épaisse couche de moraline, sans l’insupportable langue de bois érigée en totem d’impunité par un métier qui a peur de son ombre. Joan, féministe XXL, expression suprême de la quadra bombastique, portant le bikini sans fausse pudeur, se lâche avec gourmandise dès qu’une caméra s’allume sur son visage, elle ne peut se retenir, c’est drôle, intelligent, provocateur, perfide, vif, cruel et définitif, il faudra qu’un jour, un éditeur pense à publier ses aphorismes. Il fera fortune. Nous sommes entre Guitry et « AB FAB », comme si Noël Coward avait plongé ses dramatiques dans une piscine bleu métallique de Beverly Hills. Les propos de la Londonienne de naissance, Californienne d’adoption sont tellement brillants et assénés avec un sourire et un style époustouflant que la Royal Academy devrait élever une chaire en son honneur. « The Bitch » (1979) a été bien évidemment anoblie, la couronne britannique sait reconnaître ses meilleurs interprètes. Le chemin fut pourtant mouvementé, des péplums de Cinecittà à la couverture de Playboy, des panouilles aux rôles plus conséquents, de l’ingénue au « girl power ». Joan a tenté de survivre médiatiquement dans une profession versatile et foncièrement injuste. Rien ne lui aura été épargné, les propositions indécentes, les mariages ratés, les procès, les cachets astronomiques et les faillites retentissantes. Elle aura été jusqu’à refuser la « promotion canapé » et les assauts répétés du président de la Fox. Bilan, elle n’était pas au générique de Cléopâtre, malgré des essais concluants en 1959. Plus tard, dans une interview, Joan s’expliquera à sa manière, c’est-à-dire avec esprit et une distance ironique, qu’elle préférait plutôt coucher avec des hommes plus jeunes. Warren Beatty s’en souvient encore. Joan n’est pas dupe de son physique vendeur, il sera son capital sympathie, ni de la fragilité d’une carrière soumise aux modes. Dans son enfance, elle avait pour modèles, des filles comme Hedy Lamarr, les légendes de l’Âge d’or des studios. Elle collait les photos découpées dans la presse magazine et les compilait dans un gros album qu’elle conserve encore aujourd’hui pieusement. Joan sait mieux que personne ce que sont les illusions de la gloire et le prix à payer pour rester dans la lumière. D’autres se morfondraient, en voudraient à la terre entière, tomberaient en dépression, Joan n’a pas vocation à devenir la mascotte des tortionnaires. Elle pointe son regard dans votre direction et vous êtes cuit ! Cet aplomb qu’elle a inventé, mélange d’érotisme clinquant et de froideur délicieuse, on le retrouve dans son alter-ego, la sulfureuse Alexis Carrington de la série « Dynasty » au début des années 1980. Quand elle débarque en saison 2, le feuilleton broute comme une vieille Corvair sur une highway et n’obtient pas le succès d’audience escompté. Il lui manquait une vedette charismatique, une méchante fascinante, une stratège maquillée et permanentée, atrocement libre et désirable. J. R Ewing était battu !


Dame Joan Collins – Une actrice glamour mais sans fard – documentaire de Clare Beavan – Sur Arte

Relations franco-algériennes: la théorie du bouc-émissaire

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Alors même qu’Emmanuel Macron a essayé d’apaiser le pouvoir algérien, notamment pour solutionner une partie de la crise énergétique causée par l’invasion de l’Ukraine, il semblerait qu’Alger ne soit pas décidé à jouer l’apaisement. Puissance européenne et méditerranéenne de premier plan, la France paye encore les dividendes d’une histoire tourmentée et jamais résolue avec sa grande voisine du sud. Le souvenir de la Guerre d’Algérie s’est grandement estompé en France, mais il est toujours le mythe fondateur de la république algérienne, le terreau sur lequel ce peuple longtemps soumis à la tutelle de puissances étrangères a trouvé ses racines.

Le meurtre symbolique du bouc-émissaire

L’hymne national algérien le rappelle explicitement dans sa version intégrale : la France est la Némésis de l’Algérie, le modèle et le rival d’un inconscient collectif en quête d’identité. En élargissant la liste des évènements où l’hymne sera joué dans son entièreté avec le troisième couplet dit du « Kassaman », Abdelmadjid Tebboune signifie à la France une fin de non-recevoir et provoque directement notre diplomatie jusque-là passive.  « Ô France ! Le temps des palabres est révolu. /Nous l’avons clos comme on ferme un livre. /Ô France ! Voici venu le jour où il te faut rendre des comptes. /Prépare-toi ! », entendront désormais les Algériens pour toutes les commémorations officielles en présence de leur président de la République.

Il s’agit là d’un retour au premier plan des fondamentaux du Front de Libération nationale (FLN). Du reste, ce troisième couplet n’était auparavant joué que pour les congrès du mouvement et l’investiture du président de la République. Il fait de l’hymne algérien composé par le militant nationaliste et poète Moufdi Zakaria, le seul au monde à mentionner nommément une puissance étrangère ; preuve, s’il en fallait une, de la schizophrénique relation que les Algériens entretiennent avec la France.

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Il faut à ce pouvoir symboliquement tuer la France, sans cesse. C’est le seul moyen pour l’élite militaire et politique de renouveler sa légitimité. Nous sommes pleinement chez l’anthropologue et philosophe René Girard, auteur de l’ouvrage Le Bouc Emissaire pour qui la rivalité mimétique était source de conflits et de violence : « Fixer son attention admirative sur un modèle, c’est déjà lui reconnaître ou lui accorder un prestige que l’on ne possède pas, ce qui revient à constater sa propre insuffisance d’être ». Ainsi, le pouvoir des généraux étouffe toutes les velléités de rébellion en désignant à la vindicte un ou des boucs-émissaires, en l’occurrence la France et sur d’autres sujets son voisin marocain.

Quant à nous Français, nous ne parvenons à nous extirper qu’avec les plus grandes difficultés de ce chantage affectif. Tant du fait d’une immigration algérienne présente en grand nombre sur notre sol que du fait d’un sentiment de culpabilité chevillé au corps, trop longtemps entretenu par une partie de notre intelligentsia. La « relation privilégiée » est pourtant un lointain souvenir, comme l’a rappelé à plusieurs reprises l’ancien ambassadeur de France Xavier Driencourt, notamment dans son ouvrage L’Enigme Algérienne : Chroniques d’une ambassade à Alger (Editions de L’Observatoire).

Une relation géostratégique à revoir

D’importantes pommes de discorde subsistent. Désireuse de rejoindre les BRICS, l’Algérie fait les yeux doux à la Russie de Poutine. Lors du dernier forum économique de Saint-Pétersbourg, Abdelmadjid Tebboune a notamment déclaré devant un Vladimir Poutine manifestement surpris que ce dernier était « un ami de l’humanité ». Au plus fort de la guerre d’invasion que livre la Russie sur le sol européen, une telle saillie ne peut qu’inquiéter les pays membres de l’Union européenne engagés pour une résolution militaire du conflit et désireux de trouver avec l’Algérie une alternative au gaz russe – ce qui est pour l’heure caduc, Alger ne parvenant pas à augmenter ses capacités de production.

Le deuxième sujet sur lequel les liens franco-algériens achoppent est la question des accords de 1968 sur l’emploi des Algériens en France. Récemment, Edouard Philippe mettait un coup de barre à droite en déclarant qu’il fallait urgemment renégocier ces accords organisant l’entrée et le séjour des immigrés de l’ancien département français, les jugeant anachroniques en 2023 puisqu’ils avaient été pensés durant les Trente Glorieuses pour répondre à des demandes précises de main d’œuvre dans le secteur industriel. Edouard Philippe s’est attaqué à un tabou puisque le gouvernement a immédiatement fait savoir que le projet de loi immigration ne reviendrait pas sur ces accords, utiles aussi aux Algériens pour se débarrasser d’une jeunesse qui ne trouve pas d’emploi chez elle… Pourtant, ces facilités accordées aux Algériens sont extrêmement problématiques et à sens unique, ne profitant qu’aux ressortissants d’un pays dont l’hymne appelle pourtant à se séparer de la France.

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Le dernier problème posé par l’Algérie à la France est celui de la dégradation de nos rapports avec le Maroc. La question du Sahara est une source de rivalités constantes et l’Algérie empêche la France de se positionner correctement. À mesure qu’Emmanuel Macron faisait chauffer le téléphone rouge entre Alger et Paris, les brouilles s’intensifiaient entre Rabat et Paris. Preuve en est avec la diffusion de vidéos explicites qui font le buzz sur les réseaux sociaux du royaume, regrettant cette dégradation historique.

Le Bouc émissaire

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Du côté de chez Bret

Avec Les Eclats, grand roman paranoïaque, Bret Easton Ellis revient sur l’automne 1981 qu’il avait raconté dans Moins que zéro, son premier roman écrit à 17 ans. Une éclatante boucle proustienne.


En 1985, aux États-Unis, paraissait Bonjour tristesse. Le roman s’appelait en fait Moins que zéro et son auteur n’était pas Françoise Sagan, mais Bret Easton Ellis. On ne peut pourtant s’empêcher de faire le parallèle : même appartenance à la haute société, même précocité – Bret Easton Ellis avait 20 ans – même brièveté brillante, même succès critique et public, même désenchantement. Nous l’avions lu, à l’époque, parce que l’auteur avait notre âge. Moins que zéro décrivait, avec un minimalisme froid et lumineux comme le ciel de Californie, l’ennui d’une jeunesse dorée qui s’écoulait entre fêtes au bord des piscines, consommation de drogues diverses, arrivée des premiers clips et sexualité débridée. En creux, apparaissait finalement une forme de morale désabusée sur la modernité des années 1980 naissantes, qui se caractériserait par un vide existentiel inédit.

Deux fois 20 ans après

Presque quarante plus tard, Bret Easton Ellis revient sur cet automne 1981 dans un roman-fleuve, Les Éclats. Autant Moins que zéro était effilé comme une lame, autant Les Éclats se déploie avec une ampleur proustienne, tour à tour scintillante et sombre, et se situe au-delà même de la simple nostalgie pour devenir un livre qui, comme tous les grands livres finalement, est un défi désespéré au Temps. Au passage, Bret Easton Ellis invente même un genre littéraire que l’on pourrait qualifier d’« alterfiction » par opposition à l’autofiction. Si le narrateur s’appelle Bret, s’il vit bien dans les beaux quartiers de Los Angeles, du côté de Mulholland Drive et de Century City, s’il a 17 ans et qu’il est terriblement seul dans une somptueuse villa parce que ses parents sont partis pour un voyage de plusieurs mois en Europe, s’il est bien en train d’écrire un roman qu’il a l’intention d’intituler Moins que zéro, l’histoire qu’il raconte est évidemment fictive. Bret voit en effet, lors de la rentrée scolaire, arriver dans sa belle école privée de Buckley un nouveau venu, Robert Mallory, beau comme un dieu, qu’il commence à soupçonner d’être le Trawler, un tueur en série qui sévit alors dans les collines de L.A. et mutile des lycéennes de manière atroce et baroque.

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Dans Les Éclats, Bret Easton Ellis convoque tous les grands archétypes de la littérature américaine contemporaine. On songe à James Ellroy pour la peinture hallucinée de Los Angeles, à Norman Mailer pour la paranoïa comme mode de connaissance de la réalité, mais aussi à Stephen King pour une certaine aptitude à rendre la terreur palpable. Chez Ellis, ces références ne datent pas d’hier. En 2005, Lunar Park était un exercice de style et un hommage explicite à l’auteur de Carrie, et le jeune Bret, dans Les Éclats, s’il n’est pas convaincu du génie de John Updike étudié dans le cours de fiction américaine, lit avec passion Cujo et va au cinéma voir Shining que vient d’adapter Kubrick.

Easton Ellis n’a pas sombré dans le puritanisme woke

Quant à la figure du tueur en série, elle est le thème central d’American Psycho, roman qui lui a donné une audience mondiale en dépeignant Patrick Bates, trader le jour et tueur de femmes et de SDF la nuit. Le livre a fait scandale, a été violemment attaqué à sa parution en 1991, Ellis étant accusé de sadisme et de misogynie. On pourrait d’ailleurs voir là, rétrospectivement, les prémices de ce recul de la raison qui fait si communément aujourd’hui confondre l’acte et la représentation de l’acte. Il n’y a guère eu que Norman Mailer, encore lui, pour le défendre et pour avoir vu que ce roman était une peinture féroce d’une époque où le fric était devenu la valeur cardinale. Récemment, d’ailleurs, Ellis a aggravé son cas avec White, un recueil d’essais où il s’attaque au puritanisme woke, comme le fait aussi sa consœur Lionel Shriver.

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Les Éclats, comme American Psycho, n’est jamais, dieu merci, explicitement politique. Dans le roman, Bret et sa petite bande ne pensent qu’au sexe, à la drogue, au cinéma et à la musique. Ils sont chics, polis, cultivés et « défoncés » en permanence. Ils croisent des stars dans des soirées données par des parents qui sont promoteurs immobiliers, scénaristes ou producteurs de cinéma. Bret sort avec Debbie, mais couche avec Matt. Bret est un gay honteux – le vrai Ellis fera lui-même un coming out tardif, dans les années 2010, et là encore, il y a quelque chose de proustien dans la manière d’envisager l’homosexualité comme un point de vue qui permet de découvrir le fonctionnement secret de la société. L’autre enjeu du roman est le doute permanent dans lequel est entretenu le lecteur : est-ce que Bret est en train de devenir fou ou est-il vraiment, lui comme ses amis, menacé par le Trawler, chaque révélation pouvant être interprétée de manière contradictoire.

Il n’est pas indifférent que le mot revenant le plus souvent dans le roman soit « torpeur ». Une torpeur due aux drogues – herbe, Valium, coke et Quaalude –, mais une torpeur qui protège ce micro-univers de privilégiés d’un moment historique que saisit parfaitement Ellis : la fin définitive d’une Amérique hippie incarnée par un groupe de beatniks mystiques et violents, portant le nom révélateur de « Riders of Afterlife » et la naissance d’une Amérique reaganienne et impériale, symbolisée malgré lui, avec une ironie glacée, par le personnage de Bret : « Un garçon de dix-sept ans (j’aurais dix-huit ans en mars) fonçant dans Mulholland au volant d’un cabriolet Mercedes, dans un uniforme d’école privée, portant des Wayfarer, est une image emblématique d’un certain moment de l’Empire, dont j’étais parfois assez conscient – est-ce que j’avais l’air d’un trou du cul ? Je me le demandais brièvement, avant de penser : j’ai l’air tellement cool que je m’en fous. »

À la fin, qu’on ne révèle évidemment pas, le Bret fictif et le Bret réel communient dans une mélancolie aussi poignante qu’inoubliable, qui achève de faire des Éclats le meilleur roman de l’écrivain.


Les Éclats

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Moins que zéro

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American Psycho

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Douze jours en enfer

Quatorze personnes, dont six adolescents, seront jugés pour l’assassinat de Samuel Paty. Stéphane Simon signe le livre le plus complet jamais paru à ce jour sur cette affaire. Impeccable et implacable.


« Rive droite/rive gauche » sur Paris Première, « Salut les Terriens » sur C8, « La boîte à musique » sur France 5… On le savait aussi depuis peu web-entrepreneur à succès, avec notamment le lancement ce mois-ci d’un nouveau média en ligne, Factuel, parrainé par Christine Kelly. Mais on ignorait que, malgré cette vie bien remplie, le Nantais passé par France-Soir et Entrevue n’a jamais complètement oublié son premier métier, le journalisme d’investigation. Ainsi, depuis un an, il s’est pris de passion pour l’affaire Paty. Pourquoi elle ? Parce que le 16 octobre 2020, quand il a appris qu’un Tchétchène musulman avait décapité en pleine rue un professeur d’histoire-géographie aux cris de « Allahou Akbar », Simon, lui-même fils, petit-fils et arrière-petit-fils d’enseignants, a eu le sentiment qu’on avait tué un membre de sa famille. « Sa tête est tombée au pied de mon arbre généalogique », écrit-il en introduction de l’ouvrage qu’il a tiré de son enquête. Un récit fouillé, qui reprend froidement et méticuleusement la chronologie des événements ayant mené à l’horreur. Car pour rendre justice au professeur assassiné, Simon a choisi de se tenir le plus possible à l’écart du pathos et de l’interprétation personnelle.

Un document pour l’histoire

Résultat, un document clair, détaillé, référencé, faisant le point sur l’ensemble des connaissances que l’on a du dossier à ce stade. L’auteur y révèle également quelques pièces inédites, notamment plusieurs emails échangés, durant la semaine précédant l’attentat, entre divers collègues, cadres du rectorat et parents d’élèves du collège du Bois d’Aulne à Conflans-Sainte-Honorine. Où l’on voit ceux qui prennent la défense de Paty… et ceux qui l’accablent ! Soit le tableau saisissant d’un petit monde dans lequel les esprits lucides et courageux côtoient des lâches et des imbéciles, incapables de voir où se terre le fascisme aujourd’hui.

Simon montre à quel point le martyre de Paty est aussi un révélateur de « l’islamisme d’atmosphère » qui sévit en France. En octobre 2020, une meute de religieux fondamentalistes, de journalistes communautaires et d’internautes propagandistes a cloué au pilori un professeur, dont le seul tort était d’avoir montré à ses élèves, suivant les recommandations de l’Éducation nationale, les caricatures de Mahomet publiées par Charlie Hebdo. Une campagne de pure haine et de pur mensonge, puisqu’elle s’appuyait sur les calomnies d’une collégienne de 13 ans. Certes, parmi ses promoteurs, nul n’a appelé explicitement au meurtre de Paty. Et seul le terroriste semble avoir prémédité son geste. Pourtant, quand on referme le livre de Simon, on se dit que Samuel Paty n’est pas juste mort des mains d’un djihadiste, mais aussi du venin des inquisiteurs du dimanche, pardon, du vendredi, qui peuplent notre pays.

Les derniers jours de Samuel Paty

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Dominique Venner, dix ans après

Christopher Gerard se souvient du suicide d’une figure charismatique de l’extrême-droite…


Comme tant d’autres, je fus abasourdi d’apprendre, par la toile, comme cela devenait déjà la règle, le suicide à Notre-Dame, le 21 mai 2013, de mon ami Dominique Venner. Né en 1935, l’ancien activiste de l’Algérie française puis d’une droite européiste et révolutionnaire jusqu’en 1968, année de son retrait, était alors devenu un spécialiste des armes et de la chasse avant de publier une dizaine d’essais historiques d’une réelle profondeur et d’une parfaite limpidité.

Je songe, dans le désordre, à Le Cœur rebelle, splendide adieu à son incandescente jeunesse, à son magnifique Dictionnaire amoureux de la chasse ou encore à son Histoire critique de la Résistance…, qu’il me dédicaça comme suit : « à C.G., qui résiste depuis 2000 ans ». Comme autres livres à mon sens fondateurs, je citerais aussi son essai sur Ernst Jünger et Histoire et tradition des Européens. Je mentirais quant à ma totale objectivité pour évoquer cet homme dont je chroniquais les livres et qui me lisait, avec qui j’ai eu nombre d’échanges par écrit, par téléphone ou face à face. Dominique Venner — pourquoi le nier ? — m’en imposait, en raison certes de son refus de la décadence et de son espoir d’un réveil de l’Europe « en dormition », mais aussi à cause de la manière impeccable qu’il avait d’incarner une sensibilité anachronique au suprême. J’avais l’impression de rencontrer un stoïcien romain, un émule British de Caton d’Utique.

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Voilà que ses amis de l’Institut Iliade, fondé à sa demande après son suicide, publient trois livres qui viennent rappeler que dix ans ont passé depuis ce coup de tonnerre. Tout d’abord, le volume III de ses Carnets rebelles, qui couvrent les années 1991 à 1996. Même si ce Samouraï d’Occident, pour citer son livre posthume, ne se livre pas vraiment à l’introspection, ces pages témoignent du labeur titanesque entrepris par Venner pour rédiger livres et articles. Prenant comme modèle Jacques Benoist-Méchin, qui, par exemple avec son Frédéric II ou A l’Épreuve du temps, ses passionnants Mémoires, exerça une influence discrète sur toute une génération, Venner entreprit de refonder, par l’étude acharnée, une pensée à son image, ascétique et chevaleresque, intempestive, que son retentissant suicide entendait authentifier. À chaque page, l’écrivain s’interroge et médite sur notre histoire vue de haut, toujours avec cette gravitas romaine qui fut sa marque : « Tout ce que nous construisons est fragile, menacé, l’amour, le couple, l’enfant, son éducation ». Évidentes, sa solitude (« sentiment de vivre sur une planète morte où s’agitent de dérisoires pantins ») et son rejet absolu de la société bourgeoise (d’où sa tendresse pour un écrivain d’ultra-gauche comme Manchette) : d’une totale pudeur, l’homme se révélait profondément blessé par le saccage des forêts, paniqué même par l’enlaidissement du monde, écœuré par la vulgarité de ses contemporains (même, et surtout issus de la droite). Ce qui ne peut que me séduire : sa vision intrinsèquement païenne du monde, héritée d’Homère et d’Héraclite.


Pour célébrer son souvenir, une trentaine d’auteurs se sont ligués pour livrer un fort volume de 350 pages, où Venner est décrit, étudié, loué (sans pour autant sombrer dans l’hagiographie) par des historiens, des philosophes et même deux loyaux adversaires, Benoît Rayski et Jean-Yves Camus. Parmi les contributions, je citerais celle de Sylvain Gougenheim, qui pointe bien les constantes chez Venner, « historien méditatif » : une saine méfiance pour les théoriciens tels que Spengler ou Guénon, la lecture approfondie d’auteurs tels que Jacqueline de Romilly, Lucien Jerphagnon ou Pierre Hadot (Venner me suggéra d’un ton catégorique la lecture du Voile d’Isis), une vision de l’histoire comme philosophie de vie… et un certain désintérêt pour la spatialité, et donc pour la géopolitique, tant Venner avait surtout une âme de moraliste et de réformateur.

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Enfin, sa veuve publie un beau livre d’entretien avec mon compatriote Antoine Dresse, philosophe spécialiste de la pensée antimoderne. Venner y apparaît au quotidien, plus anglomane que germanolâtre, lecteur de Gracq et de Montherlant, élégant jusque dans la gestuelle et le choix de ses cravates (je l’ai vu signer ses livres debout), travaillant comme un forçat, stoïque malgré de violentes migraines, attelé à sculpter sa propre statue intérieure. Avec constance, Venner aura tout sacrifié à ses idées, il aura jusqu’au bout incarné une éthique de la volonté. Dominique Venner, « porteur maudit des forces créatrices », aristocrate au sens le plus noble du terme.


Carnets rebelles: Volume 3

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Dominique Venner: A l'aube de nos destins

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Le migrant est dans le pré

Installer des migrants dans nos campagnes ? L’idée fait son chemin, jusqu’au sommet de l’État -où certains rêvent de refiler le mistigri migratoire aux collectivités locales. Certains maires ruraux espèrent aussi conjuguer « humanitaire » et « redynamisation » des territoires. Quant à savoir si les habitants sont d’accord, ça peut attendre…


La révélation de l’incendie criminel du domicile du maire de Saint-Brévin-les-Pins, survenu le 22 mars dernier dans le contexte de fortes tensions relatives au projet d’implantation d’un centre d’accueil pour demandeurs d’asile (CADA) dans la commune, a fait l’objet de vives réactions dans l’ensemble du monde politique et d’un commentaire médiatique soutenu. Outre les condamnations légitimes portant sur l’acte lui-même, il est permis de regretter que le sujet de fond relatif à la gestion territoriale des politiques migratoires ait été abordé à travers le prisme d’un scénario convenu : dans le rôle du coupable principal, un État hypocrite, défaillant pour protéger les élus et assumer les conséquences de sa politique migratoire ; dans le rôle des victimes, consentantes ou non, les élus locaux, leur dévouement au bien commun et à la « solidarité » avec les « exilés »

La mobilisation de ces derniers dans l’accueil des populations étrangères n’est pas un fait récent. Elle débute notamment avec les textes réglementaires et législatifs de 1888, astreignant les étrangers résidant en France à se déclarer auprès de l’autorité municipale. Depuis plus d’un siècle donc, les élus locaux, notamment les maires, s’affirment en tant qu’acteurs des politiques migratoires. Mais comment évaluer leur implication ? Le clivage droite/gauche suffit-il à expliquer les postures des uns ou des autres ?

Dans le contexte de fortes tensions relatives au projet d’implantation d’un centre d’accueil pour demandeurs d’asile, le domicile du maire de Saint-Brevin-les-Pins, Yannick Morez, a été visé par un incendie criminel, 22 mars 2023 (c) OUEST FRANCE/MAXPP

Un mode de décentralisation par l’État, pour l’État…

Retournons en 1982. La grande œuvre de décentralisation du président Mitterrand, récemment élu, est alors engagée officiellement et les collectivités locales se voient attribuer de nouvelles compétences et une autonomie d’action vis-à-vis du préfet. Ces nouvelles attributions semblent exclure toutefois le pré carré du régalien, avec certaines exceptions : police municipale, coopération décentralisée. En revanche, les nouvelles compétences peuvent leur permettre de contribuer indirectement à l’accueil et l’intégration des étrangers, qu’il s’agisse de services (éducation, logement, aide sociale), d’équipement (sport, culture) ou d’urbanisme.

Depuis quarante ans, les réformes territoriales ont donc permis le transfert de ces compétences mais n’ont pas sanctuarisé le principe d’autonomie financière. Les collectivités locales sont dépendantes de Bercy, et l’ont été plus particulièrement encore lors de la dernière décennie, entre gel puis baisse des dotations (sous François Hollande) et contractualisation contrainte (Macron).

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Des critères de performance sont en outre introduits, restreignant les marges de manœuvre des collectivités locales[1]. Selon le chercheur Arnaud Duranthon, il s’agit d’un nouveau mode de gestion des politiques territoriales, le « New Public Management », se traduisant par une rationalisation des moyens de l’État, un retrait progressif de ses services de proximité et une recherche de « rentabilité » des acteurs publics. Cette nouvelle doctrine – cette « gouvernance par les nombres », telle que présentée avec brio par le juriste Alain Supiot dans l’ouvrage du même nom[2] – repose donc sur trois éléments : un État se désengageant de l’aménagement du territoire et de politiques jugées peu rentables ; une externalisation auprès d’autres structures d’intérêt général telles que les collectivités locales ; un cadre contraignant, fixé par l’État lui-même à ces structures, et comprenant les objectifs à atteindre. Ce cadre peut prendre la forme d’un « contrat » (contrats territoriaux d’accueil et d’intégration dans le cas de la politique migratoire), la contractualisation donnant souvent l’illusion d’une liberté d’engagement des parties.

Dans ce contexte, une certaine forme de « chantage au financement » tend à devenir un nouvel axiome de la relation État/collectivités. Ainsi lorsque certaines politiques ou problématiques nouvelles leur sont transférées, sans compensation satisfaisante, la capacité des collectivités à s’opposer est limitée.

Pour ce qui relève spécifiquement de l’accueil des migrants, le débat se plaçant trop souvent sur le seul terrain de la morale, il s’avère encore plus difficile pour l’élu de résister à la double injonction venue de l’État et de la « société civile » – cette dernière étant souvent structurée localement par un tissu d’associations humanitaires et politiques favorables à l’immigration.

Règle d’airain de l’État en France : Qui prescrit n’assume pas ?

L’État tenant ainsi les élus locaux sous sa dextre, il peut être tentant de leur faire porter une partie du poids de l’afflux migratoire. Par le truchement de leurs propres compétences, en premier lieu. Considérons par exemple le cas des mineurs non accompagnés (MNA). De quelques millions d’euros engagés par les départements au titre de l’aide sociale à l’enfance (ASE), le coût de prise en charge de ces mineurs a explosé en une poignée d’années pour aboutir (selon une évaluation par l’Assemblée des départements de France) à 2 milliards d’euros de dépenses en 2019. En 2020 (année Covid), ces dépenses sont tombées à un milliard, mais selon des sources concordantes, locales et ministérielles, un retour au seuil de 2 milliards est prévu pour 2022.

Étranglés financièrement par la politique étatique de transferts mal compensés, les départements se résolvent souvent à accepter dans l’urgence les « oboles » du gouvernement (120 millions d’euros engagés via la loi de finances pour 2021 sur la base d’un coût évalué à 1,1 milliard pour 2020[3]. Par ailleurs, quand certains élus refusent d’accueillir des « jeunes » se présentant à leurs services, par exemple pour constat objectif de majorité, des juges peuvent les astreindre à recueillir les déboutés. Des « mineurs » de plus de 30 ans ont ainsi pu bénéficier de places au sein de foyers de l’enfance.

Et puis, en second lieu, l’État les « tient », car souvent la capacité des élus locaux à s’opposer est limitée. Ils sont nombreux à être mis devant le fait accompli lors de la création de centres d’accueil sur le territoire de leur commune. Certains ne se résignent pourtant pas. Ainsi, récemment, à Saint-Lys, près de Toulouse, l’État a prévu d’utiliser les locaux d’un ancien Ehpad pour créer un centre de préparation au retour (CPAR). Prêt à accueillir la moitié des déboutés initialement prévus, le maire (de gauche) a jugé le projet « disproportionné » par rapport aux conditions d’accueil de la commune et fortement mobilisé sa population – en vain pour l’instant. À Beyssenac, en Corrèze, le maire a tenté de préempter, sans succès, le terrain de l’hôtel, dont la vente est l’objet d’un projet d’installation de CADA piloté par l’association Viltaïs.

Ce type d’opposition transcende les clivages : on peut se remémorer l’affaire des bulldozers envoyés par la municipalité communiste de Vitry-sur-Seine en 1980, suite à un afflux non désiré dans un foyer de travailleurs immigrés, ou encore l’action du maire divers gauche de Saint-Gaudens, suspendant sa participation au contrat de ville en 2016 en guise de protestation.

Coopération « proactive » d’élus locaux : l’État n’a pas le monopole de l’appel d’air

Il serait cependant malhonnête d’imputer systématiquement au seul État la réalité de ces situations locales. On pourrait être tenté d’établir le sociotype des élus favorables à l’installation et la prise en charge de primo-arrivants étrangers sur leur territoire.

Ces élus sont le plus souvent ceux de villes grandes et moyennes. À regarder la liste des membres de l’Association nationale des villes et territoires d’accueil (Anvita), organisation regroupant des communes « qui œuvrent pour des politiques d’accueil inconditionnelles incluant les publics exilés » (selon son site internet), on peut aisément conclure que la plupart des élus participants sont issus de communes à forte population, de communautés d’agglomération, de communautés urbaines ou de métropoles. France Urbaine – le lobby des grandes villes – avait par ailleurs invité l’État en fin d’année dernière à « favoriser l’accès à l’emploi des réfugiés et demandeurs d’asile avec une offre de formations linguistiques de qualité et structurée à l’échelle des territoires », ainsi qu’à « desserrer les flux vers les villes moyennes et le milieu rural ».

Sans surprise, ces élus accueillants sont plus souvent « de gauche » : le modèle électoral souhaité par Terra Nova pour ce camp politique, fondé sur une large ouverture aux flux migratoires et une vision accommodante de l’identité française, devient aussi une composante essentielle des choix locaux. On peut noter en particulier la présence au sein de l’Anvita des maires EELV élus en 2022 à Besançon, Poitiers, Strasbourg, Bordeaux ou encore Tours, mais aussi de places fortes du « socialisme municipal », telles que Nantes ou Rouen.

Si le zèle des grandes agglomérations pour accueillir et accompagner l’intégration des migrants semble avéré, une proportion non négligeable d’élus ruraux accepte de s’inscrire dans ce type de démarche collective et volontaire, souvent convaincus par le supposé effet d’aubaine d’un enracinement de populations jeunes dans une circonscription peinant à renouveler les générations. La redynamisation du territoire était, par exemple, le principal argument déployé à l’appui du projet Horizon à Callac, visant à accueillir plusieurs dizaines de réfugiés dans cette petite commune du centre-Bretagne, avant d’être abandonné en janvier dernier du fait d’intenses mobilisations d’opposition, conduites par des habitants et des militants politiques.

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La position de l’Association des maires ruraux de France est à cet égard ambiguë. En 2016, son président, Vanik Berberian, s’opposait au délestage des migrants par l’État vers les territoires ruraux : « La coupe est pleine. […] Les maires ne sont pas associés à cette décision, ils sont épuisés par leur charge, parce que trop de choses leur tombent dessus en même temps. » Les réactions semblent aujourd’hui plus mesurées. Quand un des représentants de l’association faîtière est interrogé en 2022 sur l’idée de faire davantage participer les campagnes à l’accueil des migrants, le principe semble d’ores et déjà acquis : « Il ne faut pas accueillir des réfugiés pour redynamiser nos territoires. Mais c’est parce que nous sommes dynamiques que nous pouvons les accueillir », soulignait ainsi Dominique Chappuit, maire de Rosoy (Yonne) et présidente de l’AMRF locale.

Les grandes agglomérations et leurs élus restent cependant en première ligne du combat pour un « accueil inconditionnel » : concentrant les principaux centres d’activité économique, dépendantes d’une main-d’œuvre bon marché dans certains secteurs, favorables à l’interconnexion des métropoles en réseaux internationaux, elles ont été les enfants gâtés du dernier « acte » de décentralisation engagé depuis 2010 (lois RCT, Maptam, NOTRe…). Celui-ci ayant surtout recentralisé des compétences communales et départementales au niveau des intercommunalités et des régions, il put être qualifié d’« acte de recentralisation » par beaucoup d’élus de petites collectivités.

Au regard de l’implication des grandes villes en matière d’accueil des primo-arrivants étrangers, cette « décentralisation centralisée » – selon le mot du géographe Gérard-François Dumont – semble être aussi une « décentralisation mondialisée ».

La Gouvernance par les nombres

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[1] Arnaud Duranthon, L’Institution départementale à l’heure métropolitaine : quelles perspectives ?, 2018.

[2] Alain Supiot, La Gouvernance par les nombres, 2015.

[3] Rapport d’information sénatorial sur les mineurs non accompagnés du 29 septembre 2021.

« Sur l’immigration, une bataille juridique ne remplacera pas le courage politique »

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Patrick Stefanini. RETMEN/SIPA PRESS

Nous pouvons recouvrer notre souveraineté migratoire sans dénoncer les traités européens. C’est ce que pensent les Républicains qui proposent deux lois pour instaurer des quotas d’immigrés et durcir la lutte contre les clandestins. Pour l’élu des Yvelines, ce qui risque de faire défaut, c’est le courage politique au sommet de l’État.


Causeur. Les propositions de LR en matière d’immigration relèvent-elles de la seule com’ ou sont-elles utiles ?

Patrick Stefanini. Ces propositions ne sont pas récentes. La prise de conscience de la nécessité d’agir est bien plus ancienne que cette annonce. D’ailleurs, quasiment toutes les mesures annoncées étaient déjà présentes dans le programme de Valérie Pécresse. Elles sont très concrètes, car elles s’appuient sur une analyse précise des raisons de notre impuissance en matière de maîtrise de l’immigration et proposent des réponses juridiques efficaces pour y remédier.

On observe par exemple que des traités européens, soit de manière directe, soit par l’interprétation qui en est faite par les cours de justice (Cour de justice de l’Union européenne ou Cour européenne des droits de l’homme) peuvent faire échec à l’application de la législation française. C’est le cas notamment au sujet du regroupement familial. Au niveau français comme européen, les juridictions confrontées à la question de l’immigration ont le plus souvent interprété des dispositions très générales dans un sens unilatéral, favorable à la primauté des intérêts particuliers des étrangers sur l’intérêt collectif de la Nation. Ces interprétations se fondent notamment sur le paragraphe 10 du préambule de la Constitution de 1946 – « La Nation assure à l’individu et à la famille les conditions nécessaires à leur développement » – et sur l’article 8 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales – « toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale ». La justice a souvent fait échec à des expulsions en s’appuyant sur ces textes. Ces formules, vagues et générales, n’ont pas été rédigées au sujet de l’immigration, mais elles sont aujourd’hui interprétées comme une sorte de droit au regroupement familial.

Quand le législateur fait voter des lois plus strictes pour limiter la possibilité pour une personne étrangère d’invoquer ses liens familiaux (pour obtenir un titre de séjour ou échapper à une reconduite à la frontière, par exemple), l’intéressé saisit le juge administratif en invoquant l’article 8 de la Convention et le juge administratif lui donne raison. C’est donc à juste titre que la proposition des LR a dans le collimateur l’interprétation très généreuse que les jurisprudences françaises et européennes ont donnée de cet article 8. C’est une tentative de déverrouillage.

Et comment peut-on retrouver des marges de manœuvre ?

Une fois qu’une directive européenne a été adoptée, il est quasiment impossible de la remettre en cause. Cela demande un travail titanesque, nécessite de trouver des alliés et, le plus souvent, les modifications n’interviennent qu’à la marge. Emmanuel Macron a réussi grâce à un solide travail diplomatique à faire évoluer, par exemple, la directive dite « Bolkestein » sur les travailleurs détachés mais depuis, il n’a pas réédité cette performance.

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Dans la mesure où la hiérarchie des normes prévoit la primauté du droit européen sur le droit national, il paraît difficile de retrouver des marges de manœuvre en matière d’immigration. Il y a néanmoins un chemin pour protéger les intérêts fondamentaux d’une nation. Il se trouve dans le traité sur l’Union européenne. En effet, au paragraphe 2 de l’article 4, il est écrit : « L’Union respecte l’égalité des États membres devant les traités ainsi que leur identité nationale inhérente à leurs structures fondamentales, politiques et constitutionnelles […]. » Cela signifie qu’un État peut adhérer au corpus juridique européen commun, tout en ayant dans sa Constitution des dispositions qui lui sont propres et qui font partie de son identité constitutionnelle. L’Allemagne et l’Italie ont été les premières à revendiquer cette possibilité. En France, le Conseil constitutionnel a forgé le concept d’« identité constitutionnelle de la France ». C’est à ce concept que s’adosse la proposition des LR pour recouvrer des marges de manœuvre face à l’Europe.

L’exemple du Danemark et du durcissement de sa politique en matière d’immigration ont-ils inspiré LR ?

Les Danois ne sont pas dans la même situation que nous. Après avoir refusé une première fois de ratifier le traité de Maastricht, ils ne l’ont finalement ratifié par référendum en 1993 qu’après avoir obtenu une série de dérogations, au droit européen de l’immigration notamment. C’est la procédure de l’« opt-out ». Mais elle ne peut s’appliquer qu’avant la ratification d’un traité. C’est ce que nous aurions dû faire après le succès du non au référendum de 2005. Au lieu de cela, nous avons ratifié le traité de Lisbonne par voie parlementaire en y laissant introduire une déclaration annexe, la déclaration numéro 17, qui proclame la supériorité absolue du droit européen sur le droit national.

Il n’y a pas seulement les traités européens, mais aussi la Convention européenne des droits de l’homme, qui lie les États membres du Conseil de l’Europe.

François Fillon avait envisagé que la France puisse dénoncer la CEDH, puis y réadhérer en formulant des réserves. Juridiquement, c’est possible, politiquement, c’est plus que délicat. Cela serait vu comme une façon de sortir de l’Europe. La proposition des LR est plus subtile. Pour retrouver des marges de manœuvre sans fragiliser la construction européenne et tout en respectant la hiérarchie des normes, elle s’appuie sur la notion d’intérêts fondamentaux de la Nation et le concept d’identité constitutionnelle de la France. Parler de Frexit à propos de la proposition LR est donc politiquement stupide et juridiquement erroné. Le Danemark n’a pas quitté l’Union européenne.

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Le chemin de crête envisagé par les LR est évidemment étroit. Il implique de modifier la Constitution pour y inscrire un principe – celui des quotas, par exemple – qui serait ensuite reconnu comme faisant partie de l’identité constitutionnelle de la France. Une telle révision constitutionnelle aurait d’autant plus de poids par rapport à Bruxelles qu’elle aurait été approuvée par référendum. Cela reste néanmoins une arme de dernier recours, car la Constitution ne se modifie pas à la légère. De toute façon, cette bataille constitutionnelle ne remplace pas le courage politique. Par exemple, on peut modifier le droit du sol par une simple loi, cela ne dépend pas de l’UE. De même, nous pouvons souverainement décider de conditionner l’obtention de droits sociaux à une durée de séjour. On n’a donc pas besoin d’invoquer ici le bouclier imaginé par Messieurs Ciotti, Marleix et Retailleau.

Que faudrait-il inscrire dans la Constitution pour nous donner les moyens de réguler les flux ?

Je ne suis pas sûr que la seule question du regroupement familial puisse être considérée comme relevant des intérêts fondamentaux de la Nation. En revanche, l’instauration de quotas, qui exprimerait la volonté du peuple français de limiter la proportion d’étrangers à un seuil défini, participe à l’évidence des intérêts fondamentaux du pays.

Ce travail de LR sur la maîtrise des flux migratoires peut-il annoncer la fin de l’impuissance politique ?

La fin de l’impuissance de l’État en matière de régulation des flux migratoires est une attente forte des Français. Si LR ne s’empare pas des outils juridiques que je viens de décrire et ne donne pas un contenu concret aux intérêts fondamentaux de la Nation (et donc à l’identité constitutionnelle de la France), susceptible de nous protéger des dérives du droit européen, le parti sera balayé et l’extrême droite continuera à progresser inexorablement. Ce qui est intéressant dans la démarche des LR, c’est qu’elle inscrit la protection de l’identité constitutionnelle de la France dans le respect de nos engagements européens comme de la hiérarchie des normes. Elle exploite les marges de manœuvre prévues par les textes européens pour formuler des propositions applicables, utiles et efficaces. La proposition ne relève pas de la communication, mais bien de l’action. C’est ce qui explique son impact dans le débat public. Pour refuser la révision constitutionnelle proposée par LR et le recours au référendum, il va falloir que les députés Renaissance nous expliquent quelle portée ils donnent au paragraphe 2 de l’article 4 du traité sur l’Union européenne. Refuser la proposition LR serait une double dérobade, juridique et politique. On ne doit jamais avoir peur, comme nous l’a appris le général de Gaulle, de consulter le peuple français.

Immigration: Ces réalités qu'on nous cache

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Rébellion avortée de Wagner: Poutine est-il vraiment affaibli?

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L'oligarque Evgueni Prigojine © AP/SIPA

En Occident, comme dans les pays alliés de Moscou, la situation russe inquiète. Et tout le monde se demande ce qu’Evgueni Prigojine a réellement négocié pour arrêter sa mutinerie. L’analyse de Pierre Clairé, directeur adjoint du pôle politique du think tank le Millénaire.


Dernière minute ! Dans un enregistrement audio d’une dizaine de minutes, publié ce lundi, postérieurement à la rédaction de cette tribune, le chef de la milice Wagner, Evgueni Prigojine, affirme que la rébellion de samedi ne visait pas à renverser le président Poutine mais à s’assurer de la survie de son organisation, qui devait cesser d’exister au 1er juillet. « Nous avons estimé que la démonstration était suffisante », explique-t-il. Il avance en outre que tout ce pataquès ne devrait pas affecter les relations entre sa milice privée et les Etats amis dans lesquels elle opère…

La chevauchée solitaire d’Evgueni Prigojine aura marqué les esprits du monde entier. Après avoir renoncé à avancer vers Moscou, le coup de force du groupe Wagner a abouti à un accord avec le Kremlin par l’intermédiaire du président biélorusse Viktor Loukachenko. Cet accord est le symbole des fissures au sein de la chaîne de commandement russe, dont les conséquences risquent d’être considérables à l’heure où la nation s’est pleinement engagée dans une « guerre existentielle ». 

Un accord favorable à Wagner?

Première surprise de l’accord, le groupe Wagner semble sortir gagnant. S’il est difficile de se prononcer avec certitude au regard des nombreuses questions qui restent en suspens, il s’avère que l’accord négocié par le chef de Wagner comporte deux motifs de satisfaction pour lui. D’une part, le fait même d’obtenir un accord démontre l’importance militaire et politique de Wagner pour la nation russe ! D’autre part, sur le contenu de l’accord, chacun des trois points suivants apparait comme favorable pour l’instant.

L’annonce que les soldats du groupe Wagner ne seraient pas traduits en justice, idem pour leur chef, semble garantir leurs chances de survie. Le maintien de ses activités africaines, malgré son exil en Biélorussie, pourrait garantir la pérennité financière de l’écosystème de Prigojine, un point non négligeable pour l’homme d’affaires qu’il est. Enfin, et c’est l’essentiel, nous pouvons imaginer que Prigojine ait également obtenu les têtes de Choïgou et Guerassimov, respectivement ministre de la Défense et Chef d’État-Major, qui sont la cible de ses critiques depuis plusieurs mois. Pour autant, il est certain que la relation privilégiée entre le Groupe Wagner et le Kremlin est terminée et nous voyons mal comment ces actes pourraient rester impunis sur le long terme.

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Si le président Poutine a maintenu l’ordre en Russie, il en ressort affaibli. Malgré cet accord obtenu sans aucune violence, les fissures au plus haut niveau de l’État russe ont été exposées au grand jour. Alors que Poutine était vu comme tout puissant et ayant le monopole de la violence en Russie avec un contrôle intelligent de la machine étatique, il n’en est rien. Un seul chef de guerre a réussi à faire trembler le Kremlin. Malgré l’échec du « convoi de la justice » de Wagner, l’action de Prigojine laisse à penser pour chaque Russe, chaque combattant russe, que l’armée et l’État poutinien ne sont pas si puissants que cela. Sans réponse de sa part, avec des changements au plus haut sommet de l’État et avec un pouvoir encore plus verrouillé, on a du mal à imaginer comment Poutine pourrait s’en sortir indemne. Il se murmure déjà que certains changements vont être opérés, que certains seront punis pour leur silence ou leur proximité avec Prigojine, alors que d’autres seront récompensés de leur loyauté.

Quel impact sur la «guerre existentielle»?

Cette rébellion est intervenue au pire moment pour la Russie alors que la contre-offensive ukrainienne bat son plein. Seulement, il y a fort à parier qu’il n’y aura pas de changement majeur sur le front dans un futur proche. Si l’armée russe a montré des difficultés de projection, sa défense a été bien imaginée. Ainsi, malgré le désordre dans les rangs russes, l’armée de Zelensky ne pourra pas passer les défenses russes. De plus, la stratégie russe qui a fait ses preuves ces dernières semaines, à savoir la multiplication de frappes dans des villes éloignées du front comme à Kiev a occupé l’armée ukrainienne. Pensant profiter de la relative faiblesse de l’armée russe, celle-ci a tout de même repris certains villages, mais aucune avancée majeure n’est à signaler.

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En revanche, cette rébellion avortée de Wagner pourrait avoir fait perdre à la Russie le plus important : le moral de ses troupes. Sur le long terme, une crise de confiance pourrait toucher l’armée russe et sans réponse ferme de Poutine, il semble improbable que cela puisse bien se terminer pour elle. En effet, les soldats de l’armée russe vont voir revenir sur le front les mutins du groupe Wagner pour combattre avec eux. On peut se demander quelles seront leurs réactions après cette trahison sachant qu’ils étaient prêts à défier Vladimir Poutine. De plus, cette « aventure » a mis en lumière les fractures au sein du commandement russe, et il y a fort à parier que les soldats ne feront pas confiance à leur hiérarchie dans le futur, rappelant l’effondrement militaire russe en 1917.

Quelle image renvoyée au monde?

Alors que le président Poutine fait de la grandeur russe la ligne directrice de sa stratégie diplomatique, les événements du 24 juin marquent un coup d’arrêt. Avec les derniers évènements et la probable perte d’influence du groupe Wagner, la Russie de Vladimir Poutine perd l’un de ses principaux leviers sur le continent africain. En effet, la milice fait la majorité de ses profits en Afrique. Wagner est par exemple extrêmement influent en République Centrafricaine, en Libye, au Soudan ou au Mali. Dans ces pays, les miliciens permettent aux chefs d’États de se maintenir, en s’occupant de leur sécurité privée et aussi en maintenant l’ordre. Sans l’approbation du Kremlin et son aide en termes d’information et de communication, Wagner ne pourra pas prospérer et conserver son emprise sur le continent. Ainsi, les chefs d’État pourraient se désolidariser de Wagner pour aller dans le sens de Poutine. Mais si celui-ci apparaît comme un partenaire plus fiable que Prigojine, qu’en sera-t-il désormais alors que son autorité semble attaquée chez lui ?

Enfin, il est à noter que la Chine se démarque par sa réaction subtile. Par prudence, la nation du président Xi a tardé à soutenir Vladimir Poutine. Toutefois, elle s’y est résignée, voyant qu’à l’évidence, un renversement du pouvoir n’aurait pas lieu. La Chine a toujours eu intérêt à ce que Poutine se maintienne au pouvoir, puisqu’il s’agit d’un partenaire économique et politique, mais surtout car il adhère aux thèses chinoises de renversement de l’ordre mondial. D’un côté, il était naturel de soutenir Poutine, mais se mettre à dos certaines personnes dans le cadre d’un changement de régime aurait été une erreur stratégique… Un Poutine, et donc une Russie affaiblis, ne font pas les affaires de Pékin qui se retrouve de plus en plus en plus isolé sur la scène mondiale. Alors que les Occidentaux moquent une Russie isolée, les réactions internationales du camp des autocrates en faveur de Poutine ont a minima permis de sauver les apparences. Pourtant, les images des Russes fuyant la ville de Rostov ont fait le tour du monde et ne tromperont personne sur les fragilités du commandement russe.

Rendez-nous le pétomane

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Capture d'écran de Pierre Desproges. © Ina/YouTube

Nous avions les pitres radiophoniques laborieux des matinales de France Inter. Nous avons désormais le bouffon ferroviaire de la CGT. La gauche se convertirait-elle donc en pépinière de comiques?


On est ravi de l’apprendre… Je dis comiques, pitres et non humoristes, car je m’en voudrais d’écorner la mémoire de ceux, assez rares d’ailleurs, qui méritent d’être qualifiés ainsi : Raymond Devos, en premier bien sûr, Pierre Daninos, Marcel Aymé, Michel Audiard, Alexandre Vialatte, évidemment, Pierre Desproges, absolument. (J’en oublie, qu’on me pardonne…) Desproges dont on rappellera non sans plaisir qu’il entra dans la carrière à L’Aurore, quotidien qui, très probablement, se verrait aujourd’hui voué aux gémonies par la bien-pensance et relégué dans l’enfer médiatique de l’extrême droite. Peut-être même se trouverait-il encensé de l’opprobre suprême de « fascisant ». On y prenait avec ardeur la défense des pieds noirs et on contestait avec un même entrain le bien-fondé de la décolonisation. Pensez donc ! L’horreur étalée sur quatre colonnes ! À la télévision, Desproges, c’était en particulier « La minute nécessaire de Monsieur Cyclopède », un programme absolument inimaginable aujourd’hui sur les chaînes du service public. Trop décalé, trop subtil, et surtout trop libre. Or, voyez ce que c’est tout de même que les coïncidences, un des épisodes de la minute nous ramène tout droit à la pitoyable saillie du bouffon ferroviaire évoqué plus haut.


Titre de l’épisode : « Essayons en vain de cacher notre antisémitisme. » Étonnant, non ? (Ces mots concluaient chaque émission.) Nous y sommes en plein. Cela vaut, non pour le bouffon du train, pas assez finaud pour masquer la chose, mais pour sa cheffe, Madame la Secrétaire générale du syndicat CGT. On connaît le contexte. Le premier s’en prend à un passager juif du train de Limoges et, finement – mais si, mais si, finement – il fait allusion à une tout autre destination, la Pologne. En clair, Auschwitz ou Dachau. Ce que la seconde, je veux dire la première dame labellisée CGT, croit aseptiser en évoquant plus sobrement Vichy. Je suppose qu’elle s’est dit : « Oh la la ! Dépêchons-nous d’essayer de cacher notre antisémitisme ». Raté, bien sûr. Elle aurait dû s’y attendre, Desproges ayant prédit que ce ne pouvait être qu’en vain. Il n’empêche, l’envoi de son guignol syndiqué l’aura beaucoup amusée, témoin la figurine riant aux larmes dont elle a illustré son gazouillis. Quant à nous, nous ne retiendrions que les larmes, tant ces gens sont pitoyables. Tant ils charrient de mépris et de haine. Tant, sous couvert de prétendues vertus, ils véhiculent de médiocrité, de bassesse intellectuelle, morale. Et puis, aucun repentir venu de cette personne dans les heures qui ont suivi, du moins à ce que je sache. Au lieu de cela, la cheffe syndiquée a cherché à faire diversion en improvisant un acte militant chimiquement pur : « Total soutien aux journalistes du JDD en grève pour dénoncer la nomination d’un directeur de rédaction proche de Marion Maréchal Le Pen. L’extension de l’empire médiatique de Bolloré est un grave danger pour la démocratie. » Voilà tout ce qu’elle a trouvé à dire, semble-t-il. On notera qu’elle évite de mentionner Éric Zemmour comme proche du directeur pressenti. Il est vrai que venant après la boulette de son cheminot mal embouché, ça aurait fait beaucoup. Trop, sans doute.

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Naïvement, je pensais que le job des syndicalistes consistait à défendre les intérêts des travailleurs. Or, je ne vois pas très bien en quoi intervenir dans le casting d’une rédaction peut améliorer en quoi que ce soit la condition des classes laborieuses. Il faudra qu’on m’éclaire là-dessus.

Si j’avais du goût pour les plaisanteries faciles, je dirais que la madone de la CGT, ce faisant, se goure de ligne. Pas de gare, cette fois, mais de ligne. De même que c’est en vain qu’elle a tenté de cacher l’antisémitisme dont peut faire preuve son syndicat, sa tentative de diversion aura été tout aussi infructueuse. Il en faudrait en effet bien plus pour chasser le remugle des vomissures nauséabondes de son bouffon. Oui, nauséabondes. Ces insultes, ces ricanements insanes puent décidément trop. Alors, tant qu’à faire, qu’on nous rende le pétomane ! Son art pue tout autant, certes. Mais au moins peut-on y rire comme rient les enfants, de bon cœur. C’est-à-dire d’un cœur bon.


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Prigojine: un condottiere aux portes de Moscou

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À la télévision russe, Vladimir Poutine dénonce un "coup de poignard dans le dos de son pays", alors que le groupe Wagner se mutine, 24 juin 2023 © Pavel Bednyakov/AP/SIPA

La confusion reste importante dans les chancelleries occidentales, après la volte-face d’Evgueni Prigojine, qualifié de « traître » par Vladimir Poutine dans une Russie un temps décrite comme au bord de la « guerre civile ».


La Russie est l’homme malade de l’Europe. L’épisode du vrai-faux coup d’Etat militaire lancé par le condottiere Prigojine, âme damnée de toutes les conquêtes et aventures militaires de la Russie des dix dernières années, aura encore confirmé aux yeux du monde ce que toutes les personnes sensées avaient déjà compris : il est impossible de prédire avec certitude ce qui peut sortir des hauteurs de l’Oural. D’une minute à l’autre, les actes les plus difficiles à concevoir peuvent se produire … toujours pour le pire. Nos catégories d’analyse rationnelles sont constamment mises à l’épreuve par ce pays à la verticalité maximale, où les factions et les bandes se disputent les faveurs du Tsar tout en complotant pour pouvoir un jour s’asseoir sur son trône. Tout juste se bornera-t-on ici à une méthode éprouvée : les faits, rien que les faits.

L’ancien restaurateur et repris de justice pétersbourgeois Evgueni Prigojine a multiplié ces derniers mois les saillies provocatrices à l’endroit des élites et des officiels russes, utilisant Telegram et les réseaux sociaux pour manifester son courroux. Prenant soin de ne jamais nommément désigner Poutine, le chef de l’orchestre wagnérien ciblait principalement le ministre de la Défense Sergueï Choïgou et le chef de l’Etat-major général des forces armées de la Fédération de Russie Valeri Guerassimov. Les grands « joueurs d’échecs » russes ont-ils lu Machiavel ? Le Florentin, traumatisé par les conflits qui ensanglantaient l’Italie de son temps, pensait à juste titre que les troupes de mercenaires étaient « incertaines, infidèles et dangereuses ».

Premier acte : les révélations d’un homme de guerre

Avant d’avancer ses 25 000 hommes sur les routes menant à Moscou, Evgueni Prigojine n’a pas fait mentir une donne du monde contemporain, singulièrement russe : le vrai est toujours un moment du faux. Cet homme simple aux manières franches, pour ne pas dire grossières, a tout simplement admis que la propagande russe au sujet de l’Ukraine était mensongère. Pas simplement depuis l’invasion, mais depuis 2014. C’est un élément majeur. À dire vrai, il s’agissait du premier coup de poignard authentique infligé à Vladimir Poutine par un homme de l’intérieur. Car, si Wagner n’était pas l’armée régulière, ce sont bien ses hommes qui avaient sauvé l’armée russe d’une débâcle totale en tenant Bakhmout.

Sur LCI, Piotr Tolstoï, vice-président de la Douma francophone, l’avait lui-même déclaré en direct aux téléspectateurs français le 14 juin dernier – les choses vont vite en Russie, il faut suivre – : « Les soldats de Wagner sont les meilleurs de l’armée russe et nous allons continuer jusqu’à la frontière polonaise ». Visiblement mal informé, comme le porte-parole de l’ambassade russe Alexander Makogonov qui a souvent vanté ces soldats d’élite « semi-privés », cet éminent représentant de l’élite politique russe n’avait pas encore compris que les bons petits gars de Wagner étaient d’abord et avant tout attachés à leur maître, lequel les tient par l’argent comme la laisse retient le chien.

Au fil d’une guerre qui s’avère beaucoup plus difficile que ne le supposaient Poutine et les siens, Prigojine s’est affirmé comme un homme-clé, un incontournable et un incontrôlable bénéficiant d’une liberté de parole rare dans un pays où l’expression du plus petit citoyen fait l’objet de contrôles stricts. Qu’a donc dit Prigojine de si transgressif ? Il a d’abord martelé durant des mois que le commandement militaire russe était totalement incompétent, corrompu et composé de lâches qui n’avaient aucunement mérité leurs galons. Ensuite, c’est plus important pour nous, il a osé affirmer face caméra que la guerre n’avait aucune autre justification que l’appât du gain et l’impérialisme pur et dur. 

Il a pêle-mêle déclaré que l’Ukraine n’avait pas bombardé Donetsk pendant huit ans, ne s’attaquant qu’à des positions militaires russes et se bornant à défendre son intégrité territoriale. Il a aussi accusé, dans le même élan, l’administration russe de n’avoir cessé de piller le Donbass depuis 2014 et d’avoir conduit des centaines de milliers de jeunes Russes à la mort sans aucune considération pour leurs familles. Mieux encore, Evgueni Prigojine a brisé le tabou des tabous en reconnaissant, une première pour un Russe de cette envergure, que l’Ukraine n’avait jamais envisagé d’attaquer la Russie et que l’OTAN n’était pas menaçante. Que demande le peuple ? Prigojine a dit que le ciel était bleu, nous n’allons pas rétorquer qu’il est rouge pour faire plaisir aux porte-voix du Kremlin.

Acte 2 : Prigojine plus malin que le général Boulanger

À en croire les médias américains, la CIA savait que Prigojine préparait une tentative de « putsch », guettant le moment idéal pour agir et fondre sur Moscou à la tête de ses 25.000 hommes renforcés de blindés. L’armée russe étant très largement occupée en Ukraine, le coup était possible en prenant rapidement la capitale par les plaines – merci aux larges autoroutes soviétiques -. Du reste, les wagnérites n’ont pas affronté de grandes difficultés dans la ville de Rostov – il se dit d’ailleurs que les hommes de Kadyrov sont toujours coincés dans les embouteillages -. Contrairement à ce qu’avancent beaucoup de polémistes en mal de sensations fortes, personne n’a trouvé cela « excitant » ni même « souhaitable ». Aucun média ni aucun Etat, les renseignements US ayant fait part au Washington Post de leur crainte qu’une guerre civile n’ait explosé en Russie…

En revanche, il était parfaitement légitime d’espérer que le désordre dure un peu plus de manière à affaiblir l’armée d’invasion russe en Ukraine et un régime qui devra un jour tomber. La paix en Europe ne sera pleinement obtenue que lorsque la Russie aura cessé son « opération spéciale de dénazification et de sauvetage des russophones », prétextes de manipulateurs patentés héritiers directs de Youri Bezmenov qu’Evgueni Prigojine ou Igor Girkin ont jouissivement envoyé aux oubliettes. Dans sa fureur maîtrisée, Evgueni Prigojine semblait difficilement arrêtable sans un bain de sang, portant le combat en Russie pour la première fois depuis des décennies, laissant même un temps penser que l’armée régulière russe naguère dépeinte en « deuxième armée du monde » n’était plus que la deuxième armée de son propre pays.

Moscou était découverte, protégée par la Garde nationale. Imaginez, pour vous faire une idée, 25 000 légionnaires avec des chars Leclerc foncer sur Paris qui ne pourrait compter que sur des policiers et des gendarmes. Oh, Vladimir Poutine disposait bien de forces aériennes, mais l’emploi de telles ressources sur son propre territoire aurait été terrible pour son image. La voie royale pour une marche sur Moscou était ouverte. Mais nous sommes en Russie. Evgueni Prigojine s’est comporté comme son cœur et ses mœurs le lui commandaient : tel un seigneur de guerre des Steppes, il s’est avancé jusqu’au château du Boyard pour présenter ses doléances, montrer sa force et repartir aussi sec. Dans ce laps de temps, il a tué une douzaine de soldats de l’armée régulière, morts pour défendre un Tsar qui a déjà perdu l’aura du monomaque.

Acte 3 : Poutine et Prigojine, deux perdants

Le tout puissant Poutine a donc dû faire appel à son homologue biélorusse Alexandre Loukachenko pour le sortir du piège, lequel est un ami de vingt ans de l’ancien chef cuistot. Monsieur Patate – c’est son surnom -. Un vassal, un sous-fifre de la Russie. Quelle humiliation que de confier son sort à celui qu’on méprise. Vladimir Poutine ne pouvait pas s’abaisser à discuter avec un « terroriste ». Il a été obligé de faire appel à un tiers pour éviter des tirs amis supplémentaires, pour ne pas être exposé devant le monde entier.

Ainsi, il a abaissé son autorité dans un pays dont la culture politique abhorre la faiblesse et ne respecte que la force. C’est une défaite à moyen terme. Comment expliquer à son peuple que celui qui quelques heures plus tôt était mis en examen pour haute trahison, pouvait repartir sans dommage après avoir versé du sang de militaires russes dans sa course folle savamment préméditée ? Quel peuple pourrait supporter que le criminel soit gracié avant même qu’il ne soit jugé ? On notera d’ailleurs, c’est très amusant, que quelques politiciens français – dont Nicolas Dupont-Aignan – s’étaient offusqués que le Parlement place Wagner sur la liste des organisations terroristes, mais passons…

Le spectacle donné par la Russie est aussi tragique que comique. C’est un colosse aux pieds d’argile que des clans rêvent de dépecer comme aux grandes heures des années 90. Vladimir Poutine est maintenu sous perfusion artificielle, bunkerisé. Il n’a pas frappé le coup d’estoc quand l’autre mâle alpha est venu le défier. Il s’est protégé lui-même avant de rendre justice à son peuple qui a vécu 24h d’angoisse. Des élus russes ne s’y trompent pas. Dimanche 26, Andrei Gurulyov a déclaré sur le plateau du célèbre Vladimir Solovyov que Priogjine et son complice Utkin devaient être « exécutés », qu’il n’y avait même pas d’autre option possible.

Pour l’heure, il s’agit d’un vœu pieux. Wagner a été démantelé et une partie de ses soldats seront incorporés dans l’armée régulière, mais Prigojine est vivant et réfugié à Minsk. Il compte encore des fidèles.

Acte 4 : une fin de règne

Et si Prigojine avait fait autant de mal au régime de Poutine que l’année et demi de guerre en Ukraine ? Le caractère fantasque et sauvage de la vie politique russe est dévoilé au monde. Il n’y a plus aucun doute possible, bien qu’il restera encore quelques sectaires qui soutiendront mordicus ce régime anachronique et en perdition dont la relative résilience économique ne masquera plus longtemps le caractère aussi criminel qu’anarchique. L’homme d’ordre laisse le désordre gagner les rangs. Il ne tient plus vraiment son pays.

Si l’exercice spéculatif est à laisser aux semi-habiles, il est possible de tracer des contours pour les deux prochaines années. Vladimir Poutine n’a plus que deux options. Abandonner la guerre en Ukraine ou prendre les habits d’Ivan Le Terrible en tranchant de multiples têtes. Dans les deux cas, le vent qui se lève est mauvais et il aura du mal à passer 2024 qui est une année d’élections. Il est bien sûr possible qu’il tienne encore, les dictateurs savent se défendre et la société civile russe ne semble pas avoir les ressources nécessaires à la rébellion. 

Reste que le dernier grand Empire à l’ancienne de la planète vacille, trop aveuglé par son passé pour laisser de côté des ambitions qui lui sont désormais inatteignables. Quant aux Ukrainiens, ils ont une fenêtre de tir. Gageons qu’ils essaieront d’en profiter. Plus vite cette guerre sera finie, plus vite l’Europe retrouvera le calme et les massacres cesseront. Un jour, peut-être, la Russie retrouvera-t-elle la raison. L’Histoire retiendra de Prigojine qu’il fut un imprévu et l’accélérateur d’un mouvement naturel qui le dépassait.

Éloge de la garce

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L'actrice britannique Joan Collins photographiée à Paris en décembre 2007 © Jens Hartmann / Rex Fea/REX/SIPA

À 90 ans, l’actrice Joan Collins, « la femme la plus détestée de la télévision » des années 1980, n’a rien perdu de son humour ravageur dans un portrait visible tout l’été sur Arte.tv


Attention les yeux ! Éloignez les enfants et les démagos ! La hantise des wokistes avance, avec superbe et impertinence, elle va dérégler votre système mental. Elle abat ses cartes en une saillie qui résume son don pour la comédie, son goût pour le luxe et son sens du divertissement : « Je ne vois rien de mal à être belle, glamour, bien habillée, bien soignée ou sexuellement attirante ». Cette actrice-là, piquante et érogène, sans aucun tabou et sans filet, balance des répliques sur et en-dehors des plateaux avec l’assurance d’une reine carnassière. Son égo est un Everest, à la fois délectable et inatteignable. Joan Collins parle librement et ouvertement, avec un humour désopilant d’irrévérence, ne refusant jamais les questions indiscrètes, ne se contentant pas des habituels éléments de langage, jouant son emploi de garce éternelle à merveille, avec une forme de jubilation communicative, dans un documentaire signé de la réalisatrice Clare Beavan et tourné en 2022 (disponible gratuitement sur le site d’Arte). Quelle douche ! Quelle fantasia ! Quel ball-trap ! Quel carton ! Quelle musique ! Elle touche dans le mille à chaque fois. Quel plaisir surtout, pour une fois, d’entendre une comédienne, star d’un Hollywood finissant et héroïne planétaire du petit écran qui vient de fêter ses 90 ans le mois dernier, s’exprimer sans les consignes de sécurité actuelles, sans l’épaisse couche de moraline, sans l’insupportable langue de bois érigée en totem d’impunité par un métier qui a peur de son ombre. Joan, féministe XXL, expression suprême de la quadra bombastique, portant le bikini sans fausse pudeur, se lâche avec gourmandise dès qu’une caméra s’allume sur son visage, elle ne peut se retenir, c’est drôle, intelligent, provocateur, perfide, vif, cruel et définitif, il faudra qu’un jour, un éditeur pense à publier ses aphorismes. Il fera fortune. Nous sommes entre Guitry et « AB FAB », comme si Noël Coward avait plongé ses dramatiques dans une piscine bleu métallique de Beverly Hills. Les propos de la Londonienne de naissance, Californienne d’adoption sont tellement brillants et assénés avec un sourire et un style époustouflant que la Royal Academy devrait élever une chaire en son honneur. « The Bitch » (1979) a été bien évidemment anoblie, la couronne britannique sait reconnaître ses meilleurs interprètes. Le chemin fut pourtant mouvementé, des péplums de Cinecittà à la couverture de Playboy, des panouilles aux rôles plus conséquents, de l’ingénue au « girl power ». Joan a tenté de survivre médiatiquement dans une profession versatile et foncièrement injuste. Rien ne lui aura été épargné, les propositions indécentes, les mariages ratés, les procès, les cachets astronomiques et les faillites retentissantes. Elle aura été jusqu’à refuser la « promotion canapé » et les assauts répétés du président de la Fox. Bilan, elle n’était pas au générique de Cléopâtre, malgré des essais concluants en 1959. Plus tard, dans une interview, Joan s’expliquera à sa manière, c’est-à-dire avec esprit et une distance ironique, qu’elle préférait plutôt coucher avec des hommes plus jeunes. Warren Beatty s’en souvient encore. Joan n’est pas dupe de son physique vendeur, il sera son capital sympathie, ni de la fragilité d’une carrière soumise aux modes. Dans son enfance, elle avait pour modèles, des filles comme Hedy Lamarr, les légendes de l’Âge d’or des studios. Elle collait les photos découpées dans la presse magazine et les compilait dans un gros album qu’elle conserve encore aujourd’hui pieusement. Joan sait mieux que personne ce que sont les illusions de la gloire et le prix à payer pour rester dans la lumière. D’autres se morfondraient, en voudraient à la terre entière, tomberaient en dépression, Joan n’a pas vocation à devenir la mascotte des tortionnaires. Elle pointe son regard dans votre direction et vous êtes cuit ! Cet aplomb qu’elle a inventé, mélange d’érotisme clinquant et de froideur délicieuse, on le retrouve dans son alter-ego, la sulfureuse Alexis Carrington de la série « Dynasty » au début des années 1980. Quand elle débarque en saison 2, le feuilleton broute comme une vieille Corvair sur une highway et n’obtient pas le succès d’audience escompté. Il lui manquait une vedette charismatique, une méchante fascinante, une stratège maquillée et permanentée, atrocement libre et désirable. J. R Ewing était battu !


Dame Joan Collins – Une actrice glamour mais sans fard – documentaire de Clare Beavan – Sur Arte

Relations franco-algériennes: la théorie du bouc-émissaire

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Les présidents Macron et Tebboune, Alger, 25 août 2022 © ELIOT BLONDET-POOL/SIPA

Alors même qu’Emmanuel Macron a essayé d’apaiser le pouvoir algérien, notamment pour solutionner une partie de la crise énergétique causée par l’invasion de l’Ukraine, il semblerait qu’Alger ne soit pas décidé à jouer l’apaisement. Puissance européenne et méditerranéenne de premier plan, la France paye encore les dividendes d’une histoire tourmentée et jamais résolue avec sa grande voisine du sud. Le souvenir de la Guerre d’Algérie s’est grandement estompé en France, mais il est toujours le mythe fondateur de la république algérienne, le terreau sur lequel ce peuple longtemps soumis à la tutelle de puissances étrangères a trouvé ses racines.

Le meurtre symbolique du bouc-émissaire

L’hymne national algérien le rappelle explicitement dans sa version intégrale : la France est la Némésis de l’Algérie, le modèle et le rival d’un inconscient collectif en quête d’identité. En élargissant la liste des évènements où l’hymne sera joué dans son entièreté avec le troisième couplet dit du « Kassaman », Abdelmadjid Tebboune signifie à la France une fin de non-recevoir et provoque directement notre diplomatie jusque-là passive.  « Ô France ! Le temps des palabres est révolu. /Nous l’avons clos comme on ferme un livre. /Ô France ! Voici venu le jour où il te faut rendre des comptes. /Prépare-toi ! », entendront désormais les Algériens pour toutes les commémorations officielles en présence de leur président de la République.

Il s’agit là d’un retour au premier plan des fondamentaux du Front de Libération nationale (FLN). Du reste, ce troisième couplet n’était auparavant joué que pour les congrès du mouvement et l’investiture du président de la République. Il fait de l’hymne algérien composé par le militant nationaliste et poète Moufdi Zakaria, le seul au monde à mentionner nommément une puissance étrangère ; preuve, s’il en fallait une, de la schizophrénique relation que les Algériens entretiennent avec la France.

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Il faut à ce pouvoir symboliquement tuer la France, sans cesse. C’est le seul moyen pour l’élite militaire et politique de renouveler sa légitimité. Nous sommes pleinement chez l’anthropologue et philosophe René Girard, auteur de l’ouvrage Le Bouc Emissaire pour qui la rivalité mimétique était source de conflits et de violence : « Fixer son attention admirative sur un modèle, c’est déjà lui reconnaître ou lui accorder un prestige que l’on ne possède pas, ce qui revient à constater sa propre insuffisance d’être ». Ainsi, le pouvoir des généraux étouffe toutes les velléités de rébellion en désignant à la vindicte un ou des boucs-émissaires, en l’occurrence la France et sur d’autres sujets son voisin marocain.

Quant à nous Français, nous ne parvenons à nous extirper qu’avec les plus grandes difficultés de ce chantage affectif. Tant du fait d’une immigration algérienne présente en grand nombre sur notre sol que du fait d’un sentiment de culpabilité chevillé au corps, trop longtemps entretenu par une partie de notre intelligentsia. La « relation privilégiée » est pourtant un lointain souvenir, comme l’a rappelé à plusieurs reprises l’ancien ambassadeur de France Xavier Driencourt, notamment dans son ouvrage L’Enigme Algérienne : Chroniques d’une ambassade à Alger (Editions de L’Observatoire).

Une relation géostratégique à revoir

D’importantes pommes de discorde subsistent. Désireuse de rejoindre les BRICS, l’Algérie fait les yeux doux à la Russie de Poutine. Lors du dernier forum économique de Saint-Pétersbourg, Abdelmadjid Tebboune a notamment déclaré devant un Vladimir Poutine manifestement surpris que ce dernier était « un ami de l’humanité ». Au plus fort de la guerre d’invasion que livre la Russie sur le sol européen, une telle saillie ne peut qu’inquiéter les pays membres de l’Union européenne engagés pour une résolution militaire du conflit et désireux de trouver avec l’Algérie une alternative au gaz russe – ce qui est pour l’heure caduc, Alger ne parvenant pas à augmenter ses capacités de production.

Le deuxième sujet sur lequel les liens franco-algériens achoppent est la question des accords de 1968 sur l’emploi des Algériens en France. Récemment, Edouard Philippe mettait un coup de barre à droite en déclarant qu’il fallait urgemment renégocier ces accords organisant l’entrée et le séjour des immigrés de l’ancien département français, les jugeant anachroniques en 2023 puisqu’ils avaient été pensés durant les Trente Glorieuses pour répondre à des demandes précises de main d’œuvre dans le secteur industriel. Edouard Philippe s’est attaqué à un tabou puisque le gouvernement a immédiatement fait savoir que le projet de loi immigration ne reviendrait pas sur ces accords, utiles aussi aux Algériens pour se débarrasser d’une jeunesse qui ne trouve pas d’emploi chez elle… Pourtant, ces facilités accordées aux Algériens sont extrêmement problématiques et à sens unique, ne profitant qu’aux ressortissants d’un pays dont l’hymne appelle pourtant à se séparer de la France.

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Le dernier problème posé par l’Algérie à la France est celui de la dégradation de nos rapports avec le Maroc. La question du Sahara est une source de rivalités constantes et l’Algérie empêche la France de se positionner correctement. À mesure qu’Emmanuel Macron faisait chauffer le téléphone rouge entre Alger et Paris, les brouilles s’intensifiaient entre Rabat et Paris. Preuve en est avec la diffusion de vidéos explicites qui font le buzz sur les réseaux sociaux du royaume, regrettant cette dégradation historique.

Le Bouc émissaire

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Du côté de chez Bret

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Bret Easton Ellis © Marie-Laure Antonelli/SIPA

Avec Les Eclats, grand roman paranoïaque, Bret Easton Ellis revient sur l’automne 1981 qu’il avait raconté dans Moins que zéro, son premier roman écrit à 17 ans. Une éclatante boucle proustienne.


En 1985, aux États-Unis, paraissait Bonjour tristesse. Le roman s’appelait en fait Moins que zéro et son auteur n’était pas Françoise Sagan, mais Bret Easton Ellis. On ne peut pourtant s’empêcher de faire le parallèle : même appartenance à la haute société, même précocité – Bret Easton Ellis avait 20 ans – même brièveté brillante, même succès critique et public, même désenchantement. Nous l’avions lu, à l’époque, parce que l’auteur avait notre âge. Moins que zéro décrivait, avec un minimalisme froid et lumineux comme le ciel de Californie, l’ennui d’une jeunesse dorée qui s’écoulait entre fêtes au bord des piscines, consommation de drogues diverses, arrivée des premiers clips et sexualité débridée. En creux, apparaissait finalement une forme de morale désabusée sur la modernité des années 1980 naissantes, qui se caractériserait par un vide existentiel inédit.

Deux fois 20 ans après

Presque quarante plus tard, Bret Easton Ellis revient sur cet automne 1981 dans un roman-fleuve, Les Éclats. Autant Moins que zéro était effilé comme une lame, autant Les Éclats se déploie avec une ampleur proustienne, tour à tour scintillante et sombre, et se situe au-delà même de la simple nostalgie pour devenir un livre qui, comme tous les grands livres finalement, est un défi désespéré au Temps. Au passage, Bret Easton Ellis invente même un genre littéraire que l’on pourrait qualifier d’« alterfiction » par opposition à l’autofiction. Si le narrateur s’appelle Bret, s’il vit bien dans les beaux quartiers de Los Angeles, du côté de Mulholland Drive et de Century City, s’il a 17 ans et qu’il est terriblement seul dans une somptueuse villa parce que ses parents sont partis pour un voyage de plusieurs mois en Europe, s’il est bien en train d’écrire un roman qu’il a l’intention d’intituler Moins que zéro, l’histoire qu’il raconte est évidemment fictive. Bret voit en effet, lors de la rentrée scolaire, arriver dans sa belle école privée de Buckley un nouveau venu, Robert Mallory, beau comme un dieu, qu’il commence à soupçonner d’être le Trawler, un tueur en série qui sévit alors dans les collines de L.A. et mutile des lycéennes de manière atroce et baroque.

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Dans Les Éclats, Bret Easton Ellis convoque tous les grands archétypes de la littérature américaine contemporaine. On songe à James Ellroy pour la peinture hallucinée de Los Angeles, à Norman Mailer pour la paranoïa comme mode de connaissance de la réalité, mais aussi à Stephen King pour une certaine aptitude à rendre la terreur palpable. Chez Ellis, ces références ne datent pas d’hier. En 2005, Lunar Park était un exercice de style et un hommage explicite à l’auteur de Carrie, et le jeune Bret, dans Les Éclats, s’il n’est pas convaincu du génie de John Updike étudié dans le cours de fiction américaine, lit avec passion Cujo et va au cinéma voir Shining que vient d’adapter Kubrick.

Easton Ellis n’a pas sombré dans le puritanisme woke

Quant à la figure du tueur en série, elle est le thème central d’American Psycho, roman qui lui a donné une audience mondiale en dépeignant Patrick Bates, trader le jour et tueur de femmes et de SDF la nuit. Le livre a fait scandale, a été violemment attaqué à sa parution en 1991, Ellis étant accusé de sadisme et de misogynie. On pourrait d’ailleurs voir là, rétrospectivement, les prémices de ce recul de la raison qui fait si communément aujourd’hui confondre l’acte et la représentation de l’acte. Il n’y a guère eu que Norman Mailer, encore lui, pour le défendre et pour avoir vu que ce roman était une peinture féroce d’une époque où le fric était devenu la valeur cardinale. Récemment, d’ailleurs, Ellis a aggravé son cas avec White, un recueil d’essais où il s’attaque au puritanisme woke, comme le fait aussi sa consœur Lionel Shriver.

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Les Éclats, comme American Psycho, n’est jamais, dieu merci, explicitement politique. Dans le roman, Bret et sa petite bande ne pensent qu’au sexe, à la drogue, au cinéma et à la musique. Ils sont chics, polis, cultivés et « défoncés » en permanence. Ils croisent des stars dans des soirées données par des parents qui sont promoteurs immobiliers, scénaristes ou producteurs de cinéma. Bret sort avec Debbie, mais couche avec Matt. Bret est un gay honteux – le vrai Ellis fera lui-même un coming out tardif, dans les années 2010, et là encore, il y a quelque chose de proustien dans la manière d’envisager l’homosexualité comme un point de vue qui permet de découvrir le fonctionnement secret de la société. L’autre enjeu du roman est le doute permanent dans lequel est entretenu le lecteur : est-ce que Bret est en train de devenir fou ou est-il vraiment, lui comme ses amis, menacé par le Trawler, chaque révélation pouvant être interprétée de manière contradictoire.

Il n’est pas indifférent que le mot revenant le plus souvent dans le roman soit « torpeur ». Une torpeur due aux drogues – herbe, Valium, coke et Quaalude –, mais une torpeur qui protège ce micro-univers de privilégiés d’un moment historique que saisit parfaitement Ellis : la fin définitive d’une Amérique hippie incarnée par un groupe de beatniks mystiques et violents, portant le nom révélateur de « Riders of Afterlife » et la naissance d’une Amérique reaganienne et impériale, symbolisée malgré lui, avec une ironie glacée, par le personnage de Bret : « Un garçon de dix-sept ans (j’aurais dix-huit ans en mars) fonçant dans Mulholland au volant d’un cabriolet Mercedes, dans un uniforme d’école privée, portant des Wayfarer, est une image emblématique d’un certain moment de l’Empire, dont j’étais parfois assez conscient – est-ce que j’avais l’air d’un trou du cul ? Je me le demandais brièvement, avant de penser : j’ai l’air tellement cool que je m’en fous. »

À la fin, qu’on ne révèle évidemment pas, le Bret fictif et le Bret réel communient dans une mélancolie aussi poignante qu’inoubliable, qui achève de faire des Éclats le meilleur roman de l’écrivain.


Les Éclats

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Moins que zéro

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American Psycho

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Douze jours en enfer

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Samuel Paty. © D.R.

Quatorze personnes, dont six adolescents, seront jugés pour l’assassinat de Samuel Paty. Stéphane Simon signe le livre le plus complet jamais paru à ce jour sur cette affaire. Impeccable et implacable.


« Rive droite/rive gauche » sur Paris Première, « Salut les Terriens » sur C8, « La boîte à musique » sur France 5… On le savait aussi depuis peu web-entrepreneur à succès, avec notamment le lancement ce mois-ci d’un nouveau média en ligne, Factuel, parrainé par Christine Kelly. Mais on ignorait que, malgré cette vie bien remplie, le Nantais passé par France-Soir et Entrevue n’a jamais complètement oublié son premier métier, le journalisme d’investigation. Ainsi, depuis un an, il s’est pris de passion pour l’affaire Paty. Pourquoi elle ? Parce que le 16 octobre 2020, quand il a appris qu’un Tchétchène musulman avait décapité en pleine rue un professeur d’histoire-géographie aux cris de « Allahou Akbar », Simon, lui-même fils, petit-fils et arrière-petit-fils d’enseignants, a eu le sentiment qu’on avait tué un membre de sa famille. « Sa tête est tombée au pied de mon arbre généalogique », écrit-il en introduction de l’ouvrage qu’il a tiré de son enquête. Un récit fouillé, qui reprend froidement et méticuleusement la chronologie des événements ayant mené à l’horreur. Car pour rendre justice au professeur assassiné, Simon a choisi de se tenir le plus possible à l’écart du pathos et de l’interprétation personnelle.

Un document pour l’histoire

Résultat, un document clair, détaillé, référencé, faisant le point sur l’ensemble des connaissances que l’on a du dossier à ce stade. L’auteur y révèle également quelques pièces inédites, notamment plusieurs emails échangés, durant la semaine précédant l’attentat, entre divers collègues, cadres du rectorat et parents d’élèves du collège du Bois d’Aulne à Conflans-Sainte-Honorine. Où l’on voit ceux qui prennent la défense de Paty… et ceux qui l’accablent ! Soit le tableau saisissant d’un petit monde dans lequel les esprits lucides et courageux côtoient des lâches et des imbéciles, incapables de voir où se terre le fascisme aujourd’hui.

Simon montre à quel point le martyre de Paty est aussi un révélateur de « l’islamisme d’atmosphère » qui sévit en France. En octobre 2020, une meute de religieux fondamentalistes, de journalistes communautaires et d’internautes propagandistes a cloué au pilori un professeur, dont le seul tort était d’avoir montré à ses élèves, suivant les recommandations de l’Éducation nationale, les caricatures de Mahomet publiées par Charlie Hebdo. Une campagne de pure haine et de pur mensonge, puisqu’elle s’appuyait sur les calomnies d’une collégienne de 13 ans. Certes, parmi ses promoteurs, nul n’a appelé explicitement au meurtre de Paty. Et seul le terroriste semble avoir prémédité son geste. Pourtant, quand on referme le livre de Simon, on se dit que Samuel Paty n’est pas juste mort des mains d’un djihadiste, mais aussi du venin des inquisiteurs du dimanche, pardon, du vendredi, qui peuplent notre pays.

Les derniers jours de Samuel Paty

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Dominique Venner, dix ans après

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L'essayiste et militant politique français Dominique Venner (1935-2013). D.R.

Christopher Gerard se souvient du suicide d’une figure charismatique de l’extrême-droite…


Comme tant d’autres, je fus abasourdi d’apprendre, par la toile, comme cela devenait déjà la règle, le suicide à Notre-Dame, le 21 mai 2013, de mon ami Dominique Venner. Né en 1935, l’ancien activiste de l’Algérie française puis d’une droite européiste et révolutionnaire jusqu’en 1968, année de son retrait, était alors devenu un spécialiste des armes et de la chasse avant de publier une dizaine d’essais historiques d’une réelle profondeur et d’une parfaite limpidité.

Je songe, dans le désordre, à Le Cœur rebelle, splendide adieu à son incandescente jeunesse, à son magnifique Dictionnaire amoureux de la chasse ou encore à son Histoire critique de la Résistance…, qu’il me dédicaça comme suit : « à C.G., qui résiste depuis 2000 ans ». Comme autres livres à mon sens fondateurs, je citerais aussi son essai sur Ernst Jünger et Histoire et tradition des Européens. Je mentirais quant à ma totale objectivité pour évoquer cet homme dont je chroniquais les livres et qui me lisait, avec qui j’ai eu nombre d’échanges par écrit, par téléphone ou face à face. Dominique Venner — pourquoi le nier ? — m’en imposait, en raison certes de son refus de la décadence et de son espoir d’un réveil de l’Europe « en dormition », mais aussi à cause de la manière impeccable qu’il avait d’incarner une sensibilité anachronique au suprême. J’avais l’impression de rencontrer un stoïcien romain, un émule British de Caton d’Utique.

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Voilà que ses amis de l’Institut Iliade, fondé à sa demande après son suicide, publient trois livres qui viennent rappeler que dix ans ont passé depuis ce coup de tonnerre. Tout d’abord, le volume III de ses Carnets rebelles, qui couvrent les années 1991 à 1996. Même si ce Samouraï d’Occident, pour citer son livre posthume, ne se livre pas vraiment à l’introspection, ces pages témoignent du labeur titanesque entrepris par Venner pour rédiger livres et articles. Prenant comme modèle Jacques Benoist-Méchin, qui, par exemple avec son Frédéric II ou A l’Épreuve du temps, ses passionnants Mémoires, exerça une influence discrète sur toute une génération, Venner entreprit de refonder, par l’étude acharnée, une pensée à son image, ascétique et chevaleresque, intempestive, que son retentissant suicide entendait authentifier. À chaque page, l’écrivain s’interroge et médite sur notre histoire vue de haut, toujours avec cette gravitas romaine qui fut sa marque : « Tout ce que nous construisons est fragile, menacé, l’amour, le couple, l’enfant, son éducation ». Évidentes, sa solitude (« sentiment de vivre sur une planète morte où s’agitent de dérisoires pantins ») et son rejet absolu de la société bourgeoise (d’où sa tendresse pour un écrivain d’ultra-gauche comme Manchette) : d’une totale pudeur, l’homme se révélait profondément blessé par le saccage des forêts, paniqué même par l’enlaidissement du monde, écœuré par la vulgarité de ses contemporains (même, et surtout issus de la droite). Ce qui ne peut que me séduire : sa vision intrinsèquement païenne du monde, héritée d’Homère et d’Héraclite.


Pour célébrer son souvenir, une trentaine d’auteurs se sont ligués pour livrer un fort volume de 350 pages, où Venner est décrit, étudié, loué (sans pour autant sombrer dans l’hagiographie) par des historiens, des philosophes et même deux loyaux adversaires, Benoît Rayski et Jean-Yves Camus. Parmi les contributions, je citerais celle de Sylvain Gougenheim, qui pointe bien les constantes chez Venner, « historien méditatif » : une saine méfiance pour les théoriciens tels que Spengler ou Guénon, la lecture approfondie d’auteurs tels que Jacqueline de Romilly, Lucien Jerphagnon ou Pierre Hadot (Venner me suggéra d’un ton catégorique la lecture du Voile d’Isis), une vision de l’histoire comme philosophie de vie… et un certain désintérêt pour la spatialité, et donc pour la géopolitique, tant Venner avait surtout une âme de moraliste et de réformateur.

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Enfin, sa veuve publie un beau livre d’entretien avec mon compatriote Antoine Dresse, philosophe spécialiste de la pensée antimoderne. Venner y apparaît au quotidien, plus anglomane que germanolâtre, lecteur de Gracq et de Montherlant, élégant jusque dans la gestuelle et le choix de ses cravates (je l’ai vu signer ses livres debout), travaillant comme un forçat, stoïque malgré de violentes migraines, attelé à sculpter sa propre statue intérieure. Avec constance, Venner aura tout sacrifié à ses idées, il aura jusqu’au bout incarné une éthique de la volonté. Dominique Venner, « porteur maudit des forces créatrices », aristocrate au sens le plus noble du terme.


Carnets rebelles: Volume 3

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Dominique Venner: A l'aube de nos destins

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Le migrant est dans le pré

Camp de migrants à Nantes, septembre 2018 © SEBASTIEN SALOM GOMIS/SIPA

Installer des migrants dans nos campagnes ? L’idée fait son chemin, jusqu’au sommet de l’État -où certains rêvent de refiler le mistigri migratoire aux collectivités locales. Certains maires ruraux espèrent aussi conjuguer « humanitaire » et « redynamisation » des territoires. Quant à savoir si les habitants sont d’accord, ça peut attendre…


La révélation de l’incendie criminel du domicile du maire de Saint-Brévin-les-Pins, survenu le 22 mars dernier dans le contexte de fortes tensions relatives au projet d’implantation d’un centre d’accueil pour demandeurs d’asile (CADA) dans la commune, a fait l’objet de vives réactions dans l’ensemble du monde politique et d’un commentaire médiatique soutenu. Outre les condamnations légitimes portant sur l’acte lui-même, il est permis de regretter que le sujet de fond relatif à la gestion territoriale des politiques migratoires ait été abordé à travers le prisme d’un scénario convenu : dans le rôle du coupable principal, un État hypocrite, défaillant pour protéger les élus et assumer les conséquences de sa politique migratoire ; dans le rôle des victimes, consentantes ou non, les élus locaux, leur dévouement au bien commun et à la « solidarité » avec les « exilés »

La mobilisation de ces derniers dans l’accueil des populations étrangères n’est pas un fait récent. Elle débute notamment avec les textes réglementaires et législatifs de 1888, astreignant les étrangers résidant en France à se déclarer auprès de l’autorité municipale. Depuis plus d’un siècle donc, les élus locaux, notamment les maires, s’affirment en tant qu’acteurs des politiques migratoires. Mais comment évaluer leur implication ? Le clivage droite/gauche suffit-il à expliquer les postures des uns ou des autres ?

Dans le contexte de fortes tensions relatives au projet d’implantation d’un centre d’accueil pour demandeurs d’asile, le domicile du maire de Saint-Brevin-les-Pins, Yannick Morez, a été visé par un incendie criminel, 22 mars 2023 (c) OUEST FRANCE/MAXPP

Un mode de décentralisation par l’État, pour l’État…

Retournons en 1982. La grande œuvre de décentralisation du président Mitterrand, récemment élu, est alors engagée officiellement et les collectivités locales se voient attribuer de nouvelles compétences et une autonomie d’action vis-à-vis du préfet. Ces nouvelles attributions semblent exclure toutefois le pré carré du régalien, avec certaines exceptions : police municipale, coopération décentralisée. En revanche, les nouvelles compétences peuvent leur permettre de contribuer indirectement à l’accueil et l’intégration des étrangers, qu’il s’agisse de services (éducation, logement, aide sociale), d’équipement (sport, culture) ou d’urbanisme.

Depuis quarante ans, les réformes territoriales ont donc permis le transfert de ces compétences mais n’ont pas sanctuarisé le principe d’autonomie financière. Les collectivités locales sont dépendantes de Bercy, et l’ont été plus particulièrement encore lors de la dernière décennie, entre gel puis baisse des dotations (sous François Hollande) et contractualisation contrainte (Macron).

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Des critères de performance sont en outre introduits, restreignant les marges de manœuvre des collectivités locales[1]. Selon le chercheur Arnaud Duranthon, il s’agit d’un nouveau mode de gestion des politiques territoriales, le « New Public Management », se traduisant par une rationalisation des moyens de l’État, un retrait progressif de ses services de proximité et une recherche de « rentabilité » des acteurs publics. Cette nouvelle doctrine – cette « gouvernance par les nombres », telle que présentée avec brio par le juriste Alain Supiot dans l’ouvrage du même nom[2] – repose donc sur trois éléments : un État se désengageant de l’aménagement du territoire et de politiques jugées peu rentables ; une externalisation auprès d’autres structures d’intérêt général telles que les collectivités locales ; un cadre contraignant, fixé par l’État lui-même à ces structures, et comprenant les objectifs à atteindre. Ce cadre peut prendre la forme d’un « contrat » (contrats territoriaux d’accueil et d’intégration dans le cas de la politique migratoire), la contractualisation donnant souvent l’illusion d’une liberté d’engagement des parties.

Dans ce contexte, une certaine forme de « chantage au financement » tend à devenir un nouvel axiome de la relation État/collectivités. Ainsi lorsque certaines politiques ou problématiques nouvelles leur sont transférées, sans compensation satisfaisante, la capacité des collectivités à s’opposer est limitée.

Pour ce qui relève spécifiquement de l’accueil des migrants, le débat se plaçant trop souvent sur le seul terrain de la morale, il s’avère encore plus difficile pour l’élu de résister à la double injonction venue de l’État et de la « société civile » – cette dernière étant souvent structurée localement par un tissu d’associations humanitaires et politiques favorables à l’immigration.

Règle d’airain de l’État en France : Qui prescrit n’assume pas ?

L’État tenant ainsi les élus locaux sous sa dextre, il peut être tentant de leur faire porter une partie du poids de l’afflux migratoire. Par le truchement de leurs propres compétences, en premier lieu. Considérons par exemple le cas des mineurs non accompagnés (MNA). De quelques millions d’euros engagés par les départements au titre de l’aide sociale à l’enfance (ASE), le coût de prise en charge de ces mineurs a explosé en une poignée d’années pour aboutir (selon une évaluation par l’Assemblée des départements de France) à 2 milliards d’euros de dépenses en 2019. En 2020 (année Covid), ces dépenses sont tombées à un milliard, mais selon des sources concordantes, locales et ministérielles, un retour au seuil de 2 milliards est prévu pour 2022.

Étranglés financièrement par la politique étatique de transferts mal compensés, les départements se résolvent souvent à accepter dans l’urgence les « oboles » du gouvernement (120 millions d’euros engagés via la loi de finances pour 2021 sur la base d’un coût évalué à 1,1 milliard pour 2020[3]. Par ailleurs, quand certains élus refusent d’accueillir des « jeunes » se présentant à leurs services, par exemple pour constat objectif de majorité, des juges peuvent les astreindre à recueillir les déboutés. Des « mineurs » de plus de 30 ans ont ainsi pu bénéficier de places au sein de foyers de l’enfance.

Et puis, en second lieu, l’État les « tient », car souvent la capacité des élus locaux à s’opposer est limitée. Ils sont nombreux à être mis devant le fait accompli lors de la création de centres d’accueil sur le territoire de leur commune. Certains ne se résignent pourtant pas. Ainsi, récemment, à Saint-Lys, près de Toulouse, l’État a prévu d’utiliser les locaux d’un ancien Ehpad pour créer un centre de préparation au retour (CPAR). Prêt à accueillir la moitié des déboutés initialement prévus, le maire (de gauche) a jugé le projet « disproportionné » par rapport aux conditions d’accueil de la commune et fortement mobilisé sa population – en vain pour l’instant. À Beyssenac, en Corrèze, le maire a tenté de préempter, sans succès, le terrain de l’hôtel, dont la vente est l’objet d’un projet d’installation de CADA piloté par l’association Viltaïs.

Ce type d’opposition transcende les clivages : on peut se remémorer l’affaire des bulldozers envoyés par la municipalité communiste de Vitry-sur-Seine en 1980, suite à un afflux non désiré dans un foyer de travailleurs immigrés, ou encore l’action du maire divers gauche de Saint-Gaudens, suspendant sa participation au contrat de ville en 2016 en guise de protestation.

Coopération « proactive » d’élus locaux : l’État n’a pas le monopole de l’appel d’air

Il serait cependant malhonnête d’imputer systématiquement au seul État la réalité de ces situations locales. On pourrait être tenté d’établir le sociotype des élus favorables à l’installation et la prise en charge de primo-arrivants étrangers sur leur territoire.

Ces élus sont le plus souvent ceux de villes grandes et moyennes. À regarder la liste des membres de l’Association nationale des villes et territoires d’accueil (Anvita), organisation regroupant des communes « qui œuvrent pour des politiques d’accueil inconditionnelles incluant les publics exilés » (selon son site internet), on peut aisément conclure que la plupart des élus participants sont issus de communes à forte population, de communautés d’agglomération, de communautés urbaines ou de métropoles. France Urbaine – le lobby des grandes villes – avait par ailleurs invité l’État en fin d’année dernière à « favoriser l’accès à l’emploi des réfugiés et demandeurs d’asile avec une offre de formations linguistiques de qualité et structurée à l’échelle des territoires », ainsi qu’à « desserrer les flux vers les villes moyennes et le milieu rural ».

Sans surprise, ces élus accueillants sont plus souvent « de gauche » : le modèle électoral souhaité par Terra Nova pour ce camp politique, fondé sur une large ouverture aux flux migratoires et une vision accommodante de l’identité française, devient aussi une composante essentielle des choix locaux. On peut noter en particulier la présence au sein de l’Anvita des maires EELV élus en 2022 à Besançon, Poitiers, Strasbourg, Bordeaux ou encore Tours, mais aussi de places fortes du « socialisme municipal », telles que Nantes ou Rouen.

Si le zèle des grandes agglomérations pour accueillir et accompagner l’intégration des migrants semble avéré, une proportion non négligeable d’élus ruraux accepte de s’inscrire dans ce type de démarche collective et volontaire, souvent convaincus par le supposé effet d’aubaine d’un enracinement de populations jeunes dans une circonscription peinant à renouveler les générations. La redynamisation du territoire était, par exemple, le principal argument déployé à l’appui du projet Horizon à Callac, visant à accueillir plusieurs dizaines de réfugiés dans cette petite commune du centre-Bretagne, avant d’être abandonné en janvier dernier du fait d’intenses mobilisations d’opposition, conduites par des habitants et des militants politiques.

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La position de l’Association des maires ruraux de France est à cet égard ambiguë. En 2016, son président, Vanik Berberian, s’opposait au délestage des migrants par l’État vers les territoires ruraux : « La coupe est pleine. […] Les maires ne sont pas associés à cette décision, ils sont épuisés par leur charge, parce que trop de choses leur tombent dessus en même temps. » Les réactions semblent aujourd’hui plus mesurées. Quand un des représentants de l’association faîtière est interrogé en 2022 sur l’idée de faire davantage participer les campagnes à l’accueil des migrants, le principe semble d’ores et déjà acquis : « Il ne faut pas accueillir des réfugiés pour redynamiser nos territoires. Mais c’est parce que nous sommes dynamiques que nous pouvons les accueillir », soulignait ainsi Dominique Chappuit, maire de Rosoy (Yonne) et présidente de l’AMRF locale.

Les grandes agglomérations et leurs élus restent cependant en première ligne du combat pour un « accueil inconditionnel » : concentrant les principaux centres d’activité économique, dépendantes d’une main-d’œuvre bon marché dans certains secteurs, favorables à l’interconnexion des métropoles en réseaux internationaux, elles ont été les enfants gâtés du dernier « acte » de décentralisation engagé depuis 2010 (lois RCT, Maptam, NOTRe…). Celui-ci ayant surtout recentralisé des compétences communales et départementales au niveau des intercommunalités et des régions, il put être qualifié d’« acte de recentralisation » par beaucoup d’élus de petites collectivités.

Au regard de l’implication des grandes villes en matière d’accueil des primo-arrivants étrangers, cette « décentralisation centralisée » – selon le mot du géographe Gérard-François Dumont – semble être aussi une « décentralisation mondialisée ».

La Gouvernance par les nombres

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[1] Arnaud Duranthon, L’Institution départementale à l’heure métropolitaine : quelles perspectives ?, 2018.

[2] Alain Supiot, La Gouvernance par les nombres, 2015.

[3] Rapport d’information sénatorial sur les mineurs non accompagnés du 29 septembre 2021.