Commençons cette nouvelle année par labourer le passé en se souvenant de quelques figures oubliées… Jean Carmet, Félicien Marceau, Aldo Maccione, Nestor Burma, un moutonnier des Landes et tous les autres écartés des programmes officiels
En ce premier dimanche de 2024, je ne vous ferai pas l’injure de parler du présent, lamentable, obscène, désolant de petitesse, indigne pour des Hommes qui aiment la lecture et le cinéma, la farce et la dissidence, la vrille et l’immensité, les rigolards et les esthètes réunis. L’actualité culturelle qui se superpose à l’actualité judiciaire, dans un enchevêtrement malsain et concurrentiel, nous éloigne des œuvres, de leur suc et de leur écho, de cette onde que je tente, chaque fin de semaine, de retenir avec des mots.
Profession : chroniqueur dilettante
Ma mission de chroniqueur dilettante consiste à capter ces infrasons du monde d’avant, ces pulsations infimes qui nous rendaient moins cons et plus vivants, surtout moins amers. Alors dans cet océan de noirceur qui ne pense qu’à avilir et salir la mémoire, je reprends ma gaffe pour faire émerger quelques personnalités qui n’ont droit à aucun traitement médiatique, même pas à l’opprobre ; seulement l’indifférence les pointe du doigt, c’est la rançon des plus estimables d’entre nous. Je me retrouve donc dans la peau du sauveteur des mers qui n’a pas assez de bouées pour ramener tous mes artistes aimés sur la plage.
Déjà, réparons quelques injustices de l’année 2023, la presse si prompte à panthéoniser, c’est-à-dire à choisir et à élire les plus serviles du biotope, a subi des ratés. Elle a la mémoire qui flanche, elle ne sait plus reconnaître le véritable talent, pourtant il explose à chaque ligne pour celui qui sait encore lire. Les gens de culture pratiquent aujourd’hui une lecture parcellaire et inquisitoriale, ils sont incapables d’être pénétrés par un texte, une rythmique, une forme de dépossession, une élévation, un soupçon d’incertitude ; ils sont prisonniers de leur mal-être, imperméables à la beauté et au dépassement de leur « moi ». Ils veulent le bûcher pour les déviants, ils crient à l’hallali des bibliothèques pour imposer une vision d’un monde univoque et volontiers culpabilisant. Le silence autour de plusieurs écrivains disparus est une insulte à l’intelligence et aussi une faute professionnelle.
Nous aurions pu, par exemple, célébrer les 110 ans de la naissance de Félicien Marceau (1913 – 2012), romancier d’une finesse inégalée et auteur de pièces magistrales du répertoire français. On ne biffa même pas son nom des possibles commémorations. Qui se souvenait de lui dans les cénacles décisionnaires ? Personne. François Périer, comédien de classe internationale, écrivait dans son autobiographie Profession : menteur parue en 1989 tout le bien qu’il pensait de cet immortel : « Félicien Marceau dont je venais de jouer La Preuve par quatre me fit l’amitié de me proposer Un jour j’ai rencontré la Vérité. Un rôle sur mesure. J’ai compris toute l’affection dont était capable cet homme froid d’apparence, peu disert, et qui portait de secrètes blessures. Il sut me montrer qu’il était un véritable ami ». L’année dernière, si Guy Marchand reçut des nécrologies méritées, on fit peu de cas de Nestor Burma. Nous aurions pu, collectivement, se rappeler que 120, rue de la Gare était sorti en 1943 et que, depuis 80 ans, le détective privé imaginé par Léo Malet (1909 – 1996) hante les arrondissements de Paris. L’anarchisme végétalien de son auteur heurte visiblement encore trop les bonnes consciences. Pourtant, à quelques mois des Jeux Olympiques, Nestor nous aiderait à éclaircir les nouveaux mystères de la capitale. Me revient ce projet de chanson en collaboration avec Louis Ferreiri datant de 1955 qui n’a pas pris une ride :
« Des Buttes-Chaumont à Grenelle, Opéra, Passy, La Chapelle, et d’la Foir’du Trôn’ à Denfert, Monsieur Nestor se silhouette la pipe au bec, toujours en quête, d’une bizarrerie dans l’air. »
Jean Carmet, reviens !
Pour cette année 2024, je me permets de lancer quelques pistes de réflexion à nos thuriféraires des ministères. Sachez que nous commémorerons les 30 ans de la disparition de Jean Carmet, immense acteur et chantre du fromage de tête. Son humilité et son génie nous manquent cruellement. « Maintenant, il arrive qu’on m’appelle « Monsieur ». Quand quelqu’un appelle « Monsieur », je regarde toujours derrière moi pour savoir à qui on s’adresse » disait-il, dans son « semblant de journal » sorti en 2001.
A lire aussi, Thomas Morales sur Guy Marchand: Bye crooner!
Je fais le vœu pieux que la Cinémathèque organise une rétrospective « Aldo Maccione » né en 1935, n’attendons pas qu’il soit trop tard. Je souhaiterais également que Gabriel Attal offre à tous les collégiens de France Vie et mort de Jean Chalosse moutonnier des Landes de Roger Boussinot (Grand Prix littéraire des lectrices de Elle en 1976), juste pour ces quelques phrases : « Il venait du fond des âges. Il portait avec lui, en lui, les divinités, les mystères, les signes, l’expérience, les vérités des civilisations pastorales, bien plus de fois millénaires que la religion des églises pour gens des bourgs et des villes ». Et si la télévision pouvait adapter « Pierrot des solitudes » de Pierre Kyria, roman de 1979 édité dans la collection « L’Instant romanesque », je serais le plus heureux des chroniqueurs. Aucun livre ne décrit mieux la province : « La province a ses manières, mais pas dans la rue. Tout le contraire de la capitale, en somme. Les passants ne vous jetaient pas un regard ; ils allaient à leurs affaires, l’usage leur commandait de ne réserver aux promeneurs qu’une parfaite indifférence. L’usage du temps bien employé exclut la fantaisie, c’est une évidence provinciale qui a valeur de loi ».
Nous avons lu le Prix Femina et le Prix Goncourt des lycéens, qui revient sur l’inceste dont l’auteur Neige Sinno a été victime.
En bonne logique, Neige Sinno aurait dû se voir attribuer le Goncourt 2023 pour Triste tigre, paru au mois d’août dernier aux éditions POL. Au-delà du succès public immédiat, ce livre a connu un véritable engouement de la part des critiques et des jurés de prix littéraires. Il devait, pour commencer, recevoir en septembre le prix littéraire du Monde, en octobre celui des Inrockuptibles, et, toujours en octobre, le prix Blù Jean-Marc Roberts. Finalement, ce qui a joué de manière déterminante fut l’attribution du Femina à Triste tigre le 6 novembre, la veille du Goncourt. C’est sans doute ce qui explique pourquoi Neige Sinno n’obtint pas cette récompense suprême, les jurés Goncourt ne voulant pas distinguer un auteur déjà récompensé par l’un des plus prestigieux prix de la saison… Notons que cela n’empêcha pas Triste tigre de recevoir également, fin novembre, le prix Goncourt des lycéens, « prix très prescripteur en termes de ventes », selon Livres Hebdo. Un beau palmarès, donc, et un grand retentissement médiatique, pour ce livre de Neige Sinno, dont la lecture m’a littéralement foudroyé, moi aussi.
Un sujet difficile
Le sujet pourrait rebuter a priori quelques lecteurs trop sensibles. Il s’agit de l’inceste dont Neige Sinno elle-même a été victime de la part de son beau-père, dès l’âge de six ans et pendant plusieurs années. Devenue étudiante, elle décida de porter plainte contre lui. Un procès eut lieu, et le violeur fut condamné à de longues années de prison. Neige Sinno nous raconte les conséquences destructrices de cet inceste sur elle, comment elle a essayé de surmonter cette épreuve et, par la suite, de se reconstruire. Autant dire que son constat est pessimiste, car on ne se remet jamais complètement d’une telle épreuve. Elle écrit par exemple, évoquant un moment de sa vie où elle croit, à tort, s’en être sortie : « J’ai cru que j’étais libre. Mais on n’est jamais complètement libre, puisque rien ne finit vraiment et que si on devient quelqu’un d’autre, cette part de nuit continue son chemin elle aussi. »
Trouble dissociatif et anéantissement
À la lire, on comprend très bien les effets ravageurs sur sa personnalité que cet inceste a entraînés. N’ayant suivi aucune psychothérapie, pas même de psychanalyse, Neige Sinno réserve toutes ses constatations à son livre. Pour elle, ce qui est en cause, c’est tout simplement sa survie, un terme qui revient à de multiples reprises. L’inceste l’a anéantie en tant qu’individu. Elle ne sait donc pas si l’on peut survivre à cette catastrophe, alors que le moi a volé en éclats et que l’identité est perdue. Elle revient ainsi sur le trouble dissociatif, qui lui a paradoxalement permis de survivre à l’innommable : « La dissociation avait été pour moi un moyen de survie conscient, qui me permettait de dire que ce qu’il faisait, il ne le faisait pas à moi mais à un objet de son désir, je me tenais en retrait, hors de portée. » Ces remarques montrent toute la misère psychique de son état, comme si seule la mort représentait une solution.
Un témoignage sans concessions
Le livre de Neige Sinno est un témoignage brut, sans concessions. À aucun moment elle n’envisage la question d’un point de vue spécifiquement woke, ou même féministe. C’est plutôt une confession sans filet, centrée sur un cas extrême, le sien, qui nous mène dans plusieurs directions, nous fait réfléchir à des choses vitales. La vague #MeToo a eu, selon moi, comme effet majeur bénéfique de révéler la violence dont les plus faibles étaient victimes dans notre société[1]. Neige Sinno rappelle une statistique effarante : une personne sur dix a été victime d’agression sexuelle, étant enfant. Or, s’en prendre à un enfant, dans notre civilisation judéo-chrétienne, représente la transgression maximale. Le Christ l’annonçait : « Mais quiconque entraîne la chute d’un seul de ces petits qui croient en moi, il est préférable pour lui qu’on lui attache au cou une grosse meule et qu’on le précipite dans l’abîme de la mer. » (Évangile de Matthieu 18,6)
Le mal absolu
À la fin des Démons, on s’en souvient peut-être, Dostoïevski faisait d’ailleurs allusion à ce passage de l’Évangile, dans les pages décisives intitulées La confession de Stavroguine, où était narré impitoyablement le viol d’une petite fille conduite au suicide par pendaison. Cette question, celle du « mal radical », hantait alors l’Europe, et culminera au milieu de XXe siècle avec la Shoah. Neige Sinno, malgré une certaine hésitation au départ à établir un lien entre abus sexuels envers les enfants et crimes contre l’humanité, cite cependant des auteurs emblématiques : « Soljenitsyne. Primo Levi. Imre Kertész. André Brink. Toni Morrison. Les écrits sur l’univers concentrationnaire, l’apartheid, l’esclavage, m’ont permis d’aborder le problème du mal radical, de me faire une idée de ce qu’était la culpabilité du survivant, de toucher les limites de la résilience. » Dostoïevski, prophète du monde moderne, l’avait annoncé. Il y a un lien métaphysique entre toutes ces violences. Le livre de Neige Sinno ouvre à cette réflexion essentielle.
Dostoïevski, Les Démons. Éd. Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1955. Ce même roman de Dostoïevski s’intitule Les Possédés dans d’autres traductions disponibles.
[1] cf. La Société qui vient, sous la direction de Didier Frassin, cinquième partie, chapitre 44, « Sexualités » par Jérôme Courduriès. Ce livre de 2022 vient d’être réédité en poche dans la collection « Points essais », éd. du Seuil.
Les progressistes qui se convertissent au réel parlent désormais comme la vieille droite pragmatique. L’année 2024 s’annonce prospère pour ces carabiniers d’opérette et résistants de la 25e heure. Ils continuent cependant à rejeter bruyamment « l’extrême droite », tout en tentant de s’approprier, à leur tour, le combat contre l’islam politique.
Ce n’est pas pour me vanter, mais deux plus deux font bien quatre. Mes détracteurs de jadis ont bonne mine à devoir aussi admettre que l’eau mouille. Marcel Aymé, une fois de plus, avait vu juste : « Les radoteurs finissent toujours par avoir raison » (Vogue la galère). Jean-François Kahn, que j’eus à mes basques comme un sparadrap, disait vrai dans son obsession à me pister : oui, cela fait trente ans et plus que je me répète. Je fais profession d’enfoncer les mêmes clous : la fragilité de la nation, l’angélisme des belles âmes, la paresse des intellectuels, le pharisaïsme des faux gentils, le cynisme des donneurs de leçons, la méchanceté de la meute, le suivisme des médias restent des sujets inépuisables. Mais je les vois venir, les arrivistes de toujours. Hier, ils daubaient sur les « déclinistes » et dressaient des listes de « réacs » ou de « fachos ». Nombreux sont les opportunistes qui, voyant le vent tourner sous le poids des évidences, virent de bord. Les progressistes qui se convertissent au réel parlent désormais, sans se l’avouer, comme la vieille droite pragmatique qu’ils diabolisaient. L’année 2024 s’annonce prospère pour ces carabiniers d’opérette et résistants de la 25e heure. Ils se remarquent déjà par leur propension à rejeter bruyamment « l’extrême droite », bouc émissaire qui leur permet de s’approprier, à leur tour, le combat contre l’islam politique importé.
Les baratins ont assez duré
L’idée fixe demeure ma boussole. Depuis les années quatre-vingt-dix, je martèle ce propos simple, qui semble enfin ébranler la pensée officielle : rien n’est plus grave pour la France que l’immigration de remplacement encouragée par l’islam colonisateur. La colère française puise dans le sentiment d’abandon du peuple indigène, sommé par des « élites » inconsistantes de disparaître au nom de la mondialisation, du métissage, de la créolisation. J’observe que les faits s’accélèrent et donnent raison aux Cassandre. Certes, je me suis trompé en rejoignant, après les attentats du 11 septembre 2001 contre les États-Unis, l’utopie néoconservatrice d’une démocratie concevable en Irak. Cette lubie passée, due à ma solidarité de principe avec le monde occidental attaqué, m’a convaincu de l’incompatibilité entre l’islam et la démocratie, entre la loi d’Allah et la loi du peuple. Depuis, mon atlantisme a été également refroidi par la subversion du wokisme importé des universités américaines soumises aux minorités sexuelles et ethniques.
Pour le reste, les perroquets avaient tort : ils disaient voir dans l’immigration une « chance pour la France », dans l’islam une « religion de paix et de tolérance » et dans « l’économique et social » la solution universelle. Tout au contraire, il est urgent de s’assumer« xénophobe »,« islamophobe » et « identitaire », puisque c’est le prix que doit payer au clergé médiatique en déroute l’impatient qui veut arrêter l’invasion, dompter l’islam et sauver l’âme française. Pas sûr que les plagiaires de la droite oseront suivre…
Les baratins ont assez duré. Celui-ci, par exemple, entendu cent fois pour relativiser la passivité de la contre-société face aux violences urbaines ou aux actes du terrorisme islamiste : « À 99,99 %, les musulmans sont intégrés en France. »Cette affirmation est hélas inexacte. Deux France irréconciliables se font face. Un sondage IFOP du 9 décembre révèle que 78 % des Français musulmans voient la laïcité comme une discrimination, c’est-à-dire une injustice et une violence. 72 % d’entre eux désapprouvent l’interdiction de l’abaya à l’école, et 50 % estiment que les élèves sont en droit de ne pas assister aux cours si ceux-ci « heurtent leurs convictions religieuses ». Pire : 16 % des sondés « n’expriment pas une condamnation totale » de l’assassin du professeur Dominique Bernard, tué au couteau par un islamiste à Arras le 13 octobre. Rappelons, de surcroît, que la jeunesse musulmane adhère à 74 % à la charia (la loi islamique) plutôt qu’à la démocratie. Commentaire de François Kraus (IFOP) : « La manière dont la majorité des musulmans conçoivent leur rapport de la religion avec la société est en décalage croissant avec le reste du pays. » (Le Figaro,13 décembre). Le « halal way of life » s’est banalisé dans les quartiers « populaires ». La guerre civile est au bout de ce séparatisme, si rien ne vient faire obstacle à la naïveté des dirigeants et à la propagande des Frères musulmans, ce mouvement subversif et antisémite laissé en paix par Gérald Darmanin, ministre de l’Intérieur, qui préfère interdire des mouvements de cathos intégristes (Civitas, Academia Christiana).
Dégringolade au classement Pisa
La gauche anti-Nupes, attachée à la survie de la France, a toute sa place dans la résistance à opposer au nouveau totalitarisme coranique et à la libanisation de la société. Encore faudrait-il que ces sociaux-démocrates rompent avec leur prétention à donner des leçons, comme au temps de leur hégémonie. Beaucoup de ceux qui fuient le gauchisme culturel croient camoufler leur ralliement tardif aux parias en les excommuniant. Renvoyer dos à dos, comme le fait le Printemps républicain, les défenseurs de la civilisation française et les prosélytes de l’islam conquérant, en les associant à une même « tenaille identitaire », est un raisonnement de faux-cul. Il annonce d’autres capitulations de la part de ces prolophobes : ils redoutent d’appeler un chat un chat de peur de se rallier à un bon sens trop commun. Or la nation est une valeur plébiscitée par 73 % des Français (L’Opinion, 14 décembre). Partout les yeux s’ouvrent devant les désastres d’une société ouverte. Sans l’immigration massive, l’Éducation nationale serait dans les premières places dans les classements PISA. Même les syndicats d’enseignants, naguère adeptes de l’apaisement, se raidissent devant les pressions d’élèves ou de familles.
Trente ans et plus ont été perdus à cause d’idéologues arrogants qui devraient avoir des comptes à rendre. L’islam et l’immigration engagent le destin de la France, quoi qu’en pense la Macronie, que ces sujets ennuient. En 2024, les dirigeants mal inspirés vont devoir écouter, plus que jamais, les « ploucs » de la France « moisie ». C’est à eux qu’il revient d’écrire l’histoire du réveil de la France oubliée.
La ministre de l’Environnement islamo-gauchiste belge, Zakia Khattabi, semble bien plus à l’aise avec la géographie du Proche-Orient qu’avec celle de son pays…
Dès l’âge de 8 ans, les écoliers belges étudient le relief de leur pays. Les écoliers français ou suisses doivent les regarder avec envie, car le relief belge se limite à trois fleuves, la Meuse, l’Yser et l’Escaut. Si l’Yser ne coule qu’en Flandre, la Meuse et l’Escaut, eux, tracent un assez long circuit en Wallonie. Donc, lors de l’examen de géographie, à la question « Citez deux fleuves qui traversent la Wallonie », les écoliers répondent « la Meuse et l’Escaut » et peuvent dormir tranquilles. Cette question simplissime a pourtant embarrassé l’un des innombrables ministres belges. Et pas n’importe lequel puisqu’il s’agit de Zakia Khattabi, ministre de… l’Environnement ! Certes, les nombreux tweets qu’elle dispense quotidiennement laissaient déjà supposer qu’elle devait être une élève très moyenne, pour ne pas dire bornée, vu son vocabulaire plafonnant à 500 mots et son orthographe enfantine. Mais elle s’est surpassée lors de l’émission dominicale du 3 décembre où le très écolo-complaisant Christophe Deborsu lui a demandé quels étaient les deux fleuves qui traversaient la Wallonie.
Si la question en dit long sur le niveau des débats politiques en Belgique, la réponse, elle, est hallucinante. Bégayant dans un sourire crispé, la ministre de l’Environnement n’a pu citer que l’Escaut et, malgré ses affligeants efforts, n’a jamais retrouvé la Meuse. Pour quelqu’un qui s’est fixé comme ambition de « sauver la planète », ça semble mal parti ! Déjà connue pour sa pratique de l’apartheid, renommé « non-mixité choisie » qui exclut toute personne qui ne soit d’ascendance marocaine, et pour son antisémitisme à peine voilé, elle avait scandalisé plus d’un Belge en refusant de reconnaître la qualification de « terroriste » au mouvement du Hamas, après l’épouvantable pogrom du 7 octobre. Elle avait justifié ce refus par le fait qu’elle ne connaissait pas la signification du mot. Si Zakia Khattabi doit dorénavant éviter l’emploi de tous les mots dont elle ignore le sens, cela nous offrira un silence très relaxant, mais hélas, on n’y croit guère. Il reste donc à l’informer que le vocabulaire, c’est comme la gestion du réseau hydraulique : ça s’apprend.
Pierre Jourde a vu la lente décomposition du système éducatif. Enseignant depuis une quarantaine d’années, il sait comment la bureaucratie, l’idéologie, l’ignorance puis la bêtise ont miné l’institution. Le constat du désastre est sans appel, mais il refuse le pessimisme.
Pierre Jourde sait de quoi il parle. Cet universitaire, romancier et critique littéraire n’a de cesse, au fil de ses chroniques publiées sur le site BibliObs, de dénoncer les intellos de France Inter, les offensives woke et islamistes, les syndicats étudiants, le monde de la « culture » qui renie notre culture… Sa liberté de ton lui permet de dresser un constat alarmant sur notre époque et de rappeler avec finesse tout ce que l’on doit au savoir et à la littérature. Jean-Christophe Buisson, qui signe la préface de son nouveau livre, On achève bien la culture, le qualifie de « FTP des Arts et des Lettres ». Nous lui avons demandé de prendre les armes.
Causeur. « L’école, en France, est largement un échec », écrivez-vous dans l’avant-propos de votre livre. Comment arrive-t-on à un tel constat ?
Pierre Jourde. D’abord, cela ne date pas d’hier. Lorsque j’ai été nommé maître de conférences en 1992, je voyais arriver des étudiants, titulaires du bac, qui avaient des difficultés à construire une phrase, rendaient des copies grouillant de fautes, et ne lisaient pas un livre alors qu’ils étaient inscrits en littérature. Balzac était pour eux une langue étrangère. Année après année, cela s’est aggravé. Il fallait alphabétiser les étudiants en lettres. Lesquels ignoraient aussi complètement l’histoire de leur pays. Le tiers des étudiants échouaient en première année. Ils avaient passé leur scolarité à aller sans problème de classe en classe, avaient eu le bac sans difficulté (89 % de reçus).
Habitués à ne pas s’engager, un nombre non négligeable d’étudiants attendent que la licence leur tombe dessus, soutenus en cela par certains syndicats étudiants.Le diplôme devient un droit. Mais il y a eu un déni, comme on en a la spécialité en France. Masquer les problèmes est toujours une urgence, pour ne surtout pas « stigmatiser », verbe qui sert à ne pas voir ce qui fâche. Souvenez-vous du livre Le niveau monte, en 1989, deBaudelot et Establet. Ils ont l’air fin, à présent. Il y a pourtant eu des alertes, nombreuses, pas écoutées, venant des enseignants, de nombreux livres de professeurs racontant en détail ce qu’ils vivaient. Puis des classements, dont le dernier en date, PISA, confirme ce qu’on refusait de voir : l’école française ne fonctionne plus, n’assure plus la promotion sociale des classes populaires, comme elle l’a fait pendant des dizaines d’années, où des fils de paysans devenaient instituteurs, voire universitaires.
Vous avez commencé à enseigner en 1981, est-il possible de dater un point de bascule, ou plusieurs ?
Justement, 1981 est une excellente date. Mitterrand, pour qui j’avais voté avec enthousiasme, arrive au pouvoir. Je suis vite revenu de mes illusions. C’est le début de la démagogie. La loi Savary en 1984 est une première étape. Lionel Jospin crée les IUFM en 1990. Machines bureaucratiques à décerveler les professeurs, à grandes doses de théories pédagogiques, de « sciences de l’éducation »et d’exercices fumeux. Mes étudiants en revenaient avec le sentiment qu’on se foutait d’eux. Ils ont développé une formation d’animateurs plus que de gens censés transmettre des connaissances. Il s’agissait de renoncer à la « verticalité », pour que les élèves « construisent eux-mêmes leurs savoirs ». Le résultat était imparable : les enfants issus des classes populaires ne disposaient que de ce qu’ils entendaient à la maison ou à la télé. Construisez vos savoirs avec ça. Les enfants issus des classes favorisées disposaient déjà d’un certain savoir, transmis à la maison. Et on se demande pourquoi l’ascenseur social ne fonctionne plus ! Sous prétexte de rendre l’école plus démocratique, on a abandonné les classes populaires, par pure démagogie. Et c’est la gauche qui s’est illustrée dans ce travail !
Le résultat est là. Remarquez, Pécresse, sous Sarkozy, a achevé la démolition des universités, qui sont désormais les SDF du système. Pour les classes bourgeoises, les grandes écoles. Pour les pauvres, les universités, démunies de tout. L’UNEF achève la pauvre bête universitaire en exigeant qu’il n’y ait aucune sélection (ce qui garantit, comme on s’en doute, la qualité des diplômes décernés) tout en exigeant la professionnalisation, sans même s’apercevoir de la contradiction. En France, les meilleurs quittent la recherche et l’université, ou ont l’intelligence de ne surtout pas s’y engager, découragés par l’énorme, inutile, stérilisant travail bureaucratique. Einstein aurait dû rédiger des centaines de pages de projets et de dossiers pour pouvoir faire des recherches sur une idée loufoque, la relativité. Il aurait sans doute renoncé.
La fameuse « égalité des chances » est-elle un objectif démagogique ?
L’égalité des chances est ce que doit viser l’école : compenser les inégalités de fait, autant qu’elle le peut, pour que tous aient les mêmes chances de réussite, selon leurs capacités et leur travail, pas selon leur origine sociale. Mais on a transformé ça en égalitarisme niveleur, en mensonges chiffrés à la soviétique. Au lieu de faire en sorte que tous les élèves atteignent un certain niveau, on a fait du chiffre, en triomphant : 89 % de reçus au bac ! Et il faut plus de licenciés, plus de masterisés, etc. La quantité contre la qualité.
Le dernier classement PISA confirme l’effondrement du niveau des élèves en maths et en français. Faudrait-il aussi évaluer le niveau en histoire, en géographie, enculture générale, ou mieux vaut s’arrêter là ?
Ce serait nécessaire. À18 ans, un jeune citoyen français ignore en quoi exactement a consisté la Révolution française, confond bourgeois et nobles au xviiie siècle. C’est systématique. Il mélange toutes les époques, puisqu’on a renoncé à la chronologie. Il est incapable de situer l’Afghanistan ou le Venezuela sur une carte, ignore tout de la géographie de la Palestine, est incapable de parler anglais après sept ans d’enseignement. Une vraie réussite.
La responsabilité est-elle à chercher uniquement du côté de la politique éducative ou aussi chez les profs ?
C’est la politique éducative, à 90 %, mais les syndicats de gauche en ont été complices. Tout le monde en a été complice, ça arrangeait les parents, les élèves, les gouvernements, les syndicats.
Philippe Meirieu lors d’un colloque national sur l’enseignement des savoirs au lycée, Lyon, 1998. SIPA
Le niveau des profs est-il un sujet tabou ? Faut-il le mettre sur la table ?
Il y a de nombreux professeurs dévoués, passionnés et d’un excellent niveau. Cela aussi est en train de s’effondrer. Qui veut encore exercer un métier qui n’est plus respecté, payé misérablement, où la charge de travail, notamment bureaucratique, augmente sans cesse, où l’on doit au premier poste déménager à l’autre bout de la France, pour enseigner devant des élèves parfois charmants, parfois agressifs et agités, ou simplement indifférents, selon ce que donne la loterieacadémique ? On racle le fond pour pourvoir les postes, on recrute des gens incultes et sans orthographe. On demande de moins en moins une maîtrise de la discipline enseignée, on exige qu’à l’oral le candidat explique en quoi il sera un bon fonctionnaire républicain. Un nul peut parfaitement réussir dans cet exercice convenu et absurde.
Et il faut ajouter l’idéologie et le pédagogisme qui semblent inhérents à la fonction. Pourquoi ?
La pédagogie est inhérente, nécessairement, à ce métier, il faut savoir, et savoir transmettre. Mais la pédagogie est un art à 90 % pratique. Il faut l’apprendre par un stage dirigé par un conseiller, dans une classe, pas en ingurgitant des théories qui ne serviront à rien. Il faut être pragmatique. Je sais de quoi je parle, ayant enseigné à tous les niveaux, dans tous les milieux et dans toute la France, entre Creil, les corons du Nord, l’université de Tours ou de Grenoble. L’idéologie et le pédagogisme ont détruit la fonction. Et lorsque Gabriel Attal impulse une réforme qui met l’accent sur les contenus, qui France Inter invite-t-elle pour la commenter ? Philippe Meirieu, le pédagogiste en chef, qui a une lourde responsabilité dans le désastre.
Les professeurs font désormais face à une génération d’offusqués, de victimes et d’hypersusceptibles. Cela modifie-t-il les rapports à l’enseignement, au programme ?
Oui, notamment à l’université. Désormais, un élève ou un étudiant est affecté d’une exquise sensibilité, et ne veut pas être mis en « insécurité » par un texte, notamment si cela heurte ses convictions religieuses, féministes, homosexuelles, animalistes, ou n’importe quoi. Mais la littérature n’est pas un art de confort. Elle est là pour ébranler les convictions, faire réfléchir, faire sortir de son cocon d’idées toutes faites, avoir une connaissance du mal. Si on refuse cela, autant faire d’autres études. Des maths, c’est plus neutre. En fait, même pas, d’ailleurs, les maths sont le produit du colonialisme occidental et du mâle blanc.
Les universités et les grandes écoles sont noyautées par des associations LGBT, néoféministes, trans, islamistes, antifas… Est-ce un effet de mode qui passera ou les mentalités en sont-elles durablement imprégnées ?
Ils se heurtent déjà à leurs contradictions. Notamment sur le plan de l’« intersectionnalité » : faire converger les « luttes » des musulmans, des féministes, des Noirs et des mouvements LGBT, ça ne va pas être facile, quand on voit le sort réservé aux femmes et aux homos en pays d’Islam, ou dans nos banlieues, et le racisme négrophobe des pays musulmans ! Certains mouvements féministes récusent aussi ce que des activistesLGBT veulent faire des femmes. Un juste mouvement d’émancipation se transforme, c’est classique, il suffit de lire un livre d’histoire, en levier de pouvoir et de tyrannie. Tout ça durera comme le maoïsme, et on aura droit aux regrets, au « contexte de l’époque » en guise d’excuse pour les gens qu’on aura détruits sciemment. Et puis la ressemblance avec le nazisme commence à se voir. L’idéologie des Indigènes de la République, antisémitisme, racisme, homophobie, ça empeste son Nuremberg. L’idée qu’une culture doit rester pure, pas détournée, l’idée qu’il faut expurger les livres et les films, ça pue le même remugle. L’idée que la connaissance doit être issue de l’esprit du peuple, pas de la froide rationalité, c’est la définition même de la science völkish chère aux idéologues nazis. Et on s’étonne de l’antisémitisme dans les universités américaines abreuvées au wokisme ! Mais c’est la logique même !
Vous écrivez que « la culture est une chance de devenir autre que soi », à l’ère du culte de soi-même sur les réseaux sociaux, ce message est-il audible ?
Il est vrai que sur les réseaux sociaux, dans les selfies, la publicité, les émissions de divertissement à la télévision, la télé-réalité, les micros-trottoirs journalistiques, et même dans la littérature, on ne parle que de soi-même et jusqu’à l’écœurement. Le capitalisme a misésur l’individualisme le plus infantile,« je suis moi », et le seul fait d’être moi fait ma valeur, même si je suis un imbécile inculte qui n’a jamais rien fait. Ou bien j’ai de la valeur et j’exige du respect parce que je suis supporter du PSG, musulman, juif, mormon, breton, noir, transsexuel, obèse. Cet éclatement complet du tissu social permet de vendre plus efficacement, sans craindre d’autres luttes, que la casse par l’ultragauche, idiots utiles du grand capital. La Fondation Bill Gates soutient les mouvements wokistes, et Rokhaya Diallo, qui trouvait très bien qu’on incendie Charlie Hebdo, fait la promo de Valentino.
Un récent sondage IFOP montre que 31 % des élèves musulmans scolarisés dans le secondaire et le supérieur ne condamnent pas « totalement » l’assassinat de Dominique Bernard à Arras. Ça vous étonne ?
Oui. On peut comprendre le fanatisme. Samuel Paty avait mis en débat la liberté d’expression. Jamais de liberté d’expression sur la religion, c’est péché. Dominique Bernard s’est contentéd’être prof. La bêtise est insondable. Mais derrière ça, on sent bien que tout prof est perçu par les musulmans (et certains catholiques, mais ils ont perdu l’habitude de tuer pour ça) comme un ennemi de l’obscurantisme et du dogme.
Tout est perdu ?
On aurait pu le dire au moment de la condamnation de Dreyfus ou en 1940.
À lire
Pierre Jourde, On achève bien la culture, « Chez Naulleau », Léo Scheer, 2023.
Invité de France 5, mercredi, le préfet de police a révélé que le Nouvel An était en réalité plus difficile à gérer et plus périlleux que la cérémonie d’ouverture des JO, devant une Caroline Roux qui écarquillait les yeux. Terroristes, délinquants, prenez garde : avec Laurent Nuñez, nous avons un justicier dans la ville.
Le préfet de police de Paris est le petit chouchou politico-médiatique de ce début d’année. Dans Le Parisien du 31 décembre, on apprenait que, dans le fond, de la droite à la gauche, tout le monde aimait bien Laurent Nuñez, même les « Insoumis ». Quand Louis Boyard l’appelle, par exemple, il le prend au téléphone, et le député trublion du Palais Bourbon se montre « toujours très courtois au téléphone ». Des émeutes contre la réforme des retraites aux manifestations propalestiniennes, tout ce petit monde a pris l’habitude d’être en communication, et à bien se mettre d’accord sur les itinéraires des cortèges.
L’attitude à la fois « ferme et apaisée » du préfet de police contraste avec celle de son prédécesseur, Didier Lallement, qui n’a laissé un grand souvenir à personne.
Invité de Caroline Roux, mercredi 3 janvier, dans C dans l’air, il était venu parler des home-jackings, ces cambriolages violents menés le plus souvent quand les victimes sont chez elles, et qui ont touché un certain nombre de vedettes de la télé et du football. Pas de quoi s’alarmer, selon le préfet, l’effet loupe joue à plein en raison de la notoriété des personnes ciblées. D’après Laurent Nuñez, « les tendances [concernant la délinquance, les vols, les violences à Paris en 2023] ont continué à être bonnes, y compris sur les cambriolages. On ne se donne pas des satisfecit en disant ça. On sait très bien que la délinquance est structurellement très élevée en Ile-de-France en général, mais c’est toujours bien quand elle baisse ».
Quatre-vingts voitures brûlées en région parisienne (« seulement ») pour la nuit de la Saint-Sylvestre, un million de personnes (c’est beaucoup) pour assister aux festivités sur les Champs-Elysées : pour le préfet de police, que des motifs de satisfaction ! Bien sûr, la journaliste aurait pu revenir sur la nouvelle attaque au couteau survenue au Nouvel An sur le pont Bir-Hakeim, au cours de laquelle un homme a été grièvement blessé, un mois après l’attentat qui s’est déroulé exactement au même endroit. Mais pour M. Nuñez, la bonne gestion de la nuit du 31 décembre est du meilleur augure à l’approche des Jeux olympiques. Et encore, « là, ce n’est pas comme pour les JO. Pour la cérémonie d’ouverture, vous avez des billetteries, vous avez des box où les gens sont accueillis. Là, pour le soir des Champs-Elysées, les gens sont partout sur les Champs, c’est encore plus difficile à gérer qu’une cérémonie d’ouverture ».
La nuit de la Saint-Sylvestre plus dure à gérer que la cérémonie d’ouverture des JO ? Une déclaration surprenante, surtout quand on s’intéresse à l’option retenue pour l’instant, c’est-à-dire un défilé des délégations nationales en bateau sur la Seine, sur 12 kilomètres, en partie en nocturne, devant des spectateurs répartis sur les berges. Un dispositif qui donne des sueurs froides aux spécialistes de la sécurité, comme le révèle le criminologue Alain Bauer : « Toutes les conditions du désastre sont réunies », et comme nous l’analysons dans le numéro de janvier de Causeur. Un numéro qui évoque également la menace des drones, sujet amené également par Caroline Roux, mais sur lequel le préfet de police ne s’est guère appesanti…
Si la présomption d’innocence a été bafouée de manière si choquante dans ce qu’il est convenu désormais d’appeler « l’affaire Depardieu », cela n’a rien de nouveau dès qu’il s’agit des mœurs sexuelles. Depuis au moins cent ans, cas après cas, l’histoire montre que, dans ce domaine, les jugements hâtifs se révèlent trop souvent catastrophiques. Non seulement pour les accusés, mais pour la notion de Justice elle-même.
Au début du Moyen Âge, on imposait à ceux qui étaient suspectés d’avoir commis tel ou tel crime de subir une épreuve physique très douloureuse, voire potentiellement mortelle : si l’accusé arrivait à survivre à l’ordalie, c’est que Dieu reconnaissait son innocence. Notre société a-t-elle beaucoup progressé depuis, au moins concernant les affaires d’agression sexuelle et de viol ? Les accusés sont soumis à de très rudes épreuves – perte de leur emploi, de leur bonne réputation, de leur statut social, de leurs revenus – dès avant le début d’un éventuel procès et – quel que soit le verdict de la justice – le retour à la normale, à la vie d’avant, est impossible.
Considérons quelques cas historiques qui, loin de suggérer que tous les accusés sont innocents, devraient au moins inciter les contempteurs de la présomption d’innocence à plus de prudence.
Des châteaux de cartes qui s’effondrent
Passons rapidement sur le cas le plus récent, en l’occurrence français, puisqu’il a déjà fait l’objet d’un excellent article dans ces colonnes par Bernard Bernard. Il s’agit de l’acteur et humoriste Ary Abittan qui, en novembre 2022, a été mis en examen après avoir été accusée de viol par une femme de 23 ans. La durée de l’ordalie a été plutôt courte, car neuf mois plus tard, en juillet 2023, les magistrats ont déclaré l’accusation non probante et l’instruction close. La descente en enfer de l’acteur américain Kevin Spacey, a été beaucoup plus longue et sans aucun doute encore plus douloureuse. Son cas montre que les procès médiatiques ne sont pas réservés aux seuls hétérosexuels. Reconnu comme un des grands comédiens de notre époque, Spacey est la vedette de nombreux films et, à partir de 2013, de la série télé, House of Cards, sur Netflix. Il était toujours resté très discret sur son homosexualité, mais son orientation sexuelle constituait un secret de polichinelle. Or, en octobre 2017, il est accusé par Anthony Rapp, un acteur de 12 ans son cadet, de lui avoir fait des avances sexuelles en 1986, quand ce dernier avait 14 ans. Presque trois ans plus tard, en septembre 2020, M. Rapp finira par intenter un procès à Spacey, selon les termes d’une loi sur la protection de l’enfance, et lui réclamera des dommages et intérêts s’élevant à 40 millions de dollars. Dans la foulée de cette première dénonciation en 2017, 15 autres personnes font des accusations similaires. Spacey est immédiatement exclu de House of Cards par la compagnie de production qui s’apprête à tourner la sixième saison, ainsi que d’autres projets en cours. Un film sur l’écrivain Gore Vidal, dont le tournage est terminé et qui devait être diffusé par Netflix, est tout simplement laissé en suspens. Spacey est rejeté par son agent et blackboulé par le milieu des maisons de production. Des récompenses professionnelles, qui étaient dans les tuyaux, sont annulées. En décembre 2018, il est mis en accusation par un des 15 dénonciateurs qui prétend avoir été agressé par lui en 2016, alors qu’il était âgé de 18 ans. En 2019, le parquet a mis fin à cette instruction, faute de preuves. En octobre 2022, Anthony Rapp a été débouté par un jury. En même temps, au Royaume Uni, en mai de cette année, Spacey est mis en accusation pour agression sexuelle contre trois hommes, entre 2005 et 2013. Enfin, en juillet 2023, un tribunal britannique reconnait son innocence dans tous les chefs d’inculpation. Pour l’acteur, un calvaire de six ans prend fin, mais reprendre sa carrière est tout sauf facile. D’ailleurs, la compagnie de production de House of Cards lui a réclamé 31 millions de dollars pour avoir prétendument enfreint leur code sur le harcèlement sexuel ! On peut survivre à une ordalie, mais cette forme de torture laisse des traces indélébiles.
Si on remonte plus loin dans le passé, on trouve d’autres exemples de ces procès médiatiques. Il y en a un qui est comme l’archétype des autres cas qui ont suivi. Roscoe Arbuckle, connu par le surnom « Fatty Arbuckle » car il présentait un certain embonpoint, était une des gloires du cinéma muet comique américain. À l’époque, il était l’égal de Charlie Chaplin et de Buster Keaton, qui ont été parmi les rares à le défendre en public après le début de sa descente en enfer. En septembre 1921, Arbuckle est arrêté et mis en prison, sans possibilité de mise en liberté sous caution. Il est accusé d’avoir violé et assassiné une actrice, Virginia Rapp, qui était décédée d’une péritonite quelques jours après une fête bien arrosée coorganisée par Arbuckle dans un hôtel à San Francisco…
Scènes extraites des films d’Arbuckle, certaines tournées avec Chaplin et Keaton. L’actrice Louise Brooks faisait l’éloge de la grâce d’Arbuckle en tant que danseur : « Danser avec lui, c’était comme flotter dans les bras d’un immense donut! »
Avant le procès, et en dépit de toute notion d’impartialité, Arbuckle est déchu, victime d’une des meutes médiatiques et moralisatrices les plus virulentes de l’histoire. Le groupe de presse du grand magnat de l’époque, William Randolph Hearst, qui a inspiré le personnage principal de Citizen Kane d’Orson Welles, se déchaîne, portant le sensationnalisme journalistique à une nouvelle hauteur – ou bassesse. Des groupes de pression d’obédiences diverses y voient une opportunité en or pour imposer leur programme puritain. Les plus zélés sont la Lord’s Day Alliance, une organisation chrétienne interconfessionnelle, et la Fédération générale des clubs de femmes, une très puissante organisation féministe. Les attaques contre Arbuckle se nourrissent de toute une série de fantasmes sur Hollywood – présenté évidemment comme le milieu par excellence de la débauche et du vice. On trouve aussi une obsession avec le poids d’Arbuckle (comme avec celui de M. Depardieu), poids qu’il aurait utilisé pour maîtriser ses prétendues victimes (elles se sont multipliées dans l’imagination collective) une fois qu’il les avait mises en position horizontale. Comble de l’absurdité, c’est sa corpulence qui serait responsable de la rupture intrapéritonéale de Melle Rappe.
Un premier procès (car il y en aura trois) a eu lieu entre novembre et décembre 1921. Le jury n’arrive pas à trouver l’unanimité requise, bien qu’il penche vers l’innocence à 10 contre 2.
Par conséquent, un deuxième procès s’ensuit, en janvier et février 1922. Encore une fois le jury reste divisé, mais cette fois il penche à 10 contre 2 vers la culpabilité. Un troisième procès s’impose et il a lieu entre mars et avril 1922. Cette fois, non seulement le jury est unanime en votant « non coupable », mais – fait exceptionnel – il rédige une déclaration exonérant Arbuckle de tout blâme et proclamant qu’il est lui-même victime d’une injustice flagrante. En dépit de son innocentement, Arbuckle est ruiné financièrement par les trois procès. En dépit de son innocentement, sa carrière est en ruines. Le nouveau Collège des censeurs de la Motion Picture Producers and Distributors of America (aujourd’hui, Motion Pictures Association) lui interdit de jouer au cinéma pour le reste de sa vie. Cette interdiction est assez rapidement levée, mais elle reste opérante en pratique pendant dix ans. Arbuckle renoue avec sa carrière d’acteur peu de temps avant de mourir prématurément, en 1933, à 33 ans, d’une crise cardiaque. Le président du Collège des censeurs, William Harrison Hays, sera responsable du fameux code Hays qui, de 1934 à 1966, a prétendu réguler ce qui pouvait être montré à l’écran dans les salles obscures. Cette grande vague de puritanisme s’est justifiée en partie par la légende de l’amoralité hollywoodienne. Pour promouvoir cette légende, on a exploité le cas de Roscoe Arbuckle, en brisant un homme et sa carrière et en mettant la justice des tribunaux bidons au-dessus de celle de l’État de droit.
Ces trois cas n’ont pas du tout vocation à prouver l’innocence de Gérard Depardieu. C’est à la justice de décider s’il est coupable ou non. Ils démontrent plutôt la nécessité de respecter la présomption d’innocence et le droit de tout être humain à un procès équitable. Si on compare les cas d’Arbuckle et de Depardieu uniquement du point de vue des interventions médiatiques avant tout procès, on remarque que, depuis la fin de la Première Guerre mondiale, peu de choses ont changé. Quand un acteur célèbre est accusé de crimes sexuels, on se hâte de briser sa carrière, de noircir son caractère, d’exploiter sa prétendue délinquance, de honnir le milieu du spectacle dans lequel il évolue, pour faire progresser certains intérêts personnels ou économiques et certaines causes idéologiques. Ce qui a changé, c’est que, aux médias traditionnels s’ajoute la nouvelle délation sur les réseaux sociaux, et que, en plus des puritanismes religieux traditionnel, nous devons faire face aujourd’hui à celui des wokistes de tout poil.
La présidence de Claudine Gay est la plus courte de l’histoire de l’université. Comme des élus républicains se félicitent d’avoir obtenu son « scalp », elle se victimise et crie au racisme.
Ainsi, Claudine Gay, la présidente de la très prestigieuse université américaine Harvard, n’aura pas réussi à sauver sa tête. Le conseil d’administration de l’institution a fini par se rendre à l’évidence que la maintenir en poste devenait non seulement indéfendable mais profondément ridicule.
Signe que les temps changent et changent vite, y compris dans les cénacles les plus intouchables de l’entre-soi woke. Elles commencent en effet, à bouger, les choses, parce que – qu’on ne s’y trompe pas un seul instant! – envisager (oui, seulement envisager) et a fortiori obtenir une telle démission aurait été absolument impensable voilà à peine deux ans, et plus encore lors de la déferlante hystérique Black Lives Matter qui a suivi la fin tragique de George Floyd.
Claudine Gay s’est rendue célèbre au détour d’une réponse à une question posée, début décembre, lors de son audition devant une commission parlementaire du Congrès américain. La question était de savoir « si appeler au génocide des Juifs violait le règlement sur le harcèlement d’Harvard ». Elle était invitée à répondre par oui ou non. À question simple et claire, réponse simple et claire, pouvait-on espérer. Que non ! « Ça dépend du contexte » osa se défausser la présidente. Et de répéter cette énormité chaque fois que la question lui fut posée, rigoureusement dans les mêmes termes. À l’ignominie morale d’une telle réaction vient donc s’ajouter l’indigence intellectuelle : comment l’appel à un génocide – quel qu’il soit au demeurant – pourrait-il se trouver légitimé en fonction de telles ou telles circonstances, selon tel ou tel contexte ? Sur quels fondements juridiquement, intellectuellement, moralement pertinents, ou tout simplement admissibles, pourrait bien reposer le projet d’exterminer un peuple – là encore quel qu’il soit – dans son entier ?
Mais ce n’est pas tant du fait de cette aberration mentale, de cet aveu mal dissimulé d’une profonde haine antisémite que l’intéressée est tombée de sa chaire. Non, il aura fallu que vienne gangréner un peu plus son cas une très sordide affaire de plagiat.
Voilà qu’on s’est – enfin ? – avisé d’aller voir dans son parcours intellectuel ce qui justifiait son accession à ce poste suprême au sein de cette université dont le rayonnement est non seulement planétaire mais qui pèse quasiment autant dans la mythologie nord-américaine que la statue de la Liberté ou le symbole dollar sur les billets verts. C’est alors qu’on s’est rendu compte que la contribution de la dame à la vie culturelle du pays ne serait pas loin de confiner à l’indigence. Un ouvrage collectif en co-direction, une poignée d’articles sans grand retentissement. Bref, pas grand-chose. Alors, curiosité piquée, on se penche sur sa thèse de doctorat. Et là – Ô stupeur – on découvre que son auteur a pillé avec une belle ardeur et sans vergogne les travaux d’autres auteurs. Elle y aurait mis un tel entrain et une telle fringale, dirions-nous, que l’argument selon quoi il aurait suffi d’ajouter quelques guillemets ou notes de bas-de-page pour sauver la face n’a pas tenu plus d’un quart d’heure. Bref, le parcours de la dame pourrait être désormais considéré comme faisant à jamais figure de mètre étalon de la thèse universitaire option plagiat.
Et c’est bien cela, qui me fait penser que les choses changent. Encore une fois, voilà seulement deux ans, au plus fort de la vague déconstructiviste, cette affaire de pillage intellectuel n’aurait eu aucune chance de sortir. J’en suis persuadé. Mieux encore, quand bien même serait-elle devenue publique, le wokisme se serait fait un jeu de défendre la pratique du plagiat comme une juste et légitime réappropriation de ce que le suprématisme blanc aurait confisqué à son seul profit dans le but d’asseoir toujours plus sa domination. Cette fois, le piège n’a pas fonctionné. Et je m’autorise à y voir un signe. Non seulement le piège n’a pas fonctionné, disais-je, mais un joli retour de boomerang est venu pimenter l’affaire. Ces jours-ci, la démissionnée d’office ne se prive pas de clamer partout que – femme et noire- elle n’est en fait qu’une victime de plus du sexisme et du racisme blanc. Pourquoi parler d’effet boomerang ? Tout simplement parce que c’est précisément parce qu’elle est une femme, une femme « racisée » qu’elle a pu arriver si haut, cela au nom de la fabuleuse discrimination positive – et non en raison de ses très improbables mérites universitaires ainsi que nous venons de le voir. Cela dit, voilà Madame Claudine Gay parée du titre tout à fait nouveau mais assez peu enviable de première présidente de Harvard déchue deshonoris causa. On entre dans l’histoire comme on peut.
Les bonnes intentions affichées ne font pas forcément le meilleur cinéma. La preuve en est une nouvelle fois apportée par le film de Kilian Riedhof, d’après le livre controversé de Takis Würger.
Actrice fétiche du cinéaste Christian Petzold, son compatriote, – cf. Transit (2018), Ondine (2020) et Le Ciel rouge, sorti chez nous en septembre dernier – Paula Beer, 28 ans, affectionne les rôles « dérangeants », comme on dit. La voilà qui endosse cette fois le rôle-titre de Stella, dans un contre-emploi hardi sous la houlette de Kilian Riedhof, autre réalisateur allemand dont l’unique long métrage au compteur, La dernière course, remonte à l’an 2013.
« Inspiré de la véritable histoire de Stella Goldshlag », prend soin de nous avertir le trio de scénaristes qui, à partir d’un roman controversé du journaliste Takis Würger paru en 2019 sous les cieux germaniques puis en traduction française aux éditions Denoël, s’est emparé d’« une vie allemande » – le sous-titre du film. Le récit s’amorce dans le Berlin des années 30 où Stella, fille unique de parents juifs, se rêve en chanteuse de jazz.
Le réalisateur allemand Kilian Riedhof (c) Kinovista
Les allègres répétitions musicales entre potes dans le logis petit-bourgeois parental sont contrariées par les premières mesures de persécution du régime contre les Juifs. Echouant à obtenir un visa pour l’étranger, bientôt privée d’emploi, mise en esclavage dans une usine d’armement sous le régime du travail forcé, la jeune blonde aux yeux bleus dotée de traits supposément « aryens », jamais identifiée comme Juive, échappe miraculeusement aux rafles. Elle finit tout de même par être repérée. Placée en détention, torturée, Stella se résout, pour protéger ses parents de la déportation (comme on s’en doute, elle n’y parviendra pas) à pénétrer les cercles de l’enfer : livrant ses proches à la Gestapo, se faisant passer pour résistante dans le dessein d’infiltrer les réseaux clandestins, s’abandonnant dans les bras de plus ou moins jeunes amis-amants en vert-de-gris. Bref, la voilà devenue suppôt des nazis.
Au-delà même de la disparition des siens à Theresienstadt, étape des happy few avant Auschwitz comme l’on sait, la jeune taupe fera du zèle, dénonçant à tour de bras – jusqu’à la défaite du Reich. Dans une seconde partie, le film retrace la vie de Stella qui trouve un dénouement pathétique dans son suicide tardif, à l’âge de 72 ans, après quelques tentatives ratées : une fois purgée sa peine de 10 ans dans les camps soviétiques, la dame affronte un nouveau procès à son retour à Berlin-Ouest, mais la clémence du tribunal de la jeune RFA lui évitera dix ans de détention supplémentaire, la confusion des peines étant appliquée en sa faveur.
De quoi Stella, une vie allemande est-il le procès ? De la barbarie nazie ? L’affaire est entendue depuis longtemps. D’un peuple germanique pusillanime, veule, aveugle, complice, fanatisé ? Là encore, rien de neuf sous le soleil. De la forfaiture absolue, germinée au sein même de la communauté israélite allemande, et dont Stella serait l’incarnation ambivalente (car à la fois otage, instrument, rouage efficient du système) ? De la tartufferie de la société démocratique ouest-allemande face à ses crimes passés ? Ou un peu tout cela, placé dans le panier à lessive du sacro-saint « devoir de mémoire » ?
Les bonnes intentions affichées ne font pas forcément le meilleur cinéma. De fait, le propos, ici, se retourne contre lui-même : à force de prétendre expliquer dans quel étau moral se voit piégée la demoiselle (la vie des autres sacrifiée à la survie de ses parents, puis le sauvetage de sa propre existence contre l’immolation de milliers d’innocents sciemment jetés par ses soins dans la gueule du loup), le film fait de ce pitoyable cas d’espèce une héroïne cornélienne, à laquelle nous sommes spécieusement conviés à nous identifier, sur le registre : « et moi, à la place de Stella, qu’est-ce que j’aurais fait ? ». Cette personnalité suprêmement détestable s’offre ainsi en holocauste – c’est le cas de le dire – aux troubles latences antisémites que le discours sous-jacent du film ne manquera pas de réveiller chez quelques-uns. Attiser les braises de la mémoire pour brûler une Juive en effigie n’est pas du meilleur goût.
A l’écueil du malentendu sur ces visées décidément ambigües, s’ajoute la pénible malfaçon esthétique de la réalisation. Le chromo saturé des reconstitutions d’époque, des costumes, des ambiances urbaines, contredit la pétition de véracité dont s’enorgueillit la promo. Au point que le spectateur ne peut s’empêcher de trouver douteusement complaisant la façon dont Stella , d’un bout à l’autre, fait étalage à ses côtés de photogéniques jeunes mâles teutons aux faux airs de model boys, torse nu si possible, comme si la soldatesque à croix gammée était secrètement le premier objet de fascination du cinéaste… Les séquelles du nazisme trouvent ainsi une résurgence dans l’impudente exploitation de la rente mémorielle à l’enseigne du cinoche, au prix du kitsch le plus tarte. Affligeant.
Stella, une vie allemande. Film de Kilian Riedhof. Avec Paula Beer. Allemagne, couleur, 2023. Durée : 2h. En salles le 17 janvier.
Trésor historique de l’État en France (Inventorier la cargaison du navire), maître livre de Pierre Legendre, est réédité. Par gros temps politique, débandade institutionnelle et décomposition culturelle avancées, l’œuvre de Pierre Legendre reste un amer précieux.
Les Éditions Ars Dogmatica rééditent dans un somptueux coffret, Trésor historique de l’État en France (Inventorier la cargaison du navire), maître livre de Pierre Legendre, composé de quatre tomes. Penseur de la condition humaine, anthropologue du pouvoir et de l’Occident, le savant juriste a augmenté cette réédition d’un important appareil d’introductions inédites. L’Histoire de l’administration de 1750 à nos jours inaugurait son œuvre en 1968, le Trésor historique la clôt, 55 ans, quarante ouvrages et trois films documentaires plus tard. Une table ronde organisée à l’École nationale des chartes vient de lui rendre hommage.
L’inventaire de la cargaison du navire
Une vie de Mauriste, sans concessions ni compromissions avec les médias, le pouvoir, les honneurs. A la recherche du droit perclus, Pierre Legendre est resté imperméable aux délices de l’État hégélien (effectivité de la liberté concrète), étranger à la querelle des Anciens jusnaturalistes et Modernes positivistes, aux Bourdieuseries tartuffe. Son champ d’étude, c’est « l’anthropologie dogmatique ».
Le coffret s’ouvre sur une préface générale, Charger, décharger l’État (tome 1) et se referme avec L’œil de la caméra (tome 4), le livret de présentation du film Miroir d’une nation. L’Ecole Nationale d’Administration, réalisé conjointement avec Gérald Caillat et Pierre-Olivier Bardet en 1999.
Dans l’Histoire moderne de l’État-Monarque (tome 3), tel un horloger, Pierre Legendre démonte le modèle administratif français, ses principes et actes de foi, dans une trajectoire historique. Où il est question des tâches de l’administration, du processus d’élaboration des règles, de l’État paternel, providence, de la royauté du droit administratif. L’État et la foi nationale (tome 2), une anthologie d’archives, fixe la manière de voir de l’auteur. Nous croisons des emblèmes, le théâtre de l’État, Sieyès, Guizot, Gambetta et dans les coulisses, souvent, Courteline et Kafka. Deschanel plaide pour une décentralisation modérée à l’exemple de l’Allemagne (1895), de Monzie brocarde les magistrats (1931), le Conseil National Economique veut mettre fin au chômage des travailleurs intellectuels (1937) … L’actualité éternelle, les marronniers de la liberté, la continuité du service public des bureaux.
Dans ses articles, ouvrages aux titres souvent mystérieux, Pierre Legendre déploie une pensée profonde sur la Res publica. Son discours poétique émaillé de formules fulgurantes est rigoureux. Son génie est à la fois incantatoire, analytique et précis, ancré dans l’histoire et le temps long.
Sauve-qui-peut institutionnel
Perdue dans les miroirs du marketing, mirages du management, l’Administration, se gargarise de PowerPoint, mots-valises chics et woke : diversité, proximité, modernité, efficiency, « pourtousisme ». Liquider l’ENA (ravalée au rang d’Institut National du ServicePublic), supprimer les grands corps (à l’exception du Conseil d’État et de la Cour des comptes) au prétexte de rendre l’administration plus « mobile », c’est en réalité la rendre plus « liquide », la priver de culture professionnelle et l’assujettir au politique. La manœuvre, grossière, alimente la reféodalisation, accélère la débâcle.
Le mal le plus contraire à la sagesse, c’est la sottise. Les hérauts de l’indignation bienpensante ont construit Babylone au cœur de Jérusalem, investi Science Po, la pépinière du pouvoir. En une génération, l’IEP a habilement troqué son libéral-giscardisme BCBG contre un « progressisme » mondialisé, une franchise vendeuse, sauce Harvard. Extinction-Rébellion- Prospection… Gare au « contexte » et aux arroseurs arrosés ! Les turpitudes et pantalonnades à répétition de Richard Descoings, Olivier Duhamel, Frédéric Mion, Mathias Vicherat font la Une.
Par gros temps politique, débandade institutionnelle et décomposition culturelle avancées, l’œuvre de Pierre Legendre reste un amer précieux. Psychanalyste, canoniste érudit, il a pensé la naissance de l’État, le chef d’œuvre de l’Occident, un « vaisseau mystérieux qui a ses ancres dans le ciel » (Rivarol) et qui plonge ses racines romano-pontificales dans la Réforme grégorienne (11e-12e siècles). Le pape et l’empereur, « ces deux moitiés de Dieu » ! (Hernani). Pas de société sans administration des inconscients, Référence, logique du Tiers, martèle Legendre. Pour être deux, il faut (il faudrait) être trois. Voilà venu le temps des bilans et des échéances.
Il y a 25 ans, Pierre Legendre annonçait la couleur : « Usés jusqu’à la corde, les grands mots – École, Nation, Administration – sont prononcés maintenant du bout des lèvres (…) Nos collages traditionnels de l’État se défont. En ce sens le Moyen Âge finit sous nos yeux. Mais l’esprit féodal, métamorphosé par les idéaux technologiques de la nouvelle organisation en réseaux et soutenu par la violence devenue un mode de relation sociale, refait surface… Le pouvoir se fragmente et se privatise, mettant les vieux États en tutelle et se réorganisant en empires transversaux (scientifiques, économiques, financiers, religieux) ». Reste une question scabreuse : « Et s’il n’y a plus de nation, pourquoi y aurait-il des fonctionnaires ? ». Anatole France est taquin : « Nous n’avons point d’État, nous avons des administrations ». Les perroquets du « service public », les babillards de « l’État de droit », du « pays des droits de l’homme », du « Nous », n’abusent plus personne. Nous n’y croyons plus.
Le « Je » ne va pas mieux. Au Mondial Moquette libéral-libertaire des droits subjectifs, des genres, des sexes, des identités, des races, tout est à vendre, à louer, à acheter. Le principe de Raison est congédié. La semaine dernière, le Conseil d’État a validé la calamiteuse circulaire Blanquer du 29 septembre sur l’identité de genre en milieu scolaire. Pierre Legendre met en garde contre « le self-service normatif… la mise à sac du droit civil des personnes en son noyau atomique, au nom de l’individu souverain et du libre jeu des fantasmes » (…) L’individualisme programmé, qui désarrime chacun du fondement de ses liens, ouvre sur les enfers subjectifs. À grande échelle désormais, nos sociétés sautillantes mais désemparées fabriquent le masque de ceux innombrables, qui font semblant de vivre » (Les collages qui font un État, 1999).
Le Trésor historique de l’État en France, c’est la Naissance d’une nation (Griffith), sa vieillesse aussi, une manière de tour du propriétaire, des racines, murs porteurs, vestiges et dépendances. Lire Pierre Legendre est un devoir d’honneur et de fidélité à la pensée, doublé d’un acte de résistance. Le site https://arsdogmatica.com met admirablement en scène son œuvre.
La voix vivante du droit, l’État, c’est lui. Le Trésor historique entre en résonnance avec un totem propédeutique de l’Occident, la préface des Institutes (manuel de droit) de Justinien. « L’empereur César Flavius Justinien salue la jeunesse qui désire s’adonner à l’étude des lois : La majesté d’un prince ne doit pas seulement être honorée par les armes, il faut encore qu’elle soit armée par les lois, afin que l’État soit bien gouverné en temps de paix et en temps de guerre ; que le prince soit victorieux de ses ennemis dans les combats ; qu’il réprime l’injustice des calomniateurs par la sagesse de ses lois, et enfin qu’il se rende aussi recommandable par sa justice, que grand par ses victoires et ses triomphes ». Le Droit retrouvé… pour combien de temps ?
Commençons cette nouvelle année par labourer le passé en se souvenant de quelques figures oubliées… Jean Carmet, Félicien Marceau, Aldo Maccione, Nestor Burma, un moutonnier des Landes et tous les autres écartés des programmes officiels
En ce premier dimanche de 2024, je ne vous ferai pas l’injure de parler du présent, lamentable, obscène, désolant de petitesse, indigne pour des Hommes qui aiment la lecture et le cinéma, la farce et la dissidence, la vrille et l’immensité, les rigolards et les esthètes réunis. L’actualité culturelle qui se superpose à l’actualité judiciaire, dans un enchevêtrement malsain et concurrentiel, nous éloigne des œuvres, de leur suc et de leur écho, de cette onde que je tente, chaque fin de semaine, de retenir avec des mots.
Profession : chroniqueur dilettante
Ma mission de chroniqueur dilettante consiste à capter ces infrasons du monde d’avant, ces pulsations infimes qui nous rendaient moins cons et plus vivants, surtout moins amers. Alors dans cet océan de noirceur qui ne pense qu’à avilir et salir la mémoire, je reprends ma gaffe pour faire émerger quelques personnalités qui n’ont droit à aucun traitement médiatique, même pas à l’opprobre ; seulement l’indifférence les pointe du doigt, c’est la rançon des plus estimables d’entre nous. Je me retrouve donc dans la peau du sauveteur des mers qui n’a pas assez de bouées pour ramener tous mes artistes aimés sur la plage.
Déjà, réparons quelques injustices de l’année 2023, la presse si prompte à panthéoniser, c’est-à-dire à choisir et à élire les plus serviles du biotope, a subi des ratés. Elle a la mémoire qui flanche, elle ne sait plus reconnaître le véritable talent, pourtant il explose à chaque ligne pour celui qui sait encore lire. Les gens de culture pratiquent aujourd’hui une lecture parcellaire et inquisitoriale, ils sont incapables d’être pénétrés par un texte, une rythmique, une forme de dépossession, une élévation, un soupçon d’incertitude ; ils sont prisonniers de leur mal-être, imperméables à la beauté et au dépassement de leur « moi ». Ils veulent le bûcher pour les déviants, ils crient à l’hallali des bibliothèques pour imposer une vision d’un monde univoque et volontiers culpabilisant. Le silence autour de plusieurs écrivains disparus est une insulte à l’intelligence et aussi une faute professionnelle.
Nous aurions pu, par exemple, célébrer les 110 ans de la naissance de Félicien Marceau (1913 – 2012), romancier d’une finesse inégalée et auteur de pièces magistrales du répertoire français. On ne biffa même pas son nom des possibles commémorations. Qui se souvenait de lui dans les cénacles décisionnaires ? Personne. François Périer, comédien de classe internationale, écrivait dans son autobiographie Profession : menteur parue en 1989 tout le bien qu’il pensait de cet immortel : « Félicien Marceau dont je venais de jouer La Preuve par quatre me fit l’amitié de me proposer Un jour j’ai rencontré la Vérité. Un rôle sur mesure. J’ai compris toute l’affection dont était capable cet homme froid d’apparence, peu disert, et qui portait de secrètes blessures. Il sut me montrer qu’il était un véritable ami ». L’année dernière, si Guy Marchand reçut des nécrologies méritées, on fit peu de cas de Nestor Burma. Nous aurions pu, collectivement, se rappeler que 120, rue de la Gare était sorti en 1943 et que, depuis 80 ans, le détective privé imaginé par Léo Malet (1909 – 1996) hante les arrondissements de Paris. L’anarchisme végétalien de son auteur heurte visiblement encore trop les bonnes consciences. Pourtant, à quelques mois des Jeux Olympiques, Nestor nous aiderait à éclaircir les nouveaux mystères de la capitale. Me revient ce projet de chanson en collaboration avec Louis Ferreiri datant de 1955 qui n’a pas pris une ride :
« Des Buttes-Chaumont à Grenelle, Opéra, Passy, La Chapelle, et d’la Foir’du Trôn’ à Denfert, Monsieur Nestor se silhouette la pipe au bec, toujours en quête, d’une bizarrerie dans l’air. »
Jean Carmet, reviens !
Pour cette année 2024, je me permets de lancer quelques pistes de réflexion à nos thuriféraires des ministères. Sachez que nous commémorerons les 30 ans de la disparition de Jean Carmet, immense acteur et chantre du fromage de tête. Son humilité et son génie nous manquent cruellement. « Maintenant, il arrive qu’on m’appelle « Monsieur ». Quand quelqu’un appelle « Monsieur », je regarde toujours derrière moi pour savoir à qui on s’adresse » disait-il, dans son « semblant de journal » sorti en 2001.
A lire aussi, Thomas Morales sur Guy Marchand: Bye crooner!
Je fais le vœu pieux que la Cinémathèque organise une rétrospective « Aldo Maccione » né en 1935, n’attendons pas qu’il soit trop tard. Je souhaiterais également que Gabriel Attal offre à tous les collégiens de France Vie et mort de Jean Chalosse moutonnier des Landes de Roger Boussinot (Grand Prix littéraire des lectrices de Elle en 1976), juste pour ces quelques phrases : « Il venait du fond des âges. Il portait avec lui, en lui, les divinités, les mystères, les signes, l’expérience, les vérités des civilisations pastorales, bien plus de fois millénaires que la religion des églises pour gens des bourgs et des villes ». Et si la télévision pouvait adapter « Pierrot des solitudes » de Pierre Kyria, roman de 1979 édité dans la collection « L’Instant romanesque », je serais le plus heureux des chroniqueurs. Aucun livre ne décrit mieux la province : « La province a ses manières, mais pas dans la rue. Tout le contraire de la capitale, en somme. Les passants ne vous jetaient pas un regard ; ils allaient à leurs affaires, l’usage leur commandait de ne réserver aux promeneurs qu’une parfaite indifférence. L’usage du temps bien employé exclut la fantaisie, c’est une évidence provinciale qui a valeur de loi ».
Nous avons lu le Prix Femina et le Prix Goncourt des lycéens, qui revient sur l’inceste dont l’auteur Neige Sinno a été victime.
En bonne logique, Neige Sinno aurait dû se voir attribuer le Goncourt 2023 pour Triste tigre, paru au mois d’août dernier aux éditions POL. Au-delà du succès public immédiat, ce livre a connu un véritable engouement de la part des critiques et des jurés de prix littéraires. Il devait, pour commencer, recevoir en septembre le prix littéraire du Monde, en octobre celui des Inrockuptibles, et, toujours en octobre, le prix Blù Jean-Marc Roberts. Finalement, ce qui a joué de manière déterminante fut l’attribution du Femina à Triste tigre le 6 novembre, la veille du Goncourt. C’est sans doute ce qui explique pourquoi Neige Sinno n’obtint pas cette récompense suprême, les jurés Goncourt ne voulant pas distinguer un auteur déjà récompensé par l’un des plus prestigieux prix de la saison… Notons que cela n’empêcha pas Triste tigre de recevoir également, fin novembre, le prix Goncourt des lycéens, « prix très prescripteur en termes de ventes », selon Livres Hebdo. Un beau palmarès, donc, et un grand retentissement médiatique, pour ce livre de Neige Sinno, dont la lecture m’a littéralement foudroyé, moi aussi.
Un sujet difficile
Le sujet pourrait rebuter a priori quelques lecteurs trop sensibles. Il s’agit de l’inceste dont Neige Sinno elle-même a été victime de la part de son beau-père, dès l’âge de six ans et pendant plusieurs années. Devenue étudiante, elle décida de porter plainte contre lui. Un procès eut lieu, et le violeur fut condamné à de longues années de prison. Neige Sinno nous raconte les conséquences destructrices de cet inceste sur elle, comment elle a essayé de surmonter cette épreuve et, par la suite, de se reconstruire. Autant dire que son constat est pessimiste, car on ne se remet jamais complètement d’une telle épreuve. Elle écrit par exemple, évoquant un moment de sa vie où elle croit, à tort, s’en être sortie : « J’ai cru que j’étais libre. Mais on n’est jamais complètement libre, puisque rien ne finit vraiment et que si on devient quelqu’un d’autre, cette part de nuit continue son chemin elle aussi. »
Trouble dissociatif et anéantissement
À la lire, on comprend très bien les effets ravageurs sur sa personnalité que cet inceste a entraînés. N’ayant suivi aucune psychothérapie, pas même de psychanalyse, Neige Sinno réserve toutes ses constatations à son livre. Pour elle, ce qui est en cause, c’est tout simplement sa survie, un terme qui revient à de multiples reprises. L’inceste l’a anéantie en tant qu’individu. Elle ne sait donc pas si l’on peut survivre à cette catastrophe, alors que le moi a volé en éclats et que l’identité est perdue. Elle revient ainsi sur le trouble dissociatif, qui lui a paradoxalement permis de survivre à l’innommable : « La dissociation avait été pour moi un moyen de survie conscient, qui me permettait de dire que ce qu’il faisait, il ne le faisait pas à moi mais à un objet de son désir, je me tenais en retrait, hors de portée. » Ces remarques montrent toute la misère psychique de son état, comme si seule la mort représentait une solution.
Un témoignage sans concessions
Le livre de Neige Sinno est un témoignage brut, sans concessions. À aucun moment elle n’envisage la question d’un point de vue spécifiquement woke, ou même féministe. C’est plutôt une confession sans filet, centrée sur un cas extrême, le sien, qui nous mène dans plusieurs directions, nous fait réfléchir à des choses vitales. La vague #MeToo a eu, selon moi, comme effet majeur bénéfique de révéler la violence dont les plus faibles étaient victimes dans notre société[1]. Neige Sinno rappelle une statistique effarante : une personne sur dix a été victime d’agression sexuelle, étant enfant. Or, s’en prendre à un enfant, dans notre civilisation judéo-chrétienne, représente la transgression maximale. Le Christ l’annonçait : « Mais quiconque entraîne la chute d’un seul de ces petits qui croient en moi, il est préférable pour lui qu’on lui attache au cou une grosse meule et qu’on le précipite dans l’abîme de la mer. » (Évangile de Matthieu 18,6)
Le mal absolu
À la fin des Démons, on s’en souvient peut-être, Dostoïevski faisait d’ailleurs allusion à ce passage de l’Évangile, dans les pages décisives intitulées La confession de Stavroguine, où était narré impitoyablement le viol d’une petite fille conduite au suicide par pendaison. Cette question, celle du « mal radical », hantait alors l’Europe, et culminera au milieu de XXe siècle avec la Shoah. Neige Sinno, malgré une certaine hésitation au départ à établir un lien entre abus sexuels envers les enfants et crimes contre l’humanité, cite cependant des auteurs emblématiques : « Soljenitsyne. Primo Levi. Imre Kertész. André Brink. Toni Morrison. Les écrits sur l’univers concentrationnaire, l’apartheid, l’esclavage, m’ont permis d’aborder le problème du mal radical, de me faire une idée de ce qu’était la culpabilité du survivant, de toucher les limites de la résilience. » Dostoïevski, prophète du monde moderne, l’avait annoncé. Il y a un lien métaphysique entre toutes ces violences. Le livre de Neige Sinno ouvre à cette réflexion essentielle.
Dostoïevski, Les Démons. Éd. Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1955. Ce même roman de Dostoïevski s’intitule Les Possédés dans d’autres traductions disponibles.
[1] cf. La Société qui vient, sous la direction de Didier Frassin, cinquième partie, chapitre 44, « Sexualités » par Jérôme Courduriès. Ce livre de 2022 vient d’être réédité en poche dans la collection « Points essais », éd. du Seuil.
Les progressistes qui se convertissent au réel parlent désormais comme la vieille droite pragmatique. L’année 2024 s’annonce prospère pour ces carabiniers d’opérette et résistants de la 25e heure. Ils continuent cependant à rejeter bruyamment « l’extrême droite », tout en tentant de s’approprier, à leur tour, le combat contre l’islam politique.
Ce n’est pas pour me vanter, mais deux plus deux font bien quatre. Mes détracteurs de jadis ont bonne mine à devoir aussi admettre que l’eau mouille. Marcel Aymé, une fois de plus, avait vu juste : « Les radoteurs finissent toujours par avoir raison » (Vogue la galère). Jean-François Kahn, que j’eus à mes basques comme un sparadrap, disait vrai dans son obsession à me pister : oui, cela fait trente ans et plus que je me répète. Je fais profession d’enfoncer les mêmes clous : la fragilité de la nation, l’angélisme des belles âmes, la paresse des intellectuels, le pharisaïsme des faux gentils, le cynisme des donneurs de leçons, la méchanceté de la meute, le suivisme des médias restent des sujets inépuisables. Mais je les vois venir, les arrivistes de toujours. Hier, ils daubaient sur les « déclinistes » et dressaient des listes de « réacs » ou de « fachos ». Nombreux sont les opportunistes qui, voyant le vent tourner sous le poids des évidences, virent de bord. Les progressistes qui se convertissent au réel parlent désormais, sans se l’avouer, comme la vieille droite pragmatique qu’ils diabolisaient. L’année 2024 s’annonce prospère pour ces carabiniers d’opérette et résistants de la 25e heure. Ils se remarquent déjà par leur propension à rejeter bruyamment « l’extrême droite », bouc émissaire qui leur permet de s’approprier, à leur tour, le combat contre l’islam politique importé.
Les baratins ont assez duré
L’idée fixe demeure ma boussole. Depuis les années quatre-vingt-dix, je martèle ce propos simple, qui semble enfin ébranler la pensée officielle : rien n’est plus grave pour la France que l’immigration de remplacement encouragée par l’islam colonisateur. La colère française puise dans le sentiment d’abandon du peuple indigène, sommé par des « élites » inconsistantes de disparaître au nom de la mondialisation, du métissage, de la créolisation. J’observe que les faits s’accélèrent et donnent raison aux Cassandre. Certes, je me suis trompé en rejoignant, après les attentats du 11 septembre 2001 contre les États-Unis, l’utopie néoconservatrice d’une démocratie concevable en Irak. Cette lubie passée, due à ma solidarité de principe avec le monde occidental attaqué, m’a convaincu de l’incompatibilité entre l’islam et la démocratie, entre la loi d’Allah et la loi du peuple. Depuis, mon atlantisme a été également refroidi par la subversion du wokisme importé des universités américaines soumises aux minorités sexuelles et ethniques.
Pour le reste, les perroquets avaient tort : ils disaient voir dans l’immigration une « chance pour la France », dans l’islam une « religion de paix et de tolérance » et dans « l’économique et social » la solution universelle. Tout au contraire, il est urgent de s’assumer« xénophobe »,« islamophobe » et « identitaire », puisque c’est le prix que doit payer au clergé médiatique en déroute l’impatient qui veut arrêter l’invasion, dompter l’islam et sauver l’âme française. Pas sûr que les plagiaires de la droite oseront suivre…
Les baratins ont assez duré. Celui-ci, par exemple, entendu cent fois pour relativiser la passivité de la contre-société face aux violences urbaines ou aux actes du terrorisme islamiste : « À 99,99 %, les musulmans sont intégrés en France. »Cette affirmation est hélas inexacte. Deux France irréconciliables se font face. Un sondage IFOP du 9 décembre révèle que 78 % des Français musulmans voient la laïcité comme une discrimination, c’est-à-dire une injustice et une violence. 72 % d’entre eux désapprouvent l’interdiction de l’abaya à l’école, et 50 % estiment que les élèves sont en droit de ne pas assister aux cours si ceux-ci « heurtent leurs convictions religieuses ». Pire : 16 % des sondés « n’expriment pas une condamnation totale » de l’assassin du professeur Dominique Bernard, tué au couteau par un islamiste à Arras le 13 octobre. Rappelons, de surcroît, que la jeunesse musulmane adhère à 74 % à la charia (la loi islamique) plutôt qu’à la démocratie. Commentaire de François Kraus (IFOP) : « La manière dont la majorité des musulmans conçoivent leur rapport de la religion avec la société est en décalage croissant avec le reste du pays. » (Le Figaro,13 décembre). Le « halal way of life » s’est banalisé dans les quartiers « populaires ». La guerre civile est au bout de ce séparatisme, si rien ne vient faire obstacle à la naïveté des dirigeants et à la propagande des Frères musulmans, ce mouvement subversif et antisémite laissé en paix par Gérald Darmanin, ministre de l’Intérieur, qui préfère interdire des mouvements de cathos intégristes (Civitas, Academia Christiana).
Dégringolade au classement Pisa
La gauche anti-Nupes, attachée à la survie de la France, a toute sa place dans la résistance à opposer au nouveau totalitarisme coranique et à la libanisation de la société. Encore faudrait-il que ces sociaux-démocrates rompent avec leur prétention à donner des leçons, comme au temps de leur hégémonie. Beaucoup de ceux qui fuient le gauchisme culturel croient camoufler leur ralliement tardif aux parias en les excommuniant. Renvoyer dos à dos, comme le fait le Printemps républicain, les défenseurs de la civilisation française et les prosélytes de l’islam conquérant, en les associant à une même « tenaille identitaire », est un raisonnement de faux-cul. Il annonce d’autres capitulations de la part de ces prolophobes : ils redoutent d’appeler un chat un chat de peur de se rallier à un bon sens trop commun. Or la nation est une valeur plébiscitée par 73 % des Français (L’Opinion, 14 décembre). Partout les yeux s’ouvrent devant les désastres d’une société ouverte. Sans l’immigration massive, l’Éducation nationale serait dans les premières places dans les classements PISA. Même les syndicats d’enseignants, naguère adeptes de l’apaisement, se raidissent devant les pressions d’élèves ou de familles.
Trente ans et plus ont été perdus à cause d’idéologues arrogants qui devraient avoir des comptes à rendre. L’islam et l’immigration engagent le destin de la France, quoi qu’en pense la Macronie, que ces sujets ennuient. En 2024, les dirigeants mal inspirés vont devoir écouter, plus que jamais, les « ploucs » de la France « moisie ». C’est à eux qu’il revient d’écrire l’histoire du réveil de la France oubliée.
La ministre de l’Environnement islamo-gauchiste belge, Zakia Khattabi, semble bien plus à l’aise avec la géographie du Proche-Orient qu’avec celle de son pays…
Dès l’âge de 8 ans, les écoliers belges étudient le relief de leur pays. Les écoliers français ou suisses doivent les regarder avec envie, car le relief belge se limite à trois fleuves, la Meuse, l’Yser et l’Escaut. Si l’Yser ne coule qu’en Flandre, la Meuse et l’Escaut, eux, tracent un assez long circuit en Wallonie. Donc, lors de l’examen de géographie, à la question « Citez deux fleuves qui traversent la Wallonie », les écoliers répondent « la Meuse et l’Escaut » et peuvent dormir tranquilles. Cette question simplissime a pourtant embarrassé l’un des innombrables ministres belges. Et pas n’importe lequel puisqu’il s’agit de Zakia Khattabi, ministre de… l’Environnement ! Certes, les nombreux tweets qu’elle dispense quotidiennement laissaient déjà supposer qu’elle devait être une élève très moyenne, pour ne pas dire bornée, vu son vocabulaire plafonnant à 500 mots et son orthographe enfantine. Mais elle s’est surpassée lors de l’émission dominicale du 3 décembre où le très écolo-complaisant Christophe Deborsu lui a demandé quels étaient les deux fleuves qui traversaient la Wallonie.
Si la question en dit long sur le niveau des débats politiques en Belgique, la réponse, elle, est hallucinante. Bégayant dans un sourire crispé, la ministre de l’Environnement n’a pu citer que l’Escaut et, malgré ses affligeants efforts, n’a jamais retrouvé la Meuse. Pour quelqu’un qui s’est fixé comme ambition de « sauver la planète », ça semble mal parti ! Déjà connue pour sa pratique de l’apartheid, renommé « non-mixité choisie » qui exclut toute personne qui ne soit d’ascendance marocaine, et pour son antisémitisme à peine voilé, elle avait scandalisé plus d’un Belge en refusant de reconnaître la qualification de « terroriste » au mouvement du Hamas, après l’épouvantable pogrom du 7 octobre. Elle avait justifié ce refus par le fait qu’elle ne connaissait pas la signification du mot. Si Zakia Khattabi doit dorénavant éviter l’emploi de tous les mots dont elle ignore le sens, cela nous offrira un silence très relaxant, mais hélas, on n’y croit guère. Il reste donc à l’informer que le vocabulaire, c’est comme la gestion du réseau hydraulique : ça s’apprend.
Pierre Jourde a vu la lente décomposition du système éducatif. Enseignant depuis une quarantaine d’années, il sait comment la bureaucratie, l’idéologie, l’ignorance puis la bêtise ont miné l’institution. Le constat du désastre est sans appel, mais il refuse le pessimisme.
Pierre Jourde sait de quoi il parle. Cet universitaire, romancier et critique littéraire n’a de cesse, au fil de ses chroniques publiées sur le site BibliObs, de dénoncer les intellos de France Inter, les offensives woke et islamistes, les syndicats étudiants, le monde de la « culture » qui renie notre culture… Sa liberté de ton lui permet de dresser un constat alarmant sur notre époque et de rappeler avec finesse tout ce que l’on doit au savoir et à la littérature. Jean-Christophe Buisson, qui signe la préface de son nouveau livre, On achève bien la culture, le qualifie de « FTP des Arts et des Lettres ». Nous lui avons demandé de prendre les armes.
Causeur. « L’école, en France, est largement un échec », écrivez-vous dans l’avant-propos de votre livre. Comment arrive-t-on à un tel constat ?
Pierre Jourde. D’abord, cela ne date pas d’hier. Lorsque j’ai été nommé maître de conférences en 1992, je voyais arriver des étudiants, titulaires du bac, qui avaient des difficultés à construire une phrase, rendaient des copies grouillant de fautes, et ne lisaient pas un livre alors qu’ils étaient inscrits en littérature. Balzac était pour eux une langue étrangère. Année après année, cela s’est aggravé. Il fallait alphabétiser les étudiants en lettres. Lesquels ignoraient aussi complètement l’histoire de leur pays. Le tiers des étudiants échouaient en première année. Ils avaient passé leur scolarité à aller sans problème de classe en classe, avaient eu le bac sans difficulté (89 % de reçus).
Habitués à ne pas s’engager, un nombre non négligeable d’étudiants attendent que la licence leur tombe dessus, soutenus en cela par certains syndicats étudiants.Le diplôme devient un droit. Mais il y a eu un déni, comme on en a la spécialité en France. Masquer les problèmes est toujours une urgence, pour ne surtout pas « stigmatiser », verbe qui sert à ne pas voir ce qui fâche. Souvenez-vous du livre Le niveau monte, en 1989, deBaudelot et Establet. Ils ont l’air fin, à présent. Il y a pourtant eu des alertes, nombreuses, pas écoutées, venant des enseignants, de nombreux livres de professeurs racontant en détail ce qu’ils vivaient. Puis des classements, dont le dernier en date, PISA, confirme ce qu’on refusait de voir : l’école française ne fonctionne plus, n’assure plus la promotion sociale des classes populaires, comme elle l’a fait pendant des dizaines d’années, où des fils de paysans devenaient instituteurs, voire universitaires.
Vous avez commencé à enseigner en 1981, est-il possible de dater un point de bascule, ou plusieurs ?
Justement, 1981 est une excellente date. Mitterrand, pour qui j’avais voté avec enthousiasme, arrive au pouvoir. Je suis vite revenu de mes illusions. C’est le début de la démagogie. La loi Savary en 1984 est une première étape. Lionel Jospin crée les IUFM en 1990. Machines bureaucratiques à décerveler les professeurs, à grandes doses de théories pédagogiques, de « sciences de l’éducation »et d’exercices fumeux. Mes étudiants en revenaient avec le sentiment qu’on se foutait d’eux. Ils ont développé une formation d’animateurs plus que de gens censés transmettre des connaissances. Il s’agissait de renoncer à la « verticalité », pour que les élèves « construisent eux-mêmes leurs savoirs ». Le résultat était imparable : les enfants issus des classes populaires ne disposaient que de ce qu’ils entendaient à la maison ou à la télé. Construisez vos savoirs avec ça. Les enfants issus des classes favorisées disposaient déjà d’un certain savoir, transmis à la maison. Et on se demande pourquoi l’ascenseur social ne fonctionne plus ! Sous prétexte de rendre l’école plus démocratique, on a abandonné les classes populaires, par pure démagogie. Et c’est la gauche qui s’est illustrée dans ce travail !
Le résultat est là. Remarquez, Pécresse, sous Sarkozy, a achevé la démolition des universités, qui sont désormais les SDF du système. Pour les classes bourgeoises, les grandes écoles. Pour les pauvres, les universités, démunies de tout. L’UNEF achève la pauvre bête universitaire en exigeant qu’il n’y ait aucune sélection (ce qui garantit, comme on s’en doute, la qualité des diplômes décernés) tout en exigeant la professionnalisation, sans même s’apercevoir de la contradiction. En France, les meilleurs quittent la recherche et l’université, ou ont l’intelligence de ne surtout pas s’y engager, découragés par l’énorme, inutile, stérilisant travail bureaucratique. Einstein aurait dû rédiger des centaines de pages de projets et de dossiers pour pouvoir faire des recherches sur une idée loufoque, la relativité. Il aurait sans doute renoncé.
La fameuse « égalité des chances » est-elle un objectif démagogique ?
L’égalité des chances est ce que doit viser l’école : compenser les inégalités de fait, autant qu’elle le peut, pour que tous aient les mêmes chances de réussite, selon leurs capacités et leur travail, pas selon leur origine sociale. Mais on a transformé ça en égalitarisme niveleur, en mensonges chiffrés à la soviétique. Au lieu de faire en sorte que tous les élèves atteignent un certain niveau, on a fait du chiffre, en triomphant : 89 % de reçus au bac ! Et il faut plus de licenciés, plus de masterisés, etc. La quantité contre la qualité.
Le dernier classement PISA confirme l’effondrement du niveau des élèves en maths et en français. Faudrait-il aussi évaluer le niveau en histoire, en géographie, enculture générale, ou mieux vaut s’arrêter là ?
Ce serait nécessaire. À18 ans, un jeune citoyen français ignore en quoi exactement a consisté la Révolution française, confond bourgeois et nobles au xviiie siècle. C’est systématique. Il mélange toutes les époques, puisqu’on a renoncé à la chronologie. Il est incapable de situer l’Afghanistan ou le Venezuela sur une carte, ignore tout de la géographie de la Palestine, est incapable de parler anglais après sept ans d’enseignement. Une vraie réussite.
La responsabilité est-elle à chercher uniquement du côté de la politique éducative ou aussi chez les profs ?
C’est la politique éducative, à 90 %, mais les syndicats de gauche en ont été complices. Tout le monde en a été complice, ça arrangeait les parents, les élèves, les gouvernements, les syndicats.
Philippe Meirieu lors d’un colloque national sur l’enseignement des savoirs au lycée, Lyon, 1998. SIPA
Le niveau des profs est-il un sujet tabou ? Faut-il le mettre sur la table ?
Il y a de nombreux professeurs dévoués, passionnés et d’un excellent niveau. Cela aussi est en train de s’effondrer. Qui veut encore exercer un métier qui n’est plus respecté, payé misérablement, où la charge de travail, notamment bureaucratique, augmente sans cesse, où l’on doit au premier poste déménager à l’autre bout de la France, pour enseigner devant des élèves parfois charmants, parfois agressifs et agités, ou simplement indifférents, selon ce que donne la loterieacadémique ? On racle le fond pour pourvoir les postes, on recrute des gens incultes et sans orthographe. On demande de moins en moins une maîtrise de la discipline enseignée, on exige qu’à l’oral le candidat explique en quoi il sera un bon fonctionnaire républicain. Un nul peut parfaitement réussir dans cet exercice convenu et absurde.
Et il faut ajouter l’idéologie et le pédagogisme qui semblent inhérents à la fonction. Pourquoi ?
La pédagogie est inhérente, nécessairement, à ce métier, il faut savoir, et savoir transmettre. Mais la pédagogie est un art à 90 % pratique. Il faut l’apprendre par un stage dirigé par un conseiller, dans une classe, pas en ingurgitant des théories qui ne serviront à rien. Il faut être pragmatique. Je sais de quoi je parle, ayant enseigné à tous les niveaux, dans tous les milieux et dans toute la France, entre Creil, les corons du Nord, l’université de Tours ou de Grenoble. L’idéologie et le pédagogisme ont détruit la fonction. Et lorsque Gabriel Attal impulse une réforme qui met l’accent sur les contenus, qui France Inter invite-t-elle pour la commenter ? Philippe Meirieu, le pédagogiste en chef, qui a une lourde responsabilité dans le désastre.
Les professeurs font désormais face à une génération d’offusqués, de victimes et d’hypersusceptibles. Cela modifie-t-il les rapports à l’enseignement, au programme ?
Oui, notamment à l’université. Désormais, un élève ou un étudiant est affecté d’une exquise sensibilité, et ne veut pas être mis en « insécurité » par un texte, notamment si cela heurte ses convictions religieuses, féministes, homosexuelles, animalistes, ou n’importe quoi. Mais la littérature n’est pas un art de confort. Elle est là pour ébranler les convictions, faire réfléchir, faire sortir de son cocon d’idées toutes faites, avoir une connaissance du mal. Si on refuse cela, autant faire d’autres études. Des maths, c’est plus neutre. En fait, même pas, d’ailleurs, les maths sont le produit du colonialisme occidental et du mâle blanc.
Les universités et les grandes écoles sont noyautées par des associations LGBT, néoféministes, trans, islamistes, antifas… Est-ce un effet de mode qui passera ou les mentalités en sont-elles durablement imprégnées ?
Ils se heurtent déjà à leurs contradictions. Notamment sur le plan de l’« intersectionnalité » : faire converger les « luttes » des musulmans, des féministes, des Noirs et des mouvements LGBT, ça ne va pas être facile, quand on voit le sort réservé aux femmes et aux homos en pays d’Islam, ou dans nos banlieues, et le racisme négrophobe des pays musulmans ! Certains mouvements féministes récusent aussi ce que des activistesLGBT veulent faire des femmes. Un juste mouvement d’émancipation se transforme, c’est classique, il suffit de lire un livre d’histoire, en levier de pouvoir et de tyrannie. Tout ça durera comme le maoïsme, et on aura droit aux regrets, au « contexte de l’époque » en guise d’excuse pour les gens qu’on aura détruits sciemment. Et puis la ressemblance avec le nazisme commence à se voir. L’idéologie des Indigènes de la République, antisémitisme, racisme, homophobie, ça empeste son Nuremberg. L’idée qu’une culture doit rester pure, pas détournée, l’idée qu’il faut expurger les livres et les films, ça pue le même remugle. L’idée que la connaissance doit être issue de l’esprit du peuple, pas de la froide rationalité, c’est la définition même de la science völkish chère aux idéologues nazis. Et on s’étonne de l’antisémitisme dans les universités américaines abreuvées au wokisme ! Mais c’est la logique même !
Vous écrivez que « la culture est une chance de devenir autre que soi », à l’ère du culte de soi-même sur les réseaux sociaux, ce message est-il audible ?
Il est vrai que sur les réseaux sociaux, dans les selfies, la publicité, les émissions de divertissement à la télévision, la télé-réalité, les micros-trottoirs journalistiques, et même dans la littérature, on ne parle que de soi-même et jusqu’à l’écœurement. Le capitalisme a misésur l’individualisme le plus infantile,« je suis moi », et le seul fait d’être moi fait ma valeur, même si je suis un imbécile inculte qui n’a jamais rien fait. Ou bien j’ai de la valeur et j’exige du respect parce que je suis supporter du PSG, musulman, juif, mormon, breton, noir, transsexuel, obèse. Cet éclatement complet du tissu social permet de vendre plus efficacement, sans craindre d’autres luttes, que la casse par l’ultragauche, idiots utiles du grand capital. La Fondation Bill Gates soutient les mouvements wokistes, et Rokhaya Diallo, qui trouvait très bien qu’on incendie Charlie Hebdo, fait la promo de Valentino.
Un récent sondage IFOP montre que 31 % des élèves musulmans scolarisés dans le secondaire et le supérieur ne condamnent pas « totalement » l’assassinat de Dominique Bernard à Arras. Ça vous étonne ?
Oui. On peut comprendre le fanatisme. Samuel Paty avait mis en débat la liberté d’expression. Jamais de liberté d’expression sur la religion, c’est péché. Dominique Bernard s’est contentéd’être prof. La bêtise est insondable. Mais derrière ça, on sent bien que tout prof est perçu par les musulmans (et certains catholiques, mais ils ont perdu l’habitude de tuer pour ça) comme un ennemi de l’obscurantisme et du dogme.
Tout est perdu ?
On aurait pu le dire au moment de la condamnation de Dreyfus ou en 1940.
À lire
Pierre Jourde, On achève bien la culture, « Chez Naulleau », Léo Scheer, 2023.
Invité de France 5, mercredi, le préfet de police a révélé que le Nouvel An était en réalité plus difficile à gérer et plus périlleux que la cérémonie d’ouverture des JO, devant une Caroline Roux qui écarquillait les yeux. Terroristes, délinquants, prenez garde : avec Laurent Nuñez, nous avons un justicier dans la ville.
Le préfet de police de Paris est le petit chouchou politico-médiatique de ce début d’année. Dans Le Parisien du 31 décembre, on apprenait que, dans le fond, de la droite à la gauche, tout le monde aimait bien Laurent Nuñez, même les « Insoumis ». Quand Louis Boyard l’appelle, par exemple, il le prend au téléphone, et le député trublion du Palais Bourbon se montre « toujours très courtois au téléphone ». Des émeutes contre la réforme des retraites aux manifestations propalestiniennes, tout ce petit monde a pris l’habitude d’être en communication, et à bien se mettre d’accord sur les itinéraires des cortèges.
L’attitude à la fois « ferme et apaisée » du préfet de police contraste avec celle de son prédécesseur, Didier Lallement, qui n’a laissé un grand souvenir à personne.
Invité de Caroline Roux, mercredi 3 janvier, dans C dans l’air, il était venu parler des home-jackings, ces cambriolages violents menés le plus souvent quand les victimes sont chez elles, et qui ont touché un certain nombre de vedettes de la télé et du football. Pas de quoi s’alarmer, selon le préfet, l’effet loupe joue à plein en raison de la notoriété des personnes ciblées. D’après Laurent Nuñez, « les tendances [concernant la délinquance, les vols, les violences à Paris en 2023] ont continué à être bonnes, y compris sur les cambriolages. On ne se donne pas des satisfecit en disant ça. On sait très bien que la délinquance est structurellement très élevée en Ile-de-France en général, mais c’est toujours bien quand elle baisse ».
Quatre-vingts voitures brûlées en région parisienne (« seulement ») pour la nuit de la Saint-Sylvestre, un million de personnes (c’est beaucoup) pour assister aux festivités sur les Champs-Elysées : pour le préfet de police, que des motifs de satisfaction ! Bien sûr, la journaliste aurait pu revenir sur la nouvelle attaque au couteau survenue au Nouvel An sur le pont Bir-Hakeim, au cours de laquelle un homme a été grièvement blessé, un mois après l’attentat qui s’est déroulé exactement au même endroit. Mais pour M. Nuñez, la bonne gestion de la nuit du 31 décembre est du meilleur augure à l’approche des Jeux olympiques. Et encore, « là, ce n’est pas comme pour les JO. Pour la cérémonie d’ouverture, vous avez des billetteries, vous avez des box où les gens sont accueillis. Là, pour le soir des Champs-Elysées, les gens sont partout sur les Champs, c’est encore plus difficile à gérer qu’une cérémonie d’ouverture ».
La nuit de la Saint-Sylvestre plus dure à gérer que la cérémonie d’ouverture des JO ? Une déclaration surprenante, surtout quand on s’intéresse à l’option retenue pour l’instant, c’est-à-dire un défilé des délégations nationales en bateau sur la Seine, sur 12 kilomètres, en partie en nocturne, devant des spectateurs répartis sur les berges. Un dispositif qui donne des sueurs froides aux spécialistes de la sécurité, comme le révèle le criminologue Alain Bauer : « Toutes les conditions du désastre sont réunies », et comme nous l’analysons dans le numéro de janvier de Causeur. Un numéro qui évoque également la menace des drones, sujet amené également par Caroline Roux, mais sur lequel le préfet de police ne s’est guère appesanti…
Si la présomption d’innocence a été bafouée de manière si choquante dans ce qu’il est convenu désormais d’appeler « l’affaire Depardieu », cela n’a rien de nouveau dès qu’il s’agit des mœurs sexuelles. Depuis au moins cent ans, cas après cas, l’histoire montre que, dans ce domaine, les jugements hâtifs se révèlent trop souvent catastrophiques. Non seulement pour les accusés, mais pour la notion de Justice elle-même.
Au début du Moyen Âge, on imposait à ceux qui étaient suspectés d’avoir commis tel ou tel crime de subir une épreuve physique très douloureuse, voire potentiellement mortelle : si l’accusé arrivait à survivre à l’ordalie, c’est que Dieu reconnaissait son innocence. Notre société a-t-elle beaucoup progressé depuis, au moins concernant les affaires d’agression sexuelle et de viol ? Les accusés sont soumis à de très rudes épreuves – perte de leur emploi, de leur bonne réputation, de leur statut social, de leurs revenus – dès avant le début d’un éventuel procès et – quel que soit le verdict de la justice – le retour à la normale, à la vie d’avant, est impossible.
Considérons quelques cas historiques qui, loin de suggérer que tous les accusés sont innocents, devraient au moins inciter les contempteurs de la présomption d’innocence à plus de prudence.
Des châteaux de cartes qui s’effondrent
Passons rapidement sur le cas le plus récent, en l’occurrence français, puisqu’il a déjà fait l’objet d’un excellent article dans ces colonnes par Bernard Bernard. Il s’agit de l’acteur et humoriste Ary Abittan qui, en novembre 2022, a été mis en examen après avoir été accusée de viol par une femme de 23 ans. La durée de l’ordalie a été plutôt courte, car neuf mois plus tard, en juillet 2023, les magistrats ont déclaré l’accusation non probante et l’instruction close. La descente en enfer de l’acteur américain Kevin Spacey, a été beaucoup plus longue et sans aucun doute encore plus douloureuse. Son cas montre que les procès médiatiques ne sont pas réservés aux seuls hétérosexuels. Reconnu comme un des grands comédiens de notre époque, Spacey est la vedette de nombreux films et, à partir de 2013, de la série télé, House of Cards, sur Netflix. Il était toujours resté très discret sur son homosexualité, mais son orientation sexuelle constituait un secret de polichinelle. Or, en octobre 2017, il est accusé par Anthony Rapp, un acteur de 12 ans son cadet, de lui avoir fait des avances sexuelles en 1986, quand ce dernier avait 14 ans. Presque trois ans plus tard, en septembre 2020, M. Rapp finira par intenter un procès à Spacey, selon les termes d’une loi sur la protection de l’enfance, et lui réclamera des dommages et intérêts s’élevant à 40 millions de dollars. Dans la foulée de cette première dénonciation en 2017, 15 autres personnes font des accusations similaires. Spacey est immédiatement exclu de House of Cards par la compagnie de production qui s’apprête à tourner la sixième saison, ainsi que d’autres projets en cours. Un film sur l’écrivain Gore Vidal, dont le tournage est terminé et qui devait être diffusé par Netflix, est tout simplement laissé en suspens. Spacey est rejeté par son agent et blackboulé par le milieu des maisons de production. Des récompenses professionnelles, qui étaient dans les tuyaux, sont annulées. En décembre 2018, il est mis en accusation par un des 15 dénonciateurs qui prétend avoir été agressé par lui en 2016, alors qu’il était âgé de 18 ans. En 2019, le parquet a mis fin à cette instruction, faute de preuves. En octobre 2022, Anthony Rapp a été débouté par un jury. En même temps, au Royaume Uni, en mai de cette année, Spacey est mis en accusation pour agression sexuelle contre trois hommes, entre 2005 et 2013. Enfin, en juillet 2023, un tribunal britannique reconnait son innocence dans tous les chefs d’inculpation. Pour l’acteur, un calvaire de six ans prend fin, mais reprendre sa carrière est tout sauf facile. D’ailleurs, la compagnie de production de House of Cards lui a réclamé 31 millions de dollars pour avoir prétendument enfreint leur code sur le harcèlement sexuel ! On peut survivre à une ordalie, mais cette forme de torture laisse des traces indélébiles.
Si on remonte plus loin dans le passé, on trouve d’autres exemples de ces procès médiatiques. Il y en a un qui est comme l’archétype des autres cas qui ont suivi. Roscoe Arbuckle, connu par le surnom « Fatty Arbuckle » car il présentait un certain embonpoint, était une des gloires du cinéma muet comique américain. À l’époque, il était l’égal de Charlie Chaplin et de Buster Keaton, qui ont été parmi les rares à le défendre en public après le début de sa descente en enfer. En septembre 1921, Arbuckle est arrêté et mis en prison, sans possibilité de mise en liberté sous caution. Il est accusé d’avoir violé et assassiné une actrice, Virginia Rapp, qui était décédée d’une péritonite quelques jours après une fête bien arrosée coorganisée par Arbuckle dans un hôtel à San Francisco…
Scènes extraites des films d’Arbuckle, certaines tournées avec Chaplin et Keaton. L’actrice Louise Brooks faisait l’éloge de la grâce d’Arbuckle en tant que danseur : « Danser avec lui, c’était comme flotter dans les bras d’un immense donut! »
Avant le procès, et en dépit de toute notion d’impartialité, Arbuckle est déchu, victime d’une des meutes médiatiques et moralisatrices les plus virulentes de l’histoire. Le groupe de presse du grand magnat de l’époque, William Randolph Hearst, qui a inspiré le personnage principal de Citizen Kane d’Orson Welles, se déchaîne, portant le sensationnalisme journalistique à une nouvelle hauteur – ou bassesse. Des groupes de pression d’obédiences diverses y voient une opportunité en or pour imposer leur programme puritain. Les plus zélés sont la Lord’s Day Alliance, une organisation chrétienne interconfessionnelle, et la Fédération générale des clubs de femmes, une très puissante organisation féministe. Les attaques contre Arbuckle se nourrissent de toute une série de fantasmes sur Hollywood – présenté évidemment comme le milieu par excellence de la débauche et du vice. On trouve aussi une obsession avec le poids d’Arbuckle (comme avec celui de M. Depardieu), poids qu’il aurait utilisé pour maîtriser ses prétendues victimes (elles se sont multipliées dans l’imagination collective) une fois qu’il les avait mises en position horizontale. Comble de l’absurdité, c’est sa corpulence qui serait responsable de la rupture intrapéritonéale de Melle Rappe.
Un premier procès (car il y en aura trois) a eu lieu entre novembre et décembre 1921. Le jury n’arrive pas à trouver l’unanimité requise, bien qu’il penche vers l’innocence à 10 contre 2.
Par conséquent, un deuxième procès s’ensuit, en janvier et février 1922. Encore une fois le jury reste divisé, mais cette fois il penche à 10 contre 2 vers la culpabilité. Un troisième procès s’impose et il a lieu entre mars et avril 1922. Cette fois, non seulement le jury est unanime en votant « non coupable », mais – fait exceptionnel – il rédige une déclaration exonérant Arbuckle de tout blâme et proclamant qu’il est lui-même victime d’une injustice flagrante. En dépit de son innocentement, Arbuckle est ruiné financièrement par les trois procès. En dépit de son innocentement, sa carrière est en ruines. Le nouveau Collège des censeurs de la Motion Picture Producers and Distributors of America (aujourd’hui, Motion Pictures Association) lui interdit de jouer au cinéma pour le reste de sa vie. Cette interdiction est assez rapidement levée, mais elle reste opérante en pratique pendant dix ans. Arbuckle renoue avec sa carrière d’acteur peu de temps avant de mourir prématurément, en 1933, à 33 ans, d’une crise cardiaque. Le président du Collège des censeurs, William Harrison Hays, sera responsable du fameux code Hays qui, de 1934 à 1966, a prétendu réguler ce qui pouvait être montré à l’écran dans les salles obscures. Cette grande vague de puritanisme s’est justifiée en partie par la légende de l’amoralité hollywoodienne. Pour promouvoir cette légende, on a exploité le cas de Roscoe Arbuckle, en brisant un homme et sa carrière et en mettant la justice des tribunaux bidons au-dessus de celle de l’État de droit.
Ces trois cas n’ont pas du tout vocation à prouver l’innocence de Gérard Depardieu. C’est à la justice de décider s’il est coupable ou non. Ils démontrent plutôt la nécessité de respecter la présomption d’innocence et le droit de tout être humain à un procès équitable. Si on compare les cas d’Arbuckle et de Depardieu uniquement du point de vue des interventions médiatiques avant tout procès, on remarque que, depuis la fin de la Première Guerre mondiale, peu de choses ont changé. Quand un acteur célèbre est accusé de crimes sexuels, on se hâte de briser sa carrière, de noircir son caractère, d’exploiter sa prétendue délinquance, de honnir le milieu du spectacle dans lequel il évolue, pour faire progresser certains intérêts personnels ou économiques et certaines causes idéologiques. Ce qui a changé, c’est que, aux médias traditionnels s’ajoute la nouvelle délation sur les réseaux sociaux, et que, en plus des puritanismes religieux traditionnel, nous devons faire face aujourd’hui à celui des wokistes de tout poil.
La présidence de Claudine Gay est la plus courte de l’histoire de l’université. Comme des élus républicains se félicitent d’avoir obtenu son « scalp », elle se victimise et crie au racisme.
Ainsi, Claudine Gay, la présidente de la très prestigieuse université américaine Harvard, n’aura pas réussi à sauver sa tête. Le conseil d’administration de l’institution a fini par se rendre à l’évidence que la maintenir en poste devenait non seulement indéfendable mais profondément ridicule.
Signe que les temps changent et changent vite, y compris dans les cénacles les plus intouchables de l’entre-soi woke. Elles commencent en effet, à bouger, les choses, parce que – qu’on ne s’y trompe pas un seul instant! – envisager (oui, seulement envisager) et a fortiori obtenir une telle démission aurait été absolument impensable voilà à peine deux ans, et plus encore lors de la déferlante hystérique Black Lives Matter qui a suivi la fin tragique de George Floyd.
Claudine Gay s’est rendue célèbre au détour d’une réponse à une question posée, début décembre, lors de son audition devant une commission parlementaire du Congrès américain. La question était de savoir « si appeler au génocide des Juifs violait le règlement sur le harcèlement d’Harvard ». Elle était invitée à répondre par oui ou non. À question simple et claire, réponse simple et claire, pouvait-on espérer. Que non ! « Ça dépend du contexte » osa se défausser la présidente. Et de répéter cette énormité chaque fois que la question lui fut posée, rigoureusement dans les mêmes termes. À l’ignominie morale d’une telle réaction vient donc s’ajouter l’indigence intellectuelle : comment l’appel à un génocide – quel qu’il soit au demeurant – pourrait-il se trouver légitimé en fonction de telles ou telles circonstances, selon tel ou tel contexte ? Sur quels fondements juridiquement, intellectuellement, moralement pertinents, ou tout simplement admissibles, pourrait bien reposer le projet d’exterminer un peuple – là encore quel qu’il soit – dans son entier ?
Mais ce n’est pas tant du fait de cette aberration mentale, de cet aveu mal dissimulé d’une profonde haine antisémite que l’intéressée est tombée de sa chaire. Non, il aura fallu que vienne gangréner un peu plus son cas une très sordide affaire de plagiat.
Voilà qu’on s’est – enfin ? – avisé d’aller voir dans son parcours intellectuel ce qui justifiait son accession à ce poste suprême au sein de cette université dont le rayonnement est non seulement planétaire mais qui pèse quasiment autant dans la mythologie nord-américaine que la statue de la Liberté ou le symbole dollar sur les billets verts. C’est alors qu’on s’est rendu compte que la contribution de la dame à la vie culturelle du pays ne serait pas loin de confiner à l’indigence. Un ouvrage collectif en co-direction, une poignée d’articles sans grand retentissement. Bref, pas grand-chose. Alors, curiosité piquée, on se penche sur sa thèse de doctorat. Et là – Ô stupeur – on découvre que son auteur a pillé avec une belle ardeur et sans vergogne les travaux d’autres auteurs. Elle y aurait mis un tel entrain et une telle fringale, dirions-nous, que l’argument selon quoi il aurait suffi d’ajouter quelques guillemets ou notes de bas-de-page pour sauver la face n’a pas tenu plus d’un quart d’heure. Bref, le parcours de la dame pourrait être désormais considéré comme faisant à jamais figure de mètre étalon de la thèse universitaire option plagiat.
Et c’est bien cela, qui me fait penser que les choses changent. Encore une fois, voilà seulement deux ans, au plus fort de la vague déconstructiviste, cette affaire de pillage intellectuel n’aurait eu aucune chance de sortir. J’en suis persuadé. Mieux encore, quand bien même serait-elle devenue publique, le wokisme se serait fait un jeu de défendre la pratique du plagiat comme une juste et légitime réappropriation de ce que le suprématisme blanc aurait confisqué à son seul profit dans le but d’asseoir toujours plus sa domination. Cette fois, le piège n’a pas fonctionné. Et je m’autorise à y voir un signe. Non seulement le piège n’a pas fonctionné, disais-je, mais un joli retour de boomerang est venu pimenter l’affaire. Ces jours-ci, la démissionnée d’office ne se prive pas de clamer partout que – femme et noire- elle n’est en fait qu’une victime de plus du sexisme et du racisme blanc. Pourquoi parler d’effet boomerang ? Tout simplement parce que c’est précisément parce qu’elle est une femme, une femme « racisée » qu’elle a pu arriver si haut, cela au nom de la fabuleuse discrimination positive – et non en raison de ses très improbables mérites universitaires ainsi que nous venons de le voir. Cela dit, voilà Madame Claudine Gay parée du titre tout à fait nouveau mais assez peu enviable de première présidente de Harvard déchue deshonoris causa. On entre dans l’histoire comme on peut.
Les bonnes intentions affichées ne font pas forcément le meilleur cinéma. La preuve en est une nouvelle fois apportée par le film de Kilian Riedhof, d’après le livre controversé de Takis Würger.
Actrice fétiche du cinéaste Christian Petzold, son compatriote, – cf. Transit (2018), Ondine (2020) et Le Ciel rouge, sorti chez nous en septembre dernier – Paula Beer, 28 ans, affectionne les rôles « dérangeants », comme on dit. La voilà qui endosse cette fois le rôle-titre de Stella, dans un contre-emploi hardi sous la houlette de Kilian Riedhof, autre réalisateur allemand dont l’unique long métrage au compteur, La dernière course, remonte à l’an 2013.
« Inspiré de la véritable histoire de Stella Goldshlag », prend soin de nous avertir le trio de scénaristes qui, à partir d’un roman controversé du journaliste Takis Würger paru en 2019 sous les cieux germaniques puis en traduction française aux éditions Denoël, s’est emparé d’« une vie allemande » – le sous-titre du film. Le récit s’amorce dans le Berlin des années 30 où Stella, fille unique de parents juifs, se rêve en chanteuse de jazz.
Le réalisateur allemand Kilian Riedhof (c) Kinovista
Les allègres répétitions musicales entre potes dans le logis petit-bourgeois parental sont contrariées par les premières mesures de persécution du régime contre les Juifs. Echouant à obtenir un visa pour l’étranger, bientôt privée d’emploi, mise en esclavage dans une usine d’armement sous le régime du travail forcé, la jeune blonde aux yeux bleus dotée de traits supposément « aryens », jamais identifiée comme Juive, échappe miraculeusement aux rafles. Elle finit tout de même par être repérée. Placée en détention, torturée, Stella se résout, pour protéger ses parents de la déportation (comme on s’en doute, elle n’y parviendra pas) à pénétrer les cercles de l’enfer : livrant ses proches à la Gestapo, se faisant passer pour résistante dans le dessein d’infiltrer les réseaux clandestins, s’abandonnant dans les bras de plus ou moins jeunes amis-amants en vert-de-gris. Bref, la voilà devenue suppôt des nazis.
Au-delà même de la disparition des siens à Theresienstadt, étape des happy few avant Auschwitz comme l’on sait, la jeune taupe fera du zèle, dénonçant à tour de bras – jusqu’à la défaite du Reich. Dans une seconde partie, le film retrace la vie de Stella qui trouve un dénouement pathétique dans son suicide tardif, à l’âge de 72 ans, après quelques tentatives ratées : une fois purgée sa peine de 10 ans dans les camps soviétiques, la dame affronte un nouveau procès à son retour à Berlin-Ouest, mais la clémence du tribunal de la jeune RFA lui évitera dix ans de détention supplémentaire, la confusion des peines étant appliquée en sa faveur.
De quoi Stella, une vie allemande est-il le procès ? De la barbarie nazie ? L’affaire est entendue depuis longtemps. D’un peuple germanique pusillanime, veule, aveugle, complice, fanatisé ? Là encore, rien de neuf sous le soleil. De la forfaiture absolue, germinée au sein même de la communauté israélite allemande, et dont Stella serait l’incarnation ambivalente (car à la fois otage, instrument, rouage efficient du système) ? De la tartufferie de la société démocratique ouest-allemande face à ses crimes passés ? Ou un peu tout cela, placé dans le panier à lessive du sacro-saint « devoir de mémoire » ?
Les bonnes intentions affichées ne font pas forcément le meilleur cinéma. De fait, le propos, ici, se retourne contre lui-même : à force de prétendre expliquer dans quel étau moral se voit piégée la demoiselle (la vie des autres sacrifiée à la survie de ses parents, puis le sauvetage de sa propre existence contre l’immolation de milliers d’innocents sciemment jetés par ses soins dans la gueule du loup), le film fait de ce pitoyable cas d’espèce une héroïne cornélienne, à laquelle nous sommes spécieusement conviés à nous identifier, sur le registre : « et moi, à la place de Stella, qu’est-ce que j’aurais fait ? ». Cette personnalité suprêmement détestable s’offre ainsi en holocauste – c’est le cas de le dire – aux troubles latences antisémites que le discours sous-jacent du film ne manquera pas de réveiller chez quelques-uns. Attiser les braises de la mémoire pour brûler une Juive en effigie n’est pas du meilleur goût.
A l’écueil du malentendu sur ces visées décidément ambigües, s’ajoute la pénible malfaçon esthétique de la réalisation. Le chromo saturé des reconstitutions d’époque, des costumes, des ambiances urbaines, contredit la pétition de véracité dont s’enorgueillit la promo. Au point que le spectateur ne peut s’empêcher de trouver douteusement complaisant la façon dont Stella , d’un bout à l’autre, fait étalage à ses côtés de photogéniques jeunes mâles teutons aux faux airs de model boys, torse nu si possible, comme si la soldatesque à croix gammée était secrètement le premier objet de fascination du cinéaste… Les séquelles du nazisme trouvent ainsi une résurgence dans l’impudente exploitation de la rente mémorielle à l’enseigne du cinoche, au prix du kitsch le plus tarte. Affligeant.
Stella, une vie allemande. Film de Kilian Riedhof. Avec Paula Beer. Allemagne, couleur, 2023. Durée : 2h. En salles le 17 janvier.
Trésor historique de l’État en France (Inventorier la cargaison du navire), maître livre de Pierre Legendre, est réédité. Par gros temps politique, débandade institutionnelle et décomposition culturelle avancées, l’œuvre de Pierre Legendre reste un amer précieux.
Les Éditions Ars Dogmatica rééditent dans un somptueux coffret, Trésor historique de l’État en France (Inventorier la cargaison du navire), maître livre de Pierre Legendre, composé de quatre tomes. Penseur de la condition humaine, anthropologue du pouvoir et de l’Occident, le savant juriste a augmenté cette réédition d’un important appareil d’introductions inédites. L’Histoire de l’administration de 1750 à nos jours inaugurait son œuvre en 1968, le Trésor historique la clôt, 55 ans, quarante ouvrages et trois films documentaires plus tard. Une table ronde organisée à l’École nationale des chartes vient de lui rendre hommage.
L’inventaire de la cargaison du navire
Une vie de Mauriste, sans concessions ni compromissions avec les médias, le pouvoir, les honneurs. A la recherche du droit perclus, Pierre Legendre est resté imperméable aux délices de l’État hégélien (effectivité de la liberté concrète), étranger à la querelle des Anciens jusnaturalistes et Modernes positivistes, aux Bourdieuseries tartuffe. Son champ d’étude, c’est « l’anthropologie dogmatique ».
Le coffret s’ouvre sur une préface générale, Charger, décharger l’État (tome 1) et se referme avec L’œil de la caméra (tome 4), le livret de présentation du film Miroir d’une nation. L’Ecole Nationale d’Administration, réalisé conjointement avec Gérald Caillat et Pierre-Olivier Bardet en 1999.
Dans l’Histoire moderne de l’État-Monarque (tome 3), tel un horloger, Pierre Legendre démonte le modèle administratif français, ses principes et actes de foi, dans une trajectoire historique. Où il est question des tâches de l’administration, du processus d’élaboration des règles, de l’État paternel, providence, de la royauté du droit administratif. L’État et la foi nationale (tome 2), une anthologie d’archives, fixe la manière de voir de l’auteur. Nous croisons des emblèmes, le théâtre de l’État, Sieyès, Guizot, Gambetta et dans les coulisses, souvent, Courteline et Kafka. Deschanel plaide pour une décentralisation modérée à l’exemple de l’Allemagne (1895), de Monzie brocarde les magistrats (1931), le Conseil National Economique veut mettre fin au chômage des travailleurs intellectuels (1937) … L’actualité éternelle, les marronniers de la liberté, la continuité du service public des bureaux.
Dans ses articles, ouvrages aux titres souvent mystérieux, Pierre Legendre déploie une pensée profonde sur la Res publica. Son discours poétique émaillé de formules fulgurantes est rigoureux. Son génie est à la fois incantatoire, analytique et précis, ancré dans l’histoire et le temps long.
Sauve-qui-peut institutionnel
Perdue dans les miroirs du marketing, mirages du management, l’Administration, se gargarise de PowerPoint, mots-valises chics et woke : diversité, proximité, modernité, efficiency, « pourtousisme ». Liquider l’ENA (ravalée au rang d’Institut National du ServicePublic), supprimer les grands corps (à l’exception du Conseil d’État et de la Cour des comptes) au prétexte de rendre l’administration plus « mobile », c’est en réalité la rendre plus « liquide », la priver de culture professionnelle et l’assujettir au politique. La manœuvre, grossière, alimente la reféodalisation, accélère la débâcle.
Le mal le plus contraire à la sagesse, c’est la sottise. Les hérauts de l’indignation bienpensante ont construit Babylone au cœur de Jérusalem, investi Science Po, la pépinière du pouvoir. En une génération, l’IEP a habilement troqué son libéral-giscardisme BCBG contre un « progressisme » mondialisé, une franchise vendeuse, sauce Harvard. Extinction-Rébellion- Prospection… Gare au « contexte » et aux arroseurs arrosés ! Les turpitudes et pantalonnades à répétition de Richard Descoings, Olivier Duhamel, Frédéric Mion, Mathias Vicherat font la Une.
Par gros temps politique, débandade institutionnelle et décomposition culturelle avancées, l’œuvre de Pierre Legendre reste un amer précieux. Psychanalyste, canoniste érudit, il a pensé la naissance de l’État, le chef d’œuvre de l’Occident, un « vaisseau mystérieux qui a ses ancres dans le ciel » (Rivarol) et qui plonge ses racines romano-pontificales dans la Réforme grégorienne (11e-12e siècles). Le pape et l’empereur, « ces deux moitiés de Dieu » ! (Hernani). Pas de société sans administration des inconscients, Référence, logique du Tiers, martèle Legendre. Pour être deux, il faut (il faudrait) être trois. Voilà venu le temps des bilans et des échéances.
Il y a 25 ans, Pierre Legendre annonçait la couleur : « Usés jusqu’à la corde, les grands mots – École, Nation, Administration – sont prononcés maintenant du bout des lèvres (…) Nos collages traditionnels de l’État se défont. En ce sens le Moyen Âge finit sous nos yeux. Mais l’esprit féodal, métamorphosé par les idéaux technologiques de la nouvelle organisation en réseaux et soutenu par la violence devenue un mode de relation sociale, refait surface… Le pouvoir se fragmente et se privatise, mettant les vieux États en tutelle et se réorganisant en empires transversaux (scientifiques, économiques, financiers, religieux) ». Reste une question scabreuse : « Et s’il n’y a plus de nation, pourquoi y aurait-il des fonctionnaires ? ». Anatole France est taquin : « Nous n’avons point d’État, nous avons des administrations ». Les perroquets du « service public », les babillards de « l’État de droit », du « pays des droits de l’homme », du « Nous », n’abusent plus personne. Nous n’y croyons plus.
Le « Je » ne va pas mieux. Au Mondial Moquette libéral-libertaire des droits subjectifs, des genres, des sexes, des identités, des races, tout est à vendre, à louer, à acheter. Le principe de Raison est congédié. La semaine dernière, le Conseil d’État a validé la calamiteuse circulaire Blanquer du 29 septembre sur l’identité de genre en milieu scolaire. Pierre Legendre met en garde contre « le self-service normatif… la mise à sac du droit civil des personnes en son noyau atomique, au nom de l’individu souverain et du libre jeu des fantasmes » (…) L’individualisme programmé, qui désarrime chacun du fondement de ses liens, ouvre sur les enfers subjectifs. À grande échelle désormais, nos sociétés sautillantes mais désemparées fabriquent le masque de ceux innombrables, qui font semblant de vivre » (Les collages qui font un État, 1999).
Le Trésor historique de l’État en France, c’est la Naissance d’une nation (Griffith), sa vieillesse aussi, une manière de tour du propriétaire, des racines, murs porteurs, vestiges et dépendances. Lire Pierre Legendre est un devoir d’honneur et de fidélité à la pensée, doublé d’un acte de résistance. Le site https://arsdogmatica.com met admirablement en scène son œuvre.
La voix vivante du droit, l’État, c’est lui. Le Trésor historique entre en résonnance avec un totem propédeutique de l’Occident, la préface des Institutes (manuel de droit) de Justinien. « L’empereur César Flavius Justinien salue la jeunesse qui désire s’adonner à l’étude des lois : La majesté d’un prince ne doit pas seulement être honorée par les armes, il faut encore qu’elle soit armée par les lois, afin que l’État soit bien gouverné en temps de paix et en temps de guerre ; que le prince soit victorieux de ses ennemis dans les combats ; qu’il réprime l’injustice des calomniateurs par la sagesse de ses lois, et enfin qu’il se rende aussi recommandable par sa justice, que grand par ses victoires et ses triomphes ». Le Droit retrouvé… pour combien de temps ?