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«De nos jours, le catholique est vu au mieux comme un illuminé, au pire comme un intégriste!»

« En me convertissant au catholicisme, j’étais persuadée d’entrer dans la norme pour m’extraire d’une minorité. J’avais faux sur toute la ligne. Pourquoi diable me suis-je mise dans ce pétrin ? » Voici comment Claire Koç, journaliste, fille de bergers anatoliens issue de l’ultra-pauvreté, nous présente son dernier livre.


Causeur. Dans votre nouveau livre, vous revenez sur votre conversion au catholicisme. Vous évoquez les figures de Paul Claudel et d’André Frossard, grands convertis. En vous lisant, on a l’impression que votre conversion est davantage le fruit d’un long cheminement que d’un coup de foudre spirituel. Pouvez-vous revenir sur votre parcours ?

Claire Koç. Bien au contraire, ma conversion est un coup de foudre spirituel qui a eu lieu lorsque j’avais 6 ans. C’est cela le mystère de la foi, c’est de l’ordre de l’irrationnel. Cela s’est passé en entrant dans une église, par hasard, à la sortie de l’école. Lorsque j’ai croisé le regard de la Vierge Marie tenant son fils dans les bras, il s’est passé quelque chose dans mon cœur. Dès lors, chaque fois que je passais devant une église, j’y entrais pour prier et allumer des cierges. J’ai mis 30 ans avant de me convertir car je me sentais illégitime, je pensais la foi catholique inaccessible. Qu’elle pouvait se faire uniquement par la transmission familiale. J’ai sauté le pas à 36 ans, après la naissance de mon fils, j’étais prête à recevoir le baptême en même temps que mon enfant.

Vous vous êtes convertie au moment où une partie des fidèles sont déboussolés par les propos du Pape actuel. Sur les migrants, faites-vous partie de ceux qui estiment qu’il en fait un peu trop ?

Je trouve surtout le pape assez distant vis-à-vis de la France. Lors de son récent voyage à Marseille, il a tenu à préciser qu’il ne venait non pas en France mais à Marseille. Mais Marseille est en France jusqu’à preuve du contraire. Du point de vue de la fille issue de l’immigration extra-européenne que je suis, c’est assez incompréhensible. J’ignore les raisons de son désamour.

Vous racontez aussi l’attrait assez récent, notamment chez les femmes, pour le spiritisme, l’ésotérisme, les pierres énergisantes… Votre thèse est que la nature a horreur du vide, et que puisque le vide religieux a envahi l’époque (en tout cas chez les Français de souche), les gens se cherchent des croyances de substitution. Au risque de paraitre affreusement sexiste, ce besoin de rites et de croyances, ce n’est pas un peu aussi « truc de bonnes femmes » ?

Je crois que l’humain, qu’il soit homme ou femme, a toujours eu besoin de croire en quelque chose, et cela depuis la nuit des temps. Certains vont croire en Dieu, d’autres dans l’énergie des pierres, d’autres encore en leur café du matin ou en eux-mêmes. Je remarque que lorsque le christianisme est diabolisé, c’est au profit de nouvelles normes de croyances : ésotérisme, sorcellerie 2.0, chamanisme etc. L’athéisme attire également de plus en plus de personnes en France. Le problème n’est pas de croire ou de ne pas croire en France, la liberté de conscience est un droit et la loi sur la laïcité la permet. Ce que je relève dans mon livre à travers mon expérience personnelle c’est qu’il y a aujourd’hui les croyances considérées comme « bonnes » et celles considérées comme « mauvaises ». Le catholique est vu au mieux comme un illuminé, au pire comme un intégriste. C’est assez terrifiant et paradoxal dans une société qui se prétend être progressiste, ouverte et tolérante. Je me rends compte que la tolérance est à géométrie variable et que la liberté de conscience est une notion fragilisée. Il est possible d’être croyant et laïque en France, contrairement à ce que l’on voudrait nous faire croire.

Certains élus et militants associatifs se perdent dans une laïcité mal comprise qu’ils instrumentalisent pour se retourner contre le christianisme. Comme par exemple en voulant déboulonner les statues de saints, renommer Noël « fête d’hiver » etc. Il y a une tradition chrétienne en France, et moi, elle ne me dérange pas comme de nombreux Français.

Dans une nouvelle, Chesterton fait dire à son prêtre-détective, le père Brown, alors qu’il vient de démasquer un faux ecclésiastique et que celui-ci lui demande comment il a pu l’identifier : « Vous avez attaqué la raison, c’est de la mauvaise théologie ». Vous rendez un bel hommage au subtil alliage entre foi et raison à travers la figure de Blaise Pascal. Le génie du christianisme n’est-il pas tout entier là ?

Ce que dit Blaise Pascal est très intéressant sur le rationnel et l’irrationnel. Pascal émet l’hypothèse que si Dieu s’imposait comme une vérité mathématique, la foi perdrait toute sa substance. Tout le monde croirait en Dieu et la quête intérieure n’aurait plus lieu d’exister. Il rappelle que la connaissance de Dieu n’appartient pas au même ordre que la connaissance rationnelle ; elle relève du cœur, siège de la volonté, dont le champ est plus vaste que celui de la raison. Ainsi, pour Pascal, raison et foi ne s’opposent pas, mais se complètent harmonieusement. Et puis personnellement, j’ai le sentiment que si les religions n’existaient pas, l’Homme trouverait autre chose pour se faire la guerre.

Le jour où je me suis convertie

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La peur du peuple est suicidaire pour Macron

Le choix du nouveau Premier ministre, probablement Gabriel Attal, indiffère une majorité de citoyens. Le vrai Premier ministre restera Emmanuel Macron, lequel demeure très impopulaire.


Le peuple ? Qu’il continue à la boucler ! La macronie commence mal l’année 2024. Alors que les Français n’en peuvent plus d’être écartés des décisions relatives à leur destin, Emmanuel Macron va proroger son confortable statu quo. Il lui suffira, croit-il, de se boucher les oreilles. C’est un président-squatter qui entend en effet demeurer à l’Élysée jusqu’au terme de son mandat. Il compte pour cela exploiter jusqu’à la corde une Vème République épuisée. Elle a déjà été vidée de ses subtils équilibres après les effacements conjugués du parlement et du Premier ministre.

Macron s’installe plus que jamais comme monarque isolé et immobile. Celui qui se targue d’apprécier les personnalités transgressives, allant jusqu’à soutenir courageusement Gérard Depardieu, se comporte comme un petit bourgeois frileux s’agissant de ses intérêts. Le « big-bang » démocratique annoncé par son entourage se limitera aux habituels effets de communication. Il se pourrait même qu’Elisabeth Borne, nommée le 16 mai 2022 et donnée partante cette semaine, puisse bénéficier d’un sursis à son poste de premier ministre[1]. Il est vrai qu’elle ou un autre (Sébastien Lecornu et Julien Denormandie sont les plus couramment cités, Gabriel Attal étant néanmoins donné favori lundi soir) sont des choix qui indiffère la très grande majorité des Français. Tout le monde a bien compris que le vrai Premier ministre restera Macron, qui a aussi ses entrées à la présidence de l’Assemblée nationale. C’est bien cette anomalie démocratique qui reste le carburant principal de l’irritation des citoyens rejetés par la caste.

A lire ensuite, Benoit Perrin: Débat sur l’immigration: mais à quoi sert la Cour des comptes?

Cette peur du peuple est suicidaire pour la macronie. Dans son obsession à lutter contre Marine le Pen, portée par les sondages, le chef de l’Etat prend le risque d’alimenter les frustrations en refusant mordicus d’en appeler à l’oxygène des urnes, soit pour des législatives anticipées, soit pour des référendums. « Le peuple n’a pas toujours raison », expliquait dimanche soir l’ancien soixante-huitard Daniel Cohn-Bendit, sur LCI. Ce raisonnement est commun à tout un monde prolophobe, privilégié et méprisant, qui n’est pas loin de regretter le suffrage censitaire. L’argument une fois de plus resservi d’Hitler qui aurait été élu démocratiquement par les Allemands n’est d’ailleurs pas exact : c’est le président Von Hindenburg, élu face à Hitler en 1932 (49% contre 30%) qui l’a nommé chancelier l’année suivante, avec l’appui des élites bourgeoises et financières de l’époque.

Cette même haine des « élites » pour l’opinion populaire est en train, en réaction, de pousser Donald Trump dans les sondages, au détriment de Joe Biden.

La question qui se pose désormais est de savoir si les Français, marginalisés par un système politique à bout de souffle, vont patienter encore longtemps. Mon petit doigt me dit que non.


[1] En définitive, Elisabeth Borne a été démissionnée par Emmanuel Macron lundi après-midi.

Les cancres utiles du Hamas

« From the river to the sea » : des sondeurs américains questionnent les étudiants américains sur le slogan du Hamas


Depuis le 7 octobre, les universités américaines se trouvent dans un rare état d’effervescence. Des vidéos tournent en boucle sur les réseaux sociaux, où l’on voitdes étudiants brandir des drapeaux palestiniens et entonner le chant « From the river to the sea, Palestine will be free ». Des paroles rien moins qu’extraites de la charte du Hamas.

Mais ces brillants élèves savent-ils ce qu’ils font ? Ron E. Hassner, professeur à Berkeley, en Californie, a voulu le vérifier. Il a demandé à un institut de sondage d’interroger un panel représentatif de 250 étudiants, tous inscrits dans le système d’enseignement supérieur américain. Les résultats sont édifiants. 53,2 % des personnes interrogées déclarent approuver les paroles du chant « From the river to the sea »… sauf que seuls 47 % d’entre elles sont capables de nommer convenablement la mer (Méditerranée) et le fleuve (Jourdain) dont il est question.

A lire également: Harvard: deshonoris causa

Pire encore, moins d’un quart seulement savent qui était Yasser Arafat. Mais revenons à la mer et au fleuve. Les étudiants ont-ils conscience que la revendication d’un État arabe aussi vaste équivaut à refuser à Israël son droit d’exister ? L’institut de sondage a montré une carte de la région aux sondés propalestiniens concédant ne pas bien maîtriser la géographie locale. Résultat, après avoir vu le document, 75 % d’entre eux déclarent ne plus adhérer au slogan du Hamas. À se demander ce qu’on leur apprend à la faculté !

Restent toutefois les activistes les plus radicaux, conscients de militer pour la disparition d’Israël (32,8 % de l’échantillon total). Les sondeurs avaient pour consigne de leur indiquer que le Hamas ne souhaitait pas seulement annexer un pays, mais également y procéder au nettoyage ethnique des 7 millions de juifs qui l’habitent. Confrontés à cette « révélation », 60 % des étudiants soutenant jusque-là les djihadistes ont alors changé d’avis et revu à la baisse leurs positions. Bonne nouvelle pour l’entente entre les peuples, mais terrible aveu quant au niveau des futures élites américaines.

Mon pote le dealer

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En ce début d’année 2024, Éric Piolle, le maire écologiste de Grenoble, thuriféraire bien connu du vivre-ensemble et de la mixité sociale, a décidé d’inciter ses administrés – déjà bien éprouvés, les malheureux – à se montrer plus inclusifs.


Dernière minute ! Suite à la polémique, la Compagnie Artiflette a décidé d’annuler la représentation prévue ce mardi soir

C’est dans ce but que demain soir, mardi 9 janvier, la mairie verte convie les Grenoblois à un spectacle vivant d’un genre nouveau « entre théâtre et récit conté, lissé de mots et de musique » joyeusement intitulé : « Les copains d’en bas ». Sur le site de la Ville de Grenoble, la municipalité a ajouté un bandeau sous l’affiche qui annonce le show. Y est posée cette étonnante question : « Comment vivre au quotidien à proximité d’un point de deal ? » Voici donc les Grenoblois invités à cohabiter avec les dealers. C’est fichtrement malin ! Que n’y avions-nous pas déjà pensé ! Sympathise avec le dealer qui pourrit ta vie et ta cage d’escalier tout comme tu as déjà sympathisé avec les punaises de lit et les surmulots ; ta vie en sera changée. Les épreuves de Kho-Lanta, c’est du pipi de chat à côté de celles qu’exige le vivre-ensemble tel qu’il va falloir le pratiquer à Grenoble. Sus à la peau de phoque, aux piolets et autres crampons.

Suivi d’un temps d’échange

Depuis quelques jours déjà, des affiches aux couleurs criardes, racoleuses et bariolées, ont été généreusement placardées sur les façades des immeubles du quartier Chorier- Berriat. Il ne s’agirait pas de rater cette représentation qu’on attend avec impatience. Ce spectacle bien rôdé n’a pourtant rien d’inédit. Créé en 2018 par la Compagnie Artiflette, il a déjà été représenté dans plusieurs communes de France. Suivi « d’un temps d’échange » invitant à « mieux se connaître pour mieux vivre ensemble », cette manifestation se veut didactique et vise à promouvoir « l’insertion sociale », « l’interculturalité » et « le bonheur de vivre dans les quartiers ». C’est pour partager une expérience choisie et comme il se doit enrichissante, qu’Ignace Fabiani et Claire Devienne ont co-écrit cette pièce dont ils sont aussi les acteurs. Ils campent Ben et Charlotte, aventuriers des temps modernes, qui ont décidé, de leur propre chef, d’aller expérimenter la mixité sociale dans une cité HLM. On voit nos audacieux conquérants se frotter alors, en vrai, à l’altérité. Que de belles rencontres ! D’après le dossier de présentation du spectacle, on fait connaissance avec « Assia, la voisine marocaine qui apporte à nos bobos des couscous fumants, Bachir, l’épicier d’en face qui leur fait crédit, Casquette et Barbichette des jeunes qui s’installent dans leur cage d’escalier, Kenny, une maman Malgache pleine de rêves, Djamel, le rappeur, Idriss, un éducateur épris de liberté et de justice avec qui ils vont collaborer… » Pas un ne manque, ils sont tous là ! « Jour après jour, entre doutes et convictions profondes, Ben et Charlotte sont ballottés entre magnifiques moments porteurs de sens et l’immersion de la violence dans le quotidien de la cité », est-il précisé. Fichtre ! j’en ai la larme à l’œil. « Le récit de ces rencontres dessine une vérité autre que celle souvent entendue dans les médias. », conclut le descriptif. Pour le coup, on n’en doute pas une seconde.

A relire: Causeur #113: Le bad trip français

Si la mairie d’Éric Piolle n’avait pas ainsi audacieusement sous-titré l’affiche du spectacle, cette représentation de la Compagnie Artiflette, dévolue à l’habituelle propagande pour le vivre-ensemble, serait passée sous les radars. Mais, quand on y regarde de plus près, on s’aperçoit que le show, véritable couteau suisse qui sévit déjà dans les collèges et les lycées, peut servir idéalement les desseins inclusifs d’Éric Piolle ; ce qui justifie largement ce choix.  Il « permet aux élèves de découvrir certaines réalités méconnues concernant la vie dans les quartiers dits « difficiles »(…) d’élargir les horizons desdits élèves, de rentrer dans la complexité des situations, de changer de regard (…) » Cette prestation à visée hautement édificatrice est aussi couramment proposée comme « support pour des ateliers de médiation culturelle » et peut en servir d’autres « sur des thématiques liées au spectacle, à la déconstruction des stéréotypes et des préjugés, à  la découverte de l’altérité. » Dans le cochon, tout est bon.

Des agneaux méprisés

Notons que la démarche s’inscrit, pour la municipalité, dans le cadre d’une farouche volonté d’éradiquer les nuisances générées par le trafic de drogue. Sur les réseaux sociaux de la ville, le maire-pastèque avait déjà diffusé deux très courts-métrages montrant les conséquences du deal pour les habitants voisins d’un point de vente. Il s’agissait alors de dissuader de consommer des substances illicites. L’édile, qui cherche décidément à explorer tous les possibles, propose maintenant, par le truchement d’une réflexion fructueuse qu’initierait la représentation du spectacle de la Cie Artiflette, à instaurer une cohabitation harmonieuse des Grenoblois avec les dealers. Tout se tente. Du reste, Claire Devienne, pendant la tournée de la pièce dans le Var, en janvier 2023, avait déjà expliqué qu’en tout dealer, il y a aussi un homme. « Le plus grand dealer est aussi un grand frère, mais les difficultés de la vie l’ont parfois enfermé dans des mécanismes qui le poussent à être violent. » L’écrivain Christian Bobin s’est, lui aussi, exprimé à propos de la pièce : « J’ai lu ce texte sur les gens dans l’entrée de l’immeuble et j’ai beaucoup aimé. On dirait que parfois – les tigres ne sont que des agneaux qu’on a maltraités et méprisés. »

Le Maire de Grenoble Eric Piolle © JEAN PIERRE CLATOT / AFP

En attendant, la démarche d’Éric Piolle ne fait pas l’unanimité dans une ville où les habitants sont terrorisés par des bandes qui tiennent le trafic de stupéfiants et règlent leurs comptes à coup de rafales de Kalachnikov : sur X, les réactions indignées se sont multipliées.  

Face à la drogue, les Grenoblois espèrent une réponse autre que l’administration d’une cuillérée de sirupeux vivre-ensemble. Ce, d’autant plus que les élus rouges/verts rechignent à importuner les dealers installés dans les logements sociaux d’ACTIS et de Grenoble-Habitat. La mairie refuse en effet de contrôler les attributions… alors qu’elle est à la tête de ces deux bailleurs. C’est en vain que, depuis le début du mandat écologiste, l’opposition demande un contrôle strict et une expulsion des dealers condamnés pour éviter qu’ils ne transforment des quartiers entiers en zone de non-droit. En attendant, la représentation des Copains d’en bas a lieu demain. En présence d’Éric Piolle.

Débat sur l’immigration: mais à quoi sert la Cour des comptes?

La Cour des comptes observe que la France est le pays de l’immigration maladive. Mais l’ex-ministre de l’Économie de François Hollande a une bien faible opinion de la vénérable institution qu’il a l’honneur de présider. Et s’il démissionnait ?


« C’est une initiative que j’ai prise personnellement et que j’assume totalement ». Pierre Moscovici, Premier président de la Cour des comptes est droit dans ses bottes : selon lui, la publication du rapport de la Cour portant sur la lutte contre l’immigration irrégulière ne devait pas « interférer » avec le vote de la loi immigration au parlement.

L’ex-ministre de l’Économie de François Hollande a une bien faible opinion de la vénérable institution qu’il a l’honneur de présider. Créée par Napoléon, héritière d’institutions séculaires, la Cour des comptes occupe un rôle reconnu par notre Constitution : elle « assiste le Parlement dans le contrôle de l’action du Gouvernement » et « contribue à l’information des citoyens » (article 47-2).

Un rapport qui devait être rendu public le 13 décembre

La chronologie était pourtant prévue de longue date. En mai 2020, la Cour des comptes avait publié un premier rapport portant sur l’intégration des personnes immigrées en situation régulière et sur l’exercice du droit d’asile. La rédaction d’un second rapport portant sur la politique de lutte contre l’immigration irrégulière avait débuté dès 2022. Pendant plusieurs mois, plusieurs magistrats financiers ont mené une enquête de terrain approfondie qui les a conduits à mener de nombreux déplacements (jusqu’à Saint-Georges de l’Oyapock, à la frontière entre la Guyane et le Brésil). Inscrit à la programmation des publications de la Cour, le rapport a été examiné le 7 novembre 2023 par le comité du rapport public et des programmes. Tout était donc prêt pour que le rapport soit rendu public le 13 décembre dernier.

Rappelons que l’indépendance institutionnelle de la Cour et l’indépendance statutaire de ses membres sont fondamentales. Elles permettent une entière liberté d’appréciation quant aux contrôles effectués et aux conclusions tirées. Sauf pour les rapports réalisés à la demande du parlement ou du gouvernement, la Cour est entièrement libre de son calendrier de publications : rien ne l’obligeait à publier son rapport dans le cadre des débats sur le projet de loi immigration.

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Dès lors, pourquoi avoir différé la diffusion de ce rapport ? Le Premier président argue que la publication prévue serait intervenue entre le vote de la motion de rejet sur la loi immigration et la réunion de la Commission mixte paritaire. Mais n’était-ce pas justement à ce moment précis que la Cour aurait dû jouer le rôle que lui assigne la Constitution ?

En effet, le rapport de la Cour fourmille de données capitales pour le débat public, et cette mine d’informations aurait été essentielle au travail du législateur : le coût d’une journée de rétention s’élève à 602€ ; un éloignement forcé coûte en moyenne 4414€ ; la lutte contre l’immigration irrégulière mobilise environ 16 000 fonctionnaires et militaires à temps plein… In fine, on apprend que la politique de lutte contre l’immigration irrégulière coûte chaque année 1,8 milliards d’euros aux contribuables ! Or, cette somme est loin de recouvrir la totalité du coût de l’immigration clandestine pour nos finances publiques : les débats récents nous ont utilement rappelé que des clandestins bénéficiaient de prestations sans même avoir à travailler sur notre sol.

40% du contentieux administratif en France

Il faut mettre ce coût exorbitant face à des résultats désespérément médiocres : l’État est incapable de mener à terme 88% des obligations de quitter le territoire français. Nous sommes à des années-lumière de l’objectif d’exécution de 100% des OQTF affiché par Emmanuel Macron en 2018 ! Plus grave encore, la Cour reconnait l’incapacité de l’administration à estimer le nombre d’étrangers en situation irrégulière sur notre territoire.

Cette politique à vau-l’eau met nos administrations sous pression : les préfectures sont débordées, les tribunaux sont engorgés – les contentieux des étrangers en situation irrégulière représentent plus de 40% des affaires portées devant les juridictions administratives !

Face au constat de l’échec cuisant de l’État pour endiguer les vagues migratoires irrégulières, la Cour rappelle que le cadre législatif a fait l’objet de 133 modifications en moins de dix ans. Elle énonce plusieurs recommandations qui auraient pu venir enrichir le travail des parlementaires alors que s’achevaient les débats sur le projet de loi immigration.

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En réalité, on assiste là à une déplorable spoliation démocratique. Refuser au législateur comme au citoyen d’accéder aux données indispensables à un débat éclairé sur un tel sujet relève d’une manipulation qu’il faut dénoncer avec force. La Cour des comptes joue un rôle crucial pour que soit respecté le quinzième article de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen : « La société a le droit de demander compte à tout agent public de son administration. » Se soustraire à ce rôle pour des motifs politiques revient à trahir sa mission.

Dans cette affaire, le contribuable est doublement victime. Il entretient à ses frais des juridictions financières au coût annuel de 232 millions d’euros, mais celles-ci ne peuvent pas jouer leur rôle en raison de considérations politiciennes. D’ailleurs l’institution n’est guère exemplaire en matière de maîtrise de la dépense. En novembre dernier, Mediapart nous apprenait que les 3000 exemplaires du rapport d’activité de la Cour avaient été envoyées au pilon et réimprimés. La raison de cette gabegie est singulière : la première version montrait Pierre Moscovici « souriant mais le regard fatigué et les traits tirés ». Sans doute déçu par sa photogénie, le Premier président apparaît en revanche « souriant toujours, mais plus fringant ». Le contribuable sera ravi d’apprendre qu’il finance la communication personnelle de l’ancien hiérarque du Parti socialiste. Comme le Conseil d’État, le Conseil constitutionnel ou encore la Cour européenne des droits de l’homme, la Cour des comptes sous Pierre Moscovici méprise la souveraineté populaire en décidant de manière arbitraire de repousser la publication d’informations capitales. Le citoyen éclairé peut y voir une nouvelle démonstration de la « révolte des élites et la trahison de la démocratie » (Christopher Lasch).

«Ceci est mon corps…»

72 jours dans le froid des glaciers, montagne à perte de vue, avalanches, anthropophagie… Le film de début d’année de Netflix met nos nerfs à rude épreuve. Accrochez-vous à votre siège !


Le 13 octobre 1972, un Fairchild FH227 de la Fuerza Aérea Uruguaya, petit appareil à hélices qui assure la liaison Montevideo-Santiago, s’écrase dans la Cordillère des Andes, à 3600 mètres d’altitude. À son bord, 45 passagers. Pour la plupart, de jeunes et costauds rugbymen du Old Christians, équipe catho de la capitale uruguayenne, partis pour disputer un match amical au Chili. L’épave de couleur blanche se confondant avec la neige reste introuvable, et les recherches sont vite abandonnées. Pourtant, dans le fuselage qui leur sert d’abri, il y a des rescapés, dont beaucoup s’éteindront à petit feu. Deux mois après l’accident, les secours récupèrent 16 miraculés.

Ambitieuse production

Cette fantastique odyssée a déjà fait l’objet de plusieurs films de fiction, dont le plus connu reste Les Survivants, de Frank Marshall, avec Ethan Hawke, sous les auspices de la Paramount en 1993. Sans compter les documentaires. Le cinéaste barcelonais Juan Antonio Bayona, 48 ans, remet à présent le couvert dans une ambitieuse production hispano-uruguayenne qui tient largement ses promesses. Outre L’Orphelinat (2008) son premier « long » produit par Guillermo del Toro, et plus récemment la série Penny Dreadful avec Eva Green et Josh Hartnett ou encore Jurassic World Fallen Kingdom (en 2018), c’est également à Bayona qu’on doit The Impossible, inspiré par le terrible tsunami de 2004 dans l’Océan indien. Le film-catastrophe, décidément, lui porte chance.

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Projeté en septembre à la Mostra de Venise et le mois suivant au festival Lumière de Lyon, Le Cercle des neiges ne sort pas en salles mais ouvre l’année 2024 sur Netflix. Tiré du best-seller de Pablo Vierci paru en 2009 sous le titre La Sociedad de la nieve, le film homonyme affiche un casting essentiellement ibérique, à l’exception du bel Enzo Vogrincic, la star montante du ciné latino-américain, dans le rôle de « Numa », qui agonise et passe de vie à trépas au bout de son calvaire. La force du film de Bayona tient, pour commencer, à l’exactitude factuelle. Le scénario en restitue les étapes jour après jour : les turbulences dans l’aéronef sous la tempête, le crash, le décompte des morts, le rationnement des victuailles, les tentatives d’appels via la radio de bord… Jusqu’à la résolution de pratiquer l’anthropophagie, seul gage de survie. Le dépeçage des morts congelés. L’avalanche qui ensevelit certains d’entre les survivants. La décision de se séparer, pour cette expédition, de deux de ces garçons qui, les pics glacés franchis, atteignent la vallée où un cavalier les aperçoit, ce qui déclenche le sauvetage de leurs camarades, 71 jours après le crash.

Pas voyeuriste

Constellé de flash-back fugaces renvoyant un à un les protagonistes à leur félicité perdue, émaillé en voix off de monologues intérieurs (d’outre-tombe pour certains), magnifié de somptueuses prises de vue sur ces espaces à la fois grandioses, menaçants et immaculés où se meuvent des humains lilliputiens (dont les faces ravagées apparaîtront bientôt, en gros plans anamorphosés), Le Cercle des neiges esquive la tentation voyeuriste avec tact, tout en tenant le spectateur (et quoique celui-ci en connaisse par avance le dénouement), d’un bout à l’autre, captif de ce chemin de croix. En empathie avec ces intrépides sursitaires du froid définitif, autant dire qu’on s’accroche à son siège !

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Mais surtout n’est pas évacuée la singulière dimension christique de cette ordalie, qui fait dire par exemple au personnage d’Arturo, au seuil de rendre l’âme : « Je crois au Dieu que Roberto a dans la tête quand il vient me soigner. Je crois au Dieu qui fait sortir Nando par tous les temps et qui donne à ses faibles jambes le courage de marcher sans condition, je crois en la main de Daniel quand il coupe la viande et en Fito quand il nous l’apporte sans nous dire à qui elle a appartenu, pour qu’on puisse la manger sans avoir à se souvenir de son regard … » : foi sécularisée dans le secours propitiatoire du prochain. Le fameux « ceci est mon corps, ceci est mon sang » qui dans l’Evangile proclame la transsubstantiation est, en creux, la sentence allégorique qui sanctifie l’acte tabou de manger son semblable : jusqu’au sacrifice suprême, le rugby reste un sport d’équipe.

Le Cercle des neiges (La Sociedad de la nieve). Film de J.A.Bayona. Espagne/Uruguay, couleur, 2023. Durée: 2h24. Nouveau, sur Netflix

Le député islamo-gauchiste, les «dragons célestes» et le «dog whistle»

Le député LFI David Guiraud a été accusé d’antisémitisme, après un post sur « X » (ex-Twitter) faisant référence aux « Dragons célestes » du manga japonais One piece. Tout comme son chef Jean-Luc Mélenchon affirmait que l’emploi du verbe « camper » associé à la visite de Tel Aviv de Mme Braun-Pivet n’avait aucune connotation particulière, le député assure ne pas avoir rejoint l’Axe.


Un langage codé antisémite ?

Il fut un temps où Léon Daudet s’écharpait sur les bancs de la Chambre des députés avec ses collègues radicaux pour la traduction d’un vers de Virgile. Mais ça, c’était avant, et depuis, nos élus et ministres, qui sont des gens comme les autres, sont surtout imprégnés de « culture » Marvel et de mangas. En 2021, dans l’émission TPMP, Marlène Schiappa citait Spider-Man. En ce début d’année, David Guiraud a fait allusion à la bande dessinée japonaise « One piece ». Une allusion qui suscite le tollé, car pas tout à fait dépourvue d’antisémitisme.

Des dragons qui dominent le monde…

Dans son fameux tweet, le député LFI, né en 1992 et apparemment imprégné de japoniaiseries animées, a en effet publié un GIF (comprendre : une image animée) dans lequel apparait un « dragon céleste ». Rien de bien méchant à première vue, si le symbole n’était pas utilisé massivement ces derniers mois sur les réseaux et les forums à la fois par l’extrême droite antisémite, l’extrême gauche antisioniste et la nébuleuse islamique. Dans cette bande dessinée japonaise, les « dragons célestes » constituent une aristocratie de méchants ultra-riches, disposant de revenus faramineux et d’esclaves, épargnés par les remontrances du Gouvernement Mondial. Un imaginaire qui a de quoi exciter tout ce que notre époque compte de complotistes. De là à faire des dragons célestes des Juifs, il n’y a qu’un pas, tant ils répondent aux fantasmes antisémites. Sur les réseaux sociaux, le rapprochement est fait depuis un bon moment, et le terme est utilisé comme un message codé pour vomir sa bile contre les Juifs en toute impunité, à l’abri des bannissements. Dans les cours d’école, de jeunes collégiens ricanent à l’évocation de la Shoah et font allusion aux dragons célestes.

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Depuis, David Guiraud, élu dans la circonscription de Roubaix en juin 2022, est monté sur ses grands chevaux… et a effacé son tweet. Le député nous propose une explication de texte : « Petit message à ceux qui me suivent car il paraît que certains utilisent mon tweet pour se lacher (sic) : laissons la religion en dehors de ca (sic). Les dragons célestes ne sont pas une religion ou une « race » et si vous le pensez vous avez mal lu One Piece. C’est une alliance militaire de gens puissants qui écrasent les autres. Ils ne sont pas détestés pour ce qu’ils sont, mais pour ce qu’ils font aux autres. Mais je ne veux heurter personne donc je prefere (sic) supprimer ». L’explication n’est qu’à demi-convaincante, car depuis janvier 2023, plusieurs articles ont illustré ce rapprochement fait par quelques petits malins entre Juifs et dragons célestes. Et cette affaire ne suit que de deux mois la sortie lunaire du député, à Tunis, qui déclarait, au lendemain du 7 octobre : « Le bébé dans le four, ça a été fait par Israël, la maman éventrée, ça a été fait par Israël ! ». Une rhétorique qui  n’est finalement pas sans rappeler celle de Thierry Meyssan, ou d’Éric Laurent, lequel expliquait en 2004 chez Thierry Ardisson que « soixante Israéliens étaient logés à proximité des terroristes du 11 septembre » et que, derrière les agissements des barbus, le Mossad n’était jamais très loin.

Coup de sifflet aux chiens de la casse

On appelle ce type de gros clins d’œil politique un « dog whistle », un « appel du pied » ou un « sifflet au chien » en bon français. Le message codé du député a d’ailleurs été bien compris par la clientèle visée. Cet art de ne pas dire les choses en les disant quand même, la France insoumise l’a élevé à un haut niveau. C’est encore M. Mélenchon qui s’est montré le plus habile dans ce domaine : le 22 octobre, toujours sur Twitter, il écrivait : « Voici la France. Pendant ce temps Madame Braun-Pivet campe à Tel Aviv pour encourager le massacre. Pas au nom du peuple français ! ». Un verbe pas choisi au hasard, là non plus, selon nombre d’observateurs. La présidente de l’Assemblée nationale y avait vu une allusion aux camps de concentration.

C’est à des petites choses comme cela que l’on s’attire la sympathie d’Houria Bouteldja et celle de Jérôme Bourbon, l’inénarrable directeur de Rivarol.

«Les SEGPA au ski»: mais qui sont ces spectateurs hors-piste?

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Alors que le film « Les SEGPA » avait déjà suscité une controverse en 2022, c’est le comportement de certains spectateurs de sa suite, « Les SEGPA au ski », qui pose aujourd’hui question.


Suite à une web-série lancée sur YouTube en 2016, un premier long-métrage des frères Boughéraba (intitulé sobrement « Les SEGPA ») était déjà sorti en 2022, mettant en scène les aventures censées être comiques d’une bande de copains scolarisés en SEGPA. Pour ceux qui ne sont pas familiers avec les acronymes de l’Éducation nationale, les SEGPA sont les Sections d’Enseignement Général et Professionnel Adapté, et elles accueillent des élèves en grandes difficultés, dans des classes spécifiques, au collège.

Nouveau phénomène comique ou stigmatisation ?

En 2022, l’enseignant en SEGPA Rachid Zerrouki déplorait ainsi la stigmatisation de ses élèves assimilés, selon lui, à des « abrutis » par le premier film[1]. Il craignait en outre que certains parents, échaudés par cette caricature, ne renoncent à orienter leur enfant en échec scolaire dans une structure d’enseignement pourtant adaptée à leurs difficultés.

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Effectivement, un esprit chagrin aurait pu trouver confirmation des pires stéréotypes racistes dans « Les SEGPA », qui ridiculisait des personnages issus de l’immigration maghrébine et subsaharienne en les décrivant comme des cancres et des attardés, encore scolarisés au collège à l’approche de la trentaine ! Issus également de l’immigration, les réalisateurs ont toutefois bénéficié d’un totem d’immunité. On imagine cependant le tollé si le film avait été l’œuvre d’un cinéaste d’origine européenne : « un film zemmourien ! », «la discrimination s’affiche sur grand écran !», « le retour des théories eugéniques nazies !» auraient peut-être titré les médias progressistes.

Éloge de la mixité ou d’une mixité?

Depuis le 27 décembre 2023, c’est le second volet, « Les SEGPA au ski », qui est projeté sur nos écrans, toujours réalisé par Ali et Hakim Boughéraba. On y retrouve la même dizaine d’acteurs rigolos (nous n’irons pas jusqu’à parler de dix génies artistiques), pour incarner les héros qui, cette fois, partent donc au ski.

Il n’est pas question ici de faire une critique du film, cependant, on peut lui reprocher des concessions peut-être trop appuyées au politiquement correct woke. Ainsi, les joyeux cancres vacanciers se trouvent confrontés à des (méchants) identitaires de souche, dont on se demande ce qu’ils viennent faire dans l’intrigue, une intrigue qui développe par ailleurs une romance entre Claire, jeune femme d’origine européenne (interprétée par Emma Smet, la fille de David Hallyday et du mannequin Estelle Lefébure) et Ichem, jeune homme d’origine maghrébine (interprété par Ichem Boughéraba, frère des réalisateurs). On peut interpréter cette sous-intrigue comme un éloge de la mixité. Mais pourquoi ladite mixité ne serait-elle promue que dans un seul sens ? Pourquoi seulement Claire et Ichem et, pourquoi pas, par exemple, Fatima et Jérôme, ou bien Fatima et Mamadou, ou encore Fatima et David ? Cela pourrait-il froisser un certain public  masculin, patriarcal et peu ouvert à l’altérité ? Quand elle est sélective, comme l’antiracisme hémiplégique, la mixité n’est pas un combat crédible. On y croira donc totalement, quand dans le troisième volet de la franchise, intitulé « Les SEGPA à l’église » ou « Les SEGPA à la synagogue », on suivra la romance d’un couple mixte constitué d’une jeune fille d’origine arabo-musulmane associée à un jeune homme d’origine française et de culture chrétienne, ou bien à un Africain noir, ou encore à un garçon Juif…

« Les SEGPA au ski», héritiers des « Sous-doués » et des « Bronzés » ?

Dans « Les SEGPA au ski », les héros préparent le baccalauréat (comme dans « Les Sous-doués » de Claude Zidi) et ils partent en vacances à la montagne (comme dans « Les Bronzés font du ski » de Patrice Leconte) : les citations et les références sont assumées et on ne peut que se réjouir quand des réalisateurs issus de la diversité revendiquent une filiation avec des œuvres devenues des classiques du film comique hexagonal. En effet, s’approprier la culture du pays d’accueil pour la perpétuer et la renouveler est le meilleur moyen de s’intégrer pour les immigrés et leurs descendants. Les frères Boughéraba ont d’ailleurs rendu un bel hommage à la troupe du Splendid, la citant comme source d’inspiration et la qualifiant de « patrimoine » français[2]

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On pouvait donc légitimement s’attendre à un sympathique film d’humour potache et à une ambiance détendue dans les salles pour ce qui semblait s’annoncer comme un divertissement à regarder en famille.

Le vrai spectacle est dans la salle !

Or, les séances ont donné lieu à ce que les médias qualifient pudiquement de « débordements » ou « d’incivilités ». Liste non exhaustive : hurlements, jets de pop-corn et de boisson, intrusion sans ticket d’entrée (sans doute des supporters anglais, dirait Darmanin) à Blagnac ; insultes et bagarre à Saint Etienne ; altercations, insultes et vol à Montpellier ; crachats et dégradations à Mont-de-Marsan[3]. Les vidéos prises par ceux-là mêmes qui se livraient au chahut (pourquoi ne pas s’exhiber quand l’impunité est garantie?), puis diffusées et massivement regardées sur les réseaux sociaux, ont engendré une émulation négative qui a propagé le phénomène. En conséquence, des séances ont été suspendues, les forces de l’ordre ont dû intervenir à plusieurs reprises pour faire évacuer les salles, et le film a parfois été déprogrammé, une déprogrammation causée, donc, par… les propres fans dudit film !

Après l’interruption de la séance, on imagine les spectateurs des « SEGPA au ski », sans doute amateurs de fast-food, ravager un McDonald’s et le contraindre à la fermeture, rentrant ensuite à leur domicile le ventre aussi vide que le cerveau…

Les acteurs du film recadrent leurs spectateurs

Ichem Boughéraba, héros du film, remet les choses en perspective dans une intervention où il pointe du doigt les parents démissionnaires qui n’apprennent pas les bonnes manières à leur progéniture[4].

Je nuancerais toutefois le point de vue de Ichem Boughéraba en évoquant plutôt l’idée d’une éducation à géométrie variable, variable selon le contexte et le lieu : ainsi, il n’est pas certain que les parents d’un « jeune », qui le laissent impunément se livrer à des violences dans un cinéma, à l’école ou dans la rue, l’autorisent également à se déchaîner au domicile familial ou à l’intérieur, par exemple, d’un édifice consacré. De même, là où les médias sont tétanisés à l’idée d’esquisser une sociologie des trublions qui perturbent les séances, un autre acteur du film, Hamza Bensahnoune, s’adresse sans détours « à la population issue de l’immigration » et, tout particulièrement, « aux enfants de cette population » qu’il désigne clairement comme responsables. Diable, ce ne seraient pas les célèbres Kevin et Mattéo les coupables ! En attendant les réactions indignées des élus LFI à cette analyse, le citoyen soucieux de s’informer regardera les vidéos mises en ligne sur les réseaux sociaux pour vérifier si l’analyse de M. Bensahnoune est exacte ou erronée.

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Dans leurs interventions respectives, les deux acteurs dressent donc le même constat : l’attitude des jeunes qui sèment le désordre dans les salles de cinéma relève d’un défaut d’éducation qui doit être corrigé, au besoin avec une bonne gifle. Ils brisent ensemble un tabou de la société française : celui de la sanction pour les délinquants juvéniles. Je les laisse bien entendu responsables de leurs propos et de la solution qu’ils proposent, mais il est probable qu’avec Messieurs Boughéraba et Bensahnoune aux postes de Ministre de l’Intérieur et de Ministre de la Culture, le problème du chahut et des dégradations dans les salles de cinéma serait réglé dans la journée.

Les cons, ça ose tout…

« Il y a des cons qui gâchent tout » conclut Hamza Bensahnoune, paraphrasant ainsi la fameuse réplique écrite par Audiard et prononcée par Lino Ventura dans « Les tontons flingueurs » de Georges Lautner : « Les cons, ça ose tout. C’est même à ça qu’on les reconnaît ! ». On ne peut qu’acquiescer à cette réflexion : il faut indiscutablement être stupide pour générer un chahut et des violences qui aboutissent à l’interruption d’une séance de cinéma qu’on a préalablement payée ! Cela relève du même comportement que celui des émeutiers de l’été dernier qui vandalisaient les écoles, les médiathèques et les équipements urbains de leurs propres quartiers.

Bien sûr, on ne souhaite pas au film des « SEGPA au ski » de se planter (de bâton), dusse-t-il nous faire regretter « Les Bronzés font du ski » ; mais, peut-être faut-il envisager que, finalement, ce film attire les spectateurs qu’il mérite. Quant aux « Sous-doués », cela fait bien longtemps qu’ils ont quitté l’écran. Ils sont désormais dans la salle.


[1] « Les Segpa » : pourquoi le prochain film co-produit par Cyril Hanouna fait bondir un enseignant de Marseille (francetvinfo.fr)

[2] Les Segpa 2, une suite inspirée des Bronzés font du ski ? – AlloCiné (allocine.fr)

[3] ”C’était l’anarchie”, “la police a débarqué”… Pourquoi plusieurs débordements ont eu lieu dans des cinémas lors de la sortie du film “Les Segpa au ski” ? – ladepeche.fr

Saint-Étienne. Au cinéma, insultes et bagarre perturbent la projection des «Segpa au ski» (leprogres.fr)

Montpellier : des incidents pendant la projection d’un film, les CRS interviennent (actu.fr)

Landes : le film « Les SEGPA au ski » déprogrammé d’un cinéma à cause d’incivilités à répétition – France Bleu

[4] « Il y a des cons qui gâchent tout » : la colère d’un acteur des « Segpa » après des débordements dans les cinémas (francetvinfo.fr)

Paul Magnette, le socialiste belge qui veut faire la leçon sur France Inter

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Pendant vingt-cinq longues minutes, France Inter lui a déroulé le tapis, forcément rouge. Rouge, comme le logo et le micro de la station de radio publique. Rouge, comme le socialisme dont il est le fer de lance dans la partie francophone de la Belgique. Rouge, comme la couleur politique – et le bilan – de la Wallonie où toute expression contraire est réduite au silence, ou presque.


Sans être contredit un moment par l’intervieweuse du Grand Entretien, Marion L’Hour, qui a d’emblée indiqué trouver « passionnant » le dernier essai de son invité, le président du Parti socialiste wallon a enchaîné les attaques ciblant l’extrême droite. Comprenez : tout ce qui n’est pas de gauche. Pour Paul Magnette, fervent partisan de la politique du cordon sanitaire, elle serait « le cancer de l’Europe ». Et de passer quelques personnalités, partis et régions dans son tamis d’infréquentabilité : Marine Le Pen évidemment, Viktor Orban et la Flandre voisine de « sa » Wallonie. Emmanuel Macron, quant à lui, aurait « offert une victoire idéologique, politique et morale à l’extrême droite ». Pas un mot en revanche sur le Qatargate, affaire de corruption, qui a éclaboussé récemment son parti.

Belgique antifa

Paul Magnette est un courageux, un résistant, un pourfendeur de la bête immonde : Charleroi, la ville dont il est bourgmestre, s’est déclarée officiellement « antifasciste ». C’était sans doute la priorité des priorités alors que le taux de chômage y atteint les 15% et que les 20-64 ans sont à peine un peu plus de 50% à travailler. En réalité, cette motion lui permit de justifier l’interdiction de métingues de partis patriotes et de refuser tout à trac de répondre, en septembre dernier, aux journalistes de CNews. C’est que, ma bonne dame, chez les gens moralement supérieurs, « on ne discute pas avec l’extrême droite ». Magnette, c’est Saint-Just, sans la guillotine, Jean Moulin sans aucune prise de risques, Gracchus Baboeuf chez qui l’égo aurait remplacé les égaux.   

Lorsqu’il était jeune professeur au sein de la très à gauche Université libre de Bruxelles, et moi un de ses étudiants, il fut l’auteur d’une contribution sur l’ « idéologie patricienne de la famille démocrate-chrétienne », encore dominante en Belgique. Devenu homme politique à la faveur d’une des nombreuses crises ayant ébranlé les socialistes francophones, il appliqua, mi-Machiavel, mi-Trissotin, la même recette : façonner toujours davantage la région wallonne à l’image de sa formation, pour faire dépendre l’une de l’autre, et inversement.

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C’est ainsi que la Wallonie ne put se défaire des maux inhérents au socialisme : répartition plus ou moins égale de la misère – pour paraphraser Winston Churchill – avec l’assistanat pour horizon, toute-puissance des syndicats agissant comme les bras armés de la gauche, hypertrophie et politisation de l’administration publique, clientélisme, communautarisme, immigrationnisme délirant, wokisme… Le reste de la classe politique, pour reprendre la maxime de Shakespeare tirée des Joyeuses Commères de Windsor, fut contrainte « d’étreindre, à défaut de pouvoir l’éviter », le PS. Certains poussent le zèle jusqu’à vouloir pousser la partie francophone de la Belgique plus à gauche encore : c’est le cas notamment d’Ecolo, et ses nombreux épigones de Sandrine Rousseau, ou du PTB, parti communiste post-staliniste.  Quant aux médias, dont la RTBF, radio et télévision publique, elle ferait presque passer France Inter pour une bande de joyeux droitards.

Retourne dans ton pays !

Pressenti un moment pour mener la liste européenne du Parti socialiste… français, en manque de figures de proue, pour les élections du 9 juin, Paul Magnette a finalement décliné l’invitation. Son amour de l’Europe a ses limites. En réalité, la soupe est plus goûteuse – et plus coûteuse pour le contribuable-, du côté belge de la frontière. Nous aurions quelques réticences à dévoiler son salaire annuel – plus de 400 000 euros – si cet adorateur de Pasolini (qui aurait sans doute été renié par son maître) ne cessait de marteler sa détestation des riches, responsables, selon lui, de tous les maux de la Wallonie et de la planète en danger.

Ce ne sont pourtant ni les riches, ni l’extrême droite, ni Viktor Orban… ni les Flamands – ceux-ci ayant d’ailleurs permis à la Wallonie de se maintenir financièrement à flots -,  qui sont aujourd’hui responsables de la situation réelle du sud de la Belgique, de son endettement abyssal et de l’insécurité de ses villes. Plutôt que de venir dispenser son savoir sur France Inter, Paul Magnette devrait peut-être (au choix) se retrousser les manches, relire ses manuels d’économie et faire ce pour quoi il est payé : travailler au service des Wallons.

Le talentueux Monsieur Attal

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Le ministre de l’Éducation nationale, qui fait un sans-faute et jouit d’un certain soutien populaire, séduit autant qu’il attire les jalousies de l’ancien monde. Pire: dans le marigot politique, il pourrait être tenté de plaire à tout prix. Et pour cette raison, notre chroniqueur a peur pour le futur de Gabriel Attal.


Gabriel Attal, remplaçant un ministre médiocre et donc content de lui – suffisance et insuffisance vont souvent de pair – est devenu, le 20 juillet 2023, ministre de l’Education nationale. Depuis, c’est un feu d’artifice. Politique et médiatique. Que certains de ses collègues aient été jaloux de cette exposition quasi constante n’est que trop naturel dans un univers où les grâces ou disgrâces sont scrutées d’un œil vigilant. Que Gabriel Attal soit même envisagé comme un possible successeur d’Elisabeth Borne – ce dont je doute, on ne change pas de monture au milieu du gué et il y a encore tant à redresser et à accomplir ! – dépasse la mesure pour certains qui ne peuvent pas admettre cette fatale et scandaleuse inégalité de la vie politique.

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Consensus populaire

Sans prétendre entrer dans le détail d’une activité impressionnante depuis six mois, on perçoit sur quoi elle se fonde – et pourquoi elle suscite tant d’adhésion. D’abord sur un constat pris de plein fouet, tenant notamment au piètre classement de la France dans les évaluations internationales. Ensuite sur une appréhension de la réalité sans la moindre complaisance, tant dans ses défaillances structurelles que dans ses dysfonctionnements au fil des jours, pour ne pas dire chaque jour. Par ailleurs et c’est fondamental, une volonté de ne pas constituer le verbe telle une illusion pour feindre l’efficacité. Il trouve au contraire sa traduction concrète et immédiate par des mesures, des décisions, des modifications, des bouleversements nécessaires et des actes qui sont légitimés moins par l’autorité présidentielle – la fiabilité d’un président faisant passer de Pap Ndiaye à Gabriel Attal est en effet sujette à caution – que par un fort consensus populaire. Enfin – et il y a là sans doute la clé de cette embellie ministérielle : à la fois le sentiment que le meilleur est enfin possible mais qu’il est menacé parce qu’on a trop d’exemples où les crises et leur urgence, après un début de traitement, sont demeurées en déshérence. Gabriel Attal apparaît bien, comme le souligne Alain Finkielkraut dans le nouveau numéro en vente de Causeur, comme « l’espoir terminal ». C’est en même temps sa force mais sa faiblesse si les résistances conservatrices (j’y inclus le syndicalisme de gauche dominant dans le monde de l’Education) prennent le dessus et bloquent le processus de transformation.

On a évidemment le droit de le contester mais rien dans son élaboration n’est absurde. Tout ce qui est envisagé par le ministre et déjà mis en œuvre sur des points importants, représente une plénitude qui n’oublie rien d’essentiel, de l’autorité, de la discipline, du port expérimenté de l’uniforme, jusqu’à l’enseignement lui-même et à la restauration de la légitimité des professeurs face aux élèves et aux parents.

Les rails du bon sens

Ma peur pour Gabriel Attal ne vient pas de là. Si on le laisse faire et qu’aucune frilosité, à tous les niveaux concernés, ne vient entraver cette révolution, cette dernière remettra l’Éducation nationale sur les rails à la fois du bon sens, de la réussite et de la rigueur. Ma peur vient du risque qu’il représente pour lui-même. Je ne suis pas naïf. Je connais son parcours, son histoire et ses origines politiques. Personne ne doute de son ambition et elle est légitime puisqu’il en a les capacités, le talent et plus généralement la plausibilité. Ce n’est pas d’aujourd’hui que je le pense. Partout où il est passé, avec la bienveillance du président qui pour une fois a été un bon DRH, Gabriel Attal a marqué par un éclat, une compétence, une alacrité qui le faisaient sortir du lot. Peu importe qu’à chaque succession il ait bénéficié de la médiocrité de celle ou de celui qui précédait !

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Il n’a pas été épargné par des vilenies déversées sur son caractère et sa vie intime par un ennemi d’enfance, Juan Branco, qui le harcelait à l’école primaire et le poursuit encore aujourd’hui de sa haine maladive. Il s’en était remarquablement sorti avec une émotion non feinte en intervenant sur TF1 dans l’émission Sept à Huit.

La crainte sur le futur de Gabriel Attal m’a été inspirée par un remarquable reportage sur lui et son activité au quotidien dans La Tribune Dimanche du 17 décembre 2023. Il paraît d’ailleurs que sa pose en majesté, sur la couverture, aurait déplu à l’Elysée. Il y a certes des éléments qui rassurent dans ces pages, notamment la volonté du ministre de faire fond, pour son avenir, plus sur le soutien populaire que sur les réseaux internes de la politique « politicienne », plus sur quelques fidèles qui lui sont totalement dévoués que sur les habituelles solidarités partisanes. J’espère que cette vision pertinente résistera à l’emprise des mécanismes classiques dont une ambition comme la sienne devra presque obligatoirement user. C’est justement sur ce plan que je m’inquiète le plus pour les prochaines années de Gabriel Attal : que ce qu’il y a encore de spontané, d’improvisé, de non prémédité dans son trajet se dégrade en routine partisane, en rivalités banales, en rapports de force convenus, en un clientélisme délétère. Jusqu’à aujourd’hui, avec habileté, il n’a jamais sacrifié son originalité sur l’autel du conformisme gouvernemental. Quand je lis qu’il a pris la peine de rendre visite à Nicolas Sarkozy et de déjeuner avec lui, qu’il a fait de même avec ses prédécesseurs rue de Grenelle, on pourrait certes le féliciter pour ce souci de recueillir le fruit de leurs expériences. Mais je ne suis pas persuadé que la consultation de « l’ancien monde » soit bien stimulante. Au contraire je la redoute comme une forme de contagion qui pourrait gangrener son élan et son enthousiasme créatif par des pesanteurs dont les uns et les autres ils n’ont pas su se défaire. Le contraire du chemin que Gabriel Attal voudrait suivre.

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Mais il va affronter tant de défis et devoir résister à tant de facilités – et je ne dénie pas, en superficie, le rôle de son apparence et de son élégance qui, par contraste, l’avantagent – que je ne peux pas m’empêcher de craindre le poison dans la promesse et le retour du banal entre-soi. Je redoute que le petit milieu politicien, gauche et droite confondues – et le macronisme en est une caricature dans la synthèse qu’elle opère – lui fasse oublier que, s’il est aujourd’hui en tête des sondages, ce n’est pas parce qu’il ressemble à tout le monde. Mais au contraire à personne.

«De nos jours, le catholique est vu au mieux comme un illuminé, au pire comme un intégriste!»

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La journaliste de France TV Claire Koç publie "Le jour où je me suis convertie" (Perrin, 2023).

« En me convertissant au catholicisme, j’étais persuadée d’entrer dans la norme pour m’extraire d’une minorité. J’avais faux sur toute la ligne. Pourquoi diable me suis-je mise dans ce pétrin ? » Voici comment Claire Koç, journaliste, fille de bergers anatoliens issue de l’ultra-pauvreté, nous présente son dernier livre.


Causeur. Dans votre nouveau livre, vous revenez sur votre conversion au catholicisme. Vous évoquez les figures de Paul Claudel et d’André Frossard, grands convertis. En vous lisant, on a l’impression que votre conversion est davantage le fruit d’un long cheminement que d’un coup de foudre spirituel. Pouvez-vous revenir sur votre parcours ?

Claire Koç. Bien au contraire, ma conversion est un coup de foudre spirituel qui a eu lieu lorsque j’avais 6 ans. C’est cela le mystère de la foi, c’est de l’ordre de l’irrationnel. Cela s’est passé en entrant dans une église, par hasard, à la sortie de l’école. Lorsque j’ai croisé le regard de la Vierge Marie tenant son fils dans les bras, il s’est passé quelque chose dans mon cœur. Dès lors, chaque fois que je passais devant une église, j’y entrais pour prier et allumer des cierges. J’ai mis 30 ans avant de me convertir car je me sentais illégitime, je pensais la foi catholique inaccessible. Qu’elle pouvait se faire uniquement par la transmission familiale. J’ai sauté le pas à 36 ans, après la naissance de mon fils, j’étais prête à recevoir le baptême en même temps que mon enfant.

Vous vous êtes convertie au moment où une partie des fidèles sont déboussolés par les propos du Pape actuel. Sur les migrants, faites-vous partie de ceux qui estiment qu’il en fait un peu trop ?

Je trouve surtout le pape assez distant vis-à-vis de la France. Lors de son récent voyage à Marseille, il a tenu à préciser qu’il ne venait non pas en France mais à Marseille. Mais Marseille est en France jusqu’à preuve du contraire. Du point de vue de la fille issue de l’immigration extra-européenne que je suis, c’est assez incompréhensible. J’ignore les raisons de son désamour.

Vous racontez aussi l’attrait assez récent, notamment chez les femmes, pour le spiritisme, l’ésotérisme, les pierres énergisantes… Votre thèse est que la nature a horreur du vide, et que puisque le vide religieux a envahi l’époque (en tout cas chez les Français de souche), les gens se cherchent des croyances de substitution. Au risque de paraitre affreusement sexiste, ce besoin de rites et de croyances, ce n’est pas un peu aussi « truc de bonnes femmes » ?

Je crois que l’humain, qu’il soit homme ou femme, a toujours eu besoin de croire en quelque chose, et cela depuis la nuit des temps. Certains vont croire en Dieu, d’autres dans l’énergie des pierres, d’autres encore en leur café du matin ou en eux-mêmes. Je remarque que lorsque le christianisme est diabolisé, c’est au profit de nouvelles normes de croyances : ésotérisme, sorcellerie 2.0, chamanisme etc. L’athéisme attire également de plus en plus de personnes en France. Le problème n’est pas de croire ou de ne pas croire en France, la liberté de conscience est un droit et la loi sur la laïcité la permet. Ce que je relève dans mon livre à travers mon expérience personnelle c’est qu’il y a aujourd’hui les croyances considérées comme « bonnes » et celles considérées comme « mauvaises ». Le catholique est vu au mieux comme un illuminé, au pire comme un intégriste. C’est assez terrifiant et paradoxal dans une société qui se prétend être progressiste, ouverte et tolérante. Je me rends compte que la tolérance est à géométrie variable et que la liberté de conscience est une notion fragilisée. Il est possible d’être croyant et laïque en France, contrairement à ce que l’on voudrait nous faire croire.

Certains élus et militants associatifs se perdent dans une laïcité mal comprise qu’ils instrumentalisent pour se retourner contre le christianisme. Comme par exemple en voulant déboulonner les statues de saints, renommer Noël « fête d’hiver » etc. Il y a une tradition chrétienne en France, et moi, elle ne me dérange pas comme de nombreux Français.

Dans une nouvelle, Chesterton fait dire à son prêtre-détective, le père Brown, alors qu’il vient de démasquer un faux ecclésiastique et que celui-ci lui demande comment il a pu l’identifier : « Vous avez attaqué la raison, c’est de la mauvaise théologie ». Vous rendez un bel hommage au subtil alliage entre foi et raison à travers la figure de Blaise Pascal. Le génie du christianisme n’est-il pas tout entier là ?

Ce que dit Blaise Pascal est très intéressant sur le rationnel et l’irrationnel. Pascal émet l’hypothèse que si Dieu s’imposait comme une vérité mathématique, la foi perdrait toute sa substance. Tout le monde croirait en Dieu et la quête intérieure n’aurait plus lieu d’exister. Il rappelle que la connaissance de Dieu n’appartient pas au même ordre que la connaissance rationnelle ; elle relève du cœur, siège de la volonté, dont le champ est plus vaste que celui de la raison. Ainsi, pour Pascal, raison et foi ne s’opposent pas, mais se complètent harmonieusement. Et puis personnellement, j’ai le sentiment que si les religions n’existaient pas, l’Homme trouverait autre chose pour se faire la guerre.

Le jour où je me suis convertie

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La peur du peuple est suicidaire pour Macron

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Palais de l'Elysée, 8 janvier 2024. Twitter.

Le choix du nouveau Premier ministre, probablement Gabriel Attal, indiffère une majorité de citoyens. Le vrai Premier ministre restera Emmanuel Macron, lequel demeure très impopulaire.


Le peuple ? Qu’il continue à la boucler ! La macronie commence mal l’année 2024. Alors que les Français n’en peuvent plus d’être écartés des décisions relatives à leur destin, Emmanuel Macron va proroger son confortable statu quo. Il lui suffira, croit-il, de se boucher les oreilles. C’est un président-squatter qui entend en effet demeurer à l’Élysée jusqu’au terme de son mandat. Il compte pour cela exploiter jusqu’à la corde une Vème République épuisée. Elle a déjà été vidée de ses subtils équilibres après les effacements conjugués du parlement et du Premier ministre.

Macron s’installe plus que jamais comme monarque isolé et immobile. Celui qui se targue d’apprécier les personnalités transgressives, allant jusqu’à soutenir courageusement Gérard Depardieu, se comporte comme un petit bourgeois frileux s’agissant de ses intérêts. Le « big-bang » démocratique annoncé par son entourage se limitera aux habituels effets de communication. Il se pourrait même qu’Elisabeth Borne, nommée le 16 mai 2022 et donnée partante cette semaine, puisse bénéficier d’un sursis à son poste de premier ministre[1]. Il est vrai qu’elle ou un autre (Sébastien Lecornu et Julien Denormandie sont les plus couramment cités, Gabriel Attal étant néanmoins donné favori lundi soir) sont des choix qui indiffère la très grande majorité des Français. Tout le monde a bien compris que le vrai Premier ministre restera Macron, qui a aussi ses entrées à la présidence de l’Assemblée nationale. C’est bien cette anomalie démocratique qui reste le carburant principal de l’irritation des citoyens rejetés par la caste.

A lire ensuite, Benoit Perrin: Débat sur l’immigration: mais à quoi sert la Cour des comptes?

Cette peur du peuple est suicidaire pour la macronie. Dans son obsession à lutter contre Marine le Pen, portée par les sondages, le chef de l’Etat prend le risque d’alimenter les frustrations en refusant mordicus d’en appeler à l’oxygène des urnes, soit pour des législatives anticipées, soit pour des référendums. « Le peuple n’a pas toujours raison », expliquait dimanche soir l’ancien soixante-huitard Daniel Cohn-Bendit, sur LCI. Ce raisonnement est commun à tout un monde prolophobe, privilégié et méprisant, qui n’est pas loin de regretter le suffrage censitaire. L’argument une fois de plus resservi d’Hitler qui aurait été élu démocratiquement par les Allemands n’est d’ailleurs pas exact : c’est le président Von Hindenburg, élu face à Hitler en 1932 (49% contre 30%) qui l’a nommé chancelier l’année suivante, avec l’appui des élites bourgeoises et financières de l’époque.

Cette même haine des « élites » pour l’opinion populaire est en train, en réaction, de pousser Donald Trump dans les sondages, au détriment de Joe Biden.

La question qui se pose désormais est de savoir si les Français, marginalisés par un système politique à bout de souffle, vont patienter encore longtemps. Mon petit doigt me dit que non.


[1] En définitive, Elisabeth Borne a été démissionnée par Emmanuel Macron lundi après-midi.

Les cancres utiles du Hamas

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D.R.

« From the river to the sea » : des sondeurs américains questionnent les étudiants américains sur le slogan du Hamas


Depuis le 7 octobre, les universités américaines se trouvent dans un rare état d’effervescence. Des vidéos tournent en boucle sur les réseaux sociaux, où l’on voitdes étudiants brandir des drapeaux palestiniens et entonner le chant « From the river to the sea, Palestine will be free ». Des paroles rien moins qu’extraites de la charte du Hamas.

Mais ces brillants élèves savent-ils ce qu’ils font ? Ron E. Hassner, professeur à Berkeley, en Californie, a voulu le vérifier. Il a demandé à un institut de sondage d’interroger un panel représentatif de 250 étudiants, tous inscrits dans le système d’enseignement supérieur américain. Les résultats sont édifiants. 53,2 % des personnes interrogées déclarent approuver les paroles du chant « From the river to the sea »… sauf que seuls 47 % d’entre elles sont capables de nommer convenablement la mer (Méditerranée) et le fleuve (Jourdain) dont il est question.

A lire également: Harvard: deshonoris causa

Pire encore, moins d’un quart seulement savent qui était Yasser Arafat. Mais revenons à la mer et au fleuve. Les étudiants ont-ils conscience que la revendication d’un État arabe aussi vaste équivaut à refuser à Israël son droit d’exister ? L’institut de sondage a montré une carte de la région aux sondés propalestiniens concédant ne pas bien maîtriser la géographie locale. Résultat, après avoir vu le document, 75 % d’entre eux déclarent ne plus adhérer au slogan du Hamas. À se demander ce qu’on leur apprend à la faculté !

Restent toutefois les activistes les plus radicaux, conscients de militer pour la disparition d’Israël (32,8 % de l’échantillon total). Les sondeurs avaient pour consigne de leur indiquer que le Hamas ne souhaitait pas seulement annexer un pays, mais également y procéder au nettoyage ethnique des 7 millions de juifs qui l’habitent. Confrontés à cette « révélation », 60 % des étudiants soutenant jusque-là les djihadistes ont alors changé d’avis et revu à la baisse leurs positions. Bonne nouvelle pour l’entente entre les peuples, mais terrible aveu quant au niveau des futures élites américaines.

Mon pote le dealer

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DR.

En ce début d’année 2024, Éric Piolle, le maire écologiste de Grenoble, thuriféraire bien connu du vivre-ensemble et de la mixité sociale, a décidé d’inciter ses administrés – déjà bien éprouvés, les malheureux – à se montrer plus inclusifs.


Dernière minute ! Suite à la polémique, la Compagnie Artiflette a décidé d’annuler la représentation prévue ce mardi soir

C’est dans ce but que demain soir, mardi 9 janvier, la mairie verte convie les Grenoblois à un spectacle vivant d’un genre nouveau « entre théâtre et récit conté, lissé de mots et de musique » joyeusement intitulé : « Les copains d’en bas ». Sur le site de la Ville de Grenoble, la municipalité a ajouté un bandeau sous l’affiche qui annonce le show. Y est posée cette étonnante question : « Comment vivre au quotidien à proximité d’un point de deal ? » Voici donc les Grenoblois invités à cohabiter avec les dealers. C’est fichtrement malin ! Que n’y avions-nous pas déjà pensé ! Sympathise avec le dealer qui pourrit ta vie et ta cage d’escalier tout comme tu as déjà sympathisé avec les punaises de lit et les surmulots ; ta vie en sera changée. Les épreuves de Kho-Lanta, c’est du pipi de chat à côté de celles qu’exige le vivre-ensemble tel qu’il va falloir le pratiquer à Grenoble. Sus à la peau de phoque, aux piolets et autres crampons.

Suivi d’un temps d’échange

Depuis quelques jours déjà, des affiches aux couleurs criardes, racoleuses et bariolées, ont été généreusement placardées sur les façades des immeubles du quartier Chorier- Berriat. Il ne s’agirait pas de rater cette représentation qu’on attend avec impatience. Ce spectacle bien rôdé n’a pourtant rien d’inédit. Créé en 2018 par la Compagnie Artiflette, il a déjà été représenté dans plusieurs communes de France. Suivi « d’un temps d’échange » invitant à « mieux se connaître pour mieux vivre ensemble », cette manifestation se veut didactique et vise à promouvoir « l’insertion sociale », « l’interculturalité » et « le bonheur de vivre dans les quartiers ». C’est pour partager une expérience choisie et comme il se doit enrichissante, qu’Ignace Fabiani et Claire Devienne ont co-écrit cette pièce dont ils sont aussi les acteurs. Ils campent Ben et Charlotte, aventuriers des temps modernes, qui ont décidé, de leur propre chef, d’aller expérimenter la mixité sociale dans une cité HLM. On voit nos audacieux conquérants se frotter alors, en vrai, à l’altérité. Que de belles rencontres ! D’après le dossier de présentation du spectacle, on fait connaissance avec « Assia, la voisine marocaine qui apporte à nos bobos des couscous fumants, Bachir, l’épicier d’en face qui leur fait crédit, Casquette et Barbichette des jeunes qui s’installent dans leur cage d’escalier, Kenny, une maman Malgache pleine de rêves, Djamel, le rappeur, Idriss, un éducateur épris de liberté et de justice avec qui ils vont collaborer… » Pas un ne manque, ils sont tous là ! « Jour après jour, entre doutes et convictions profondes, Ben et Charlotte sont ballottés entre magnifiques moments porteurs de sens et l’immersion de la violence dans le quotidien de la cité », est-il précisé. Fichtre ! j’en ai la larme à l’œil. « Le récit de ces rencontres dessine une vérité autre que celle souvent entendue dans les médias. », conclut le descriptif. Pour le coup, on n’en doute pas une seconde.

A relire: Causeur #113: Le bad trip français

Si la mairie d’Éric Piolle n’avait pas ainsi audacieusement sous-titré l’affiche du spectacle, cette représentation de la Compagnie Artiflette, dévolue à l’habituelle propagande pour le vivre-ensemble, serait passée sous les radars. Mais, quand on y regarde de plus près, on s’aperçoit que le show, véritable couteau suisse qui sévit déjà dans les collèges et les lycées, peut servir idéalement les desseins inclusifs d’Éric Piolle ; ce qui justifie largement ce choix.  Il « permet aux élèves de découvrir certaines réalités méconnues concernant la vie dans les quartiers dits « difficiles »(…) d’élargir les horizons desdits élèves, de rentrer dans la complexité des situations, de changer de regard (…) » Cette prestation à visée hautement édificatrice est aussi couramment proposée comme « support pour des ateliers de médiation culturelle » et peut en servir d’autres « sur des thématiques liées au spectacle, à la déconstruction des stéréotypes et des préjugés, à  la découverte de l’altérité. » Dans le cochon, tout est bon.

Des agneaux méprisés

Notons que la démarche s’inscrit, pour la municipalité, dans le cadre d’une farouche volonté d’éradiquer les nuisances générées par le trafic de drogue. Sur les réseaux sociaux de la ville, le maire-pastèque avait déjà diffusé deux très courts-métrages montrant les conséquences du deal pour les habitants voisins d’un point de vente. Il s’agissait alors de dissuader de consommer des substances illicites. L’édile, qui cherche décidément à explorer tous les possibles, propose maintenant, par le truchement d’une réflexion fructueuse qu’initierait la représentation du spectacle de la Cie Artiflette, à instaurer une cohabitation harmonieuse des Grenoblois avec les dealers. Tout se tente. Du reste, Claire Devienne, pendant la tournée de la pièce dans le Var, en janvier 2023, avait déjà expliqué qu’en tout dealer, il y a aussi un homme. « Le plus grand dealer est aussi un grand frère, mais les difficultés de la vie l’ont parfois enfermé dans des mécanismes qui le poussent à être violent. » L’écrivain Christian Bobin s’est, lui aussi, exprimé à propos de la pièce : « J’ai lu ce texte sur les gens dans l’entrée de l’immeuble et j’ai beaucoup aimé. On dirait que parfois – les tigres ne sont que des agneaux qu’on a maltraités et méprisés. »

Le Maire de Grenoble Eric Piolle © JEAN PIERRE CLATOT / AFP

En attendant, la démarche d’Éric Piolle ne fait pas l’unanimité dans une ville où les habitants sont terrorisés par des bandes qui tiennent le trafic de stupéfiants et règlent leurs comptes à coup de rafales de Kalachnikov : sur X, les réactions indignées se sont multipliées.  

Face à la drogue, les Grenoblois espèrent une réponse autre que l’administration d’une cuillérée de sirupeux vivre-ensemble. Ce, d’autant plus que les élus rouges/verts rechignent à importuner les dealers installés dans les logements sociaux d’ACTIS et de Grenoble-Habitat. La mairie refuse en effet de contrôler les attributions… alors qu’elle est à la tête de ces deux bailleurs. C’est en vain que, depuis le début du mandat écologiste, l’opposition demande un contrôle strict et une expulsion des dealers condamnés pour éviter qu’ils ne transforment des quartiers entiers en zone de non-droit. En attendant, la représentation des Copains d’en bas a lieu demain. En présence d’Éric Piolle.

Débat sur l’immigration: mais à quoi sert la Cour des comptes?

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Pierre Moscovici, Paris, 4 octobre 2022 © ROMUALD MEIGNEUX/SIPA

La Cour des comptes observe que la France est le pays de l’immigration maladive. Mais l’ex-ministre de l’Économie de François Hollande a une bien faible opinion de la vénérable institution qu’il a l’honneur de présider. Et s’il démissionnait ?


« C’est une initiative que j’ai prise personnellement et que j’assume totalement ». Pierre Moscovici, Premier président de la Cour des comptes est droit dans ses bottes : selon lui, la publication du rapport de la Cour portant sur la lutte contre l’immigration irrégulière ne devait pas « interférer » avec le vote de la loi immigration au parlement.

L’ex-ministre de l’Économie de François Hollande a une bien faible opinion de la vénérable institution qu’il a l’honneur de présider. Créée par Napoléon, héritière d’institutions séculaires, la Cour des comptes occupe un rôle reconnu par notre Constitution : elle « assiste le Parlement dans le contrôle de l’action du Gouvernement » et « contribue à l’information des citoyens » (article 47-2).

Un rapport qui devait être rendu public le 13 décembre

La chronologie était pourtant prévue de longue date. En mai 2020, la Cour des comptes avait publié un premier rapport portant sur l’intégration des personnes immigrées en situation régulière et sur l’exercice du droit d’asile. La rédaction d’un second rapport portant sur la politique de lutte contre l’immigration irrégulière avait débuté dès 2022. Pendant plusieurs mois, plusieurs magistrats financiers ont mené une enquête de terrain approfondie qui les a conduits à mener de nombreux déplacements (jusqu’à Saint-Georges de l’Oyapock, à la frontière entre la Guyane et le Brésil). Inscrit à la programmation des publications de la Cour, le rapport a été examiné le 7 novembre 2023 par le comité du rapport public et des programmes. Tout était donc prêt pour que le rapport soit rendu public le 13 décembre dernier.

Rappelons que l’indépendance institutionnelle de la Cour et l’indépendance statutaire de ses membres sont fondamentales. Elles permettent une entière liberté d’appréciation quant aux contrôles effectués et aux conclusions tirées. Sauf pour les rapports réalisés à la demande du parlement ou du gouvernement, la Cour est entièrement libre de son calendrier de publications : rien ne l’obligeait à publier son rapport dans le cadre des débats sur le projet de loi immigration.

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Dès lors, pourquoi avoir différé la diffusion de ce rapport ? Le Premier président argue que la publication prévue serait intervenue entre le vote de la motion de rejet sur la loi immigration et la réunion de la Commission mixte paritaire. Mais n’était-ce pas justement à ce moment précis que la Cour aurait dû jouer le rôle que lui assigne la Constitution ?

En effet, le rapport de la Cour fourmille de données capitales pour le débat public, et cette mine d’informations aurait été essentielle au travail du législateur : le coût d’une journée de rétention s’élève à 602€ ; un éloignement forcé coûte en moyenne 4414€ ; la lutte contre l’immigration irrégulière mobilise environ 16 000 fonctionnaires et militaires à temps plein… In fine, on apprend que la politique de lutte contre l’immigration irrégulière coûte chaque année 1,8 milliards d’euros aux contribuables ! Or, cette somme est loin de recouvrir la totalité du coût de l’immigration clandestine pour nos finances publiques : les débats récents nous ont utilement rappelé que des clandestins bénéficiaient de prestations sans même avoir à travailler sur notre sol.

40% du contentieux administratif en France

Il faut mettre ce coût exorbitant face à des résultats désespérément médiocres : l’État est incapable de mener à terme 88% des obligations de quitter le territoire français. Nous sommes à des années-lumière de l’objectif d’exécution de 100% des OQTF affiché par Emmanuel Macron en 2018 ! Plus grave encore, la Cour reconnait l’incapacité de l’administration à estimer le nombre d’étrangers en situation irrégulière sur notre territoire.

Cette politique à vau-l’eau met nos administrations sous pression : les préfectures sont débordées, les tribunaux sont engorgés – les contentieux des étrangers en situation irrégulière représentent plus de 40% des affaires portées devant les juridictions administratives !

Face au constat de l’échec cuisant de l’État pour endiguer les vagues migratoires irrégulières, la Cour rappelle que le cadre législatif a fait l’objet de 133 modifications en moins de dix ans. Elle énonce plusieurs recommandations qui auraient pu venir enrichir le travail des parlementaires alors que s’achevaient les débats sur le projet de loi immigration.

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En réalité, on assiste là à une déplorable spoliation démocratique. Refuser au législateur comme au citoyen d’accéder aux données indispensables à un débat éclairé sur un tel sujet relève d’une manipulation qu’il faut dénoncer avec force. La Cour des comptes joue un rôle crucial pour que soit respecté le quinzième article de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen : « La société a le droit de demander compte à tout agent public de son administration. » Se soustraire à ce rôle pour des motifs politiques revient à trahir sa mission.

Dans cette affaire, le contribuable est doublement victime. Il entretient à ses frais des juridictions financières au coût annuel de 232 millions d’euros, mais celles-ci ne peuvent pas jouer leur rôle en raison de considérations politiciennes. D’ailleurs l’institution n’est guère exemplaire en matière de maîtrise de la dépense. En novembre dernier, Mediapart nous apprenait que les 3000 exemplaires du rapport d’activité de la Cour avaient été envoyées au pilon et réimprimés. La raison de cette gabegie est singulière : la première version montrait Pierre Moscovici « souriant mais le regard fatigué et les traits tirés ». Sans doute déçu par sa photogénie, le Premier président apparaît en revanche « souriant toujours, mais plus fringant ». Le contribuable sera ravi d’apprendre qu’il finance la communication personnelle de l’ancien hiérarque du Parti socialiste. Comme le Conseil d’État, le Conseil constitutionnel ou encore la Cour européenne des droits de l’homme, la Cour des comptes sous Pierre Moscovici méprise la souveraineté populaire en décidant de manière arbitraire de repousser la publication d’informations capitales. Le citoyen éclairé peut y voir une nouvelle démonstration de la « révolte des élites et la trahison de la démocratie » (Christopher Lasch).

«Ceci est mon corps…»

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L'acteur uruguayen Enzo Vogrincic, "Le Cercle des neiges" 2023) © Netflix

72 jours dans le froid des glaciers, montagne à perte de vue, avalanches, anthropophagie… Le film de début d’année de Netflix met nos nerfs à rude épreuve. Accrochez-vous à votre siège !


Le 13 octobre 1972, un Fairchild FH227 de la Fuerza Aérea Uruguaya, petit appareil à hélices qui assure la liaison Montevideo-Santiago, s’écrase dans la Cordillère des Andes, à 3600 mètres d’altitude. À son bord, 45 passagers. Pour la plupart, de jeunes et costauds rugbymen du Old Christians, équipe catho de la capitale uruguayenne, partis pour disputer un match amical au Chili. L’épave de couleur blanche se confondant avec la neige reste introuvable, et les recherches sont vite abandonnées. Pourtant, dans le fuselage qui leur sert d’abri, il y a des rescapés, dont beaucoup s’éteindront à petit feu. Deux mois après l’accident, les secours récupèrent 16 miraculés.

Ambitieuse production

Cette fantastique odyssée a déjà fait l’objet de plusieurs films de fiction, dont le plus connu reste Les Survivants, de Frank Marshall, avec Ethan Hawke, sous les auspices de la Paramount en 1993. Sans compter les documentaires. Le cinéaste barcelonais Juan Antonio Bayona, 48 ans, remet à présent le couvert dans une ambitieuse production hispano-uruguayenne qui tient largement ses promesses. Outre L’Orphelinat (2008) son premier « long » produit par Guillermo del Toro, et plus récemment la série Penny Dreadful avec Eva Green et Josh Hartnett ou encore Jurassic World Fallen Kingdom (en 2018), c’est également à Bayona qu’on doit The Impossible, inspiré par le terrible tsunami de 2004 dans l’Océan indien. Le film-catastrophe, décidément, lui porte chance.

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Projeté en septembre à la Mostra de Venise et le mois suivant au festival Lumière de Lyon, Le Cercle des neiges ne sort pas en salles mais ouvre l’année 2024 sur Netflix. Tiré du best-seller de Pablo Vierci paru en 2009 sous le titre La Sociedad de la nieve, le film homonyme affiche un casting essentiellement ibérique, à l’exception du bel Enzo Vogrincic, la star montante du ciné latino-américain, dans le rôle de « Numa », qui agonise et passe de vie à trépas au bout de son calvaire. La force du film de Bayona tient, pour commencer, à l’exactitude factuelle. Le scénario en restitue les étapes jour après jour : les turbulences dans l’aéronef sous la tempête, le crash, le décompte des morts, le rationnement des victuailles, les tentatives d’appels via la radio de bord… Jusqu’à la résolution de pratiquer l’anthropophagie, seul gage de survie. Le dépeçage des morts congelés. L’avalanche qui ensevelit certains d’entre les survivants. La décision de se séparer, pour cette expédition, de deux de ces garçons qui, les pics glacés franchis, atteignent la vallée où un cavalier les aperçoit, ce qui déclenche le sauvetage de leurs camarades, 71 jours après le crash.

Pas voyeuriste

Constellé de flash-back fugaces renvoyant un à un les protagonistes à leur félicité perdue, émaillé en voix off de monologues intérieurs (d’outre-tombe pour certains), magnifié de somptueuses prises de vue sur ces espaces à la fois grandioses, menaçants et immaculés où se meuvent des humains lilliputiens (dont les faces ravagées apparaîtront bientôt, en gros plans anamorphosés), Le Cercle des neiges esquive la tentation voyeuriste avec tact, tout en tenant le spectateur (et quoique celui-ci en connaisse par avance le dénouement), d’un bout à l’autre, captif de ce chemin de croix. En empathie avec ces intrépides sursitaires du froid définitif, autant dire qu’on s’accroche à son siège !

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Mais surtout n’est pas évacuée la singulière dimension christique de cette ordalie, qui fait dire par exemple au personnage d’Arturo, au seuil de rendre l’âme : « Je crois au Dieu que Roberto a dans la tête quand il vient me soigner. Je crois au Dieu qui fait sortir Nando par tous les temps et qui donne à ses faibles jambes le courage de marcher sans condition, je crois en la main de Daniel quand il coupe la viande et en Fito quand il nous l’apporte sans nous dire à qui elle a appartenu, pour qu’on puisse la manger sans avoir à se souvenir de son regard … » : foi sécularisée dans le secours propitiatoire du prochain. Le fameux « ceci est mon corps, ceci est mon sang » qui dans l’Evangile proclame la transsubstantiation est, en creux, la sentence allégorique qui sanctifie l’acte tabou de manger son semblable : jusqu’au sacrifice suprême, le rugby reste un sport d’équipe.

Le Cercle des neiges (La Sociedad de la nieve). Film de J.A.Bayona. Espagne/Uruguay, couleur, 2023. Durée: 2h24. Nouveau, sur Netflix

Le député islamo-gauchiste, les «dragons célestes» et le «dog whistle»

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Le député d'extrème gauche du Nord David Guiraud, décembre 2022 © NICOLAS MESSYASZ/SIPA

Le député LFI David Guiraud a été accusé d’antisémitisme, après un post sur « X » (ex-Twitter) faisant référence aux « Dragons célestes » du manga japonais One piece. Tout comme son chef Jean-Luc Mélenchon affirmait que l’emploi du verbe « camper » associé à la visite de Tel Aviv de Mme Braun-Pivet n’avait aucune connotation particulière, le député assure ne pas avoir rejoint l’Axe.


Un langage codé antisémite ?

Il fut un temps où Léon Daudet s’écharpait sur les bancs de la Chambre des députés avec ses collègues radicaux pour la traduction d’un vers de Virgile. Mais ça, c’était avant, et depuis, nos élus et ministres, qui sont des gens comme les autres, sont surtout imprégnés de « culture » Marvel et de mangas. En 2021, dans l’émission TPMP, Marlène Schiappa citait Spider-Man. En ce début d’année, David Guiraud a fait allusion à la bande dessinée japonaise « One piece ». Une allusion qui suscite le tollé, car pas tout à fait dépourvue d’antisémitisme.

Des dragons qui dominent le monde…

Dans son fameux tweet, le député LFI, né en 1992 et apparemment imprégné de japoniaiseries animées, a en effet publié un GIF (comprendre : une image animée) dans lequel apparait un « dragon céleste ». Rien de bien méchant à première vue, si le symbole n’était pas utilisé massivement ces derniers mois sur les réseaux et les forums à la fois par l’extrême droite antisémite, l’extrême gauche antisioniste et la nébuleuse islamique. Dans cette bande dessinée japonaise, les « dragons célestes » constituent une aristocratie de méchants ultra-riches, disposant de revenus faramineux et d’esclaves, épargnés par les remontrances du Gouvernement Mondial. Un imaginaire qui a de quoi exciter tout ce que notre époque compte de complotistes. De là à faire des dragons célestes des Juifs, il n’y a qu’un pas, tant ils répondent aux fantasmes antisémites. Sur les réseaux sociaux, le rapprochement est fait depuis un bon moment, et le terme est utilisé comme un message codé pour vomir sa bile contre les Juifs en toute impunité, à l’abri des bannissements. Dans les cours d’école, de jeunes collégiens ricanent à l’évocation de la Shoah et font allusion aux dragons célestes.

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Depuis, David Guiraud, élu dans la circonscription de Roubaix en juin 2022, est monté sur ses grands chevaux… et a effacé son tweet. Le député nous propose une explication de texte : « Petit message à ceux qui me suivent car il paraît que certains utilisent mon tweet pour se lacher (sic) : laissons la religion en dehors de ca (sic). Les dragons célestes ne sont pas une religion ou une « race » et si vous le pensez vous avez mal lu One Piece. C’est une alliance militaire de gens puissants qui écrasent les autres. Ils ne sont pas détestés pour ce qu’ils sont, mais pour ce qu’ils font aux autres. Mais je ne veux heurter personne donc je prefere (sic) supprimer ». L’explication n’est qu’à demi-convaincante, car depuis janvier 2023, plusieurs articles ont illustré ce rapprochement fait par quelques petits malins entre Juifs et dragons célestes. Et cette affaire ne suit que de deux mois la sortie lunaire du député, à Tunis, qui déclarait, au lendemain du 7 octobre : « Le bébé dans le four, ça a été fait par Israël, la maman éventrée, ça a été fait par Israël ! ». Une rhétorique qui  n’est finalement pas sans rappeler celle de Thierry Meyssan, ou d’Éric Laurent, lequel expliquait en 2004 chez Thierry Ardisson que « soixante Israéliens étaient logés à proximité des terroristes du 11 septembre » et que, derrière les agissements des barbus, le Mossad n’était jamais très loin.

Coup de sifflet aux chiens de la casse

On appelle ce type de gros clins d’œil politique un « dog whistle », un « appel du pied » ou un « sifflet au chien » en bon français. Le message codé du député a d’ailleurs été bien compris par la clientèle visée. Cet art de ne pas dire les choses en les disant quand même, la France insoumise l’a élevé à un haut niveau. C’est encore M. Mélenchon qui s’est montré le plus habile dans ce domaine : le 22 octobre, toujours sur Twitter, il écrivait : « Voici la France. Pendant ce temps Madame Braun-Pivet campe à Tel Aviv pour encourager le massacre. Pas au nom du peuple français ! ». Un verbe pas choisi au hasard, là non plus, selon nombre d’observateurs. La présidente de l’Assemblée nationale y avait vu une allusion aux camps de concentration.

C’est à des petites choses comme cela que l’on s’attire la sympathie d’Houria Bouteldja et celle de Jérôme Bourbon, l’inénarrable directeur de Rivarol.

«Les SEGPA au ski»: mais qui sont ces spectateurs hors-piste?

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Les Segpa au ski (2023), un film comique de Ali Bougheraba et Hakim Bougheraba © Apollo Films

Alors que le film « Les SEGPA » avait déjà suscité une controverse en 2022, c’est le comportement de certains spectateurs de sa suite, « Les SEGPA au ski », qui pose aujourd’hui question.


Suite à une web-série lancée sur YouTube en 2016, un premier long-métrage des frères Boughéraba (intitulé sobrement « Les SEGPA ») était déjà sorti en 2022, mettant en scène les aventures censées être comiques d’une bande de copains scolarisés en SEGPA. Pour ceux qui ne sont pas familiers avec les acronymes de l’Éducation nationale, les SEGPA sont les Sections d’Enseignement Général et Professionnel Adapté, et elles accueillent des élèves en grandes difficultés, dans des classes spécifiques, au collège.

Nouveau phénomène comique ou stigmatisation ?

En 2022, l’enseignant en SEGPA Rachid Zerrouki déplorait ainsi la stigmatisation de ses élèves assimilés, selon lui, à des « abrutis » par le premier film[1]. Il craignait en outre que certains parents, échaudés par cette caricature, ne renoncent à orienter leur enfant en échec scolaire dans une structure d’enseignement pourtant adaptée à leurs difficultés.

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Effectivement, un esprit chagrin aurait pu trouver confirmation des pires stéréotypes racistes dans « Les SEGPA », qui ridiculisait des personnages issus de l’immigration maghrébine et subsaharienne en les décrivant comme des cancres et des attardés, encore scolarisés au collège à l’approche de la trentaine ! Issus également de l’immigration, les réalisateurs ont toutefois bénéficié d’un totem d’immunité. On imagine cependant le tollé si le film avait été l’œuvre d’un cinéaste d’origine européenne : « un film zemmourien ! », «la discrimination s’affiche sur grand écran !», « le retour des théories eugéniques nazies !» auraient peut-être titré les médias progressistes.

Éloge de la mixité ou d’une mixité?

Depuis le 27 décembre 2023, c’est le second volet, « Les SEGPA au ski », qui est projeté sur nos écrans, toujours réalisé par Ali et Hakim Boughéraba. On y retrouve la même dizaine d’acteurs rigolos (nous n’irons pas jusqu’à parler de dix génies artistiques), pour incarner les héros qui, cette fois, partent donc au ski.

Il n’est pas question ici de faire une critique du film, cependant, on peut lui reprocher des concessions peut-être trop appuyées au politiquement correct woke. Ainsi, les joyeux cancres vacanciers se trouvent confrontés à des (méchants) identitaires de souche, dont on se demande ce qu’ils viennent faire dans l’intrigue, une intrigue qui développe par ailleurs une romance entre Claire, jeune femme d’origine européenne (interprétée par Emma Smet, la fille de David Hallyday et du mannequin Estelle Lefébure) et Ichem, jeune homme d’origine maghrébine (interprété par Ichem Boughéraba, frère des réalisateurs). On peut interpréter cette sous-intrigue comme un éloge de la mixité. Mais pourquoi ladite mixité ne serait-elle promue que dans un seul sens ? Pourquoi seulement Claire et Ichem et, pourquoi pas, par exemple, Fatima et Jérôme, ou bien Fatima et Mamadou, ou encore Fatima et David ? Cela pourrait-il froisser un certain public  masculin, patriarcal et peu ouvert à l’altérité ? Quand elle est sélective, comme l’antiracisme hémiplégique, la mixité n’est pas un combat crédible. On y croira donc totalement, quand dans le troisième volet de la franchise, intitulé « Les SEGPA à l’église » ou « Les SEGPA à la synagogue », on suivra la romance d’un couple mixte constitué d’une jeune fille d’origine arabo-musulmane associée à un jeune homme d’origine française et de culture chrétienne, ou bien à un Africain noir, ou encore à un garçon Juif…

« Les SEGPA au ski», héritiers des « Sous-doués » et des « Bronzés » ?

Dans « Les SEGPA au ski », les héros préparent le baccalauréat (comme dans « Les Sous-doués » de Claude Zidi) et ils partent en vacances à la montagne (comme dans « Les Bronzés font du ski » de Patrice Leconte) : les citations et les références sont assumées et on ne peut que se réjouir quand des réalisateurs issus de la diversité revendiquent une filiation avec des œuvres devenues des classiques du film comique hexagonal. En effet, s’approprier la culture du pays d’accueil pour la perpétuer et la renouveler est le meilleur moyen de s’intégrer pour les immigrés et leurs descendants. Les frères Boughéraba ont d’ailleurs rendu un bel hommage à la troupe du Splendid, la citant comme source d’inspiration et la qualifiant de « patrimoine » français[2]

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On pouvait donc légitimement s’attendre à un sympathique film d’humour potache et à une ambiance détendue dans les salles pour ce qui semblait s’annoncer comme un divertissement à regarder en famille.

Le vrai spectacle est dans la salle !

Or, les séances ont donné lieu à ce que les médias qualifient pudiquement de « débordements » ou « d’incivilités ». Liste non exhaustive : hurlements, jets de pop-corn et de boisson, intrusion sans ticket d’entrée (sans doute des supporters anglais, dirait Darmanin) à Blagnac ; insultes et bagarre à Saint Etienne ; altercations, insultes et vol à Montpellier ; crachats et dégradations à Mont-de-Marsan[3]. Les vidéos prises par ceux-là mêmes qui se livraient au chahut (pourquoi ne pas s’exhiber quand l’impunité est garantie?), puis diffusées et massivement regardées sur les réseaux sociaux, ont engendré une émulation négative qui a propagé le phénomène. En conséquence, des séances ont été suspendues, les forces de l’ordre ont dû intervenir à plusieurs reprises pour faire évacuer les salles, et le film a parfois été déprogrammé, une déprogrammation causée, donc, par… les propres fans dudit film !

Après l’interruption de la séance, on imagine les spectateurs des « SEGPA au ski », sans doute amateurs de fast-food, ravager un McDonald’s et le contraindre à la fermeture, rentrant ensuite à leur domicile le ventre aussi vide que le cerveau…

Les acteurs du film recadrent leurs spectateurs

Ichem Boughéraba, héros du film, remet les choses en perspective dans une intervention où il pointe du doigt les parents démissionnaires qui n’apprennent pas les bonnes manières à leur progéniture[4].

Je nuancerais toutefois le point de vue de Ichem Boughéraba en évoquant plutôt l’idée d’une éducation à géométrie variable, variable selon le contexte et le lieu : ainsi, il n’est pas certain que les parents d’un « jeune », qui le laissent impunément se livrer à des violences dans un cinéma, à l’école ou dans la rue, l’autorisent également à se déchaîner au domicile familial ou à l’intérieur, par exemple, d’un édifice consacré. De même, là où les médias sont tétanisés à l’idée d’esquisser une sociologie des trublions qui perturbent les séances, un autre acteur du film, Hamza Bensahnoune, s’adresse sans détours « à la population issue de l’immigration » et, tout particulièrement, « aux enfants de cette population » qu’il désigne clairement comme responsables. Diable, ce ne seraient pas les célèbres Kevin et Mattéo les coupables ! En attendant les réactions indignées des élus LFI à cette analyse, le citoyen soucieux de s’informer regardera les vidéos mises en ligne sur les réseaux sociaux pour vérifier si l’analyse de M. Bensahnoune est exacte ou erronée.

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Dans leurs interventions respectives, les deux acteurs dressent donc le même constat : l’attitude des jeunes qui sèment le désordre dans les salles de cinéma relève d’un défaut d’éducation qui doit être corrigé, au besoin avec une bonne gifle. Ils brisent ensemble un tabou de la société française : celui de la sanction pour les délinquants juvéniles. Je les laisse bien entendu responsables de leurs propos et de la solution qu’ils proposent, mais il est probable qu’avec Messieurs Boughéraba et Bensahnoune aux postes de Ministre de l’Intérieur et de Ministre de la Culture, le problème du chahut et des dégradations dans les salles de cinéma serait réglé dans la journée.

Les cons, ça ose tout…

« Il y a des cons qui gâchent tout » conclut Hamza Bensahnoune, paraphrasant ainsi la fameuse réplique écrite par Audiard et prononcée par Lino Ventura dans « Les tontons flingueurs » de Georges Lautner : « Les cons, ça ose tout. C’est même à ça qu’on les reconnaît ! ». On ne peut qu’acquiescer à cette réflexion : il faut indiscutablement être stupide pour générer un chahut et des violences qui aboutissent à l’interruption d’une séance de cinéma qu’on a préalablement payée ! Cela relève du même comportement que celui des émeutiers de l’été dernier qui vandalisaient les écoles, les médiathèques et les équipements urbains de leurs propres quartiers.

Bien sûr, on ne souhaite pas au film des « SEGPA au ski » de se planter (de bâton), dusse-t-il nous faire regretter « Les Bronzés font du ski » ; mais, peut-être faut-il envisager que, finalement, ce film attire les spectateurs qu’il mérite. Quant aux « Sous-doués », cela fait bien longtemps qu’ils ont quitté l’écran. Ils sont désormais dans la salle.


[1] « Les Segpa » : pourquoi le prochain film co-produit par Cyril Hanouna fait bondir un enseignant de Marseille (francetvinfo.fr)

[2] Les Segpa 2, une suite inspirée des Bronzés font du ski ? – AlloCiné (allocine.fr)

[3] ”C’était l’anarchie”, “la police a débarqué”… Pourquoi plusieurs débordements ont eu lieu dans des cinémas lors de la sortie du film “Les Segpa au ski” ? – ladepeche.fr

Saint-Étienne. Au cinéma, insultes et bagarre perturbent la projection des «Segpa au ski» (leprogres.fr)

Montpellier : des incidents pendant la projection d’un film, les CRS interviennent (actu.fr)

Landes : le film « Les SEGPA au ski » déprogrammé d’un cinéma à cause d’incivilités à répétition – France Bleu

[4] « Il y a des cons qui gâchent tout » : la colère d’un acteur des « Segpa » après des débordements dans les cinémas (francetvinfo.fr)

Paul Magnette, le socialiste belge qui veut faire la leçon sur France Inter

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Le Belge Paul Magnette invité de France inter, le 5 janvier 2024. DR.

Pendant vingt-cinq longues minutes, France Inter lui a déroulé le tapis, forcément rouge. Rouge, comme le logo et le micro de la station de radio publique. Rouge, comme le socialisme dont il est le fer de lance dans la partie francophone de la Belgique. Rouge, comme la couleur politique – et le bilan – de la Wallonie où toute expression contraire est réduite au silence, ou presque.


Sans être contredit un moment par l’intervieweuse du Grand Entretien, Marion L’Hour, qui a d’emblée indiqué trouver « passionnant » le dernier essai de son invité, le président du Parti socialiste wallon a enchaîné les attaques ciblant l’extrême droite. Comprenez : tout ce qui n’est pas de gauche. Pour Paul Magnette, fervent partisan de la politique du cordon sanitaire, elle serait « le cancer de l’Europe ». Et de passer quelques personnalités, partis et régions dans son tamis d’infréquentabilité : Marine Le Pen évidemment, Viktor Orban et la Flandre voisine de « sa » Wallonie. Emmanuel Macron, quant à lui, aurait « offert une victoire idéologique, politique et morale à l’extrême droite ». Pas un mot en revanche sur le Qatargate, affaire de corruption, qui a éclaboussé récemment son parti.

Belgique antifa

Paul Magnette est un courageux, un résistant, un pourfendeur de la bête immonde : Charleroi, la ville dont il est bourgmestre, s’est déclarée officiellement « antifasciste ». C’était sans doute la priorité des priorités alors que le taux de chômage y atteint les 15% et que les 20-64 ans sont à peine un peu plus de 50% à travailler. En réalité, cette motion lui permit de justifier l’interdiction de métingues de partis patriotes et de refuser tout à trac de répondre, en septembre dernier, aux journalistes de CNews. C’est que, ma bonne dame, chez les gens moralement supérieurs, « on ne discute pas avec l’extrême droite ». Magnette, c’est Saint-Just, sans la guillotine, Jean Moulin sans aucune prise de risques, Gracchus Baboeuf chez qui l’égo aurait remplacé les égaux.   

Lorsqu’il était jeune professeur au sein de la très à gauche Université libre de Bruxelles, et moi un de ses étudiants, il fut l’auteur d’une contribution sur l’ « idéologie patricienne de la famille démocrate-chrétienne », encore dominante en Belgique. Devenu homme politique à la faveur d’une des nombreuses crises ayant ébranlé les socialistes francophones, il appliqua, mi-Machiavel, mi-Trissotin, la même recette : façonner toujours davantage la région wallonne à l’image de sa formation, pour faire dépendre l’une de l’autre, et inversement.

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C’est ainsi que la Wallonie ne put se défaire des maux inhérents au socialisme : répartition plus ou moins égale de la misère – pour paraphraser Winston Churchill – avec l’assistanat pour horizon, toute-puissance des syndicats agissant comme les bras armés de la gauche, hypertrophie et politisation de l’administration publique, clientélisme, communautarisme, immigrationnisme délirant, wokisme… Le reste de la classe politique, pour reprendre la maxime de Shakespeare tirée des Joyeuses Commères de Windsor, fut contrainte « d’étreindre, à défaut de pouvoir l’éviter », le PS. Certains poussent le zèle jusqu’à vouloir pousser la partie francophone de la Belgique plus à gauche encore : c’est le cas notamment d’Ecolo, et ses nombreux épigones de Sandrine Rousseau, ou du PTB, parti communiste post-staliniste.  Quant aux médias, dont la RTBF, radio et télévision publique, elle ferait presque passer France Inter pour une bande de joyeux droitards.

Retourne dans ton pays !

Pressenti un moment pour mener la liste européenne du Parti socialiste… français, en manque de figures de proue, pour les élections du 9 juin, Paul Magnette a finalement décliné l’invitation. Son amour de l’Europe a ses limites. En réalité, la soupe est plus goûteuse – et plus coûteuse pour le contribuable-, du côté belge de la frontière. Nous aurions quelques réticences à dévoiler son salaire annuel – plus de 400 000 euros – si cet adorateur de Pasolini (qui aurait sans doute été renié par son maître) ne cessait de marteler sa détestation des riches, responsables, selon lui, de tous les maux de la Wallonie et de la planète en danger.

Ce ne sont pourtant ni les riches, ni l’extrême droite, ni Viktor Orban… ni les Flamands – ceux-ci ayant d’ailleurs permis à la Wallonie de se maintenir financièrement à flots -,  qui sont aujourd’hui responsables de la situation réelle du sud de la Belgique, de son endettement abyssal et de l’insécurité de ses villes. Plutôt que de venir dispenser son savoir sur France Inter, Paul Magnette devrait peut-être (au choix) se retrousser les manches, relire ses manuels d’économie et faire ce pour quoi il est payé : travailler au service des Wallons.

Le talentueux Monsieur Attal

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École Berghelot, Denain, 15 décembre 2023 © FRANCOIS GREUEZ/SIPA

Le ministre de l’Éducation nationale, qui fait un sans-faute et jouit d’un certain soutien populaire, séduit autant qu’il attire les jalousies de l’ancien monde. Pire: dans le marigot politique, il pourrait être tenté de plaire à tout prix. Et pour cette raison, notre chroniqueur a peur pour le futur de Gabriel Attal.


Gabriel Attal, remplaçant un ministre médiocre et donc content de lui – suffisance et insuffisance vont souvent de pair – est devenu, le 20 juillet 2023, ministre de l’Education nationale. Depuis, c’est un feu d’artifice. Politique et médiatique. Que certains de ses collègues aient été jaloux de cette exposition quasi constante n’est que trop naturel dans un univers où les grâces ou disgrâces sont scrutées d’un œil vigilant. Que Gabriel Attal soit même envisagé comme un possible successeur d’Elisabeth Borne – ce dont je doute, on ne change pas de monture au milieu du gué et il y a encore tant à redresser et à accomplir ! – dépasse la mesure pour certains qui ne peuvent pas admettre cette fatale et scandaleuse inégalité de la vie politique.

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Consensus populaire

Sans prétendre entrer dans le détail d’une activité impressionnante depuis six mois, on perçoit sur quoi elle se fonde – et pourquoi elle suscite tant d’adhésion. D’abord sur un constat pris de plein fouet, tenant notamment au piètre classement de la France dans les évaluations internationales. Ensuite sur une appréhension de la réalité sans la moindre complaisance, tant dans ses défaillances structurelles que dans ses dysfonctionnements au fil des jours, pour ne pas dire chaque jour. Par ailleurs et c’est fondamental, une volonté de ne pas constituer le verbe telle une illusion pour feindre l’efficacité. Il trouve au contraire sa traduction concrète et immédiate par des mesures, des décisions, des modifications, des bouleversements nécessaires et des actes qui sont légitimés moins par l’autorité présidentielle – la fiabilité d’un président faisant passer de Pap Ndiaye à Gabriel Attal est en effet sujette à caution – que par un fort consensus populaire. Enfin – et il y a là sans doute la clé de cette embellie ministérielle : à la fois le sentiment que le meilleur est enfin possible mais qu’il est menacé parce qu’on a trop d’exemples où les crises et leur urgence, après un début de traitement, sont demeurées en déshérence. Gabriel Attal apparaît bien, comme le souligne Alain Finkielkraut dans le nouveau numéro en vente de Causeur, comme « l’espoir terminal ». C’est en même temps sa force mais sa faiblesse si les résistances conservatrices (j’y inclus le syndicalisme de gauche dominant dans le monde de l’Education) prennent le dessus et bloquent le processus de transformation.

On a évidemment le droit de le contester mais rien dans son élaboration n’est absurde. Tout ce qui est envisagé par le ministre et déjà mis en œuvre sur des points importants, représente une plénitude qui n’oublie rien d’essentiel, de l’autorité, de la discipline, du port expérimenté de l’uniforme, jusqu’à l’enseignement lui-même et à la restauration de la légitimité des professeurs face aux élèves et aux parents.

Les rails du bon sens

Ma peur pour Gabriel Attal ne vient pas de là. Si on le laisse faire et qu’aucune frilosité, à tous les niveaux concernés, ne vient entraver cette révolution, cette dernière remettra l’Éducation nationale sur les rails à la fois du bon sens, de la réussite et de la rigueur. Ma peur vient du risque qu’il représente pour lui-même. Je ne suis pas naïf. Je connais son parcours, son histoire et ses origines politiques. Personne ne doute de son ambition et elle est légitime puisqu’il en a les capacités, le talent et plus généralement la plausibilité. Ce n’est pas d’aujourd’hui que je le pense. Partout où il est passé, avec la bienveillance du président qui pour une fois a été un bon DRH, Gabriel Attal a marqué par un éclat, une compétence, une alacrité qui le faisaient sortir du lot. Peu importe qu’à chaque succession il ait bénéficié de la médiocrité de celle ou de celui qui précédait !

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Il n’a pas été épargné par des vilenies déversées sur son caractère et sa vie intime par un ennemi d’enfance, Juan Branco, qui le harcelait à l’école primaire et le poursuit encore aujourd’hui de sa haine maladive. Il s’en était remarquablement sorti avec une émotion non feinte en intervenant sur TF1 dans l’émission Sept à Huit.

La crainte sur le futur de Gabriel Attal m’a été inspirée par un remarquable reportage sur lui et son activité au quotidien dans La Tribune Dimanche du 17 décembre 2023. Il paraît d’ailleurs que sa pose en majesté, sur la couverture, aurait déplu à l’Elysée. Il y a certes des éléments qui rassurent dans ces pages, notamment la volonté du ministre de faire fond, pour son avenir, plus sur le soutien populaire que sur les réseaux internes de la politique « politicienne », plus sur quelques fidèles qui lui sont totalement dévoués que sur les habituelles solidarités partisanes. J’espère que cette vision pertinente résistera à l’emprise des mécanismes classiques dont une ambition comme la sienne devra presque obligatoirement user. C’est justement sur ce plan que je m’inquiète le plus pour les prochaines années de Gabriel Attal : que ce qu’il y a encore de spontané, d’improvisé, de non prémédité dans son trajet se dégrade en routine partisane, en rivalités banales, en rapports de force convenus, en un clientélisme délétère. Jusqu’à aujourd’hui, avec habileté, il n’a jamais sacrifié son originalité sur l’autel du conformisme gouvernemental. Quand je lis qu’il a pris la peine de rendre visite à Nicolas Sarkozy et de déjeuner avec lui, qu’il a fait de même avec ses prédécesseurs rue de Grenelle, on pourrait certes le féliciter pour ce souci de recueillir le fruit de leurs expériences. Mais je ne suis pas persuadé que la consultation de « l’ancien monde » soit bien stimulante. Au contraire je la redoute comme une forme de contagion qui pourrait gangrener son élan et son enthousiasme créatif par des pesanteurs dont les uns et les autres ils n’ont pas su se défaire. Le contraire du chemin que Gabriel Attal voudrait suivre.

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Mais il va affronter tant de défis et devoir résister à tant de facilités – et je ne dénie pas, en superficie, le rôle de son apparence et de son élégance qui, par contraste, l’avantagent – que je ne peux pas m’empêcher de craindre le poison dans la promesse et le retour du banal entre-soi. Je redoute que le petit milieu politicien, gauche et droite confondues – et le macronisme en est une caricature dans la synthèse qu’elle opère – lui fasse oublier que, s’il est aujourd’hui en tête des sondages, ce n’est pas parce qu’il ressemble à tout le monde. Mais au contraire à personne.