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Taxi driver à Aden

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Le Yémen n’a pas d’industrie cinématographique. Mais, avec Amr Gamal, il a un grand cinéaste. Les lueurs d’Aden, son film, suit l’itinéraire d’un couple qui ne peut pas se permettre d’avoir un quatrième enfant, alors que la guerre civile fait rage.


La religion ménage toujours des arrangements avec ses propres préceptes. Faut-il croire le prophète, qui assure qu’avant 120 jours le fœtus n’a pas d’âme ? Ou bien est-ce 40 jours ? À quel stade de la grossesse le tabou de l’avortement est-il levé par le Très-Haut ?

Un ménage aux abois

Ahmed, un employé d’Aden TV, la télévision d’Etat, (bien réelle, la chaîne est aujourd’hui fermée) dont le salaire n’est pas tombé depuis trois mois, a dû se résoudre, pour arriver à nourrir sa famille, à s’improviser chauffeur de taxi. Isra’a, sa femme, se sait enceinte de son quatrième enfant. Pour se convaincre de son bon droit à avorter, elle n’en finit pas de visionner sur son smartphone le prêche en ligne qui lui suggère qu’elle ne commet aucun péché, et la rassure sur son sort dans l’au-delà.

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Au marché, tout est cher : la famille se restreint même sur la nourriture. Le petit ménage aux abois vient de se voir contraint de déménager dans un taudis sordide, faute de pouvoir payer le loyer de l’appartement décent qu’il occupait jusqu’alors.  On tâche encore de sauver l’essentiel : scolariser les enfants dans le privé, pas dans le public ; commander chez le tailleur un uniforme pour le petit dernier. Garder, si possible, la tête haute.

© Paname distribution.

Nous sommes en 2019, à Aden, la grande ville portuaire d’un Yémen miné par la guerre civile. Les barrages militaires scandent la chaussée, une soldatesque arrogante circule en camions, sans égards pour les civils. Les coupures de courant se multiplient, l’eau est rationnée : tout semble partir à vau-l’eau. Il faut pouvoir compter sur sa famille, sur ses proches, sur ses soutiens : un sentiment de déclassement hante la classe moyenne. Tout se monnaye – la corruption est le lot commun.

L’avorteuse au niqab noir

Pas à pas, Les lueurs d’Aden suit l’itinéraire de ce couple en crise, au cœur d’une cité désormais régentée par la religion mahométane. La décision d’avorter se heurte, non seulement aux lois en vigueur, mais surtout aux interdits (à géométrie variable) de l’Islam. Muna, l’amie médecin qui aurait toutes les compétences requises pour prendre en charge cette IVG n’est jamais vêtue autrement qu’en niqab, en noir de la tête au pied dès qu’un homme se présente à sa vue, fût-il l’époux d’Isra’a, sa proche amie.  Va-t-elle, émue par le sort de la jeune gravide, agir contre ses principes ? N’aura-t-elle pas ensuite des remords ?

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The Burdened – titre original du film, soit : « les porteurs du fardeau » en Français – n’est pas seulement la chronique d’une débâcle intime sous pression sociétale, économique, confessionnelle. A travers ce drame familial, le réalisateur Amr Gamal brosse d’une main très sûre la peinture d’une ville, dans une remarquable économie de moyens, adossée à un scénario construit au millimètre, dialogues inclus. Ancien protectorat anglais comme l’on sait, Aden conserve encore, malgré les cicatrices de l’époque « socialiste » puis des soubresauts de cet interminable conflit attisé par l’Iran (opposant aujourd’hui, pour faire bref, les Houthis, au nord, et le sud sécessionniste, sur fond de rivalités entre Riyad et Abou Dhabi) des vestiges de son éclectisme architectural et paysager, avec ses monuments et ses parcs, mais surtout cette tapisserie urbaine dont ce passionnant long métrage se fait l’illustrateur et l’anthropologue attentif. Jusque dans l’attention portée aux figurants, à leur circulation dans le réseau des rues, à leurs tenues – on sent que visuellement, rien n’est laissé au hasard : la moindre séquence est parfaitement composée.   

Le Yémen n’a pas d’industrie cinématographique. À tout le moins peut-il à bon droit s’enorgueillir d’avoir un authentique cinéaste !  Né en 1983, Amr Gamal, dont l’une des productions théâtrales s’est exportée à Berlin – une première européenne pour la scène yéménite – est déjà l’auteur d’un long métrage, Ten Days before the Wedding, nomination du Yémen aux Oscars 2018. Les lueurs d’Aden sera donc son premier film distribué en France. Par son écriture au cordeau, précise autant qu’épurée, Les lueurs d’Aden rappelle l’esthétique du meilleur cinéma iranien d’aujourd’hui – on pense à Mani Haghrighi (Les Ombres persanes), Asghar Farhadi (Un Héros), ou encore, bien sûr, Jafar Panahi (3 visites, Taxi Téhéran)… Une lueur d’espoir sur le Yémen ? A l’heure même où le présent article est envoyé, les rebelles Houthis, instrumentalisés par l’Iran sur fond de chantage contre Israël, multiplient les accrochages avec la marine américaine en mer Rouge…     


Les lueurs d’Aden (The Burdened). Film de Amr Gamal. Yeman/Soudan/ Arabie saoudite, couleur, 2023. Durée : 1h31. En salles le 31 janvier 2024.

Décadence du ventre


Après qu’elles ont aspergé de soupe au potiron la Joconde, devenue ces temps-ci le souffre-douleur de la sottise écolomaniaque, nos deux hardies militantes ont entonné leur prêche et lancé cette question existentielle, certainement mûrement pensée : « Qu’est-ce qu’il y a de plus important ? L’art ou le droit à une alimentation saine et durable ? »

Musée du Louvre, 28 janvier 2024 © David CANTINIAUX / AFPTV / AFP

Cela revient en réalité à mettre sur le même plan l’élévation par l’art et le fonctionnement du transit, l’édification de l’esprit et la satisfaction de la panse. Voilà bien un rapprochement dont on pouvait penser que nous avions atteint un niveau suffisant de civilisation pour que sa trivialité et son ineptie nous soient épargnées. Mais non. Rien d’ailleurs, semble-t-il, ne nous sera épargné sur cette longue pente qui nous entraîne inexorablement vers la fosse commune des civilisations disparues.

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Sur cette pente de la décadence, il y a bien sûr les causes de la présente révolte du monde de ce que la technocratie triomphante range sous le vocable d’agriculture et que, pour ma part, je persiste à appeler paysannerie. Tout simplement parce que ce mot-là fait clairement référence au « pays ». D’ailleurs, au Moyen Âge le mot paysan signifiait d’abord « homme d’un pays ». Furetière, dans son dictionnaire, publié en 1690, deux ans après sa mort, livre cette autre définition du mot. « Pays est aussi un salut de gueux, un nom dont ils s’appellent l’un l’autre quand ils sont du même pays. » On appréciera comme il convient le recours au terme de « gueux ». Ce brave Furetière avait sans doute l’excuse des préjugés de son temps, ce qui n’est évidemment pas le cas des technocrates de Bruxelles et de leurs affidés des ministère parisiens, qui, toute condescendance bue, ne voient probablement dans le monde paysan d’aujourd’hui qu’un conglomérat disparate de gueux. Des gens de peu, des gens d’un autre âge, frappés d’obsolescence comme le terme lui-même.

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Les premiers assauts délétères contre ce monde-là sont peut-être à chercher du côté du remembrement. Ce que par commodité de langage nous appellerons le système s’emparait du pays justement, le modifiait en profondeur, se l’appropriait. On arrachait les haies, arasait les mottes, comblait les fossés, les trous d’eau, on éradiquait les boqueteaux. Il fallait fabriquer de grands espaces, pour de la grande rentabilité, pour de la grande efficacité d’exploitation, de la grande mécanisation. C’était le premier pas de la non moins grande dépossession. Le paysan, le gardien du Temple Nature, soumis à la loi du marché. Puis allaient s’imposer les combinazione ploutacratiques du libre échange, et leur cortège d’absurdités dont, aujourd’hui, sous nos yeux ces mêmes gardiens du Temple Nature crèvent.

On n’a pas assez vu le coup venir. Mais – en exagérant à peine, en fait si peu…- on pourrait dire que le remembrement n’était que la répétition en petit format de ce que serait Schengen. Plus de haies, plus de frontières, de vastes espaces pour un marché sans entraves ni limites et le profit décuplé qui va avec. La logique idéologique est à l’identique dans les deux cas, faire place nette devant la gloutonnerie impérialiste et apatride du système. Le remembrement ou comment mettre Schengen au milieu du village. Einstein assurait que si l’abeille venait à disparaître, l’humanité elle-même disparaîtrait. Cela vaut aussi, et plus encore, c’est l’évidence même, pour le paysan. L’abeille humaine à bonnet jaune.

Mitterrand, Don Juan en politique

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Le Parti socialiste belge invente la « gauche cocaïne »

Les Belges ont eux aussi leur colline du crack! Dans le cabinet du ministère de l’Éducation de la Fédération Wallonie-Bruxelles ont été saisis pas moins de 50 paquets de cocaïne…


Nous connaissions la gauche caviar. La Belgique, jamais en reste lorsqu’il s’agit d’innover en matière politique, vient d’inventer la « gauche cocaïne ». Les socialistes y ont viré coco : rien à voir avec un tournant communiste, encore moins d’un « Bad Godesberg » à l’envers, mais plutôt d’un bad trip : cinquante pacsons de cocaïne ont été découverts dans le cabinet de la ministre socialiste de l’Enseignement Caroline Désir. Sur les terres wallonnes, le Parti socialiste règne en caïd depuis de longues décennies, pour le pire, jamais pour le meilleur : il suffit, pour s’en convaincre, de se pencher sur la situation économique abyssale de ce coin, autrefois parmi les plus prospères de la planète ou sur l’état des libertés publiques dans une région où tout homme de droite est forcément d’extrême droite et donc potentiellement interdit de parole ou de meeting en raison du sacro-saint cordon sanitaire.

TrainPSotting

Quand tout pouvoir vous appartient, vous êtes libre de toutes les dérives, sans réellement être inquiété ou rejeté dans l’opposition. La liste des scandales impliquant le PS, dirigé par Paul Magnette (que l’on voit fréquemment morigéner sur les plateaux français) est d’ailleurs longue comme le bras : de l’affaire Agusta-Dassault dans les années 90 au récent Qatar Gate, affaire de corruption au Parlement européen, le parti a été maintes fois éclaboussé.

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Le PS est un monde de « copains et de coquins » et désormais aussi de cocaïne. Jugez plutôt : le baron présumé dans cette affaire est lui-même le fils de Fadila Laanan, autre personnalité du parti, ancienne ministre qui se fit davantage connaître pour ses bourdes et ses buzz enfantins que par ses talents, notamment en matière de culture dont elle avait la charge. Les mauvaises langues diront d’ailleurs que le Pablo Escobar du plat pays ne fut pas engagé sur ses qualités propres, mais parce qu’il possédait la carte du bon parti. Au PS, avant de faire razzia sur la chnouf, il y avait longtemps qu’on l’avait fait sur les postes.

Ce « TrainPSotting », dans lequel des figures socialistes ont remplacé Ewan McGregor dans le rôle principal, est évidemment dramatique au sein d’un pays miné par la drogue, avec pour porte d’entrée le port d’Anvers où les mafias font régner la terreur. Que cette affaire ait lieu au sein du ministère de l’Enseignement, chargé de la formation de la jeunesse, est encore plus dramatique ; que la ministre à la tête du cabinet où la découverte a eu lieu n’ait pas encore démissionné, en dit long sur la toute-puissance du PS ; que le monde politico-médiatique ait étouffé l’affaire pendant des semaines ne dit rien qui vaille sur la démocratie en Wallonie.

L’appel du grand large

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Affaire Sylvain Tesson. Mais au fait ça veut dire quoi, être «réactionnaire» aujourd’hui ?


Ce monde devient irrespirable. Et qu’on ne nous dise pas qu’il s’agit là d’un « sentiment », ou qu’il en a toujours été ainsi ! Face au déferlement des « affaires », qui n’en sont à vrai dire que pour leurs commanditaires, on rêve d’un nouveau Karl Kraus qui mettrait les pieds dans la fourmilière, d’un ironiste au cœur généreux et au verbe aussi incisif que celui de son aîné viennois constatant que « chaque époque a l’épidémie qu’elle mérite[1] ». La nôtre s’enchante de son inculture, et joue à se faire peur au lieu de voir les vrais dangers qui la menacent. Mais le wokisme ne date pas d’hier, et Jean Baudrillard avait déjà tout dit, avec une lucidité sans fard, dans ce brulot qu’est La conjuration des imbéciles (1997), et que Libération ne publierait probablement plus : « La vraie question devient alors : ne peut-on plus l’«ouvrir » de quelque façon, proférer quoi que ce soit d’insolite, d’insolent, d’hétérodoxe ou de paradoxal sans être automatiquement d’extrême-droite (ce qui est, il faut bien le dire, un hommage à l’extrême-droite)[2]». Quoi que ce soit de poétique, faudrait-il ajouter, d’aventureux, de tendre et sarcastique comme le sont les écrits de Sylvain Tesson, « réactionnaire » comme chacun devrait désormais le savoir, icône de l’extrême-droite littéraire et sans doute bien pire encore.

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Sylvain Tesson n’a pas besoin d’être défendu car il n’est pas coupable

Aussi sociable que solitaire, et en cela proche du « vagabond romantique » (Wanderer) et de l’Anarque de Jünger, ce fin prosateur et intrépide marcheur est parfaitement capable d’affronter seul la meute, ou de prendre la tangente sans se préoccuper de savoir s’il sera poursuivi pour délit de fuite. Le grand vent de liberté qui l’a propulsé sur les routes ne le laissera pas croupir dans le marécage médiatique. Gageons même qu’il est déjà ailleurs, dans l’univers qui est le sien et qui lui vaut tant de lecteurs. Mais lui témoigner admiration et solidarité c’est aussi défendre le droit imprescriptible de choisir librement, comme il l’a toujours fait, la vie qu’on entend mener. Amoureux comme Segalen de la diversité du monde – ou au moins de ce qu’il en reste -, Tesson a bien davantage à nous apprendre de la vie que le néo-conformisme moral contemporain voulant qu’on ne voie plus le réel qu’à travers le filtre de l’idéologie ; et condamnant ainsi notre triste époque à n’avoir plus aucune idée du « destin des mots », comme Kraus le déplorait au siècle dernier. Mais au fait ça veut dire quoi, être « réactionnaire » aujourd’hui ?

Ennemi du Progrès

Être un sale type et un danger pour la société, on l’aura compris. Mais encore ? Le mot est à lui seul un oxymore puisque le « réactionnaire » fait de sa réaction – signe qu’il est en vie ! – un système dans lequel il s’enferme, devenant ainsi un fanatique de l’immobilisme, un chantre du passéisme puisque, non content de s’immobiliser, le réactionnaire rêve de restaurer ce qui n’est plus et de renverser l’ordre nouveau qui l’a supplanté. En quoi n’est-il pas alors lui aussi un « révolutionnaire » ? Héritée de la Révolution française et de la Réaction monarchiste qu’elle a suscitée, l’opposition radicale entre réactionnaire et révolutionnaire est en effet corrigée par la sémantique ordinaire voulant que l’un et l’autre se retournent en arrière (lat. revolvere) : l’un avec nostalgie, l’autre avec la volonté d’éradiquer ce qui l’empêche d’avancer vers un avenir toujours plus radieux. Est-ce donc un crime de considérer qu’on aurait pu conserver ce qu’il y avait de bon dans l’ancien monde ?

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Certains rappellent, pour défendre Tesson, que Baudelaire fut lui aussi un « réactionnaire » et que cela ne l’a pas empêché d’être un grand poète qui eut néanmoins le mauvais goût de préférer Joseph de Maistre à Voltaire. D’autres affirmeront qu’un grand poète est d’autant plus dangereux qu’il a de tels goûts. Car un réactionnaire est davantage qu’un conservateur ; c’est un ennemi du Progrès et donc du genre humain. Encore faut-il être capable de distinguer ce qui, dans la conservation, relève d’une stagnation mortifère ou contribue à la préservation de ce sans quoi le genre en question cesserait d’être humain ! Tout homme de culture est à cet égard à la fois révolutionnaire et conservateur, comme n’ont pas manqué de le rappeler les plus grands d’entre eux. Un penseur plutôt « de gauche » comme Günther Anders ne disait pas autre chose : « Je suis un « conservateur » en matière d’ontologie, car ce qui importe aujourd’hui, pour la première fois, c’est de conserver le monde absolument comme il est[3]» Au péril nucléaire s’ajoute en effet depuis quelques décennies un péril culturel, spirituel : peut-on encore dire sans être cloué au pilori que la modernité a produit beaucoup de non-sens et de laideur ? Dire qu’on n’a aucune affinité avec une culture comme celle de l’islam qui exclut les femmes de la vie sociale ? Dire comme le fait Tesson qu’énoncer en poète ce qu’on voit est plus important que pratiquer la dénonciation sans accepter la contradiction.

Demander des comptes à la modernité

Réactionnaires et conservateurs, supposés ou assumés, ont en tout cas en commun d’oser critiquer la sacro-sainte modernité ; les plus radicaux pour la jeter au panier, les autres pour lui demander des comptes quant aux résultats civilisateurs dont elle se glorifie : « La modernité repose sur le principe de la rivalité mimétique » note quant à lui Tesson[4] qui lui préfère de loin les grands espaces, le silence fertile de la vie d’ermite, et la patience du guetteur espérant que son immobilité lui permettra d’entrevoir la panthère des neiges. S’il y a mille et une manières d’être antimoderne, celle de Tesson préserve indéniablement le monde plus qu’elle ne le menace.

De la conjuration des imbéciles

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[1] Karl Kraus, Les derniers jours de l’humanité, trad. J.-L. Besson et H. Christophe, Paris, Editions Agone, 2015. p. 133.

[2] Tribune publiée dans Libération le 7 mai 1997, puis dans De l’exorcisme en politique ou la conjuration des imbéciles, Paris, Sens et Tonka, 2000.

[3] Et si je suis désespéré que voulez-vous que j’y fasse ? trad. Ch. David, Paris, Allia, 2010, p. 76.

[4] Eloge de l’énergie vagabonde, Paris, Editions des Equateurs/Pocket, 2007, p. 197.

Stanislas: une longue cabale médiatique

Sexisme, catéchisme obligatoire, dérive autoritaire… Mediapart est en permanence à la recherche de témoignages d’élèves pouvant apporter de l’eau à son moulin. Objectif: prouver que le prestigieux établissement catho du 6e arrondissement est autoritaire ou homophobe. Notre contributrice, bien renseignée, raconte les dernières péripéties de cette campagne de dénigrement au long cours, et rappelle que la plupart des élèves de Stan sont indignés par ce lynchage et soutiennent au contraire avec ferveur l’encadrement.


Acte III dans l’Affaire Stanislas : retour de la meute média (par) tique. Un peu aidée, il est vrai, par l’apprentie ministre dont les propos florianesques – et un poil approximatifs – sur le vécu de fifils et le ressenti-de-sa-maman ont propulsé le collège Stanislas sur le devant de la scène.

« Pratiques homophobes, sexistes et autoritaires »

Si Stan est un établissement pour privilégiés, il aurait volontiers laissé ce privilège à d’autres. Le problème étant que les autres ne lui arrivent pas à la cheville et que, pour cette raison, maman Amélie y a mis sa progéniture et les molosses d’Edwy veulent y planter leurs crocs. À l’affût depuis août 2023, ils ont sauté sur l’occasion. Et avec les copains journaleux et les commis d’Hidalgo, mis l’établissement en état de siège : la mairie de Paris a déclaré suspendre, à titre conservatoire, le versement de ses subventions et la pression s’accroît sur la communauté éducative lynchée par la presse, les réseaux sociaux et les collègues du Café pédagogique. Pourquoi s’attaquer au dernier haut lieu de l’excellence, à l’heure même où les résultats scolaires des petits Français sont « parmi les plus bas jamais mesurés » et quand les professeurs se voient souhaiter « une Paty » en guise de bonne année, si ce n’est pour fuir une réalité que la mauvaise conscience et l’idéologie haineuse ne sauraient voir ?

Cérémonie de passation des pouvoirs, entre Gabriel Attal et Amélie Oudéa-Castera, le 12 janvier 2024 © Philemon Henry/SIPA

Maman Amélie, Papa N’Diaye et le petit Gabriel

C’est l’acte III d’une affaire remontant à juin 2022. Initiée par l’Express et Mediapart qui dénonçaient dans leurs colonnes des « pratiques homophobes, sexistes et autoritaires » et convainquaient – sans trop d’efforts- le Groupe Gauche Communiste, Écologiste et Citoyenne du Conseil Régional d’Île de France de réclamer l’ouverture d’une enquête administrative. Trouvant le ministre de l’époque, Papa N’Diaye, dont les enfants scolarisés à l’École alsacienne font des longueurs dans la piscine de Stan, un peu mollasson, Mediapart en remettait une couche en février 2023 et remportait la première manche. Fin de l’Acte I, début de l’Acte II : inspection de l’établissement. Les inquisiteurs généraux ont fait leur travail avec zèle pendant deux mois, invité témoins et/ou victimes à se victimiser et/ou témoigner, assuré les délateurs de la confidentialité de leur démarche. De là un rapport colligeant les manquements de Stan à l’Ordre wokiste avec lequel l’Éducation nationale ne saurait transiger, surtout depuis qu’il a grand-remplacé l’instruction. Ce rapport, déposé sur le bureau de Gabriel Attal en août 20231, n’a pas donné lieu à des sanctions administratives : non par complaisance (on a vu ce que donnaient les privilèges), mais parce qu’il ne pointait que des écarts individuels sans faire état de problèmes systémiques. Rideau sur l’Acte II.

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Tempête médiatique

Pour rétablir la vérité sur cette affaire et défendre l’honneur et la survie de leur établissement, Frédéric Gautier, directeur de Stan, et Louis Manaranche, censeur-directeur des classes préparatoires, ont répondu aux questions de la presse et fait quelques plateaux, notamment ceux de France Info. Au-dessus de la tempête médiatique, de ce qu’elle charrie de mensonges et de bassesse, de ce qu’elle révèle de l’état du pays, leur clarté, leur mesure et leur élégance nous ont convaincus d’une chose : c’est à de tels éducateurs que nous aimerions confier nos enfants. Si l’esprit Stan pouvait souffler sur l’Éducation nationale… Marie, étudiante en CPGE, fait partie des élèves de Stan (l’immense majorité) qui, n’ayant que de la gratitude à exprimer, n’ont été sollicités ni par les inspecteurs généraux, ni par Mediapart. Alors qu’en juillet dernier les petits anges mettaient la France à feu et à sang, Marie et ses camarades terminaient studieusement et poliment leur année scolaire. La jeune fille, issue de la classe moyenne, doit son admission dans ce « repaire de privilégiés » à son travail et aux efforts consentis par ses parents (avant tout éducatifs : pallier les déficiences de l’école et instruire à la maison). Enfin, se faisant la voix de ses condisciples, Marie redit le bonheur d’être à Stan, la droiture et le dévouement de l’encadrement, et s’indigne de ce procès en sorcellerie.

L’Acte IV sera-t-il judiciaire ? Une enquête aurait été ouverte par le parquet de Paris en automne 2023 après un signalement de l’inspection générale de l’Éducation nationale et les associations « Stop-Homophobie » et « Mousse » ont annoncé le vendredi 26 janvier avoir déposé plainte contre Stanislas pour « discrimination LGBTphobe », accusation que la direction récuse2. Le combat ne fait que commencer. À vaincre sans péril, on triomphe sans gloire !

La victoire de l’excellence en matière d’éducation n’est pas pour demain et le parcours de Stan est semé d’embûches. Mais n’oublions pas que Le Cid est une tragédie à fin heureuse…


W.G Sebald et Gaëlle Bourges: le miracle

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Comme une coïncidence : après « Oh les beaux jours » de Beckett (moment rare, nous l’avons dit ici-même), « Austerlitz », de Gaëlle Bourges. Petite différence entre les deux : l’un était un grand moment, l’autre est un chef d’œuvre – différence de nature, étanchéité absolue entre les deux.


Gaëlle Bourges a écrit et mis en scène un spectacle total – « Austerlitz », d’après W.G. Sebald – d’une intelligence syncrétique qui impressionne et émeut tout à la fois : mémorable et hors-norme.

L’histoire racontée, dite par une voix off claire, précise, est celle d’une enfant qui danse, devenue une chorégraphe (Gaëlle Bourges) célébrée (et sa troupe).

L’un des personnages-clés du spectacle – et peut-être de la vie – est le hasard, et le sens qu’il confère aux rencontres, au passé (rétrospectivement), au présent : y a-t-il un sens et une vérité à tout cela ? Le propos serait presque rebattu s’il n’y avait la manière – unique.

Non seulement la manière de le dire : le texte, donc, très élaboré, qui procède par libres associations d’idées ou d’images, flux de conscience apparemment désordonnés qui se résolvent in fine dans un magnifique et mélancolique bouquet. Comme un précipité chimique : tout, alors, cristallise, les rêves évoqués et la réalité de la troupe, aujourd’hui constituée.

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Mais aussi, mais surtout, la mise en scène : ce rideau de tulle qui sépare la scène de la salle, qui « floute » la scène comme la mémoire filtre les souvenirs (magnifique procédé) : non pas un obstacle, ce rideau, mais un lien, qui unit passé (souvenirs) et présent.

La projection de diapositives, en noir et blanc, qui double l’évocation des souvenirs par la voix off, et qu’illustrent les six ou sept danseurs et danseuses, fantômes derrière le rideau de tulle ; les jeux de lumière qui dessinent, voire sculptent le sol ; la musique récurrente, qui parachève les impressions que provoquent les mots et la danse ; la suggestivité des images (figurées ou réelles) que procure l’ensemble : tout est pensé, prémédité et contribue à l’impression d’un spectacle unique. En sortant du théâtre, bouleversé, je me récitais les mots de Stendhal, dans Rome, Naples et Florence (1826) : « J’étais arrivé à ce point d’émotion où se rencontrent les sensations célestes données par les Beaux-Arts et les sentiments passionnés. En sortant de Santa Croce, j’avais un battement de cœur, la vie était épuisée chez moi, je marchais avec la crainte de tomber. »

NB Il reste DEUX représentations : mardi 30 et mercredi 31 janvier. Comment convaincre ceux qui aiment le théâtre qu’ils en ressortiront éblouis ?

NB bis : j’ai vu deux fois le spectacle. Depuis quand n’avais-je pas fait cela… ? À chaque fois, certains ont quitté la salle (donc, c’est possible) ; les autres ont applaudi à tout rompre. Je n’ai pas quitté la salle.


Austerlitz, de Gaëlle Bourges, Théâtre Public de Montreuil, durée 1H40 ; métro Mairie de Montreuil. Tél. : 0148704890.

Et aussi : le 13 et le 14 février, à la Maison de la Culture d’Amiens ; le 1er mars au Théâtre Antoine Vitez d’Ivry-sur-Seine ; du 5 au 7 mars, au Théâtre de la Vignette de Montpellier.

Blindés contre tracteurs

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Alors que la FNSEA, débordée par les Jeunes Agriculteurs, a annoncé le «siège» de Paris pour une «durée indéterminée», le ministre de l’Intérieur a mis en place «un dispositif défensif important afin d’empêcher tout blocage» du marché de Rungis, et appelle les Français «à anticiper et à ne pas encombrer les routes» face aux blocages.


« Touche pas à mon paysan ! » Le choix de Gérald Darmanin de mobiliser, dès ce lundi, des blindés et 15 000 policiers et gendarmes pour protéger Paris et Rungis des agriculteurs en colère fait craindre un possible affrontement de l’Etat jacobin face au monde rural.

Le monde technocratique bousculé

Le ministre de l’Intérieur est certes dans son rôle. Mais un recours à la force publique, dans un tel contexte de révoltes généralisées, aurait pour conséquences d’attiser les incendies partout déclarés. L’habileté apparente de Gabriel Attal, qui a su vendredi pactiser avec le leader Jérôme Bayle sur fond de bottes de foin à Montastruc-de-Salies (Haute-Garonne), a vite montré les limites de la communication du Premier ministre.

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Derrière la cause agricole, c’est tout un système technocratique producteur de planifications, de normes et de surveillances qui est remis en question, y compris à l’échelle européenne. De surcroit, le monde rural apparait comme le dernier dépositaire d’une identité française menacée par la mondialisation et des dirigeants amnésiques, insensibles au besoin d’enracinement des peuples. Les noms des petites villes qui s’égrènent au fil des barrages routiers rappellent le poème des « cent villages » d’Aragon : Montesquieu-Volvestre, Carbonne, Sourniac, Saint-Félix-de Tournegat, Parcay-Meslay, Cannectancourt, Pamiers, etc. Comme l’écrit Robert Redeker dans Le Figaro de ce lundi[1] : « La révolte des agriculteurs (…) est le véritable soulèvement du peuple de la terre, loin du pitoyable folklore écologiste qui s’est approprié cette appellation », en effaçant le mot peuple pour ne retenir que « soulèvement de la terre ».

L’Agriculture au-dessus de tout ?

Le saccage des richesses françaises, commis au nom d’idéologies irréalistes, a assez duré. Après les destructions de l’industrie et de l’énergie, il est urgent de préserver l’agriculture de cette perspective. Son affaiblissement est déjà entamé quand la France importe aujourd’hui 70% des fruits, 30% des légumes, 84% de la pêche ! « On a décidé de mettre l’agriculture au-dessus de tout », a promis Attal vendredi, avant de reconnaitre dimanche qu’il fallait aussi « changer d’état d’esprit ». Si les mots ont un sens, cela oblige le gouvernement à s’extraire, à la fois, de la tutelle soviétoïde de l’Union européenne et de ses diktats absurdes sur la décroissance, mais aussi de la tyrannie écologiste qui, au nom de ses démentes utopies, en est venue dimanche à jeter de la soupe sur le portrait (protégé) de la Joconde, au musée du Louvre.

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Or toute la politique présidentielle a été construite en soutien à l’UE supranationale et à une écologie punitive. C’est pour plaire aux Verts que Macron a avalisé dans un premier temps le sabotage du parc nucléaire français et a accéléré l’enlaidissement des paysages par la multiplication des éoliennes, y compris en mer. Mardi dernier, la porte-parole du gouvernement, Priscat Thevenot, parlait de « colère légitime » à propos des jacqueries. De fait, l’opinion est derrière les agriculteurs. Mais, non, les blindés n’auront pas raison des tracteurs.


[1] https://www.lefigaro.fr/vox/societe/robert-redeker-la-revolte-des-agriculteurs-est-le-veritable-soulevement-du-peuple-de-la-terre-20240128

Les bourreaux côté jardin

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De Nuit et Brouillard d’Alain Resnais (1956) à La Conférence de Matti Geschonneck (2022), en passant par La Liste de Schindler (Steven Spielberg, 1993), La vie est belle (Roberto Benigni, 1997) ou encore Le Fils de Saul (Laszlo Nemes, 2015), la représentation de la Shoah sur grand écran s’est toujours révélée ultrasensible et pour le moins controversée. Le réalisateur plasticien-expérimentateur britannique Jonathan Glazer (déjà auteur des fort stimulants Sexy Beast, Birth et Under the Skin) nous propose une nouvelle version « intimiste » et réaliste/ naturaliste qui ne pourra laisser personne indifférent. Grand Prix du Jury à Cannes cette année.


Autant le dire tout net : si vous souhaitez sortir de votre zone de confort, alors il faut prestement courir découvrir sur grand écran ce très perturbant et asphyxiant « Zone d’intérêt » que l’on doit à un auteur inclassable, Jonathan Glazer. Le titre tout d’abord, terrible, bureaucratique, mécanique, impersonnel, glacial, monstrueux, évoque l’expression consacrée par les SS afin de décrire le périmètre de 40 kms carrés entourant le camp de concentration (en fait d’extermination) d’Auschwitz-Birkenau, situé dans la province de Silésie (Pologne actuelle) et habité par les officiers nazis et leurs familles.

Ce film irrespirable se concentre plus spécifiquement sur la vie familiale et quotidienne de Rudolf Höss, officier SS et commandant du plus vaste complexe du système concentrationnaire nazi, du 1er mai 1940 au 1er décembre 1943, puis de nouveau entre mai et septembre 1944, période durant laquelle la déportation massive des Juifs polonais et hongrois a porté la machine de mort à son efficacité maximale, via notamment l’utilisation du Zyklon B (élément non abordé toutefois ici).

Hors-champ de l’indicible

À rebours de ce que l’on pourrait attendre (ou craindre), Glazer opte intelligemment pour un hors-champ systématique qui se révèle finalement hyper désarçonnant et « malaisant » pour le spectateur. Par le choix mathématique et scientifique de ses cadrages, ses angles, ses profondeurs de champ, ses focales, il laisse en permanence sourdre l’horreur par-delà les murs et les enceintes de cette maison familiale fort banale, petit coin de paradis protégé et barricadé abritant jardin luxuriant, serre végétale bien fournie et piscine estivale. Ce qui contribue à faire le petit bonheur de M. Höss (incarné par l’excellent Christian Friedel, remarqué chez Haneke avec Le Ruban blanc), sa femme Hedwig (fantastique Sandra Hüller, confirmant la palette de ses talents après le palmé Anatomie d’une chute) ainsi que leur tribu composée de cinq têtes blondes afin de se conformer aux directives du Führer dans l’optique de l’expansion vers l’Est (concept du « Lebensraum », espace vital) par la force démographique et militaire.

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Si le film commence comme une chronique sociale bucolique au cœur d’un paysage campagnard avec notre « sympathique » famille se baignant dans les eaux vives d’une rivière, la bande-son devient vite fracturée, désynchronisée, saturée, stridente, industrielle, laissant bientôt s’échapper au loin des bruits sourds et angoissants évoquant concomitamment des râles, des cris, des tirs de fusil, des aboiements de chiens et surtout des fumées et des feux crachées par des cheminées que l’on devine industrielles et fonctionnant sans répit jour et nuit dans le cadre de la stricte application de la « solution finale »…

Le génie de Glazer est d’avoir parsemé son cauchemar pelliculé de références subliminales à la mythologie des contes de fées d’origine nordique et germanique comme Hansel et Gretel des frères Grimm. Chaque soir, le bon commandant zélé Rudolf lit à sa jeune fille quelques extraits de ce conte merveilleux du XIXe siècle, permettant à la petite Gretel de prendre vie dans les songes enfantins et d’investir le site concentrationnaire maudit afin de tenter de récupérer des pierres au pied des monticules de cendres encore chaudes… suite aux crémations de masse. Difficile de faire plus glauque et suffocant…

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Plus globalement, le contraste est saisissant entre les magnifiques plans de nature, de fleurs en éclosion, du bourdonnement des insectes, du chant des oiseaux, des hennissements de chevaux, de l’écoulement des cours d’eaux et d’autre part, l’évocation par bribes, par sons, par touches impressionnistes de l’horreur la plus noire à quelques centaines de mètres.

Banalité du Mal

M. Höss apparaît comme un officier-modèle et besogneux, obsédé par la recherche d’un meilleur rendement de ses « fours » afin de se faire remarquer et apprécier par sa hiérarchie à l’instar de n’importe quel employé « corporate » d’une entreprise publique ou privée. Il incarne parfaitement ce qu’Hannah Arendt nommait la « banalité du mal » dans son fameux livre Eichmann à Jérusalem : Rapport sur la banalité du mal, publié en 1963 suite à la couverture journalistique en Israël du procès du principal responsable de la logistique de la « solution finale ». Des hommes méticuleux et méthodiques, soucieux de donner le meilleur d’eux-mêmes dans l’accomplissement des objectifs fixés par le Reichsführer au nom de l’Etat, du peuple et de la race, sans aucun état d’âme ni aucune considération éthique… « au-delà de toute humanité » selon notre référentiel judéo-chrétien.

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Et que dire de Mme Höss ? Ses journées sont partagées entre l’éducation des enfants et l’entretien de sa petite propriété, bien aidée par des « servantes » d’origine juive sur lesquelles pèse en permanence la menace d’être renvoyées de l’autre côté du mur… Malaise lorsque l’on voit Madame se regarder dans la glace de sa chambre essayer un manteau de fourrure vraisemblablement arraché à une suppliciée juive, susurrer à son mari sur l’oreiller son désir de retourner en vacances en Italie pour une balnéothérapie ou encore causer avec ses voisines des différentes variétés de fleurs qu’elle s’enorgueillit d’avoir réussi à faire pousser dans son jardin édénique… Un Éden totalement artificiel et hallucinant jouxtant un Enfer bien réel, matérialisé par ce grand Moloch industriel engloutissant les pauvres âmes non-aryennes tout en éructant les flammes d’un véritable Pandémonium qui était prévu pour durer « 1000 ans » ! Au final, un grand film, pour la Mémoire, aux partis pris esthétiques radicaux, afin de ne jamais oublier l’indicible ni l’unicité de cette « catastrophe absolue ».

Bac Films

Restent ces dernières images très étranges et perturbantes, montrant des femmes d’entretien de notre époque actuelle reproduire mécaniquement et quotidiennement les mêmes gestes de nettoyage « sans état d’âme » sur les vitres abritant et mettant en évidence les chaussures et effets personnels des juifs récupérés à la Libération des camps ainsi que l’entretien des différentes pièces des fours crématoires avant l’arrivée des visiteurs et des touristes sur un site classé au Patrimoine Mondial de l’Humanité… En conclusion, une expérience « extrême » de laquelle on ressort forcément broyé avec un goût de cendres dans la bouche…

En salles mercredi 31 janvier 2024

Happy culture

Des centaines de signatures d’écrivaillons sévèrement burnés s’opposent dans une pétition à ce que Sylvain Tesson parraine le Printemps des Poètes. Dans cette prose dénuée de poésie, on l’accuse d’être un réac de la pire espèce. Pourtant s’il est un auteur où tout dans l’œuvre et dans sa vie est poésie, romanesque et profondeur de champs, c’est bien lui. L’idéologie sectaire des signataires n’est qu’un prétexte. Ce qui leur fait peur avec Tesson, c’est de souffrir la comparaison.


Le brave citoyen regarde le monde planqué derrière ses persiennes, écoute l’air du temps l’oreille collée aux portes, s’informe par le petit trou de la serrure. Aidé en cela par des journalistes-midinettes, soldats de plomb de la machine politico-médiatique lancée dans l’opération diversion: plus l’on travaille à la fabrique des cons, plus le système tiendra bon. On nourrit le peuple de vulgarité sur les restes de la succession Hallyday, par la découpe à l’abattoir de la carcasse Depardieu, et, aujourd’hui, on le shoote à l’impudeur avec la lente agonie publique d’Alain Delon. Sans jamais l’inciter à revoir l’acteur gagné par la fièvre face à une Girardot brulante dans Rocco, ou éteindre un Ronet incandescent en pleine mer ou dans une piscine. Pas plus qu’au milieu de la polémique, on fera référence à l’infinie délicatesse s’échappant de l’armoire à glace Depardieu chuchotant à Deneuve dans le Dernier Métro: “vous regarder est une joie, une joie et une souffrance.” Autant de plaintes et de déliés en un seul homme ne plaiderait pas la cause, n’alimenterait pas la version “gros dégueulasse”.

A relire: Et si c’était le talent que la gauche reprochait à Sylvain Tesson?

Sylvanothérapie. L’entre-soi du monde de la culture ne va pas changer la donne de la médiocrité ambiante. La pétition a remplacé la lettre anonyme. On se sent pousser des couilles à partir de 300 signatures. A 500 on est des Robocop, des Charles Bronson auxiliaires de justice, des Charles Manson de l’application des peines. La chasse aux réacs est ouverte. La meute a mis à prix la belle gueule cassée de Sylvain Tesson. Wanted dead or alive. Justement, mort ou vif pourrait être le titre d’une bio de Tesson. Mort ou vif, peu importe le talent est là, intact. Il aime la vie à la folie en affranchi d’une mort de dingue. Et le succès veille avec les anges à ce que “les feuilles des arbres brillent comme des tessons de bouteille” (Blondin). Réac, quelle horreur! Et pourtant, comment ne pas l’être quand on a aimé Paris, les bistrots, le ballon de blanc et l’œuf dur du comptoir, nos études Rue Princesse, le master “allons boire un dernier verre à Castres” (Nimier), ses chauffeurs de taxis un brin franchouillard, avec la fine moustache de Noël Roquevert et leur chien couché sur le plaid à carreaux à la place du mort, le Paris des Halles aux Halles et des tapins pour queue dalle… Réac, c’est de la nostalgie à boire comme un trou, à pleurer des Danube, en remontant la rivière d’un saumon échappé d’une fanfare kusturicienne. Au pied de la montagne, difficile d’endiguer la nostalgie, devant la beauté et la puissance minérale qui dépasse les hommes. Au pied du chêne, difficile de ne pas douter de la fiabilité des femmes à préserver l’essentiel… le gland.

“A plus de deux, il n’y a que des bandes de cons” (Brassens). Je ne sais s’il y aura une contre-pétition de soutien à Sylvain Tesson et je m’en bats les œillets. À sa santé je préfère me servir un whisky, allumer un cigare, m’enfoncer dans le canapé à peine remis des frayeurs à suivre sa partie de roulette russe. Une fois son œuvre en montagnes slaves avalée, il m’arrive d’avoir le vertige assis sur le tabouret d’un comptoir. Alors j’auto-pétitionne pour lui dire “les mots des pauvres gens, ne rentre pas trop tard et surtout ne prend pas froid.”


Elisabeth Lévy : « La pétition contre Sylvain Tesson montre une haine de la liberté »


Si haut d’ici-bas

Fuir, fuir la chair, les voix,
Retrouver la matière,
Le verre, la pierre, le bois,
Remonter les rivières

Prendre les chemins de crête,
Là où jaillit la lumière
L’âme s’ouvre à la quête,
L’infini, la prière

Ressentir la puissance,
Le mystère, l’élégance,
La vertu du silence,
Du divin la présence,

Com la bulle de champagne
Remonte à la surface,
Au pied de la montagne
Un vertige le dépasse

Question sans coupon-réponse,
Lumière blanche, bout du tunnel,
Est-ce des phares est-ce l’éternel,
Ou bien la mort qui s’annonce

Pour atteindre le sommet
Laisser à la consigne
Tout ce qui n’est pas digne
De hauteur, d’être nommé.

Devant tant de beauté,
Privilège d’invité
Enfin déconnecté,
Il sent ses larmes monter

Il faut bien redescendre,
Pour ceux qu’on aime être tendre,
Retrouver ses racines,
Ses recettes de cuisine

Seuls les morts peuvent savoir,
Croire en quoi dans l’absence,
Le big bang, le trou noir,
L’ivresse des livres, la science,
L’ivresse de vivre, l’enfance…

Dans l’rétro voir ce qui reste,
Du sexe la beauté du geste,
Pour chaque femme un alcootest,
Seul l’amour d’Eve, d’Everest

Dans l’absence le lâcher prise,
Dans la chute doubler la mise,
En silence panser ses plaies
D’insolence, d’homme fêlé

Si c’est si beau vu d’en-bas,
L’eau de la source, l’homme des bois,
Sans façon il vit com ça,
Sain et sauf et vice-versa…

Traviata too much

À l’Opéra Bastille, la relecture contemporaine de La Traviata, et sa mise en scène par Simon Stone, en font beaucoup trop. Dommage.


Salle comble, ovation délirante au tomber de rideau du chef-d’œuvre de Verdi, dans cette production du metteur en scène australien Simon Stone millésimée 2019 dont la reprise l’année suivante avait dû être annulée, vaincue par la pandémie. Ce n’est pas la première transposition contemporaine de l’admirable livret concocté en 1853 par Francesco Maria Piave d’après la pièce tirée par Dumas fils lui-même de son propre roman paru cinq années plus tôt. Il faut se souvenir que Verdi, toujours célibataire à quarante ans, entretient alors la chanteuse Giuseppina Strepponi : le compositeur déjà célébrissime n’épousera sa maîtresse qu’en 1859. Autant dire qu’à l’époque, une telle situation n’était pas sans faire jaser dans le beau monde. En adaptant La Dame aux Camélias, Verdi ne s’aventurait pas tout à fait en terrain vierge…

La Traviata 23-24 © Vahid Amanpour – Opéra national Paris

Éternelle, la figure de la courtisane s’actualise dans des avatars inégalement convaincants, dont la mise en scène de Robert Carsen pour la Fenice, en 2004, reste l’exemple élégant entre tous, et décidément le mieux abouti : Violetta en jet-setteuse se faisant injecter à la seringue, dans le bras, des remontants à haute dose ; Alfredo en paparazzi compulsif ; une jonchée de billets libellés en euros en guise de feuilles mortes tapissant un sol campagnard, au deuxième acte…

Sous les auspices du « jeune » Stone (né en 1984), également acteur et cinéaste, La Traviata – littéralement, « la dévoyée » –  prend chair cette fois sous les traits d’une influenceuse narcissique dont le décor, plateau tournant laisse circuler, sur deux murs perpendiculaires, l’affichage en continu et en taille XXL des échanges Instagram, SMS triviaux agrémentés d’émojis, courriels perso de la Violetta, et jusqu’aux résultats d’analyses médicales forwardés par le labo pour l’avertir que son cancer récidive… Le procédé est assez marrant, avouons-le, et provoque d’ailleurs des éclats de rire clairsemés dans la salle. Sinon que, superposés aux arias chantés en italien (et dont on suit volontiers le sous-titre en traduction sur écran, comme toujours, au-dessus du cadre de scène), ces signatures, rédigées dans un français bas de gamme, morceaux choisis anachroniquement entachés de cette insondable vulgarité puisée sans filtre à l’égout de la « culture » numérique propre au présent siècle, distraient l’attention du spectateur. Au point de polluer, dans une optique somme toute assez racoleuse, le drame poignant qui devrait nous absorber tout entier.

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C’est d’autant plus dommage que cette régie, sur le plan du graphisme visuel comme de la technique des enchaînements, fonctionne de façon ultra efficace – par ailleurs émaillée de jolies trouvailles : telle, reproduite à l’échelle, la statue équestre dorée à l’or fin de Jeanne d’Arc, pareille à celle que l’on peut admirer dans Paris, place des Pyramides, en retrait de la rue de Rivoli, et qui apparaît à plusieurs reprises sur le plateau, comme une allégorie de la sainteté martyre.

Dans le rôle-titre, la soprano Nadine Sierra prend la relève de Pretty Yende (remplacée dans le rôle de Violetta Valery, pour la seule représentation du 25 février, par la soprano russe Kristina Mkhitaryan) tandis que le ténor René Barbera, prenant la suite de Benjamin Bernheim qui l’interprétait déjà fabuleusement en 2019, campe à son tour Alfredo Germont au plus haut niveau. Dans les deux cas, la nouvelle distribution est magnifique : vibrato impeccable, phrasé souverain, virtuosité jusque dans les aigus les plus redoutables. Quant à notre baryton national Ludovic Tézier, il se surpasse dans l’emploi du géniteur Germont, dans une sobriété, une aisance, une apparente facilité confondantes, sa voix d’airain impeccablement projetée, en lien avec une gestuelle parfaite. A côté de ces stars incontournables de la scène lyrique, l’excellente mezzo de la Troupe de l’Opéra de Paris, Marine Chagnon (Flora), la soprano Cassandre Berthon (Annina), ou encore le ténor polonais « maison », Maciej Kwasnikowski… Du grand art sur le plan vocal.  

Reste que, si les lectures contemporaines du répertoire lyrique permettent, dans leur principe, de revivifier à bon escient un patrimoine sinon menacé de sclérose, ce n’est pourtant pas à n’importe quel prix. Et surtout pas au sacrifice du génie intrinsèque de l’œuvre proprement dite. Et là, vraiment, Simon Stone, je te le dis comme je le pense, tu es too much.


La Traviata. Opéra en trois actes de Giuseppe Verdi (1853). Direction : Giacomo Sagripanti. Mise en scène : Simon Stone. Orchestre et chœurs de l’Opéra national de Paris. Avec Nadine Sierra/Pretty Yende, Marine Chagnon, Cassandre Berthon, René Barbera, Ludovic Tézier…
Opéra Bastille, les 23, 27, 30 janvier, 2, 5, 8, 10, 14, 16, 20 février à 19h30, le 25 février à 14h30
Durée : 2h45

Taxi driver à Aden

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Les lueurs d'Aden. © Paname distribution.

Le Yémen n’a pas d’industrie cinématographique. Mais, avec Amr Gamal, il a un grand cinéaste. Les lueurs d’Aden, son film, suit l’itinéraire d’un couple qui ne peut pas se permettre d’avoir un quatrième enfant, alors que la guerre civile fait rage.


La religion ménage toujours des arrangements avec ses propres préceptes. Faut-il croire le prophète, qui assure qu’avant 120 jours le fœtus n’a pas d’âme ? Ou bien est-ce 40 jours ? À quel stade de la grossesse le tabou de l’avortement est-il levé par le Très-Haut ?

Un ménage aux abois

Ahmed, un employé d’Aden TV, la télévision d’Etat, (bien réelle, la chaîne est aujourd’hui fermée) dont le salaire n’est pas tombé depuis trois mois, a dû se résoudre, pour arriver à nourrir sa famille, à s’improviser chauffeur de taxi. Isra’a, sa femme, se sait enceinte de son quatrième enfant. Pour se convaincre de son bon droit à avorter, elle n’en finit pas de visionner sur son smartphone le prêche en ligne qui lui suggère qu’elle ne commet aucun péché, et la rassure sur son sort dans l’au-delà.

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Au marché, tout est cher : la famille se restreint même sur la nourriture. Le petit ménage aux abois vient de se voir contraint de déménager dans un taudis sordide, faute de pouvoir payer le loyer de l’appartement décent qu’il occupait jusqu’alors.  On tâche encore de sauver l’essentiel : scolariser les enfants dans le privé, pas dans le public ; commander chez le tailleur un uniforme pour le petit dernier. Garder, si possible, la tête haute.

© Paname distribution.

Nous sommes en 2019, à Aden, la grande ville portuaire d’un Yémen miné par la guerre civile. Les barrages militaires scandent la chaussée, une soldatesque arrogante circule en camions, sans égards pour les civils. Les coupures de courant se multiplient, l’eau est rationnée : tout semble partir à vau-l’eau. Il faut pouvoir compter sur sa famille, sur ses proches, sur ses soutiens : un sentiment de déclassement hante la classe moyenne. Tout se monnaye – la corruption est le lot commun.

L’avorteuse au niqab noir

Pas à pas, Les lueurs d’Aden suit l’itinéraire de ce couple en crise, au cœur d’une cité désormais régentée par la religion mahométane. La décision d’avorter se heurte, non seulement aux lois en vigueur, mais surtout aux interdits (à géométrie variable) de l’Islam. Muna, l’amie médecin qui aurait toutes les compétences requises pour prendre en charge cette IVG n’est jamais vêtue autrement qu’en niqab, en noir de la tête au pied dès qu’un homme se présente à sa vue, fût-il l’époux d’Isra’a, sa proche amie.  Va-t-elle, émue par le sort de la jeune gravide, agir contre ses principes ? N’aura-t-elle pas ensuite des remords ?

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The Burdened – titre original du film, soit : « les porteurs du fardeau » en Français – n’est pas seulement la chronique d’une débâcle intime sous pression sociétale, économique, confessionnelle. A travers ce drame familial, le réalisateur Amr Gamal brosse d’une main très sûre la peinture d’une ville, dans une remarquable économie de moyens, adossée à un scénario construit au millimètre, dialogues inclus. Ancien protectorat anglais comme l’on sait, Aden conserve encore, malgré les cicatrices de l’époque « socialiste » puis des soubresauts de cet interminable conflit attisé par l’Iran (opposant aujourd’hui, pour faire bref, les Houthis, au nord, et le sud sécessionniste, sur fond de rivalités entre Riyad et Abou Dhabi) des vestiges de son éclectisme architectural et paysager, avec ses monuments et ses parcs, mais surtout cette tapisserie urbaine dont ce passionnant long métrage se fait l’illustrateur et l’anthropologue attentif. Jusque dans l’attention portée aux figurants, à leur circulation dans le réseau des rues, à leurs tenues – on sent que visuellement, rien n’est laissé au hasard : la moindre séquence est parfaitement composée.   

Le Yémen n’a pas d’industrie cinématographique. À tout le moins peut-il à bon droit s’enorgueillir d’avoir un authentique cinéaste !  Né en 1983, Amr Gamal, dont l’une des productions théâtrales s’est exportée à Berlin – une première européenne pour la scène yéménite – est déjà l’auteur d’un long métrage, Ten Days before the Wedding, nomination du Yémen aux Oscars 2018. Les lueurs d’Aden sera donc son premier film distribué en France. Par son écriture au cordeau, précise autant qu’épurée, Les lueurs d’Aden rappelle l’esthétique du meilleur cinéma iranien d’aujourd’hui – on pense à Mani Haghrighi (Les Ombres persanes), Asghar Farhadi (Un Héros), ou encore, bien sûr, Jafar Panahi (3 visites, Taxi Téhéran)… Une lueur d’espoir sur le Yémen ? A l’heure même où le présent article est envoyé, les rebelles Houthis, instrumentalisés par l’Iran sur fond de chantage contre Israël, multiplient les accrochages avec la marine américaine en mer Rouge…     


Les lueurs d’Aden (The Burdened). Film de Amr Gamal. Yeman/Soudan/ Arabie saoudite, couleur, 2023. Durée : 1h31. En salles le 31 janvier 2024.

Décadence du ventre

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DR.

Après qu’elles ont aspergé de soupe au potiron la Joconde, devenue ces temps-ci le souffre-douleur de la sottise écolomaniaque, nos deux hardies militantes ont entonné leur prêche et lancé cette question existentielle, certainement mûrement pensée : « Qu’est-ce qu’il y a de plus important ? L’art ou le droit à une alimentation saine et durable ? »

Musée du Louvre, 28 janvier 2024 © David CANTINIAUX / AFPTV / AFP

Cela revient en réalité à mettre sur le même plan l’élévation par l’art et le fonctionnement du transit, l’édification de l’esprit et la satisfaction de la panse. Voilà bien un rapprochement dont on pouvait penser que nous avions atteint un niveau suffisant de civilisation pour que sa trivialité et son ineptie nous soient épargnées. Mais non. Rien d’ailleurs, semble-t-il, ne nous sera épargné sur cette longue pente qui nous entraîne inexorablement vers la fosse commune des civilisations disparues.

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Sur cette pente de la décadence, il y a bien sûr les causes de la présente révolte du monde de ce que la technocratie triomphante range sous le vocable d’agriculture et que, pour ma part, je persiste à appeler paysannerie. Tout simplement parce que ce mot-là fait clairement référence au « pays ». D’ailleurs, au Moyen Âge le mot paysan signifiait d’abord « homme d’un pays ». Furetière, dans son dictionnaire, publié en 1690, deux ans après sa mort, livre cette autre définition du mot. « Pays est aussi un salut de gueux, un nom dont ils s’appellent l’un l’autre quand ils sont du même pays. » On appréciera comme il convient le recours au terme de « gueux ». Ce brave Furetière avait sans doute l’excuse des préjugés de son temps, ce qui n’est évidemment pas le cas des technocrates de Bruxelles et de leurs affidés des ministère parisiens, qui, toute condescendance bue, ne voient probablement dans le monde paysan d’aujourd’hui qu’un conglomérat disparate de gueux. Des gens de peu, des gens d’un autre âge, frappés d’obsolescence comme le terme lui-même.

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Les premiers assauts délétères contre ce monde-là sont peut-être à chercher du côté du remembrement. Ce que par commodité de langage nous appellerons le système s’emparait du pays justement, le modifiait en profondeur, se l’appropriait. On arrachait les haies, arasait les mottes, comblait les fossés, les trous d’eau, on éradiquait les boqueteaux. Il fallait fabriquer de grands espaces, pour de la grande rentabilité, pour de la grande efficacité d’exploitation, de la grande mécanisation. C’était le premier pas de la non moins grande dépossession. Le paysan, le gardien du Temple Nature, soumis à la loi du marché. Puis allaient s’imposer les combinazione ploutacratiques du libre échange, et leur cortège d’absurdités dont, aujourd’hui, sous nos yeux ces mêmes gardiens du Temple Nature crèvent.

On n’a pas assez vu le coup venir. Mais – en exagérant à peine, en fait si peu…- on pourrait dire que le remembrement n’était que la répétition en petit format de ce que serait Schengen. Plus de haies, plus de frontières, de vastes espaces pour un marché sans entraves ni limites et le profit décuplé qui va avec. La logique idéologique est à l’identique dans les deux cas, faire place nette devant la gloutonnerie impérialiste et apatride du système. Le remembrement ou comment mettre Schengen au milieu du village. Einstein assurait que si l’abeille venait à disparaître, l’humanité elle-même disparaîtrait. Cela vaut aussi, et plus encore, c’est l’évidence même, pour le paysan. L’abeille humaine à bonnet jaune.

Mitterrand, Don Juan en politique

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Le Parti socialiste belge invente la « gauche cocaïne »

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La ministre de l'Éducation, Caroline Désir, au Parlement de la Fédération Wallonie-Bruxelles en juin 2023 © Shutterstock/SIPA

Les Belges ont eux aussi leur colline du crack! Dans le cabinet du ministère de l’Éducation de la Fédération Wallonie-Bruxelles ont été saisis pas moins de 50 paquets de cocaïne…


Nous connaissions la gauche caviar. La Belgique, jamais en reste lorsqu’il s’agit d’innover en matière politique, vient d’inventer la « gauche cocaïne ». Les socialistes y ont viré coco : rien à voir avec un tournant communiste, encore moins d’un « Bad Godesberg » à l’envers, mais plutôt d’un bad trip : cinquante pacsons de cocaïne ont été découverts dans le cabinet de la ministre socialiste de l’Enseignement Caroline Désir. Sur les terres wallonnes, le Parti socialiste règne en caïd depuis de longues décennies, pour le pire, jamais pour le meilleur : il suffit, pour s’en convaincre, de se pencher sur la situation économique abyssale de ce coin, autrefois parmi les plus prospères de la planète ou sur l’état des libertés publiques dans une région où tout homme de droite est forcément d’extrême droite et donc potentiellement interdit de parole ou de meeting en raison du sacro-saint cordon sanitaire.

TrainPSotting

Quand tout pouvoir vous appartient, vous êtes libre de toutes les dérives, sans réellement être inquiété ou rejeté dans l’opposition. La liste des scandales impliquant le PS, dirigé par Paul Magnette (que l’on voit fréquemment morigéner sur les plateaux français) est d’ailleurs longue comme le bras : de l’affaire Agusta-Dassault dans les années 90 au récent Qatar Gate, affaire de corruption au Parlement européen, le parti a été maintes fois éclaboussé.

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Le PS est un monde de « copains et de coquins » et désormais aussi de cocaïne. Jugez plutôt : le baron présumé dans cette affaire est lui-même le fils de Fadila Laanan, autre personnalité du parti, ancienne ministre qui se fit davantage connaître pour ses bourdes et ses buzz enfantins que par ses talents, notamment en matière de culture dont elle avait la charge. Les mauvaises langues diront d’ailleurs que le Pablo Escobar du plat pays ne fut pas engagé sur ses qualités propres, mais parce qu’il possédait la carte du bon parti. Au PS, avant de faire razzia sur la chnouf, il y avait longtemps qu’on l’avait fait sur les postes.

Ce « TrainPSotting », dans lequel des figures socialistes ont remplacé Ewan McGregor dans le rôle principal, est évidemment dramatique au sein d’un pays miné par la drogue, avec pour porte d’entrée le port d’Anvers où les mafias font régner la terreur. Que cette affaire ait lieu au sein du ministère de l’Enseignement, chargé de la formation de la jeunesse, est encore plus dramatique ; que la ministre à la tête du cabinet où la découverte a eu lieu n’ait pas encore démissionné, en dit long sur la toute-puissance du PS ; que le monde politico-médiatique ait étouffé l’affaire pendant des semaines ne dit rien qui vaille sur la démocratie en Wallonie.

L’appel du grand large

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Invité à la télévision dimanche 28 janvier 2024, l'écrivain Sylvain Tesson a déclaré: "Quelle fatigue ! Quel est mon crime et qui sont mes juges ? J’aime ce qui demeure plutôt que ce qui s’écroule..." Image: capture France TV.

Affaire Sylvain Tesson. Mais au fait ça veut dire quoi, être «réactionnaire» aujourd’hui ?


Ce monde devient irrespirable. Et qu’on ne nous dise pas qu’il s’agit là d’un « sentiment », ou qu’il en a toujours été ainsi ! Face au déferlement des « affaires », qui n’en sont à vrai dire que pour leurs commanditaires, on rêve d’un nouveau Karl Kraus qui mettrait les pieds dans la fourmilière, d’un ironiste au cœur généreux et au verbe aussi incisif que celui de son aîné viennois constatant que « chaque époque a l’épidémie qu’elle mérite[1] ». La nôtre s’enchante de son inculture, et joue à se faire peur au lieu de voir les vrais dangers qui la menacent. Mais le wokisme ne date pas d’hier, et Jean Baudrillard avait déjà tout dit, avec une lucidité sans fard, dans ce brulot qu’est La conjuration des imbéciles (1997), et que Libération ne publierait probablement plus : « La vraie question devient alors : ne peut-on plus l’«ouvrir » de quelque façon, proférer quoi que ce soit d’insolite, d’insolent, d’hétérodoxe ou de paradoxal sans être automatiquement d’extrême-droite (ce qui est, il faut bien le dire, un hommage à l’extrême-droite)[2]». Quoi que ce soit de poétique, faudrait-il ajouter, d’aventureux, de tendre et sarcastique comme le sont les écrits de Sylvain Tesson, « réactionnaire » comme chacun devrait désormais le savoir, icône de l’extrême-droite littéraire et sans doute bien pire encore.

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Sylvain Tesson n’a pas besoin d’être défendu car il n’est pas coupable

Aussi sociable que solitaire, et en cela proche du « vagabond romantique » (Wanderer) et de l’Anarque de Jünger, ce fin prosateur et intrépide marcheur est parfaitement capable d’affronter seul la meute, ou de prendre la tangente sans se préoccuper de savoir s’il sera poursuivi pour délit de fuite. Le grand vent de liberté qui l’a propulsé sur les routes ne le laissera pas croupir dans le marécage médiatique. Gageons même qu’il est déjà ailleurs, dans l’univers qui est le sien et qui lui vaut tant de lecteurs. Mais lui témoigner admiration et solidarité c’est aussi défendre le droit imprescriptible de choisir librement, comme il l’a toujours fait, la vie qu’on entend mener. Amoureux comme Segalen de la diversité du monde – ou au moins de ce qu’il en reste -, Tesson a bien davantage à nous apprendre de la vie que le néo-conformisme moral contemporain voulant qu’on ne voie plus le réel qu’à travers le filtre de l’idéologie ; et condamnant ainsi notre triste époque à n’avoir plus aucune idée du « destin des mots », comme Kraus le déplorait au siècle dernier. Mais au fait ça veut dire quoi, être « réactionnaire » aujourd’hui ?

Ennemi du Progrès

Être un sale type et un danger pour la société, on l’aura compris. Mais encore ? Le mot est à lui seul un oxymore puisque le « réactionnaire » fait de sa réaction – signe qu’il est en vie ! – un système dans lequel il s’enferme, devenant ainsi un fanatique de l’immobilisme, un chantre du passéisme puisque, non content de s’immobiliser, le réactionnaire rêve de restaurer ce qui n’est plus et de renverser l’ordre nouveau qui l’a supplanté. En quoi n’est-il pas alors lui aussi un « révolutionnaire » ? Héritée de la Révolution française et de la Réaction monarchiste qu’elle a suscitée, l’opposition radicale entre réactionnaire et révolutionnaire est en effet corrigée par la sémantique ordinaire voulant que l’un et l’autre se retournent en arrière (lat. revolvere) : l’un avec nostalgie, l’autre avec la volonté d’éradiquer ce qui l’empêche d’avancer vers un avenir toujours plus radieux. Est-ce donc un crime de considérer qu’on aurait pu conserver ce qu’il y avait de bon dans l’ancien monde ?

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Certains rappellent, pour défendre Tesson, que Baudelaire fut lui aussi un « réactionnaire » et que cela ne l’a pas empêché d’être un grand poète qui eut néanmoins le mauvais goût de préférer Joseph de Maistre à Voltaire. D’autres affirmeront qu’un grand poète est d’autant plus dangereux qu’il a de tels goûts. Car un réactionnaire est davantage qu’un conservateur ; c’est un ennemi du Progrès et donc du genre humain. Encore faut-il être capable de distinguer ce qui, dans la conservation, relève d’une stagnation mortifère ou contribue à la préservation de ce sans quoi le genre en question cesserait d’être humain ! Tout homme de culture est à cet égard à la fois révolutionnaire et conservateur, comme n’ont pas manqué de le rappeler les plus grands d’entre eux. Un penseur plutôt « de gauche » comme Günther Anders ne disait pas autre chose : « Je suis un « conservateur » en matière d’ontologie, car ce qui importe aujourd’hui, pour la première fois, c’est de conserver le monde absolument comme il est[3]» Au péril nucléaire s’ajoute en effet depuis quelques décennies un péril culturel, spirituel : peut-on encore dire sans être cloué au pilori que la modernité a produit beaucoup de non-sens et de laideur ? Dire qu’on n’a aucune affinité avec une culture comme celle de l’islam qui exclut les femmes de la vie sociale ? Dire comme le fait Tesson qu’énoncer en poète ce qu’on voit est plus important que pratiquer la dénonciation sans accepter la contradiction.

Demander des comptes à la modernité

Réactionnaires et conservateurs, supposés ou assumés, ont en tout cas en commun d’oser critiquer la sacro-sainte modernité ; les plus radicaux pour la jeter au panier, les autres pour lui demander des comptes quant aux résultats civilisateurs dont elle se glorifie : « La modernité repose sur le principe de la rivalité mimétique » note quant à lui Tesson[4] qui lui préfère de loin les grands espaces, le silence fertile de la vie d’ermite, et la patience du guetteur espérant que son immobilité lui permettra d’entrevoir la panthère des neiges. S’il y a mille et une manières d’être antimoderne, celle de Tesson préserve indéniablement le monde plus qu’elle ne le menace.

De la conjuration des imbéciles

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Les Derniers Jours de l'humanité

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Eloge de l'énergie vagabonde

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Avec les fées

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[1] Karl Kraus, Les derniers jours de l’humanité, trad. J.-L. Besson et H. Christophe, Paris, Editions Agone, 2015. p. 133.

[2] Tribune publiée dans Libération le 7 mai 1997, puis dans De l’exorcisme en politique ou la conjuration des imbéciles, Paris, Sens et Tonka, 2000.

[3] Et si je suis désespéré que voulez-vous que j’y fasse ? trad. Ch. David, Paris, Allia, 2010, p. 76.

[4] Eloge de l’énergie vagabonde, Paris, Editions des Equateurs/Pocket, 2007, p. 197.

Stanislas: une longue cabale médiatique

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Sexisme, catéchisme obligatoire, dérive autoritaire… Mediapart est en permanence à la recherche de témoignages d’élèves pouvant apporter de l’eau à son moulin. Objectif: prouver que le prestigieux établissement catho du 6e arrondissement est autoritaire ou homophobe. Notre contributrice, bien renseignée, raconte les dernières péripéties de cette campagne de dénigrement au long cours, et rappelle que la plupart des élèves de Stan sont indignés par ce lynchage et soutiennent au contraire avec ferveur l’encadrement.


Acte III dans l’Affaire Stanislas : retour de la meute média (par) tique. Un peu aidée, il est vrai, par l’apprentie ministre dont les propos florianesques – et un poil approximatifs – sur le vécu de fifils et le ressenti-de-sa-maman ont propulsé le collège Stanislas sur le devant de la scène.

« Pratiques homophobes, sexistes et autoritaires »

Si Stan est un établissement pour privilégiés, il aurait volontiers laissé ce privilège à d’autres. Le problème étant que les autres ne lui arrivent pas à la cheville et que, pour cette raison, maman Amélie y a mis sa progéniture et les molosses d’Edwy veulent y planter leurs crocs. À l’affût depuis août 2023, ils ont sauté sur l’occasion. Et avec les copains journaleux et les commis d’Hidalgo, mis l’établissement en état de siège : la mairie de Paris a déclaré suspendre, à titre conservatoire, le versement de ses subventions et la pression s’accroît sur la communauté éducative lynchée par la presse, les réseaux sociaux et les collègues du Café pédagogique. Pourquoi s’attaquer au dernier haut lieu de l’excellence, à l’heure même où les résultats scolaires des petits Français sont « parmi les plus bas jamais mesurés » et quand les professeurs se voient souhaiter « une Paty » en guise de bonne année, si ce n’est pour fuir une réalité que la mauvaise conscience et l’idéologie haineuse ne sauraient voir ?

Cérémonie de passation des pouvoirs, entre Gabriel Attal et Amélie Oudéa-Castera, le 12 janvier 2024 © Philemon Henry/SIPA

Maman Amélie, Papa N’Diaye et le petit Gabriel

C’est l’acte III d’une affaire remontant à juin 2022. Initiée par l’Express et Mediapart qui dénonçaient dans leurs colonnes des « pratiques homophobes, sexistes et autoritaires » et convainquaient – sans trop d’efforts- le Groupe Gauche Communiste, Écologiste et Citoyenne du Conseil Régional d’Île de France de réclamer l’ouverture d’une enquête administrative. Trouvant le ministre de l’époque, Papa N’Diaye, dont les enfants scolarisés à l’École alsacienne font des longueurs dans la piscine de Stan, un peu mollasson, Mediapart en remettait une couche en février 2023 et remportait la première manche. Fin de l’Acte I, début de l’Acte II : inspection de l’établissement. Les inquisiteurs généraux ont fait leur travail avec zèle pendant deux mois, invité témoins et/ou victimes à se victimiser et/ou témoigner, assuré les délateurs de la confidentialité de leur démarche. De là un rapport colligeant les manquements de Stan à l’Ordre wokiste avec lequel l’Éducation nationale ne saurait transiger, surtout depuis qu’il a grand-remplacé l’instruction. Ce rapport, déposé sur le bureau de Gabriel Attal en août 20231, n’a pas donné lieu à des sanctions administratives : non par complaisance (on a vu ce que donnaient les privilèges), mais parce qu’il ne pointait que des écarts individuels sans faire état de problèmes systémiques. Rideau sur l’Acte II.

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Tempête médiatique

Pour rétablir la vérité sur cette affaire et défendre l’honneur et la survie de leur établissement, Frédéric Gautier, directeur de Stan, et Louis Manaranche, censeur-directeur des classes préparatoires, ont répondu aux questions de la presse et fait quelques plateaux, notamment ceux de France Info. Au-dessus de la tempête médiatique, de ce qu’elle charrie de mensonges et de bassesse, de ce qu’elle révèle de l’état du pays, leur clarté, leur mesure et leur élégance nous ont convaincus d’une chose : c’est à de tels éducateurs que nous aimerions confier nos enfants. Si l’esprit Stan pouvait souffler sur l’Éducation nationale… Marie, étudiante en CPGE, fait partie des élèves de Stan (l’immense majorité) qui, n’ayant que de la gratitude à exprimer, n’ont été sollicités ni par les inspecteurs généraux, ni par Mediapart. Alors qu’en juillet dernier les petits anges mettaient la France à feu et à sang, Marie et ses camarades terminaient studieusement et poliment leur année scolaire. La jeune fille, issue de la classe moyenne, doit son admission dans ce « repaire de privilégiés » à son travail et aux efforts consentis par ses parents (avant tout éducatifs : pallier les déficiences de l’école et instruire à la maison). Enfin, se faisant la voix de ses condisciples, Marie redit le bonheur d’être à Stan, la droiture et le dévouement de l’encadrement, et s’indigne de ce procès en sorcellerie.

L’Acte IV sera-t-il judiciaire ? Une enquête aurait été ouverte par le parquet de Paris en automne 2023 après un signalement de l’inspection générale de l’Éducation nationale et les associations « Stop-Homophobie » et « Mousse » ont annoncé le vendredi 26 janvier avoir déposé plainte contre Stanislas pour « discrimination LGBTphobe », accusation que la direction récuse2. Le combat ne fait que commencer. À vaincre sans péril, on triomphe sans gloire !

La victoire de l’excellence en matière d’éducation n’est pas pour demain et le parcours de Stan est semé d’embûches. Mais n’oublions pas que Le Cid est une tragédie à fin heureuse…


W.G Sebald et Gaëlle Bourges: le miracle

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© Danielle Voirin

Comme une coïncidence : après « Oh les beaux jours » de Beckett (moment rare, nous l’avons dit ici-même), « Austerlitz », de Gaëlle Bourges. Petite différence entre les deux : l’un était un grand moment, l’autre est un chef d’œuvre – différence de nature, étanchéité absolue entre les deux.


Gaëlle Bourges a écrit et mis en scène un spectacle total – « Austerlitz », d’après W.G. Sebald – d’une intelligence syncrétique qui impressionne et émeut tout à la fois : mémorable et hors-norme.

L’histoire racontée, dite par une voix off claire, précise, est celle d’une enfant qui danse, devenue une chorégraphe (Gaëlle Bourges) célébrée (et sa troupe).

L’un des personnages-clés du spectacle – et peut-être de la vie – est le hasard, et le sens qu’il confère aux rencontres, au passé (rétrospectivement), au présent : y a-t-il un sens et une vérité à tout cela ? Le propos serait presque rebattu s’il n’y avait la manière – unique.

Non seulement la manière de le dire : le texte, donc, très élaboré, qui procède par libres associations d’idées ou d’images, flux de conscience apparemment désordonnés qui se résolvent in fine dans un magnifique et mélancolique bouquet. Comme un précipité chimique : tout, alors, cristallise, les rêves évoqués et la réalité de la troupe, aujourd’hui constituée.

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Mais aussi, mais surtout, la mise en scène : ce rideau de tulle qui sépare la scène de la salle, qui « floute » la scène comme la mémoire filtre les souvenirs (magnifique procédé) : non pas un obstacle, ce rideau, mais un lien, qui unit passé (souvenirs) et présent.

La projection de diapositives, en noir et blanc, qui double l’évocation des souvenirs par la voix off, et qu’illustrent les six ou sept danseurs et danseuses, fantômes derrière le rideau de tulle ; les jeux de lumière qui dessinent, voire sculptent le sol ; la musique récurrente, qui parachève les impressions que provoquent les mots et la danse ; la suggestivité des images (figurées ou réelles) que procure l’ensemble : tout est pensé, prémédité et contribue à l’impression d’un spectacle unique. En sortant du théâtre, bouleversé, je me récitais les mots de Stendhal, dans Rome, Naples et Florence (1826) : « J’étais arrivé à ce point d’émotion où se rencontrent les sensations célestes données par les Beaux-Arts et les sentiments passionnés. En sortant de Santa Croce, j’avais un battement de cœur, la vie était épuisée chez moi, je marchais avec la crainte de tomber. »

NB Il reste DEUX représentations : mardi 30 et mercredi 31 janvier. Comment convaincre ceux qui aiment le théâtre qu’ils en ressortiront éblouis ?

NB bis : j’ai vu deux fois le spectacle. Depuis quand n’avais-je pas fait cela… ? À chaque fois, certains ont quitté la salle (donc, c’est possible) ; les autres ont applaudi à tout rompre. Je n’ai pas quitté la salle.

Austerlitz

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Austerlitz, de Gaëlle Bourges, Théâtre Public de Montreuil, durée 1H40 ; métro Mairie de Montreuil. Tél. : 0148704890.

Et aussi : le 13 et le 14 février, à la Maison de la Culture d’Amiens ; le 1er mars au Théâtre Antoine Vitez d’Ivry-sur-Seine ; du 5 au 7 mars, au Théâtre de la Vignette de Montpellier.

Blindés contre tracteurs

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Rungis, 29 janvier 2024 © Christophe Ena/AP/SIPA

Alors que la FNSEA, débordée par les Jeunes Agriculteurs, a annoncé le «siège» de Paris pour une «durée indéterminée», le ministre de l’Intérieur a mis en place «un dispositif défensif important afin d’empêcher tout blocage» du marché de Rungis, et appelle les Français «à anticiper et à ne pas encombrer les routes» face aux blocages.


« Touche pas à mon paysan ! » Le choix de Gérald Darmanin de mobiliser, dès ce lundi, des blindés et 15 000 policiers et gendarmes pour protéger Paris et Rungis des agriculteurs en colère fait craindre un possible affrontement de l’Etat jacobin face au monde rural.

Le monde technocratique bousculé

Le ministre de l’Intérieur est certes dans son rôle. Mais un recours à la force publique, dans un tel contexte de révoltes généralisées, aurait pour conséquences d’attiser les incendies partout déclarés. L’habileté apparente de Gabriel Attal, qui a su vendredi pactiser avec le leader Jérôme Bayle sur fond de bottes de foin à Montastruc-de-Salies (Haute-Garonne), a vite montré les limites de la communication du Premier ministre.

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Derrière la cause agricole, c’est tout un système technocratique producteur de planifications, de normes et de surveillances qui est remis en question, y compris à l’échelle européenne. De surcroit, le monde rural apparait comme le dernier dépositaire d’une identité française menacée par la mondialisation et des dirigeants amnésiques, insensibles au besoin d’enracinement des peuples. Les noms des petites villes qui s’égrènent au fil des barrages routiers rappellent le poème des « cent villages » d’Aragon : Montesquieu-Volvestre, Carbonne, Sourniac, Saint-Félix-de Tournegat, Parcay-Meslay, Cannectancourt, Pamiers, etc. Comme l’écrit Robert Redeker dans Le Figaro de ce lundi[1] : « La révolte des agriculteurs (…) est le véritable soulèvement du peuple de la terre, loin du pitoyable folklore écologiste qui s’est approprié cette appellation », en effaçant le mot peuple pour ne retenir que « soulèvement de la terre ».

L’Agriculture au-dessus de tout ?

Le saccage des richesses françaises, commis au nom d’idéologies irréalistes, a assez duré. Après les destructions de l’industrie et de l’énergie, il est urgent de préserver l’agriculture de cette perspective. Son affaiblissement est déjà entamé quand la France importe aujourd’hui 70% des fruits, 30% des légumes, 84% de la pêche ! « On a décidé de mettre l’agriculture au-dessus de tout », a promis Attal vendredi, avant de reconnaitre dimanche qu’il fallait aussi « changer d’état d’esprit ». Si les mots ont un sens, cela oblige le gouvernement à s’extraire, à la fois, de la tutelle soviétoïde de l’Union européenne et de ses diktats absurdes sur la décroissance, mais aussi de la tyrannie écologiste qui, au nom de ses démentes utopies, en est venue dimanche à jeter de la soupe sur le portrait (protégé) de la Joconde, au musée du Louvre.

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Or toute la politique présidentielle a été construite en soutien à l’UE supranationale et à une écologie punitive. C’est pour plaire aux Verts que Macron a avalisé dans un premier temps le sabotage du parc nucléaire français et a accéléré l’enlaidissement des paysages par la multiplication des éoliennes, y compris en mer. Mardi dernier, la porte-parole du gouvernement, Priscat Thevenot, parlait de « colère légitime » à propos des jacqueries. De fait, l’opinion est derrière les agriculteurs. Mais, non, les blindés n’auront pas raison des tracteurs.


[1] https://www.lefigaro.fr/vox/societe/robert-redeker-la-revolte-des-agriculteurs-est-le-veritable-soulevement-du-peuple-de-la-terre-20240128

Les bourreaux côté jardin

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"La Zone d'intérêt", un film de Jonathan Glazer avec Sandra Huller et Christian Friedel. © BAC FILMS

De Nuit et Brouillard d’Alain Resnais (1956) à La Conférence de Matti Geschonneck (2022), en passant par La Liste de Schindler (Steven Spielberg, 1993), La vie est belle (Roberto Benigni, 1997) ou encore Le Fils de Saul (Laszlo Nemes, 2015), la représentation de la Shoah sur grand écran s’est toujours révélée ultrasensible et pour le moins controversée. Le réalisateur plasticien-expérimentateur britannique Jonathan Glazer (déjà auteur des fort stimulants Sexy Beast, Birth et Under the Skin) nous propose une nouvelle version « intimiste » et réaliste/ naturaliste qui ne pourra laisser personne indifférent. Grand Prix du Jury à Cannes cette année.


Autant le dire tout net : si vous souhaitez sortir de votre zone de confort, alors il faut prestement courir découvrir sur grand écran ce très perturbant et asphyxiant « Zone d’intérêt » que l’on doit à un auteur inclassable, Jonathan Glazer. Le titre tout d’abord, terrible, bureaucratique, mécanique, impersonnel, glacial, monstrueux, évoque l’expression consacrée par les SS afin de décrire le périmètre de 40 kms carrés entourant le camp de concentration (en fait d’extermination) d’Auschwitz-Birkenau, situé dans la province de Silésie (Pologne actuelle) et habité par les officiers nazis et leurs familles.

Ce film irrespirable se concentre plus spécifiquement sur la vie familiale et quotidienne de Rudolf Höss, officier SS et commandant du plus vaste complexe du système concentrationnaire nazi, du 1er mai 1940 au 1er décembre 1943, puis de nouveau entre mai et septembre 1944, période durant laquelle la déportation massive des Juifs polonais et hongrois a porté la machine de mort à son efficacité maximale, via notamment l’utilisation du Zyklon B (élément non abordé toutefois ici).

Hors-champ de l’indicible

À rebours de ce que l’on pourrait attendre (ou craindre), Glazer opte intelligemment pour un hors-champ systématique qui se révèle finalement hyper désarçonnant et « malaisant » pour le spectateur. Par le choix mathématique et scientifique de ses cadrages, ses angles, ses profondeurs de champ, ses focales, il laisse en permanence sourdre l’horreur par-delà les murs et les enceintes de cette maison familiale fort banale, petit coin de paradis protégé et barricadé abritant jardin luxuriant, serre végétale bien fournie et piscine estivale. Ce qui contribue à faire le petit bonheur de M. Höss (incarné par l’excellent Christian Friedel, remarqué chez Haneke avec Le Ruban blanc), sa femme Hedwig (fantastique Sandra Hüller, confirmant la palette de ses talents après le palmé Anatomie d’une chute) ainsi que leur tribu composée de cinq têtes blondes afin de se conformer aux directives du Führer dans l’optique de l’expansion vers l’Est (concept du « Lebensraum », espace vital) par la force démographique et militaire.

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Si le film commence comme une chronique sociale bucolique au cœur d’un paysage campagnard avec notre « sympathique » famille se baignant dans les eaux vives d’une rivière, la bande-son devient vite fracturée, désynchronisée, saturée, stridente, industrielle, laissant bientôt s’échapper au loin des bruits sourds et angoissants évoquant concomitamment des râles, des cris, des tirs de fusil, des aboiements de chiens et surtout des fumées et des feux crachées par des cheminées que l’on devine industrielles et fonctionnant sans répit jour et nuit dans le cadre de la stricte application de la « solution finale »…

Le génie de Glazer est d’avoir parsemé son cauchemar pelliculé de références subliminales à la mythologie des contes de fées d’origine nordique et germanique comme Hansel et Gretel des frères Grimm. Chaque soir, le bon commandant zélé Rudolf lit à sa jeune fille quelques extraits de ce conte merveilleux du XIXe siècle, permettant à la petite Gretel de prendre vie dans les songes enfantins et d’investir le site concentrationnaire maudit afin de tenter de récupérer des pierres au pied des monticules de cendres encore chaudes… suite aux crémations de masse. Difficile de faire plus glauque et suffocant…

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Plus globalement, le contraste est saisissant entre les magnifiques plans de nature, de fleurs en éclosion, du bourdonnement des insectes, du chant des oiseaux, des hennissements de chevaux, de l’écoulement des cours d’eaux et d’autre part, l’évocation par bribes, par sons, par touches impressionnistes de l’horreur la plus noire à quelques centaines de mètres.

Banalité du Mal

M. Höss apparaît comme un officier-modèle et besogneux, obsédé par la recherche d’un meilleur rendement de ses « fours » afin de se faire remarquer et apprécier par sa hiérarchie à l’instar de n’importe quel employé « corporate » d’une entreprise publique ou privée. Il incarne parfaitement ce qu’Hannah Arendt nommait la « banalité du mal » dans son fameux livre Eichmann à Jérusalem : Rapport sur la banalité du mal, publié en 1963 suite à la couverture journalistique en Israël du procès du principal responsable de la logistique de la « solution finale ». Des hommes méticuleux et méthodiques, soucieux de donner le meilleur d’eux-mêmes dans l’accomplissement des objectifs fixés par le Reichsführer au nom de l’Etat, du peuple et de la race, sans aucun état d’âme ni aucune considération éthique… « au-delà de toute humanité » selon notre référentiel judéo-chrétien.

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Et que dire de Mme Höss ? Ses journées sont partagées entre l’éducation des enfants et l’entretien de sa petite propriété, bien aidée par des « servantes » d’origine juive sur lesquelles pèse en permanence la menace d’être renvoyées de l’autre côté du mur… Malaise lorsque l’on voit Madame se regarder dans la glace de sa chambre essayer un manteau de fourrure vraisemblablement arraché à une suppliciée juive, susurrer à son mari sur l’oreiller son désir de retourner en vacances en Italie pour une balnéothérapie ou encore causer avec ses voisines des différentes variétés de fleurs qu’elle s’enorgueillit d’avoir réussi à faire pousser dans son jardin édénique… Un Éden totalement artificiel et hallucinant jouxtant un Enfer bien réel, matérialisé par ce grand Moloch industriel engloutissant les pauvres âmes non-aryennes tout en éructant les flammes d’un véritable Pandémonium qui était prévu pour durer « 1000 ans » ! Au final, un grand film, pour la Mémoire, aux partis pris esthétiques radicaux, afin de ne jamais oublier l’indicible ni l’unicité de cette « catastrophe absolue ».

Bac Films

Restent ces dernières images très étranges et perturbantes, montrant des femmes d’entretien de notre époque actuelle reproduire mécaniquement et quotidiennement les mêmes gestes de nettoyage « sans état d’âme » sur les vitres abritant et mettant en évidence les chaussures et effets personnels des juifs récupérés à la Libération des camps ainsi que l’entretien des différentes pièces des fours crématoires avant l’arrivée des visiteurs et des touristes sur un site classé au Patrimoine Mondial de l’Humanité… En conclusion, une expérience « extrême » de laquelle on ressort forcément broyé avec un goût de cendres dans la bouche…

En salles mercredi 31 janvier 2024

Happy culture

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Des centaines de signatures d’écrivaillons sévèrement burnés s’opposent dans une pétition à ce que Sylvain Tesson parraine le Printemps des Poètes. Dans cette prose dénuée de poésie, on l’accuse d’être un réac de la pire espèce. Pourtant s’il est un auteur où tout dans l’œuvre et dans sa vie est poésie, romanesque et profondeur de champs, c’est bien lui. L’idéologie sectaire des signataires n’est qu’un prétexte. Ce qui leur fait peur avec Tesson, c’est de souffrir la comparaison.


Le brave citoyen regarde le monde planqué derrière ses persiennes, écoute l’air du temps l’oreille collée aux portes, s’informe par le petit trou de la serrure. Aidé en cela par des journalistes-midinettes, soldats de plomb de la machine politico-médiatique lancée dans l’opération diversion: plus l’on travaille à la fabrique des cons, plus le système tiendra bon. On nourrit le peuple de vulgarité sur les restes de la succession Hallyday, par la découpe à l’abattoir de la carcasse Depardieu, et, aujourd’hui, on le shoote à l’impudeur avec la lente agonie publique d’Alain Delon. Sans jamais l’inciter à revoir l’acteur gagné par la fièvre face à une Girardot brulante dans Rocco, ou éteindre un Ronet incandescent en pleine mer ou dans une piscine. Pas plus qu’au milieu de la polémique, on fera référence à l’infinie délicatesse s’échappant de l’armoire à glace Depardieu chuchotant à Deneuve dans le Dernier Métro: “vous regarder est une joie, une joie et une souffrance.” Autant de plaintes et de déliés en un seul homme ne plaiderait pas la cause, n’alimenterait pas la version “gros dégueulasse”.

A relire: Et si c’était le talent que la gauche reprochait à Sylvain Tesson?

Sylvanothérapie. L’entre-soi du monde de la culture ne va pas changer la donne de la médiocrité ambiante. La pétition a remplacé la lettre anonyme. On se sent pousser des couilles à partir de 300 signatures. A 500 on est des Robocop, des Charles Bronson auxiliaires de justice, des Charles Manson de l’application des peines. La chasse aux réacs est ouverte. La meute a mis à prix la belle gueule cassée de Sylvain Tesson. Wanted dead or alive. Justement, mort ou vif pourrait être le titre d’une bio de Tesson. Mort ou vif, peu importe le talent est là, intact. Il aime la vie à la folie en affranchi d’une mort de dingue. Et le succès veille avec les anges à ce que “les feuilles des arbres brillent comme des tessons de bouteille” (Blondin). Réac, quelle horreur! Et pourtant, comment ne pas l’être quand on a aimé Paris, les bistrots, le ballon de blanc et l’œuf dur du comptoir, nos études Rue Princesse, le master “allons boire un dernier verre à Castres” (Nimier), ses chauffeurs de taxis un brin franchouillard, avec la fine moustache de Noël Roquevert et leur chien couché sur le plaid à carreaux à la place du mort, le Paris des Halles aux Halles et des tapins pour queue dalle… Réac, c’est de la nostalgie à boire comme un trou, à pleurer des Danube, en remontant la rivière d’un saumon échappé d’une fanfare kusturicienne. Au pied de la montagne, difficile d’endiguer la nostalgie, devant la beauté et la puissance minérale qui dépasse les hommes. Au pied du chêne, difficile de ne pas douter de la fiabilité des femmes à préserver l’essentiel… le gland.

“A plus de deux, il n’y a que des bandes de cons” (Brassens). Je ne sais s’il y aura une contre-pétition de soutien à Sylvain Tesson et je m’en bats les œillets. À sa santé je préfère me servir un whisky, allumer un cigare, m’enfoncer dans le canapé à peine remis des frayeurs à suivre sa partie de roulette russe. Une fois son œuvre en montagnes slaves avalée, il m’arrive d’avoir le vertige assis sur le tabouret d’un comptoir. Alors j’auto-pétitionne pour lui dire “les mots des pauvres gens, ne rentre pas trop tard et surtout ne prend pas froid.”


Elisabeth Lévy : « La pétition contre Sylvain Tesson montre une haine de la liberté »


Si haut d’ici-bas

Fuir, fuir la chair, les voix,
Retrouver la matière,
Le verre, la pierre, le bois,
Remonter les rivières

Prendre les chemins de crête,
Là où jaillit la lumière
L’âme s’ouvre à la quête,
L’infini, la prière

Ressentir la puissance,
Le mystère, l’élégance,
La vertu du silence,
Du divin la présence,

Com la bulle de champagne
Remonte à la surface,
Au pied de la montagne
Un vertige le dépasse

Question sans coupon-réponse,
Lumière blanche, bout du tunnel,
Est-ce des phares est-ce l’éternel,
Ou bien la mort qui s’annonce

Pour atteindre le sommet
Laisser à la consigne
Tout ce qui n’est pas digne
De hauteur, d’être nommé.

Devant tant de beauté,
Privilège d’invité
Enfin déconnecté,
Il sent ses larmes monter

Il faut bien redescendre,
Pour ceux qu’on aime être tendre,
Retrouver ses racines,
Ses recettes de cuisine

Seuls les morts peuvent savoir,
Croire en quoi dans l’absence,
Le big bang, le trou noir,
L’ivresse des livres, la science,
L’ivresse de vivre, l’enfance…

Dans l’rétro voir ce qui reste,
Du sexe la beauté du geste,
Pour chaque femme un alcootest,
Seul l’amour d’Eve, d’Everest

Dans l’absence le lâcher prise,
Dans la chute doubler la mise,
En silence panser ses plaies
D’insolence, d’homme fêlé

Si c’est si beau vu d’en-bas,
L’eau de la source, l’homme des bois,
Sans façon il vit com ça,
Sain et sauf et vice-versa…

Traviata too much

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La Traviata 23-24 © Vahid Amanpour - OnP

À l’Opéra Bastille, la relecture contemporaine de La Traviata, et sa mise en scène par Simon Stone, en font beaucoup trop. Dommage.


Salle comble, ovation délirante au tomber de rideau du chef-d’œuvre de Verdi, dans cette production du metteur en scène australien Simon Stone millésimée 2019 dont la reprise l’année suivante avait dû être annulée, vaincue par la pandémie. Ce n’est pas la première transposition contemporaine de l’admirable livret concocté en 1853 par Francesco Maria Piave d’après la pièce tirée par Dumas fils lui-même de son propre roman paru cinq années plus tôt. Il faut se souvenir que Verdi, toujours célibataire à quarante ans, entretient alors la chanteuse Giuseppina Strepponi : le compositeur déjà célébrissime n’épousera sa maîtresse qu’en 1859. Autant dire qu’à l’époque, une telle situation n’était pas sans faire jaser dans le beau monde. En adaptant La Dame aux Camélias, Verdi ne s’aventurait pas tout à fait en terrain vierge…

La Traviata 23-24 © Vahid Amanpour – Opéra national Paris

Éternelle, la figure de la courtisane s’actualise dans des avatars inégalement convaincants, dont la mise en scène de Robert Carsen pour la Fenice, en 2004, reste l’exemple élégant entre tous, et décidément le mieux abouti : Violetta en jet-setteuse se faisant injecter à la seringue, dans le bras, des remontants à haute dose ; Alfredo en paparazzi compulsif ; une jonchée de billets libellés en euros en guise de feuilles mortes tapissant un sol campagnard, au deuxième acte…

Sous les auspices du « jeune » Stone (né en 1984), également acteur et cinéaste, La Traviata – littéralement, « la dévoyée » –  prend chair cette fois sous les traits d’une influenceuse narcissique dont le décor, plateau tournant laisse circuler, sur deux murs perpendiculaires, l’affichage en continu et en taille XXL des échanges Instagram, SMS triviaux agrémentés d’émojis, courriels perso de la Violetta, et jusqu’aux résultats d’analyses médicales forwardés par le labo pour l’avertir que son cancer récidive… Le procédé est assez marrant, avouons-le, et provoque d’ailleurs des éclats de rire clairsemés dans la salle. Sinon que, superposés aux arias chantés en italien (et dont on suit volontiers le sous-titre en traduction sur écran, comme toujours, au-dessus du cadre de scène), ces signatures, rédigées dans un français bas de gamme, morceaux choisis anachroniquement entachés de cette insondable vulgarité puisée sans filtre à l’égout de la « culture » numérique propre au présent siècle, distraient l’attention du spectateur. Au point de polluer, dans une optique somme toute assez racoleuse, le drame poignant qui devrait nous absorber tout entier.

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C’est d’autant plus dommage que cette régie, sur le plan du graphisme visuel comme de la technique des enchaînements, fonctionne de façon ultra efficace – par ailleurs émaillée de jolies trouvailles : telle, reproduite à l’échelle, la statue équestre dorée à l’or fin de Jeanne d’Arc, pareille à celle que l’on peut admirer dans Paris, place des Pyramides, en retrait de la rue de Rivoli, et qui apparaît à plusieurs reprises sur le plateau, comme une allégorie de la sainteté martyre.

Dans le rôle-titre, la soprano Nadine Sierra prend la relève de Pretty Yende (remplacée dans le rôle de Violetta Valery, pour la seule représentation du 25 février, par la soprano russe Kristina Mkhitaryan) tandis que le ténor René Barbera, prenant la suite de Benjamin Bernheim qui l’interprétait déjà fabuleusement en 2019, campe à son tour Alfredo Germont au plus haut niveau. Dans les deux cas, la nouvelle distribution est magnifique : vibrato impeccable, phrasé souverain, virtuosité jusque dans les aigus les plus redoutables. Quant à notre baryton national Ludovic Tézier, il se surpasse dans l’emploi du géniteur Germont, dans une sobriété, une aisance, une apparente facilité confondantes, sa voix d’airain impeccablement projetée, en lien avec une gestuelle parfaite. A côté de ces stars incontournables de la scène lyrique, l’excellente mezzo de la Troupe de l’Opéra de Paris, Marine Chagnon (Flora), la soprano Cassandre Berthon (Annina), ou encore le ténor polonais « maison », Maciej Kwasnikowski… Du grand art sur le plan vocal.  

Reste que, si les lectures contemporaines du répertoire lyrique permettent, dans leur principe, de revivifier à bon escient un patrimoine sinon menacé de sclérose, ce n’est pourtant pas à n’importe quel prix. Et surtout pas au sacrifice du génie intrinsèque de l’œuvre proprement dite. Et là, vraiment, Simon Stone, je te le dis comme je le pense, tu es too much.


La Traviata. Opéra en trois actes de Giuseppe Verdi (1853). Direction : Giacomo Sagripanti. Mise en scène : Simon Stone. Orchestre et chœurs de l’Opéra national de Paris. Avec Nadine Sierra/Pretty Yende, Marine Chagnon, Cassandre Berthon, René Barbera, Ludovic Tézier…
Opéra Bastille, les 23, 27, 30 janvier, 2, 5, 8, 10, 14, 16, 20 février à 19h30, le 25 février à 14h30
Durée : 2h45