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KFC, Quick, Five Guys… Quand le halal fait recette

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Halal: le grand silence


La chaîne de poulet KFC a annoncé que 24 de ses 404 restaurants français passaient, à partir du 21 janvier 2026, au halal, conforme au rite musulman. Elle rejoint là d’autres chaines, comme Five Guys, qui a déjà six restaurants rapides hallal et ne sert plus d’alcool (pas de bière, donc). L’enseigne belge Quick, qui avait frôlé la disparition en 2015, s’est mise à servir exclusivement de la viande halal à partir de 2021 en Belgique et France… Un choix gagnant : l’entreprise est désormais prospère. La chaîne Pizza Hut suit le mouvement avec 13 restaurants hallal. De leur côté, les principales enseignes que sont McDonald’s et Burger King se contentent, elles, de proposer des produits à base de poisson pour attirer tout de même une partie de la clientèle musulmane, pour le moment.

Le halal en progression fulgurante

Parmi les quelque 6 millions de musulmans estimés en France, 67% choisissent « systématiquement » de la viande hallal, et 15 % en achètent « la plupart du temps » (IFOP, 2020). De même, près de 7 personnes sur 10 de confession musulmane achètent des desserts, des chocolats ou des bonbons halal (sans gélatine notamment). Lorsqu’ils achètent leurs produits alimentaires, 58% de ces consommateurs vérifient la composition pour s’assurer qu’ils ne contiennent pas d’ingrédients non halal comme de la gélatine animale, de l’alcool ou du porc, par exemple (un chiffre en augmentation de 10 points sur dix ans).

La viande halal s’est taillé la part du lion ces dernières années, et essaime dans les supermarchés, au point qu’on achète souvent hallal sans le savoir, les abattoirs français ne faisant plus guère la distinction. L’économie halal en France affiche une progression remarquable. En 2025, son chiffre d’affaires est estimé entre 7 et 12 milliards d’euros, contre 5,5 milliards en 2010, soit une augmentation de 27 % en quinze ans. Ce dynamisme place la France au deuxième rang mondial, derrière la Malaisie[1]. Parmi les 10 millions de consommateurs réguliers identifiés, près de trois millions ne sont pas musulmans, selon l’institut Solis. Cette progression constante s’inscrit dans un mouvement global : le marché mondial du halal est évalué à 7 000 milliards de dollars, avec une projection de 10 000 milliards de dollars d’ici 2028[2].

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La viande hallal – dont le mode d’abattage fut combattu avec âpreté par la star Brigitte Bardot, disparue dernièrement – reste un problème très délicat à aborder : il est parfaitement licite que les musulmans en disposent, mais des tensions se créent dès lors que l’on aborde le sujet, car le spectre du racisme rôde. Sur le fond, peut-on en discuter sans polémiques ? Un exemple : l’absence de porc devient fréquente dans les cantines des grandes villes. Doit-on l’accepter ? Oui ou non ? Déjà, lors de son élection en 2007, Nicolas Sarkozy évoquait la question…

Se pose également le défi de la mort des bêtes. Il existe trois façons de tuer les animaux d’élevage : l’abattage dit conventionnel, avec électronarcose préalable et divers paramètres électriques aux normes européennes, l’abattage halal sans électronarcose (c’est le halal, et aussi le casher) enfin l’abattage halal avec une électronarcose atténuée, marginal car peu apprécié des musulmans. Chez les musulmans, l’animal encore vivant est d’abord tourné vers la Mecque. Le sacrificateur, agréé par l’une des trois grandes mosquées de France, prononce une bénédiction puis, une fois égorgé, laisse l’animal se vider de son sang. Ceci posé, l’électronarcose traditionnelle n’empêche pas les animaux de ressentir la peur, pour être honnête ; en revanche, elle abrège la souffrance.

Des clients assistent à la préparation de leurs moutons, dans un abattoir temporaire installé dans un hangar de Pantin, en 2004 © THOMAS COEX / AFP

L’abattage rituel des animaux sans étourdissement est une dérogation aux lois françaises,  strictement encadrée par les articles R214-73 à R214-75 du code rural, modifié selon la circulaire du 14 juin 2018. En clair, le législateur consent à fermer les yeux sur la souffrance de ceux qu’elle considère clairement comme des « êtres sensibles » via les articles 515-14 du code civil et L214-1 du code rural. La souffrance animale est reconnue comme telle – voir les dispositions précitées – mais l’Etat la combat sans vigueur, malgré les protestations des défenseurs des animaux.

Le rite religieux de la fête de l’Aïd el-Kébir crispe culturellement certains Français autochtones, et tous les défenseurs des animaux

Il faut évoquer en outre la fête dite de l’Aïd el-Kébir, célébrée à partir du dixième jour du mois lunaire de dhou al hijja, durant trois jours. La date est décalée chaque année ; le calendrier de l’Hégire considère que nous sommes en 1428. Les musulmans y sont invités à sacrifier un mouton selon un rituel précis. Le service Hallal de la Grande Mosquée de Paris prescrit ainsi que « l’agneau ne doit pas être borgne, il ne faut pas qu’il ait la queue coupée et qu’il ait moins d’un an ». Lors de cette fête, de nombreux moutons, des milliers de par le pays, sont égorgés dans des conditions brutales chez des particuliers, à même le sol souvent – parfois dans les salles de bains ou dans des jardins et cours d’immeubles, privatisés pour la circonstance. 

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Par surcroît, le sacrifice du mouton est un spectacle familial qui interroge. Le site El Moujahid (du journal éponyme, le plus vendu en Algérie) s’en est d’ailleurs fait l’écho en 2022 avec plusieurs témoignages : « Les avis des spécialistes sont contradictoires quant à laisser les enfants assister au sacrifice. Aussi longtemps que je me souvienne, j’ai toujours assisté étant enfant à l’égorgement du mouton de l’Aïd et je me porte bien » ; « Tout cela se passe dans une ambiance de joie et de bonne humeur sans aucun incident » ; « L’Aïd n’est fait ni pour torturer les moutons ni pour traumatiser les enfants, bien au contraire, c’est un événement crucial attendu impatiemment par les familles algériennes et particulièrement par les enfants qui y voient une fête et rien d’autre ».

Comme souvent, la France possède une législation spécifique (le recours à l’abattage clandestin est un délit réprimé par une peine allant jusqu’à six mois d’emprisonnement et 15 000 € d’amende) qui s’avère très peu appliquée. A l’instar du voile islamique, les amendes sont distribuées au compte-gouttes, et dépassent rarement quelques centaines d’euros, bien loin du maximum théorique. Et rien n’est réellement entrepris par le législateur pour faire stopper l’abattage privé lors de l’Aïd, malgré la pression des associations de défense des animaux. 

La viande hallal, pour résumer, pose trois défis : l’abattage des bêtes sans étourdissement, ce qui est cruel, le fait de supprimer le porc dans les établissements publics, enfin les débordements de l’Aïd. A ces questions, il n’y a aucune réponse convaincante pour l’instant, quand l’islam est devenu la deuxième religion de France. Là comme ailleurs, nos gouvernements regardent passer les trains.


[1] Source : l’essentiel de l’éco

[2] Source : Ocun groupe

«Siegfried» à l’Opéra de Paris: un héros frappé d’impuissance

Des voix magnifiques, un orchestre glorieux, une mise en scène assassine : à l’Opéra de Paris le troisième volet de la Tétralogie confirme et le triomphe de la musique et la déroute du théâtre.


S’il existait un bagne où enfermer les auteurs de mises en scène exécrables afin de les empêcher définitivement de nuire, nul doute que celui qui saccage aujourd’hui le cycle wagnérien du Ring à l’Opéra de Paris  mériterait de croupir dans la cellule la plus sombre, la plus humide, la plus infestée de rats et de cancrelats. En attendant une bien improbable rédemption.

Au panthéon des impostures

Après L’Or du Rhin, après La Walkyrie, c’est donc au tour de Siegfried d’endurer les idées calamiteuses et les réalisations faiblardes de Calixto Bieito. Alors qu’il s’est trouvé à l’Opéra quelqu’un d’assez inconséquent pour avoir eu l’idée lumineuse de lui confier l’exécution scénique de la Tétralogie, le metteur en scène espagnol poursuit avec opiniâtreté un parcours qui fera sans doute entrer cette dernière au panthéon des impostures artistiques.   

S’il était au moins révolutionnaire ! S’il avait assez de puissance et de mordant pour culbuter le monde des dieux et des héros germaniques !  Mais non ! Sa lecture n’est rien d’autre qu’illisible, obscure, sans vision. Et alors que ses mises en scène se veulent iconoclastes, elles ne sont qu’infantiles.

Il faut reconnaître que sous cet angle, il fait fort, le Calixte. Tout au long du Ring, il accumule les inepties, les procédés les plus calamiteux avec une générosité qui vire à la prodigalité.  Et comme il semble ne rien comprendre à cet Himalaya musical qu’est la Tétralogie et ne pas pouvoir offrir une réponse pertinente à une musique qui le dépasse, il empile les interventions parasitaires là où le néophyte le plus primaire songerait même à faire silence et à laisser s’écouler la musique sans polluer visuellement le plateau.

Il est possible que Calixto Bieito se voie comme un grand réformateur de la scène wagnérienne. Peut-être, allez savoir ! se prend-il même pour un génie. Un génie incompris certes ! De ceux qui se pensent victimes de la noire incompréhension de leurs contemporains.

La lance et le torchon

Il serait terriblement fastidieux de relever toutes les « trouvailles » que le funeste Calixte éparpille tout au long de la partition. Et pourtant ! Elles pourraient être élevées au rang de pièces d’anthologie. Car elles ne font rien d’autre que révéler une indigence de conception, une exemplaire insensibilité à la musique comme à la puissance du mythe. Et il serait parfaitement injuste de passer sous silence cette prodigieuse débauche de bêtise et de gratuité.

Admirer Siegfried agiter devant lui une serpillière à l’instar d’une ménagère exaltée ou le voir se plonger la tête dans un seau alors qu’il chante à tue-tête la gloire de Notung au cours de l’un des épisodes les plus héroïques de l’opéra, c’est là un plaisir rare dont on ne se régalera probablement pas de sitôt. Le contempler sautillant sur une portière de voiture découverte dans la forêt où croupit Fafner en est un autre tout aussi délicat. Le voir tourner le dos au dragon et se recroqueviller à genou face au public ou saisir l’instant où d’un coup de torchon il brise la lance incertaine de Wotan en sont deux autres encore et des plus savoureux.

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De tous les personnages de l’ouvrage, Siegfried est évidemment le plus abondamment gâté par le metteur en scène. Mais découvrir un Mime ressemblant au choix à Tartarin de Tarascon ou à un représentant de commerce ; ou un Fafner recouvert de colifichets qui sont des crânes et métamorphosé en lapin à grandes oreilles, comme dans le Sacré Grall des Monty Python, ne sont pas non plus des agréments à négliger. Pour ne rien dire de l’ivresse avec laquelle on découvre la déesse Erda, que Wotan rappelle du plus profond de cette Terre dont elle est la déesse, laquelle apparaît en toute simplicité dans une combinaison bordée de dentelles synthétiques en portant une petite marmite… avant de recevoir une solide raclée du dieu pour qui elle eut jadis des faiblesses et de se voir assignée à demeurer en marmonnant sur une chaise, avec une nappe sur sa tête couronnée de l’anneau sacré.

Un exubérant désastre

Si de Siegfried le metteur en scène a délibérément voulu faire un impuissant, il l’est bien davantage lui même : tout son propos n’est jamais qu’une accumulation d’enfantillages parfaitement grotesques, infestant de bout en bout une partition qui touche au sublime.

De cet exubérant désastre émergent toutefois un décor sylvestre de Rebecca Ringst, des images fugitives de ruines noyées dans la verdure telles qu’on les voit sur cet îlot japonais qui abritait jadis un complexe industriel, le tout accompagné de beaux effets lumineux de Michael Bauer : ils rachètent à grand peine les détestables tableaux de L’Or du Rhin et de La Walkyrie. Mais ce décor condamne le plus souvent les artistes à ne pouvoir s’agiter que sur le devant de la scène. Et ce qu’il pourrait offrir de poétique n’est pratiquement pas exploité.

(C) Herwig Prammer / OnP

Reste le chant et le théâtre. La distribution dans Siegfried est vocalement aussi éclatante, aussi brillante que celle de La Walkyrie. Vocalement. Car le jeu théâtral d’acteurs mal dirigés laisse fort à désirer. Comment leur en vouloir quand tout est fait pour les ridiculiser de façon parfaitement gratuite, entre absurdité de l’action scénique et costumes d’une laideur épique ? On aurait souhaité un Mime (Gerhard Siegel) plus grinçant, plus fielleux, plus putride même ; une Erda (Marie-Nicole Lemieux) hiératique et bouleversante ; un Oiseau de la forêt (Ilanah Lobel-Torres) qui ne ressemblât point à un clown de cirque ambulant.

Comme s’il avait été épargné par le sort, le sombre, le terrible Alberich de Brian Mulligan échappe par miracle au carnage. Mais comment le Wotan de Derek Welton, condamné à réparer sa lance chancelante avec un ruban adhésif, pourrait-il dans un tel contexte imposer sa stature et son chant de dieu bientôt déchu ? Comment le Fafner de Mika Kares peut-il encore impressionner quand sa voix sépulcrale est étouffée sous son masque de lapin ?

De glace et non de feu

Quant aux interprètes de Siegfried (Andreas Schager) et de Brünnhilde (Tamara Wilson), dotés qu’ils sont d’une apparence qui n’incite guère à la romance – elle d’une pâleur cadavérique et boudinée par des sangles qui l’enrobent comme une pièce de viande, lui en clochard dégoulinant de sang – s’ils triomphent vocalement dans ce duo final qui est l’un des sommets de l’art lyrique, ils sont tellement desservis par les monstruosités de la mise en scène que leur résilience apparaît proprement héroïque.

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Pour accéder à l’ex-déesse endormie, le héros a dû briser un bloc de glace. Car c’est la grande innovation du brillant Calixte : c’est désormais d’un rideau de glace et non de feu que Wotan a cerné la couche de sa fille répudiée. Même si le livret s’obstine à clamer le contraire.

On l’aura bien compris : si la mise en scène appelle les qualificatifs les plus venimeux, elle dessert non seulement Wagner qui en a vu d’autres, mais surtout des artistes brillants qu’elle aurait dû servir.

En se voyant déjà rois, ils resteront des nains

Echappant au carnage, l’Orchestre de l’Opéra de Paris est assurément le grand triomphateur de ces représentations de Siegfried. Dirigé par Pablo Heras-Casado qui se libère des ses faiblesses apparues dans L’Or du Rhin, la formation atteint au sublime dans les passages dépouillés de chant où il règne en maître. Que ce soit dans la fièvre où se forge Notung, dans les Murmures de la forêt, dans la tourmente qui ouvre le troisième acte ou lors de l’éveil de Brünnhilde, que le son soit ici cristallin ou transparent, là onctueux et sensuel, là terrible, là encore ardent et inhumain, l’orchestre atteint la plénitude.

C’est cette magnificence des voix, cette somptuosité de l’orchestre qui rendent encore plus coupable une mise en scène qui les dessert ou même qui les nie. C’est ce qui fait apparaître plus intolérable encore la présomption de Calixto Bieito et l’aveuglement de ceux qui ont fait appel à lui.  

Des choses que résume bien involontairement, mais très pertinemment le programme du spectacle édité par l’Opéra : à sa quarante-troisième page, il dévoile un poème en prose de Stéphane Héaume où il est écrit qu’en « se voyant déjà rois, ils resteront des nains ».


Siegfried Opéra de Richard Wagner.
5h10 avec 2 entractes

Opéra de Paris Bastille. Jusqu’au 31 janvier.

Revenge pol

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Trump et Macron : des présidents sans limites


Le ton monte entre Trump et Macron. Susceptible comme une jeune fille éconduite, Donald Trump n’a pas apprécié qu’Emmanuel Macron décline son invitation à intégrer son ONU-Bis (Conseil de la paix). C’était une proposition qu’on ne peut pas refuser. Aussi sec il a diffusé un message privé où Macron lui donne du mon ami, lui dit qu’il ne comprend pas ce qu’il fait au Groenland et l’invite à Paris pour en parler. Pendant sa conférence de presse assez baroque hier, Trump a dit qu’il n’irait pas et ironisé sur le fait qu’il aime bien Emmanuel mais que celui-ci n’est plus là pour longtemps. Traduction : cause toujours.

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Ce n’est pas la première fois que Donald Trump se moque de notre président. Sa fixette sur Macron donne envie de penser que la fermeté du président français, serait-elle seulement verbale, l’agace prodigieusement. Ou alors il pense que la France ne compte pas.

Ce n’est pas un scoop, Trump n’a pas de surmoi, il se fout des bonnes manières. Il insulte ses alliés, fait des caprices (cf. la lettre folle au Premier ministre norvégien) et pratique le rapport de forces brut.

Mais tout de même, la diffusion de messages privés est un nouveau cap franchi. On pourrait appeler ça un « revenge pol », même si ce n’est pas si mauvais pour l’image de Macron.

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La nouveauté n’est pas tant que le pouvoir se mette en scène (ce qui est vieux comme les Ray-ban du président…), mais l’effacement de la barrière entre public et privé que Trump pousse à son point ultime. L’homme le plus puissant du monde s’exprime publiquement comme Madame Michu ou n’importe quel ado accroché à son écran. Vous connaissez la théorie des deux corps du Roi, un mortel, un éternel, l’homme et la fonction. Chez Trump ils n’en font qu’un. Dans une moindre mesure, Emmanuel Macron aussi efface la distinction quand il se trémousse avec des youtubeurs ou des rappeurs.

Le poisson ne pourrit pas seulement par la tête. En réclamant la transparence à tous les étages, nous contribuons tous à cette entreprise de désacralisation. Exhibition pour soi, dévoilement pour les autres: nous avons le droit de savoir et désormais le droit de voir. La vie de notre voisin et celle de notre président. Le pouvoir doit s’exercer en pleine lumière, sous surveillance constante du projecteur de l’opinion. Ce qui est caché est suspect. Cela dessine un rêve totalitaire. Comme l’amour et la vie elle-même, le pouvoir a pourtant besoin de secret.


Cette chronique a été diffusée ce matin sur Sud Radio

Retrouvez Elisabeth Lévy dans la matinale de Patrick Roger.

Naor Narkis, l’ultra-hétérodoxe

À 36 ans, Naor Narkis a décidé de transformer la société israélienne en encourageant l’émancipation des haredims, ces juifs ultra-orthodoxes qui vivent en autarcie et représentent près de 14 % de la population. Libérés du joug des rabbins ultras, ils pourront s’intégrer au marché du travail, payer des impôts et faire leur service militaire.


Placardée à l’entrée de la ville de Bnei Brak, dans la banlieue de Tel-Aviv, l’affiche n’a pas tenu longtemps. Elle avait été collée deux jours avant par le collectif du désormais célèbre militant laïque Naor Narkis et affichait un slogan propre à choquer dans ce bastion de la communauté haredie, qui pratique un judaïsme ultra-orthodoxe : « Convertissons-nous à la raison ! » (« Hozerim be-tvouna »). Une campagne publicitaire pour Justin Bridou dans les quartiers nord de Marseille ferait moins scandale… Sans surprise, la pancarte a vite été vandalisée par des habitants aussi pieux qu’indignés par une telle provocation. Mais le message est passé, c’est l’essentiel, se félicite Narkis. À Bnei Brak, tout le monde sait à présent qu’il existe en Israël une association d’aide pour les jeunes haredims souhaitant quitter leur milieu religieux. Il suffit de flasher un QR code sur son mobile pour être contacté.

À la tête du mouvement Hozerim be-tvouna, Naor Narkis, 36 ans, fait partie de ces Israéliens modernes qui n’ont plus honte d’affirmer leur identité laïque (ce qui chez lui veut dire anticlérical de choc). Et parmi eux, il est sans doute l’un des meilleurs communicants. Sa recette : imiter les méthodes employées depuis les années 1970 par les mouvements de « retour à la religion » : visuels percutants, mais surtout démarchage direct du chaland avec des distributions de fascicules et des stands installés en pleine rue.

Petit-fils d’un Français, il parle couramment la langue de Molière et lors de nos échanges il a alterné l’hébreu et le français. Aîné de quatre enfants, il est né à Ramat Gan, dans la banlieue de Tel-Aviv, d’un père chauffeur de taxi et d’une mère assistante de direction. Très tôt sensibilisé à la politique, il a présidé dès ses études secondaires (dans le célèbre lycée non confessionnel Blich) la section jeune du parti social-démocrate Meretz. Puis fait son service militaire au sein du prestigieux programme « Havatzélet » (« Fleur de lys »), qui forme l’élite des analystes de l’Aman, le service de renseignement de l’armée israélienne.

L’Alya à l’envers

C’est à l’âge de 25 ans qu’il se fait connaître dans le pays lorsqu’il crée, à l’occasion d’un long séjour en Europe, un groupe Facebook, « Olim le-Berlin » (« On fait l’alya à Berlin »), dans lequel il raconte la vie qu’il mène dans la capitale allemande, beaucoup plus facile qu’en Israël. Photo de ticket de caisse à l’appui, il montre par exemple que le prix d’un dessert chocolaté populaire (Milki) y est trois fois moins élevé. Narkis touche là un point sensible. Dans l’État hébreu, le Milki équivaut au Nutella chez nous. C’est la gourmandise préférée de toute une génération. La page Facebook, qui dépasse rapidement les 15 000 membres, se mue en forum de contestation contre la vie chère en Israël. Narkis devient une figure médiatique de la jeunesse.

De retour au pays, le jeune homme crée une agence Web spécialisée dans l’animation des communautés numériques. Prodige dans son domaine, il décroche bientôt de très beaux contrats avec des grandes entreprises israéliennes. S’ensuivent alors plusieurs années professionnelles florissantes, en retrait par rapport à la scène publique. Jusqu’en 2024, où il réapparaît avec le projet Hozerim be-tvouna. Cette fois, il a trouvé le combat de sa vie : participer à la transformation de la société israélienne en accompagnant les jeunes haredims vers leur émancipation. « L’État hébreu est fondé sur la modernité et les Lumières, m’explique-t-il. Theodor Herzl écrivait qu’il faudrait enfermer les rabbins dans la synagogue pour qu’ils ne règnent pas sur nous. »

Narkis connaît intimement la société haredie : sa propre sœur a « fait téchouva » (qui signifie plus ou moins repentance). Devenue très religieuse, elle a mis au monde neuf enfants qui grandissent sans recevoir l’éducation nécessaire à une vie autonome dans une société moderne – peu ou pas de mathématiques, pas davantage d’anglais, d’informatique ou de sciences. Aux religieux qui disent « be’ezrat Hachem » (« grâce à Dieu ») à tout bout de champ, il répond « be’ezrat ha-mada » (« grâce à la science »). De même, son mouvement ne prône pas un retour à la laïcité, selon une formule communément employée (« hozer be-she’ela »), mais un « retour à la raison » (« hozer be-tvouna »).

Dans les premières décennies de l’État d’Israël, les haredims ne représentaient qu’une fraction marginale de la population, à peine 2 à 3 %. Leur présence était alors perçue comme résiduelle, héritée des communautés d’avant-guerre, les fameux shtetls célébrés dans la comédie musicale Un violon sur le toit. Beaucoup pensaient que le phénomène s’éteindrait progressivement sous l’effet du progrès technique et du développement économique. C’est l’inverse qui s’est produit. Portée par un taux de fécondité exceptionnellement élevé, longtemps supérieur à sept enfants par femme, fécondité rendue possible par l’État-providence israélien et par un contrôle communautaire redoutablement efficace, qui a permis de maintenir des frontières sociales étanches avec le reste de la société israélienne, la population haredie a doublé, puis triplé. En 2024, elle a atteint 13,6 % de la population, soit 1,3 million de personnes, dont près d’un quart des enfants juifs de moins de cinq ans. Et elle constitue aujourd’hui une société à part qui entretient très peu de relations avec le reste des Israéliens.

Et puisque la démocratie est aussi une affaire de démographie, et que les haredims votent beaucoup et de manière disciplinée, leur nombre se traduit mécaniquement en pouvoir politique. En échange de leur soutien aux majorités gouvernementales, les élus juifs ultra-orthodoxes exigent un financement accru de leur propre système scolaire (séparé du régime commun et peu contrôlé par l’État), mais aussi des allocations pour les jeunes adultes qui étudient dans leurs écoles talmudiques (les yeshivot) et surtout l’exemption du service militaire obligatoire pour ces mêmes étudiants. Résultat, la population haredie exerce une influence disproportionnée sur l’État d’Israël, son économie, sa vie politique, son rapport au religieux, son identité nationale, et bien sûr sa sécurité. Longtemps, la droite israélienne (le Likoud) et les partis religieux-nationaux ont accepté d’en payer le prix, distribuant des chèques en blanc en échange d’un soutien parlementaire.

La guerre à Gaza a cependant rebattu les cartes : alors que le « nouveau Moyen-Orient » impose à Israël une armée plus nombreuse, la population réclame un partage plus équitable de l’impôt du sang. Cependant, il est peu probable qu’une solution politique émerge sans changement démographique. Naor Narkis s’emploie à le faire advenir.

Il faut savoir que, malgré une natalité extrêmement dynamique, démographes et sociologues observent un phénomène de « fuite » chez les haredims. On estime que 14 % des enfants de la communauté quittent la voie de leurs pères. Observant que chez les « sionistes-religieux », bien intégrés dans la société, le taux s’élève à 30 %, Narkis pense que la proportion de haredims défroqués pourrait augmenter. Son idée : transformer cette fuite discrète en torrent, et utiliser l’extraordinaire fécondité haredie pour densifier la population israélienne laïque, plus productive économiquement et plus disponible militairement. Il préférerait personnellement que les ex-haredims deviennent carrément athées, mais son objectif politique est qu’ils s’émancipent du strict encadrement des rabbins ultra-orthodoxes pour participer à la vie de la nation.

Pour résumer la stratégie de Narkis, son point de départ est qu’Israël est l’un des seuls pays développés au monde à avoir un taux de natalité aussi élevé. Ce qui peut être un immense avantage, mais seulement si la majorité des enfants reçoivent une éducation digne de ce mot, puis, devenus adultes, s’intègrent au marché du travail, paient des impôts et font leur service national.

Rituel de Kapparot à Jérusalem, pratiqué par des juifs ultra-orthodoxes à la veille de Yom Kippour, septembre 2013 David Tesinsky/SIPA

Naor constate que le meilleur moment pour qu’un haredi rejoigne le monde moderne se situe au début de l’âge adulte. À ce stade de sa vie, un individu possède suffisamment d’esprit critique pour prendre du recul par rapport à son milieu. Et il n’est pas encore marié, donc pas encore durablement englouti dans la vie familiale traditionnelle. Avec son association, Narkis propose alors à ceux qui veulent franchir le pas de violer un interdit haredi en faisant leur service militaire. Dans l’armée, où ils sont logés, nourris et blanchis par l’État, il se retrouvent dans des conditions idéales pour s’acclimater à une existence israélienne « normale ».

Comme on pouvait s’y attendre, cette initiative a suscité des attaques très dures contre Narkis, dont les opposants les plus virulents ont fouillé dans la vie privée (il est homosexuel), exhumant le passé judiciaire de son père (qui a eu quelques déboires avec la loi) et allant jusqu’à lui envoyer des menaces de mort. Mais cela n’a pas suffi à décourager le jeune homme, trop habité par sa cause. Lors de nos échanges il répète à plusieurs reprises que la laïcisation est un enjeu vital pour Israël. « La religion est en train de détruire l’État d’Israël, s’inquiète-t-il. Il suffit de regarder ce qui se passe dans les sociétés dirigées par des clercs, comme l’Iran ou Gaza. Les Israéliens doivent choisir entre Tel-Aviv et Téhéran. »

500 à 700 personnes de plus chaque semaine

L’association distribue ainsi des smartphones et ordinateurs portables pour permettre aux jeunes, souvent sans ressources et étroitement surveillés, d’accéder à internet de façon discrète. Ces moyens de communication cassent les murs de la prison communautaire et brisent le monopole sur l’information exercé par les parents et les rabbins de la communauté. C’est grâce à ces outils que les haredims en rupture apprennent à préparer leur « coming out » laïque. Une courte vidéo, réalisée par un ancien haredi, explique de manière très pédagogique comment contourner les mécanismes de contrôle et éviter les mariages arrangés précoces. « Les leaders haredis utilisent aujourd’hui des milliards tirés de la poche des contribuables israéliens pour s’assurer que celui qui naît dans une famille ultra-orthodoxe ne puisse jamais s’en échapper, tempête Narkis. C’est un système d’ignorance qui entretient l’ignorance. » Une analyse sévère, presque implacable, que tempèrent une voix douce et un ton mesuré. C’est d’ailleurs la marque de fabrique de Narkis, qui ne s’énerve pas et ne coupe jamais la parole aux autres, fait rare sur les plateaux de télévision israéliens, où on le voit de plus en plus.

Et de conclure que, pour développer un système de défense aérienne ultra-complexe et performant comme le Dôme de fer, lancer une opération aussi géniale que celle des « beepers », créer des start-up, former des médecins et engranger des prix Nobel, passer sa vie dans une yeshiva ne sert à rien. « Prétendre, comme le font certains haredims, que les étudiants de yeshivot ont arrêté les roquettes du Hamas par leurs prières, c’est conduire Israël vers le destin de Gaza. »

Les performances du mouvement sont impressionnantes. Selon ses chiffres, quelque 10 000 personnes ont pris contact avec son association et dialoguent avec elle, soit 500 à 700 personnes de plus chaque semaine. 55 % sont de femmes, ce que Narkis explique par leur plus grand accès aux disciplines non religieuses – elles sont souvent formées à des métiers « modernes » afin d’entretenir leur mari censé étudier la Torah à vie.

Pour soutenir son activité, l’association a collecté les dons de 23 000 personnes et emploie 15 salariés à temps plein. À quoi s’ajoutent plusieurs centaines de bénévoles, qui ont déjà distribué 3 000 smartphones et 1 200 ordinateurs portables. Mais Narkis sait que ce n’est pas assez.

Il est difficile d’évaluer l’impact de Hozerim be-tvouna sur la démographie, l’économie et la politique israéliennes à l’échelle nationale. C’est pourquoi Narkis se prépare à entrer dans l’arène politique. Non pas en créant son propre parti, mais en rejoignant Les Démocrates, issus de la fusion du Parti travailliste israélien (Avoda) et de Meretz. Dirigée par Yaïr Golan, cette formation de centre gauche a pour objectif de remplacer la majorité actuelle par une coalition ayant comme mots d’ordre l’État de droit et le service militaire pour tous. Il rêve ainsi d’une « loi de 1905 » à l’israélienne. Si les électeurs le suivaient, ce francophile francophone pourrait devenir le « petit père Combes » de l’État hébreu.

Pays-Bas: Wilders victime d’un puputsch

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Considéré depuis une vingtaine d’années comme le dirigeant incontesté de la droite de la droite néerlandaise, M. Geert Wilders fait face à un putsch mêlé à une scission au sein de son Parti pour la liberté (PVV).


Sept de ses vingt-six députés ont annoncé, mardi 20 janvier, avoir fondé leur propre groupe parlementaire. Leur chef, M. Gidi Markuszower, pourtant longtemps homme de confiance — et même ami — de M. Wilders, a justifié la révolte en invoquant l’hubris du leader. Celui-ci, a-t-il affirmé, règne en maître sur un parti qui n’en est pas vraiment un, puisqu’il ne compte qu’un seul membre : son fondateur. « Nos électeurs méritent mieux qu’un dirigeant soudé à son compte sur X », a même argué le chef des rebelles.

Ces derniers avouent avoir échoué à persuader M. Wilders de transformer le PVV en un parti « normal », doté de membres et de leurs inévitables bisbilles internes. Ils lui reprochent une intransigeance qui menace de condamner le parti aux marges de la politique, vilipendent son « mépris » envers les autres formations, sa fixation sur l’islam et son refus d’analyser l’échec relatif du PVV lors des élections législatives de 2025.

Le parti avait alors perdu onze sièges, tout en restant à égalité avec les vainqueurs du scrutin, les libéraux progressistes du parti D66, qui en avaient gagné dix-sept.

« Notre campagne électorale fut lamentable, manquant terriblement d’entrain, du seul fait que notre dirigeant refusait de s’y investir », peut-on lire dans la déclaration des sept « rats », selon un député du PVV — fervent militant de la cause animale — resté fidèle à M. Wilders.

Celui-ci, au même moment, s’entretenait avec le roi Willem-Alexander de l’imbroglio politique issu des élections, dont n’a émergé aucune majorité parlementaire claire. Ce n’est qu’à son retour au Parlement, non loin du palais royal à La Haye, que M. Wilders a appris le défi lancé à son omnipuissance. « C’est une journée noire pour notre parti, victime d’un braquage », a concédé celui qui avait lui-même claqué la porte du Parti populaire pour la liberté et la démocratie (VVD) en 2004, dénonçant sa supposée mollesse face à l’immigration extra-européenne.

Le PVV avait pourtant été le grand vainqueur des élections de 2023, avec 37 des 150 sièges de la Chambre basse. En onze mois et quelques jours, M. Wilders s’est surtout employé à gaspiller ce capital électoral en sabordant la coalition gouvernementale, pourtant très à droite. Celle-ci comptait des ministres PVV à des postes clés, notamment celui chargé de faire baisser l’immigration. L’été dernier, la coalition s’est effondrée après une énième provocation de M. Wilders — resté simple député — sommant les ministres de signer un contrat anti-immigration.

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Un spectacle désolant, selon les mutins d’hier, qui affirment que M. Wilders rend un bien mauvais service à ses électeurs, écœurés par ses jeux politiciens et l’absence de progrès tangibles dans la lutte contre l’immigration.

Lorsque, ces derniers jours, M. Wilders a exclu tout soutien du PVV à la coalition tripartite en gestation, dirigée par M. Rob Jetten (D66), les putschistes ont estimé leur heure venue. Ils ont offert à M. Jetten — dans les veines duquel coule du sang indonésien, tout comme dans celles de M. Wilders — un possible soutien parlementaire. L’intéressé, à la tête d’une coalition minoritaire potentielle avec le VVD et les chrétiens-démocrates, a accueilli l’offre avec le sourire.

M. Markuszower n’est toutefois pas un modéré. Il a, par le passé, exigé la création d’un tribunal chargé de juger les politiciens « coupables d’avoir grand ouvert nos frontières à l’immigration arabo-africaine ». M. Wilders avait souhaité le nommer ministre de l’Immigration. Le service de renseignement AIVD s’y était opposé, estimant que sa nomination « constituerait un risque pour l’intégrité de la gestion de l’État ». Difficile de ne pas y voir une allusion à ses liens avec la droite israélienne. Âgé de 48 ans, né en Israël, M. Markuszower est par ailleurs en délicatesse avec la justice néerlandaise pour port d’arme en tant qu’agent de sécurité lors d’une fête célébrant l’État d’Israël.

À La Haye, les partis classés à la droite radicale se multiplient depuis la scission du PVV. Avec les sept séditieux de M. Markuszower, ils sont désormais au moins quatre — cinq si l’on inclut le Mouvement paysan-citoyen (BBB). Les 150 sièges de la Chambre se répartissent ainsi entre pas moins de seize partis, conséquence des charmes de la proportionnelle quasi intégrale.

Mardi soir, une fois le choc encaissé, M. Wilders, 62 ans, brandissait sur X de nombreux messages de soutien. Et il a tenu à rassurer ses fidèles : « Merci, et sachez que je continuerai au moins dix ans encore. Aucune fatwa, aucune scission ne m’arrêtera. »

Euthanasie: «vivre encore un peu!» implore la ministre de la Santé

Alors que les sénateurs sont sur le point d’entériner la légalisation de l’euthanasie, et son inscription contre-nature dans le champ médical du soin, Stéphanie Rist est très occupée ailleurs…


C’est qu’elle a fort à faire, Madame la ministre de la Santé, Stéphanie Rist, si elle veut vivre encore un peu et garder son siège de députée de la première circonscription du Loiret, celle-là même qui, au sud du fleuve, la Loire, semble avoir épousé le territoire de la ritournelle célèbre : « Orléans-Beaugency-Notre-Dame de Cléry ».

Au second tour, dimanche prochain, elle sera aux prises avec Tiffanie Rabault, la candidate du RN, la représentante du camp du conglomérat de gauche ayant été éliminée de la compétition dès le premier tour, n’ayant pas rassemblé sur son nom les 12,5 %, le quota couperet en-deçà duquel on ne peut se maintenir.

L’abstention de ce premier tour étant d’un peu plus de 70% les jeux sont loin d’être faits pour la sortante qui, donc, comme dirait l’autre, particulièrement en verve, pourrait bien être de sortie.

On comprend dès lors qu’elle tienne à occuper le pavé dans sa circonscription ces jours-ci pour tenter de s’éviter le grand désagrément de devoir rentrer à la maison.

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On comprend moins cependant qu’elle donne la priorité aux serrements de pognes, aux foires et marchés, aux estrades de rencontre, à la distribution de prospectus avec promesses mirobolantes et photos avantageuses, cela dans le moment où le Sénat de la République étudie et doit se prononcer sur le texte législatif appelé à réglementer en France la pratique de l’euthanasie, projet que Madame la Ministre soutient ardemment et qui, de mon modeste point de vue, mériterait de figurer tout en haut du palmarès des monstruosités que la barbarie policée a pu produire au fil de l’histoire, juste au-dessus de ce que proposait le bienfaiteur de l’humanité à moustache et dit-on à couille orpheline – l’Adolf, vous l’aurez compris – pour régler le sort de ceux que son régime de mort qualifiait de déficients mentaux. L’emballage aujourd’hui est moins violent d’apparence, certes, mais à terme on pourrait aboutir, de proche en proche, là aussi en plus feutré, à des résultats voisins. Il semblerait que des dérives fort regrettables de ce genre aient été observées au Canada et en Belgique…

Dans mon infinie bonté, je tiens tout de même à faire observer que ces gens-là, je veux dire la ministre Rist et ses compagnons de route, devraient être félicités pour leur sens très particulier de l’humour. Noir, l’humour, bien entendu. Car il en faut, lorsqu’on bat pavillon Renaissance, ce beau mot et stimulant concept de « renaissance », aller se vautrer dans la justification, la légalisation de la mort donnée. Avec, cerise noire sur le cercueil, le cynisme de qualifier de « soins » le dispositif de mise à mort. Humour très sombre, disais-je…

Donc, un bon point pour l’humour, si l’on y tient. Mais surtout toutes nos félicitations pour la très grande cohérence dont fait preuve Madame la ministre dans sa démarche en vue de sauvegarder sa prébende.

Cohérence en effet, lorsqu’on se déclare porteuse d’une loi sur l’euthanasie, de vouloir à toutes fins prolonger encore et encore le beau travail entrepris par son parti et les siens depuis bientôt dix ans : l’euthanasie de la France.

Mitterrand, Don Juan en politique

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À l’Opéra-Comique, « Werther » se dépouille pour mieux émouvoir

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Un Werther épuré réinvente le chef d’œuvre de Massenet. Avec le ténor Pene Pati – la perfection du chant.


Les spectateurs curieux de la genèse de cette adaptation lyrique des Souffrances du jeune Werther, le célébrissime roman épistolaire de Goethe, ne liront pas sans intérêt cette citation du maître de Weimar, extraite du volume Poésie et vérité (1814) : « Tourmentés par des passions insatisfaites, confrontés à la perspective de devoir survivre dans une vie bourgeoise apathique et dénuée de sens, nous nous sommes habitués, avec une arrogance amère, à l’idée que, si la vie ne nous convenait plus, nous pouvions tout au plus la quitter à notre propre discrétion ».

Vie bourgeoise apathique

Editées au sein de la riche brochure-programme du spectacle, ces lignes aident à comprendre les intentions de Ted Huffman, pour cette mise en scène qui ouvre l’année lyrique 2026 à l’Opéra-comique, d’autant plus attendue que le metteur en scène américain, on le sait, succède à Pierre Audi brusquement disparu en mai dernier, aux commandes du prestigieux festival d’Aix-en-Provence. Car, quant à ces intentions, l’entretien dont Ted Huffman gratifie cet opuscule nous laisse un peu sur notre faim. Quoiqu’il en soit, c’est manifestement en sympathie avec les réflexions de Goethe que répond le sobre réalisme de sa régie : une boîte rectangulaire, nue, aux parois noires, un sol uni de couleur blanche, et là-dessus, une longue table de salle à manger qui se dégarnira au dernier acte, quelques chaises en noyer de style Restauration, dans l’angle de la pièce un lampadaire vieillot, très moche et, adossé au mur du fond, l’orgue dont la partition de Jules Massenet exigera accessoirement l’usage, car on fête Noël au Temple… Nous sommes bien, selon le livret, « en 178… » dans la maison du Bailly.  Mais le drame se voit ici transposé, au tournant plus ou moins du XXIème siècle, dans ce genre d’intérieur fadasse propre à cette bourgeoisie déprimante, sans âge assigné. Fagotés de tenues insipides à souhait, les personnages renvoient précisément à cette vie bourgeoise apathique, tourmentée de passions insatisfaites. Charlotte et sa sœur, femmes au foyer, ceinturées, sur leurs sages petites robes à motifs imprimés, de tabliers blancs cousus au crochet, donnant la sousoupe aux mioches –  et le vernis criard de leurs souliers piqués de talons, quelle horreur ! On sent qu’Astrid Klein, la costumière, s’en est donné à cœur joie dans l’ironie acide. Bref, à distance de la relative opulence décorative dont s’ornait par exemple, au Théâtre des Champs-Elysées en mars dernier la production de Christof Loy (cf. l’article de votre serviteur, titré –Oublions tout… – Oublions tout…[1]), la mise en scène sciemment épurée, dépourvue de pathos, presque abstraite, de ce nouveau Werther a toute sa cohérence. Ainsi Werther ne tombera-t-il le manteau qu’au tableau final, pour s’ouvrir les veines (il a renoncé aux pistolets), pieds nus, le torse enrobé d’un simple polo blanc à manches courtes, dans les bras de Charlotte également déshabillée, sa tunique claire tachée de sang.

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Cette mise en scène résolument dépouillée, aux jeux de lumière également frugaux, s’accorde à une approche qui tend nettement à nettoyer une étoffe musicale qu’une certaine tradition romantique a longtemps porté à la boursouflure. Tout autant que l’interprétation de l’orchestre Les Siècles sur instruments d’époque au TCE dans la production évoquée plus haut, l’ensemble Pygmalion, dirigé par le « baroqueux » Raphaël Pichon, rend toute sa vigueur, son grain, son moelleux et son expressivité à une partition qui, en outre, gagne beaucoup à être jouée dans l’espace géométrique de la salle Favart. Ses dimensions relativement modestes restituent dans toute son amplitude la texture extraordinairement raffinée qui signe l’écriture géniale de Massenet.

Christian Immler (Le Bailli), Julie Roset (Sophie), Adèle Charvet (Charlotte), John Chest (Albert), enfants de la Maîtrise Populaire de l’Opéra-Comique © Jean-Louis-Fernandez

Pene Pati impeccable

Succédant à la performance d’un Benjamin Bernheim dans le rôle-titre, le ténor natif des îles Samoa était évidemment très attendu dans ce répertoire éloigné de la tradition belcantiste où il excelle (quoique sa versatilité exceptionnelle l’ait même porté, tout récemment, vers… la sérénade napolitaine !). C’est peu dire que Pene Pati remplit son office dans cette prise de rôle de Werther sur scène (quoiqu’il l’ait déjà abordé en concert). Phrasé impeccable, diction d’une netteté absolue, mais surtout extraordinaire ductilité d’une voix dotée d’un souffle impressionnant, d’une luminosité, d’une souplesse, d’une égale puissance dramatique dans toutes les nuances, toutes les teintes du chant, aussi bien dans l’éclat que dans le murmure, sur un legato tressé à l’or fin.

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Reconnaissons que Charlotte, sous les traits d’Adèle Charvet, n’égalait pas tout à fait son partenaire, et ce jusque dans le sublime duo final qui, au soir de la première, lui aura pourtant valu les ovations d’un public ivre d’enthousiasme. Plus à l’aise dans le registre aigu que dans le grave, la jeune mezzo française, pour cette prise de rôle, s’empare de ses redoutables difficultés non sans brio, mais bizarrement elle ne prononce pas toujours de façon intelligible un livret pourtant écrit dans sa propre langue. Attendons de l’entendre dans Carmen l’été prochain au Capitole de Toulouse, sous la direction de Leo Hussain. Et de découvrir son album « Belle Epoque », promis à une parution en août, avec Florian Caroubi au piano…  Pour en revenir au présent « drame lyrique en quatre actes et cinq tableaux », John Chest, baryon américain, campe quant à lui Albert (fiancé puis mari mal aimé de Charlotte) de façon remarquable, aussi bien sur le plan de la diction que de la lisibilité dramatique. Pour ce qui est des emplois secondaires, le baryton basse germano-suisse Christian Immler nous fait un Bailli de haute tenue ; la soprano Julie Roset incarne Sophie (la sœur de Charlotte) avec une alacrité sans faille…

Un Werther décanté, en somme, de toute joliesse, et magnifié par l’ardente mélancolie d’un Pene Pati au sommet de son art.  Précipitez-vous : encore cinq représentations seulement.

Les souffrances du jeune Werther

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Werther, opéra de Jules Massenet. Orchestre Pygmalion. Maîtrise populaire de l’Opéra-comique.
Durée : 2h40
Les 21, 23, 27, 29 janvier à 20h, le 25 janvier à 15h.

Opéra diffusé le 23 janvier 2026 à 20h en direct sur Arte.tv, puis disponible ensuite plusieurs mois durant sur Arte.tv


[1] https://www.causeur.fr/werther-opera-jules-massenet-306313

La leçon de style de Geneviève Casile

À 88 ans, Geneviève Casile rayonne toujours sur scène. La sociétaire honoraire de la Comédie-Française joue actuellement dans La Jalousie de Sacha Guitry, mise en scène par Michel Fau. La comédienne, attachée au respect du style des auteurs, délivre ici une petite leçon de théâtre.


L’acteur et metteur en scène Michel Fau a ses habitudes. L’une d’elles : engager dans ses spectacles des actrices de légende en « guest star ». Des reines du théâtre. En jouant au côté des actrices qui l’ont fasciné dans sa jeunesse, il réalise un rêve. Geneviève Page, Édith Scob et Nicole Calfan y sont déjà passées. Cette année, c’est au tour de la grande Geneviève Casile, sociétaire honoraire de la Comédie-Française. Pour notre plus grand plaisir, Fau lui a confié le rôle de sa belle-mère dans La Jalousie, de Sacha Guitry, actuellement au théâtre de la Michodière. Pour Causeur, la comédienne s’est prêtée au jeu d’une petite leçon de théâtre.


Causeur. Pouvez-vous nous donner votre définition de l’art de l’acteur ?

Geneviève Casile. C’est le mensonge ! C’est savoir admirablement mentir et attraper le spectateur. C’est fabriquer, à l’aide de sa technique et de sa propre humanité, une chose irréelle qui, pour le spectateur, devient une vérité.

Lorsqu’on vous voit jouer, on se dit que vous êtes une grande technicienne. Votre « maintien » en scène hiératique, votre diction parfaite, le placement de votre voix et ses modulations, tout cela relève d’une certaine virtuosité. D’où vous vient tout cela ? Du Conservatoire ?

Au Conservatoire, où je suis entrée en 1958, mon professeur était Georges Chamarat. C’était un homme adorable, mais je ne peux pas dire qu’il nous apprenait grand-chose. Mon articulation, je crois que je l’avais d’une façon tout à fait naturelle. J’avais aussi la chance d’avoir un très joli physique. Mon « maintien » en scène, je le devais à la danse. Avant d’entrer au Conservatoire, j’étais danseuse dans la troupe de Maurice Béjart. Cela dit, au Conservatoire, peut-être ai-je appris des choses sans m’en rendre compte. Et puis, j’étais aussi le fruit d’une époque qui m’avait précédée et dont les acteurs nous avaient sûrement influencés. Une époque ou le jeu des comédiens était assez sophistiqué. Dans ma jeunesse, le respect de la forme, notamment pour l’alexandrin, allait de soi.

Vous rendez vous compte que nous avons aujourd’hui perdu « les voix » ? Les acteurs avaient autrefois des voix assez hors norme. Larges, puissantes, chantantes. Cela relevait presque de la musique. Lorsque l’on regarde des captations avec Maria Casarès, Christine Fersen, Alain Cuny et vous-même, cela saute aux oreilles !

À partir d’un certain moment, il y a effectivement eu une « banalisation » du jeu de l’acteur. Je crois qu’un certain naturel est nécessaire, mais seulement s’il vient se glisser à l’intérieur de quelque chose de plus extraordinaire. Il faut un juste milieu quoi. En tant que spectatrice, j’avoue avoir surtout envie de voir des acteurs hors norme. Des acteurs qui nous détachent du quotidien. Le plus impressionnant que j’ai vu jouer était Jean Yonnel. C’était un des grands tragédiens de la Comédie-Française où il était entré en 1926. Au Français, Yonnel avait créé le rôle du roi Ferrante dans La Reine morte, de Montherlant. Et pour la reprise du spectacle, je jouais à ses côtés le rôle d’Ines de Castro. Son jeu était sidérant. Aujourd’hui ça n’existe plus. Rien n’est comparable. Et déjà à l’époque, c’était une bizarrerie. Il était, je crois, le dernier de cette race-là. Certains se moquaient de lui et le considéraient d’ailleurs comme un vieux schnock. Je me souviens que, quand il jouait dans La Reine morte il disait que chaque soir, au même endroit de la pièce, il avait l’impression que son corps se détachait de lui. Et effectivement, dans les tragédies, Yonnel semblait possédé. D’ailleurs, dans la tragédie, il y a justement une dimension extraordinaire au sens propre, car les dieux sont là. La voix immense de Yonnel semblait partir dans les astres. C’était indescriptible. Il y avait une sorte de folie dans son jeu. C’était parfois à la limite du ridicule, mais c’était d’une telle force qu’il nous laissait bouche bée. Ce qu’il faisait, il fallait pouvoir le faire, mais il fallait aussi l’oser !

Le tragédien Mounet Sully (1841-1916) disait qu’il ne pouvait pas incarner des héros costumés en tenue moderne, qu’il préférait « traîner l’épée d’Hernani ». David Bélugou, le costumier de la pièce, a déclaré dans un entretien à Causeur qu’« on ne peut pas jouer un texte très poétique, très lyrique, avec un jean et une chemise blanche ». Qu’en pensez-vous ?

Je suis d’accord avec ça. Il y a quelques exceptions bien sûr. Mais je ne m’imagine pas tellement jouer Racine, Corneille, Hugo et Montherlant – surtout de la manière dont je les ai joués à la Comédie-Française – en jean et en baskets. Pour incarner une reine, une princesse, je préfère avoir le costume qui correspond à la situation et à l’époque des personnages. Il y a tout de même une situation à jouer, une situation qui est écrite. On ne peut pas faire ce qu’on veut. Et puis, en fonction des œuvres, il y a un esprit. Un style.

Mais, en dehors du costume, le jeu lui-même doit être adapté à l’œuvre, non ? 

Bien sûr. Il y a des codes de jeu différents en fonction des styles. Au Français, de mon époque, tout en gardant nos personnalités, nous adaptions notre jeu aux styles des œuvres. Nous nous déplacions. On ne jouait pas Marivaux comme on jouait Molière. Racine ne se jouait pas comme Giraudoux. Et puis, il y avait ce qu’on appelait les « emplois » qui, en ce temps, étaient très importants. Moi, par exemple, je savais très bien où je me situais. J’étais une jeune première dramatique. Dona Sol dans Hernani par exemple. Ça, c’était pile mon emploi. Je n’étais pas une tragédienne. J’ai joué dans des tragédies, bien sûr. Mais je n’étais pas faite pour les grands rôles de tragédiennes furieuses. Je pense que je n’aurais jamais pu jouer Phèdre. Ce n’était pas pour moi. Je n’avais pas cette violence, cette puissance, cette dimension tragique. Mon grand truc, vraiment, c’était le drame romantique. Je n’ai jamais pris autant de plaisir qu’en disant « Vous êtes mon lion superbe et généreux. Je vous aime… » dans Hernani. Mais, voyez-vous, si l’on dit cette phrase en faisant fi du code de jeu du drame romantique, et qu’on la dit comme on dirait une réplique de feuilleton télé, c’est-à-dire de manière quotidienne, ça trahirait le texte et le rendrait ridicule. Encore une fois, le respect du style est à mon humble avis une chose très importante. C’est ce qui était d’ailleurs passionnant lorsque j’étais à la Comédie-Française. Nous nous promenions sans cesse d’un auteur à l’autre, et plus que des personnages, nous incarnions aussi des styles auxquels nous tentions du mieux possible d’accorder nos jeux.


À voir

La Jalousie, de Sacha Guitry, actuellement au théâtre de la Michodière, 4bis, rue de la Michodière 75002 Paris.

Du mercredi au vendredi à 21 h, le samedi à 15 h et 21 h, le dimanche à 15 h.

Trump: le pouvoir de dire « peut-être »

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Nous entrons dans « un monde sans loi où le droit international est bafoué », a déclaré Emmanuel Macron aujourd’hui à Davos. La veille, le président Trump avait menacé la France de droits de douane de 200% sur les vins et le champagne si elle refuse de rejoindre son Conseil de la paix pour Gaza. « Nous pensons sincèrement que nous avons besoin de plus de croissance et de plus de stabilité dans ce monde, mais nous préférons le respect aux brutes, la science au complotisme et l’Etat de droit à la brutalité » a ajouté le président français à la tribune du Forum économique mondial. Pour Donald Trump, tout peut en permanence être mis sur la table.


Il y a chez Donald Trump autre chose que la brutalité politique. Ce n’est pas seulement l’excès ni la provocation, mais une manière très particulière d’exercer le pouvoir, selon son humeur, avec ses emballements, ses caprices, ses revirements soudains, et ses silences calculés.

La loi du plus fort

Un jour l’allié est flatté, le lendemain publiquement rabaissé. Une promesse surgit, improvisée, puis disparaît sans explication. La courtoisie n’est pas oubliée, elle est jugée superflue. L’imprévisibilité devient une méthode, la désinvolture une marque d’autorité. Le pouvoir ne s’explique pas, il se manifeste, et s’il blesse, tant pis, c’est même un indice de vitalité.

Trump ne négocie pas, il secoue. Il ne rassure pas, il met à l’épreuve. Il se méfie des formes, qu’il tient pour des politesses de vaincus, bonnes pour ceux qui n’osent pas décider seuls. L’humiliation fait partie du jeu, notamment pour les Européens, sommés d’attendre, d’encaisser, de comprendre après coup. Alliés en théorie, figurants en pratique. Le message est clair : la protection se mérite, et la patience est une vertu subalterne.

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L’épisode du Groenland a pris des allures de farce sérieuse. Une idée lancée comme on jette un os au milieu du salon diplomatique. Pour voir qui se baisse, qui proteste, qui sourit jaune, qui encaisse. Peu importe l’absurdité, l’essentiel était ailleurs. Rappeler que tout peut être mis sur la table – même ce qui ne s’achète pas – surtout ce qui ne devrait jamais l’être. Le réel devient une variable, le droit un obstacle narratif, et l’indignation un bruit de fond. À l’inverse, lorsque l’Iran brûle, lorsque le régime tire sur sa jeunesse, emprisonne, pend, mutile, crève les yeux pour dissuader de voir, le geste tarde. Peut-être y a-t-il là une stratégie, une hésitation calculée, le poids d’équilibres fragiles. C’est possible. Mais vu de loin, ce temps long ressemble surtout à une tartarinade. Et dans les tragédies contemporaines, la tartarinade n’est jamais neutre, c’est déjà un renoncement. Le « peut-être » devient une posture, et la prudence un alibi.

On se souvient alors de Caligula. Non le monstre romain de la légende, mais l’Imperator convaincu que l’autorité n’a pas à se justifier, que la loi est un décor mobile et que l’attente, comme l’humiliation, fait partie intégrante de l’arsenal du pouvoir. Caligula rappelait aux sénateurs qu’ils vivaient par sa tolérance. Trump fait comprendre à ses alliés qu’ils n’existent que par sa signature, un message nocturne, la fantaisie d’un instant.

Pas de limites

La règle n’est plus une limite, mais un accessoire. L’alliance, une option révocable. Dans ce théâtre machiavélien à la fois brutal et désinvolte, l’imprévisibilité devient une vertu cardinale. On s’habitue à l’arbitraire comme à une météo instable, en espérant simplement ne pas se trouver sous l’orage le jour où il éclate.

L’Histoire ne reproche jamais aux puissants d’avoir douté, d’avoir hésité, d’avoir pensé « peut-être ». Elle leur reproche d’avoir laissé mourir pendant qu’ils réfléchissaient.

Mourir pour Nuuk?

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Pour le premier anniversaire de son arrivée à la Maison-Blanche, Donald Trump veut s’offrir le Groenland. Pour Élisabeth Lévy, cette crise montre que l’Europe est vassalisée. Nous vous proposons de l’écouter…


Faut-il résister à la volonté américaine d’accaparer le Groenland ? C’est ce que pensent 70% des Français selon un sondage IFOP1. 63% sont même favorables à la participation de la France à une mission militaire européenne dans le territoire arctique. Les moins interventionnistes sont les électeurs du RN ce qui est paradoxal pour des souverainistes. Au-delà du RN, nombre des commentateurs et experts qui invoquent le gaullisme à tout bout de champ, aveuglés par leur tropisme trumpiste, préfèrent ricaner et regarder ailleurs. Le Groenland, c’est loin, c’est froid et que pèsent 35000 habitants qui ne veulent pas être américains, disent-ils. On ne va pas mourir pour Kiev ou le Donbass, braillaient-ils hier. On ne mourra pas pour Nuuk. Qu’ils se rassurent, personne ne leur demande ce sacrifice. 

Les stratèges en chambre expliquent pour leur part qu’il vaut mieux que le Groenland soit américain que russe ou chinois. Ce qui revient à accepter le partage du monde entre grandes puissances et le chantage de Trump qui se comporte avec ses alliés comme Poutine avec les pays « frères ».

Les Français, peut-être plus courageux que cette partie de leurs élites, ne veulent pas être les dindons de la farce impériale. Et ils ont raison.

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Mais avons-nous les moyens de nos ambitions ? Non, mais avait-on les moyens d’être à la table des vainqueurs en 1945 ? De résister aux Américains à plusieurs reprises comme De Gaulle dans les années 60 ? On attaque beaucoup le président Macron, ses quinze soldats et son consulat, mais fallait-il ne rien faire du tout ?

Cependant, la crise groenlandaise montre effectivement que l’Europe est vassalisée. Les Américains ne sont pas un allié mais un maître. Il faut en tirer deux leçons :

Primo, si on veut retrouver notre indépendance face aux Américains, il faut oublier l’UE qui est une machine à fabriquer de l’impuissance. On ne fera rien à 27 dont une bonne partie, Danemark en tête, dépend des Américains pour son armement.

Deuxio, il faut arrêter de faire croire aux Français qu’ils peuvent avoir l’indépendance et le déficit, l’Etat social et la souveraineté militaire. Nous avons eu 50 ans de paix et au lieu de nous réarmer, nous avons tout claqué à l’ombre du parapluie américain.

Nous commençons à comprendre que le droit sans la force, c’est un rêve d’enfant. Reste à faire entendre à Trump que la force sans le droit, c’est un rêve de tyran.


Retrouvez Elisabeth Lévy dans la matinale de Sud Radio

  1. Étude Ifop pour Partir à New York réalisée par questionnaire auto-administré en ligne du 15 au 16 janvier 2026 auprès d’un échantillon de 1 000 personnes, représentatif de la population française âgée de 18 ans et plus. ↩︎

KFC, Quick, Five Guys… Quand le halal fait recette

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© Mourad Allili/SIPA

Halal: le grand silence


La chaîne de poulet KFC a annoncé que 24 de ses 404 restaurants français passaient, à partir du 21 janvier 2026, au halal, conforme au rite musulman. Elle rejoint là d’autres chaines, comme Five Guys, qui a déjà six restaurants rapides hallal et ne sert plus d’alcool (pas de bière, donc). L’enseigne belge Quick, qui avait frôlé la disparition en 2015, s’est mise à servir exclusivement de la viande halal à partir de 2021 en Belgique et France… Un choix gagnant : l’entreprise est désormais prospère. La chaîne Pizza Hut suit le mouvement avec 13 restaurants hallal. De leur côté, les principales enseignes que sont McDonald’s et Burger King se contentent, elles, de proposer des produits à base de poisson pour attirer tout de même une partie de la clientèle musulmane, pour le moment.

Le halal en progression fulgurante

Parmi les quelque 6 millions de musulmans estimés en France, 67% choisissent « systématiquement » de la viande hallal, et 15 % en achètent « la plupart du temps » (IFOP, 2020). De même, près de 7 personnes sur 10 de confession musulmane achètent des desserts, des chocolats ou des bonbons halal (sans gélatine notamment). Lorsqu’ils achètent leurs produits alimentaires, 58% de ces consommateurs vérifient la composition pour s’assurer qu’ils ne contiennent pas d’ingrédients non halal comme de la gélatine animale, de l’alcool ou du porc, par exemple (un chiffre en augmentation de 10 points sur dix ans).

La viande halal s’est taillé la part du lion ces dernières années, et essaime dans les supermarchés, au point qu’on achète souvent hallal sans le savoir, les abattoirs français ne faisant plus guère la distinction. L’économie halal en France affiche une progression remarquable. En 2025, son chiffre d’affaires est estimé entre 7 et 12 milliards d’euros, contre 5,5 milliards en 2010, soit une augmentation de 27 % en quinze ans. Ce dynamisme place la France au deuxième rang mondial, derrière la Malaisie[1]. Parmi les 10 millions de consommateurs réguliers identifiés, près de trois millions ne sont pas musulmans, selon l’institut Solis. Cette progression constante s’inscrit dans un mouvement global : le marché mondial du halal est évalué à 7 000 milliards de dollars, avec une projection de 10 000 milliards de dollars d’ici 2028[2].

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La viande hallal – dont le mode d’abattage fut combattu avec âpreté par la star Brigitte Bardot, disparue dernièrement – reste un problème très délicat à aborder : il est parfaitement licite que les musulmans en disposent, mais des tensions se créent dès lors que l’on aborde le sujet, car le spectre du racisme rôde. Sur le fond, peut-on en discuter sans polémiques ? Un exemple : l’absence de porc devient fréquente dans les cantines des grandes villes. Doit-on l’accepter ? Oui ou non ? Déjà, lors de son élection en 2007, Nicolas Sarkozy évoquait la question…

Se pose également le défi de la mort des bêtes. Il existe trois façons de tuer les animaux d’élevage : l’abattage dit conventionnel, avec électronarcose préalable et divers paramètres électriques aux normes européennes, l’abattage halal sans électronarcose (c’est le halal, et aussi le casher) enfin l’abattage halal avec une électronarcose atténuée, marginal car peu apprécié des musulmans. Chez les musulmans, l’animal encore vivant est d’abord tourné vers la Mecque. Le sacrificateur, agréé par l’une des trois grandes mosquées de France, prononce une bénédiction puis, une fois égorgé, laisse l’animal se vider de son sang. Ceci posé, l’électronarcose traditionnelle n’empêche pas les animaux de ressentir la peur, pour être honnête ; en revanche, elle abrège la souffrance.

Des clients assistent à la préparation de leurs moutons, dans un abattoir temporaire installé dans un hangar de Pantin, en 2004 © THOMAS COEX / AFP

L’abattage rituel des animaux sans étourdissement est une dérogation aux lois françaises,  strictement encadrée par les articles R214-73 à R214-75 du code rural, modifié selon la circulaire du 14 juin 2018. En clair, le législateur consent à fermer les yeux sur la souffrance de ceux qu’elle considère clairement comme des « êtres sensibles » via les articles 515-14 du code civil et L214-1 du code rural. La souffrance animale est reconnue comme telle – voir les dispositions précitées – mais l’Etat la combat sans vigueur, malgré les protestations des défenseurs des animaux.

Le rite religieux de la fête de l’Aïd el-Kébir crispe culturellement certains Français autochtones, et tous les défenseurs des animaux

Il faut évoquer en outre la fête dite de l’Aïd el-Kébir, célébrée à partir du dixième jour du mois lunaire de dhou al hijja, durant trois jours. La date est décalée chaque année ; le calendrier de l’Hégire considère que nous sommes en 1428. Les musulmans y sont invités à sacrifier un mouton selon un rituel précis. Le service Hallal de la Grande Mosquée de Paris prescrit ainsi que « l’agneau ne doit pas être borgne, il ne faut pas qu’il ait la queue coupée et qu’il ait moins d’un an ». Lors de cette fête, de nombreux moutons, des milliers de par le pays, sont égorgés dans des conditions brutales chez des particuliers, à même le sol souvent – parfois dans les salles de bains ou dans des jardins et cours d’immeubles, privatisés pour la circonstance. 

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Par surcroît, le sacrifice du mouton est un spectacle familial qui interroge. Le site El Moujahid (du journal éponyme, le plus vendu en Algérie) s’en est d’ailleurs fait l’écho en 2022 avec plusieurs témoignages : « Les avis des spécialistes sont contradictoires quant à laisser les enfants assister au sacrifice. Aussi longtemps que je me souvienne, j’ai toujours assisté étant enfant à l’égorgement du mouton de l’Aïd et je me porte bien » ; « Tout cela se passe dans une ambiance de joie et de bonne humeur sans aucun incident » ; « L’Aïd n’est fait ni pour torturer les moutons ni pour traumatiser les enfants, bien au contraire, c’est un événement crucial attendu impatiemment par les familles algériennes et particulièrement par les enfants qui y voient une fête et rien d’autre ».

Comme souvent, la France possède une législation spécifique (le recours à l’abattage clandestin est un délit réprimé par une peine allant jusqu’à six mois d’emprisonnement et 15 000 € d’amende) qui s’avère très peu appliquée. A l’instar du voile islamique, les amendes sont distribuées au compte-gouttes, et dépassent rarement quelques centaines d’euros, bien loin du maximum théorique. Et rien n’est réellement entrepris par le législateur pour faire stopper l’abattage privé lors de l’Aïd, malgré la pression des associations de défense des animaux. 

La viande hallal, pour résumer, pose trois défis : l’abattage des bêtes sans étourdissement, ce qui est cruel, le fait de supprimer le porc dans les établissements publics, enfin les débordements de l’Aïd. A ces questions, il n’y a aucune réponse convaincante pour l’instant, quand l’islam est devenu la deuxième religion de France. Là comme ailleurs, nos gouvernements regardent passer les trains.


[1] Source : l’essentiel de l’éco

[2] Source : Ocun groupe

«Siegfried» à l’Opéra de Paris: un héros frappé d’impuissance

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© Herwig Prammer / OnP

Des voix magnifiques, un orchestre glorieux, une mise en scène assassine : à l’Opéra de Paris le troisième volet de la Tétralogie confirme et le triomphe de la musique et la déroute du théâtre.


S’il existait un bagne où enfermer les auteurs de mises en scène exécrables afin de les empêcher définitivement de nuire, nul doute que celui qui saccage aujourd’hui le cycle wagnérien du Ring à l’Opéra de Paris  mériterait de croupir dans la cellule la plus sombre, la plus humide, la plus infestée de rats et de cancrelats. En attendant une bien improbable rédemption.

Au panthéon des impostures

Après L’Or du Rhin, après La Walkyrie, c’est donc au tour de Siegfried d’endurer les idées calamiteuses et les réalisations faiblardes de Calixto Bieito. Alors qu’il s’est trouvé à l’Opéra quelqu’un d’assez inconséquent pour avoir eu l’idée lumineuse de lui confier l’exécution scénique de la Tétralogie, le metteur en scène espagnol poursuit avec opiniâtreté un parcours qui fera sans doute entrer cette dernière au panthéon des impostures artistiques.   

S’il était au moins révolutionnaire ! S’il avait assez de puissance et de mordant pour culbuter le monde des dieux et des héros germaniques !  Mais non ! Sa lecture n’est rien d’autre qu’illisible, obscure, sans vision. Et alors que ses mises en scène se veulent iconoclastes, elles ne sont qu’infantiles.

Il faut reconnaître que sous cet angle, il fait fort, le Calixte. Tout au long du Ring, il accumule les inepties, les procédés les plus calamiteux avec une générosité qui vire à la prodigalité.  Et comme il semble ne rien comprendre à cet Himalaya musical qu’est la Tétralogie et ne pas pouvoir offrir une réponse pertinente à une musique qui le dépasse, il empile les interventions parasitaires là où le néophyte le plus primaire songerait même à faire silence et à laisser s’écouler la musique sans polluer visuellement le plateau.

Il est possible que Calixto Bieito se voie comme un grand réformateur de la scène wagnérienne. Peut-être, allez savoir ! se prend-il même pour un génie. Un génie incompris certes ! De ceux qui se pensent victimes de la noire incompréhension de leurs contemporains.

La lance et le torchon

Il serait terriblement fastidieux de relever toutes les « trouvailles » que le funeste Calixte éparpille tout au long de la partition. Et pourtant ! Elles pourraient être élevées au rang de pièces d’anthologie. Car elles ne font rien d’autre que révéler une indigence de conception, une exemplaire insensibilité à la musique comme à la puissance du mythe. Et il serait parfaitement injuste de passer sous silence cette prodigieuse débauche de bêtise et de gratuité.

Admirer Siegfried agiter devant lui une serpillière à l’instar d’une ménagère exaltée ou le voir se plonger la tête dans un seau alors qu’il chante à tue-tête la gloire de Notung au cours de l’un des épisodes les plus héroïques de l’opéra, c’est là un plaisir rare dont on ne se régalera probablement pas de sitôt. Le contempler sautillant sur une portière de voiture découverte dans la forêt où croupit Fafner en est un autre tout aussi délicat. Le voir tourner le dos au dragon et se recroqueviller à genou face au public ou saisir l’instant où d’un coup de torchon il brise la lance incertaine de Wotan en sont deux autres encore et des plus savoureux.

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De tous les personnages de l’ouvrage, Siegfried est évidemment le plus abondamment gâté par le metteur en scène. Mais découvrir un Mime ressemblant au choix à Tartarin de Tarascon ou à un représentant de commerce ; ou un Fafner recouvert de colifichets qui sont des crânes et métamorphosé en lapin à grandes oreilles, comme dans le Sacré Grall des Monty Python, ne sont pas non plus des agréments à négliger. Pour ne rien dire de l’ivresse avec laquelle on découvre la déesse Erda, que Wotan rappelle du plus profond de cette Terre dont elle est la déesse, laquelle apparaît en toute simplicité dans une combinaison bordée de dentelles synthétiques en portant une petite marmite… avant de recevoir une solide raclée du dieu pour qui elle eut jadis des faiblesses et de se voir assignée à demeurer en marmonnant sur une chaise, avec une nappe sur sa tête couronnée de l’anneau sacré.

Un exubérant désastre

Si de Siegfried le metteur en scène a délibérément voulu faire un impuissant, il l’est bien davantage lui même : tout son propos n’est jamais qu’une accumulation d’enfantillages parfaitement grotesques, infestant de bout en bout une partition qui touche au sublime.

De cet exubérant désastre émergent toutefois un décor sylvestre de Rebecca Ringst, des images fugitives de ruines noyées dans la verdure telles qu’on les voit sur cet îlot japonais qui abritait jadis un complexe industriel, le tout accompagné de beaux effets lumineux de Michael Bauer : ils rachètent à grand peine les détestables tableaux de L’Or du Rhin et de La Walkyrie. Mais ce décor condamne le plus souvent les artistes à ne pouvoir s’agiter que sur le devant de la scène. Et ce qu’il pourrait offrir de poétique n’est pratiquement pas exploité.

(C) Herwig Prammer / OnP

Reste le chant et le théâtre. La distribution dans Siegfried est vocalement aussi éclatante, aussi brillante que celle de La Walkyrie. Vocalement. Car le jeu théâtral d’acteurs mal dirigés laisse fort à désirer. Comment leur en vouloir quand tout est fait pour les ridiculiser de façon parfaitement gratuite, entre absurdité de l’action scénique et costumes d’une laideur épique ? On aurait souhaité un Mime (Gerhard Siegel) plus grinçant, plus fielleux, plus putride même ; une Erda (Marie-Nicole Lemieux) hiératique et bouleversante ; un Oiseau de la forêt (Ilanah Lobel-Torres) qui ne ressemblât point à un clown de cirque ambulant.

Comme s’il avait été épargné par le sort, le sombre, le terrible Alberich de Brian Mulligan échappe par miracle au carnage. Mais comment le Wotan de Derek Welton, condamné à réparer sa lance chancelante avec un ruban adhésif, pourrait-il dans un tel contexte imposer sa stature et son chant de dieu bientôt déchu ? Comment le Fafner de Mika Kares peut-il encore impressionner quand sa voix sépulcrale est étouffée sous son masque de lapin ?

De glace et non de feu

Quant aux interprètes de Siegfried (Andreas Schager) et de Brünnhilde (Tamara Wilson), dotés qu’ils sont d’une apparence qui n’incite guère à la romance – elle d’une pâleur cadavérique et boudinée par des sangles qui l’enrobent comme une pièce de viande, lui en clochard dégoulinant de sang – s’ils triomphent vocalement dans ce duo final qui est l’un des sommets de l’art lyrique, ils sont tellement desservis par les monstruosités de la mise en scène que leur résilience apparaît proprement héroïque.

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Pour accéder à l’ex-déesse endormie, le héros a dû briser un bloc de glace. Car c’est la grande innovation du brillant Calixte : c’est désormais d’un rideau de glace et non de feu que Wotan a cerné la couche de sa fille répudiée. Même si le livret s’obstine à clamer le contraire.

On l’aura bien compris : si la mise en scène appelle les qualificatifs les plus venimeux, elle dessert non seulement Wagner qui en a vu d’autres, mais surtout des artistes brillants qu’elle aurait dû servir.

En se voyant déjà rois, ils resteront des nains

Echappant au carnage, l’Orchestre de l’Opéra de Paris est assurément le grand triomphateur de ces représentations de Siegfried. Dirigé par Pablo Heras-Casado qui se libère des ses faiblesses apparues dans L’Or du Rhin, la formation atteint au sublime dans les passages dépouillés de chant où il règne en maître. Que ce soit dans la fièvre où se forge Notung, dans les Murmures de la forêt, dans la tourmente qui ouvre le troisième acte ou lors de l’éveil de Brünnhilde, que le son soit ici cristallin ou transparent, là onctueux et sensuel, là terrible, là encore ardent et inhumain, l’orchestre atteint la plénitude.

C’est cette magnificence des voix, cette somptuosité de l’orchestre qui rendent encore plus coupable une mise en scène qui les dessert ou même qui les nie. C’est ce qui fait apparaître plus intolérable encore la présomption de Calixto Bieito et l’aveuglement de ceux qui ont fait appel à lui.  

Des choses que résume bien involontairement, mais très pertinemment le programme du spectacle édité par l’Opéra : à sa quarante-troisième page, il dévoile un poème en prose de Stéphane Héaume où il est écrit qu’en « se voyant déjà rois, ils resteront des nains ».


Siegfried Opéra de Richard Wagner.
5h10 avec 2 entractes

Opéra de Paris Bastille. Jusqu’au 31 janvier.

Revenge pol

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Davos, 20 janvier 2026 © Markus Schreiber/AP/SIPA

Trump et Macron : des présidents sans limites


Le ton monte entre Trump et Macron. Susceptible comme une jeune fille éconduite, Donald Trump n’a pas apprécié qu’Emmanuel Macron décline son invitation à intégrer son ONU-Bis (Conseil de la paix). C’était une proposition qu’on ne peut pas refuser. Aussi sec il a diffusé un message privé où Macron lui donne du mon ami, lui dit qu’il ne comprend pas ce qu’il fait au Groenland et l’invite à Paris pour en parler. Pendant sa conférence de presse assez baroque hier, Trump a dit qu’il n’irait pas et ironisé sur le fait qu’il aime bien Emmanuel mais que celui-ci n’est plus là pour longtemps. Traduction : cause toujours.

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Ce n’est pas la première fois que Donald Trump se moque de notre président. Sa fixette sur Macron donne envie de penser que la fermeté du président français, serait-elle seulement verbale, l’agace prodigieusement. Ou alors il pense que la France ne compte pas.

Ce n’est pas un scoop, Trump n’a pas de surmoi, il se fout des bonnes manières. Il insulte ses alliés, fait des caprices (cf. la lettre folle au Premier ministre norvégien) et pratique le rapport de forces brut.

Mais tout de même, la diffusion de messages privés est un nouveau cap franchi. On pourrait appeler ça un « revenge pol », même si ce n’est pas si mauvais pour l’image de Macron.

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La nouveauté n’est pas tant que le pouvoir se mette en scène (ce qui est vieux comme les Ray-ban du président…), mais l’effacement de la barrière entre public et privé que Trump pousse à son point ultime. L’homme le plus puissant du monde s’exprime publiquement comme Madame Michu ou n’importe quel ado accroché à son écran. Vous connaissez la théorie des deux corps du Roi, un mortel, un éternel, l’homme et la fonction. Chez Trump ils n’en font qu’un. Dans une moindre mesure, Emmanuel Macron aussi efface la distinction quand il se trémousse avec des youtubeurs ou des rappeurs.

Le poisson ne pourrit pas seulement par la tête. En réclamant la transparence à tous les étages, nous contribuons tous à cette entreprise de désacralisation. Exhibition pour soi, dévoilement pour les autres: nous avons le droit de savoir et désormais le droit de voir. La vie de notre voisin et celle de notre président. Le pouvoir doit s’exercer en pleine lumière, sous surveillance constante du projecteur de l’opinion. Ce qui est caché est suspect. Cela dessine un rêve totalitaire. Comme l’amour et la vie elle-même, le pouvoir a pourtant besoin de secret.


Cette chronique a été diffusée ce matin sur Sud Radio

Retrouvez Elisabeth Lévy dans la matinale de Patrick Roger.

Naor Narkis, l’ultra-hétérodoxe

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Naor Narkis rencontre des adolescents dans le village de jeunesse de Hakfar Hayarok, autour de la question de l’identité laïque de l’État d’Israël, 9 décembre 2025. DR.

À 36 ans, Naor Narkis a décidé de transformer la société israélienne en encourageant l’émancipation des haredims, ces juifs ultra-orthodoxes qui vivent en autarcie et représentent près de 14 % de la population. Libérés du joug des rabbins ultras, ils pourront s’intégrer au marché du travail, payer des impôts et faire leur service militaire.


Placardée à l’entrée de la ville de Bnei Brak, dans la banlieue de Tel-Aviv, l’affiche n’a pas tenu longtemps. Elle avait été collée deux jours avant par le collectif du désormais célèbre militant laïque Naor Narkis et affichait un slogan propre à choquer dans ce bastion de la communauté haredie, qui pratique un judaïsme ultra-orthodoxe : « Convertissons-nous à la raison ! » (« Hozerim be-tvouna »). Une campagne publicitaire pour Justin Bridou dans les quartiers nord de Marseille ferait moins scandale… Sans surprise, la pancarte a vite été vandalisée par des habitants aussi pieux qu’indignés par une telle provocation. Mais le message est passé, c’est l’essentiel, se félicite Narkis. À Bnei Brak, tout le monde sait à présent qu’il existe en Israël une association d’aide pour les jeunes haredims souhaitant quitter leur milieu religieux. Il suffit de flasher un QR code sur son mobile pour être contacté.

À la tête du mouvement Hozerim be-tvouna, Naor Narkis, 36 ans, fait partie de ces Israéliens modernes qui n’ont plus honte d’affirmer leur identité laïque (ce qui chez lui veut dire anticlérical de choc). Et parmi eux, il est sans doute l’un des meilleurs communicants. Sa recette : imiter les méthodes employées depuis les années 1970 par les mouvements de « retour à la religion » : visuels percutants, mais surtout démarchage direct du chaland avec des distributions de fascicules et des stands installés en pleine rue.

Petit-fils d’un Français, il parle couramment la langue de Molière et lors de nos échanges il a alterné l’hébreu et le français. Aîné de quatre enfants, il est né à Ramat Gan, dans la banlieue de Tel-Aviv, d’un père chauffeur de taxi et d’une mère assistante de direction. Très tôt sensibilisé à la politique, il a présidé dès ses études secondaires (dans le célèbre lycée non confessionnel Blich) la section jeune du parti social-démocrate Meretz. Puis fait son service militaire au sein du prestigieux programme « Havatzélet » (« Fleur de lys »), qui forme l’élite des analystes de l’Aman, le service de renseignement de l’armée israélienne.

L’Alya à l’envers

C’est à l’âge de 25 ans qu’il se fait connaître dans le pays lorsqu’il crée, à l’occasion d’un long séjour en Europe, un groupe Facebook, « Olim le-Berlin » (« On fait l’alya à Berlin »), dans lequel il raconte la vie qu’il mène dans la capitale allemande, beaucoup plus facile qu’en Israël. Photo de ticket de caisse à l’appui, il montre par exemple que le prix d’un dessert chocolaté populaire (Milki) y est trois fois moins élevé. Narkis touche là un point sensible. Dans l’État hébreu, le Milki équivaut au Nutella chez nous. C’est la gourmandise préférée de toute une génération. La page Facebook, qui dépasse rapidement les 15 000 membres, se mue en forum de contestation contre la vie chère en Israël. Narkis devient une figure médiatique de la jeunesse.

De retour au pays, le jeune homme crée une agence Web spécialisée dans l’animation des communautés numériques. Prodige dans son domaine, il décroche bientôt de très beaux contrats avec des grandes entreprises israéliennes. S’ensuivent alors plusieurs années professionnelles florissantes, en retrait par rapport à la scène publique. Jusqu’en 2024, où il réapparaît avec le projet Hozerim be-tvouna. Cette fois, il a trouvé le combat de sa vie : participer à la transformation de la société israélienne en accompagnant les jeunes haredims vers leur émancipation. « L’État hébreu est fondé sur la modernité et les Lumières, m’explique-t-il. Theodor Herzl écrivait qu’il faudrait enfermer les rabbins dans la synagogue pour qu’ils ne règnent pas sur nous. »

Narkis connaît intimement la société haredie : sa propre sœur a « fait téchouva » (qui signifie plus ou moins repentance). Devenue très religieuse, elle a mis au monde neuf enfants qui grandissent sans recevoir l’éducation nécessaire à une vie autonome dans une société moderne – peu ou pas de mathématiques, pas davantage d’anglais, d’informatique ou de sciences. Aux religieux qui disent « be’ezrat Hachem » (« grâce à Dieu ») à tout bout de champ, il répond « be’ezrat ha-mada » (« grâce à la science »). De même, son mouvement ne prône pas un retour à la laïcité, selon une formule communément employée (« hozer be-she’ela »), mais un « retour à la raison » (« hozer be-tvouna »).

Dans les premières décennies de l’État d’Israël, les haredims ne représentaient qu’une fraction marginale de la population, à peine 2 à 3 %. Leur présence était alors perçue comme résiduelle, héritée des communautés d’avant-guerre, les fameux shtetls célébrés dans la comédie musicale Un violon sur le toit. Beaucoup pensaient que le phénomène s’éteindrait progressivement sous l’effet du progrès technique et du développement économique. C’est l’inverse qui s’est produit. Portée par un taux de fécondité exceptionnellement élevé, longtemps supérieur à sept enfants par femme, fécondité rendue possible par l’État-providence israélien et par un contrôle communautaire redoutablement efficace, qui a permis de maintenir des frontières sociales étanches avec le reste de la société israélienne, la population haredie a doublé, puis triplé. En 2024, elle a atteint 13,6 % de la population, soit 1,3 million de personnes, dont près d’un quart des enfants juifs de moins de cinq ans. Et elle constitue aujourd’hui une société à part qui entretient très peu de relations avec le reste des Israéliens.

Et puisque la démocratie est aussi une affaire de démographie, et que les haredims votent beaucoup et de manière disciplinée, leur nombre se traduit mécaniquement en pouvoir politique. En échange de leur soutien aux majorités gouvernementales, les élus juifs ultra-orthodoxes exigent un financement accru de leur propre système scolaire (séparé du régime commun et peu contrôlé par l’État), mais aussi des allocations pour les jeunes adultes qui étudient dans leurs écoles talmudiques (les yeshivot) et surtout l’exemption du service militaire obligatoire pour ces mêmes étudiants. Résultat, la population haredie exerce une influence disproportionnée sur l’État d’Israël, son économie, sa vie politique, son rapport au religieux, son identité nationale, et bien sûr sa sécurité. Longtemps, la droite israélienne (le Likoud) et les partis religieux-nationaux ont accepté d’en payer le prix, distribuant des chèques en blanc en échange d’un soutien parlementaire.

La guerre à Gaza a cependant rebattu les cartes : alors que le « nouveau Moyen-Orient » impose à Israël une armée plus nombreuse, la population réclame un partage plus équitable de l’impôt du sang. Cependant, il est peu probable qu’une solution politique émerge sans changement démographique. Naor Narkis s’emploie à le faire advenir.

Il faut savoir que, malgré une natalité extrêmement dynamique, démographes et sociologues observent un phénomène de « fuite » chez les haredims. On estime que 14 % des enfants de la communauté quittent la voie de leurs pères. Observant que chez les « sionistes-religieux », bien intégrés dans la société, le taux s’élève à 30 %, Narkis pense que la proportion de haredims défroqués pourrait augmenter. Son idée : transformer cette fuite discrète en torrent, et utiliser l’extraordinaire fécondité haredie pour densifier la population israélienne laïque, plus productive économiquement et plus disponible militairement. Il préférerait personnellement que les ex-haredims deviennent carrément athées, mais son objectif politique est qu’ils s’émancipent du strict encadrement des rabbins ultra-orthodoxes pour participer à la vie de la nation.

Pour résumer la stratégie de Narkis, son point de départ est qu’Israël est l’un des seuls pays développés au monde à avoir un taux de natalité aussi élevé. Ce qui peut être un immense avantage, mais seulement si la majorité des enfants reçoivent une éducation digne de ce mot, puis, devenus adultes, s’intègrent au marché du travail, paient des impôts et font leur service national.

Rituel de Kapparot à Jérusalem, pratiqué par des juifs ultra-orthodoxes à la veille de Yom Kippour, septembre 2013 David Tesinsky/SIPA

Naor constate que le meilleur moment pour qu’un haredi rejoigne le monde moderne se situe au début de l’âge adulte. À ce stade de sa vie, un individu possède suffisamment d’esprit critique pour prendre du recul par rapport à son milieu. Et il n’est pas encore marié, donc pas encore durablement englouti dans la vie familiale traditionnelle. Avec son association, Narkis propose alors à ceux qui veulent franchir le pas de violer un interdit haredi en faisant leur service militaire. Dans l’armée, où ils sont logés, nourris et blanchis par l’État, il se retrouvent dans des conditions idéales pour s’acclimater à une existence israélienne « normale ».

Comme on pouvait s’y attendre, cette initiative a suscité des attaques très dures contre Narkis, dont les opposants les plus virulents ont fouillé dans la vie privée (il est homosexuel), exhumant le passé judiciaire de son père (qui a eu quelques déboires avec la loi) et allant jusqu’à lui envoyer des menaces de mort. Mais cela n’a pas suffi à décourager le jeune homme, trop habité par sa cause. Lors de nos échanges il répète à plusieurs reprises que la laïcisation est un enjeu vital pour Israël. « La religion est en train de détruire l’État d’Israël, s’inquiète-t-il. Il suffit de regarder ce qui se passe dans les sociétés dirigées par des clercs, comme l’Iran ou Gaza. Les Israéliens doivent choisir entre Tel-Aviv et Téhéran. »

500 à 700 personnes de plus chaque semaine

L’association distribue ainsi des smartphones et ordinateurs portables pour permettre aux jeunes, souvent sans ressources et étroitement surveillés, d’accéder à internet de façon discrète. Ces moyens de communication cassent les murs de la prison communautaire et brisent le monopole sur l’information exercé par les parents et les rabbins de la communauté. C’est grâce à ces outils que les haredims en rupture apprennent à préparer leur « coming out » laïque. Une courte vidéo, réalisée par un ancien haredi, explique de manière très pédagogique comment contourner les mécanismes de contrôle et éviter les mariages arrangés précoces. « Les leaders haredis utilisent aujourd’hui des milliards tirés de la poche des contribuables israéliens pour s’assurer que celui qui naît dans une famille ultra-orthodoxe ne puisse jamais s’en échapper, tempête Narkis. C’est un système d’ignorance qui entretient l’ignorance. » Une analyse sévère, presque implacable, que tempèrent une voix douce et un ton mesuré. C’est d’ailleurs la marque de fabrique de Narkis, qui ne s’énerve pas et ne coupe jamais la parole aux autres, fait rare sur les plateaux de télévision israéliens, où on le voit de plus en plus.

Et de conclure que, pour développer un système de défense aérienne ultra-complexe et performant comme le Dôme de fer, lancer une opération aussi géniale que celle des « beepers », créer des start-up, former des médecins et engranger des prix Nobel, passer sa vie dans une yeshiva ne sert à rien. « Prétendre, comme le font certains haredims, que les étudiants de yeshivot ont arrêté les roquettes du Hamas par leurs prières, c’est conduire Israël vers le destin de Gaza. »

Les performances du mouvement sont impressionnantes. Selon ses chiffres, quelque 10 000 personnes ont pris contact avec son association et dialoguent avec elle, soit 500 à 700 personnes de plus chaque semaine. 55 % sont de femmes, ce que Narkis explique par leur plus grand accès aux disciplines non religieuses – elles sont souvent formées à des métiers « modernes » afin d’entretenir leur mari censé étudier la Torah à vie.

Pour soutenir son activité, l’association a collecté les dons de 23 000 personnes et emploie 15 salariés à temps plein. À quoi s’ajoutent plusieurs centaines de bénévoles, qui ont déjà distribué 3 000 smartphones et 1 200 ordinateurs portables. Mais Narkis sait que ce n’est pas assez.

Il est difficile d’évaluer l’impact de Hozerim be-tvouna sur la démographie, l’économie et la politique israéliennes à l’échelle nationale. C’est pourquoi Narkis se prépare à entrer dans l’arène politique. Non pas en créant son propre parti, mais en rejoignant Les Démocrates, issus de la fusion du Parti travailliste israélien (Avoda) et de Meretz. Dirigée par Yaïr Golan, cette formation de centre gauche a pour objectif de remplacer la majorité actuelle par une coalition ayant comme mots d’ordre l’État de droit et le service militaire pour tous. Il rêve ainsi d’une « loi de 1905 » à l’israélienne. Si les électeurs le suivaient, ce francophile francophone pourrait devenir le « petit père Combes » de l’État hébreu.

Pays-Bas: Wilders victime d’un puputsch

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Au premier plan Geert Wilders, au second plan Gidi Markuszower, La Haye, image d'archive, 2025 © Orange Pictures/Shutterstock/SIPA

Considéré depuis une vingtaine d’années comme le dirigeant incontesté de la droite de la droite néerlandaise, M. Geert Wilders fait face à un putsch mêlé à une scission au sein de son Parti pour la liberté (PVV).


Sept de ses vingt-six députés ont annoncé, mardi 20 janvier, avoir fondé leur propre groupe parlementaire. Leur chef, M. Gidi Markuszower, pourtant longtemps homme de confiance — et même ami — de M. Wilders, a justifié la révolte en invoquant l’hubris du leader. Celui-ci, a-t-il affirmé, règne en maître sur un parti qui n’en est pas vraiment un, puisqu’il ne compte qu’un seul membre : son fondateur. « Nos électeurs méritent mieux qu’un dirigeant soudé à son compte sur X », a même argué le chef des rebelles.

Ces derniers avouent avoir échoué à persuader M. Wilders de transformer le PVV en un parti « normal », doté de membres et de leurs inévitables bisbilles internes. Ils lui reprochent une intransigeance qui menace de condamner le parti aux marges de la politique, vilipendent son « mépris » envers les autres formations, sa fixation sur l’islam et son refus d’analyser l’échec relatif du PVV lors des élections législatives de 2025.

Le parti avait alors perdu onze sièges, tout en restant à égalité avec les vainqueurs du scrutin, les libéraux progressistes du parti D66, qui en avaient gagné dix-sept.

« Notre campagne électorale fut lamentable, manquant terriblement d’entrain, du seul fait que notre dirigeant refusait de s’y investir », peut-on lire dans la déclaration des sept « rats », selon un député du PVV — fervent militant de la cause animale — resté fidèle à M. Wilders.

Celui-ci, au même moment, s’entretenait avec le roi Willem-Alexander de l’imbroglio politique issu des élections, dont n’a émergé aucune majorité parlementaire claire. Ce n’est qu’à son retour au Parlement, non loin du palais royal à La Haye, que M. Wilders a appris le défi lancé à son omnipuissance. « C’est une journée noire pour notre parti, victime d’un braquage », a concédé celui qui avait lui-même claqué la porte du Parti populaire pour la liberté et la démocratie (VVD) en 2004, dénonçant sa supposée mollesse face à l’immigration extra-européenne.

Le PVV avait pourtant été le grand vainqueur des élections de 2023, avec 37 des 150 sièges de la Chambre basse. En onze mois et quelques jours, M. Wilders s’est surtout employé à gaspiller ce capital électoral en sabordant la coalition gouvernementale, pourtant très à droite. Celle-ci comptait des ministres PVV à des postes clés, notamment celui chargé de faire baisser l’immigration. L’été dernier, la coalition s’est effondrée après une énième provocation de M. Wilders — resté simple député — sommant les ministres de signer un contrat anti-immigration.

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Un spectacle désolant, selon les mutins d’hier, qui affirment que M. Wilders rend un bien mauvais service à ses électeurs, écœurés par ses jeux politiciens et l’absence de progrès tangibles dans la lutte contre l’immigration.

Lorsque, ces derniers jours, M. Wilders a exclu tout soutien du PVV à la coalition tripartite en gestation, dirigée par M. Rob Jetten (D66), les putschistes ont estimé leur heure venue. Ils ont offert à M. Jetten — dans les veines duquel coule du sang indonésien, tout comme dans celles de M. Wilders — un possible soutien parlementaire. L’intéressé, à la tête d’une coalition minoritaire potentielle avec le VVD et les chrétiens-démocrates, a accueilli l’offre avec le sourire.

M. Markuszower n’est toutefois pas un modéré. Il a, par le passé, exigé la création d’un tribunal chargé de juger les politiciens « coupables d’avoir grand ouvert nos frontières à l’immigration arabo-africaine ». M. Wilders avait souhaité le nommer ministre de l’Immigration. Le service de renseignement AIVD s’y était opposé, estimant que sa nomination « constituerait un risque pour l’intégrité de la gestion de l’État ». Difficile de ne pas y voir une allusion à ses liens avec la droite israélienne. Âgé de 48 ans, né en Israël, M. Markuszower est par ailleurs en délicatesse avec la justice néerlandaise pour port d’arme en tant qu’agent de sécurité lors d’une fête célébrant l’État d’Israël.

À La Haye, les partis classés à la droite radicale se multiplient depuis la scission du PVV. Avec les sept séditieux de M. Markuszower, ils sont désormais au moins quatre — cinq si l’on inclut le Mouvement paysan-citoyen (BBB). Les 150 sièges de la Chambre se répartissent ainsi entre pas moins de seize partis, conséquence des charmes de la proportionnelle quasi intégrale.

Mardi soir, une fois le choc encaissé, M. Wilders, 62 ans, brandissait sur X de nombreux messages de soutien. Et il a tenu à rassurer ses fidèles : « Merci, et sachez que je continuerai au moins dix ans encore. Aucune fatwa, aucune scission ne m’arrêtera. »

Euthanasie: «vivre encore un peu!» implore la ministre de la Santé

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La ministre de la Santé Stéphanie Rist © J.E.E/SIPA

Alors que les sénateurs sont sur le point d’entériner la légalisation de l’euthanasie, et son inscription contre-nature dans le champ médical du soin, Stéphanie Rist est très occupée ailleurs…


C’est qu’elle a fort à faire, Madame la ministre de la Santé, Stéphanie Rist, si elle veut vivre encore un peu et garder son siège de députée de la première circonscription du Loiret, celle-là même qui, au sud du fleuve, la Loire, semble avoir épousé le territoire de la ritournelle célèbre : « Orléans-Beaugency-Notre-Dame de Cléry ».

Au second tour, dimanche prochain, elle sera aux prises avec Tiffanie Rabault, la candidate du RN, la représentante du camp du conglomérat de gauche ayant été éliminée de la compétition dès le premier tour, n’ayant pas rassemblé sur son nom les 12,5 %, le quota couperet en-deçà duquel on ne peut se maintenir.

L’abstention de ce premier tour étant d’un peu plus de 70% les jeux sont loin d’être faits pour la sortante qui, donc, comme dirait l’autre, particulièrement en verve, pourrait bien être de sortie.

On comprend dès lors qu’elle tienne à occuper le pavé dans sa circonscription ces jours-ci pour tenter de s’éviter le grand désagrément de devoir rentrer à la maison.

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On comprend moins cependant qu’elle donne la priorité aux serrements de pognes, aux foires et marchés, aux estrades de rencontre, à la distribution de prospectus avec promesses mirobolantes et photos avantageuses, cela dans le moment où le Sénat de la République étudie et doit se prononcer sur le texte législatif appelé à réglementer en France la pratique de l’euthanasie, projet que Madame la Ministre soutient ardemment et qui, de mon modeste point de vue, mériterait de figurer tout en haut du palmarès des monstruosités que la barbarie policée a pu produire au fil de l’histoire, juste au-dessus de ce que proposait le bienfaiteur de l’humanité à moustache et dit-on à couille orpheline – l’Adolf, vous l’aurez compris – pour régler le sort de ceux que son régime de mort qualifiait de déficients mentaux. L’emballage aujourd’hui est moins violent d’apparence, certes, mais à terme on pourrait aboutir, de proche en proche, là aussi en plus feutré, à des résultats voisins. Il semblerait que des dérives fort regrettables de ce genre aient été observées au Canada et en Belgique…

Dans mon infinie bonté, je tiens tout de même à faire observer que ces gens-là, je veux dire la ministre Rist et ses compagnons de route, devraient être félicités pour leur sens très particulier de l’humour. Noir, l’humour, bien entendu. Car il en faut, lorsqu’on bat pavillon Renaissance, ce beau mot et stimulant concept de « renaissance », aller se vautrer dans la justification, la légalisation de la mort donnée. Avec, cerise noire sur le cercueil, le cynisme de qualifier de « soins » le dispositif de mise à mort. Humour très sombre, disais-je…

Donc, un bon point pour l’humour, si l’on y tient. Mais surtout toutes nos félicitations pour la très grande cohérence dont fait preuve Madame la ministre dans sa démarche en vue de sauvegarder sa prébende.

Cohérence en effet, lorsqu’on se déclare porteuse d’une loi sur l’euthanasie, de vouloir à toutes fins prolonger encore et encore le beau travail entrepris par son parti et les siens depuis bientôt dix ans : l’euthanasie de la France.

Mitterrand, Don Juan en politique

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À l’Opéra-Comique, « Werther » se dépouille pour mieux émouvoir

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Pene Pati (Werther), Julie Roset (Sophie), John Chest (Albert) © Jean-Louis-Fernandez

Un Werther épuré réinvente le chef d’œuvre de Massenet. Avec le ténor Pene Pati – la perfection du chant.


Les spectateurs curieux de la genèse de cette adaptation lyrique des Souffrances du jeune Werther, le célébrissime roman épistolaire de Goethe, ne liront pas sans intérêt cette citation du maître de Weimar, extraite du volume Poésie et vérité (1814) : « Tourmentés par des passions insatisfaites, confrontés à la perspective de devoir survivre dans une vie bourgeoise apathique et dénuée de sens, nous nous sommes habitués, avec une arrogance amère, à l’idée que, si la vie ne nous convenait plus, nous pouvions tout au plus la quitter à notre propre discrétion ».

Vie bourgeoise apathique

Editées au sein de la riche brochure-programme du spectacle, ces lignes aident à comprendre les intentions de Ted Huffman, pour cette mise en scène qui ouvre l’année lyrique 2026 à l’Opéra-comique, d’autant plus attendue que le metteur en scène américain, on le sait, succède à Pierre Audi brusquement disparu en mai dernier, aux commandes du prestigieux festival d’Aix-en-Provence. Car, quant à ces intentions, l’entretien dont Ted Huffman gratifie cet opuscule nous laisse un peu sur notre faim. Quoiqu’il en soit, c’est manifestement en sympathie avec les réflexions de Goethe que répond le sobre réalisme de sa régie : une boîte rectangulaire, nue, aux parois noires, un sol uni de couleur blanche, et là-dessus, une longue table de salle à manger qui se dégarnira au dernier acte, quelques chaises en noyer de style Restauration, dans l’angle de la pièce un lampadaire vieillot, très moche et, adossé au mur du fond, l’orgue dont la partition de Jules Massenet exigera accessoirement l’usage, car on fête Noël au Temple… Nous sommes bien, selon le livret, « en 178… » dans la maison du Bailly.  Mais le drame se voit ici transposé, au tournant plus ou moins du XXIème siècle, dans ce genre d’intérieur fadasse propre à cette bourgeoisie déprimante, sans âge assigné. Fagotés de tenues insipides à souhait, les personnages renvoient précisément à cette vie bourgeoise apathique, tourmentée de passions insatisfaites. Charlotte et sa sœur, femmes au foyer, ceinturées, sur leurs sages petites robes à motifs imprimés, de tabliers blancs cousus au crochet, donnant la sousoupe aux mioches –  et le vernis criard de leurs souliers piqués de talons, quelle horreur ! On sent qu’Astrid Klein, la costumière, s’en est donné à cœur joie dans l’ironie acide. Bref, à distance de la relative opulence décorative dont s’ornait par exemple, au Théâtre des Champs-Elysées en mars dernier la production de Christof Loy (cf. l’article de votre serviteur, titré –Oublions tout… – Oublions tout…[1]), la mise en scène sciemment épurée, dépourvue de pathos, presque abstraite, de ce nouveau Werther a toute sa cohérence. Ainsi Werther ne tombera-t-il le manteau qu’au tableau final, pour s’ouvrir les veines (il a renoncé aux pistolets), pieds nus, le torse enrobé d’un simple polo blanc à manches courtes, dans les bras de Charlotte également déshabillée, sa tunique claire tachée de sang.

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Cette mise en scène résolument dépouillée, aux jeux de lumière également frugaux, s’accorde à une approche qui tend nettement à nettoyer une étoffe musicale qu’une certaine tradition romantique a longtemps porté à la boursouflure. Tout autant que l’interprétation de l’orchestre Les Siècles sur instruments d’époque au TCE dans la production évoquée plus haut, l’ensemble Pygmalion, dirigé par le « baroqueux » Raphaël Pichon, rend toute sa vigueur, son grain, son moelleux et son expressivité à une partition qui, en outre, gagne beaucoup à être jouée dans l’espace géométrique de la salle Favart. Ses dimensions relativement modestes restituent dans toute son amplitude la texture extraordinairement raffinée qui signe l’écriture géniale de Massenet.

Christian Immler (Le Bailli), Julie Roset (Sophie), Adèle Charvet (Charlotte), John Chest (Albert), enfants de la Maîtrise Populaire de l’Opéra-Comique © Jean-Louis-Fernandez

Pene Pati impeccable

Succédant à la performance d’un Benjamin Bernheim dans le rôle-titre, le ténor natif des îles Samoa était évidemment très attendu dans ce répertoire éloigné de la tradition belcantiste où il excelle (quoique sa versatilité exceptionnelle l’ait même porté, tout récemment, vers… la sérénade napolitaine !). C’est peu dire que Pene Pati remplit son office dans cette prise de rôle de Werther sur scène (quoiqu’il l’ait déjà abordé en concert). Phrasé impeccable, diction d’une netteté absolue, mais surtout extraordinaire ductilité d’une voix dotée d’un souffle impressionnant, d’une luminosité, d’une souplesse, d’une égale puissance dramatique dans toutes les nuances, toutes les teintes du chant, aussi bien dans l’éclat que dans le murmure, sur un legato tressé à l’or fin.

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Reconnaissons que Charlotte, sous les traits d’Adèle Charvet, n’égalait pas tout à fait son partenaire, et ce jusque dans le sublime duo final qui, au soir de la première, lui aura pourtant valu les ovations d’un public ivre d’enthousiasme. Plus à l’aise dans le registre aigu que dans le grave, la jeune mezzo française, pour cette prise de rôle, s’empare de ses redoutables difficultés non sans brio, mais bizarrement elle ne prononce pas toujours de façon intelligible un livret pourtant écrit dans sa propre langue. Attendons de l’entendre dans Carmen l’été prochain au Capitole de Toulouse, sous la direction de Leo Hussain. Et de découvrir son album « Belle Epoque », promis à une parution en août, avec Florian Caroubi au piano…  Pour en revenir au présent « drame lyrique en quatre actes et cinq tableaux », John Chest, baryon américain, campe quant à lui Albert (fiancé puis mari mal aimé de Charlotte) de façon remarquable, aussi bien sur le plan de la diction que de la lisibilité dramatique. Pour ce qui est des emplois secondaires, le baryton basse germano-suisse Christian Immler nous fait un Bailli de haute tenue ; la soprano Julie Roset incarne Sophie (la sœur de Charlotte) avec une alacrité sans faille…

Un Werther décanté, en somme, de toute joliesse, et magnifié par l’ardente mélancolie d’un Pene Pati au sommet de son art.  Précipitez-vous : encore cinq représentations seulement.

Les souffrances du jeune Werther

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Werther, opéra de Jules Massenet. Orchestre Pygmalion. Maîtrise populaire de l’Opéra-comique.
Durée : 2h40
Les 21, 23, 27, 29 janvier à 20h, le 25 janvier à 15h.

Opéra diffusé le 23 janvier 2026 à 20h en direct sur Arte.tv, puis disponible ensuite plusieurs mois durant sur Arte.tv


[1] https://www.causeur.fr/werther-opera-jules-massenet-306313

La leçon de style de Geneviève Casile

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Geneviève Casile dans La Jalousie de Sacha Guitry, mise en scène par Michel Fau, costumes de David Bélugou © Marcel HARTMANN

À 88 ans, Geneviève Casile rayonne toujours sur scène. La sociétaire honoraire de la Comédie-Française joue actuellement dans La Jalousie de Sacha Guitry, mise en scène par Michel Fau. La comédienne, attachée au respect du style des auteurs, délivre ici une petite leçon de théâtre.


L’acteur et metteur en scène Michel Fau a ses habitudes. L’une d’elles : engager dans ses spectacles des actrices de légende en « guest star ». Des reines du théâtre. En jouant au côté des actrices qui l’ont fasciné dans sa jeunesse, il réalise un rêve. Geneviève Page, Édith Scob et Nicole Calfan y sont déjà passées. Cette année, c’est au tour de la grande Geneviève Casile, sociétaire honoraire de la Comédie-Française. Pour notre plus grand plaisir, Fau lui a confié le rôle de sa belle-mère dans La Jalousie, de Sacha Guitry, actuellement au théâtre de la Michodière. Pour Causeur, la comédienne s’est prêtée au jeu d’une petite leçon de théâtre.


Causeur. Pouvez-vous nous donner votre définition de l’art de l’acteur ?

Geneviève Casile. C’est le mensonge ! C’est savoir admirablement mentir et attraper le spectateur. C’est fabriquer, à l’aide de sa technique et de sa propre humanité, une chose irréelle qui, pour le spectateur, devient une vérité.

Lorsqu’on vous voit jouer, on se dit que vous êtes une grande technicienne. Votre « maintien » en scène hiératique, votre diction parfaite, le placement de votre voix et ses modulations, tout cela relève d’une certaine virtuosité. D’où vous vient tout cela ? Du Conservatoire ?

Au Conservatoire, où je suis entrée en 1958, mon professeur était Georges Chamarat. C’était un homme adorable, mais je ne peux pas dire qu’il nous apprenait grand-chose. Mon articulation, je crois que je l’avais d’une façon tout à fait naturelle. J’avais aussi la chance d’avoir un très joli physique. Mon « maintien » en scène, je le devais à la danse. Avant d’entrer au Conservatoire, j’étais danseuse dans la troupe de Maurice Béjart. Cela dit, au Conservatoire, peut-être ai-je appris des choses sans m’en rendre compte. Et puis, j’étais aussi le fruit d’une époque qui m’avait précédée et dont les acteurs nous avaient sûrement influencés. Une époque ou le jeu des comédiens était assez sophistiqué. Dans ma jeunesse, le respect de la forme, notamment pour l’alexandrin, allait de soi.

Vous rendez vous compte que nous avons aujourd’hui perdu « les voix » ? Les acteurs avaient autrefois des voix assez hors norme. Larges, puissantes, chantantes. Cela relevait presque de la musique. Lorsque l’on regarde des captations avec Maria Casarès, Christine Fersen, Alain Cuny et vous-même, cela saute aux oreilles !

À partir d’un certain moment, il y a effectivement eu une « banalisation » du jeu de l’acteur. Je crois qu’un certain naturel est nécessaire, mais seulement s’il vient se glisser à l’intérieur de quelque chose de plus extraordinaire. Il faut un juste milieu quoi. En tant que spectatrice, j’avoue avoir surtout envie de voir des acteurs hors norme. Des acteurs qui nous détachent du quotidien. Le plus impressionnant que j’ai vu jouer était Jean Yonnel. C’était un des grands tragédiens de la Comédie-Française où il était entré en 1926. Au Français, Yonnel avait créé le rôle du roi Ferrante dans La Reine morte, de Montherlant. Et pour la reprise du spectacle, je jouais à ses côtés le rôle d’Ines de Castro. Son jeu était sidérant. Aujourd’hui ça n’existe plus. Rien n’est comparable. Et déjà à l’époque, c’était une bizarrerie. Il était, je crois, le dernier de cette race-là. Certains se moquaient de lui et le considéraient d’ailleurs comme un vieux schnock. Je me souviens que, quand il jouait dans La Reine morte il disait que chaque soir, au même endroit de la pièce, il avait l’impression que son corps se détachait de lui. Et effectivement, dans les tragédies, Yonnel semblait possédé. D’ailleurs, dans la tragédie, il y a justement une dimension extraordinaire au sens propre, car les dieux sont là. La voix immense de Yonnel semblait partir dans les astres. C’était indescriptible. Il y avait une sorte de folie dans son jeu. C’était parfois à la limite du ridicule, mais c’était d’une telle force qu’il nous laissait bouche bée. Ce qu’il faisait, il fallait pouvoir le faire, mais il fallait aussi l’oser !

Le tragédien Mounet Sully (1841-1916) disait qu’il ne pouvait pas incarner des héros costumés en tenue moderne, qu’il préférait « traîner l’épée d’Hernani ». David Bélugou, le costumier de la pièce, a déclaré dans un entretien à Causeur qu’« on ne peut pas jouer un texte très poétique, très lyrique, avec un jean et une chemise blanche ». Qu’en pensez-vous ?

Je suis d’accord avec ça. Il y a quelques exceptions bien sûr. Mais je ne m’imagine pas tellement jouer Racine, Corneille, Hugo et Montherlant – surtout de la manière dont je les ai joués à la Comédie-Française – en jean et en baskets. Pour incarner une reine, une princesse, je préfère avoir le costume qui correspond à la situation et à l’époque des personnages. Il y a tout de même une situation à jouer, une situation qui est écrite. On ne peut pas faire ce qu’on veut. Et puis, en fonction des œuvres, il y a un esprit. Un style.

Mais, en dehors du costume, le jeu lui-même doit être adapté à l’œuvre, non ? 

Bien sûr. Il y a des codes de jeu différents en fonction des styles. Au Français, de mon époque, tout en gardant nos personnalités, nous adaptions notre jeu aux styles des œuvres. Nous nous déplacions. On ne jouait pas Marivaux comme on jouait Molière. Racine ne se jouait pas comme Giraudoux. Et puis, il y avait ce qu’on appelait les « emplois » qui, en ce temps, étaient très importants. Moi, par exemple, je savais très bien où je me situais. J’étais une jeune première dramatique. Dona Sol dans Hernani par exemple. Ça, c’était pile mon emploi. Je n’étais pas une tragédienne. J’ai joué dans des tragédies, bien sûr. Mais je n’étais pas faite pour les grands rôles de tragédiennes furieuses. Je pense que je n’aurais jamais pu jouer Phèdre. Ce n’était pas pour moi. Je n’avais pas cette violence, cette puissance, cette dimension tragique. Mon grand truc, vraiment, c’était le drame romantique. Je n’ai jamais pris autant de plaisir qu’en disant « Vous êtes mon lion superbe et généreux. Je vous aime… » dans Hernani. Mais, voyez-vous, si l’on dit cette phrase en faisant fi du code de jeu du drame romantique, et qu’on la dit comme on dirait une réplique de feuilleton télé, c’est-à-dire de manière quotidienne, ça trahirait le texte et le rendrait ridicule. Encore une fois, le respect du style est à mon humble avis une chose très importante. C’est ce qui était d’ailleurs passionnant lorsque j’étais à la Comédie-Française. Nous nous promenions sans cesse d’un auteur à l’autre, et plus que des personnages, nous incarnions aussi des styles auxquels nous tentions du mieux possible d’accorder nos jeux.


À voir

La Jalousie, de Sacha Guitry, actuellement au théâtre de la Michodière, 4bis, rue de la Michodière 75002 Paris.

Du mercredi au vendredi à 21 h, le samedi à 15 h et 21 h, le dimanche à 15 h.

Trump: le pouvoir de dire « peut-être »

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Les invités se mêlent les uns aux autres alors que le Liberty Ball débute avant l’arrivée du président Donald Trump, lors de la 60ᵉ investiture présidentielle, le 20 janvier 2025, au Washington Convention Center à Washington © Julia Demaree Nikhinson/AP/SIPA

Nous entrons dans « un monde sans loi où le droit international est bafoué », a déclaré Emmanuel Macron aujourd’hui à Davos. La veille, le président Trump avait menacé la France de droits de douane de 200% sur les vins et le champagne si elle refuse de rejoindre son Conseil de la paix pour Gaza. « Nous pensons sincèrement que nous avons besoin de plus de croissance et de plus de stabilité dans ce monde, mais nous préférons le respect aux brutes, la science au complotisme et l’Etat de droit à la brutalité » a ajouté le président français à la tribune du Forum économique mondial. Pour Donald Trump, tout peut en permanence être mis sur la table.


Il y a chez Donald Trump autre chose que la brutalité politique. Ce n’est pas seulement l’excès ni la provocation, mais une manière très particulière d’exercer le pouvoir, selon son humeur, avec ses emballements, ses caprices, ses revirements soudains, et ses silences calculés.

La loi du plus fort

Un jour l’allié est flatté, le lendemain publiquement rabaissé. Une promesse surgit, improvisée, puis disparaît sans explication. La courtoisie n’est pas oubliée, elle est jugée superflue. L’imprévisibilité devient une méthode, la désinvolture une marque d’autorité. Le pouvoir ne s’explique pas, il se manifeste, et s’il blesse, tant pis, c’est même un indice de vitalité.

Trump ne négocie pas, il secoue. Il ne rassure pas, il met à l’épreuve. Il se méfie des formes, qu’il tient pour des politesses de vaincus, bonnes pour ceux qui n’osent pas décider seuls. L’humiliation fait partie du jeu, notamment pour les Européens, sommés d’attendre, d’encaisser, de comprendre après coup. Alliés en théorie, figurants en pratique. Le message est clair : la protection se mérite, et la patience est une vertu subalterne.

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L’épisode du Groenland a pris des allures de farce sérieuse. Une idée lancée comme on jette un os au milieu du salon diplomatique. Pour voir qui se baisse, qui proteste, qui sourit jaune, qui encaisse. Peu importe l’absurdité, l’essentiel était ailleurs. Rappeler que tout peut être mis sur la table – même ce qui ne s’achète pas – surtout ce qui ne devrait jamais l’être. Le réel devient une variable, le droit un obstacle narratif, et l’indignation un bruit de fond. À l’inverse, lorsque l’Iran brûle, lorsque le régime tire sur sa jeunesse, emprisonne, pend, mutile, crève les yeux pour dissuader de voir, le geste tarde. Peut-être y a-t-il là une stratégie, une hésitation calculée, le poids d’équilibres fragiles. C’est possible. Mais vu de loin, ce temps long ressemble surtout à une tartarinade. Et dans les tragédies contemporaines, la tartarinade n’est jamais neutre, c’est déjà un renoncement. Le « peut-être » devient une posture, et la prudence un alibi.

On se souvient alors de Caligula. Non le monstre romain de la légende, mais l’Imperator convaincu que l’autorité n’a pas à se justifier, que la loi est un décor mobile et que l’attente, comme l’humiliation, fait partie intégrante de l’arsenal du pouvoir. Caligula rappelait aux sénateurs qu’ils vivaient par sa tolérance. Trump fait comprendre à ses alliés qu’ils n’existent que par sa signature, un message nocturne, la fantaisie d’un instant.

Pas de limites

La règle n’est plus une limite, mais un accessoire. L’alliance, une option révocable. Dans ce théâtre machiavélien à la fois brutal et désinvolte, l’imprévisibilité devient une vertu cardinale. On s’habitue à l’arbitraire comme à une météo instable, en espérant simplement ne pas se trouver sous l’orage le jour où il éclate.

L’Histoire ne reproche jamais aux puissants d’avoir douté, d’avoir hésité, d’avoir pensé « peut-être ». Elle leur reproche d’avoir laissé mourir pendant qu’ils réfléchissaient.

Mourir pour Nuuk?

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Pour le premier anniversaire de son arrivée à la Maison-Blanche, Donald Trump veut s’offrir le Groenland. Pour Élisabeth Lévy, cette crise montre que l’Europe est vassalisée. Nous vous proposons de l’écouter…


Faut-il résister à la volonté américaine d’accaparer le Groenland ? C’est ce que pensent 70% des Français selon un sondage IFOP1. 63% sont même favorables à la participation de la France à une mission militaire européenne dans le territoire arctique. Les moins interventionnistes sont les électeurs du RN ce qui est paradoxal pour des souverainistes. Au-delà du RN, nombre des commentateurs et experts qui invoquent le gaullisme à tout bout de champ, aveuglés par leur tropisme trumpiste, préfèrent ricaner et regarder ailleurs. Le Groenland, c’est loin, c’est froid et que pèsent 35000 habitants qui ne veulent pas être américains, disent-ils. On ne va pas mourir pour Kiev ou le Donbass, braillaient-ils hier. On ne mourra pas pour Nuuk. Qu’ils se rassurent, personne ne leur demande ce sacrifice. 

Les stratèges en chambre expliquent pour leur part qu’il vaut mieux que le Groenland soit américain que russe ou chinois. Ce qui revient à accepter le partage du monde entre grandes puissances et le chantage de Trump qui se comporte avec ses alliés comme Poutine avec les pays « frères ».

Les Français, peut-être plus courageux que cette partie de leurs élites, ne veulent pas être les dindons de la farce impériale. Et ils ont raison.

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Mais avons-nous les moyens de nos ambitions ? Non, mais avait-on les moyens d’être à la table des vainqueurs en 1945 ? De résister aux Américains à plusieurs reprises comme De Gaulle dans les années 60 ? On attaque beaucoup le président Macron, ses quinze soldats et son consulat, mais fallait-il ne rien faire du tout ?

Cependant, la crise groenlandaise montre effectivement que l’Europe est vassalisée. Les Américains ne sont pas un allié mais un maître. Il faut en tirer deux leçons :

Primo, si on veut retrouver notre indépendance face aux Américains, il faut oublier l’UE qui est une machine à fabriquer de l’impuissance. On ne fera rien à 27 dont une bonne partie, Danemark en tête, dépend des Américains pour son armement.

Deuxio, il faut arrêter de faire croire aux Français qu’ils peuvent avoir l’indépendance et le déficit, l’Etat social et la souveraineté militaire. Nous avons eu 50 ans de paix et au lieu de nous réarmer, nous avons tout claqué à l’ombre du parapluie américain.

Nous commençons à comprendre que le droit sans la force, c’est un rêve d’enfant. Reste à faire entendre à Trump que la force sans le droit, c’est un rêve de tyran.


Retrouvez Elisabeth Lévy dans la matinale de Sud Radio

  1. Étude Ifop pour Partir à New York réalisée par questionnaire auto-administré en ligne du 15 au 16 janvier 2026 auprès d’un échantillon de 1 000 personnes, représentatif de la population française âgée de 18 ans et plus. ↩︎