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La fin du comptant?

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En France, avec le succès du paiement sans contact, nous nous retrouvons bien souvent sans la moindre pièce de monnaie dans la poche. Et donc incapables de régler en liquide la baguette de pain du soir, ou de dépanner le clochard au coin de la rue! Au Québec, nos cousins canadiens s’inquiètent également de la disparition de la monnaie, mais toute critique quant à la raréfaction des agences bancaires ou de l’argent liquide est rapidement assimilée à du complotisme. Correspondance.


On a vu tourner sur Facebook, il y a peu, la photo de la vitrine d’une succursale de la Banque Nationale de Ville LaSalle, au Québec. Dans celle-ci se trouvait une affiche stipulant qu’à partir du 19 avril 2024, la succursale « ne détiendrait plus dargent comptant ni de service de conversion de devises. » Les caissiers allaient n’offrir que des services administratifs n’impliquant pas la manipulation d’argent. Il était aussi écrit qu’au guichet automatique, les transactions courantes allaient pouvoir être effectuées.

Le message envoyé par cette annonce était assez équivoque. Les guichets allaient-ils, eux, continuer à distribuer du comptant ou n’allaient-ils devenir que des machines à recueillir les dépôts et effectuer des paiements de facture ?

Malgré le flou qui l’entoure, dans le contexte où les institutions financières ferment de plus en plus de succursales, ce genre de décision par une grande banque est extrêmement inquiétante. Malgré cela, on a accusé rapidement les gens qui avaient partagé cette image d’être des complotistes d’extrême-droite.

Les nouveaux pestiférés

On en a tout de même relativement peu parlé, parce que la question de la disparition graduelle de l’argent comptant est associée aux cercles dits « complotistes », quolibet dont on a affublé, sans aucune nuance, la plupart des voix qui s’élèvent contre le mondialisme depuis que la pandémie de Covid-19 a généré des réactions parfois explosives chez certains, et qu’une partie de ces gens ont adopté des positions carrément farfelues, flirtant parfois avec l’obsession paranoïaque et la psychose. Nous avons assisté, en direct, à la création d’une nouvelle classe de pestiférés par les castes médiatiques dominantes, entraînant par le fait même la génération de nouveaux tabous (critique des laboratoires pharmaceutiques, questionnement face à la gestion de la pandémie, remise en question du discours dominant sur l’apocalypse climatique, regard critique sur le FMI, le Forum Économique de Davos, etc.).

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En mettant tout dans le même panier, en articulant autour de l’axe décrédibilisant du complotisme à la fois ceux qui croient que la terre est plate, qui ont refusé le vaccin, qui ne voient pas d’un bon œil les idées prônées par Klaus Schwab et qui s’imaginent que Hitler était le pantin de la franc-maçonnerie, on s’est empêchés de réfléchir sur un certain nombre de questions très préoccupantes. Le cheminement du monde occidental vers une société qui surveille la vie privée des citoyens tout en augmentant leur dépendance envers certaines élites est de ces questions, et la disparition graduelle du comptant participe à cette aliénation des gens ordinaires que l’on doit absolument pouvoir constater et contester.

Nul besoin de comploter

Il est probablement exagéré et trop facile de croire que ce cheminement évident vers une société de surveillance où les individus seront rendus dépendants émane d’un complot clair et net de gens appartenant à des réseaux, occultes ou non, ayant des intentions et un agenda précis. Il ne suffirait, dans ce cas, que de couper les têtes pensantes de ces réseaux pour tuer l’hydre qui cherche à nous dévorer. La réalité est probablement beaucoup moins claire que cela. Ce sont les idéologies qui s’emballent et que l’on a globalement avalées depuis des siècles, convaincus que nous étions de leur supériorité morale, qui engendrent ce mouvement aliénant.

Aujourd’hui, on veut le freiner. On peut vouloir chercher des coupables, couper des têtes, mais la roue qui tourne actuellement est mue par un momentum causé par la mise en place de systèmes, de structures sociales, académiques, administratives érigées depuis longtemps et qui, aujourd’hui, engendrent des conséquences qui, au départ, n’étaient pas prévues. Certes, une élite en profite et cherche à accélérer le mouvement, mais ils n’en sont pas à l’origine.

Conséquence de la modernité

Pas besoin de manipuler les masses pour convaincre les gens d’abandonner l’argent comptant. Bien avant le Covid, les entreprises ont commencé à payer leurs employés par virements électroniques. Moins coûteux, plus pratique et instantané que le chèque. Bien avant le Covid, l’avènement au pouvoir des « Young World Leaders » et le livre The Great Reset de M. Schwab, le commun des mortels s’est mis à régler par carte, du simple paquet de gomme à l’achat de son nouvel ordinateur. Il a décidé de ne plus s’encombrer de relevés bancaires, et a voulu, de son plein gré, désengorger sa vie d’une paperasse franchement pénible à gérer en acceptant que tout devienne virtuel, dématérialisé et électronique.

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Sa vie privée ? Pour sa sécurité, il acceptera sans peine d’en abdiquer une partie. Il signe déjà depuis longtemps des autorisations sans en lire les détails tarabiscotés, donne déjà son numéro de Sécurité sociale et accepte depuis belle lurette de révéler son bureau de crédit à n’importe qui en fait la demande.

Engagé dans la spirale d’une vie souvent frénétique et exigeante, où sa subsistance dépend de sa capacité à monnayer son temps plutôt qu’au fruit direct de son travail, le temps à consacrer à l’administration de ses avoirs lui semble lourd et pénible, et il s’en déleste avec joie. Il y a 100 ans, cela était enthousiasmant, mais la machine s’est, depuis, emballée. Et nous sommes en droit – nous avons même le devoir – de nous demander où est la pédale de frein. Et ça n’est pas du complotisme que de le penser.

Pas de paysans sans pays!

Les agriculteurs en colère nous ont avertis: il n’y a pas de pays sans paysans. Mais, la crise – que certains qualifient de « civilisationnelle », un adjectif pas totalement pertinent – est en réalité plus profonde, et les citoyens éloignés du monde agricole sont également embarqués dans cette galère. Nous devrions davantage défendre notre identité, et surtout notre pays, car c’est son existence qui est menacée. Sauvons notre pays et nos paysans ne seront plus inquiétés. Analyse.


En première année en fac de géographie en 1989 – un très bon cru paraît-il à plus d’un titre – nous avions étudié en géographie humaine, dès le début, le livre de André Meynier Les paysages agraires ; non qu’il fût l’indispensable connaissance à acquérir de toute urgence, mais en raison de l’intérêt de dresser les principales caractéristiques des paysages ruraux, essentiellement liées à la présence ou non de l’agriculture. Ainsi, ce livre que j’ai toujours – conservateur paraît-il également à plus d’un titre – permet de mettre en évidence l’immense influence de l’agriculture sur les paysages, et par voie de conséquence ou de cause selon les caractéristiques physiques de l’espace considéré, les liens indéfectibles entre les typologies agricoles et les sociétés. Car l’homme s’organise autour de cet espace qui le nourrit, les interactions des uns sur les autres se répercutent évidemment, et d’aménagement en aménagement, les paysages agricoles témoignent de l’organisation sociale autant que celle-ci maintenant influe sur l’agriculture.

Les élites considèrent le monde agricole comme une ancienne société qu’on peut sacrifier

Ainsi pas de pays au sens géographique du terme sans paysans évidemment, bien souvent à l’origine des noms d’ailleurs des petits espaces qu’auparavant nous appelions encore « pays », avant que ce nom soit dévoyé et ne renvoie plus à grand-chose de positif selon les détracteurs de notre agriculture paysanne. Car si nous avons pu lire dernièrement dans les manifestations des pancartes « Pas de pays sans paysans », ce qui est juste, j’ai malheureusement l’impression que nous devrions penser qu’il s’agit dorénavant de tuer les pays et il nous faudra bientôt écrire « Pas de paysans sans pays » !

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Tout ce qui se rapporte à la nation, au petit pays auquel on s’identifie, à l’individu en tant que résultat d’une histoire et d’une géographie, tout ce qui nous distingue de l’autre est à bannir. Le droit à la différence est loué pour les autres, mais nous, nous devons nous plier au mondialisme à toute épreuve. Que nos paysans en soient victimes est une évidence, mais qu’il faille le déplorer pour ces élites bien-pensantes et totalement citoyennes du monde est une hérésie, car dans leur esprit il est normal de sacrifier les anciennes sociétés et tout ce qu’il reste de leur témoignage d’existence. Voilà, le mot est écrit et je persiste à dire que cette crise agricole est davantage une crise existentielle qu’un problème d’agriculture. Nous pouvons lire depuis quelques jours une crise de civilisation, je suis à moitié d’accord seulement car il s’agit davantage d’imposer un modèle mondial que de remplacer une civilisation par une autre sur nos terres, dans nos territoires et de changer le nom du pays.

Non, ici nous vivons un effacement total de ce que nous sommes, de ce que nous fûmes, et on nous intime l’ordre de ne pas vouloir devenir. Notre existence en tant que pays est remise en cause pour n’être qu’espace faisant partie d’un ensemble plus grand, nommé monde progressiste. Quelques contradictions tout de même dans l’esprit de ces gens car à consommer mondial on tue la planète qu’ils veulent soi-disant sauver… Seule l’espèce humaine est en danger et avec elle toutes celles qu’elle sacrifie, mais notre planète ne risque rien et a vu d’autres périodes bien plus chaudes ou froides qu’aucun de ces mondialistes n’aurait pu vivre, tant les conditions climatiques étaient extrêmes. Donc le monde comme horizon et la planète comme idéologie est une contradiction totale où nos paysans sont sommés de disparaître pour laisser la place à des exploitants aussi peu nombreux que possible sur des surfaces aussi grandes que la géographie le permet. L’individu impersonnel mondialisé doit vivre dans un espace dépersonnalisé sans histoire et à la géographie neutre ; même paysage, même histoire, même société : triste avenir !

Le localisme, ça coûte un bras

Pas de paysans sans pays, c’est donc notre existence que nous devons défendre de façon claire, sans aucune retenue. Malheureusement, le nerf de la guerre est comme toujours dans nos sociétés, l’argent, et si nos idées de consommation locale pour préserver notre identité sont partagées par l’immense majorité de nos concitoyens, elles sont bien plus difficiles à vivre car trop coûteuses pour de nombreuses personnes. C’est donc à la frange de la population qui peut économiquement se permettre une dépense supplémentaire dans le budget alloué à l’alimentation qu’il revient de mener prioritairement ce combat. Chacun suivra selon ses moyens financiers et les efforts consentis pour vivre selon ses choix idéologiques. Mais c’est également là où le bat blesse, car cette population un peu plus aisée que la moyenne se trouve être celle qui est déjà la plus taxée. Les autres, ceux qui sont « au-dessus » sont justement les mondialistes progressistes qui tuent nos paysans autant que nos paysages et d’évidence, nous ne pouvons pas compter sur eux pour défendre ceux dont ils souhaitent la disparition !

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Une seule issue, comme pour la défense de notre modèle sociétal, notre identité et malheureusement notre pays, c’est une nouvelle fois sur la classe moyenne « aisée » patriote et conservatrice que nous devons compter. Mais cette catégorie est en train de s’assécher tant elle est déjà scindée en plusieurs parties, certaines acquises à la mondialisation.

L’avenir de nos paysans est donc bien sombre, mais c’est notre pays que nous voyons disparaître et qui mériterait que nous réagissions davantage pour dire notre amour pour lui, le défendre pour ce qu’il a de meilleur. Valoriser ses atouts, la diversité de nos paysages et de notre agriculture en fait partie, même si cela est de moins en moins vrai. Les paysans sont donc les nouvelles victimes collatérales de la mondialisation des soi-disant progressistes comme le fut l’industrie à une autre époque. Réagissons pour sauver notre pays, les paysans le seront du même coup !

LES PAYAGES AGRAIRES

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L’école contre le réel

Selon Lisa Kamen-Hirsig, professeur des écoles, l’Éducation nationale est « malade de l’intérieur ». L’institution est tellement gangrénée par un idéologisme hors-sol, de la formation des enseignants aux programmes éducatifs, que Gabriel Attal aura beaucoup de mal à imposer des réformes.


Cet entretien a été réalisé avant la nomination de M. Attal à Matignon NDLR.

Causeur. Les premiers pas de Gabriel Attal à la tête du ministère de l’Éducation nationale ont été salués. Qu’en avez-vous pensé ?

Lisa Kamen-Hirsig. En son temps, l’arrivée de Jean-Michel Blanquer avait suscité beaucoup d’espoir. Il avait été présenté comme celui qui rétablirait l’autorité et les savoirs fondamentaux et remettrait un peu d’ordre au sein des établissements. Résultat : l’école publique est toujours vue comme défaillante, dans sa mission de transmission du savoir comme dans sa fonction de garantie de la sécurité des élèves et des professeurs. Les classements montrent que l’effondrement de l’institution se poursuit et Jean-Michel Blanquer aura quitté ses fonctions en champion du wokisme : sa circulaire sur la transidentité à l’école est un modèle du genre.

Vous ne croyez pas que le jeune ministre pourra changer la donne ?

Il bénéficie d’un état de grâce et aurait tort de ne pas l’utiliser, mais divers éléments me laissent circonspecte. Rappelez-vous, ce ministre qui n’a plus que les mots d’autorité et de respect à la bouche est le même qui avait pour mot d’ordre les cours d’empathie quand il a pris ses fonctions.

Vous ne croyez pas en sa sincérité ?

Je crois surtout que personne ne mesure le degré de sclérose de l’institution. Quand mon livre est sorti, Xavier Darcos, qui fut ministre de l’Éducation nationale, m’a proposé de me rencontrer. À ma question « Alors qu’est-ce que cela fait de devenir le ministre en charge de l’instruction publique », il répondit : « On se rend compte de son absence de pouvoir. » Je ne doute pas de la bonne volonté de Gabriel Attal. Il a déjà levé un tabou en affrontant en face le réel. Reconnaître et dire publiquement que 50 % des professeurs se censurent ou être clair à propos de ce que recouvrait l’offensive liée à l’abaya était bienvenu. Lever le déni n’est pas rien, mais je doute simplement qu’il ait les moyens de réformer une institution malade de l’intérieur.

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C’est-à-dire ?

Jean-Michel Blanquer a par exemple voulu obliger les enseignants de CP à utiliser la méthode syllabique. Il s’est heurté à une forte résistance des professeurs des écoles, alors même que les résultats en lecture des élèves français sont inquiétants. Nombre d’instituteurs faisaient passer leurs convictions avant l’intérêt général des élèves et vivaient le choix par l’institution d’une méthode d’apprentissage qui a fait ses preuves comme une marque de mépris pour leurs libertés et une forme de coercition. Gabriel Attal va très vite se heurter à une administration pléthorique, à des syndicats très puissants et à des enseignants en grande partie très, très à gauche et profondément idéologisés. Une dérive encore renforcée par le fait que les instituts qui forment les enseignants de l’école publique sont eux-mêmes imprégnés d’une idéologie gauchiste.

À quoi le voyez-vous ?

Il suffit d’aller sur les sites des Inspé, ces organismes qui ont remplacé les IUFM. Il est difficile d’y trouver des informations concrètes sur les méthodes d’enseignement, la façon dont on gère une classe, la meilleure manière de transmettre la connaissance. En revanche cela pullule de modules ou d’articles sur l’éducation sexuelle, la lutte contre les discriminations, l’écologie, le genre, le tout bien souvent rédigé en écriture inclusive… Quand je me suis retrouvée la première fois devant une classe, personne ne m’avait appris comment on enseignait. J’étais à court de techniques et de savoir-faire devant des enfants qui ne demandaient pourtant qu’à apprendre. À ce niveau-là, rien n’a changé : les professeurs sont toujours mis devant les élèves sans formation sérieuse. On en est ainsi à la deuxième génération d’enseignants, eux-mêmes « mal enseignés ».

Vous trouvez les enseignants vraiment si mal formés et idéologisés ?

On est souvent surpris de la mauvaise maîtrise de la langue française chez trop d’enseignants. Ils peinent parfois même à identifier un sujet inversé. Si j’écris, « Dans les arbres chantent les oiseaux », un nombre non négligeable d’enseignants désigne le nom « arbres » comme le sujet. Quant à l’imprégnation idéologique, je vous invite à aller faire un tour sur le site du Café pédagogique et surtout sur le groupe Facebook « 800 000 feignasses », ces communautés de professeurs très actives sur les réseaux sociaux. Elles se distinguent par une intolérance très assumée. Être vu comme de droite est rédhibitoire. Les professeurs qui participent à ces médias collectifs se positionnent d’ores et déjà de manière forte sur les annonces du ministre. Leur discours peut se résumer ainsi : « C’est nous qui avons le pouvoir, nous sommes intouchables et nous ne ferons pas ce que le ministre demande. » C’est ainsi que le pacte enseignant, par exemple, est massivement rejeté et ceux qui y adhèrent intimidés. C’est aussi cette réalité-là qui explique l’échec de l’Éducation nationale.

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Vous pensez donc que le Mammouth est aussi impossible à dégraisser qu’à digérer et que Gabriel Attal échouera à cause de la sclérose de l’institution…

Restaurer l’autorité, faire des groupes ou des classes de niveau, permettre l’uniforme et le redoublement sont des mesures de bon sens, plébiscitées par les parents, mais souvent combattues par les professeurs, alors même que les résultats de la France dans les classements chutent. Pour enrayer cette chute, il faudrait donner plus d’autonomie aux chefs d’établissement, notamment celle de recruter et licencier les enseignants. L’erreur de M. Attal est de ne pas décentraliser le système, de ne pas lui donner d’air.

Comment ?

Il faudrait rendre aux parents la liberté de choisir l’école la meilleure pour leurs enfants, qu’elle soit publique ou privée, et supprimer la carte scolaire. Le chèque éducation que je propose a cette vocation. La dotation de l’établissement serait basée sur le nombre d’élèves accueillis. Si on estime à 7 000 euros le coût moyen d’un élève en école primaire, un établissement accueillant 100 élèves recevrait 700 000 euros. On remettrait ainsi l’école face au réel et on obligerait ceux qui la constituent à regarder en face le fait que l’échec de l’école n’est pas seulement celui du politique, mais aussi celui de ceux qui en constituent la communauté humaine : professeurs et personnels administratifs.

La Grande Garderie

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Irremplaçable Antoine Dupont

L’équipe de France s’est lourdement inclinée face à l’Irlande vendredi dernier (17-38). Cette défaite face au XV au Trèfle a également mis en lumière l’absence d’Antoine Dupont, qui débute aujourd’hui sa préparation pour les Jeux Olympiques avec les Bleus du 7. « J’ai vécu cette rencontre comme tout le monde, je pense. C’était difficile de voir l’équipe de France en difficulté. Jouer en infériorité numérique au niveau international, on sait la difficulté que c’est. Les Irlandais étaient très bien préparés, et la marche était trop haute, je pense. Nous nous sommes mis trop de bâtons dans les roues », a commenté l’ancien capitaine de l’Équipe de France sur Canal +.


L’équipe d’Irlande a broyé l’équipe de France à Marseille pour le premier match du Tournoi des Six Nations. La communication des joueurs et de l’entraîneur Fabien Galthié, en prenant acte de la déroute, l’a minimisée, affirmant qu’on allait l’analyser et qu’on ferait mieux la prochaine fois. Bon courage contre l’Écosse le 10 février !

Ce n’est pas parce que je suis seulement un sportif en chambre que je n’aurais pas le droit de tirer du sport tous les enseignements qu’il prodigue. Cette activité, quand elle se dispute au plus haut niveau, montre à quel point certaines de nos banalités convenues sont inadaptées à la réalité de beaucoup d’échecs ou de réussites. La leçon capitale de cette récente défaite est que, si les cimetières sont peut-être remplis de gens irremplaçables, il existe cependant, dans le cours de l’existence, des personnalités irremplaçables. Au sens propre, des êtres dont l’absence sera absolument préjudiciable et rendra beaucoup plus difficiles, voire impossibles les victoires d’hier. Antoine Dupont est irremplaçable et, sans désobliger son successeur Maxime Lucu, celui-ci l’a démontré par sa dernière prestation.

Au-dessus du lot, pourquoi ne pas l’admettre ?

Je ne vois pas pourquoi cette constatation serait déprimante. Elle est une évidence pour moi et si elle est refusée la plupart du temps, c’est à cause d’une volonté parfaitement artificielle de laisser croire à une égalité entre tous. Cette occultation se piquant d’être progressiste est démentie par mille exemples qui se rapportent aux activités humaines, du divertissement à la politique, de la pensée à l’Histoire.

Contre le démenti qu’apporte à ce poncif l’indiscutable éclat de la singularité indépassable de quelques personnes, on est contraint de proférer que nul ne se distingue jamais, que seul vaut le travail en équipe, que le pluriel l’emporte sur le singulier et que chacun apporte sa petite pierre à l’édifice. C’est une ânerie. Elle a le mérite de nous donner bonne conscience et de créer en nous l’illusion que nous sommes à la même hauteur que les plus brillants dans les exercices de la vie, du sport, de la justice, de la politique, de l’art ou des médias.

On confond le caractère unique de chaque être humain avec le refus d’admettre que tel ou telle est clairement au-dessus du lot. Il ne faut pas s’en plaindre mais s’en féliciter.

Antoine Dupont est irremplaçable dans le XV de France et il a tout à fait le droit de vouloir gagner un titre olympique avec le rugby à sept. Sa délicatesse qui le conduirait à me contredire n’y changerait rien. Mais qu’on ne fasse pas semblant de tenir pour rien ce départ : il va être dévastateur.

La tarte à la crème du « personne n’est indispensable »

Qui peut nier la lucidité de cette intuition que, ici ou là, des personnalités irremplaçables ont illustré ou illustrent notre humanité ? Si elles n’avaient pas existé, le monde aurait été orphelin. Un Jacques Anquetil n’a jamais été remplacé. Un Charles de Gaulle non plus. Un Noureev pas davantage. Une Callas encore moins. Un Gérard Philipe pas du tout. Un Jean-Paul Sartre, contre la splendide fin des Mots, reste unique. Alain Finkielkraut ne peut aujourd’hui se voir substituer personne. Fabrice Luchini, dans son genre, est inimitable. Je pourrais citer quelqu’un dans mon univers médiatique mais son authentique modestie en souffrirait. Les cimetières pleins de gens irremplaçables ? Sans doute. Mais on ne cesse de les regretter. Leur disparition laisse une béance là où ils sont passés.

Demain, le plus tard possible, certains nous priveront de la magie de leur apport fondamental à tout ce qui sollicite notre curiosité, notre admiration artistique, notre passion citoyenne, notre goût de la compétition…

Cette incapacité à admettre qu’au-dessus de la multitude il y a des étoiles et que si elles s’éteignaient, l’univers serait moins riche, a paradoxalement pour conséquence le fait qu’à rebours on banalise les dilections, on applaudit des médiocres, on surestime des vulgaires, on porte aux nues des essayistes, des sociologues, des formateurs et des gourous qui écrivent ce qu’on sait déjà ou prétendent vivre à notre place, on vante des artistes dont le talent relève d’une quête désespérée, on loue des politiques qui sont interchangeables. Comme on répugne à rendre hommage aux êtres irremplaçables, on se rengorge en soutenant que tout le monde est remplaçable. La vie, toutes les vies, sous quelque forme que ce soit, démontrent le contraire. Antoine Dupont est irremplaçable. Pour trouver un successeur valable, il convient d’abord d’accepter cette évidence. Et qu’il y ait des irremplaçables nous honore tous.

Francis Chigot, l’art et la lumière

La Cité du vitrail, à Troyes, rend hommage à Francis Chigot, maître verrier de la Belle Époque et de l’Art déco. L’occasion de découvrir les vitraux qu’il avait créés pour la basilique de Conques, et qu’un certain Pierre Soulages a remplacés dans les années 1980. Prétendant tout sacraliser, le « maître du noir » n’a rien compris au sacré.


Parfois, je ne peux pas m’empêcher de me faire du mal. C’est ainsi qu’en novembre 2022, j’ai tenu à suivre en direct l’hommage national à Pierre Soulages, dans la Cour carrée du Louvre. Tout ce qu’il y avait d’officiel en France s’est retrouvé là pour rendre un hommage officiel à l’artiste français le plus officiel. Emmanuel Macron a repris l’idée, maintes fois développée, qu’avec un tel artiste, la lumière sortait du noir et inversement. On a entendu des phrases telles que : « Le noir avait triomphé et la lumière fut. » Ou encore : « Ne travailler qu’à partir du noir, le réinventer, y faire surgir la lumière. » Durant les longueurs, j’ai repensé à une belle scène des Copains de Jules Romain où les plus hautes autorités d’Auvergne inaugurent en grande pompe une statue de Vercingétorix. Cour carrée, c’était un peu la même ambiance. Puis j’ai sursauté en entendant cette phrase : « À 12 ans, alors qu’il visitait l’abbatiale de Conques avec ses camarades de classe, il tourna son regard vers la nef, leva les yeux vers les vitraux, et ce fut comme une révélation… » Il y avait donc de beaux vitraux à Conques avant ceux de Soulages, et ce sont même eux qui auraient décidé de la vocation de cet artiste ! Il fallait mener une petite enquête.

Un lycée et une association

Il y a quelques années, le lycée technique Turgot, à Limoges, a lancé le projet de retrouver et de restaurer les vitraux qui ornaient la basilique de Conques avant Soulages. Les cartons avaient été dessinés par Pierre Parrot (1894-1979), autrefois professeur dans cet établissement, et les vitraux réalisés par Francis Chigot (1879-1960).

Dans la foulée, l’association Francis Chigot (présidée par Hubert Védrine) voit le jour en 2018, une monographie et de beaux livres sont édités. Enfin, une exposition labellisée « d’intérêt national » est organisée fin 2022 à Limoges.

Une deuxième rétrospective s’est récemment ouverte à Troyes, offrant un panorama de l’œuvre du maître. Il est émouvant de constater que, dans cette affaire comme dans un certain nombre d’autres, les avancées significatives en matière d’histoire de l’art résultent d’initiatives locales et associatives.

Un artiste dans une ville d’art

Francis Chigot naît à Limoges où son père tient une maison de décoration et de peinture sur verre. Le jeune Francis est formé à l’École nationale des arts décoratifs de la ville, puis à Paris. Il reprend l’atelier légué par son père et le fait évoluer vers ce qui l’intéresse le plus, le vitrail. Il acquiert rapidement une belle réputation et figure en bonne place dans les expositions internationales et universelles. Il devient aussi un partenaire de référence pour les chantiers de monuments historiques. Pendant l’Occupation, il est notamment mis à contribution pour déposer les verrières d’églises et de cathédrales afin de les protéger des bombardements.

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Chigot vit dans une ville où il n’y a guère de frontière entre artisanat, arts décoratifs et beaux-arts. C’est un foisonnement général. Cette continuité a aussi une dimension sociale. Divers métiers se côtoient dans l’atelier Chigot comme dans la ville de Limoges. Les jeunes issus du monde ouvrier ou de l’artisanat sont nombreux à bénéficier des formations mises en place par la IIIe République. Cette « inclusivité » est bien différente de l’esprit des avant-gardes, souvent marqué par une intellectualisation clivante.

Un âge d’or du vitrail

L’un des grands vitraux de la gare de Limoges. © Crédit divers, Limoges.

Chigot entame sa carrière à la Belle Époque. C’est une période où le vitrail, comme tous les arts décoratifs, connaît un essor considérable. Certes, il orne encore les églises et Chigot, catholique fervent, est dans son élément. Cependant, le vitrail déborde désormais largement l’univers religieux : il embellit nombre de bâtiments civils tels que thermes, brasseries, gares, préfectures, châteaux, immeubles d’habitation, etc. C’est un véritable âge d’or. Veillant à recruter ses collaborateurs à la pointe des nouvelles tendances, Chigot va faire évoluer son travail de l’Art nouveau vers l’Art déco durant l’entre-deux-guerres. Et ses techniques évoluent aussi. Il commence avec la peinture sur verre, qui permet des formes fluides, parfaitement dans l’esprit de l’Art nouveau, puis considère qu’un vitrail doit affronter le verre lui-même. Il a envie de le couper, de le cisailler. Il crée des motifs en assemblant des morceaux. À cette période, sa prédilection porte sur les verres américains qui, comme dans les fameuses créations Tiffany, ont des matières diaprées. Après la Première Guerre mondiale, son style s’épure et il recourt volontiers à des verres plus simples, parfois gravés de stries, picots et reliefs divers.

Conques, chef-d’œuvre Art déco

Juste avant la Seconde Guerre mondiale, les Bâtiments de France lancent un concours pour un nouveau décor à Conques. La basilique a en effet perdu presque tous ses vitraux depuis un incendie déclenché par les protestants au XVIe siècle. Chigot et Parrot sont choisis. Mais le chantier ne débute qu’à la Libération et s’achève en 1952. Ces 110 vitraux, aux teintes ocre et aux formes géométriques, donnent à l’ensemble une tonalité à la fois puissante et retenue, en accord avec le lieu, et constituent un cycle Art déco d’une exceptionnelle qualité. Notons au passage que la légende selon laquelle Soulages aurait vu ces merveilleux vitraux à l’âge de 12 ans, soit en 1931, est pure affabulation.

Francis Chigot (à droite) avec ses monteurs dans son atelier de Limoges, vers 1920. © D.R

Dans son atelier, Chigot est une sorte de chef d’orchestre. Selon l’historienne Martine Tandeau de Marsac, il est « un artiste peintre, décorateur de formation. Il ne l’oublie jamais dans son travail. Il suit un projet de bout en bout, rencontre les clients, esquisse les dessins des futurs vitraux (voir ses carnets de notes quotidiens), il choisit le cartonnier le mieux adapté à la commande, il suit la « coloration », c’est-à-dire le choix des verres. Son art du détail et de coloriste fait qu’un vitrail signé Chigot porte vraiment sa sensibilité d’artiste, on ne peut le confondre avec aucun autre. » Il meurt à 80 ans en se levant pour aller travailler !

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Le temps du mépris

À peine nommé ministre de la Culture, Jack Lang propose à Soulages d’intervenir sur une église de son choix. Il peut y faire ce qu’il veut ! Carte blanche ! Génie oblige ! La préférence se porte, en 1986, sur Conques. Et qu’importe la Charte de Venise (1964), texte international qui, en matière de patrimoine, empêche de détruire pour remplacer. Le public et les experts s’opposent au projet. Rien n’y fait. Pire, les soutiens de Soulages tirent fierté d’avoir vaincu « un véritable village d’irréductibles ». L’art contemporain a cette mauvaise habitude de se sentir renforcé par l’opposition des gens ordinaires.

Du mysticisme à la mystification

Le concept d’église qui prévaut à Conques est celui d’un lieu vide qui aide à faire le vide. Les vitraux de Soulages, simples verres translucides, mettent en scène, en réalité, une sorte de cliché touristique de la contemplation. Pour s’en convaincre, il suffit de parcourir les écrits de certains contemplatifs, comme le Château de l’âme de Thérèse d’Avila. Cette nouvelle conception paraît donc totalement anachronique, s’agissant d’une basilique romane bénédictine, jadis pleine de couleurs et visant à l’enrichissement de l’âme. La religion se présente alors principalement comme un ensemble de récits (Bible, vie des saints, etc.) et les églises foisonnent de ces histoires en images. C’est en s’inscrivant dans cet esprit que Chigot a produit ses verrières : ici, la vie de saint Norbert, là, celle de sainte Foy, etc. La conception incarnée par Soulages peut être qualifiée de négative (ou encore d’apophatique) en ceci qu’elle élimine tout ce qui pourrait rappeler la vie terrestre.

À voir absolument

« Francis Chigot : un monde de lumières », Cité du vitrail, Troyes, du 28 novembre au 10 mars 2024.

À lire

François Landries et Martine Tandeau de Marsac, Ce que maître-verrier veut dire : Francis Chigot (1879-1960), Mon Limousin, 2022.

Ce que maître-verrier veut dire, Francis Chigot (1879-1960)

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Aux Pays-Bas, le coût de l’immigration n’est plus une question taboue

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Le pays « déborde », selon son nouveau Premier ministre Geert Wilders. « L’époque où limiter l’immigration était essentiellement un thème électoral de droite semble révolue », reconnait de son côté le quotidien de gauche De Volkskrant.


Une étude de l’école d’économie de l’Université d’Amsterdam sur le coût réel de l’immigration, a fait couler beaucoup d’encre aux Pays-Bas. Il faut dire que le thème de l’immigration a pesé dans les dernières élections législatives bataves. En effet, pays le plus densément peuplé d’Europe, le royaume des digues et des tulipes subit une forte augmentation des arrivées de migrants sur son sol tandis qu’il affronte une grave crise du logement.

Les Hollandais craignent de voir leur culture et leur modèle social fragilisés par une forte immigration, mais ils n’échappent pas pour autant à la crise démographique et à la pénurie de main d’œuvre qui sévit en Europe. Dans ce contexte, la question du coût de l’immigration, donc de sa soutenabilité pour des pays européens en crise, est un fort enjeu autant culturel et politique qu’économique et social.

L’augmentation massive des migrants accueillis, un risque pour l’Etat providence ?

Cette situation explique l’arrivée en tête de ces législatives du leader d’extrême-droite, Geert Wilders. Tous les analystes lient cette victoire à sa rhétorique anti-immigration qui fait de l’augmentation massive de l’arrivée de migrants, un risque à court terme pour l’Etat providence. Le problème est que cette question n’est pas seulement rhétorique, elle parle de l’angoisse des peuples européens de voir leur système politique et leur modèle social impactés par l’arrivée de populations avec qui les écarts culturels, intellectuels, éducatifs, économiques… sont parfois très difficiles à combler.

Geert Wilders, chef du Parti de la Liberté, à La Haye, après l’annonce des résultats électoraux, le 22 novembre 2023. © Peter Dejong/AP/SIPA

La question de l’impossibilité d’intégrer des populations débarquant en nombre trop important se pose quand, à la troisième génération, les descendants de migrants magnifient les codes de leur culture d’origine et rejettent ceux de la société dont ils ont la nationalité. Le risque qu’une immigration non régulée aboutisse à la destruction d’un modèle protecteur n’est pas qu’une vue de l’esprit. Voilà pourquoi la question du coût de l’immigration est essentielle pour les États où la protection sociale est forte et où celle-ci est une des bases du contrat social qui unit les citoyens.

Le coût élevé de l’accueil

Or, il se trouve qu’aux Pays-Bas, évaluer le coût de l’immigration n’est pas un tabou et se pencher sur la question ne vous envoie pas directement en camp de redressement médiatique. Ainsi, l’étude de l’université d’Amsterdam, baptisée « État providence sans frontières », a jeté un pavé dans la mare, remettant en cause bien des représentations, dont celles qui font de l’immigration, une richesse ou qui tendent à expliquer que ce sont les immigrés qui ont construit l’Europe. Ces affirmations ne résistent pas à l’examen des réalités. Selon le mathématicien Jan Van de Beek et l’économiste Hans Roodenburg, auteurs de la publication, aux Pays-Bas, l’accueil des migrants aurait coûté 400 milliards d’euros entre 1995 et 20191. Un chiffre qui correspond à l’ensemble des revenus générés par le gaz naturel néerlandais depuis les années 60.

A lire aussi, Elisabeth Lévy: Un peuple peut en cacher un autre

Face à un tel constat, se pose non seulement la question de l’avenir de l’Etat providence, mais l’avenir du pays tout court. En 2022, la Hollande a accueilli plus de 406 000 personnes. C’est 60% de plus qu’en 2021. Or, selon une commission indépendante mandatée par les députés et chargée d’examiner la trajectoire démographique du pays, si cette évolution devait se poursuivre, le pays passerait de 17,9 à 23 millions d’habitants en 2050 dont 45% serait d’origine étrangère. D’ores et déjà les Pays-Bas peinent à loger et à intégrer les migrants et les services publics (santé, éducation, aides sociales) commencent à être saturés. Le pays, déjà un des plus densément peuplé du monde, s’inquiète.

Une population immigrée qui concentre les aides sociales

Cette question du coût de l’immigration a aussi été posée et étudiée en France, suscitant des polémiques parfois violentes. Il faut dire que, dans le but de faire accepter l’arrivée de populations étrangères, les politiques ont beaucoup communiqué sur le fait que les immigrés étaient une chance pour le pays d’accueil, au point que se poser la question de leur coût apparaissait presque comme une forme de racisme déguisé. Or, on sait déjà qu’en 2018 par exemple, les étrangers ne représentaient que 12,4% de la population mais touchaient 28% du montant total des prestations non contributives2. Bref le débat sur l’apport des immigrés à la société reste ouvert, mais assez rapidement un consensus s’est établi sur le fait que leur accueil avait un prix et qu’à court terme, le bilan coût/bénéfice était négatif. Jean-Pierre Gourevitch, spécialiste de ces questions a abouti à un coût de 53,9 milliards annuel quand les économistes de gauche situent le solde négatif entre 4 et 15 milliards d’euros et ceux de droite et d’extrême-droite, entre 70 et 250 milliards3. Or si l’impact des migrants sur les finances publiques est difficile à chiffrer, c’est que cette question est à la fois complexe et embarrassante.

L’impact des migrants sur les finances publiques, une question complexe et embarrassante

Complexe à cause d’une forte immigration clandestine, complexe aussi parce que selon que l’on étudie l’immigration de travail, l’asile ou le regroupement familial, les résultats sont très différents en termes d’apport ou de coût pour le pays. Complexe encore parce que l’État pense que l’immigration est une nécessité mais n’a pas envie d’investir sur l’intégration. Complexe enfin parce que l’État n’a pas envie de constituer un savoir sur ces questions tant il pense que le réel alimentera un vote de rejet.

Le scandale du rapport de la Cour des Comptes illustre parfaitement cette situation. Souvenez-vous. On a appris, après l’examen de la loi Immigration, que le président de la cour des Comptes, M. Moscovici, avait censuré un rapport très critique sur la gestion par l’État de sa politique migratoire parce qu’il ne voulait pas que l’opposition s’en serve et « fasse ainsi le jeu du Rassemblement national », selon la formule consacrée. Une telle posture revient à faire du mensonge et de la dissimulation une vertu. En effet, organiser le refus du partage d’une information objective et vérifiée, pourtant à la base d’un débat public éclairé, est indéfendable et nuit gravement à l’idéal démocratique. Pourquoi ? Parce que cela signifie dans les faits remplacer la démocratie par l’oligarchie. L’oligarchie pense les citoyens trop stupides pour exercer leur libre arbitre et les trompe parce qu’elle sait mieux qu’eux ce qui est pour leur bien. Ne pas leur donner des informations vraies, si elles dérangent les pouvoirs constitués, est ainsi perçu comme légitime !

La nécessité d’une immigration massive : une conviction des élites, un refus des peuples

La question est aussi embarrassante, parce qu’alors que les peuples souhaitent que l’immigration soit contrôlée et baisse de façon drastique, l’Europe, elle, explique qu’elle aura besoin de trouver 43,7 millions de travailleurs étrangers d’ici à 20504. Pour la France le chiffre atteint 3,9 millions5. Or l’oligarchie politique européenne est en majorité convertie à cette idée. Si Emmanuel Macron a tant voulu expliquer qu’il n’y avait pas de culture française, c’est parce qu’il pense qu’elle est déjà morte et que la question est de réduire la nation (espace culturel, fictionnel, intellectuel, institutionnel et démocratique que forgent les citoyens) à la géographie (espace physique où sont stockées des unités de production biologiques nommée hommes). Dans ce cadre tout le monde est interchangeable et l’intégration n’a pas de sens puisque l’identité politique et culturelle des états européens doit disparaitre. L’ouverture à l’autre finit en dépossession de soi.

Le moins que l’on puisse dire est que les attentes sont plus que contradictoires entre les peuples et les oligarchies au pouvoir depuis des décennies : elles sont carrément opposées. Si l’accueil massif de migrants, qui pose déjà des problèmes en termes d’intégration, de sécurité et d’acceptation de nos mœurs, aboutit à la fragilisation de l’Etat providence et à la mise en cause à terme de la sécurité sociale, la question migratoire, déjà complexe, devrait devenir encore plus explosive.

Ces biens essentiels

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  1. https://www.researchgate.net/publication/356802433_Book_Review_iBorderless_Welfare_State_The_Consequences_of_Immigration_on_Public_Finances_Grenzeloze_verzorgingsstaat_De_gevolgen_van_immigratie_voor_de_overheidsfinancieni ↩︎
  2. https://www.marianne.net/economie/economie-francaise/le-vrai-cout-des-aides-sociales-versees-aux-immigres-en-france ↩︎
  3. https://www.lefigaro.fr/actualite-france/jean-paul-gourevitch-sur-l-immigration-les-chiffres-sont-manipules-20230825 ↩︎
  4. https://www.cgdev.org/sites/default/files/can-africa-help-europe-avoid-looming-aging-crisis.pdf ↩︎
  5. https://www.lepoint.fr/economie/immigration-pourquoi-la-france-a-besoin-de-3-9-millions-de-travailleurs-etrangers-21-12-2023-2547912_28.php ↩︎

Voyage de noces à la grecque

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Le 6 février 1980 sortait sur les écrans « On a volé la cuisse de Jupiter », film de Philippe de Broca suite de « Tendre Poulet » et reformation du tandem Annie Girardot, en commissaire de police et Philippe Noiret, en professeur de grec. La comédie policière était à son zénith !


Il s’est passé un événement considérable d’un point de vue culturel, ces dernières semaines. Un changement de cap, voire de paradigme idéologique, dans un silence médiatique qui dit l’effroi du milieu face à cette nouvelle vague populaire tant espérée. Serait-ce la fin du déni ? Quelque chose d’impensable, si l’on regarde, trois ans en arrière, l’état de notre PAF. Une double radicalité qui aurait mérité celle-ci une conférence de presse de plus de trois heures. Radicalité dans l’affirmation, sans les rougeurs aux pommettes, de la comédie française dans ce qu’elle a de plus picaresque et élégante. Et radicalité dans une voie, encore honteusement vilipendée, celle d’une douce nostalgie, d’un cheminement heureux de nos plus belles années, du délicat ébrèchement de nos souvenirs. J’ai même eu l’impression que mes centaines de chroniques dans la presse écrite depuis quinze ans n’avaient pas été vaines. J’ai longtemps prêché dans le vide, je suis maintenant (enfin) entendu par des autorités supérieures et hautement compétentes.

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Arte, la chaîne franco-allemande a diffusé « Tendre Poulet » sans avertissement, ni appareil critique, faisant le pari de l’intelligence de son public et de son goût pour la comédie policière sans violence. Un film qui n’aborde aucun thème sociétal, qui ne s’apitoie sur aucune minorité oppressée, qui s’amuse des vertus du mariage, qui ne noircit pas outrageusement les relations amoureuses et, audace suprême, qui n’a pas vocation à nous faire voter dans un sens ou dans un autre est une espèce en voie d’extinction. Une merveille d’équilibre, en quelque sorte. Un ballon d’oxygène aussi salutaire qu’un flacon de sauvignon. Quand l’institutionnel, le sérieux patenté et le représentant officiel du cinéma d’auteur, valide ce film de 1978, c’est toute la France qui respire à nouveau. On leur dit : MERCI ! Continuez-le combat ! Notre confrère Stéphane Hoffmann, dans les colonnes du Figaro Magazine, s’était lui aussi félicité d’une telle démarche. Cette programmation iconoclaste est assurément la marque d’un réarmement cinématographique. J’invite donc mes chers lecteurs à poursuivre ce travail de réenchantement du dimanche en visionnant la suite de « Tendre Poulet ».

Atmosphère mélancolique et rieuse

En salles, le 6 février 1980, « On a volé la cuisse de Jupiter » reprend la recette du premier volet, c’est-à-dire le duo Girardot/Noiret (Lise Tanquerelle et Antoine Lemercier), le ton badin, le dialogue signé Audiard digne du meilleur Théâtre National Populaire, aucune vulgarité ou bassesse à l’horizon, une légèreté taquine, des rebondissements toutes les deux minutes, un rythme de carnaval et, à la clé, un sentiment de bien-être, celui d’être chaudement installé devant la beauté d’un langage perdu, l’esprit rieur et une certaine mélancolie, en arrière-plan, qui ne force jamais le trait, mais qui nimbe l’atmosphère de ce long-métrage. Au chapitre des nouveautés, le couple récemment marié file désormais vers la Grèce et abandonne Paris ou le port d’Honfleur. Vient s’ajouter également au casting un couple turbulent formé par Catherine Alric (déjà vu dans le premier opus) en épouse frivole de Francis Perrin, obscur archéologue de la non moins obscure mission Grouillard. Ce quatuor ne joue aucune fausse note.

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Au diapason, les répliques fusent, elles s’harmonisent pour donner à l’ensemble un tableau ensoleillé, le charme des vacances et le goût de l’enquête. On se croirait dans la trilogie de Corfou de Gérald Durrell. Philipe de Broca s’adjoint également deux valeurs sûres du cinéma : Marc Dudicourt et Roger Carel. Paulette Dubost, disparue en 2011, qui fut la doyenne du cinéma français avant d’être dépassée par Micheline Presle incarne toujours la mère du commissaire Tanquerelle. Le tournage s’est déroulé en partie sur l’île de Corfou. Broca a, une fois de plus, soigné son histoire, il le répétera souvent : « L’histoire, c’est qu’il y a de plus difficile », lui que l’on considère seulement comme un bon metteur en scène et moins comme un conteur véritable. Annie Girardot plonge chaque matin dans la mer avant de passer au maquillage. Et son comparse Noiret qui se qualifiait du temps d’Agnès Varda, « d’espèce d’ours qui avait les pieds en canard », se prélasse sur une plage tandis que Catherine Alric en topless lui crème le dos. À l’occasion d’un reportage durant le tournage, il dira ce que peu d’acteurs de cinéma osent proférer : la supériorité de la caméra sur le théâtre où il est si difficile d’exprimer des sentiments superposés. « Alors que la caméra peut aller chercher trois ou quatre intentions simultanées » avance-t-il. Il parle de « sorcellerie ». Je défie quiconque de résister à cette course-poursuite ensoleillée. Si vous aimez les Lancia à boite automatique, les Rodéos découvertes, les filles qui se promènent en sous-vêtements et se prétendent frileuses, les polos Lacoste et les costumes en seersucker que l’on porte avec des charentaises, il faut (re)voir « On a volé la cuisse de Jupiter ». Ou juste pour entendre cette phrase : « Quand la police entrera à la Sorbonne, ce sera tout simplement au bras de son époux ».

A voir sur Canal VOD.

Monsieur Nostalgie

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La fête à Venise

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C’est la période du carnaval de Venise. Vénitiennes au peigne fin, livre frais et léger comme une coupe de champagne prise au bar du Gritti, tombe à pic.


J’imagine l’une des figures féminines décrites avec minutie par Lucien d’Azay, auteur de cette galerie de portraits sensuels, à ne pas mettre entre toutes les mains, descendre, en longue robe noire, d’une gondole pour venir savourer un cocktail à la tombée des ombres. La Salute le protège. Ce monument octogonal fut construit en 1631 pour remercier la Vierge d’avoir mis fin à l’épidémie de peste. Il a donc surgi d’une montagne de macchabées. Ce n’est pas la mort qui a le dernier mot à Venise, mais le plaisir.

Une ville pleine de mystères

Lucien d’Azay, né en 1966, est un écrivain talentueux. Je me souviens de sa remarquable biographie romancée de Sunsiaré de Larcône, en 2005, une jeune romancière, amie de Guy Dupré et Julien Gracq, qui se tua avec Roger Nimier à bord d’une Aston-Martin, le 28 septembre 1962. J’ai ensuite perdu sa trace. C’est un tort, car il a continué à publier de nombreux ouvrages. Il habite Venise ; cela se sent dans l’ouvrage qu’il nous propose. Aucun cliché sous sa plume, mais des instantanés pittoresques d’une ville qui ne cesse de se cacher pour mieux révéler son mystère à ceux qui le méritent. Les touristes passent, tandis que l’esthète pose son sac pour observer la jouissance à l’œuvre. Parfois il peut même s’enhardir et participer à la fête, à condition qu’il respecte les règles que seules les Vénitiennes connaissent. Ces créatures-là, réelles ou fantasmées, peu importe, décrites subtilement par Lucien d’Azay, nous font perdre le nord. D’autant plus que notre Casanova déambule dans les ruelles de la Sérénissime, en compagnie d’une charmante amie, l’Autrichienne Pernilla Unzucht, qui ne résiste pas aux aventures saphiques. La scène avec Arianna Biadene, artiste peintre, « visage oblong, lunaire, son œil d’Hécate, le coin de sa lèvre pincé et de sa jolie bouche bien ourlée qui lui donne un air de petite fille mauvaise », a quelque chose d’électrisant. Les deux femmes se retrouvent la nuit à la piscine chauffée, aménagée sur le toit du Molino Stucky, ancien bâtiment industriel en briques ocre sur l’île de la « Giudecque », comme l’appelle André Pieyre de Mandiargues, reconverti en hôtel cinq étoiles de la chaine Hilton. Je vous laisse découvrir la scène en question (page 54), au bord des eaux bleutées miroitant sous la lune pleine. Un ravissement des sens.

A lire aussi: Les écrivains délateurs ne doivent pas désespérer

Dangereuses habitantes

Parmi les femmes les plus enivrantes, on peut citer Magda Candiani qui surgit du brouillard vénitien, quand en hiver « la cité-île est déserte et cotonneuse ». Très doué pour le portrait, sans jamais se répéter, malgré les innombrables descriptions féminines, Lucien d’Azay écrit : « De sorte que la figure de Magda a ceci de confondant qu’elle est à la fois celle d’une prédatrice et d’une proie : on ne sait si elle est à l’affût ou sur le qui-vive, sur le point de bondir ou de se tapir, si bien qu’on hésite à se méfier ou à la rassurer. » Dangereux dilemme, en effet.

Citons encore Sandra Boccanegra, grisante comme la Vénus d’Urbino, peinture du Titien, figurant l’apothéose de l’onanisme ; Gabrielle Sartori, créature rôdant le samedi soir au Rialto, aux lèvres « charnues, boudeuses, avivées par un rouge carminé parfois bordé de noir (…) » ; Eridania Taboga, danseuse de tango le vendredi sur le campo Santa Margherita, du côté de l’église Santa Maria dei Carmini, « au prénom de sucre en poudre : regard noisette exagérément bistré dont le mascara tient lieu de loup en velours noir, lèvres épaisses, repulpées, aubergine, ondulant comme des sangsues à la faveur d’un chewing-gum, le corps ferme (…) ; Valentina Squarcina, Gloria Zipponi ou Margherita Ghezzo, vendeuses, caissières ou marchandes à l’étal, constituant « un prolétariat féminin où s’épanouit la chair même de Venise ». Il n’y a pas que de tristes comtesses lagunaires qui se languissent dans leur palais de marbre rose, je peux en témoigner.

A lire aussi, du même auteur: Désir à l’œuvre

On pourrait les citer toutes, à la manière de Montherlant, dans son étude scrupuleuse intitulée Les Jeunes filles. Mais je vous laisse les découvrir, avec passion, pour voir s’il se dégage, à l’instar de la Parisienne, un mythe de la Vénitienne.

Ah, si ! j’allais oublier la religieuse Giordana Cosulich, aux yeux d’un bleu hyperboréen et aux lèvres charnues d’un rouge pourpre, rehaussées d’un trait au crayon noir. Comme le rappelle Lucien d’Azay : « La foi n’est jamais aussi salvatrice que lorsqu’on bascule dans la luxure et vice versa. »

Lucien d’Azay, Vénitiennes au peigne fin, suivi de L’Étoile vide, Les Belles Lettres.

La drôle de défense de Gérard Miller

Le psy médiatique est accusé de violences sexuelles sous hypnose par des femmes. Dans une réponse à ses accusatrices, l’ancien chroniqueur de Laurent Ruquier semble penser que tout rapport hétérosexuel se caractériserait par l’emprise et que l’intime serait politique.


Après l’affaire Gérard Depardieu, c’est au tour de Gérard Miller, le célèbre psychanalyste de plateaux, d’être accusé par plusieurs femmes de viol ou d’agressions sexuelles1. Celles-ci faisant part de comportements pour le moins inappropriés lors de séances d’hypnose. L’affaire est sortie dans la presse et les réseaux sociaux, toujours friands de ce type de carburant, s’en sont emparés, sur l’air de l’arroseur arrosé. 

Arroseur arrosé

En effet, un extrait d’une intervention d’un Gérard Miller survolté s’en prenant à Gérald Darmanin parce que le ministre de l’Intérieur était resté en poste malgré des accusations de viol, a ressurgi. Le passage n’est pas flatteur pour l’intéressé (notre vidéo ci-dessous) tant le psychanalyste surjoue l’indignation et vitupère bruyamment. Cette mise en scène de l’émotion au service de l’accusation d’autrui tempère sans doute le minimum de compassion que l’on devrait éprouver face à la tempête médiatique qu’il subit. Il y a une certaine ironie dans son sort :  cet homme, rarement avare de leçons à donner et de jugements péremptoires en tant que chroniqueur télé, se retrouve dans la position de nombre de ceux qu’il a critiqués et subit aujourd’hui la violence et l’opprobre qu’il a adoré déchainer à l’heure de sa puissance médiatique.

A lire aussi, Elisabeth Lévy: Gérard Miller, les Juifs et ma boussole morale

Une défausse pour défense

Mais le plus intéressant dans cette affaire tristement banale est la défense de Gérard Miller. Celle-ci est très inhabituelle dans ses termes et peut laisser le public interloqué2. Si le psychanalyste LFI évoque des relations consenties, il reconnaît toutefois un rapport inégalitaire qu’il justifie ainsi : « Psychanalyste, universitaire, auteur, chroniqueur télé et radio, j’étais de fait un homme de pouvoir, il y avait dès lors une dissymétrie objective dont on peut se dire qu’elle était purement et simplement rédhibitoire. » Disons qu’en tant que professionnel, l’homme maitrise bien la distanciation mais que cet alignement de mots ressemble fort à la version jargonneuse de l’explication entortillée. Sous couvert d’avoir pris conscience d’une situation dissymétrique, l’homme s’absout en fait de sa responsabilité propre. C’est là que l’on en revient au verbiage politique qui est la trame des justifications avancées par Gérard Miller. Dans un autre passage de son texte, il écrit : « Je sais que depuis le début du mouvement #Metoo, des paroles essentielles ont émergé, qui remettent en cause la façon dont les rapports hommes-femmes sont constitués dans notre société, sur la base d’une incontestable domination masculine. » Autrement dit, toute responsabilité individuelle est occultée, c’est l’organisation sociale qui réduit l’homme à un fonctionnement de prédateur.

Une vision du rapport hommes/femmes entachée de suspicion

Ainsi, « sans être hypnotisée, tout en restant parfaitement consciente, il y a en effet des situations où celle qui ne manifeste d’aucune manière son refus, qui répond même oui aux questions qu’on lui pose pour s’assurer de son acquiescement, se sent dans l’impossibilité d’exprimer librement un désir qui contreviendrait à celui de l’autre ». Autrement dit, la femme est dans l’impossibilité de dire, l’homme, lui, est placé par le système en situation de domination – le lien est donc faussé et impossible et tous deux sont victimes de la société. 

A lire aussi, Isabelle Larmat: Comment parler de la fille Garrido/Corbière?

Faut-il donc comprendre que toute relation hétérosexuelle est entachée ontologiquement de domination et qu’aimer c’est perpétuer un système patriarcal qui fait de tous les hommes des prédateurs et de toutes les femmes des victimes ? Comment, avec un tel climat de suspicion, ne pas impacter les relations entre les sexes et ne pas faire de l’amour une escroquerie, et du sexe une forme emprise.

La terreur jusque sous nos draps ou la tentation d’investir politiquement l’intime

Un livre qui vient de sortir nous donne les clés de cette curieuse défense du psychanalyste, également pilier de la France Insoumise de Jean-Luc Mélenchon. Avec humour et intelligence, La terreur jusque sous nos draps de Noémie Halioua défend la cause de l’amour hétérosexuel face à toutes les Staliniennes en jupons qui veulent en faire un outil de rééducation politique et ont tendance à réduire tous les hommes à des porcs que l’on balance. Tandis que les nouveaux dragons de la guerre des sexes appliquent strictement le slogan « l’intime est politique », Noémie Halioua défend le contraire : l’intime est privé et doit le rester car c’est un espace de liberté. Les rapports hommes/femmes, contrairement à ce qu’en disent les néo-féministes, ne se résument pas à des rapports de domination, même s’il y en a aussi. Comme il existe des liens de désir, d’abnégation, de solidarité, de sympathie, de filiation, de détestation, d’amour et de haine, d’intérêt, d’indifférence, d’appétence, de rejet… L’intime est le lieu où nous vivons nos libertés, nos limites et nos grandeurs, nos envols et nos chutes. 

Hannah Arendt ne disait pas moins, qui faisait de la capacité des démocraties à tracer une frontière entre le public et le privé, la source des libertés individuelles et collectives. Le public est l’espace ou en rabat sur ses particularismes pour vivre avec les autres ; le privé est l’espace que l’on possède en propre pour nous exprimer. Du respect de cette frontière, de la possibilité d’échapper au jugement d’autrui, de ne pas toujours rendre compte, naissent nos libertés. Voilà pourquoi il faut se méfier de ceux qui veulent étendre à l’infini le domaine du politique. Voilà pourquoi il ne faut pas laisser les inquisiteurs, et leur fidèle servante, la terreur, vous poursuivre jusque sous vos draps.

La terreur jusque sous nos draps

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  1. https://www.elle.fr/Societe/Les-enquetes/Enquete-ELLE-le-psychanalyste-Gerard-Miller-accuse-de-viol-et-d-agressions-sexuelles-sous-hypnose-4198567 ↩︎
  2. https://twitter.com/millerofficiel/status/1752756299064861022 ↩︎

La malédiction de la technique

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« Dans cet état de choses, la nature ne peut atteindre son but qu’en faisant naître chez l’individu une certaine illusion, à la faveur de laquelle il regarde comme un avantage personnel ce qui en réalité n’en est un que pour l’espèce, si bien que c’est pour l’espèce qu’il travaille quand il s’imagine travailler pour lui-même […] Cette illusion, c’est l’instinct »
(Le Monde comme volonté et comme représentation, chap. XLIV, « Métaphysique de l’amour »)


Pour Schopenhauer, la passion amoureuse est une ruse, une ruse de la nature, créée pour mystifier les hommes afin qu’ils servent la cause de l’espèce en croyant servir la leur.

Pour ma part, je nourris depuis longtemps l’idée qu’il existe, de manière analogue, et plus véridiquement, une ruse de la technique ; une ruse qui, alors que l’homme croit travailler à l’amélioration de sa condition, ne cesse de retourner contre lui ses efforts, au profit de nouvelles extensions du système technicien.

Humanisation de la machine / Artificialisation de l’homme

Les craintes liées à un coup d’État cybernétique, ou à une révolte de l’intelligence artificielle, me semblent toujours foncièrement enfantines, dans le goût qu’elles transpirent pour le mélodrame. Il me semble évident, en effet, que l’IA n’aura jamais à prendre ainsi le pouvoir : d’une part, parce qu’une telle théâtralité ne serait guère son registre ; et d’autre part, plus fondamentalement, parce que, le moment venu, nous la placerons nous-mêmes à notre tête.

L’origine de ces peurs, à cet égard, me rappelle le mécanisme à l’œuvre, selon Feuerbach, dans la naissance de l’idée de Dieu : à savoir un processus de transfert – i.e. de dessaisie et d’externalisation –, sur une tierce figure ainsi rendue transcendante, d’attributs ou d’aspirations humaines absolutisées – en l’occurrence, le secret désir de confier à une entité inorganique, parfaitement rationnelle, le soin de nous gouverner.

Ces craintes liées à un 18 brumaire cybernétique me paraissent d’autant plus déplacées que nous appliquons d’ores et déjà le programme que nous redouterions de nous voir imposer. Un programme de réification dont nous pouvons trouver l’un des plus clairs exposés chez Frederick W. Taylor, dans ses Principes du management : « Par le passé, l’homme était premier ; à l’avenir, le système doit l’être ».

Film « I am mother » de Grant Sputore (2019). Image: capture d’écran Netflix

Cet ordre de priorité, que nous déclinons déjà quotidiennement, devrait-il en effet nous effrayer, simplement parce son impulsion serait confiée à une autorité plus méthodique ? Après tout, l’homme n’a-t-il pas apporté, avec la Première Guerre mondiale, la preuve éclatante de ses aptitudes cybernétiques, en réduisant, non son ennemi, mais ses administrés, mais sa jeunesse masculine, à l’état de simple matière première de sa machine de guerre, une machine de guerre organisée, suivant les mots de Jünger, sur le modèle du « fonctionnement précis d’une turbine alimentée en sang humain » ?

Dans la marche vers l’intelligence artificielle, nous nous rencontrerons beaucoup plus près de cette dernière que nous ne le croyons. La machine aura certes progressé un peu vers l’intelligence ; mais nous aurons bien davantage progressé vers l’artificialisation.

Renforcement technique / Appauvrissement vital

L’un des traits les plus frappants de notre époque, à cet égard, réside dans la disproportion croissante entre l’extraordinaire puissance technique dont nous disposons et la mesquinerie de nos réalisations, qui redouble généralement leur laideur intrinsèque ; comme si, à mesure que nos moyens se renforçaient, nous ne cessions paradoxalement de nous appauvrir – l’emploi de matières nobles plutôt que leur ersatz, une certaine libéralité dans la distribution de l’espace, des embellissements même mineurs, nous devenant de plus en plus inaccessibles, de moins en moins imaginables, comme le notait Baudoin de Baudinat.

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Chaque supplément de tekhnè semble ainsi se payer, non d’une augmentation, mais d’une réduction de nos marges, comme s’il devait être échangé contre un supplément d’âme que nous aurions pu donner à nos ouvrages. Pour le dire avec les catégories de Vaneigem : chaque progrès technique que nous opérons dans le domaine de la survie s’accompagne désormais automatiquement d’une régression analogue dans l’ordre de la vie elle-même.

J’ai pensé, à cet égard, qu’au-delà d’une ruse, il existait une malédiction de la technique. Et que les pays du tiers-monde, Chine en tête, qui s’y sont convertis sans réserve afin de prendre leur revanche sur l’Occident, auraient également à en méditer les fruits amers. Connaîtraient eux aussi l’épuisement vital des sociétés lessivées par sa poursuite.

Le surinvestissement dans la technique carbonise les peuples.

Des naufragés de la condition humaine

Jacques Lacarrière, traitant des anachorètes chrétiens des premiers siècles, avait forgé, pour les désigner, cette belle épithète : des « athlètes de l’exil ». De gré ou de force, nous devenons, nous aussi, chaque jour un peu plus, de tels marathoniens.

Notre exil, toutefois, a bien changé. Nous ne partons plus, comme Antoine ou Pakôme, fuir le monde profane dans les sables d’Égypte ou de Syrie ; et comment le pourrions-nous ? Le nihilisme moderne a étendu partout ses filets, et nous évoluons déjà dans un désert, un désert dont le sable nous est livré à domicile, par des légions d’infatigables coursiers.

Ô, combien Nietzsche avait raison ! « Le désert croît », et ce n’est pas fini. Le sable est dans le cœur des villes, et dans le cœur des hommes, à l’instar d’une marée.

Nous sommes des exilés de l’intérieur. Des expatriés de l’humaine condition.

Extension du domaine de la laideur

Sur le plan esthétique, cet exil prend la forme de ce qu’on pourrait appeler, en référence à Houellebecq, une extension du domaine de la laideur ; ou, pour être plus arendtien, un régime de la banalité du laid – au sens où l’enlaidissement est une manière de porter atteinte à l’âme des choses, et dès lors, de travailler à l’extension du désert.

Cette prospérité de la laideur me semble particulièrement frappante dans la manière dont elle a pénétré les deux principales places fortes qu’on pouvait espérer en préserver : nos campagnes d’une part, avec la périurbanisation et leur envahissement éolien ; et nos plus beaux monuments d’autre part, avec la dégradation de leurs abords et la colonisation croissante de leurs façades par la publicité – comme si rien, décidément, ne devait plus pouvoir échapper au marché.

Pour beaucoup, toutefois, cette banalisation de la laideur n’a rien d’un athlétisme, et tout d’un délassement. Le tort de la beauté, sans doute, c’est d’avoir des devoirs, et d’exiger qu’on lui en rende. La laideur, elle, vient sans servitude. Là où la beauté intimide, là où l’on ne peut jamais être tout à fait à l’aise avec elle, on est toujours, immédiatement, et dans le pire des cas, de plein pied avec la laideur.

Les avant-postes du post-humain

Pour ma part, pour paraphraser Schopenhauer, je nourris depuis longtemps l’idée que l’indifférence d’un être à la laideur (au sens donné précédemment d’une modalité d’avilissement des choses) est en raison inverse de sa sensibilité, et par conséquent peut en donner la mesure approchée.

Aussi rien ne signale-t-il plus, à mes yeux, l’euthanasie d’une âme, la zombification d’un individu, que sa capacité à évoluer sans déplaisir, voire avec agrément, dans l’un de ces déserts urbanisés dont La Défense est l’archétype.

Le propre de ces espaces, en effet, c’est d’être des no man’s land paradoxalement grouillant d’hommes – ou du moins de quelque chose qui en a l’apparence, à la manière des assemblages de manteaux et de chapeaux sur lesquels méditait Descartes – ; des zones, conçues dans une hostilité fondamentale à ce qui nous rend humains, et pourtant dédiées à la stabulation de notre espèce.

Ces déserts urbains, en effet, n’ont pas vocation à ce que nous y déambulions, mais à ce que nous nous y pressions, à la manière de vilaines blattes, sur des macadams interlopes d’une uniforme laideur, évoquant la stérilité absolue des tarmacs d’aéroport, choisis pour leur seule modicité, à l’achat comme à l’entretien, en dehors de toute autre considération.

On y éprouve un sentiment de suffocation vague, né généralement de la pesanteur du béton et du dallage dont on est environné de toute part, sans possibilité de respiration. Dans les lieux extérieurs, comme à La Défense, cette impression d’étouffement est complétée par une sensation d’écrasement liée au gigantisme des constructions, qui permet d’annuler la trouée qu’offrirait autrement le ciel.

Le futur appartient aux zombies

Les tours sont comme les miradors de ces no man’s land. Plus encore que par leur gigantisme, elles me frappent ainsi, à l’instar de Baudrillard, par l’impénétrabilité de leurs façades de verre, plus hermétiques, « plus infranchissables que n’importe quelles murailles de pierre ». Mais le qualificatif exact que j’ai en tête est : autisme. Ces édifices me saisissent avant tout par leur nature fondamentalement anti-sociale, leur caractère clos sur elles-mêmes, la manière dont leur conception ne marque aucune velléité d’intégration quelconque à un paysage ou à un ensemble, mais au contraire une volonté de les dresser là, comme autant de monades se lançant les unes aux autres des ultimatums stériles.

Tour de bureaux à la Défense. Photo: Pierre Châtel-Innocenti / Unsplash

Les tours de bureaux, bien que s’y apparentant par la forme, sont ainsi l’antithèse des monastères des Météores. Leur érection n’est le résultat d’un travail conçu comme une prière, mais la démonstration sévère et aride de la puissance de la technique, une réfutation minérale de toute idée de mystique. Le pouce de César, à cet égard, dans le like autistique que le post-humain semble ainsi s’adresser à lui-même, comme pour se féliciter du nouveau degré atteint en matière de concrétisation des dystopies, est proprement l’emblème de La Défense, et de toutes les autres zones désertées par l’esprit.

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Dans ces Azkaban à ciel ouvert, les aspirations de l’âme ne rencontrent aucun écho ; au contraire, ces espaces, par leur fonctionnalisme glacé, s’attachent à nous signifier combien ces revendications seraient ici déplacées et hors de propos. Leur sévérité carcérale se veut programmatique : l’orgueil que nous attachons à la qualité d’homme, en même temps que les caprices irrationnels que celle-ci occasionne, sont autant d’archaïsmes intempestifs qu’il s’agit d’abandonner. L’avenir – et l’on sent toute la vérité de cette proclamation – sera à des légions d’automates à visage humain, mangeant leurs graines et dormant dans leurs capsules, auxquels tout sera mesuré, et, par-là, rappelés chaque instant à leur caractère surnuméraire. Demain, oui, l’étouffement de sa sensibilité, l’hébétude de sa vie intérieure, seront des avantages évolutifs. Le futur appartient aux zombies.

Ghosts in their shells

La personnification de cette euthanasie sensorielle, dans l’œuvre de Baudrillard, c’est la figure du jogger américain – qui, comme tout bienfait transatlantique, n’a pas manqué depuis d’essaimer sur nos rivages. « Les milliers d’hommes seuls qui courent chacun pour soi, sans égard aux autres, avec dans leur tête le fluide stéréophonique qui s’écoule dans leur regard, ça, c’est l’univers de Blade Runner, c’est l’univers d’après la catastrophe. N’être même pas sensible à la lumière naturelle de Californie, ni à cet incendie de montagnes poussé par le vent chaud jusqu’à dix milles au large, enveloppant de sa fumée les plates-formes pétrolières off-shore, ne rien voir de tout cela et courir obstinément par une sorte de flagellation lymphatique, jusqu’à l’épuisement sacrificiel, c’est un signe d’outre-tombe. » « Rien n’évoque plus la fin du monde qu’un homme qui court seul droit devant lui sur une plage, enveloppé dans la tonalité de son walkman, muré dans le sacrifice solitaire de son énergie ».

Le jogger de Baudrillard, évidemment, excède la figure du sportif autiste et halluciné. Le zombie, à d’autres moments de son existence lobotomisée, a d’autres occupations et porte d’autres tenues. Les tours de bureaux, typiquement, en abritent la journée de très larges colonies. Mais l’idée centrale est ailleurs. L’important, c’est que l’apocalypse  n’est pas un désastre à venir, mais un effondrement déjà là. Un écroulement non pas technologique, mais un écroulement téléologique, un écroulement de toute idée des causes dernières, comme le notait déjà Chesterton. La catastrophe, en l’occurrence, ne survient pas parce que l’activité cesse, elle survient parce que la finalité qui sous-tendait l’activité s’évapore, sans que cette dernière, précisément, n’en vienne à s’interrompre ; parce qu’alors, en effet, c’est l’automate qui prend le dessus. Dans cette perspective, la disparition de la machine ne menace rien ; c’est, au contraire, la totalisation dans la machine qui menace tout.

Je conclus avec Michel Houellebecq :
« Bientôt les êtres humains s’enfuiront hors du monde.
Alors s’établira le dialogue des machines
Et l’informationnel remplira, triomphant,
Le cadavre vidé de la structure divine ;
Puis il fonctionnera jusqu’à la fin des temps. »


PS : Cette dynamique d’escamotage des fins dernières, d’évacuation de toute idée de destination terminale, est singulièrement à l’œuvre dans le domaine politique. Les appellations données à certains mouvements récents, tels qu’En Marche, ou encore Horizons, en particulier, sont symptomatiques de cette évolution ; En Marche, tout spécialement, bien que le mode de locomotion reste encore un peu lent, est proprement l’intitulé d’un parti de joggers baudrillardiens. (Peut-être, d’ailleurs, est-ce la raison pour laquelle une telle sollicitude leur fut manifestée en période de confinement…) Mais je parle de parti, pour être compris, alors qu’en l’occurrence, ce n’est plus à de telles scories que nous avons affaire, mais à des marques, nettoyées de toutes références idéologiques, avec chacune leur produit phare à placer sur le grand marché démocratique des élections. Il serait injuste, toutefois, de dire que ces marques n’ont pas de programme, mais elles ont toutes le même, quoique le packaging change à chaque fois. Ce programme se résume à un mot d’ordre : l’efficacité, c’est-à-dire le cri de ralliement des machines du monde entier.

Principes d'organisation scientifique

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La société de consommation

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La fin du comptant?

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DR.

En France, avec le succès du paiement sans contact, nous nous retrouvons bien souvent sans la moindre pièce de monnaie dans la poche. Et donc incapables de régler en liquide la baguette de pain du soir, ou de dépanner le clochard au coin de la rue! Au Québec, nos cousins canadiens s’inquiètent également de la disparition de la monnaie, mais toute critique quant à la raréfaction des agences bancaires ou de l’argent liquide est rapidement assimilée à du complotisme. Correspondance.


On a vu tourner sur Facebook, il y a peu, la photo de la vitrine d’une succursale de la Banque Nationale de Ville LaSalle, au Québec. Dans celle-ci se trouvait une affiche stipulant qu’à partir du 19 avril 2024, la succursale « ne détiendrait plus dargent comptant ni de service de conversion de devises. » Les caissiers allaient n’offrir que des services administratifs n’impliquant pas la manipulation d’argent. Il était aussi écrit qu’au guichet automatique, les transactions courantes allaient pouvoir être effectuées.

Le message envoyé par cette annonce était assez équivoque. Les guichets allaient-ils, eux, continuer à distribuer du comptant ou n’allaient-ils devenir que des machines à recueillir les dépôts et effectuer des paiements de facture ?

Malgré le flou qui l’entoure, dans le contexte où les institutions financières ferment de plus en plus de succursales, ce genre de décision par une grande banque est extrêmement inquiétante. Malgré cela, on a accusé rapidement les gens qui avaient partagé cette image d’être des complotistes d’extrême-droite.

Les nouveaux pestiférés

On en a tout de même relativement peu parlé, parce que la question de la disparition graduelle de l’argent comptant est associée aux cercles dits « complotistes », quolibet dont on a affublé, sans aucune nuance, la plupart des voix qui s’élèvent contre le mondialisme depuis que la pandémie de Covid-19 a généré des réactions parfois explosives chez certains, et qu’une partie de ces gens ont adopté des positions carrément farfelues, flirtant parfois avec l’obsession paranoïaque et la psychose. Nous avons assisté, en direct, à la création d’une nouvelle classe de pestiférés par les castes médiatiques dominantes, entraînant par le fait même la génération de nouveaux tabous (critique des laboratoires pharmaceutiques, questionnement face à la gestion de la pandémie, remise en question du discours dominant sur l’apocalypse climatique, regard critique sur le FMI, le Forum Économique de Davos, etc.).

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En mettant tout dans le même panier, en articulant autour de l’axe décrédibilisant du complotisme à la fois ceux qui croient que la terre est plate, qui ont refusé le vaccin, qui ne voient pas d’un bon œil les idées prônées par Klaus Schwab et qui s’imaginent que Hitler était le pantin de la franc-maçonnerie, on s’est empêchés de réfléchir sur un certain nombre de questions très préoccupantes. Le cheminement du monde occidental vers une société qui surveille la vie privée des citoyens tout en augmentant leur dépendance envers certaines élites est de ces questions, et la disparition graduelle du comptant participe à cette aliénation des gens ordinaires que l’on doit absolument pouvoir constater et contester.

Nul besoin de comploter

Il est probablement exagéré et trop facile de croire que ce cheminement évident vers une société de surveillance où les individus seront rendus dépendants émane d’un complot clair et net de gens appartenant à des réseaux, occultes ou non, ayant des intentions et un agenda précis. Il ne suffirait, dans ce cas, que de couper les têtes pensantes de ces réseaux pour tuer l’hydre qui cherche à nous dévorer. La réalité est probablement beaucoup moins claire que cela. Ce sont les idéologies qui s’emballent et que l’on a globalement avalées depuis des siècles, convaincus que nous étions de leur supériorité morale, qui engendrent ce mouvement aliénant.

Aujourd’hui, on veut le freiner. On peut vouloir chercher des coupables, couper des têtes, mais la roue qui tourne actuellement est mue par un momentum causé par la mise en place de systèmes, de structures sociales, académiques, administratives érigées depuis longtemps et qui, aujourd’hui, engendrent des conséquences qui, au départ, n’étaient pas prévues. Certes, une élite en profite et cherche à accélérer le mouvement, mais ils n’en sont pas à l’origine.

Conséquence de la modernité

Pas besoin de manipuler les masses pour convaincre les gens d’abandonner l’argent comptant. Bien avant le Covid, les entreprises ont commencé à payer leurs employés par virements électroniques. Moins coûteux, plus pratique et instantané que le chèque. Bien avant le Covid, l’avènement au pouvoir des « Young World Leaders » et le livre The Great Reset de M. Schwab, le commun des mortels s’est mis à régler par carte, du simple paquet de gomme à l’achat de son nouvel ordinateur. Il a décidé de ne plus s’encombrer de relevés bancaires, et a voulu, de son plein gré, désengorger sa vie d’une paperasse franchement pénible à gérer en acceptant que tout devienne virtuel, dématérialisé et électronique.

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Sa vie privée ? Pour sa sécurité, il acceptera sans peine d’en abdiquer une partie. Il signe déjà depuis longtemps des autorisations sans en lire les détails tarabiscotés, donne déjà son numéro de Sécurité sociale et accepte depuis belle lurette de révéler son bureau de crédit à n’importe qui en fait la demande.

Engagé dans la spirale d’une vie souvent frénétique et exigeante, où sa subsistance dépend de sa capacité à monnayer son temps plutôt qu’au fruit direct de son travail, le temps à consacrer à l’administration de ses avoirs lui semble lourd et pénible, et il s’en déleste avec joie. Il y a 100 ans, cela était enthousiasmant, mais la machine s’est, depuis, emballée. Et nous sommes en droit – nous avons même le devoir – de nous demander où est la pédale de frein. Et ça n’est pas du complotisme que de le penser.

Pas de paysans sans pays!

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Les Ulis, 2 février 2024 © Michel Euler/AP/SIPA

Les agriculteurs en colère nous ont avertis: il n’y a pas de pays sans paysans. Mais, la crise – que certains qualifient de « civilisationnelle », un adjectif pas totalement pertinent – est en réalité plus profonde, et les citoyens éloignés du monde agricole sont également embarqués dans cette galère. Nous devrions davantage défendre notre identité, et surtout notre pays, car c’est son existence qui est menacée. Sauvons notre pays et nos paysans ne seront plus inquiétés. Analyse.


En première année en fac de géographie en 1989 – un très bon cru paraît-il à plus d’un titre – nous avions étudié en géographie humaine, dès le début, le livre de André Meynier Les paysages agraires ; non qu’il fût l’indispensable connaissance à acquérir de toute urgence, mais en raison de l’intérêt de dresser les principales caractéristiques des paysages ruraux, essentiellement liées à la présence ou non de l’agriculture. Ainsi, ce livre que j’ai toujours – conservateur paraît-il également à plus d’un titre – permet de mettre en évidence l’immense influence de l’agriculture sur les paysages, et par voie de conséquence ou de cause selon les caractéristiques physiques de l’espace considéré, les liens indéfectibles entre les typologies agricoles et les sociétés. Car l’homme s’organise autour de cet espace qui le nourrit, les interactions des uns sur les autres se répercutent évidemment, et d’aménagement en aménagement, les paysages agricoles témoignent de l’organisation sociale autant que celle-ci maintenant influe sur l’agriculture.

Les élites considèrent le monde agricole comme une ancienne société qu’on peut sacrifier

Ainsi pas de pays au sens géographique du terme sans paysans évidemment, bien souvent à l’origine des noms d’ailleurs des petits espaces qu’auparavant nous appelions encore « pays », avant que ce nom soit dévoyé et ne renvoie plus à grand-chose de positif selon les détracteurs de notre agriculture paysanne. Car si nous avons pu lire dernièrement dans les manifestations des pancartes « Pas de pays sans paysans », ce qui est juste, j’ai malheureusement l’impression que nous devrions penser qu’il s’agit dorénavant de tuer les pays et il nous faudra bientôt écrire « Pas de paysans sans pays » !

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Tout ce qui se rapporte à la nation, au petit pays auquel on s’identifie, à l’individu en tant que résultat d’une histoire et d’une géographie, tout ce qui nous distingue de l’autre est à bannir. Le droit à la différence est loué pour les autres, mais nous, nous devons nous plier au mondialisme à toute épreuve. Que nos paysans en soient victimes est une évidence, mais qu’il faille le déplorer pour ces élites bien-pensantes et totalement citoyennes du monde est une hérésie, car dans leur esprit il est normal de sacrifier les anciennes sociétés et tout ce qu’il reste de leur témoignage d’existence. Voilà, le mot est écrit et je persiste à dire que cette crise agricole est davantage une crise existentielle qu’un problème d’agriculture. Nous pouvons lire depuis quelques jours une crise de civilisation, je suis à moitié d’accord seulement car il s’agit davantage d’imposer un modèle mondial que de remplacer une civilisation par une autre sur nos terres, dans nos territoires et de changer le nom du pays.

Non, ici nous vivons un effacement total de ce que nous sommes, de ce que nous fûmes, et on nous intime l’ordre de ne pas vouloir devenir. Notre existence en tant que pays est remise en cause pour n’être qu’espace faisant partie d’un ensemble plus grand, nommé monde progressiste. Quelques contradictions tout de même dans l’esprit de ces gens car à consommer mondial on tue la planète qu’ils veulent soi-disant sauver… Seule l’espèce humaine est en danger et avec elle toutes celles qu’elle sacrifie, mais notre planète ne risque rien et a vu d’autres périodes bien plus chaudes ou froides qu’aucun de ces mondialistes n’aurait pu vivre, tant les conditions climatiques étaient extrêmes. Donc le monde comme horizon et la planète comme idéologie est une contradiction totale où nos paysans sont sommés de disparaître pour laisser la place à des exploitants aussi peu nombreux que possible sur des surfaces aussi grandes que la géographie le permet. L’individu impersonnel mondialisé doit vivre dans un espace dépersonnalisé sans histoire et à la géographie neutre ; même paysage, même histoire, même société : triste avenir !

Le localisme, ça coûte un bras

Pas de paysans sans pays, c’est donc notre existence que nous devons défendre de façon claire, sans aucune retenue. Malheureusement, le nerf de la guerre est comme toujours dans nos sociétés, l’argent, et si nos idées de consommation locale pour préserver notre identité sont partagées par l’immense majorité de nos concitoyens, elles sont bien plus difficiles à vivre car trop coûteuses pour de nombreuses personnes. C’est donc à la frange de la population qui peut économiquement se permettre une dépense supplémentaire dans le budget alloué à l’alimentation qu’il revient de mener prioritairement ce combat. Chacun suivra selon ses moyens financiers et les efforts consentis pour vivre selon ses choix idéologiques. Mais c’est également là où le bat blesse, car cette population un peu plus aisée que la moyenne se trouve être celle qui est déjà la plus taxée. Les autres, ceux qui sont « au-dessus » sont justement les mondialistes progressistes qui tuent nos paysans autant que nos paysages et d’évidence, nous ne pouvons pas compter sur eux pour défendre ceux dont ils souhaitent la disparition !

A lire aussi, Ivan Rioufol: Face au chaos, les dérisoires artifices de Gabriel Attal

Une seule issue, comme pour la défense de notre modèle sociétal, notre identité et malheureusement notre pays, c’est une nouvelle fois sur la classe moyenne « aisée » patriote et conservatrice que nous devons compter. Mais cette catégorie est en train de s’assécher tant elle est déjà scindée en plusieurs parties, certaines acquises à la mondialisation.

L’avenir de nos paysans est donc bien sombre, mais c’est notre pays que nous voyons disparaître et qui mériterait que nous réagissions davantage pour dire notre amour pour lui, le défendre pour ce qu’il a de meilleur. Valoriser ses atouts, la diversité de nos paysages et de notre agriculture en fait partie, même si cela est de moins en moins vrai. Les paysans sont donc les nouvelles victimes collatérales de la mondialisation des soi-disant progressistes comme le fut l’industrie à une autre époque. Réagissons pour sauver notre pays, les paysans le seront du même coup !

LES PAYAGES AGRAIRES

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L’école contre le réel

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Lisa Kamen-Hirsig © D.R

Selon Lisa Kamen-Hirsig, professeur des écoles, l’Éducation nationale est « malade de l’intérieur ». L’institution est tellement gangrénée par un idéologisme hors-sol, de la formation des enseignants aux programmes éducatifs, que Gabriel Attal aura beaucoup de mal à imposer des réformes.


Cet entretien a été réalisé avant la nomination de M. Attal à Matignon NDLR.

Causeur. Les premiers pas de Gabriel Attal à la tête du ministère de l’Éducation nationale ont été salués. Qu’en avez-vous pensé ?

Lisa Kamen-Hirsig. En son temps, l’arrivée de Jean-Michel Blanquer avait suscité beaucoup d’espoir. Il avait été présenté comme celui qui rétablirait l’autorité et les savoirs fondamentaux et remettrait un peu d’ordre au sein des établissements. Résultat : l’école publique est toujours vue comme défaillante, dans sa mission de transmission du savoir comme dans sa fonction de garantie de la sécurité des élèves et des professeurs. Les classements montrent que l’effondrement de l’institution se poursuit et Jean-Michel Blanquer aura quitté ses fonctions en champion du wokisme : sa circulaire sur la transidentité à l’école est un modèle du genre.

Vous ne croyez pas que le jeune ministre pourra changer la donne ?

Il bénéficie d’un état de grâce et aurait tort de ne pas l’utiliser, mais divers éléments me laissent circonspecte. Rappelez-vous, ce ministre qui n’a plus que les mots d’autorité et de respect à la bouche est le même qui avait pour mot d’ordre les cours d’empathie quand il a pris ses fonctions.

Vous ne croyez pas en sa sincérité ?

Je crois surtout que personne ne mesure le degré de sclérose de l’institution. Quand mon livre est sorti, Xavier Darcos, qui fut ministre de l’Éducation nationale, m’a proposé de me rencontrer. À ma question « Alors qu’est-ce que cela fait de devenir le ministre en charge de l’instruction publique », il répondit : « On se rend compte de son absence de pouvoir. » Je ne doute pas de la bonne volonté de Gabriel Attal. Il a déjà levé un tabou en affrontant en face le réel. Reconnaître et dire publiquement que 50 % des professeurs se censurent ou être clair à propos de ce que recouvrait l’offensive liée à l’abaya était bienvenu. Lever le déni n’est pas rien, mais je doute simplement qu’il ait les moyens de réformer une institution malade de l’intérieur.

A lire aussi : En finir avec l’écriture inclusive

C’est-à-dire ?

Jean-Michel Blanquer a par exemple voulu obliger les enseignants de CP à utiliser la méthode syllabique. Il s’est heurté à une forte résistance des professeurs des écoles, alors même que les résultats en lecture des élèves français sont inquiétants. Nombre d’instituteurs faisaient passer leurs convictions avant l’intérêt général des élèves et vivaient le choix par l’institution d’une méthode d’apprentissage qui a fait ses preuves comme une marque de mépris pour leurs libertés et une forme de coercition. Gabriel Attal va très vite se heurter à une administration pléthorique, à des syndicats très puissants et à des enseignants en grande partie très, très à gauche et profondément idéologisés. Une dérive encore renforcée par le fait que les instituts qui forment les enseignants de l’école publique sont eux-mêmes imprégnés d’une idéologie gauchiste.

À quoi le voyez-vous ?

Il suffit d’aller sur les sites des Inspé, ces organismes qui ont remplacé les IUFM. Il est difficile d’y trouver des informations concrètes sur les méthodes d’enseignement, la façon dont on gère une classe, la meilleure manière de transmettre la connaissance. En revanche cela pullule de modules ou d’articles sur l’éducation sexuelle, la lutte contre les discriminations, l’écologie, le genre, le tout bien souvent rédigé en écriture inclusive… Quand je me suis retrouvée la première fois devant une classe, personne ne m’avait appris comment on enseignait. J’étais à court de techniques et de savoir-faire devant des enfants qui ne demandaient pourtant qu’à apprendre. À ce niveau-là, rien n’a changé : les professeurs sont toujours mis devant les élèves sans formation sérieuse. On en est ainsi à la deuxième génération d’enseignants, eux-mêmes « mal enseignés ».

Vous trouvez les enseignants vraiment si mal formés et idéologisés ?

On est souvent surpris de la mauvaise maîtrise de la langue française chez trop d’enseignants. Ils peinent parfois même à identifier un sujet inversé. Si j’écris, « Dans les arbres chantent les oiseaux », un nombre non négligeable d’enseignants désigne le nom « arbres » comme le sujet. Quant à l’imprégnation idéologique, je vous invite à aller faire un tour sur le site du Café pédagogique et surtout sur le groupe Facebook « 800 000 feignasses », ces communautés de professeurs très actives sur les réseaux sociaux. Elles se distinguent par une intolérance très assumée. Être vu comme de droite est rédhibitoire. Les professeurs qui participent à ces médias collectifs se positionnent d’ores et déjà de manière forte sur les annonces du ministre. Leur discours peut se résumer ainsi : « C’est nous qui avons le pouvoir, nous sommes intouchables et nous ne ferons pas ce que le ministre demande. » C’est ainsi que le pacte enseignant, par exemple, est massivement rejeté et ceux qui y adhèrent intimidés. C’est aussi cette réalité-là qui explique l’échec de l’Éducation nationale.

A lire aussi : Groupes de niveau, retour urgent !

Vous pensez donc que le Mammouth est aussi impossible à dégraisser qu’à digérer et que Gabriel Attal échouera à cause de la sclérose de l’institution…

Restaurer l’autorité, faire des groupes ou des classes de niveau, permettre l’uniforme et le redoublement sont des mesures de bon sens, plébiscitées par les parents, mais souvent combattues par les professeurs, alors même que les résultats de la France dans les classements chutent. Pour enrayer cette chute, il faudrait donner plus d’autonomie aux chefs d’établissement, notamment celle de recruter et licencier les enseignants. L’erreur de M. Attal est de ne pas décentraliser le système, de ne pas lui donner d’air.

Comment ?

Il faudrait rendre aux parents la liberté de choisir l’école la meilleure pour leurs enfants, qu’elle soit publique ou privée, et supprimer la carte scolaire. Le chèque éducation que je propose a cette vocation. La dotation de l’établissement serait basée sur le nombre d’élèves accueillis. Si on estime à 7 000 euros le coût moyen d’un élève en école primaire, un établissement accueillant 100 élèves recevrait 700 000 euros. On remettrait ainsi l’école face au réel et on obligerait ceux qui la constituent à regarder en face le fait que l’échec de l’école n’est pas seulement celui du politique, mais aussi celui de ceux qui en constituent la communauté humaine : professeurs et personnels administratifs.

La Grande Garderie

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Irremplaçable Antoine Dupont

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L’équipe de France s’est lourdement inclinée face à l’Irlande vendredi dernier (17-38). Cette défaite face au XV au Trèfle a également mis en lumière l’absence d’Antoine Dupont, qui débute aujourd’hui sa préparation pour les Jeux Olympiques avec les Bleus du 7. « J’ai vécu cette rencontre comme tout le monde, je pense. C’était difficile de voir l’équipe de France en difficulté. Jouer en infériorité numérique au niveau international, on sait la difficulté que c’est. Les Irlandais étaient très bien préparés, et la marche était trop haute, je pense. Nous nous sommes mis trop de bâtons dans les roues », a commenté l’ancien capitaine de l’Équipe de France sur Canal +.


L’équipe d’Irlande a broyé l’équipe de France à Marseille pour le premier match du Tournoi des Six Nations. La communication des joueurs et de l’entraîneur Fabien Galthié, en prenant acte de la déroute, l’a minimisée, affirmant qu’on allait l’analyser et qu’on ferait mieux la prochaine fois. Bon courage contre l’Écosse le 10 février !

Ce n’est pas parce que je suis seulement un sportif en chambre que je n’aurais pas le droit de tirer du sport tous les enseignements qu’il prodigue. Cette activité, quand elle se dispute au plus haut niveau, montre à quel point certaines de nos banalités convenues sont inadaptées à la réalité de beaucoup d’échecs ou de réussites. La leçon capitale de cette récente défaite est que, si les cimetières sont peut-être remplis de gens irremplaçables, il existe cependant, dans le cours de l’existence, des personnalités irremplaçables. Au sens propre, des êtres dont l’absence sera absolument préjudiciable et rendra beaucoup plus difficiles, voire impossibles les victoires d’hier. Antoine Dupont est irremplaçable et, sans désobliger son successeur Maxime Lucu, celui-ci l’a démontré par sa dernière prestation.

Au-dessus du lot, pourquoi ne pas l’admettre ?

Je ne vois pas pourquoi cette constatation serait déprimante. Elle est une évidence pour moi et si elle est refusée la plupart du temps, c’est à cause d’une volonté parfaitement artificielle de laisser croire à une égalité entre tous. Cette occultation se piquant d’être progressiste est démentie par mille exemples qui se rapportent aux activités humaines, du divertissement à la politique, de la pensée à l’Histoire.

Contre le démenti qu’apporte à ce poncif l’indiscutable éclat de la singularité indépassable de quelques personnes, on est contraint de proférer que nul ne se distingue jamais, que seul vaut le travail en équipe, que le pluriel l’emporte sur le singulier et que chacun apporte sa petite pierre à l’édifice. C’est une ânerie. Elle a le mérite de nous donner bonne conscience et de créer en nous l’illusion que nous sommes à la même hauteur que les plus brillants dans les exercices de la vie, du sport, de la justice, de la politique, de l’art ou des médias.

On confond le caractère unique de chaque être humain avec le refus d’admettre que tel ou telle est clairement au-dessus du lot. Il ne faut pas s’en plaindre mais s’en féliciter.

Antoine Dupont est irremplaçable dans le XV de France et il a tout à fait le droit de vouloir gagner un titre olympique avec le rugby à sept. Sa délicatesse qui le conduirait à me contredire n’y changerait rien. Mais qu’on ne fasse pas semblant de tenir pour rien ce départ : il va être dévastateur.

La tarte à la crème du « personne n’est indispensable »

Qui peut nier la lucidité de cette intuition que, ici ou là, des personnalités irremplaçables ont illustré ou illustrent notre humanité ? Si elles n’avaient pas existé, le monde aurait été orphelin. Un Jacques Anquetil n’a jamais été remplacé. Un Charles de Gaulle non plus. Un Noureev pas davantage. Une Callas encore moins. Un Gérard Philipe pas du tout. Un Jean-Paul Sartre, contre la splendide fin des Mots, reste unique. Alain Finkielkraut ne peut aujourd’hui se voir substituer personne. Fabrice Luchini, dans son genre, est inimitable. Je pourrais citer quelqu’un dans mon univers médiatique mais son authentique modestie en souffrirait. Les cimetières pleins de gens irremplaçables ? Sans doute. Mais on ne cesse de les regretter. Leur disparition laisse une béance là où ils sont passés.

Demain, le plus tard possible, certains nous priveront de la magie de leur apport fondamental à tout ce qui sollicite notre curiosité, notre admiration artistique, notre passion citoyenne, notre goût de la compétition…

Cette incapacité à admettre qu’au-dessus de la multitude il y a des étoiles et que si elles s’éteignaient, l’univers serait moins riche, a paradoxalement pour conséquence le fait qu’à rebours on banalise les dilections, on applaudit des médiocres, on surestime des vulgaires, on porte aux nues des essayistes, des sociologues, des formateurs et des gourous qui écrivent ce qu’on sait déjà ou prétendent vivre à notre place, on vante des artistes dont le talent relève d’une quête désespérée, on loue des politiques qui sont interchangeables. Comme on répugne à rendre hommage aux êtres irremplaçables, on se rengorge en soutenant que tout le monde est remplaçable. La vie, toutes les vies, sous quelque forme que ce soit, démontrent le contraire. Antoine Dupont est irremplaçable. Pour trouver un successeur valable, il convient d’abord d’accepter cette évidence. Et qu’il y ait des irremplaçables nous honore tous.

Francis Chigot, l’art et la lumière

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« Paysage toscan », par Francis Chigot et Louis Blanchard, 1932. © Montluçon, Musée des Musiques Populaires.

La Cité du vitrail, à Troyes, rend hommage à Francis Chigot, maître verrier de la Belle Époque et de l’Art déco. L’occasion de découvrir les vitraux qu’il avait créés pour la basilique de Conques, et qu’un certain Pierre Soulages a remplacés dans les années 1980. Prétendant tout sacraliser, le « maître du noir » n’a rien compris au sacré.


Parfois, je ne peux pas m’empêcher de me faire du mal. C’est ainsi qu’en novembre 2022, j’ai tenu à suivre en direct l’hommage national à Pierre Soulages, dans la Cour carrée du Louvre. Tout ce qu’il y avait d’officiel en France s’est retrouvé là pour rendre un hommage officiel à l’artiste français le plus officiel. Emmanuel Macron a repris l’idée, maintes fois développée, qu’avec un tel artiste, la lumière sortait du noir et inversement. On a entendu des phrases telles que : « Le noir avait triomphé et la lumière fut. » Ou encore : « Ne travailler qu’à partir du noir, le réinventer, y faire surgir la lumière. » Durant les longueurs, j’ai repensé à une belle scène des Copains de Jules Romain où les plus hautes autorités d’Auvergne inaugurent en grande pompe une statue de Vercingétorix. Cour carrée, c’était un peu la même ambiance. Puis j’ai sursauté en entendant cette phrase : « À 12 ans, alors qu’il visitait l’abbatiale de Conques avec ses camarades de classe, il tourna son regard vers la nef, leva les yeux vers les vitraux, et ce fut comme une révélation… » Il y avait donc de beaux vitraux à Conques avant ceux de Soulages, et ce sont même eux qui auraient décidé de la vocation de cet artiste ! Il fallait mener une petite enquête.

Un lycée et une association

Il y a quelques années, le lycée technique Turgot, à Limoges, a lancé le projet de retrouver et de restaurer les vitraux qui ornaient la basilique de Conques avant Soulages. Les cartons avaient été dessinés par Pierre Parrot (1894-1979), autrefois professeur dans cet établissement, et les vitraux réalisés par Francis Chigot (1879-1960).

Dans la foulée, l’association Francis Chigot (présidée par Hubert Védrine) voit le jour en 2018, une monographie et de beaux livres sont édités. Enfin, une exposition labellisée « d’intérêt national » est organisée fin 2022 à Limoges.

Une deuxième rétrospective s’est récemment ouverte à Troyes, offrant un panorama de l’œuvre du maître. Il est émouvant de constater que, dans cette affaire comme dans un certain nombre d’autres, les avancées significatives en matière d’histoire de l’art résultent d’initiatives locales et associatives.

Un artiste dans une ville d’art

Francis Chigot naît à Limoges où son père tient une maison de décoration et de peinture sur verre. Le jeune Francis est formé à l’École nationale des arts décoratifs de la ville, puis à Paris. Il reprend l’atelier légué par son père et le fait évoluer vers ce qui l’intéresse le plus, le vitrail. Il acquiert rapidement une belle réputation et figure en bonne place dans les expositions internationales et universelles. Il devient aussi un partenaire de référence pour les chantiers de monuments historiques. Pendant l’Occupation, il est notamment mis à contribution pour déposer les verrières d’églises et de cathédrales afin de les protéger des bombardements.

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Chigot vit dans une ville où il n’y a guère de frontière entre artisanat, arts décoratifs et beaux-arts. C’est un foisonnement général. Cette continuité a aussi une dimension sociale. Divers métiers se côtoient dans l’atelier Chigot comme dans la ville de Limoges. Les jeunes issus du monde ouvrier ou de l’artisanat sont nombreux à bénéficier des formations mises en place par la IIIe République. Cette « inclusivité » est bien différente de l’esprit des avant-gardes, souvent marqué par une intellectualisation clivante.

Un âge d’or du vitrail

L’un des grands vitraux de la gare de Limoges. © Crédit divers, Limoges.

Chigot entame sa carrière à la Belle Époque. C’est une période où le vitrail, comme tous les arts décoratifs, connaît un essor considérable. Certes, il orne encore les églises et Chigot, catholique fervent, est dans son élément. Cependant, le vitrail déborde désormais largement l’univers religieux : il embellit nombre de bâtiments civils tels que thermes, brasseries, gares, préfectures, châteaux, immeubles d’habitation, etc. C’est un véritable âge d’or. Veillant à recruter ses collaborateurs à la pointe des nouvelles tendances, Chigot va faire évoluer son travail de l’Art nouveau vers l’Art déco durant l’entre-deux-guerres. Et ses techniques évoluent aussi. Il commence avec la peinture sur verre, qui permet des formes fluides, parfaitement dans l’esprit de l’Art nouveau, puis considère qu’un vitrail doit affronter le verre lui-même. Il a envie de le couper, de le cisailler. Il crée des motifs en assemblant des morceaux. À cette période, sa prédilection porte sur les verres américains qui, comme dans les fameuses créations Tiffany, ont des matières diaprées. Après la Première Guerre mondiale, son style s’épure et il recourt volontiers à des verres plus simples, parfois gravés de stries, picots et reliefs divers.

Conques, chef-d’œuvre Art déco

Juste avant la Seconde Guerre mondiale, les Bâtiments de France lancent un concours pour un nouveau décor à Conques. La basilique a en effet perdu presque tous ses vitraux depuis un incendie déclenché par les protestants au XVIe siècle. Chigot et Parrot sont choisis. Mais le chantier ne débute qu’à la Libération et s’achève en 1952. Ces 110 vitraux, aux teintes ocre et aux formes géométriques, donnent à l’ensemble une tonalité à la fois puissante et retenue, en accord avec le lieu, et constituent un cycle Art déco d’une exceptionnelle qualité. Notons au passage que la légende selon laquelle Soulages aurait vu ces merveilleux vitraux à l’âge de 12 ans, soit en 1931, est pure affabulation.

Francis Chigot (à droite) avec ses monteurs dans son atelier de Limoges, vers 1920. © D.R

Dans son atelier, Chigot est une sorte de chef d’orchestre. Selon l’historienne Martine Tandeau de Marsac, il est « un artiste peintre, décorateur de formation. Il ne l’oublie jamais dans son travail. Il suit un projet de bout en bout, rencontre les clients, esquisse les dessins des futurs vitraux (voir ses carnets de notes quotidiens), il choisit le cartonnier le mieux adapté à la commande, il suit la « coloration », c’est-à-dire le choix des verres. Son art du détail et de coloriste fait qu’un vitrail signé Chigot porte vraiment sa sensibilité d’artiste, on ne peut le confondre avec aucun autre. » Il meurt à 80 ans en se levant pour aller travailler !

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Le temps du mépris

À peine nommé ministre de la Culture, Jack Lang propose à Soulages d’intervenir sur une église de son choix. Il peut y faire ce qu’il veut ! Carte blanche ! Génie oblige ! La préférence se porte, en 1986, sur Conques. Et qu’importe la Charte de Venise (1964), texte international qui, en matière de patrimoine, empêche de détruire pour remplacer. Le public et les experts s’opposent au projet. Rien n’y fait. Pire, les soutiens de Soulages tirent fierté d’avoir vaincu « un véritable village d’irréductibles ». L’art contemporain a cette mauvaise habitude de se sentir renforcé par l’opposition des gens ordinaires.

Du mysticisme à la mystification

Le concept d’église qui prévaut à Conques est celui d’un lieu vide qui aide à faire le vide. Les vitraux de Soulages, simples verres translucides, mettent en scène, en réalité, une sorte de cliché touristique de la contemplation. Pour s’en convaincre, il suffit de parcourir les écrits de certains contemplatifs, comme le Château de l’âme de Thérèse d’Avila. Cette nouvelle conception paraît donc totalement anachronique, s’agissant d’une basilique romane bénédictine, jadis pleine de couleurs et visant à l’enrichissement de l’âme. La religion se présente alors principalement comme un ensemble de récits (Bible, vie des saints, etc.) et les églises foisonnent de ces histoires en images. C’est en s’inscrivant dans cet esprit que Chigot a produit ses verrières : ici, la vie de saint Norbert, là, celle de sainte Foy, etc. La conception incarnée par Soulages peut être qualifiée de négative (ou encore d’apophatique) en ceci qu’elle élimine tout ce qui pourrait rappeler la vie terrestre.

À voir absolument

« Francis Chigot : un monde de lumières », Cité du vitrail, Troyes, du 28 novembre au 10 mars 2024.

À lire

François Landries et Martine Tandeau de Marsac, Ce que maître-verrier veut dire : Francis Chigot (1879-1960), Mon Limousin, 2022.

Ce que maître-verrier veut dire, Francis Chigot (1879-1960)

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Aux Pays-Bas, le coût de l’immigration n’est plus une question taboue

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La Haye, Pays-Bas, 2017 © Jonathan Alpeyrie/SIPA

Le pays « déborde », selon son nouveau Premier ministre Geert Wilders. « L’époque où limiter l’immigration était essentiellement un thème électoral de droite semble révolue », reconnait de son côté le quotidien de gauche De Volkskrant.


Une étude de l’école d’économie de l’Université d’Amsterdam sur le coût réel de l’immigration, a fait couler beaucoup d’encre aux Pays-Bas. Il faut dire que le thème de l’immigration a pesé dans les dernières élections législatives bataves. En effet, pays le plus densément peuplé d’Europe, le royaume des digues et des tulipes subit une forte augmentation des arrivées de migrants sur son sol tandis qu’il affronte une grave crise du logement.

Les Hollandais craignent de voir leur culture et leur modèle social fragilisés par une forte immigration, mais ils n’échappent pas pour autant à la crise démographique et à la pénurie de main d’œuvre qui sévit en Europe. Dans ce contexte, la question du coût de l’immigration, donc de sa soutenabilité pour des pays européens en crise, est un fort enjeu autant culturel et politique qu’économique et social.

L’augmentation massive des migrants accueillis, un risque pour l’Etat providence ?

Cette situation explique l’arrivée en tête de ces législatives du leader d’extrême-droite, Geert Wilders. Tous les analystes lient cette victoire à sa rhétorique anti-immigration qui fait de l’augmentation massive de l’arrivée de migrants, un risque à court terme pour l’Etat providence. Le problème est que cette question n’est pas seulement rhétorique, elle parle de l’angoisse des peuples européens de voir leur système politique et leur modèle social impactés par l’arrivée de populations avec qui les écarts culturels, intellectuels, éducatifs, économiques… sont parfois très difficiles à combler.

Geert Wilders, chef du Parti de la Liberté, à La Haye, après l’annonce des résultats électoraux, le 22 novembre 2023. © Peter Dejong/AP/SIPA

La question de l’impossibilité d’intégrer des populations débarquant en nombre trop important se pose quand, à la troisième génération, les descendants de migrants magnifient les codes de leur culture d’origine et rejettent ceux de la société dont ils ont la nationalité. Le risque qu’une immigration non régulée aboutisse à la destruction d’un modèle protecteur n’est pas qu’une vue de l’esprit. Voilà pourquoi la question du coût de l’immigration est essentielle pour les États où la protection sociale est forte et où celle-ci est une des bases du contrat social qui unit les citoyens.

Le coût élevé de l’accueil

Or, il se trouve qu’aux Pays-Bas, évaluer le coût de l’immigration n’est pas un tabou et se pencher sur la question ne vous envoie pas directement en camp de redressement médiatique. Ainsi, l’étude de l’université d’Amsterdam, baptisée « État providence sans frontières », a jeté un pavé dans la mare, remettant en cause bien des représentations, dont celles qui font de l’immigration, une richesse ou qui tendent à expliquer que ce sont les immigrés qui ont construit l’Europe. Ces affirmations ne résistent pas à l’examen des réalités. Selon le mathématicien Jan Van de Beek et l’économiste Hans Roodenburg, auteurs de la publication, aux Pays-Bas, l’accueil des migrants aurait coûté 400 milliards d’euros entre 1995 et 20191. Un chiffre qui correspond à l’ensemble des revenus générés par le gaz naturel néerlandais depuis les années 60.

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Face à un tel constat, se pose non seulement la question de l’avenir de l’Etat providence, mais l’avenir du pays tout court. En 2022, la Hollande a accueilli plus de 406 000 personnes. C’est 60% de plus qu’en 2021. Or, selon une commission indépendante mandatée par les députés et chargée d’examiner la trajectoire démographique du pays, si cette évolution devait se poursuivre, le pays passerait de 17,9 à 23 millions d’habitants en 2050 dont 45% serait d’origine étrangère. D’ores et déjà les Pays-Bas peinent à loger et à intégrer les migrants et les services publics (santé, éducation, aides sociales) commencent à être saturés. Le pays, déjà un des plus densément peuplé du monde, s’inquiète.

Une population immigrée qui concentre les aides sociales

Cette question du coût de l’immigration a aussi été posée et étudiée en France, suscitant des polémiques parfois violentes. Il faut dire que, dans le but de faire accepter l’arrivée de populations étrangères, les politiques ont beaucoup communiqué sur le fait que les immigrés étaient une chance pour le pays d’accueil, au point que se poser la question de leur coût apparaissait presque comme une forme de racisme déguisé. Or, on sait déjà qu’en 2018 par exemple, les étrangers ne représentaient que 12,4% de la population mais touchaient 28% du montant total des prestations non contributives2. Bref le débat sur l’apport des immigrés à la société reste ouvert, mais assez rapidement un consensus s’est établi sur le fait que leur accueil avait un prix et qu’à court terme, le bilan coût/bénéfice était négatif. Jean-Pierre Gourevitch, spécialiste de ces questions a abouti à un coût de 53,9 milliards annuel quand les économistes de gauche situent le solde négatif entre 4 et 15 milliards d’euros et ceux de droite et d’extrême-droite, entre 70 et 250 milliards3. Or si l’impact des migrants sur les finances publiques est difficile à chiffrer, c’est que cette question est à la fois complexe et embarrassante.

L’impact des migrants sur les finances publiques, une question complexe et embarrassante

Complexe à cause d’une forte immigration clandestine, complexe aussi parce que selon que l’on étudie l’immigration de travail, l’asile ou le regroupement familial, les résultats sont très différents en termes d’apport ou de coût pour le pays. Complexe encore parce que l’État pense que l’immigration est une nécessité mais n’a pas envie d’investir sur l’intégration. Complexe enfin parce que l’État n’a pas envie de constituer un savoir sur ces questions tant il pense que le réel alimentera un vote de rejet.

Le scandale du rapport de la Cour des Comptes illustre parfaitement cette situation. Souvenez-vous. On a appris, après l’examen de la loi Immigration, que le président de la cour des Comptes, M. Moscovici, avait censuré un rapport très critique sur la gestion par l’État de sa politique migratoire parce qu’il ne voulait pas que l’opposition s’en serve et « fasse ainsi le jeu du Rassemblement national », selon la formule consacrée. Une telle posture revient à faire du mensonge et de la dissimulation une vertu. En effet, organiser le refus du partage d’une information objective et vérifiée, pourtant à la base d’un débat public éclairé, est indéfendable et nuit gravement à l’idéal démocratique. Pourquoi ? Parce que cela signifie dans les faits remplacer la démocratie par l’oligarchie. L’oligarchie pense les citoyens trop stupides pour exercer leur libre arbitre et les trompe parce qu’elle sait mieux qu’eux ce qui est pour leur bien. Ne pas leur donner des informations vraies, si elles dérangent les pouvoirs constitués, est ainsi perçu comme légitime !

La nécessité d’une immigration massive : une conviction des élites, un refus des peuples

La question est aussi embarrassante, parce qu’alors que les peuples souhaitent que l’immigration soit contrôlée et baisse de façon drastique, l’Europe, elle, explique qu’elle aura besoin de trouver 43,7 millions de travailleurs étrangers d’ici à 20504. Pour la France le chiffre atteint 3,9 millions5. Or l’oligarchie politique européenne est en majorité convertie à cette idée. Si Emmanuel Macron a tant voulu expliquer qu’il n’y avait pas de culture française, c’est parce qu’il pense qu’elle est déjà morte et que la question est de réduire la nation (espace culturel, fictionnel, intellectuel, institutionnel et démocratique que forgent les citoyens) à la géographie (espace physique où sont stockées des unités de production biologiques nommée hommes). Dans ce cadre tout le monde est interchangeable et l’intégration n’a pas de sens puisque l’identité politique et culturelle des états européens doit disparaitre. L’ouverture à l’autre finit en dépossession de soi.

Le moins que l’on puisse dire est que les attentes sont plus que contradictoires entre les peuples et les oligarchies au pouvoir depuis des décennies : elles sont carrément opposées. Si l’accueil massif de migrants, qui pose déjà des problèmes en termes d’intégration, de sécurité et d’acceptation de nos mœurs, aboutit à la fragilisation de l’Etat providence et à la mise en cause à terme de la sécurité sociale, la question migratoire, déjà complexe, devrait devenir encore plus explosive.

Ces biens essentiels

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  1. https://www.researchgate.net/publication/356802433_Book_Review_iBorderless_Welfare_State_The_Consequences_of_Immigration_on_Public_Finances_Grenzeloze_verzorgingsstaat_De_gevolgen_van_immigratie_voor_de_overheidsfinancieni ↩︎
  2. https://www.marianne.net/economie/economie-francaise/le-vrai-cout-des-aides-sociales-versees-aux-immigres-en-france ↩︎
  3. https://www.lefigaro.fr/actualite-france/jean-paul-gourevitch-sur-l-immigration-les-chiffres-sont-manipules-20230825 ↩︎
  4. https://www.cgdev.org/sites/default/files/can-africa-help-europe-avoid-looming-aging-crisis.pdf ↩︎
  5. https://www.lepoint.fr/economie/immigration-pourquoi-la-france-a-besoin-de-3-9-millions-de-travailleurs-etrangers-21-12-2023-2547912_28.php ↩︎

Voyage de noces à la grecque

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Extrait du film "On a volé la cuisse de Jupiter" avec Annie Girardot, Philippe Noiret et Catherine Alric. © NANA PRODUCTIONS/SIPA

Le 6 février 1980 sortait sur les écrans « On a volé la cuisse de Jupiter », film de Philippe de Broca suite de « Tendre Poulet » et reformation du tandem Annie Girardot, en commissaire de police et Philippe Noiret, en professeur de grec. La comédie policière était à son zénith !


Il s’est passé un événement considérable d’un point de vue culturel, ces dernières semaines. Un changement de cap, voire de paradigme idéologique, dans un silence médiatique qui dit l’effroi du milieu face à cette nouvelle vague populaire tant espérée. Serait-ce la fin du déni ? Quelque chose d’impensable, si l’on regarde, trois ans en arrière, l’état de notre PAF. Une double radicalité qui aurait mérité celle-ci une conférence de presse de plus de trois heures. Radicalité dans l’affirmation, sans les rougeurs aux pommettes, de la comédie française dans ce qu’elle a de plus picaresque et élégante. Et radicalité dans une voie, encore honteusement vilipendée, celle d’une douce nostalgie, d’un cheminement heureux de nos plus belles années, du délicat ébrèchement de nos souvenirs. J’ai même eu l’impression que mes centaines de chroniques dans la presse écrite depuis quinze ans n’avaient pas été vaines. J’ai longtemps prêché dans le vide, je suis maintenant (enfin) entendu par des autorités supérieures et hautement compétentes.

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Arte, la chaîne franco-allemande a diffusé « Tendre Poulet » sans avertissement, ni appareil critique, faisant le pari de l’intelligence de son public et de son goût pour la comédie policière sans violence. Un film qui n’aborde aucun thème sociétal, qui ne s’apitoie sur aucune minorité oppressée, qui s’amuse des vertus du mariage, qui ne noircit pas outrageusement les relations amoureuses et, audace suprême, qui n’a pas vocation à nous faire voter dans un sens ou dans un autre est une espèce en voie d’extinction. Une merveille d’équilibre, en quelque sorte. Un ballon d’oxygène aussi salutaire qu’un flacon de sauvignon. Quand l’institutionnel, le sérieux patenté et le représentant officiel du cinéma d’auteur, valide ce film de 1978, c’est toute la France qui respire à nouveau. On leur dit : MERCI ! Continuez-le combat ! Notre confrère Stéphane Hoffmann, dans les colonnes du Figaro Magazine, s’était lui aussi félicité d’une telle démarche. Cette programmation iconoclaste est assurément la marque d’un réarmement cinématographique. J’invite donc mes chers lecteurs à poursuivre ce travail de réenchantement du dimanche en visionnant la suite de « Tendre Poulet ».

Atmosphère mélancolique et rieuse

En salles, le 6 février 1980, « On a volé la cuisse de Jupiter » reprend la recette du premier volet, c’est-à-dire le duo Girardot/Noiret (Lise Tanquerelle et Antoine Lemercier), le ton badin, le dialogue signé Audiard digne du meilleur Théâtre National Populaire, aucune vulgarité ou bassesse à l’horizon, une légèreté taquine, des rebondissements toutes les deux minutes, un rythme de carnaval et, à la clé, un sentiment de bien-être, celui d’être chaudement installé devant la beauté d’un langage perdu, l’esprit rieur et une certaine mélancolie, en arrière-plan, qui ne force jamais le trait, mais qui nimbe l’atmosphère de ce long-métrage. Au chapitre des nouveautés, le couple récemment marié file désormais vers la Grèce et abandonne Paris ou le port d’Honfleur. Vient s’ajouter également au casting un couple turbulent formé par Catherine Alric (déjà vu dans le premier opus) en épouse frivole de Francis Perrin, obscur archéologue de la non moins obscure mission Grouillard. Ce quatuor ne joue aucune fausse note.

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Au diapason, les répliques fusent, elles s’harmonisent pour donner à l’ensemble un tableau ensoleillé, le charme des vacances et le goût de l’enquête. On se croirait dans la trilogie de Corfou de Gérald Durrell. Philipe de Broca s’adjoint également deux valeurs sûres du cinéma : Marc Dudicourt et Roger Carel. Paulette Dubost, disparue en 2011, qui fut la doyenne du cinéma français avant d’être dépassée par Micheline Presle incarne toujours la mère du commissaire Tanquerelle. Le tournage s’est déroulé en partie sur l’île de Corfou. Broca a, une fois de plus, soigné son histoire, il le répétera souvent : « L’histoire, c’est qu’il y a de plus difficile », lui que l’on considère seulement comme un bon metteur en scène et moins comme un conteur véritable. Annie Girardot plonge chaque matin dans la mer avant de passer au maquillage. Et son comparse Noiret qui se qualifiait du temps d’Agnès Varda, « d’espèce d’ours qui avait les pieds en canard », se prélasse sur une plage tandis que Catherine Alric en topless lui crème le dos. À l’occasion d’un reportage durant le tournage, il dira ce que peu d’acteurs de cinéma osent proférer : la supériorité de la caméra sur le théâtre où il est si difficile d’exprimer des sentiments superposés. « Alors que la caméra peut aller chercher trois ou quatre intentions simultanées » avance-t-il. Il parle de « sorcellerie ». Je défie quiconque de résister à cette course-poursuite ensoleillée. Si vous aimez les Lancia à boite automatique, les Rodéos découvertes, les filles qui se promènent en sous-vêtements et se prétendent frileuses, les polos Lacoste et les costumes en seersucker que l’on porte avec des charentaises, il faut (re)voir « On a volé la cuisse de Jupiter ». Ou juste pour entendre cette phrase : « Quand la police entrera à la Sorbonne, ce sera tout simplement au bras de son époux ».

A voir sur Canal VOD.

Monsieur Nostalgie

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La fête à Venise

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Venise. DR.

C’est la période du carnaval de Venise. Vénitiennes au peigne fin, livre frais et léger comme une coupe de champagne prise au bar du Gritti, tombe à pic.


J’imagine l’une des figures féminines décrites avec minutie par Lucien d’Azay, auteur de cette galerie de portraits sensuels, à ne pas mettre entre toutes les mains, descendre, en longue robe noire, d’une gondole pour venir savourer un cocktail à la tombée des ombres. La Salute le protège. Ce monument octogonal fut construit en 1631 pour remercier la Vierge d’avoir mis fin à l’épidémie de peste. Il a donc surgi d’une montagne de macchabées. Ce n’est pas la mort qui a le dernier mot à Venise, mais le plaisir.

Une ville pleine de mystères

Lucien d’Azay, né en 1966, est un écrivain talentueux. Je me souviens de sa remarquable biographie romancée de Sunsiaré de Larcône, en 2005, une jeune romancière, amie de Guy Dupré et Julien Gracq, qui se tua avec Roger Nimier à bord d’une Aston-Martin, le 28 septembre 1962. J’ai ensuite perdu sa trace. C’est un tort, car il a continué à publier de nombreux ouvrages. Il habite Venise ; cela se sent dans l’ouvrage qu’il nous propose. Aucun cliché sous sa plume, mais des instantanés pittoresques d’une ville qui ne cesse de se cacher pour mieux révéler son mystère à ceux qui le méritent. Les touristes passent, tandis que l’esthète pose son sac pour observer la jouissance à l’œuvre. Parfois il peut même s’enhardir et participer à la fête, à condition qu’il respecte les règles que seules les Vénitiennes connaissent. Ces créatures-là, réelles ou fantasmées, peu importe, décrites subtilement par Lucien d’Azay, nous font perdre le nord. D’autant plus que notre Casanova déambule dans les ruelles de la Sérénissime, en compagnie d’une charmante amie, l’Autrichienne Pernilla Unzucht, qui ne résiste pas aux aventures saphiques. La scène avec Arianna Biadene, artiste peintre, « visage oblong, lunaire, son œil d’Hécate, le coin de sa lèvre pincé et de sa jolie bouche bien ourlée qui lui donne un air de petite fille mauvaise », a quelque chose d’électrisant. Les deux femmes se retrouvent la nuit à la piscine chauffée, aménagée sur le toit du Molino Stucky, ancien bâtiment industriel en briques ocre sur l’île de la « Giudecque », comme l’appelle André Pieyre de Mandiargues, reconverti en hôtel cinq étoiles de la chaine Hilton. Je vous laisse découvrir la scène en question (page 54), au bord des eaux bleutées miroitant sous la lune pleine. Un ravissement des sens.

A lire aussi: Les écrivains délateurs ne doivent pas désespérer

Dangereuses habitantes

Parmi les femmes les plus enivrantes, on peut citer Magda Candiani qui surgit du brouillard vénitien, quand en hiver « la cité-île est déserte et cotonneuse ». Très doué pour le portrait, sans jamais se répéter, malgré les innombrables descriptions féminines, Lucien d’Azay écrit : « De sorte que la figure de Magda a ceci de confondant qu’elle est à la fois celle d’une prédatrice et d’une proie : on ne sait si elle est à l’affût ou sur le qui-vive, sur le point de bondir ou de se tapir, si bien qu’on hésite à se méfier ou à la rassurer. » Dangereux dilemme, en effet.

Citons encore Sandra Boccanegra, grisante comme la Vénus d’Urbino, peinture du Titien, figurant l’apothéose de l’onanisme ; Gabrielle Sartori, créature rôdant le samedi soir au Rialto, aux lèvres « charnues, boudeuses, avivées par un rouge carminé parfois bordé de noir (…) » ; Eridania Taboga, danseuse de tango le vendredi sur le campo Santa Margherita, du côté de l’église Santa Maria dei Carmini, « au prénom de sucre en poudre : regard noisette exagérément bistré dont le mascara tient lieu de loup en velours noir, lèvres épaisses, repulpées, aubergine, ondulant comme des sangsues à la faveur d’un chewing-gum, le corps ferme (…) ; Valentina Squarcina, Gloria Zipponi ou Margherita Ghezzo, vendeuses, caissières ou marchandes à l’étal, constituant « un prolétariat féminin où s’épanouit la chair même de Venise ». Il n’y a pas que de tristes comtesses lagunaires qui se languissent dans leur palais de marbre rose, je peux en témoigner.

A lire aussi, du même auteur: Désir à l’œuvre

On pourrait les citer toutes, à la manière de Montherlant, dans son étude scrupuleuse intitulée Les Jeunes filles. Mais je vous laisse les découvrir, avec passion, pour voir s’il se dégage, à l’instar de la Parisienne, un mythe de la Vénitienne.

Ah, si ! j’allais oublier la religieuse Giordana Cosulich, aux yeux d’un bleu hyperboréen et aux lèvres charnues d’un rouge pourpre, rehaussées d’un trait au crayon noir. Comme le rappelle Lucien d’Azay : « La foi n’est jamais aussi salvatrice que lorsqu’on bascule dans la luxure et vice versa. »

Lucien d’Azay, Vénitiennes au peigne fin, suivi de L’Étoile vide, Les Belles Lettres.

Vénitiennes au peigne fin: Suivi de L'Etoile vide

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La drôle de défense de Gérard Miller

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Sandrine Rousseau avec Gérard Miller, venu la soutenir pour la primaire écologiste, Paris, 11 juillet 2021 © ISA HARSIN/SIPA

Le psy médiatique est accusé de violences sexuelles sous hypnose par des femmes. Dans une réponse à ses accusatrices, l’ancien chroniqueur de Laurent Ruquier semble penser que tout rapport hétérosexuel se caractériserait par l’emprise et que l’intime serait politique.


Après l’affaire Gérard Depardieu, c’est au tour de Gérard Miller, le célèbre psychanalyste de plateaux, d’être accusé par plusieurs femmes de viol ou d’agressions sexuelles1. Celles-ci faisant part de comportements pour le moins inappropriés lors de séances d’hypnose. L’affaire est sortie dans la presse et les réseaux sociaux, toujours friands de ce type de carburant, s’en sont emparés, sur l’air de l’arroseur arrosé. 

Arroseur arrosé

En effet, un extrait d’une intervention d’un Gérard Miller survolté s’en prenant à Gérald Darmanin parce que le ministre de l’Intérieur était resté en poste malgré des accusations de viol, a ressurgi. Le passage n’est pas flatteur pour l’intéressé (notre vidéo ci-dessous) tant le psychanalyste surjoue l’indignation et vitupère bruyamment. Cette mise en scène de l’émotion au service de l’accusation d’autrui tempère sans doute le minimum de compassion que l’on devrait éprouver face à la tempête médiatique qu’il subit. Il y a une certaine ironie dans son sort :  cet homme, rarement avare de leçons à donner et de jugements péremptoires en tant que chroniqueur télé, se retrouve dans la position de nombre de ceux qu’il a critiqués et subit aujourd’hui la violence et l’opprobre qu’il a adoré déchainer à l’heure de sa puissance médiatique.

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Une défausse pour défense

Mais le plus intéressant dans cette affaire tristement banale est la défense de Gérard Miller. Celle-ci est très inhabituelle dans ses termes et peut laisser le public interloqué2. Si le psychanalyste LFI évoque des relations consenties, il reconnaît toutefois un rapport inégalitaire qu’il justifie ainsi : « Psychanalyste, universitaire, auteur, chroniqueur télé et radio, j’étais de fait un homme de pouvoir, il y avait dès lors une dissymétrie objective dont on peut se dire qu’elle était purement et simplement rédhibitoire. » Disons qu’en tant que professionnel, l’homme maitrise bien la distanciation mais que cet alignement de mots ressemble fort à la version jargonneuse de l’explication entortillée. Sous couvert d’avoir pris conscience d’une situation dissymétrique, l’homme s’absout en fait de sa responsabilité propre. C’est là que l’on en revient au verbiage politique qui est la trame des justifications avancées par Gérard Miller. Dans un autre passage de son texte, il écrit : « Je sais que depuis le début du mouvement #Metoo, des paroles essentielles ont émergé, qui remettent en cause la façon dont les rapports hommes-femmes sont constitués dans notre société, sur la base d’une incontestable domination masculine. » Autrement dit, toute responsabilité individuelle est occultée, c’est l’organisation sociale qui réduit l’homme à un fonctionnement de prédateur.

Une vision du rapport hommes/femmes entachée de suspicion

Ainsi, « sans être hypnotisée, tout en restant parfaitement consciente, il y a en effet des situations où celle qui ne manifeste d’aucune manière son refus, qui répond même oui aux questions qu’on lui pose pour s’assurer de son acquiescement, se sent dans l’impossibilité d’exprimer librement un désir qui contreviendrait à celui de l’autre ». Autrement dit, la femme est dans l’impossibilité de dire, l’homme, lui, est placé par le système en situation de domination – le lien est donc faussé et impossible et tous deux sont victimes de la société. 

A lire aussi, Isabelle Larmat: Comment parler de la fille Garrido/Corbière?

Faut-il donc comprendre que toute relation hétérosexuelle est entachée ontologiquement de domination et qu’aimer c’est perpétuer un système patriarcal qui fait de tous les hommes des prédateurs et de toutes les femmes des victimes ? Comment, avec un tel climat de suspicion, ne pas impacter les relations entre les sexes et ne pas faire de l’amour une escroquerie, et du sexe une forme emprise.

La terreur jusque sous nos draps ou la tentation d’investir politiquement l’intime

Un livre qui vient de sortir nous donne les clés de cette curieuse défense du psychanalyste, également pilier de la France Insoumise de Jean-Luc Mélenchon. Avec humour et intelligence, La terreur jusque sous nos draps de Noémie Halioua défend la cause de l’amour hétérosexuel face à toutes les Staliniennes en jupons qui veulent en faire un outil de rééducation politique et ont tendance à réduire tous les hommes à des porcs que l’on balance. Tandis que les nouveaux dragons de la guerre des sexes appliquent strictement le slogan « l’intime est politique », Noémie Halioua défend le contraire : l’intime est privé et doit le rester car c’est un espace de liberté. Les rapports hommes/femmes, contrairement à ce qu’en disent les néo-féministes, ne se résument pas à des rapports de domination, même s’il y en a aussi. Comme il existe des liens de désir, d’abnégation, de solidarité, de sympathie, de filiation, de détestation, d’amour et de haine, d’intérêt, d’indifférence, d’appétence, de rejet… L’intime est le lieu où nous vivons nos libertés, nos limites et nos grandeurs, nos envols et nos chutes. 

Hannah Arendt ne disait pas moins, qui faisait de la capacité des démocraties à tracer une frontière entre le public et le privé, la source des libertés individuelles et collectives. Le public est l’espace ou en rabat sur ses particularismes pour vivre avec les autres ; le privé est l’espace que l’on possède en propre pour nous exprimer. Du respect de cette frontière, de la possibilité d’échapper au jugement d’autrui, de ne pas toujours rendre compte, naissent nos libertés. Voilà pourquoi il faut se méfier de ceux qui veulent étendre à l’infini le domaine du politique. Voilà pourquoi il ne faut pas laisser les inquisiteurs, et leur fidèle servante, la terreur, vous poursuivre jusque sous vos draps.

La terreur jusque sous nos draps

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  1. https://www.elle.fr/Societe/Les-enquetes/Enquete-ELLE-le-psychanalyste-Gerard-Miller-accuse-de-viol-et-d-agressions-sexuelles-sous-hypnose-4198567 ↩︎
  2. https://twitter.com/millerofficiel/status/1752756299064861022 ↩︎

La malédiction de la technique

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DR.

« Dans cet état de choses, la nature ne peut atteindre son but qu’en faisant naître chez l’individu une certaine illusion, à la faveur de laquelle il regarde comme un avantage personnel ce qui en réalité n’en est un que pour l’espèce, si bien que c’est pour l’espèce qu’il travaille quand il s’imagine travailler pour lui-même […] Cette illusion, c’est l’instinct »
(Le Monde comme volonté et comme représentation, chap. XLIV, « Métaphysique de l’amour »)


Pour Schopenhauer, la passion amoureuse est une ruse, une ruse de la nature, créée pour mystifier les hommes afin qu’ils servent la cause de l’espèce en croyant servir la leur.

Pour ma part, je nourris depuis longtemps l’idée qu’il existe, de manière analogue, et plus véridiquement, une ruse de la technique ; une ruse qui, alors que l’homme croit travailler à l’amélioration de sa condition, ne cesse de retourner contre lui ses efforts, au profit de nouvelles extensions du système technicien.

Humanisation de la machine / Artificialisation de l’homme

Les craintes liées à un coup d’État cybernétique, ou à une révolte de l’intelligence artificielle, me semblent toujours foncièrement enfantines, dans le goût qu’elles transpirent pour le mélodrame. Il me semble évident, en effet, que l’IA n’aura jamais à prendre ainsi le pouvoir : d’une part, parce qu’une telle théâtralité ne serait guère son registre ; et d’autre part, plus fondamentalement, parce que, le moment venu, nous la placerons nous-mêmes à notre tête.

L’origine de ces peurs, à cet égard, me rappelle le mécanisme à l’œuvre, selon Feuerbach, dans la naissance de l’idée de Dieu : à savoir un processus de transfert – i.e. de dessaisie et d’externalisation –, sur une tierce figure ainsi rendue transcendante, d’attributs ou d’aspirations humaines absolutisées – en l’occurrence, le secret désir de confier à une entité inorganique, parfaitement rationnelle, le soin de nous gouverner.

Ces craintes liées à un 18 brumaire cybernétique me paraissent d’autant plus déplacées que nous appliquons d’ores et déjà le programme que nous redouterions de nous voir imposer. Un programme de réification dont nous pouvons trouver l’un des plus clairs exposés chez Frederick W. Taylor, dans ses Principes du management : « Par le passé, l’homme était premier ; à l’avenir, le système doit l’être ».

Film « I am mother » de Grant Sputore (2019). Image: capture d’écran Netflix

Cet ordre de priorité, que nous déclinons déjà quotidiennement, devrait-il en effet nous effrayer, simplement parce son impulsion serait confiée à une autorité plus méthodique ? Après tout, l’homme n’a-t-il pas apporté, avec la Première Guerre mondiale, la preuve éclatante de ses aptitudes cybernétiques, en réduisant, non son ennemi, mais ses administrés, mais sa jeunesse masculine, à l’état de simple matière première de sa machine de guerre, une machine de guerre organisée, suivant les mots de Jünger, sur le modèle du « fonctionnement précis d’une turbine alimentée en sang humain » ?

Dans la marche vers l’intelligence artificielle, nous nous rencontrerons beaucoup plus près de cette dernière que nous ne le croyons. La machine aura certes progressé un peu vers l’intelligence ; mais nous aurons bien davantage progressé vers l’artificialisation.

Renforcement technique / Appauvrissement vital

L’un des traits les plus frappants de notre époque, à cet égard, réside dans la disproportion croissante entre l’extraordinaire puissance technique dont nous disposons et la mesquinerie de nos réalisations, qui redouble généralement leur laideur intrinsèque ; comme si, à mesure que nos moyens se renforçaient, nous ne cessions paradoxalement de nous appauvrir – l’emploi de matières nobles plutôt que leur ersatz, une certaine libéralité dans la distribution de l’espace, des embellissements même mineurs, nous devenant de plus en plus inaccessibles, de moins en moins imaginables, comme le notait Baudoin de Baudinat.

A lire aussi, Olivier Rey: IA: la puissance et la régression

Chaque supplément de tekhnè semble ainsi se payer, non d’une augmentation, mais d’une réduction de nos marges, comme s’il devait être échangé contre un supplément d’âme que nous aurions pu donner à nos ouvrages. Pour le dire avec les catégories de Vaneigem : chaque progrès technique que nous opérons dans le domaine de la survie s’accompagne désormais automatiquement d’une régression analogue dans l’ordre de la vie elle-même.

J’ai pensé, à cet égard, qu’au-delà d’une ruse, il existait une malédiction de la technique. Et que les pays du tiers-monde, Chine en tête, qui s’y sont convertis sans réserve afin de prendre leur revanche sur l’Occident, auraient également à en méditer les fruits amers. Connaîtraient eux aussi l’épuisement vital des sociétés lessivées par sa poursuite.

Le surinvestissement dans la technique carbonise les peuples.

Des naufragés de la condition humaine

Jacques Lacarrière, traitant des anachorètes chrétiens des premiers siècles, avait forgé, pour les désigner, cette belle épithète : des « athlètes de l’exil ». De gré ou de force, nous devenons, nous aussi, chaque jour un peu plus, de tels marathoniens.

Notre exil, toutefois, a bien changé. Nous ne partons plus, comme Antoine ou Pakôme, fuir le monde profane dans les sables d’Égypte ou de Syrie ; et comment le pourrions-nous ? Le nihilisme moderne a étendu partout ses filets, et nous évoluons déjà dans un désert, un désert dont le sable nous est livré à domicile, par des légions d’infatigables coursiers.

Ô, combien Nietzsche avait raison ! « Le désert croît », et ce n’est pas fini. Le sable est dans le cœur des villes, et dans le cœur des hommes, à l’instar d’une marée.

Nous sommes des exilés de l’intérieur. Des expatriés de l’humaine condition.

Extension du domaine de la laideur

Sur le plan esthétique, cet exil prend la forme de ce qu’on pourrait appeler, en référence à Houellebecq, une extension du domaine de la laideur ; ou, pour être plus arendtien, un régime de la banalité du laid – au sens où l’enlaidissement est une manière de porter atteinte à l’âme des choses, et dès lors, de travailler à l’extension du désert.

Cette prospérité de la laideur me semble particulièrement frappante dans la manière dont elle a pénétré les deux principales places fortes qu’on pouvait espérer en préserver : nos campagnes d’une part, avec la périurbanisation et leur envahissement éolien ; et nos plus beaux monuments d’autre part, avec la dégradation de leurs abords et la colonisation croissante de leurs façades par la publicité – comme si rien, décidément, ne devait plus pouvoir échapper au marché.

Pour beaucoup, toutefois, cette banalisation de la laideur n’a rien d’un athlétisme, et tout d’un délassement. Le tort de la beauté, sans doute, c’est d’avoir des devoirs, et d’exiger qu’on lui en rende. La laideur, elle, vient sans servitude. Là où la beauté intimide, là où l’on ne peut jamais être tout à fait à l’aise avec elle, on est toujours, immédiatement, et dans le pire des cas, de plein pied avec la laideur.

Les avant-postes du post-humain

Pour ma part, pour paraphraser Schopenhauer, je nourris depuis longtemps l’idée que l’indifférence d’un être à la laideur (au sens donné précédemment d’une modalité d’avilissement des choses) est en raison inverse de sa sensibilité, et par conséquent peut en donner la mesure approchée.

Aussi rien ne signale-t-il plus, à mes yeux, l’euthanasie d’une âme, la zombification d’un individu, que sa capacité à évoluer sans déplaisir, voire avec agrément, dans l’un de ces déserts urbanisés dont La Défense est l’archétype.

Le propre de ces espaces, en effet, c’est d’être des no man’s land paradoxalement grouillant d’hommes – ou du moins de quelque chose qui en a l’apparence, à la manière des assemblages de manteaux et de chapeaux sur lesquels méditait Descartes – ; des zones, conçues dans une hostilité fondamentale à ce qui nous rend humains, et pourtant dédiées à la stabulation de notre espèce.

Ces déserts urbains, en effet, n’ont pas vocation à ce que nous y déambulions, mais à ce que nous nous y pressions, à la manière de vilaines blattes, sur des macadams interlopes d’une uniforme laideur, évoquant la stérilité absolue des tarmacs d’aéroport, choisis pour leur seule modicité, à l’achat comme à l’entretien, en dehors de toute autre considération.

On y éprouve un sentiment de suffocation vague, né généralement de la pesanteur du béton et du dallage dont on est environné de toute part, sans possibilité de respiration. Dans les lieux extérieurs, comme à La Défense, cette impression d’étouffement est complétée par une sensation d’écrasement liée au gigantisme des constructions, qui permet d’annuler la trouée qu’offrirait autrement le ciel.

Le futur appartient aux zombies

Les tours sont comme les miradors de ces no man’s land. Plus encore que par leur gigantisme, elles me frappent ainsi, à l’instar de Baudrillard, par l’impénétrabilité de leurs façades de verre, plus hermétiques, « plus infranchissables que n’importe quelles murailles de pierre ». Mais le qualificatif exact que j’ai en tête est : autisme. Ces édifices me saisissent avant tout par leur nature fondamentalement anti-sociale, leur caractère clos sur elles-mêmes, la manière dont leur conception ne marque aucune velléité d’intégration quelconque à un paysage ou à un ensemble, mais au contraire une volonté de les dresser là, comme autant de monades se lançant les unes aux autres des ultimatums stériles.

Tour de bureaux à la Défense. Photo: Pierre Châtel-Innocenti / Unsplash

Les tours de bureaux, bien que s’y apparentant par la forme, sont ainsi l’antithèse des monastères des Météores. Leur érection n’est le résultat d’un travail conçu comme une prière, mais la démonstration sévère et aride de la puissance de la technique, une réfutation minérale de toute idée de mystique. Le pouce de César, à cet égard, dans le like autistique que le post-humain semble ainsi s’adresser à lui-même, comme pour se féliciter du nouveau degré atteint en matière de concrétisation des dystopies, est proprement l’emblème de La Défense, et de toutes les autres zones désertées par l’esprit.

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Dans ces Azkaban à ciel ouvert, les aspirations de l’âme ne rencontrent aucun écho ; au contraire, ces espaces, par leur fonctionnalisme glacé, s’attachent à nous signifier combien ces revendications seraient ici déplacées et hors de propos. Leur sévérité carcérale se veut programmatique : l’orgueil que nous attachons à la qualité d’homme, en même temps que les caprices irrationnels que celle-ci occasionne, sont autant d’archaïsmes intempestifs qu’il s’agit d’abandonner. L’avenir – et l’on sent toute la vérité de cette proclamation – sera à des légions d’automates à visage humain, mangeant leurs graines et dormant dans leurs capsules, auxquels tout sera mesuré, et, par-là, rappelés chaque instant à leur caractère surnuméraire. Demain, oui, l’étouffement de sa sensibilité, l’hébétude de sa vie intérieure, seront des avantages évolutifs. Le futur appartient aux zombies.

Ghosts in their shells

La personnification de cette euthanasie sensorielle, dans l’œuvre de Baudrillard, c’est la figure du jogger américain – qui, comme tout bienfait transatlantique, n’a pas manqué depuis d’essaimer sur nos rivages. « Les milliers d’hommes seuls qui courent chacun pour soi, sans égard aux autres, avec dans leur tête le fluide stéréophonique qui s’écoule dans leur regard, ça, c’est l’univers de Blade Runner, c’est l’univers d’après la catastrophe. N’être même pas sensible à la lumière naturelle de Californie, ni à cet incendie de montagnes poussé par le vent chaud jusqu’à dix milles au large, enveloppant de sa fumée les plates-formes pétrolières off-shore, ne rien voir de tout cela et courir obstinément par une sorte de flagellation lymphatique, jusqu’à l’épuisement sacrificiel, c’est un signe d’outre-tombe. » « Rien n’évoque plus la fin du monde qu’un homme qui court seul droit devant lui sur une plage, enveloppé dans la tonalité de son walkman, muré dans le sacrifice solitaire de son énergie ».

Le jogger de Baudrillard, évidemment, excède la figure du sportif autiste et halluciné. Le zombie, à d’autres moments de son existence lobotomisée, a d’autres occupations et porte d’autres tenues. Les tours de bureaux, typiquement, en abritent la journée de très larges colonies. Mais l’idée centrale est ailleurs. L’important, c’est que l’apocalypse  n’est pas un désastre à venir, mais un effondrement déjà là. Un écroulement non pas technologique, mais un écroulement téléologique, un écroulement de toute idée des causes dernières, comme le notait déjà Chesterton. La catastrophe, en l’occurrence, ne survient pas parce que l’activité cesse, elle survient parce que la finalité qui sous-tendait l’activité s’évapore, sans que cette dernière, précisément, n’en vienne à s’interrompre ; parce qu’alors, en effet, c’est l’automate qui prend le dessus. Dans cette perspective, la disparition de la machine ne menace rien ; c’est, au contraire, la totalisation dans la machine qui menace tout.

Je conclus avec Michel Houellebecq :
« Bientôt les êtres humains s’enfuiront hors du monde.
Alors s’établira le dialogue des machines
Et l’informationnel remplira, triomphant,
Le cadavre vidé de la structure divine ;
Puis il fonctionnera jusqu’à la fin des temps. »


PS : Cette dynamique d’escamotage des fins dernières, d’évacuation de toute idée de destination terminale, est singulièrement à l’œuvre dans le domaine politique. Les appellations données à certains mouvements récents, tels qu’En Marche, ou encore Horizons, en particulier, sont symptomatiques de cette évolution ; En Marche, tout spécialement, bien que le mode de locomotion reste encore un peu lent, est proprement l’intitulé d’un parti de joggers baudrillardiens. (Peut-être, d’ailleurs, est-ce la raison pour laquelle une telle sollicitude leur fut manifestée en période de confinement…) Mais je parle de parti, pour être compris, alors qu’en l’occurrence, ce n’est plus à de telles scories que nous avons affaire, mais à des marques, nettoyées de toutes références idéologiques, avec chacune leur produit phare à placer sur le grand marché démocratique des élections. Il serait injuste, toutefois, de dire que ces marques n’ont pas de programme, mais elles ont toutes le même, quoique le packaging change à chaque fois. Ce programme se résume à un mot d’ordre : l’efficacité, c’est-à-dire le cri de ralliement des machines du monde entier.

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