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De l’uniforme et des inégalités scolaires…

Pour faire passer l’idée de l’expérimentation de l’uniforme scolaire auprès des enseignants (et de l’idéologie de gauche…), l’argument de la lutte contre les inégalités à l’école est sans cesse avancé. Mais, en réalité, le principal objectif recherché est le retour d’un climat scolaire serein et propice aux apprentissages, rappelle notre contributeur, directeur d’école directement concerné.


Le sujet de la tenue vestimentaire des élèves fait couler beaucoup d’encre ces derniers temps. Il semblerait d’ailleurs que ce soit les opposants à l’uniforme qui aient davantage voix au chapitre que ceux qui sont favorables à une tenue commune pour les élèves. À lire les nombreux articles, les multiples invectives lancées aux supposés visages de l’extrémisme réincarné au travers du vêtement scolaire, cela doit tout de même secouer une bonne partie de l’échiquier politique, surtout du côté bien-pensant, évidemment !

La gauche moralisatrice et adoratrice de la différence ayant remplacé la gauche républicaine et patriote d’antan, c’est sur le sujet des inégalités que porte principalement le débat. Et c’est bien là le problème, car ce n’est pas le principal objectif de l’expérimentation de la tenue commune proposée par le gouvernement. Bien sûr, il s’agit d’exprimer à grands cris que l’uniforme ne masquera pas les inégalités entre enfants, qu’elles réapparaîtront davantage ailleurs, avec les autres vêtements, manteaux, chaussures… ou dans les accessoires comme les montres. Ceci est partiellement vrai et ce n’est pas le point qui intéresse prioritairement dans le port d’une tenue commune à l’école.

L’autre « inégalité » dont la presse de gauche ne parle jamais

D’ailleurs la communication officielle du ministère de l’Education nationale reprend cet argument sans le mettre au premier plan dans le guide destiné à encadrer la mise en place de la mesure :
« Cette démarche vise en tout premier lieu à renforcer la cohésion entre élèves et à améliorer le climat scolaire. […] C’est aussi un moyen de valoriser l’image de l’école et de l’établissement en créant un sentiment d’appartenance et d’unité entre les élèves. Il peut offrir des conditions de socialisation où les différences sociales se réduisent et permet de lutter contre le règne de l’apparence, trop souvent source de souffrances d’enfants et de familles. En cela, il facilite les relations entre les élèves, les familles et les enseignants et contribue à créer un climat scolaire propice au bien-être et à la réussite scolaire de chaque élève en lui permettant de s’épanouir au sein d’une école à l’abri de toutes formes d’inégalités et de prosélytisme. »

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Et sur le site ministériel, https://www.education.gouv.fr/tout-savoir-sur-l-experimentation-d-une-tenue-vestimentaire-commune-l-ecole-380643 :

« Destinée à réduire les différences sociales, à lutter contre le règne de l’apparence et contre toutes formes d’inégalités et de prosélytisme, l’expérimentation doit permettre de :
-Renforcer la cohésion entre les élèves
-Améliorer le climat scolaire
-Contribuer à créer une atmosphère de travail et d’égalité au sein de l’établissement
-Valoriser l’image de l’école et de l’établissement en créant un sentiment d’appartenance et d’unité entre les élèves. »

Nous voyons bien qu’il ne s’agit pas de masquer les inégalités entre enfants, mais bien de les réduire, et de les laisser à une place qui ne serait plus prépondérante au sein des établissements scolaires et des relations entre les élèves.

Si certaines inégalités sont légitimement déplorables dans notre système scolaire, c’est surtout celles qui touchent l’enseignement dispensé par les professeurs qu’il convient de combattre à l’école car elles entérinent celles des élèves qu’un enseignement d’égale valeur pourrait atténuer, selon leurs capacités réelles et non selon leurs lieux ou conditions de naissance. Ainsi, les vraies inégalités qui écrasent toutes les autres à l’école sont bien qu’à certains endroits un apprentissage est possible alors qu’il ne l’est pas ailleurs. Ou formulé autrement, pourquoi certains enseignements ne portent pas partout en France à l’élévation aussi haut que possible de tous les élèves en capacité de réussir.

Ordre et tenue !

Alors les chantres de l’égalitarisme nous disent que l’uniforme n’y pourra rien. Evidemment si nous regardons les conséquences sans questionner les causes, en effet la tenue commune ne réglera pas le problème de l’inégalité des apprentissages dispensés dans l’école de la République française. Mais si nous daignons nous intéresser à certaines causes, nous trouvons principalement deux aspects, l’un concerne les professeurs eux-mêmes, leurs compétences, leurs savoirs, donc leurs formations très inégales, bien souvent assez inachevées ; l’autre dépend des enfants que nous accueillons et qui parfois, ou souvent selon les endroits, sont très difficilement élèves. Là, l’uniforme a toute sa place dans le cadre qu’il convient absolument de remettre pour de nouveau donner du sens à la présence à l’école de tous les enfants. En passant le portail de l’école, l’enfant doit devenir élève et savoir que la connaissance est au centre de l’école. La tenue vestimentaire commune peut y aider. Il s’agit de remettre de l’ordre et de la tenue justement, là où malheureusement règnent bien souvent le désordre et la désinvolture.

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L’école, ce n’est pas Mac Do, on n’y vient pas comme on aime, ce n’est pas aux enfants de choisir leurs apprentissages. Il est donc de bon ton d’effectuer une distinction nette entre les temps de l’élève à l’école et de l’enfant au centre de loisirs. Qu’ils ne soient pas habillés de la même façon peut tout à fait les aider à faire la différence entre ces deux moments de leur vie, bien souvent dans les mêmes locaux, ou très proches les uns des autres.

L’élève est là pour apprendre, les enseignants adaptent leurs apprentissages de façon que chaque élève puisse les recevoir. Aux enfants de faire l’effort d’être élèves, l’uniforme peut faciliter l’établissement d’un climat serein, propice au sérieux et au travail scolaire. Aux enseignants de faire le reste, notamment œuvre de pédagogie pour élever les êtres en devenir au plus haut de leurs capacités. Mais il convient au préalable d’avoir des élèves face à soi, d’avoir des êtres disposés à recevoir le savoir que les professeurs doivent transmettre, et donc maîtriser auparavant, bien entendu. Nous revenons au premier point, celui des inégalités d’enseignements…

Ainsi, pour conclure, il serait sincèrement souhaitable que les débats à propos de la tenue scolaire soient sérieux et apaisés, dans un climat serein, car il est incroyable de voir ce qu’ils véhiculent comme inepties en plus d’être inutilement agressifs et moralisateurs. L’idéal serait d’agir sur les deux tableaux en même temps, remettre du cadre en quelque sorte à tous les niveaux. Favoriser le devenir élève du côté des enfants en développant tous les éléments constitutifs du cadre, car la tenue n’en est qu’un, comme le langage, l’assiduité, la ponctualité, la politesse, et bien sûr le premier d’entre eux : le respect. Dans le même temps, former réellement les enseignants à leur métier en travaillant conjointement dans deux directions : les connaissances pures à maîtriser et les gestes professionnels à acquérir. Une formation en alternance serait bienvenue. Quoi qu’il en soit, saisissons l’opportunité et expérimentons la tenue commune à l’école, vivons-la, évaluons-la et concluons ensuite sur ces effets, au lieu de jeter le bébé avec l’eau du bain et continuer de regarder impassiblement notre école s’effondrer davantage chaque année.

Ils scandent «Free Palestine» au Bataclan

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Le réfugié syrien Ameen Khayr forme avec le jeune producteur allemand Thorben Tüdelkopf le duo de musique électro «Shkoon». Alors qu’ils présentaient leurs nouvelles compositions au Bataclan le 10 février, ils ont repris la chanson «Yamma mwel el hawa» qui évoque le conflit israélo-palestinien. Le public s’est alors mis à scander «Free Palestine». On aurait préféré une minute de silence pour les victimes du terrorisme islamiste.


Des centaines de personnes scandent Free Palestine pendant un concert au Bataclan le 10 février. Les faits remontent à il y a une semaine, mais cela n’a été révélé qu’hier[1]. C’était pendant le concert du duo germano-syrien techno Shkoon – le chanteur Ameen Khayr est un réfugié syrien. Ses chansons, indique Radio Nova, parlent tolérance, amour, liberté, antiracisme, fraternité… Très bien.

Mais il n’est pas sûr que les jeunes qui assistaient à ce concert soient pétris de tolérance et d’amour.

Littéralement, « Free Palestine » n’a rien de choquant. Il est légitime de défendre l’existence d’un Etat palestinien. Mais c’est une question de contexte, comme dirait l’ex-patronne d’Harvard Claudine Gay qui affirmait qu’appeler au génocide des juifs pouvait (ou pas) être une violation du règlement de son université selon le contexte (d’où le montage rigolo avec la couverture de Mein Kampf remplacé par Mein Context sur les réseaux sociaux). En l’occurrence, « Free Palestine », dans le contexte actuel, cela ne signifie pas libérez la Cisjordanie et Gaza (qui n’est plus occupée) conformément aux résolutions de l’ONU, mais libérez la Palestine de la Mer au Jourdain, autrement dit : détruisez Israël. Ce slogan est scandé dans les manifs, il est tagué dans nos facs, il fait fureur dans les facs américaines. Depuis le 7 Octobre, « Free Palestine » n’est plus un plaidoyer pour le peuple palestinien qu’on pourrait tous partager mais un slogan pro-Hamas. Peut-être les jeunes du Bataclan ne le savent-ils pas. L’ignorance n’est pas une excuse.

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Nous qui défendons le pluralisme, nous voudrions interdire cela ?

Évidemment pas. Je déteste la censure. Mais tout n’est pas une affaire de droit. Ce qui est autorisé par la loi peut-être interdit par la décence. Rappelons que 90 de nos compatriotes sont morts au Bataclan, 130 en tout le 13 novembre 2015, victimes du terrorisme islamiste. Le même terrorisme qui, le 7 octobre, a tué, mutilé et torturé 1200 Israéliens parce qu’ils étaient juifs. Le Bataclan est un lieu de mémoire. C’est un lieu hautement symbolique qui rappelle que la bataille contre le djihadisme est loin d’être gagnée.

Or, l’islamo-gauchisme s’en donne à cœur joie. Les victimes du 7 octobre sont passées par pertes et profits. Le pogrom du Hamas est mis sur le même plan que la riposte israélienne. Le président brésilien Lula compare la riposte israélienne contre Gaza à la Shoah ! Adrien Quatennens et d’autres insoumis parlent de « génocide ».

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On a le droit de dire des âneries. On a le droit d’affirmer que le Hamas est un mouvement de résistance comme l’a fait Danièle Obono etc. Mais on peut tout de même le dire ailleurs qu’au Bataclan, lieu d’une mémoire endeuillée. Au lieu d’encourager son public dans la haine des ju… pardon d’Israël, on aurait préféré que Shkoon, adepte de la fraternité et de la tolérance, appelle les spectateurs à observer une minute de silence pour les victimes du 13 Novembre et du 7 octobre – pour lesquelles nous avons une pensée ce matin.


Cette chronique a d’abord été diffusée sur Sud Radio

Retrouvez notre directrice de la rédaction du lundi au jeudi dans la matinale.


[1] https://www.valeursactuelles.com/societe/lors-dun-concert-au-bataclan-le-public-scande-free-palestine

Africaines et modernes, grâce «à l’école de l’universel» de Germaine Le Goff

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François-Xavier Freland nous révèle avec brio le parcours d’une femme remarquable.


François-Xavier Freland, journaliste et écrivain, connait bien l’Afrique et il l’aime sans complaisance, comme on doit aimer ceux à qui on veut vraiment du bien, loin des litanies victimaires et misérabilistes. En cela il est un descendant direct de Germaine Le Goff, même si leur parenté généalogique est plus distante. C’est le parcours remarquable de cette « éducatrice en Afrique » que François-Xavier Freland nous retrace dans son dernier ouvrage paru tout récemment aux éditions Intervalles. Le style est toujours vif et le rythme trépidant comme dans tous ses ouvrages, qu’ils relèvent du reportage ou de la littérature.

L’Afrique dans sa complexité

D’ailleurs ce petit livre procède tout autant du récit biographique que de l’analyse géopolitique. Avec François-Xavier Freland, on peut gager en effet qu’il s’agira d’aventure et d’histoire, de passion et de raison, de volonté et de lucidité autant que d’amour. La vie de Germaine Le Goff est romanesque à bien des égards : une enfance très pauvre dans la Bretagne rurale et maritime au tournant des 19ème et 20ème siècles, l’élévation grâce à l’école de la République mais sans renoncer à prier Dieu quelquefois, deux maris profondément aimés, les horizons lointains de l’Afrique coloniale de l’entre-deux-guerres, un projet audacieux, quelques revers et de grands succès, et puis la reconnaissance, institutionnelle et surtout celle du cœur. Mais Germaine Le Goff nous fait aussi réfléchir sur le destin de l’Afrique d’aujourd’hui et de demain : quel rôle pour les élites africaines que la fondatrice de la première école normale d’institutrices à contribué à faire émerger de la tradition et du lien colonial ?

Car Germaine Le Goff est à la fois féministe et anticoloniale, mais à sa manière, sans idéologie ou idéalisme aveugle, en favorisant la synthèse heureuse de l’émancipation des femmes et du développement social, de la modernité et de l’africanité. Elle s’éprend de l’Afrique, mais toujours en gardant au cœur ses origines françaises et bretonnes. Elle n’est pas de ces « expatriés » qui se perdent outre-mer, et qui, déracinés, n’ont in fine leur place ni ici ni là-bas. Du Soudan français (le Mali actuel) au Sénégal, et à travers ses élèves venues « d’Afrique-Équatoriale française » comme « d’Afrique-Occidentale française », elle apprend l’Afrique dans sa complexité, elle affronte l’hostilité des traditionalistes africains et le racisme de certains colonialistes français. Mais elle poursuit son but et trouve des alliés, dans son couple d’abord, avec Joseph Le Goff lui aussi fonctionnaire de l’Éducation nationale et qui partage ses idées, dans l’administration française aussi parfois, à des moments clés pour soutenir ses projets, et parmi les Africains progressistes comme Léopold Sédar Senghor avec qui elle entretiendra une correspondance tout au long de sa vie.

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« Au début, la vie à Djenné ressemble à un conte de fée. Quelques jours seulement. Le modeste couple d’instituteurs débarqué de province accède au rang de notables de la colonie. Le vertige est là quand on a vécu la misère, les fins de mois difficiles, la lutte, le froid. » Mais ce n’est pas évident d’installer la confiance indispensable à la transmission, entre le colon et le colonisé. « Le Français, c’est l’autre, le Blanc, le toubab » auquel on se soumet par la force des choses mais dont on se méfie et se défie, surtout lorsque c’est une femme et qu’elle s’est mise en tête d’apprendre à lire aux filles. Après l’école, après avoir été instruites, elles ne voudront plus piler le mile et mépriseront la case africaine ! Eh bien oui, Germaine Le Goff veut faire des femmes africaines des femmes instruites et plus encore, elle veut former une élite féminine qui contribuera à sortir l’Afrique de son sous-développement et de la tutelle coloniale. Mais non elle ne veut pas que « ses filles » élevées à « l’école de l’universel » oublient leur singulier africain, elle veut même qu’elles le chérissent et en fassent une vraie richesse.

Émancipation et progrès

En 1937, après une dizaine d’années à enseigner en Afrique, à concocter des manuels adaptés, mêlant poésie et morale, littérature française et contes africains, Germaine Le Goff va enfin mettre en œuvre le projet auquel elle rêve depuis longtemps : fonder une école normale d’institutrices pour jeunes femmes africaines. « Le 21 mars 1938, le Gouverneur général – conforté par le retour des « progressistes » au pouvoir – rend publique sa décision de créer la première École normale d’institutrices pour jeunes filles à Rufisque ».

L’émancipation des femmes africaines entrait tout naturellement dans le projet de Léon Blum qui intégra des femmes à son gouvernement, et tenta en vain d’introduire une égalité de droit à la nationalité en Algérie contre le statut de l’indigénat qui garantissait au pouvoir religieux sa domination sur les populations musulmanes. Or il n’existait « en Afrique occidentale en tout et pour tout qu’une école de sage-femmes. Les fillettes africaines [n’avaient] droit qu’à un enseignement primaire et secondaire là où les hommes [pouvaient] suivre des études universitaires ». Germaine Le Goff était persuadée que l’éducation des filles permettrait d’élever les sociétés africaines toutes entières et son école en a fait la preuve.

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Si en 1926, Germaine et Joseph Le Goff avaient involontairement raté la visite officielle de « Pétain l’éradicateur », le « nettoyeur du Maroc » dix ans plus tard, c’est en toute connaissance de cause qu’ils saluent le changement politique et « l’idéologie du Front populaire [qui] fait son entrée avec fracas dans la société bien hiérarchisée des colonies. » Et pendant la guerre, Germaine interdira à ses élèves de chanter « Maréchal nous voilà ! », admirant De Gaulle et préparant la Libération de la France puis l’Indépendance de l’Afrique. En janvier 1944, le Général De Gaulle lors de son passage à Dakar avant la conférence de Brazzaville, salue donc Germaine Le Goff, « la bonne servante de la France » et reçoit des mains de son petit-fils, une sculpture d’une jeune fille africaine réalisée par Joseph.

Retour en France

Après son retour en France en 1956, dans la grande villa bretonne qu’elle a choisie au bord d’une rivière calme, et après les indépendances africaines, les succès de celles qu’elle appelait « ses filles » et qui l’appelaient « maman », ont illuminé tout le reste de la vie de Germaine. À chacun de ses voyages en Afrique durant les années 60 et 70, elle les retrouvait. L’une est la première femme ministre du continent et deviendra ambassadeur de Guinée aux Nations unies, une autre est première femme députée en Côte d’Ivoire puis ministre, une autre encore, également ancienne legoffienne, la députée socialiste Caroline Diop, est présidente du Mouvement national des femmes, et nommée ministre de l’Action sociale par le futur président sénégalais Abdou Diouf.

Mais le plus bel hommage à Germaine Le Goff est peut-être le roman de Mariama Bâ, écrivaine sénégalaise passée elle aussi par l’école normale de Rufisque, Une si longue lettre. « Nous sortir de l’enlisement des traditions, superstitions et mœurs ; nous faire apprécier de multiples civilisations sans reniement de la nôtre ; (…) faire fructifier en nous les valeurs de la morale universelle ; voilà la tâche que s’était assignée l’admirable directrice ». Une conception de l’Afrique loin de la victimisation décoloniale wokiste tellement répandue aujourd’hui. Un héritage pour une nouvelle alliance entre l’Afrique et l’Occident qui passe forcément par une relation privilégiée avec la France. Voilà qui pourra exaspérer certains et faire adorer à d’autres, ce petit livre merveilleusement écrit, courageux, à la fois nostalgique et plein d’espoir.

Une cuisine qui ne ment pas

Frédéric Simonin est l’un des derniers chefs-patrons de Paris, un vrai Parigot-tête de veau qui, avant de faire ses classes auprès de Joël Robuchon, a connu l’école de la rue, en banlieue. Aussi attentif envers son personnel qu’il l’est à l’origine de ses produits, c’est en poète qu’il décline les terroirs de France.


Les Jeux olympiques attendus par tous comme le Messie auront au moins eu le mérite de nous révéler le vide intergalactique qui habite le cerveau de nos dirigeants et l’idée au fond très pessimiste qu’ils se font de notre pays : comme si, pour exister, Paris avait besoin de ces bacchanales païennes vues et revues à satiété. Outre que tout le monde a eu, ou aura, un jour, les JO (d’où le côté vulgaire de la chose), rappelons à nos Machiavel de pacotille que Paris rayonnait autrefois, telle une étoile transformant sa propre substance en lumière. Quelle était donc la substance de Paris ? C’était une ville vivante et amusante où le petit peuple côtoyait la bourgeoisie et l’aristocratie, parfois au sein d’un même immeuble (ce que raconte très bien Hemingway dans son plus beau livre : Paris est une fête). Les petits commerces à la façade élégante pullulaient dans tous les quartiers, ainsi que les bals musette, les foires au jambon et les matchs de boxe… Les plus grands peintres et les meilleurs écrivains y avaient élu domicile, jouissant de cette liberté de créer et d’aimer qui n’existait nulle part ailleurs. Dans Le Monde d’hier, Stefan Zweig note ainsi sa stupéfaction lorsqu’il voit qu’ici des femmes blanches sortent avec des militaires noirs américains, chose inimaginable dans la Vienne et le Berlin des années 1930 !

Le plus comique dans cette affaire est que tous les Parisiens qui le peuvent ont d’ores et déjà décidé de fuir, du 24 juillet au 11 août, laissant sous les yeux des caméras du monde un village Potemkine vidé de ses habitants… Belle publicité.

Ravioles au foie gras, dans un bouillon de crevettes grises parfumé au gingembre et à la citronnelle.

On aurait très bien pu à la place célébrer l’invention du restaurant ! Celui-ci, en effet, fut créé à Paris, en 1765, rue des Poulies, près du Louvre, par un certain Boulanger, qui proposait des bouillons de poule et autres petits plats destinés à restaurer (requinquer) les passants. Avant la Révolution, on en comptait déjà une centaine. 1 000 en 1825. Plus de 2 000 en 1834. Sous Napoléon III, sur un million de Parisiens, 200 000 allaient y manger tous les jours. En 1903, on recense 2 000 cafés et brasseries, 1 500 restaurants et 12 000 marchands de vin où l’on peut casser la croûte (la consommation est alors d’un litre de vin par jour et par personne !) : autant de lieux de rencontre conçus pour supporter la tension et les cruautés de la vie.

Dans le fil de cette histoire, nous aimerions ici rendre hommage à l’un des derniers chefs-patrons de Paris, un vrai Parigot-tête de veau au grand cœur dont le restaurant (situé dans le quartier des Ternes) s’inscrit dans cette tradition sans laquelle nous ne serions plus que des zombies. Au début des années 2000, Frédéric Simonin fut, aux côtés de son mentor Joël Robuchon, l’un des premiers chefs à célébrer le terroir oublié de Paris, avec ses maraîchers d’Île-de-France, ses champignonnières et ses recettes traditionnelles comme les pommes Pont-Neuf (ancêtres de la frite), le bœuf miroton (connu depuis le xviie siècle), le homard Thermidor, le potage au cresson, les petits pois à la parisienne, la tarte Bourdaloue et le fontainebleau aux cerises aigres-douces de Montmorency…

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Né en 1975, Frédéric Simonin aurait pu très mal tourner : « J’ai passé mon enfance à Aubervilliers. Mon père militaire était toujours absent et ma mère tenait des bars de nuit : j’ai ainsi côtoyé des voyous, des maquereaux et des gangsters… J’étais en échec scolaire, très perturbé, un enfant débordant d’énergie dans un corps d’homme. À 13 ans, mes parents m’ont mis dans un internat militaire à La Roche-Guyon où j’ai découvert la rigueur et la camaraderie avec d’autres enfants de militaires, aussi paumés que moi. Mon rêve, c’était d’intégrer la Légion étrangère qui est l’élite de l’armée. Avec le recul, je pense que la disparition du service militaire a été une catastrophe sociale pour la France, car c’était une machine à intégrer. Deux ans après, j’ai commencé mon apprentissage en cuisine dans un joli restaurant situé au bord de la Seine et la première chose que j’ai faite a été d’envoyer mon plateau dans la gueule d’un client qui m’avait manqué de respect… »

Envoyé à Saint-Brieuc, en Bretagne, Frédéric tombe sur un chef bienveillant, Roland Pariset, qui va prendre le temps de le former et de lui apprendre à canaliser son énergie, un nouveau père, un vrai Jean Valjean !

De retour à Paris, il prend le bottin et écrit des lettres de candidature à tous les grands restaurants qui le font rêver : « À l’époque, on écrivait à la main et on recevait des réponses somptueuses avec le tampon de l’établissement ! C’était émouvant. Aujourd’hui, on communique sur Instagram. »

Ledoyen, Taillevent, l’hôtel Meurice, le George V, la Table de Joël Robuchon… Pendant des années, Simonin apprend le métier à la dure, comme un soldat, en se frottant aux plus grands chefs. En 2006, il gagne deux étoiles Michelin au service de l’ancien séminariste qui voulait devenir prêtre, Joël Robuchon, puis devient Meilleur Ouvrier de France, un concours qu’il remporte brillamment, mais qui le laisse sur le carreau : « J’en ai pleuré. Et après ? me suis-je dit, ça ne change rien de ce que je suis… On est ici de passage. »

À la tête de son propre restaurant depuis 2010, Simonin s’efforce d’être bon et juste avec son personnel et cela se sent : « Je leur apprends à être en éveil et à utiliser tous leurs sens. Je veux qu’ils soient autonomes et capables de réaliser un plat de A à Z : quand on le goûte, on sent qu’il y a une unité, un geste, une énergie. »

Très technique, sa cuisine paraît fluide et naturelle et privilégie des produits d’exception comme la rare truffe du Périgord Louis Pradel, qui embaume sa poitrine fondante de cochon au jus de civet…

Tous ses plats expriment un imaginaire poétique qui nous fait voyager, à l’image de ses exquises ravioles de foie gras servies dans un consommé de crevettes grises parfumé au gingembre. « Aujourd’hui, la concurrence est rude : il y a des tas de bons restaurants dans le monde qui ont plus de moyens que nous, plus de personnel, plus de design, moins de taxes… Nous, nous devons survivre ! » Alors, Monsieur Macron, les JO, c’est bien, mais l’avenir de notre gastronomie, c’est mieux !

Frédéric Simonin Restaurant
Menu déjeuner à 55 euros.
25, rue Bayen, 75017 Paris
01 45 74 74 74
www.fredericsimonin.com

Les « Naufragés du Wager » et la fin du délire attalamaniaque

Habitué aux joutes médiatiques, hier comme dirigeant communiste, aujourd’hui comme chroniqueur politique, Olivier a des tripes et du cœur quand il s’agit de défendre ses idées. «J’aime qu’on me contredise!» pourrait être sa devise.


Rien n’y fait. Quand ça ne veut pas… Malgré des efforts soutenus pour atteindre l’excellence, comme on dirait à « Stan », en dépit de solutions égrainées avec l’entrain d’un serveur téléphonique : « Pour avoir des gestionnaires, tapez 1 ; pour des révolutionnaires, tapez 2 », nonobstant la promesse de « réarmement » et de « régénération », l’imaginaire politique d’Emmanuel Macron reste en cale sèche. Le libraire de mon quartier a très certainement perçu ma quête d’épopée quand il m’a conseillé de me plonger dans Les Naufragés du Wager, de David Grann (LeSous-Sol, 2023). Je n’aime rien autant que ces œuvres où le talent de l’écrivain vient harponner le réel. Le va-et-vient entre ce récit et la récente actualité politique fut tout simplement délicieux.

L’autre séparatisme

Imaginez, le vaisseau de ligne de Sa Majesté envoyé au sein d’une escouade sous le commandement du jeune officier Attal, avec un cap clair et un esprit conquérant. J’ai vécu pendant quelques jours l’emballement médiatique autour de la nomination du « plus jeune Premier ministre » comme celle du commodore Anson sur son navire. Comme frappées par une fièvre soudaine, les rédactions ont été victimes d’un délire attalamaniaque, qui, finalement, n’a pas duré une semaine.

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L’expédition, avant de passer le cap Horn des élections européennes, a connu sa première grosse vague avec Amélie Oudéa-Castéra. Je l’apprécie pour sa capacité à dire très clairement l’entre-soi bourgeois, le séparatisme des très hauts revenus. Mais déjà apparaissent à l’horizon les quarantièmes rugissants avec la colère des agriculteurs ; travailleurs de la terre et de la misère. Elle dit beaucoup de l’époque. Quand le travail ne paie pas. Quand le grand désordre libéral, illustré par les traités iniques de libre-échange, va jusqu’à atteindre votre propre dignité, le sens de votre vie.

Pour éviter les cinquantièmes hurlants et les soixantièmes déferlants, Sa Majesté et le jeune commodore Attal regardent la carte de la région. Île de la Désolation. Port de la Famine. Golfe des Peines. Rochers de la Tromperie. Baie de la Séparation des amis. Restent pour eux quelques raisons de ne pas totalement désespérer de la situation. L’équipage du Wager, avant de faire naufrage, a été fortement diminué par le scorbut. Notre système de santé connaît quelques difficultés, mais il devrait pouvoir y faire face. Après avoir échoué sur une île vierge au large de la Patagonie, les survivants s’organisent mais des mutineries éclatent. Je n’évoquerai pas ici les scènes de cannibalisme car, vraiment, nous y échapperons à coup sûr.

Rendez-vous sur l’autre rive

David Grann est un maître du récit. Plus encore, il interroge superbement sur le sens des récits. Face aux crises françaises, nombreuses et complexes, les alternatives et les possibles sont immenses à condition de les rendre désirables. Quand la politique n’est plus une espérance exagérée, elle se réduit à un tableur Excel déshumanisé.

Je vais maintenant lire le dernier Tesson. Ma sensibilité politique n’a jamais cadenassé mes goûts littéraires. Je préfère la compagnie d’un très bon livre d’un auteur de l’autre rive à une soirée avec des poètes « progressistes » qui sont déjà cuits avant même d’être maudits. Quand Ferré chantait « Thank You Satan », cela avait une autre gueule. « Pour le péché que tu fais naître /Au sein des plus raides vertus ».

Calet, populiste d’élite

Monsieur Nostalgie célèbre les 120 ans d’Henri Calet (1904-1956), le journaliste-écrivain des « petites gens »


On l’ouvre au hasard, et, miracle, on le lit encore. À la volée, une chronique, un reportage, un portrait de quelques feuillets, un récit de voyage, comme ça, par plaisir, par désœuvrement, par hygiène intellectuelle aussi. Dans nos bibliothèques garnies de sommités, rares sont les écrivains à tenir la distance et à procurer cette brève et intense immersion dans la littérature avec les rogatons de l’existence. Directe, sans filtre, sans curatelle et appareil critique. Céline et Jules Renard, dans un registre possédé et chirurgical, éruptif et vipérin, offrent le même ondoiement répété. Tant d’autres, couronnés et choyés par les érudits encartés, assomment, jargonnent, grincent, soliloquent, dès la première phrase. Ils sont lourds et souvent inaptes à l’écriture, à la création, en somme, donc, au commerce des mots. Ils ennuient d’abord, puis agacent fermement. On finit par les abandonner dans les rayons les plus élevés, inaccessibles à hauteur d’homme. C’est la punition que je leur inflige dans mon Berry, ma modeste contribution à tous les surcotés de la Terre. Chez Calet, le style est allégé de toutes impuretés et fatuités, il n’en demeure pas moins classique dans sa forme et son équilibre, il est dépourvu d’excès et de flambe ce qui lui donne un éclat toujours nouveau. Il est faussement journalistique dans son esprit. Derrière ce ton informatif de façade, d’un réalisme un peu trop sérieux à mon goût, toutes les personnes qu’il interroge, nous apparaissent alors dans leur dimension fictive. Il les met à plat sur le papier, non pas pour les grandir, plutôt pour leur tendre un miroir psychologique. Calet ne trahit pas leur vérité, il ne les caricature pas, ne les moque pas ; sous sa plume, ces inconnus ne ressortent pas embellis ou transformés. Calet n’est pas un politicien attiré par la misère ou l’un de ces progressistes ébaubis que l’on rencontre aujourd’hui sur les plateaux de télévision, sa fibre sociale n’annihile pas son talent d’écrivain. Ses idées ne sont pas un frein à sa prose. Il creuse, par ses nombreuses enquêtes sur le terrain, une galerie de quidams fatigués, d’anonymes qui nous touchent, d’insignifiants qui peuplent la capitale et ravivent la mémoire des rues. Son œuvre a assurément une valeur documentaire sur l’immédiate Après-guerre mais elle ne se limite pas à une litanie de poncifs sur la pauvreté urbaine ou le mal-logement. Calet est trop subtil et sincère pour servir une quelconque cause.

À lire aussi, Didier Desrimais: La boîte du bouquiniste

« Ceux qui ne sont rien », formule punitive de notre président, ont trouvé refuge dans ses livres. Ils en sont le substrat et l’onde nostalgique. Leur déterminisme qui semble, à priori, les accabler ne les dépossède pas totalement de leur propre individualité. Calet ne les indivise jamais, il ne les idolâtre pas non plus, son ironie rieuse s’infiltre souvent dans ses pages, elle vient désamorcer ainsi une charge lacrymale trop pesante. Son acte de naissance l’a poussé vers « le petit peuple » de Paris bien qu’il se soit aventuré, par la suite, dans les hautes sphères avec des prudences de sioux. En vérité, il ne semble à l’aise dans aucun milieu, d’où cette forme de raideur et d’élégance sur les photos d’époque. De réserve à l’évidence, son snobisme à lui. Dans un livre de poche datant de 1966, on le présentait ainsi : « Après ses études, il exerce divers métiers, voyage, enseigne le français à l’étranger. C’est aux Açores qu’il commence son premier roman : La Belle lurette (1935) ». Déjà, on perçoit un goût certain pour le flou, les identités successives, les méandres en héritage, Calet aura marché toute sa vie sur des voies parallèles. Qu’il collabore au journal Combat avec Albert Camus ou pour le Elle d’Hélène Lazareff, qu’il écrive des textes à la radio et à la télévision, qu’il fasse la navette entre le Parisien Libéré et Gallimard, il demeure cet apatride des Lettres. Jamais en pole position et, malgré tout, connu des rédactions ou du milieu de l’édition, il rate de peu le Prix Albert-Londres et remporte le « Prix de l’Humour » en 1950 pour L’Italie à la paresseuse.

Malade du cœur, il s’éteint à Vence en 1956 à l’âge de cinquante-deux ans. Son parcours, hors des clous et des académies, nous le rend proche. Adepte du « fourre-tout », genre hybride mariant l’autofiction et la chronique, parisien viscéral (« J’ai tété son lait, j’ai respiré son souffle »), éternellement repêché par quelques éditeurs et lecteurs fervents depuis bientôt soixante-dix ans, il aura surtout beaucoup écrit pour manger. La gamelle et l’écriture auront été ses priorités absolues. François Nourissier le qualifiait de « classique populiste ». Je ne me lasse pas de son rideau de grisaille et de cette désillusion qui sonne comme une délivrance ; à propos de Paris, il écrivait « Je crois parfois que c’est mon champ. Voilà longtemps que je le laboure et que je le sème : rien n’a germé, rien n’a fleuri ». Peut-être que la meilleure définition de Calet, celle qui s’approche le plus de sa vérité, on la doit à Michel Petrucciani disparu il y a vingt-cinq ans (lire Jazz Magazine de février 2024) parlant de sa musique : « Aujourd’hui, je tourne moins autour de notes elles-mêmes que leur couleur. L’important, c’est de donner au bon moment sa juste couleur à tel ou tel accord ».

Scandinavie, une invitation au silence

Face à des paysages grandioses, on fait silence


En chacun de nous existe probablement un esprit du Nord. Je ne suis jamais allé là-bas physiquement, mais les pays scandinaves ont joué un rôle certain dans ma mythologie personnelle, à travers quelques artistes marquants. Qu’ils appartiennent à la littérature (Stig Dagerman), au cinéma (Bergman, Lars von Trier), à la philosophie (Kierkegaard, peut-être mon philosophe préféré), ou encore à la musique (Sibelius), ils ont introduit incontestablement dans ma sensibilité une prédisposition fondamentale.

Peu de textes, beaucoup d’images

Le beau livre très érudit que nous proposent Alessandra Ballotti et Frédérique Toudoire-Surlapierre, toutes deux professeurs de littérature comparée à la Sorbonne et spécialistes du monde scandinave, a le grand mérite de faire une synthèse particulièrement agréable et démonstrative de ce que représentent ces pays de l’extrême. Peu de textes ici, beaucoup d’images, l’essentiel est dit et montré avec goût et simplicité. Les deux universitaires sont parvenues à faire une somme esthétique, nous livrant sur un plateau la quintessence même de tous ces magnifiques pays du Nord que sont la Suède, la Norvège, le Danemark et quelques autres encore.

Il y a une identité scandinave, perceptible à travers les différentes formes d’art que nos deux auteurs scrutent attentivement. Elles notent ainsi « un sentiment profond mais complexe, mêlant l’isolement, l’esseulement, la solitude, la marginalité, un peu de nostalgie aussi ». Les peintures ou les photographies qu’elles ont sélectionnées le prouvent assez, mais aussi les exemples littéraires qu’elles donnent. Elles citent ainsi l’écrivain islandais Gyrðir Elíasson, qui évoque la solitude dans son roman La Fenêtre du sud, paru en français en 2020 : « Celui qui est seul est toujours seul, écrivait-il, infiniment seul et nulle compagnie ne peut rien y changer. » 

L’âme scandinave

Deux éléments prédominent, pour caractériser l’âme scandinave. Le silence, d’abord, délicat à illustrer, et ensuite  sûrement la couleur bleue. Cette couleur a inspiré les poètes et les peintres. Dans son recueil de poésie maritime Baltiques (1974), Tomas Tranströmer écrivait : « Et là-haut, dans les montagnes, le bleu de la mer a rattrapé le ciel. » Quelques pages plus loin, un tableau de Björn Ahlgrennsson de 1901 vient mettre en évidence cette obsession du bleu.

A relire, du même auteur: Un nouveau tome du Journal d’Imre Kertész, rescapé d’Auschwitz

Le froid et la glaciation immergent toute la vie nordique. Le gel est un thème littéraire inépuisable. Alessandra Ballotti et Frédérique Toudoire-Surlapierre lui consacrent tout un chapitre, mentionnant l’exemple suivant : « le Danois Peter Høeg, remarquent-elles, dans son roman Smilla et l’amour de la neige (1992), confirme les pouvoirs poétiques de l’immensité glacée et de l’infinie blancheur des espaces nordiques ». Au Groenland, le paysage est évidemment somptueux et d’un blanc immaculé. « Se fondant dans cette nature incolore et glacée, les Inuits semblent parfaitement inaccessibles », comme le soulignent nos deux universitaires.

Une nature grandiose

Ce qui, selon elles, frappe peut-être le plus, dans les pays scandinaves, c’est l’immensité de la nature, et en particulier « les vastes forêts », qui confèrent à ces contrées « une atmosphère surnaturelle ». Le cinéaste islandais Hlynur Pálmason a consacré tout un film, Godland, en 2022, à décrire ce phénomène, « rappelant, si besoin était, que l’âpreté naturelle est une source féconde de puissance esthétique ».

Pour Alessandra Ballottiet Frédérique Toudoire-Surlapierre, le philosophe danois Søren Kierkegaard est celui qui est le plus représentatif de l’esprit scandinave, avec ce qu’il a lui-même appelé, à propos du sacrifice d’Abraham, « la terrible responsabilité de la solitude ». La pensée de Kierkegaard se trouve donc être tout naturellement « au cœur même de la morale nordique ». Preuve supplémentaire, s’il en était besoin, de l’attrait intellectuel que représente cette contrée scandinave apparemment si excentrée, et qui ne révèle ses richesses qu’aux plus vigilants.   

Alessandra Ballotti et Frédérique Toudoire-Surlapierre, Scandinavie, un voyage magnétique. Éd. De La Martinière.

À noter également, de Frédérique Toudoire-Surlapierre, De quelques prédictions bien utiles du Nordic Noir. Éd. Orizons.

Impayable Estelle Youssouffa

Laure Adler et François Piquemal face à Estelle Youssouffa: la gauche contre le réel.


À l’instar de leur président Azali Assoumani, les dirigeants des Comores multiplient les provocations contre la France à la tribune de l’ONU. La première opération Wuambushu menée au printemps dernier a échoué et la submersion migratoire se poursuit à Mayotte. Elle met en péril la cohésion sociale d’une île devenue un immense bidonville.

Le droit du sol, quoi qu’il en coûte ?

Les bus sont caillassés, les hôpitaux pris d’assaut par des clandestins qui menacent les soignants ; des bandes de « jeunes » armés de machettes détroussent les autochtones. Pas un commerce n’échappe au pillage et alors que les maisons individuelles se couvrent de barbelés, la population organise désormais elle-même sa protection. Aussi, le 11 février, le ministre de l’Intérieur s’est résolu à se rendre sur l’île pour « apporter des réponses ». Gérald Darmanin a annoncé l’opération Wuambushu 2 qui comprendra l’installation d’un rideau de fer maritime, le déploiement de 15 gendarmes du GIGN et la mise en place d’un escadron « Guépard » destiné à réduire la violence. Ce qu’on a retenu, surtout, c’est qu’il a déclaré, vouloir procéder à une « révision constitutionnelle » concernant le droit du sol à Mayotte pour supprimer son automaticité. Cette idée, récemment évoquée lors du projet loi immigration, n’a pas manqué de relancer le débat entre une droite favorable à la suppression dudit droit et une gauche que cette perspective inquiète. Pour l’idéologie de gauche, tout est ouvert : pas de filtre, pas de frontières, pas de « discrimination. » Qu’importent les conséquences pourvu qu’on ait bonne conscience.

C’est dans ces circonstances qu’Estelle Youssouffa, députée de la première circonscription de Mayotte et apparentée à l’Assemblée nationale au groupe centriste Libertés, Indépendants, Outre-mer et Territoires (LIOT) est intervenue sur deux plateaux de télévision, mardi 13 février. La Mahoraise, digne et posée, ne mâche pas ses mots. Elle réclame « l’expulsion des migrants en situation irrégulière », la prise de « décisions radicales » contre la pression migratoire, dénonce « la colonisation de son île » et demande « l’abolition du droit du sol ». La gauche enrage face à cette position résolument identitaire, hélas, la députée est « racisée », il est par conséquent difficile de « l’extrême-droitiser ». Sur LCP, d’abord, on a vu le député insoumis François Piquemal se faire recadrer magistralement par Estelle Youssouffa. Pour rendre les migrants moins violents, il conviendrait, non pas de supprimer le droit du sol à Mayotte, mais d’augmenter l’aide versée aux Comores, a tenté d’expliquer cet apôtre du vivre-ensemble ; le voilà aussitôt mouché : « Je vous ai laissé débiter des âneries et je n’ai rien dit. Donc, vous allez supporter d’entendre des faits vérifiés. » Après ce préambule efficace, elle a développé : « Vous êtes en train de nous expliquer que le sujet, c’est la pauvreté. La pauvreté ne justifie pas la violence. Mayotte est depuis toujours extrêmement pauvre, mais on ne découpe pas les gens en morceaux. Vous comprenez ? À aucun moment, la pauvreté ne justifie la violence que subit Mayotte. »

Laure Adler, hors sol

Ensuite, dans C ce soir, on a réfléchi sur les « dangers de la remise en cause du droit du sol à Mayotte ». Estelle Youssouffa, toujours, et cette fois face à Laure Adler, nous a offert un second moment d’épiphanie. La journaliste, icône de la télévision d’État dont la bien-pensance est devenue le fonds de commerce, lévite aussi en altitude par-dessus les contingences bassement matérielles et les destinées des gueux ; voler au-dessus de la mêlée lui permet assurément de poser les bonnes questions. Aussi, l’a-t-on vue s’interroger gravement : le problème mahorais, n’était-il pas, somme toute, celui d’une jeunesse « sans avenir » qu’il convenait « d’accompagner » ? D’un air pénétré, lentement et d’un ton monocorde, Madame Verdurin a pris la parole :  elle ne connaissait pas Mayotte, mais, c’était tout comme ; elle avait lu : « Je ne connais pas votre île, mais j’ai lu un livre, il y a quelques années, qui a d’ailleurs obtenu un grand succès en France, de Nathacha Appanah, qui s’intitule Tropique de la violence. » Et la femme savante de préciser, affichant « cette attitude de résignation aux souffrances toujours prochaines infligées par le Beau » que Proust lui prête dans La Recherche : « ce livre met en scène de façon magistrale toute cette jeunesse, dans cette île, cette jeunesse en proie au manque d’avenir, en proie au manque de moyen, en proie au manque d’éducation. » Et vint, incantatoire, le questionnement, douloureux, nécessaire : « Et je voulais savoir si, aujourd’hui, ce n’était pas ce problème-là qui était le plus important, (…) ne pas distinguer (…), dans cette jeunesse désorientée que met en scène magistralement Natacha Appana et qui a donné un film qui s’intitule aussi Tropique de la violence de Manuel Schapira. Est-ce que cette jeunesse sans avenir, ce n’est pas ça, le sujet le plus important ? (…) Est-ce que le vrai problème c’est d’être Mahorais ou d’être Comorien ? Quel est le statut de cette jeunesse et comment peut-on remédier à cette absence d’espoir ? »

La journaliste Laure Adler © BERNARD BISSON/JDD/SIPA Numéro de reportage : 00666850_000001

La réponse d’Estelle Youssouffa au prêche sirupeux est terrible : « Le livre comme le film font l’objet d’un immense rejet à Mayotte. » Elle précise : « C’est quand même assez symptomatique que ce livre, qui est présenté pour expliquer ce qu’est la réalité (…) n’a aucun personnage local, indigène. »  « Nous, Mahoraises et Mahorais, sommes invisibilisés dans notre propre histoire, dans notre propre territoire. » Elle balance ensuite le vitriol du réel dans la guimauve des bons sentiments : « Ces enfants ne sont pas les nôtres. Nos enfants à nous n’ont pas accès à nos écoles. Nos écoles n’ont pas de cantine. On n’a pas d’eau. » « On ne peut pas faire une politique publique quand on ne connaît pas sa population, qu’on ne peut pas se compter. » Et à la fin de l’envoi, elle touche : « La générosité n’a pas de prix, mais elle a un coût. »

Dès 1998, Philippe Muray, avait déjà tout compris : « Il n’y a plus de différence entre le discours des artistes, celui de l’élite éclairée et ceux de la classe politique (…) la fusion s’est opérée (…), les discriminations ont disparu, tout est noyé dans une même interminable et pitoyable homélie sur la nécessité de la tolérance, l’abjection du racisme (…) »

Tropique de la violence

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Hommage à Alexeï Navalny, la liberté assassinée

L’opposant numéro 1 à Vladimir Poutine n’est plus. Qu’il ait été tué ou qu’on l’ait laissé péricliter dans la colonie pénitentiaire où il faisait de fréquents séjours en « cellule de discipline » malgré un état de santé alarmant, le Kremlin voulait sa mort. Les chancelleries occidentales s’indignent de la cruauté du régime russe, et tiennent Vladimir Poutine pour responsable. À un mois des élections qui vont le confirmer à la tête du pays jusqu’en 2030, le dirigeant russe rappelle à l’Occident et à son peuple qu’il fait ce qu’il veut.


Ainsi, vient-on d’apprendre, ce 16 février 2024, la mort, à l’âge de 47 ans seulement, dans une prison – portant la sinistre appellation de « Loup polaire », où il purgeait une peine carcérale de dix-neuf ans pour « extrémisme » – située au-delà du glacial cercle arctique, d’Alexeï Navalny, principal opposant politique au régime dictatorial de Vladimir Poutine.

Alexeï Navalny entouré de sa famille à l’hôpital de la Charité, Berlin, 15 septembre 2020. © HANDOUT

Stupeur, certes, au sein de nos démocraties et, plus généralement, du monde libre ! Car, par-delà même cette tragique disparition de Navalny, dont on ne louera jamais assez l’immense courage face à ce que beaucoup considéraient malheureusement comme une mort annoncée au vu de la dureté de ses conditions de détention, c’est la liberté, en sa plus noble, haute et belle expression, qui a été, de fait, assassinée là, et par la plus brutale, horrible et cynique des manières !

Le courage de la vérité

Comment, d’ailleurs, ne pas se souvenir, en d’aussi dramatiques circonstances, de ce que le grand Alexandre Soljenitsyne, le plus célèbre des dissidents au sein de l’ex-Union Soviétique, écrivait déjà, dans son Archipel du Goulag (1973), à propos de l’univers concentrationnaire, où il fut lui-même enfermé, au fin fond de la non moins hostile Sibérie, pendant de longues et cruelles années : « Notre univers n’est-il pas une cellule de condamnés à mort ? » 

Condamné à mort : c’est cette très lourde sentence, aux funestes contours de peine capitale, que Navalny, le courage de la vérité néanmoins chevillé au corps comme à l’âme, affronta précisément, avec une détermination qui n’avait d’égale que sa lucidité, lorsqu’il revint, le 28 janvier 2021, d’Allemagne, où il avait été hospitalisé après avoir subi, en août 2020, une grave tentative d’empoisonnement (au novitchok, censé paralyser les réflexes neurologiques) de la part des services secrets poutiniens (le FSB, anciennement KGB), pour rentrer en Russie, où il savait pertinemment bien que, faute de soins adéquats au regard de sa santé ainsi fragilisée irrémédiablement, il périrait, reclus en un total isolement, sinon en une de ces terribles « cellules de discipline » dont les pouvoirs les plus tyranniques ont l’impénétrable secret, d’une lente et douloureuse agonie.

Car c’est ainsi, en d’aussi effroyables circonstances, où toute humanité semble même avoir disparu au mortifère horizon de ce monde glacial, que l’on meurt, comme aux pires heures de l’ère stalinienne, dans ce que l’on appelle pudiquement, mais surtout très hypocritement, une « colonie pénitentiaire ». Ce type de totalitarisme, un écrivain aussi talentueux que Franz Kafka l’a, du reste, particulièrement bien décrit lui aussi, en 1919 déjà, dans une nouvelle intitulée, justement, La colonie pénitentiaire. Kafkaïen, précisément !

Le destin d’un héros mort en martyr

Ainsi, est-ce également là, face à un aussi douloureux mais symbolique destin, en véritable martyr, où la mort le rend paradoxalement encore plus vivant, et la clameur de son combat pour la liberté plus que jamais retentissante aujourd’hui, qu’Alexeï Navalny, dont le silencieux mais éloquent sourire se parait infailliblement d’une sorte de politesse du désespoir, s’en est allé en ce morne jour d’hiver.

Que cet héroïque Alexeï Navalny, qui a désormais rejoint ces autres grandes figures de la dissidence russo-soviétique que furent Alexandre Soljenitsyne, Andreï Sakharov ou Alexandre Zinoviev (mémorable auteur, notamment, des Hauteurs Béantes), ne se désole toutefois pas trop là où il est à présent : son combat pour la liberté – l’inaliénable et précieuse liberté – demeurera à jamais, pour tout démocrate digne de ce nom, authentiquement épris de justice, un exemple à suivre, éternellement ! Ainsi, non, la mort d’Alexeï Navalny, qui aura ainsi payé de sa propre vie par sa résistance à l’oppression, ne sera pas vaine : nous, hommes et femmes de bonne volonté, profondément attachés aux imprescriptibles valeurs morales et principes philosophiques de l’humanisme, continuerons son immortel combat pour la liberté, partout dans le monde, y compris en Russie. Gloire à Navalny !

Cuisinera-t-on Brigitte Bardot à la sauce woke?

Didier Desrimais a récemment dénoncé les délires wokes, antispécisme y compris. L’essayiste animaliste David Chauvet lui répond.


Dans sa récente chronique pour Causeur évoquant le livre de Jean-François Braunstein La philosophie devenue folle, Didier Desrimais affirme ou à tout le moins laisse entendre que l’antispécisme est une forme de wokisme[1]. Disons-le clairement : cette affirmation n’a aucun fondement, mais Didier Desrimais et Jean-François Braunstein ont tout à fait raison de s’interroger sur les dérives passées et futures de l’antispécisme, comme de toute autre idéologie.

On peut très bien exécrer le wokisme et être antispéciste, si on définit l’antispécisme comme le fait de ne pas porter atteintes aux intérêts fondamentaux des animaux au seul critère qu’ils appartiennent à une autre espèce – je dis bien « intérêts des animaux », ce qui signifie qu’ils sont sensibles et doués de conscience. Chacun comprend qu’il y a une différence entre un moucheron et un cheval, oserai-je croire, et on ne rejettera pas la protection due à ce dernier en prétextant simplement de l’exemple du premier.

Oubliez les singeries de Singer

Donc, l’antispécisme ne devrait pas être considéré, par principe, comme « une philosophie devenue folle ». Se soucier des animaux ne date pas d’hier, et certainement pas de l’antispécisme de Peter Singer. Il suffit de se souvenir, pour parler de la seule civilisation judéo-chrétienne, que dans l’Eden Adam et Eve ne mangeaient pas de viande. On l’ignore souvent, mais cela a donné lieu à une « lecture végétarienne du christianisme », pour citer Olivier Christin et Guillaume Alonge dans leur belle étude Adam et Eve, le paradis, la viande et les légumes, dont le lecteur pourra trouver en ligne une chronique par votre serviteur[2]. En témoigne, l’ouvrage De abstinentia carnis du futur cardinal Silvio Antoniano au seizième siècle. Certes, il s’agissait moins de se soucier des animaux que de retrouver un idéal de pureté et d’humilité. Mais croyez bien que les antispécistes – du moins ceux qui, parmi eux, se soucient sincèrement des animaux – se satisferaient très bien de la fin des abattoirs, serait-elle motivée par tout autre chose que leur idéologie.

Quand je parle de sincérité, je veux dire que l’antispécisme peut aussi bien être un moyen de défendre les animaux qu’une vulgaire posture idéologique. Ou bien un simple jeu intellectuel, propre à sombrer dans les délires dont l’université est coutumière – ce que Didier Desrimais comme Jean-François Braunstein dénoncent brillamment. Mais voudra-t-on en revenir à la hiérarchie des races parce que l’antiracisme vire à présent au wokisme le plus grotesque ? Ou priver les femmes du droit de vote à cause du néoféminisme ? Non, alors de grâce, pas de deux poids deux mesures avec l’antispécisme. Ce n’est pas l’antispécisme en soi qu’il faut condamner mais, de même que l’antiracisme, ses dérives. Refuser qu’on torture ou qu’on tue les animaux n’implique pas d’accepter la zoophilie, de vouloir se marier avec son chat ou toute autre proposition issue d’esprits à la dérive.

Diabolisation

Ne pas faire cette distinction cruciale est non seulement un deux poids deux mesures, mais c’est une grave faute stratégique pour la droite : car la ficelle est grosse et il n’échappe à personne que derrière l’épouvantail de l’antispécisme, c’est la cause animale que certains cherchent à diaboliser, par exemple en assimilant au wokisme, de manière bassement opportuniste, la lutte contre la corrida ou contre la chasse. C’est alors de nos concitoyens, dans leur grande majorité sympathisants de cette cause, qu’on veut couper la droite. On ne le répètera jamais assez, tout comme l’écologie, la cause animale n’est pas essentiellement de gauche, et encore moins un avatar du wokisme[3].

Ou sinon, dites à Brigitte Bardot qu’elle est woke. Nul doute qu’elle goûtera le compliment avec la même volupté qu’une bouchée de viande.


[1] https://www.causeur.fr/euthanasie-gpa-antispecisme-genre-le-wokisme-en-a-encore-sous-le-pied-276358

[2] https://www.researchgate.net/publication/376885849_Remettre_l’Eglise_au_milieu_du_village_vegan_A_propos_d’Olivier_Christin_et_Guillaume_Alonge_Adam_et_Eve_le_paradis_la_viande_et_les_legumes_Review_preprint?_tp=eyJjb250ZXh0Ijp7ImZpcnN0UGFnZSI6InByb2ZpbGUiLCJwYWdlIjoicHJvZmlsZSIsInBvc2l0aW9uIjoicGFnZUNvbnRlbnQifX0

[3] https://www.marianne.net/agora/tribunes-libres/la-cause-animale-nest-pas-essentiellement-de-gauche

De l’uniforme et des inégalités scolaires…

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Béziers, février 2024 © Alain ROBERT/SIPA

Pour faire passer l’idée de l’expérimentation de l’uniforme scolaire auprès des enseignants (et de l’idéologie de gauche…), l’argument de la lutte contre les inégalités à l’école est sans cesse avancé. Mais, en réalité, le principal objectif recherché est le retour d’un climat scolaire serein et propice aux apprentissages, rappelle notre contributeur, directeur d’école directement concerné.


Le sujet de la tenue vestimentaire des élèves fait couler beaucoup d’encre ces derniers temps. Il semblerait d’ailleurs que ce soit les opposants à l’uniforme qui aient davantage voix au chapitre que ceux qui sont favorables à une tenue commune pour les élèves. À lire les nombreux articles, les multiples invectives lancées aux supposés visages de l’extrémisme réincarné au travers du vêtement scolaire, cela doit tout de même secouer une bonne partie de l’échiquier politique, surtout du côté bien-pensant, évidemment !

La gauche moralisatrice et adoratrice de la différence ayant remplacé la gauche républicaine et patriote d’antan, c’est sur le sujet des inégalités que porte principalement le débat. Et c’est bien là le problème, car ce n’est pas le principal objectif de l’expérimentation de la tenue commune proposée par le gouvernement. Bien sûr, il s’agit d’exprimer à grands cris que l’uniforme ne masquera pas les inégalités entre enfants, qu’elles réapparaîtront davantage ailleurs, avec les autres vêtements, manteaux, chaussures… ou dans les accessoires comme les montres. Ceci est partiellement vrai et ce n’est pas le point qui intéresse prioritairement dans le port d’une tenue commune à l’école.

L’autre « inégalité » dont la presse de gauche ne parle jamais

D’ailleurs la communication officielle du ministère de l’Education nationale reprend cet argument sans le mettre au premier plan dans le guide destiné à encadrer la mise en place de la mesure :
« Cette démarche vise en tout premier lieu à renforcer la cohésion entre élèves et à améliorer le climat scolaire. […] C’est aussi un moyen de valoriser l’image de l’école et de l’établissement en créant un sentiment d’appartenance et d’unité entre les élèves. Il peut offrir des conditions de socialisation où les différences sociales se réduisent et permet de lutter contre le règne de l’apparence, trop souvent source de souffrances d’enfants et de familles. En cela, il facilite les relations entre les élèves, les familles et les enseignants et contribue à créer un climat scolaire propice au bien-être et à la réussite scolaire de chaque élève en lui permettant de s’épanouir au sein d’une école à l’abri de toutes formes d’inégalités et de prosélytisme. »

A lire aussi, Emmanuelle Ménard: Béziers candidate à l’expérimentation de l’uniforme à l’école

Et sur le site ministériel, https://www.education.gouv.fr/tout-savoir-sur-l-experimentation-d-une-tenue-vestimentaire-commune-l-ecole-380643 :

« Destinée à réduire les différences sociales, à lutter contre le règne de l’apparence et contre toutes formes d’inégalités et de prosélytisme, l’expérimentation doit permettre de :
-Renforcer la cohésion entre les élèves
-Améliorer le climat scolaire
-Contribuer à créer une atmosphère de travail et d’égalité au sein de l’établissement
-Valoriser l’image de l’école et de l’établissement en créant un sentiment d’appartenance et d’unité entre les élèves. »

Nous voyons bien qu’il ne s’agit pas de masquer les inégalités entre enfants, mais bien de les réduire, et de les laisser à une place qui ne serait plus prépondérante au sein des établissements scolaires et des relations entre les élèves.

Si certaines inégalités sont légitimement déplorables dans notre système scolaire, c’est surtout celles qui touchent l’enseignement dispensé par les professeurs qu’il convient de combattre à l’école car elles entérinent celles des élèves qu’un enseignement d’égale valeur pourrait atténuer, selon leurs capacités réelles et non selon leurs lieux ou conditions de naissance. Ainsi, les vraies inégalités qui écrasent toutes les autres à l’école sont bien qu’à certains endroits un apprentissage est possible alors qu’il ne l’est pas ailleurs. Ou formulé autrement, pourquoi certains enseignements ne portent pas partout en France à l’élévation aussi haut que possible de tous les élèves en capacité de réussir.

Ordre et tenue !

Alors les chantres de l’égalitarisme nous disent que l’uniforme n’y pourra rien. Evidemment si nous regardons les conséquences sans questionner les causes, en effet la tenue commune ne réglera pas le problème de l’inégalité des apprentissages dispensés dans l’école de la République française. Mais si nous daignons nous intéresser à certaines causes, nous trouvons principalement deux aspects, l’un concerne les professeurs eux-mêmes, leurs compétences, leurs savoirs, donc leurs formations très inégales, bien souvent assez inachevées ; l’autre dépend des enfants que nous accueillons et qui parfois, ou souvent selon les endroits, sont très difficilement élèves. Là, l’uniforme a toute sa place dans le cadre qu’il convient absolument de remettre pour de nouveau donner du sens à la présence à l’école de tous les enfants. En passant le portail de l’école, l’enfant doit devenir élève et savoir que la connaissance est au centre de l’école. La tenue vestimentaire commune peut y aider. Il s’agit de remettre de l’ordre et de la tenue justement, là où malheureusement règnent bien souvent le désordre et la désinvolture.

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L’école, ce n’est pas Mac Do, on n’y vient pas comme on aime, ce n’est pas aux enfants de choisir leurs apprentissages. Il est donc de bon ton d’effectuer une distinction nette entre les temps de l’élève à l’école et de l’enfant au centre de loisirs. Qu’ils ne soient pas habillés de la même façon peut tout à fait les aider à faire la différence entre ces deux moments de leur vie, bien souvent dans les mêmes locaux, ou très proches les uns des autres.

L’élève est là pour apprendre, les enseignants adaptent leurs apprentissages de façon que chaque élève puisse les recevoir. Aux enfants de faire l’effort d’être élèves, l’uniforme peut faciliter l’établissement d’un climat serein, propice au sérieux et au travail scolaire. Aux enseignants de faire le reste, notamment œuvre de pédagogie pour élever les êtres en devenir au plus haut de leurs capacités. Mais il convient au préalable d’avoir des élèves face à soi, d’avoir des êtres disposés à recevoir le savoir que les professeurs doivent transmettre, et donc maîtriser auparavant, bien entendu. Nous revenons au premier point, celui des inégalités d’enseignements…

Ainsi, pour conclure, il serait sincèrement souhaitable que les débats à propos de la tenue scolaire soient sérieux et apaisés, dans un climat serein, car il est incroyable de voir ce qu’ils véhiculent comme inepties en plus d’être inutilement agressifs et moralisateurs. L’idéal serait d’agir sur les deux tableaux en même temps, remettre du cadre en quelque sorte à tous les niveaux. Favoriser le devenir élève du côté des enfants en développant tous les éléments constitutifs du cadre, car la tenue n’en est qu’un, comme le langage, l’assiduité, la ponctualité, la politesse, et bien sûr le premier d’entre eux : le respect. Dans le même temps, former réellement les enseignants à leur métier en travaillant conjointement dans deux directions : les connaissances pures à maîtriser et les gestes professionnels à acquérir. Une formation en alternance serait bienvenue. Quoi qu’il en soit, saisissons l’opportunité et expérimentons la tenue commune à l’école, vivons-la, évaluons-la et concluons ensuite sur ces effets, au lieu de jeter le bébé avec l’eau du bain et continuer de regarder impassiblement notre école s’effondrer davantage chaque année.

Ils scandent «Free Palestine» au Bataclan

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Image: réseaux sociaux.

Le réfugié syrien Ameen Khayr forme avec le jeune producteur allemand Thorben Tüdelkopf le duo de musique électro «Shkoon». Alors qu’ils présentaient leurs nouvelles compositions au Bataclan le 10 février, ils ont repris la chanson «Yamma mwel el hawa» qui évoque le conflit israélo-palestinien. Le public s’est alors mis à scander «Free Palestine». On aurait préféré une minute de silence pour les victimes du terrorisme islamiste.


Des centaines de personnes scandent Free Palestine pendant un concert au Bataclan le 10 février. Les faits remontent à il y a une semaine, mais cela n’a été révélé qu’hier[1]. C’était pendant le concert du duo germano-syrien techno Shkoon – le chanteur Ameen Khayr est un réfugié syrien. Ses chansons, indique Radio Nova, parlent tolérance, amour, liberté, antiracisme, fraternité… Très bien.

Mais il n’est pas sûr que les jeunes qui assistaient à ce concert soient pétris de tolérance et d’amour.

Littéralement, « Free Palestine » n’a rien de choquant. Il est légitime de défendre l’existence d’un Etat palestinien. Mais c’est une question de contexte, comme dirait l’ex-patronne d’Harvard Claudine Gay qui affirmait qu’appeler au génocide des juifs pouvait (ou pas) être une violation du règlement de son université selon le contexte (d’où le montage rigolo avec la couverture de Mein Kampf remplacé par Mein Context sur les réseaux sociaux). En l’occurrence, « Free Palestine », dans le contexte actuel, cela ne signifie pas libérez la Cisjordanie et Gaza (qui n’est plus occupée) conformément aux résolutions de l’ONU, mais libérez la Palestine de la Mer au Jourdain, autrement dit : détruisez Israël. Ce slogan est scandé dans les manifs, il est tagué dans nos facs, il fait fureur dans les facs américaines. Depuis le 7 Octobre, « Free Palestine » n’est plus un plaidoyer pour le peuple palestinien qu’on pourrait tous partager mais un slogan pro-Hamas. Peut-être les jeunes du Bataclan ne le savent-ils pas. L’ignorance n’est pas une excuse.

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Nous qui défendons le pluralisme, nous voudrions interdire cela ?

Évidemment pas. Je déteste la censure. Mais tout n’est pas une affaire de droit. Ce qui est autorisé par la loi peut-être interdit par la décence. Rappelons que 90 de nos compatriotes sont morts au Bataclan, 130 en tout le 13 novembre 2015, victimes du terrorisme islamiste. Le même terrorisme qui, le 7 octobre, a tué, mutilé et torturé 1200 Israéliens parce qu’ils étaient juifs. Le Bataclan est un lieu de mémoire. C’est un lieu hautement symbolique qui rappelle que la bataille contre le djihadisme est loin d’être gagnée.

Or, l’islamo-gauchisme s’en donne à cœur joie. Les victimes du 7 octobre sont passées par pertes et profits. Le pogrom du Hamas est mis sur le même plan que la riposte israélienne. Le président brésilien Lula compare la riposte israélienne contre Gaza à la Shoah ! Adrien Quatennens et d’autres insoumis parlent de « génocide ».

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On a le droit de dire des âneries. On a le droit d’affirmer que le Hamas est un mouvement de résistance comme l’a fait Danièle Obono etc. Mais on peut tout de même le dire ailleurs qu’au Bataclan, lieu d’une mémoire endeuillée. Au lieu d’encourager son public dans la haine des ju… pardon d’Israël, on aurait préféré que Shkoon, adepte de la fraternité et de la tolérance, appelle les spectateurs à observer une minute de silence pour les victimes du 13 Novembre et du 7 octobre – pour lesquelles nous avons une pensée ce matin.


Cette chronique a d’abord été diffusée sur Sud Radio

Retrouvez notre directrice de la rédaction du lundi au jeudi dans la matinale.


[1] https://www.valeursactuelles.com/societe/lors-dun-concert-au-bataclan-le-public-scande-free-palestine

Africaines et modernes, grâce «à l’école de l’universel» de Germaine Le Goff

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© Editions Intervalles

François-Xavier Freland nous révèle avec brio le parcours d’une femme remarquable.


François-Xavier Freland, journaliste et écrivain, connait bien l’Afrique et il l’aime sans complaisance, comme on doit aimer ceux à qui on veut vraiment du bien, loin des litanies victimaires et misérabilistes. En cela il est un descendant direct de Germaine Le Goff, même si leur parenté généalogique est plus distante. C’est le parcours remarquable de cette « éducatrice en Afrique » que François-Xavier Freland nous retrace dans son dernier ouvrage paru tout récemment aux éditions Intervalles. Le style est toujours vif et le rythme trépidant comme dans tous ses ouvrages, qu’ils relèvent du reportage ou de la littérature.

L’Afrique dans sa complexité

D’ailleurs ce petit livre procède tout autant du récit biographique que de l’analyse géopolitique. Avec François-Xavier Freland, on peut gager en effet qu’il s’agira d’aventure et d’histoire, de passion et de raison, de volonté et de lucidité autant que d’amour. La vie de Germaine Le Goff est romanesque à bien des égards : une enfance très pauvre dans la Bretagne rurale et maritime au tournant des 19ème et 20ème siècles, l’élévation grâce à l’école de la République mais sans renoncer à prier Dieu quelquefois, deux maris profondément aimés, les horizons lointains de l’Afrique coloniale de l’entre-deux-guerres, un projet audacieux, quelques revers et de grands succès, et puis la reconnaissance, institutionnelle et surtout celle du cœur. Mais Germaine Le Goff nous fait aussi réfléchir sur le destin de l’Afrique d’aujourd’hui et de demain : quel rôle pour les élites africaines que la fondatrice de la première école normale d’institutrices à contribué à faire émerger de la tradition et du lien colonial ?

Car Germaine Le Goff est à la fois féministe et anticoloniale, mais à sa manière, sans idéologie ou idéalisme aveugle, en favorisant la synthèse heureuse de l’émancipation des femmes et du développement social, de la modernité et de l’africanité. Elle s’éprend de l’Afrique, mais toujours en gardant au cœur ses origines françaises et bretonnes. Elle n’est pas de ces « expatriés » qui se perdent outre-mer, et qui, déracinés, n’ont in fine leur place ni ici ni là-bas. Du Soudan français (le Mali actuel) au Sénégal, et à travers ses élèves venues « d’Afrique-Équatoriale française » comme « d’Afrique-Occidentale française », elle apprend l’Afrique dans sa complexité, elle affronte l’hostilité des traditionalistes africains et le racisme de certains colonialistes français. Mais elle poursuit son but et trouve des alliés, dans son couple d’abord, avec Joseph Le Goff lui aussi fonctionnaire de l’Éducation nationale et qui partage ses idées, dans l’administration française aussi parfois, à des moments clés pour soutenir ses projets, et parmi les Africains progressistes comme Léopold Sédar Senghor avec qui elle entretiendra une correspondance tout au long de sa vie.

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« Au début, la vie à Djenné ressemble à un conte de fée. Quelques jours seulement. Le modeste couple d’instituteurs débarqué de province accède au rang de notables de la colonie. Le vertige est là quand on a vécu la misère, les fins de mois difficiles, la lutte, le froid. » Mais ce n’est pas évident d’installer la confiance indispensable à la transmission, entre le colon et le colonisé. « Le Français, c’est l’autre, le Blanc, le toubab » auquel on se soumet par la force des choses mais dont on se méfie et se défie, surtout lorsque c’est une femme et qu’elle s’est mise en tête d’apprendre à lire aux filles. Après l’école, après avoir été instruites, elles ne voudront plus piler le mile et mépriseront la case africaine ! Eh bien oui, Germaine Le Goff veut faire des femmes africaines des femmes instruites et plus encore, elle veut former une élite féminine qui contribuera à sortir l’Afrique de son sous-développement et de la tutelle coloniale. Mais non elle ne veut pas que « ses filles » élevées à « l’école de l’universel » oublient leur singulier africain, elle veut même qu’elles le chérissent et en fassent une vraie richesse.

Émancipation et progrès

En 1937, après une dizaine d’années à enseigner en Afrique, à concocter des manuels adaptés, mêlant poésie et morale, littérature française et contes africains, Germaine Le Goff va enfin mettre en œuvre le projet auquel elle rêve depuis longtemps : fonder une école normale d’institutrices pour jeunes femmes africaines. « Le 21 mars 1938, le Gouverneur général – conforté par le retour des « progressistes » au pouvoir – rend publique sa décision de créer la première École normale d’institutrices pour jeunes filles à Rufisque ».

L’émancipation des femmes africaines entrait tout naturellement dans le projet de Léon Blum qui intégra des femmes à son gouvernement, et tenta en vain d’introduire une égalité de droit à la nationalité en Algérie contre le statut de l’indigénat qui garantissait au pouvoir religieux sa domination sur les populations musulmanes. Or il n’existait « en Afrique occidentale en tout et pour tout qu’une école de sage-femmes. Les fillettes africaines [n’avaient] droit qu’à un enseignement primaire et secondaire là où les hommes [pouvaient] suivre des études universitaires ». Germaine Le Goff était persuadée que l’éducation des filles permettrait d’élever les sociétés africaines toutes entières et son école en a fait la preuve.

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Si en 1926, Germaine et Joseph Le Goff avaient involontairement raté la visite officielle de « Pétain l’éradicateur », le « nettoyeur du Maroc » dix ans plus tard, c’est en toute connaissance de cause qu’ils saluent le changement politique et « l’idéologie du Front populaire [qui] fait son entrée avec fracas dans la société bien hiérarchisée des colonies. » Et pendant la guerre, Germaine interdira à ses élèves de chanter « Maréchal nous voilà ! », admirant De Gaulle et préparant la Libération de la France puis l’Indépendance de l’Afrique. En janvier 1944, le Général De Gaulle lors de son passage à Dakar avant la conférence de Brazzaville, salue donc Germaine Le Goff, « la bonne servante de la France » et reçoit des mains de son petit-fils, une sculpture d’une jeune fille africaine réalisée par Joseph.

Retour en France

Après son retour en France en 1956, dans la grande villa bretonne qu’elle a choisie au bord d’une rivière calme, et après les indépendances africaines, les succès de celles qu’elle appelait « ses filles » et qui l’appelaient « maman », ont illuminé tout le reste de la vie de Germaine. À chacun de ses voyages en Afrique durant les années 60 et 70, elle les retrouvait. L’une est la première femme ministre du continent et deviendra ambassadeur de Guinée aux Nations unies, une autre est première femme députée en Côte d’Ivoire puis ministre, une autre encore, également ancienne legoffienne, la députée socialiste Caroline Diop, est présidente du Mouvement national des femmes, et nommée ministre de l’Action sociale par le futur président sénégalais Abdou Diouf.

Mais le plus bel hommage à Germaine Le Goff est peut-être le roman de Mariama Bâ, écrivaine sénégalaise passée elle aussi par l’école normale de Rufisque, Une si longue lettre. « Nous sortir de l’enlisement des traditions, superstitions et mœurs ; nous faire apprécier de multiples civilisations sans reniement de la nôtre ; (…) faire fructifier en nous les valeurs de la morale universelle ; voilà la tâche que s’était assignée l’admirable directrice ». Une conception de l’Afrique loin de la victimisation décoloniale wokiste tellement répandue aujourd’hui. Un héritage pour une nouvelle alliance entre l’Afrique et l’Occident qui passe forcément par une relation privilégiée avec la France. Voilà qui pourra exaspérer certains et faire adorer à d’autres, ce petit livre merveilleusement écrit, courageux, à la fois nostalgique et plein d’espoir.

Une cuisine qui ne ment pas

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Frédéric Simonin © Hannah Assouline

Frédéric Simonin est l’un des derniers chefs-patrons de Paris, un vrai Parigot-tête de veau qui, avant de faire ses classes auprès de Joël Robuchon, a connu l’école de la rue, en banlieue. Aussi attentif envers son personnel qu’il l’est à l’origine de ses produits, c’est en poète qu’il décline les terroirs de France.


Les Jeux olympiques attendus par tous comme le Messie auront au moins eu le mérite de nous révéler le vide intergalactique qui habite le cerveau de nos dirigeants et l’idée au fond très pessimiste qu’ils se font de notre pays : comme si, pour exister, Paris avait besoin de ces bacchanales païennes vues et revues à satiété. Outre que tout le monde a eu, ou aura, un jour, les JO (d’où le côté vulgaire de la chose), rappelons à nos Machiavel de pacotille que Paris rayonnait autrefois, telle une étoile transformant sa propre substance en lumière. Quelle était donc la substance de Paris ? C’était une ville vivante et amusante où le petit peuple côtoyait la bourgeoisie et l’aristocratie, parfois au sein d’un même immeuble (ce que raconte très bien Hemingway dans son plus beau livre : Paris est une fête). Les petits commerces à la façade élégante pullulaient dans tous les quartiers, ainsi que les bals musette, les foires au jambon et les matchs de boxe… Les plus grands peintres et les meilleurs écrivains y avaient élu domicile, jouissant de cette liberté de créer et d’aimer qui n’existait nulle part ailleurs. Dans Le Monde d’hier, Stefan Zweig note ainsi sa stupéfaction lorsqu’il voit qu’ici des femmes blanches sortent avec des militaires noirs américains, chose inimaginable dans la Vienne et le Berlin des années 1930 !

Le plus comique dans cette affaire est que tous les Parisiens qui le peuvent ont d’ores et déjà décidé de fuir, du 24 juillet au 11 août, laissant sous les yeux des caméras du monde un village Potemkine vidé de ses habitants… Belle publicité.

Ravioles au foie gras, dans un bouillon de crevettes grises parfumé au gingembre et à la citronnelle.

On aurait très bien pu à la place célébrer l’invention du restaurant ! Celui-ci, en effet, fut créé à Paris, en 1765, rue des Poulies, près du Louvre, par un certain Boulanger, qui proposait des bouillons de poule et autres petits plats destinés à restaurer (requinquer) les passants. Avant la Révolution, on en comptait déjà une centaine. 1 000 en 1825. Plus de 2 000 en 1834. Sous Napoléon III, sur un million de Parisiens, 200 000 allaient y manger tous les jours. En 1903, on recense 2 000 cafés et brasseries, 1 500 restaurants et 12 000 marchands de vin où l’on peut casser la croûte (la consommation est alors d’un litre de vin par jour et par personne !) : autant de lieux de rencontre conçus pour supporter la tension et les cruautés de la vie.

Dans le fil de cette histoire, nous aimerions ici rendre hommage à l’un des derniers chefs-patrons de Paris, un vrai Parigot-tête de veau au grand cœur dont le restaurant (situé dans le quartier des Ternes) s’inscrit dans cette tradition sans laquelle nous ne serions plus que des zombies. Au début des années 2000, Frédéric Simonin fut, aux côtés de son mentor Joël Robuchon, l’un des premiers chefs à célébrer le terroir oublié de Paris, avec ses maraîchers d’Île-de-France, ses champignonnières et ses recettes traditionnelles comme les pommes Pont-Neuf (ancêtres de la frite), le bœuf miroton (connu depuis le xviie siècle), le homard Thermidor, le potage au cresson, les petits pois à la parisienne, la tarte Bourdaloue et le fontainebleau aux cerises aigres-douces de Montmorency…

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Né en 1975, Frédéric Simonin aurait pu très mal tourner : « J’ai passé mon enfance à Aubervilliers. Mon père militaire était toujours absent et ma mère tenait des bars de nuit : j’ai ainsi côtoyé des voyous, des maquereaux et des gangsters… J’étais en échec scolaire, très perturbé, un enfant débordant d’énergie dans un corps d’homme. À 13 ans, mes parents m’ont mis dans un internat militaire à La Roche-Guyon où j’ai découvert la rigueur et la camaraderie avec d’autres enfants de militaires, aussi paumés que moi. Mon rêve, c’était d’intégrer la Légion étrangère qui est l’élite de l’armée. Avec le recul, je pense que la disparition du service militaire a été une catastrophe sociale pour la France, car c’était une machine à intégrer. Deux ans après, j’ai commencé mon apprentissage en cuisine dans un joli restaurant situé au bord de la Seine et la première chose que j’ai faite a été d’envoyer mon plateau dans la gueule d’un client qui m’avait manqué de respect… »

Envoyé à Saint-Brieuc, en Bretagne, Frédéric tombe sur un chef bienveillant, Roland Pariset, qui va prendre le temps de le former et de lui apprendre à canaliser son énergie, un nouveau père, un vrai Jean Valjean !

De retour à Paris, il prend le bottin et écrit des lettres de candidature à tous les grands restaurants qui le font rêver : « À l’époque, on écrivait à la main et on recevait des réponses somptueuses avec le tampon de l’établissement ! C’était émouvant. Aujourd’hui, on communique sur Instagram. »

Ledoyen, Taillevent, l’hôtel Meurice, le George V, la Table de Joël Robuchon… Pendant des années, Simonin apprend le métier à la dure, comme un soldat, en se frottant aux plus grands chefs. En 2006, il gagne deux étoiles Michelin au service de l’ancien séminariste qui voulait devenir prêtre, Joël Robuchon, puis devient Meilleur Ouvrier de France, un concours qu’il remporte brillamment, mais qui le laisse sur le carreau : « J’en ai pleuré. Et après ? me suis-je dit, ça ne change rien de ce que je suis… On est ici de passage. »

À la tête de son propre restaurant depuis 2010, Simonin s’efforce d’être bon et juste avec son personnel et cela se sent : « Je leur apprends à être en éveil et à utiliser tous leurs sens. Je veux qu’ils soient autonomes et capables de réaliser un plat de A à Z : quand on le goûte, on sent qu’il y a une unité, un geste, une énergie. »

Très technique, sa cuisine paraît fluide et naturelle et privilégie des produits d’exception comme la rare truffe du Périgord Louis Pradel, qui embaume sa poitrine fondante de cochon au jus de civet…

Tous ses plats expriment un imaginaire poétique qui nous fait voyager, à l’image de ses exquises ravioles de foie gras servies dans un consommé de crevettes grises parfumé au gingembre. « Aujourd’hui, la concurrence est rude : il y a des tas de bons restaurants dans le monde qui ont plus de moyens que nous, plus de personnel, plus de design, moins de taxes… Nous, nous devons survivre ! » Alors, Monsieur Macron, les JO, c’est bien, mais l’avenir de notre gastronomie, c’est mieux !

Frédéric Simonin Restaurant
Menu déjeuner à 55 euros.
25, rue Bayen, 75017 Paris
01 45 74 74 74
www.fredericsimonin.com

Les « Naufragés du Wager » et la fin du délire attalamaniaque

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Assemblée nationale, 16 janvier 2024 © Michel Euler/AP/SIPA

Habitué aux joutes médiatiques, hier comme dirigeant communiste, aujourd’hui comme chroniqueur politique, Olivier a des tripes et du cœur quand il s’agit de défendre ses idées. «J’aime qu’on me contredise!» pourrait être sa devise.


Rien n’y fait. Quand ça ne veut pas… Malgré des efforts soutenus pour atteindre l’excellence, comme on dirait à « Stan », en dépit de solutions égrainées avec l’entrain d’un serveur téléphonique : « Pour avoir des gestionnaires, tapez 1 ; pour des révolutionnaires, tapez 2 », nonobstant la promesse de « réarmement » et de « régénération », l’imaginaire politique d’Emmanuel Macron reste en cale sèche. Le libraire de mon quartier a très certainement perçu ma quête d’épopée quand il m’a conseillé de me plonger dans Les Naufragés du Wager, de David Grann (LeSous-Sol, 2023). Je n’aime rien autant que ces œuvres où le talent de l’écrivain vient harponner le réel. Le va-et-vient entre ce récit et la récente actualité politique fut tout simplement délicieux.

L’autre séparatisme

Imaginez, le vaisseau de ligne de Sa Majesté envoyé au sein d’une escouade sous le commandement du jeune officier Attal, avec un cap clair et un esprit conquérant. J’ai vécu pendant quelques jours l’emballement médiatique autour de la nomination du « plus jeune Premier ministre » comme celle du commodore Anson sur son navire. Comme frappées par une fièvre soudaine, les rédactions ont été victimes d’un délire attalamaniaque, qui, finalement, n’a pas duré une semaine.

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L’expédition, avant de passer le cap Horn des élections européennes, a connu sa première grosse vague avec Amélie Oudéa-Castéra. Je l’apprécie pour sa capacité à dire très clairement l’entre-soi bourgeois, le séparatisme des très hauts revenus. Mais déjà apparaissent à l’horizon les quarantièmes rugissants avec la colère des agriculteurs ; travailleurs de la terre et de la misère. Elle dit beaucoup de l’époque. Quand le travail ne paie pas. Quand le grand désordre libéral, illustré par les traités iniques de libre-échange, va jusqu’à atteindre votre propre dignité, le sens de votre vie.

Pour éviter les cinquantièmes hurlants et les soixantièmes déferlants, Sa Majesté et le jeune commodore Attal regardent la carte de la région. Île de la Désolation. Port de la Famine. Golfe des Peines. Rochers de la Tromperie. Baie de la Séparation des amis. Restent pour eux quelques raisons de ne pas totalement désespérer de la situation. L’équipage du Wager, avant de faire naufrage, a été fortement diminué par le scorbut. Notre système de santé connaît quelques difficultés, mais il devrait pouvoir y faire face. Après avoir échoué sur une île vierge au large de la Patagonie, les survivants s’organisent mais des mutineries éclatent. Je n’évoquerai pas ici les scènes de cannibalisme car, vraiment, nous y échapperons à coup sûr.

Rendez-vous sur l’autre rive

David Grann est un maître du récit. Plus encore, il interroge superbement sur le sens des récits. Face aux crises françaises, nombreuses et complexes, les alternatives et les possibles sont immenses à condition de les rendre désirables. Quand la politique n’est plus une espérance exagérée, elle se réduit à un tableur Excel déshumanisé.

Je vais maintenant lire le dernier Tesson. Ma sensibilité politique n’a jamais cadenassé mes goûts littéraires. Je préfère la compagnie d’un très bon livre d’un auteur de l’autre rive à une soirée avec des poètes « progressistes » qui sont déjà cuits avant même d’être maudits. Quand Ferré chantait « Thank You Satan », cela avait une autre gueule. « Pour le péché que tu fais naître /Au sein des plus raides vertus ».

Calet, populiste d’élite

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L'écrivain Henri Calet © PHOTO HARCOURT / AFP

Monsieur Nostalgie célèbre les 120 ans d’Henri Calet (1904-1956), le journaliste-écrivain des « petites gens »


On l’ouvre au hasard, et, miracle, on le lit encore. À la volée, une chronique, un reportage, un portrait de quelques feuillets, un récit de voyage, comme ça, par plaisir, par désœuvrement, par hygiène intellectuelle aussi. Dans nos bibliothèques garnies de sommités, rares sont les écrivains à tenir la distance et à procurer cette brève et intense immersion dans la littérature avec les rogatons de l’existence. Directe, sans filtre, sans curatelle et appareil critique. Céline et Jules Renard, dans un registre possédé et chirurgical, éruptif et vipérin, offrent le même ondoiement répété. Tant d’autres, couronnés et choyés par les érudits encartés, assomment, jargonnent, grincent, soliloquent, dès la première phrase. Ils sont lourds et souvent inaptes à l’écriture, à la création, en somme, donc, au commerce des mots. Ils ennuient d’abord, puis agacent fermement. On finit par les abandonner dans les rayons les plus élevés, inaccessibles à hauteur d’homme. C’est la punition que je leur inflige dans mon Berry, ma modeste contribution à tous les surcotés de la Terre. Chez Calet, le style est allégé de toutes impuretés et fatuités, il n’en demeure pas moins classique dans sa forme et son équilibre, il est dépourvu d’excès et de flambe ce qui lui donne un éclat toujours nouveau. Il est faussement journalistique dans son esprit. Derrière ce ton informatif de façade, d’un réalisme un peu trop sérieux à mon goût, toutes les personnes qu’il interroge, nous apparaissent alors dans leur dimension fictive. Il les met à plat sur le papier, non pas pour les grandir, plutôt pour leur tendre un miroir psychologique. Calet ne trahit pas leur vérité, il ne les caricature pas, ne les moque pas ; sous sa plume, ces inconnus ne ressortent pas embellis ou transformés. Calet n’est pas un politicien attiré par la misère ou l’un de ces progressistes ébaubis que l’on rencontre aujourd’hui sur les plateaux de télévision, sa fibre sociale n’annihile pas son talent d’écrivain. Ses idées ne sont pas un frein à sa prose. Il creuse, par ses nombreuses enquêtes sur le terrain, une galerie de quidams fatigués, d’anonymes qui nous touchent, d’insignifiants qui peuplent la capitale et ravivent la mémoire des rues. Son œuvre a assurément une valeur documentaire sur l’immédiate Après-guerre mais elle ne se limite pas à une litanie de poncifs sur la pauvreté urbaine ou le mal-logement. Calet est trop subtil et sincère pour servir une quelconque cause.

À lire aussi, Didier Desrimais: La boîte du bouquiniste

« Ceux qui ne sont rien », formule punitive de notre président, ont trouvé refuge dans ses livres. Ils en sont le substrat et l’onde nostalgique. Leur déterminisme qui semble, à priori, les accabler ne les dépossède pas totalement de leur propre individualité. Calet ne les indivise jamais, il ne les idolâtre pas non plus, son ironie rieuse s’infiltre souvent dans ses pages, elle vient désamorcer ainsi une charge lacrymale trop pesante. Son acte de naissance l’a poussé vers « le petit peuple » de Paris bien qu’il se soit aventuré, par la suite, dans les hautes sphères avec des prudences de sioux. En vérité, il ne semble à l’aise dans aucun milieu, d’où cette forme de raideur et d’élégance sur les photos d’époque. De réserve à l’évidence, son snobisme à lui. Dans un livre de poche datant de 1966, on le présentait ainsi : « Après ses études, il exerce divers métiers, voyage, enseigne le français à l’étranger. C’est aux Açores qu’il commence son premier roman : La Belle lurette (1935) ». Déjà, on perçoit un goût certain pour le flou, les identités successives, les méandres en héritage, Calet aura marché toute sa vie sur des voies parallèles. Qu’il collabore au journal Combat avec Albert Camus ou pour le Elle d’Hélène Lazareff, qu’il écrive des textes à la radio et à la télévision, qu’il fasse la navette entre le Parisien Libéré et Gallimard, il demeure cet apatride des Lettres. Jamais en pole position et, malgré tout, connu des rédactions ou du milieu de l’édition, il rate de peu le Prix Albert-Londres et remporte le « Prix de l’Humour » en 1950 pour L’Italie à la paresseuse.

Malade du cœur, il s’éteint à Vence en 1956 à l’âge de cinquante-deux ans. Son parcours, hors des clous et des académies, nous le rend proche. Adepte du « fourre-tout », genre hybride mariant l’autofiction et la chronique, parisien viscéral (« J’ai tété son lait, j’ai respiré son souffle »), éternellement repêché par quelques éditeurs et lecteurs fervents depuis bientôt soixante-dix ans, il aura surtout beaucoup écrit pour manger. La gamelle et l’écriture auront été ses priorités absolues. François Nourissier le qualifiait de « classique populiste ». Je ne me lasse pas de son rideau de grisaille et de cette désillusion qui sonne comme une délivrance ; à propos de Paris, il écrivait « Je crois parfois que c’est mon champ. Voilà longtemps que je le laboure et que je le sème : rien n’a germé, rien n’a fleuri ». Peut-être que la meilleure définition de Calet, celle qui s’approche le plus de sa vérité, on la doit à Michel Petrucciani disparu il y a vingt-cinq ans (lire Jazz Magazine de février 2024) parlant de sa musique : « Aujourd’hui, je tourne moins autour de notes elles-mêmes que leur couleur. L’important, c’est de donner au bon moment sa juste couleur à tel ou tel accord ».

Scandinavie, une invitation au silence

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Suède. DR.

Face à des paysages grandioses, on fait silence


En chacun de nous existe probablement un esprit du Nord. Je ne suis jamais allé là-bas physiquement, mais les pays scandinaves ont joué un rôle certain dans ma mythologie personnelle, à travers quelques artistes marquants. Qu’ils appartiennent à la littérature (Stig Dagerman), au cinéma (Bergman, Lars von Trier), à la philosophie (Kierkegaard, peut-être mon philosophe préféré), ou encore à la musique (Sibelius), ils ont introduit incontestablement dans ma sensibilité une prédisposition fondamentale.

Peu de textes, beaucoup d’images

Le beau livre très érudit que nous proposent Alessandra Ballotti et Frédérique Toudoire-Surlapierre, toutes deux professeurs de littérature comparée à la Sorbonne et spécialistes du monde scandinave, a le grand mérite de faire une synthèse particulièrement agréable et démonstrative de ce que représentent ces pays de l’extrême. Peu de textes ici, beaucoup d’images, l’essentiel est dit et montré avec goût et simplicité. Les deux universitaires sont parvenues à faire une somme esthétique, nous livrant sur un plateau la quintessence même de tous ces magnifiques pays du Nord que sont la Suède, la Norvège, le Danemark et quelques autres encore.

Il y a une identité scandinave, perceptible à travers les différentes formes d’art que nos deux auteurs scrutent attentivement. Elles notent ainsi « un sentiment profond mais complexe, mêlant l’isolement, l’esseulement, la solitude, la marginalité, un peu de nostalgie aussi ». Les peintures ou les photographies qu’elles ont sélectionnées le prouvent assez, mais aussi les exemples littéraires qu’elles donnent. Elles citent ainsi l’écrivain islandais Gyrðir Elíasson, qui évoque la solitude dans son roman La Fenêtre du sud, paru en français en 2020 : « Celui qui est seul est toujours seul, écrivait-il, infiniment seul et nulle compagnie ne peut rien y changer. » 

L’âme scandinave

Deux éléments prédominent, pour caractériser l’âme scandinave. Le silence, d’abord, délicat à illustrer, et ensuite  sûrement la couleur bleue. Cette couleur a inspiré les poètes et les peintres. Dans son recueil de poésie maritime Baltiques (1974), Tomas Tranströmer écrivait : « Et là-haut, dans les montagnes, le bleu de la mer a rattrapé le ciel. » Quelques pages plus loin, un tableau de Björn Ahlgrennsson de 1901 vient mettre en évidence cette obsession du bleu.

A relire, du même auteur: Un nouveau tome du Journal d’Imre Kertész, rescapé d’Auschwitz

Le froid et la glaciation immergent toute la vie nordique. Le gel est un thème littéraire inépuisable. Alessandra Ballotti et Frédérique Toudoire-Surlapierre lui consacrent tout un chapitre, mentionnant l’exemple suivant : « le Danois Peter Høeg, remarquent-elles, dans son roman Smilla et l’amour de la neige (1992), confirme les pouvoirs poétiques de l’immensité glacée et de l’infinie blancheur des espaces nordiques ». Au Groenland, le paysage est évidemment somptueux et d’un blanc immaculé. « Se fondant dans cette nature incolore et glacée, les Inuits semblent parfaitement inaccessibles », comme le soulignent nos deux universitaires.

Une nature grandiose

Ce qui, selon elles, frappe peut-être le plus, dans les pays scandinaves, c’est l’immensité de la nature, et en particulier « les vastes forêts », qui confèrent à ces contrées « une atmosphère surnaturelle ». Le cinéaste islandais Hlynur Pálmason a consacré tout un film, Godland, en 2022, à décrire ce phénomène, « rappelant, si besoin était, que l’âpreté naturelle est une source féconde de puissance esthétique ».

Pour Alessandra Ballottiet Frédérique Toudoire-Surlapierre, le philosophe danois Søren Kierkegaard est celui qui est le plus représentatif de l’esprit scandinave, avec ce qu’il a lui-même appelé, à propos du sacrifice d’Abraham, « la terrible responsabilité de la solitude ». La pensée de Kierkegaard se trouve donc être tout naturellement « au cœur même de la morale nordique ». Preuve supplémentaire, s’il en était besoin, de l’attrait intellectuel que représente cette contrée scandinave apparemment si excentrée, et qui ne révèle ses richesses qu’aux plus vigilants.   

Alessandra Ballotti et Frédérique Toudoire-Surlapierre, Scandinavie, un voyage magnétique. Éd. De La Martinière.

À noter également, de Frédérique Toudoire-Surlapierre, De quelques prédictions bien utiles du Nordic Noir. Éd. Orizons.

Impayable Estelle Youssouffa

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La députée de Mayotte Estelle Youssouffa, Paris, juin 2022. A droite, le député d'extrème gauche Piquemal et la journaliste bobo Laure Adler © ISA HARSIN/SIPA / Captures d'écran LCP / France 5

Laure Adler et François Piquemal face à Estelle Youssouffa: la gauche contre le réel.


À l’instar de leur président Azali Assoumani, les dirigeants des Comores multiplient les provocations contre la France à la tribune de l’ONU. La première opération Wuambushu menée au printemps dernier a échoué et la submersion migratoire se poursuit à Mayotte. Elle met en péril la cohésion sociale d’une île devenue un immense bidonville.

Le droit du sol, quoi qu’il en coûte ?

Les bus sont caillassés, les hôpitaux pris d’assaut par des clandestins qui menacent les soignants ; des bandes de « jeunes » armés de machettes détroussent les autochtones. Pas un commerce n’échappe au pillage et alors que les maisons individuelles se couvrent de barbelés, la population organise désormais elle-même sa protection. Aussi, le 11 février, le ministre de l’Intérieur s’est résolu à se rendre sur l’île pour « apporter des réponses ». Gérald Darmanin a annoncé l’opération Wuambushu 2 qui comprendra l’installation d’un rideau de fer maritime, le déploiement de 15 gendarmes du GIGN et la mise en place d’un escadron « Guépard » destiné à réduire la violence. Ce qu’on a retenu, surtout, c’est qu’il a déclaré, vouloir procéder à une « révision constitutionnelle » concernant le droit du sol à Mayotte pour supprimer son automaticité. Cette idée, récemment évoquée lors du projet loi immigration, n’a pas manqué de relancer le débat entre une droite favorable à la suppression dudit droit et une gauche que cette perspective inquiète. Pour l’idéologie de gauche, tout est ouvert : pas de filtre, pas de frontières, pas de « discrimination. » Qu’importent les conséquences pourvu qu’on ait bonne conscience.

C’est dans ces circonstances qu’Estelle Youssouffa, députée de la première circonscription de Mayotte et apparentée à l’Assemblée nationale au groupe centriste Libertés, Indépendants, Outre-mer et Territoires (LIOT) est intervenue sur deux plateaux de télévision, mardi 13 février. La Mahoraise, digne et posée, ne mâche pas ses mots. Elle réclame « l’expulsion des migrants en situation irrégulière », la prise de « décisions radicales » contre la pression migratoire, dénonce « la colonisation de son île » et demande « l’abolition du droit du sol ». La gauche enrage face à cette position résolument identitaire, hélas, la députée est « racisée », il est par conséquent difficile de « l’extrême-droitiser ». Sur LCP, d’abord, on a vu le député insoumis François Piquemal se faire recadrer magistralement par Estelle Youssouffa. Pour rendre les migrants moins violents, il conviendrait, non pas de supprimer le droit du sol à Mayotte, mais d’augmenter l’aide versée aux Comores, a tenté d’expliquer cet apôtre du vivre-ensemble ; le voilà aussitôt mouché : « Je vous ai laissé débiter des âneries et je n’ai rien dit. Donc, vous allez supporter d’entendre des faits vérifiés. » Après ce préambule efficace, elle a développé : « Vous êtes en train de nous expliquer que le sujet, c’est la pauvreté. La pauvreté ne justifie pas la violence. Mayotte est depuis toujours extrêmement pauvre, mais on ne découpe pas les gens en morceaux. Vous comprenez ? À aucun moment, la pauvreté ne justifie la violence que subit Mayotte. »

Laure Adler, hors sol

Ensuite, dans C ce soir, on a réfléchi sur les « dangers de la remise en cause du droit du sol à Mayotte ». Estelle Youssouffa, toujours, et cette fois face à Laure Adler, nous a offert un second moment d’épiphanie. La journaliste, icône de la télévision d’État dont la bien-pensance est devenue le fonds de commerce, lévite aussi en altitude par-dessus les contingences bassement matérielles et les destinées des gueux ; voler au-dessus de la mêlée lui permet assurément de poser les bonnes questions. Aussi, l’a-t-on vue s’interroger gravement : le problème mahorais, n’était-il pas, somme toute, celui d’une jeunesse « sans avenir » qu’il convenait « d’accompagner » ? D’un air pénétré, lentement et d’un ton monocorde, Madame Verdurin a pris la parole :  elle ne connaissait pas Mayotte, mais, c’était tout comme ; elle avait lu : « Je ne connais pas votre île, mais j’ai lu un livre, il y a quelques années, qui a d’ailleurs obtenu un grand succès en France, de Nathacha Appanah, qui s’intitule Tropique de la violence. » Et la femme savante de préciser, affichant « cette attitude de résignation aux souffrances toujours prochaines infligées par le Beau » que Proust lui prête dans La Recherche : « ce livre met en scène de façon magistrale toute cette jeunesse, dans cette île, cette jeunesse en proie au manque d’avenir, en proie au manque de moyen, en proie au manque d’éducation. » Et vint, incantatoire, le questionnement, douloureux, nécessaire : « Et je voulais savoir si, aujourd’hui, ce n’était pas ce problème-là qui était le plus important, (…) ne pas distinguer (…), dans cette jeunesse désorientée que met en scène magistralement Natacha Appana et qui a donné un film qui s’intitule aussi Tropique de la violence de Manuel Schapira. Est-ce que cette jeunesse sans avenir, ce n’est pas ça, le sujet le plus important ? (…) Est-ce que le vrai problème c’est d’être Mahorais ou d’être Comorien ? Quel est le statut de cette jeunesse et comment peut-on remédier à cette absence d’espoir ? »

La journaliste Laure Adler © BERNARD BISSON/JDD/SIPA Numéro de reportage : 00666850_000001

La réponse d’Estelle Youssouffa au prêche sirupeux est terrible : « Le livre comme le film font l’objet d’un immense rejet à Mayotte. » Elle précise : « C’est quand même assez symptomatique que ce livre, qui est présenté pour expliquer ce qu’est la réalité (…) n’a aucun personnage local, indigène. »  « Nous, Mahoraises et Mahorais, sommes invisibilisés dans notre propre histoire, dans notre propre territoire. » Elle balance ensuite le vitriol du réel dans la guimauve des bons sentiments : « Ces enfants ne sont pas les nôtres. Nos enfants à nous n’ont pas accès à nos écoles. Nos écoles n’ont pas de cantine. On n’a pas d’eau. » « On ne peut pas faire une politique publique quand on ne connaît pas sa population, qu’on ne peut pas se compter. » Et à la fin de l’envoi, elle touche : « La générosité n’a pas de prix, mais elle a un coût. »

Dès 1998, Philippe Muray, avait déjà tout compris : « Il n’y a plus de différence entre le discours des artistes, celui de l’élite éclairée et ceux de la classe politique (…) la fusion s’est opérée (…), les discriminations ont disparu, tout est noyé dans une même interminable et pitoyable homélie sur la nécessité de la tolérance, l’abjection du racisme (…) »

Tropique de la violence

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Hommage à Alexeï Navalny, la liberté assassinée

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Rassemblement à proximité de l'ambassade de Russie, Paris, 16 février 2024 © Christophe Ena/AP/SIPA

L’opposant numéro 1 à Vladimir Poutine n’est plus. Qu’il ait été tué ou qu’on l’ait laissé péricliter dans la colonie pénitentiaire où il faisait de fréquents séjours en « cellule de discipline » malgré un état de santé alarmant, le Kremlin voulait sa mort. Les chancelleries occidentales s’indignent de la cruauté du régime russe, et tiennent Vladimir Poutine pour responsable. À un mois des élections qui vont le confirmer à la tête du pays jusqu’en 2030, le dirigeant russe rappelle à l’Occident et à son peuple qu’il fait ce qu’il veut.


Ainsi, vient-on d’apprendre, ce 16 février 2024, la mort, à l’âge de 47 ans seulement, dans une prison – portant la sinistre appellation de « Loup polaire », où il purgeait une peine carcérale de dix-neuf ans pour « extrémisme » – située au-delà du glacial cercle arctique, d’Alexeï Navalny, principal opposant politique au régime dictatorial de Vladimir Poutine.

Alexeï Navalny entouré de sa famille à l’hôpital de la Charité, Berlin, 15 septembre 2020. © HANDOUT

Stupeur, certes, au sein de nos démocraties et, plus généralement, du monde libre ! Car, par-delà même cette tragique disparition de Navalny, dont on ne louera jamais assez l’immense courage face à ce que beaucoup considéraient malheureusement comme une mort annoncée au vu de la dureté de ses conditions de détention, c’est la liberté, en sa plus noble, haute et belle expression, qui a été, de fait, assassinée là, et par la plus brutale, horrible et cynique des manières !

Le courage de la vérité

Comment, d’ailleurs, ne pas se souvenir, en d’aussi dramatiques circonstances, de ce que le grand Alexandre Soljenitsyne, le plus célèbre des dissidents au sein de l’ex-Union Soviétique, écrivait déjà, dans son Archipel du Goulag (1973), à propos de l’univers concentrationnaire, où il fut lui-même enfermé, au fin fond de la non moins hostile Sibérie, pendant de longues et cruelles années : « Notre univers n’est-il pas une cellule de condamnés à mort ? » 

Condamné à mort : c’est cette très lourde sentence, aux funestes contours de peine capitale, que Navalny, le courage de la vérité néanmoins chevillé au corps comme à l’âme, affronta précisément, avec une détermination qui n’avait d’égale que sa lucidité, lorsqu’il revint, le 28 janvier 2021, d’Allemagne, où il avait été hospitalisé après avoir subi, en août 2020, une grave tentative d’empoisonnement (au novitchok, censé paralyser les réflexes neurologiques) de la part des services secrets poutiniens (le FSB, anciennement KGB), pour rentrer en Russie, où il savait pertinemment bien que, faute de soins adéquats au regard de sa santé ainsi fragilisée irrémédiablement, il périrait, reclus en un total isolement, sinon en une de ces terribles « cellules de discipline » dont les pouvoirs les plus tyranniques ont l’impénétrable secret, d’une lente et douloureuse agonie.

Car c’est ainsi, en d’aussi effroyables circonstances, où toute humanité semble même avoir disparu au mortifère horizon de ce monde glacial, que l’on meurt, comme aux pires heures de l’ère stalinienne, dans ce que l’on appelle pudiquement, mais surtout très hypocritement, une « colonie pénitentiaire ». Ce type de totalitarisme, un écrivain aussi talentueux que Franz Kafka l’a, du reste, particulièrement bien décrit lui aussi, en 1919 déjà, dans une nouvelle intitulée, justement, La colonie pénitentiaire. Kafkaïen, précisément !

Le destin d’un héros mort en martyr

Ainsi, est-ce également là, face à un aussi douloureux mais symbolique destin, en véritable martyr, où la mort le rend paradoxalement encore plus vivant, et la clameur de son combat pour la liberté plus que jamais retentissante aujourd’hui, qu’Alexeï Navalny, dont le silencieux mais éloquent sourire se parait infailliblement d’une sorte de politesse du désespoir, s’en est allé en ce morne jour d’hiver.

Que cet héroïque Alexeï Navalny, qui a désormais rejoint ces autres grandes figures de la dissidence russo-soviétique que furent Alexandre Soljenitsyne, Andreï Sakharov ou Alexandre Zinoviev (mémorable auteur, notamment, des Hauteurs Béantes), ne se désole toutefois pas trop là où il est à présent : son combat pour la liberté – l’inaliénable et précieuse liberté – demeurera à jamais, pour tout démocrate digne de ce nom, authentiquement épris de justice, un exemple à suivre, éternellement ! Ainsi, non, la mort d’Alexeï Navalny, qui aura ainsi payé de sa propre vie par sa résistance à l’oppression, ne sera pas vaine : nous, hommes et femmes de bonne volonté, profondément attachés aux imprescriptibles valeurs morales et principes philosophiques de l’humanisme, continuerons son immortel combat pour la liberté, partout dans le monde, y compris en Russie. Gloire à Navalny !

Cuisinera-t-on Brigitte Bardot à la sauce woke?

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Brigitte Bardot
Brigitte Bardot (SIPA_00355646_000004)

Didier Desrimais a récemment dénoncé les délires wokes, antispécisme y compris. L’essayiste animaliste David Chauvet lui répond.


Dans sa récente chronique pour Causeur évoquant le livre de Jean-François Braunstein La philosophie devenue folle, Didier Desrimais affirme ou à tout le moins laisse entendre que l’antispécisme est une forme de wokisme[1]. Disons-le clairement : cette affirmation n’a aucun fondement, mais Didier Desrimais et Jean-François Braunstein ont tout à fait raison de s’interroger sur les dérives passées et futures de l’antispécisme, comme de toute autre idéologie.

On peut très bien exécrer le wokisme et être antispéciste, si on définit l’antispécisme comme le fait de ne pas porter atteintes aux intérêts fondamentaux des animaux au seul critère qu’ils appartiennent à une autre espèce – je dis bien « intérêts des animaux », ce qui signifie qu’ils sont sensibles et doués de conscience. Chacun comprend qu’il y a une différence entre un moucheron et un cheval, oserai-je croire, et on ne rejettera pas la protection due à ce dernier en prétextant simplement de l’exemple du premier.

Oubliez les singeries de Singer

Donc, l’antispécisme ne devrait pas être considéré, par principe, comme « une philosophie devenue folle ». Se soucier des animaux ne date pas d’hier, et certainement pas de l’antispécisme de Peter Singer. Il suffit de se souvenir, pour parler de la seule civilisation judéo-chrétienne, que dans l’Eden Adam et Eve ne mangeaient pas de viande. On l’ignore souvent, mais cela a donné lieu à une « lecture végétarienne du christianisme », pour citer Olivier Christin et Guillaume Alonge dans leur belle étude Adam et Eve, le paradis, la viande et les légumes, dont le lecteur pourra trouver en ligne une chronique par votre serviteur[2]. En témoigne, l’ouvrage De abstinentia carnis du futur cardinal Silvio Antoniano au seizième siècle. Certes, il s’agissait moins de se soucier des animaux que de retrouver un idéal de pureté et d’humilité. Mais croyez bien que les antispécistes – du moins ceux qui, parmi eux, se soucient sincèrement des animaux – se satisferaient très bien de la fin des abattoirs, serait-elle motivée par tout autre chose que leur idéologie.

Quand je parle de sincérité, je veux dire que l’antispécisme peut aussi bien être un moyen de défendre les animaux qu’une vulgaire posture idéologique. Ou bien un simple jeu intellectuel, propre à sombrer dans les délires dont l’université est coutumière – ce que Didier Desrimais comme Jean-François Braunstein dénoncent brillamment. Mais voudra-t-on en revenir à la hiérarchie des races parce que l’antiracisme vire à présent au wokisme le plus grotesque ? Ou priver les femmes du droit de vote à cause du néoféminisme ? Non, alors de grâce, pas de deux poids deux mesures avec l’antispécisme. Ce n’est pas l’antispécisme en soi qu’il faut condamner mais, de même que l’antiracisme, ses dérives. Refuser qu’on torture ou qu’on tue les animaux n’implique pas d’accepter la zoophilie, de vouloir se marier avec son chat ou toute autre proposition issue d’esprits à la dérive.

Diabolisation

Ne pas faire cette distinction cruciale est non seulement un deux poids deux mesures, mais c’est une grave faute stratégique pour la droite : car la ficelle est grosse et il n’échappe à personne que derrière l’épouvantail de l’antispécisme, c’est la cause animale que certains cherchent à diaboliser, par exemple en assimilant au wokisme, de manière bassement opportuniste, la lutte contre la corrida ou contre la chasse. C’est alors de nos concitoyens, dans leur grande majorité sympathisants de cette cause, qu’on veut couper la droite. On ne le répètera jamais assez, tout comme l’écologie, la cause animale n’est pas essentiellement de gauche, et encore moins un avatar du wokisme[3].

Ou sinon, dites à Brigitte Bardot qu’elle est woke. Nul doute qu’elle goûtera le compliment avec la même volupté qu’une bouchée de viande.

Adam et Eve, le paradis, la viande et les légumes

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[1] https://www.causeur.fr/euthanasie-gpa-antispecisme-genre-le-wokisme-en-a-encore-sous-le-pied-276358

[2] https://www.researchgate.net/publication/376885849_Remettre_l’Eglise_au_milieu_du_village_vegan_A_propos_d’Olivier_Christin_et_Guillaume_Alonge_Adam_et_Eve_le_paradis_la_viande_et_les_legumes_Review_preprint?_tp=eyJjb250ZXh0Ijp7ImZpcnN0UGFnZSI6InByb2ZpbGUiLCJwYWdlIjoicHJvZmlsZSIsInBvc2l0aW9uIjoicGFnZUNvbnRlbnQifX0

[3] https://www.marianne.net/agora/tribunes-libres/la-cause-animale-nest-pas-essentiellement-de-gauche