Alors que Gabriel Attal a débattu jeudi avec Jordan Bardella, le président Macron lance samedi l’idée d’un débat avec Marine Le Pen. Cette dernière est partante, à condition qu’il démissionne ou dissolve l’Assemblée nationale en cas d’échec de Renaissance aux élections…
Coup de gueule !
Que signifient ces pour le moins curieuses mises en scène de débats opposant des personnes n’ayant pas le même statut, la même fonction dans l’évènement mis en discussion ? Que signifie ce mélange des genres ?
Que François-Xavier Bellamy ait trouvé à redire au débat opposant Jordan Bardella au Premier ministre Gabriel Attal est on ne peut plus légitime. Lui, candidat aux élections européennes ; ce que n’est pas le Premier ministre, était réduit à commenter un face à face qui était une claque démocratique pour tous les candidats et pour le pays !
A présent, il serait question d’un débat entre le président de la République lui-même et l’ancienne chef du Rassemblement national qui n’est pas non plus candidate pour cette élection.
On rejoue à l’avance les matchs présidentiels de 2017 et 2022 ; avec, en première partie les « dauphins » et pour le spectacle principal, les grosses têtes ?
Méprisable
Outre le mépris évident pour les vrais candidats aux élections européennes et pour le peuple qui va voter pour eux, on comprend donc que l’enjeu n’est pas le 9 juin mais bien plus tard, en 2027. Le Premier ministre et le président lui-même montent au créneau pour enrayer la possibilité d’une victoire de la droite nationale à cette date.
Ces deux derniers nous auront pourtant bien bassiné avec l’obsession européenne : l’Europe ! l’Europe ! l’Europe ! Hors d’elle, point de salut ! Mais celle-ci semble disparaître derrière un enjeu national qu’on prépare à l’avance, histoire de gagner des points pour plus tard, quitte à en perdre pour l’élection qui vient. Ainsi, ceci compensera cela, et ce sera toujours cela de pris ! Grosses manœuvres avec ficelles épaisses.
Rarement, la politique spectacle n’aura été aussi visible, et qui plus est, orchestrée par une chaîne publique. Celle-ci s’honorerait à rétablir les enjeux et les personnes qui vont avec, à moins de se discréditer dans les grandes largeurs.
La famille royale britannique reportera certains engagements à la lumière des élections générales annoncées mercredi dernier par le Premier ministre Rishi Sunak.
Dans une déclaration du palais de Buckingham, le roi Charles III et la reine Camilla ont déclaré que « la famille royale reportera, conformément à la procédure normale, les engagements qui pourraient sembler détourner l’attention ou détourner l’attention de la campagne électorale ». « Leurs Majestés présentent leurs sincères excuses à tous ceux qui pourraient en être affectés », ajoute le communiqué.
Les sujets britanniques appelés aux urnes le 4 juillet
L’annonce inattendue de mercredi a vu Rishi Sunak révéler que des élections auraient lieu au Royaume-Uni le 4 juillet. Dans un discours prononcé devant Downing Street, le Premier ministre a déclaré que le roi avait accédé à sa demande de dissolution du Parlement. Le roi et la reine effectueraient toujours leurs apparitions prévues pour le 80e anniversaire du Débarquement à Portsmouth et en Normandie, en juin, mais d’autres événements prévus à l’agenda seront sujets à report. Le roi devrait accueillir l’empereur et l’impératrice du Japon à Londres pour une visite d’État au palais de Buckingham fin juin. Parmi les autres événements majeurs du calendrier royal cet été, citons Trooping the Colour, la célébration officielle de l’anniversaire de Sa Majesté célébrée le 15 juin, et Royal Ascot, une semaine de courses de chevaux à laquelle participe la famille royale, qui se déroulera du 18 au 22 juin. On ne sait pas encore si ces événements seront reportés ou se dérouleront comme prévu.
Le monarque britannique tient une audience hebdomadaire avec le Premier ministre britannique sortant, mercredi prochain, durant laquelle il pourra vraisemblablement évoquer ces sujets. Depuis que le roi est monté sur le trône en septembre 2022, à la suite du décès de la reine Elizabeth II, il a travaillé avec deux Premiers ministres et pourrait être en passe d’en nommer un troisième avant le deuxième anniversaire de son règne. Liz Truss était Première ministre au moment du décès de la reine, un mandat qui a duré environ 45 jours et lui a assuré le statut de politicienne la plus courte à occuper le poste le plus élevé du gouvernement britannique ! M. Sunak a été accueilli par le roi environ six semaines après son accession au trône.
Loi et tradition
La décision de déclencher des élections appartenait entièrement à M. Sunak. Mais avant de pouvoir le faire, le roi devait autoriser la dissolution anticipée du Parlement. Techniquement, le roi a toujours le pouvoir de refuser une demande de dissolution s’il estime qu’une élection serait préjudiciable à la nation. Mais aucun Premier ministre des temps modernes ne s’est vu refuser l’autorisation de dissoudre le Parlement. Ignorer ce précédent « exposerait le monarque à des allégations d’ingérence politique de nature antidémocratique, même si l’intention du refus était de préserver le bon fonctionnement de la démocratie », selon l’Institute for Government, un groupe de réflexion indépendant. La dernière fois qu’un monarque britannique a renversé unilatéralement un gouvernement majoritaire à la Chambre des communes, c’était en novembre 1834, lorsque le roi Guillaume IV a destitué Lord Melbourne en raison d’inquiétudes concernant les réformes radicales soutenues par certains membres de son administration. Mais Robert Peel, le choix du roi comme successeur, ne parvint pas à obtenir une majorité au Parlement et Melbourne reprit ses fonctions cinq mois plus tard. La loi et la tradition interdisent à la famille royale d’intervenir à tout moment dans la politique, mais il est encore plus important de veiller au strict respect de ces règles lors d’une élection. Cela signifie que les membres de la famille royale ne peuvent pas faire campagne pour des candidats, soutenir des politiques ou même faire connaître leurs préférences politiques. L’un des rôles principaux de la monarchie moderne est de fournir une figure de proue unificatrice qui est considérée comme au-dessus de la politique et qui peut apporter un sentiment de stabilité dans les moments difficiles. Il s’agit des premières élections générales du règne de Charles. Au cours de ses 70 années sur le trône, sa mère, la reine Elizabeth II, en a connu… 21 !
Le nouveau roman de Caroline de Mulder expose un pan méconnu de la Seconde Guerre mondiale : les Lebensborn. Dans ces pouponnières, des femmes sélectionnées et engrossées par de bons soldats devaient perpétuer la race aryenne.
Il ne faut pas se fier aux apparences. De loin, la maternité de Hochland, installée à Steinhöring, petit village de Bavière, ressemble à un éden. Entre ses murs repeints de frais grandissent des bébés. «L’endroit ne ressemble pas à une caserne, encore moins à un hôpital. Plutôt à une pension de vacances très bien tenue. Un chalet surdimensionné entouré de dépendances et de champs, avec vue sur l’étang. » Et pourtant. Cet endroit privilégié qui a été créé en juin 1936 par l’un des plus hauts dignitaires du IIIe Reich, Himmler lui-même, illustre ce que l’Allemagne nazie a imaginé de pire avec la Shoah : le programme des Lebensborn. Des femmes sont sélectionnées en vue de perpétuer la race aryenne ; elles passent leur journée à allaiter et à s’occuper de leur bébé. Elles sont au calme, mangent à leur faim et veillent sur leur progéniture dans les meilleures conditions possible. La plupart sont filles mères, grandes, blondes aux yeux bleus. Tout est fait pour leur épanouissement. Mais malheur à celles qui n’enfantent pas un bébé conforme à la norme. Celui-ci est aussitôt euthanasié. Plusieurs « maternités » de ce genre voient le jour en Allemagne, ainsi qu’en Norvège, en Autriche, en Pologne, au Luxembourg, en Belgique et même… en France, non loin de la forêt de Chantilly. Lebensborn, en vieil allemand, signifie « source de vie ». Ces maisons (Heim) ont pour vocation de préparer la future élite du régime. On estime que plus de 21 000 bébés sont nés dans ces centres.
C’est dans le Heim d’Ochland, maison-mère du Lebensborn, que se déroule le sixième roman de Caroline de Mulder. Nous sommes fin 1944. Le livre s’ouvre sur la Cérémonie du Nom. À cette occasion, le nouveau-né, auquel on donne un nom et un parrain, est intégré dans la communauté SS. Helga, l’infirmière en chef, veille au bon déroulement de cette cérémonie qui a lieu en présence d’Himmler. Parmi les femmes de l’assemblée, une jeune fille, Renée. Elle a été tondue par les Français pour avoir fauté avec l’ennemi, Artur, un soldat SS. Enceinte, elle attend désespérément de le revoir. Il y a aussi Frau Geertrui. À la naissance, son bébé est ausculté, mesuré, pesé et considéré comme déficient. Il lui est aussitôt enlevé. C’est à Helga qu’incombe la lourde tâche d’annoncer à la mère que le bébé a dû être supprimé. On lui explique que cette issue est préférable, dans la mesure où l’enfant n’est pas viable. La jeune mère est dévastée. Helga elle-même en est ébranlée. À l’approche de la victoire des Alliés, le Heim s’emballe et vire à la folie. Tous les documents, les archives doivent être brûlés. Helga, dans un moment de lucidité, note dans son journal « Si nous avons bien fait, pourquoi détruisons-nous nos archives ?», et raye aussitôt sa phrase.
On ne sort pas indemne de ce roman glaçant mené de main de maître. Les principaux responsables du programme Lebensborn ont été jugés à Nuremberg. Aucun n’a été condamné. Ce livre, parce qu’il met en lumière ce volet méconnu de l’Histoire, est plus que nécessaire, il est essentiel.
Caroline de Mulder, La Pouponnière d’Himmler, Gallimard, 2024.
En 1928 mourait à Bruxelles, probablement empoisonné par les services soviétiques, le général Wrangel, dernier commandant en chef des Armées blanches et chef spirituel de l’émigration militaire russe. Par son sens de l’organisation et par ses visions politiques, il avait été le seul à développer un projet pour une Russie libérée du bolchevisme. S’il arriva trop tard pour battre les Rouges, Wrangel parvint, dans des conditions difficiles, à assurer le passage à Constantinople d’abord, dans toute l’Europe ensuite, de près de cent cinquante mille réfugiés, sauvés in extremis du goulag. Il avait en commun avec le général Dénikine, autre chef mythique des Armées blanches, une même lucidité sur les faiblesses des Blancs (ivrognerie, conflits de personne, …) face à l’implacable cohérence des Rouges, et aussi une même méfiance à l’égard de l’Allemagne. Dans ses Mémoires, Wrangel écrivait à ce propos : « Les Allemands poursuivent un seul but : transformer la Russie en fumier pour engraisser le peuple allemand ».
La lecture du remarquable essai de Boris Prassoloff, petit-fils d’un colonel de la Garde, permet de comprendre à quel point la famille impériale russe ne fut pas à la hauteur des défis de la Russie au XXème siècle. Si en 1913, l’Empire russe fête avec faste le tricentenaire de la dynastie Romanov (en tentant d’oublier la Révolution de 1905, noyée dans le sang), quatre ans plus tard, le tsar Nicolas II, lâché de partout, abdique en son nom et en celui du Tsarévitch en faveur de son frère Michel, qui refuse la couronne. Un an plus tard, la famille impériale est décimée par les Rouges ; sur les seize Grands-Ducs, tous des Romanov, descendants du Tsar Nicolas Ier, huit ont été assassinés. Les autres s’exilent, la plupart en France.
Ces Grands-Ducs (Velikii Kniaz en russe, littéralement « grand prince ») comptent, avant la Révolution, parmi les hommes les plus riches du monde grâce à leurs immenses propriétés foncières (des millions d’hectares) et aux apanages prévus par la Loi impériale, une somme astronomique de revenus personnels. Ces privilèges insensés ne dispenseront pas les Grands-Ducs de conspirer contre le Tsar.
C’est le destin de ces survivants que Boris Prassoloff étudie avec autant d’érudition que d’objectivité, en fondant sa recherche sur une bibliographie en plusieurs langues, mais surtout sur des archives de première main, comme les notes des services français et même celles d’un GPU, ancêtre du KGB, omniprésent et parfaitement renseigné. Prassoloff a aussi consulté la presse émigrée, d’où le caractère exhaustif de son tableau.
Parmi ces survivants, deux figures incarnent les deux grands courants de l’émigration russe d’alors : le Grand-Duc Cyrille et le Grand-Duc Nicolas, un temps commandant en chef de l’Armée russe contre les empires centraux. Le premier, Cyrille, se proclamera empereur de toutes les Russies en 1924, rassemblant autour de lui la faction plus « libérale » de l’émigration, les partisans d’une monarchie à l’anglaise et d’un renversement du régime venu de l’intérieur, alors que Nicolas, auréolé d’un réel prestige militaire, rassemble ceux qui, pour citer Talleyrand, « n’ont rien appris, rien oublié » – les partisans de la restauration dans sa version revancharde, suscitée et soutenue par des puissances étrangères (France, Allemagne, Pologne, Roumanie). Entre les deux clans, la guerre est totale, à la plus grande jubilation des Rouges, qui attisent un conflit qui leur fait gagner un temps précieux. Au début des années 1920, Poincaré et Churchill sont favorables à une aide militaire apportée aux Blancs pour renverser les Soviets. Le régime soviétique est encore instable, malgré la terreur. Une opposition, entre autres monarchiste, subsiste, même si le GPU, par une géniale opération de manipulation digne d’un roman de Vladimir Volkoff, parvient à noyauter celle-ci et à la neutraliser définitivement.
Ce qui apparaît à la lecture de l’essai, c’est l’amateurisme et l’individualisme forcené des Romanov, décidément peu doués pour la politique et si peu lucides, notamment sur l’aide allemande. Nombre d’officiers blancs partagent ces illusions. L’épouse de Cyrille entretient des relations étroites avec les nationalistes allemands, et même avec Hitler, qui ne cache pourtant pas son mépris pour les Slaves. Plus grave, après la mort de Cyrille en 1938, c’est son fils Vladimir qui prend la tête de la famille impériale (malgré l’opposition d’autres branches des Romanov). Or, le jeune Grand-Duc appellera en 1941 à la croisade antibolchevique aux côtés de l’Axe, fait occulté par ses partisans jusqu’à aujourd’hui. Ribbentrop prendra d’ailleurs très mal cet appel transmis à son maître et chargera son ambassadeur à Paris, Otto Abetz, de menacer Vladimir d’internement : les Allemands comprennent que ce soutien risque surtout de renforcer la résistance des Russes, menacés d’un retour du féodalisme. Maladresse de jeune homme naïf, et mal conseillé, sans doute… mais maladresse du prétendant au trône. Malgré cette faute politique, Vladimir aura la joie d’être accueilli à Saint-Pétersbourg en 1991, porteur d’un passeport russe remis en mains propres. Après sa mort en 1992, c’est son petit-fils, Michel, né Hohenzollern (Bagration par sa mère) qui reprend le flambeau, position contestée par nombre de membres de la noblesse russe… dont des Romanov issus d’autres branches. La guerre des Grands-Ducs n’est pas finie.
Boris Prassoloff, Tsars sans empire. Les Romanov en exil, 1919-1992, Perrin, 408 pages.
Les éditions CAIRN font reparaître Les bonheurs de l’aube, le recueil de nouvelles de Léon Mazzella, chasseur de vagues et sensible écrivain de l’éphémère.
Il y a des livres courts, une centaine de pages, sans graisse et sans pathos, qui propagent longtemps en nous, une douce mélancolie. Un pincement au cœur qui n’est pas apitoiement sur soi, mais plutôt une forme de révélation. Enfin, nous allons nous détacher des huis-clos urbains et déracinés. Quelque chose de plus vaste, de plus vibrant, de plus charnel nous appelle et fait tressaillir les costauds affichant le quintal sur la balance. Léon Mazzella diffuse son gracile toucher de plume dans ce texte qui eut l’honneur d’être finaliste au Prix Goncourt de la Nouvelle en 2002.
Mazzella est un nouvelliste épicurien, capable de sonder les minuscules bonheurs que nous offre la nature à qui veut bien les saisir. Dans un monde qui ne sait plus regarder un vol de perdrix ou s’émouvoir d’une truite fario dans les chaves d’une rivière, Les bonheurs de l’aube, préface de Dominique Bona, ont le parfum des matins vitreux, entre chien et loup, l’inattendu à bout de fusil, les sens aux abois, la vue seulement brouillée par les volutes d’un cigare cubain. À l’instant même où les hommes se défont de leur carapace, se découvrent enfin et se confient dans une semi-clarté ou une semi-obscurité. Il est temps de parler. Il est temps de se libérer. Il est temps de ressentir l’inconnu. Plus tard, dans la matinée, quand le soleil va monter inexorablement, les réflexes sociaux viendront masquer les élans du cœur et trahir nos émotions les plus sincères. A l’aube, dans la promesse d’un ciel nouveau et l’esprit encore encombré par les vociférations de la nuit, les chagrins prennent la forme d’une odyssée. Banale et mystérieuse.
Mazzella, d’obédience gracquienne, porte en lui la mémoire de la terre. Il communie avec cette nature à la fois tempétueuse et irradiante, il la raconte dans sa bestialité et sa beauté tragique au plus près de ses pulsations sensuelles. Mazzella est le cardiologue des paysages, il mesure les battements de la forêt, de la mer, des lacs et des steppes. Il est son oreille et son écho. Ces nouvelles de quelques pages sont un voyage vers l’essentiel. Un retour à l’originel. Avant de le lire, nous avions oublié combien le lever du jour est propice aux illuminations et aux chevrotements, combien nous sommes faibles et perdus. Il se passe là, dans cet éphémère-là, des mouvements, des inclinations, des secrets bien gardés que seul un écrivain de talent peut voler à la dérobade. Dans la lignée du solognot Maurice Genevoix ou de sa compatriote landaise, Christine de Rivoyre, Mazzella nous parle des ours, des lacs, des étangs, des détroits, de la chasse au canard ou de la pêche à la mouche, il est tantôt dans la brousse face au roi de la jungle, retenons cette phrase : « l’aube n’existe pas en Afrique. Elle ne surgit jamais comme ailleurs », tantôt pilotin apprenti sur un cargo français à la merci des vents mauvais. Depuis longtemps, je n’avais pas lu un écrivain aussi proche de la nature, sans mièvrerie et fausseté, en mesure de restituer son indicible fracas.
Minute fragile
Avec Mazzella dans sa poche, on parcourt la planète à la recherche de cette minute fragile entre le jour et la nuit qui nous rend éminemment vivant. On tremble avec ses personnages, devant la crinière d’un lion ou dans l’attente de cette première vague à Biarritz, sur sa côte chérie. Les surfeurs amis sont au pied d’un Débarquement. L’irréparable sourd des ténèbres. Une « guerre » se prépare. La peur et l’excitation annoncent une bataille contre les éléments. Dompteront-ils cette crête qui les submerge ? « Elle est noire. Presque rien ne bouge. Une houle épaisse et lente chaloupe ses dessous. Nous l’entendons encore davantage que nous ne la voyons. La mer se réveille lentement. C’est une peau d’ours. Un ventre de lionne allongée. Elle est pleine mais elle commence à se retirer. La marée descend. Notre jeu consiste à prendre la première vague qui casse » écrit le nouvelliste au plus près du tumulte. Comme moi, vous aurez forcément envie de lire la suite de cette chevauchée et tous les autres textes de ce surfeur de lumière(s).
L’architecte le plus prisé de la fin de l’Ancien Régime est tombé dans l’oubli. Le nom de Richard Mique est pourtant associé à Versailles et à Trianon : le style Marie-Antoinette, c’est lui ! À Lunéville, une exposition retrace sa carrière fulgurante et son destin tragique.
Les lecteurs de Causeur connaissent bien l’Hôtel abbatial de Lunéville et Jean-Louis Janin Daviet, son directeur : ces trois dernières années, nous avons salué trois expositions remarquables consacrées à Mme du Châtelet, à l’art équestre et au style Empire. Cette année, hommage est rendu à Richard Mique. Et c’est tout l’art de vivre au XVIIIe siècle qui s’expose.
Trop tôt, trop tard !
Le destin de Richard Mique aurait sans doute été différent si son procès avait eu lieu à la fin, et non au début, du mois de juillet 1794. La France révolutionnaire, à ce moment-là, connaît une brutale métamorphose, et l’on peut légitimement penser que les juges l’auraient dispensé d’un tête-à-tête avec « la bascule à Charlot », la guillotine, à l’issue de trois journées décisives.
Le 26 juillet (8 thermidor, an II), devant la Convention nationale, Robespierre, le col pris dans le bouillonnement de sa cravate de dentelle, prononce son dernier discours. Maximilien ne domine plus ces élus (qu’on appellera thermidoriens) par son seul verbe, ils le cernent et vocifèrent, ils l’appellent le« tyran ».
Le 9 thermidor, il est déclaré, avec ses amis, « hors la Loi ».
Le 10 (28 juillet), une charrette les conduit jusqu’à la place de la Révolution (Concorde). Robespierre est en piteux état : la veille, sa mâchoire a été fracturée par une balle de pistolet. À ses côtés, Louis Antoine Léon de Saint-Just, beau comme un procureur céleste, récemment encore résolu à épargner aux prisonniers la honte d’être des suspects en les considérant d’emblée comme des coupables.
Leurs têtes tombent dans le panier : fin de ce qu’on nommera la Terreur.
Malchanceux, Richard Mique, condamné le 7 juillet, est guillotiné le 9 ! Trois semaines plus tard, les juges auraient sans doute été portés à la clémence. On peut dire de cet homme qu’il est une victime de l’Histoire. D’autant que la postérité a recouvert son funeste sort d’une couche d’oubli.
« Un architecte savant, habile et digne de plus de gloire[1] »
Richard Mique eut le talent et les moyens naturels de son ambition. Ses parents le firent bel homme, son éducation le rendit aimable ; il disposait des dons de l’artiste et de l’ingénieur ; il plut d’abord aux femmes et aux personnages influents, puis aux rois et aux reines, à Nancy, enfin à Versailles. Né pour être comblé d’honneurs, il le fut ; et pour être la proie des envieux et des ratés, il le fut également.
Tout commence, pour ce jeune homme originaire de Nancy, à la cour du très éclairé Stanislas Leszczynski (1677-1766), duc de Lorraine par la grâce de Louis XV, qui avait épousé sa fille, Marie Leszczynska (1703-1768). Issu de l’école néo-classique, palladien par goût[2], Mique devient Premier architecte de Stanislas. À la mort de ce dernier, il arrive à Versailles, protégé par la reine Marie. Il y construit le couvent des Ursulines (aujourd’hui le lycée Hoche), qui recèle une admirable chapelle.
Il passe ensuite au service de Louis XVI, et, surtout, à celui de Marie-Antoinette. Il comprend mieux que quiconque son aspiration à l’intimité et crée, au château de Versailles, ses « cabinets intérieurs », adjacents à son Grand Appartement. Le salon du Billard, la bibliothèque, le cabinet de la Méridienne, la salle à manger d’été ou encore le boudoir demeurent la démonstration d’un raffinement insurpassable. Puis, en 1783, la souveraine et son architecte investissent le domaine de Trianon pour inventer un village rêvé : le hameau de la Reine. Inspirée par un idéal rousseauiste, celle-ci demande à Richard Mique d’élever des pavillons campagnards : moulin, laiterie, pigeonnier, poulailler… et de faire peindre de fausses lézardes sur les façades pour donner l’illusion du rustique. Organisé autour d’un lac qu’alimente une rivière, le domaine s’enrichit d’une grotte, d’un temple de l’Amour, d’un belvédère… À quelques encablures des taupières du Roi-Soleil, le peintre Hubert Robert trace les bosquets d’un jardin à l’anglaise. Cette vision de la nature rompt avec la discipline voulue par Louis XIV. « Je ne connais rien de plus beau et de plus travaillé que le temple et le pavillon. La rivière se présente à merveille, dans un petit moment de ligne droite, vers le temple. », écrit alors le prince de Ligne.
Mique parsème l’Île-de-France de ses précieux édifices. Sur la colline de Saint-Cloud, offerte par le roi à son épouse, il conçoit un hôpital pour les indigents (dont il ne demeure que la chapelle) ; et à Saint-Denis, il édifie la remarquable chapelle du Carmel, à l’attention de Madame Louise, la tante de Louis XVI qui s’y était retirée.
À une époque aussi dangereuse, il faut surveiller ses fréquentations récentes et renier les anciennes. Richard Mique ne se renie point, sans pour autant abolir le paradoxe qui le constitue : fidèle à Marie-Antoinette et à Louis XVI, auquel il doit sa charge de Premier architecte du roi (il est le dernier en titre), c’est un homme des Lumières qui veut montrer à ses juges qu’il n’est pas fondamentalement hostile aux idées neuves…
Le 9 juillet 1794, Richard Mique paraît sur l’échafaud accompagné de son fils. À travers la personne de l’architecte de cour, riche et comblé d’honneurs, on poursuit l’acharnement contre la reine, la capricieuse, la dispendieuse, la fermière luxueuse. Le Tribunal révolutionnaire évoque également une (fausse) malversation dont l’accuse un escroc, un imposteur qui prétend être son frère. C’est suffisant pour le condamner.
Richard Mique. Architecte des Reines, dernier « Premier architecte du Roy ».
D.R
Hôtel abbatial de Lunéville (Meurthe-et-Moselle), jusqu’au 3 novembre.
[1] Pierre de Nolhac,« Le Jardin de Marie-Antoinette au Petit-Trianon », in Revue des Deux Mondes, vol. 18, nov. 1913.
[2] Andrea Palladio (1508-1580) : architecte et théoricien italien, inspiré par le romain Vitruve (vers 85-vers 15 av. J.-C.), exerce une puissante influence sur les architectes de la Renaissance. Il rompt avec le style gothique international et revient à la clarté antique.
[3] Muriel de Raïssac, Richard Mique : architecte du roi de Pologne Stanislas Ier, de Mesdames et de Marie-Antoinette, Honoré Champion, 2011.
Chaque geste sportif est aussi le reflet d’une époque, nous apprend Thierry Grillet
La foulée pour la course à pied, le K.O pour la boxe, le service au tennis, le penalty qui réveille un match de football un peu long… Chaque sport possède un geste singulier et décisif, qui l’identifie immédiatement. C’est ce qu’explique l’essayiste Thierry Grillet dans son Petit traité du geste. À chaque chapitre, on y découvre un sport olympique et son geste, mais aussi le sportif qui l’a créé ou ceux qui l’ont perfectionné, l’artiste qui l’a immortalisé et l’époque dans laquelle il a émergé.
Prenant bien soin de s’éloigner des poncifs usés jusqu’à la corde sur le sport comme performance et dépassement de soi, l’auteur cherche à dépasser le côté purement physique du geste sportif pour restituer son « épaisseur culturelle » et spirituelle. D’entrée de jeu, Thierry Grillet avertit : le geste sportif n’est pas un simple mouvement ; il est l’accomplissement ultime d’un mouvement qui a été sculpté et dompté après des centaines d’heures à l’exercer encore et encore jusqu’à ce qu’il devienne naturel. Seul avec sa raquette, seul avec ses gants, seul avec son corps, c’est dans la solitude et dans l’effort que le sportif répète inlassablement le geste emblématique de son sport pour acquérir parfaitement sa technique et le rendre sien. Tout le défi est de passer du mouvement naturel au geste travaillé, d’un simple coup de pied à un « yoko geri », ce coup de pied latéral de karaté envoyé à hauteur d’homme. L’auteur en sait quelque chose, lui qui a pratiqué dans sa jeunesse cet « escrime de poings et de pieds » s’exerçant sans adversaire. Selon lui, le geste a trois dimensions : physique, technique et magico-religieuse. Et c’est cette dernière qui l’intéresse tout particulièrement, mettant ainsi au second plan la devise de l’olympisme : « toujours plus loin, toujours plus haut, toujours plus vite ».
Comme le doigt de dieu, le geste du sportif est créateur et donne vie au jeu. C’est le cas du service au tennis, dont l’apparition en 1878 à Wimbledon rompt définitivement avec l’ancêtre français du jeu de paume. Pour Thierry Grillet, c’est évidemment Roger Fédérer qui reste le maitre du service. Sous sa plume, le champion suisse devient un « prêtre du commencement » qui danse avec raquette et balle. Autrement dit avec grâce et donc sans effort apparent. Mais si le service est le geste initiatique qui engage le match et chaque échange, il est aussi le geste fatidique qui peut le terminer. « Il est le commencement de l’échange tout en rêvant d’en être la fin ».
Ciel et terre, vie et mort
Pour l’auteur, cette dialectique entre la création et le néant, le ciel et la terre, la vie et la mort est au fondement du sport. Ainsi, la foulée est un « compromis entre la marche et le vol » ; tout en étant soumis à la loi de la pesanteur, le coureur aspire à gagner le ciel. Uppercut, crochet du gauche, crochet du droit, le boxeur frappe lui avec la rage de vaincre mais aussi la peur d’être vaincu par KO. Dans la tête du tireur à l’arc, subsiste l’idée primitive de chasser pour ne pas être soi-même chassé, comme le coureur qui court pour fuir… Si le sport a civilisé les instincts les plus archaïques des hommes, le sportif continue d’y puiser son énergie.
Sans cesse tiraillé entre des contraires et sans cesse en mouvement pour les dépasser, le geste sportif est donc par nature dialectique mais il est surtout pour l’auteur historique. Il est le reflet d’une époque.
Ce n’est pas un hasard si l’ancêtre du tennis, le jeu de paume est né dans la société de la galanterie, et s’est développé dans la société aristocratique des salons littéraires où les esprits éclairés se « renvoyaient la balle à coup de bons mots »… Autre exemple : l’étonnant « Fosbery », ce saut en hauteur dorsal qui a pris le nom de son auteur, un anti-conformiste qui se fiait plus à ses sensations qu’à la technique. Ce saut iconoclaste qui a surpris le monde entier lors des JO de 1968, à Mexico est, pour Thierry Grillet, le geste d’une génération, celle des hippies libertaires en révolte contre les normes rigides d’une société. En renversant les perspectives, le fosbery n’a pas moins apporté au saut en hauteur que ce que la révolution copernicienne a apporté à la science.
Révolutions
Le geste sportif est à la fois révolutionnaire, mystique, et aussi artistique. Dans un style inspiré, Thierry Grillet établit des parallèles inspirants entre les arts et le sport. Et c’est ce qui rend son essai si original.
Chaque sport entretient un lien particulier avec un art. La course est « une métaphore de l’écriture et de la vie » écrit Thierry Grillet, citant l’écrivain Haruki Murakami et son livre autobiographique L’auteur en coureur de fond. Certains écrivains expliquent d’ailleurs souvent que les mots viennent en courant. Le souffle expiré qui accompagne la foulée rejoint celui des mots inspirés. La boxe, elle, est plus musicale. Nombre de jazzmen, à commencer par le plus grand d’entre eux, Miles Davis, ont fréquenté les salles de boxe, trouvant dans le rythme de cette chorégraphie de coups de poings, les notes manquantes à leur swing en construction. Pour le peintre Ushio Shinohara qui prend ses gants pour frappes ses toiles, la boxe est picturale. Chacun son geste. Thierry Grillet convoque aussi Henri Cartier-Bresson pour illustrer « l’instant décisif » du photographe comme celui de l’archer ; et encore bien d’autres artistes, pour le plus grand plaisir du lecteur.
Petit bémol néanmoins, parmi les neuf disciplines olympiques choisies pour illustrer la nature du geste sportif, on ne peut que regretter l’absence du sport le plus emblématique du geste : l’escrime qui, pourtant, avec ses fentes et ses touches, est la métaphore par excellence des joutes oratoires que l’auteur semble apprécier tant. Oubli fâcheux et surtout étrange au regard de la couverture qui illustre… un escrimeur !
Le Maroc aussi a son camp du Bien. Par esprit de contradiction, j’en suis et je n’en suis pas.
Notre contributeur Driss Ghali vient de publier De la diversité au séparatisme : Le choc des civilisations, ici et maintenant, Éditions Complicités • La rédaction
À force de brasser des concepts (et beaucoup de vent au passage probablement), l’on finit par oublier que les idées se forgent et s’incarnent dans le réel. En l’espace d’une matinée au Maroc, j’ai pu revisiter les concepts d’autorité, de féminité et d’identité. Le tout gratuitement ou presque.
8h00 du matin, je décide d’aller à la salle de sport située dans le quartier de mon enfance à Rabat. Homme déconstruit, je m’y rends en transport collectif au lieu de prendre la voiture, histoire de réduire mon bilan carbone. Je descends du bus tout près du commissariat. Je m’abrite du soleil pour consulter mes emails, à quelques encablures du fitness center.
Quand soudain, elle s’avance vers moi. Elle, la dame à la djellaba noire et au foulard noir surmonté de pierres qui scintillent. Aucun maquillage, elle a visage blanc comme une statue de cire.
« Monsieur, c’est vous qui avez pris mon fils ce matin ? ».
Moi ? Moi, prendre quelqu’un ?
« Monsieur, je suis venu chercher mon fils. Est-ce que c’est vous qui l’avez pris ? »
Puisque je suis devant le commissariat, elle m’a pris pour un flic. J’ai une tête de flic moi ? On me prend habituellement pour un neurologue avec mon air préoccupé et mes doigts de pianiste. Une fois, au Brésil, j’ai réussi à faire croire à la réceptionniste de l’hôpital que j’étais médecin. Je n’ai pas eu à me forcer, j’ai la tête du métier. Comme elle était mignonne, j’ai joué le rôle avec entrain. Mais, ce matin, je suis pris au dépourvu. Qu’a-t-elle vu en moi avec ma barbe de trois jours, ma sacoche à deux euros de chez Décathlon, ma chemise polo et mon jean bleu foncé ?
Je la fixe dans les yeux, sans craindre de la gêner, je veux voir en elle comme elle a cru voir en moi. Et j’espère ne pas me tromper.
Elle est là la mère. La mère digne et aimante, au visage délavé par l’inquiétude, prête à tout pour sortir son fils de taule. La cinquantaine, pas plus. De taille moyenne. Svelte sous sa djellaba. Ni belle ni moche. Elle souffre, c’est le plus important et la souffrance la rend noble donc belle dans un sens, de la beauté que l’on observe dans les musées, posée sur un piédestal ou couchée sur une toile. Elle incarne l’idée de la maternité, l’apothéose probable de la féminité. Je peux encore écrire cela au Maroc, personne ne me mettra en taule pour « masculinité toxique », nous ne sommes pas en France.
« Non, Madame, je ne travaille pas ici, je ne suis pas policier ».
Elle me sourit et baisse les yeux, ni contrariée ni apaisée. Elle va attendre encore et encore, jusqu’à l’épuisement, comme une bougie qui se consume.
Que Dieu nous pardonne les ennuis que nous causons à nos mères.
J’ai tourné le dos à la mère, pressé de m’occuper de mon tonus musculaire.
J’arrive à la salle de sport, un repère de bourgeois comme moi. Pas riches, juste bourgeois c’est-à-dire conscients de la distance qui les sépare des pauvres. L’être bourgeois mêle la certitude d’appartenir au système à la peur du déclassement. Il voit dans le pauvre une autre version de lui-même, c’est-à-dire ce qu’il pourrait devenir « si les grands équilibres sont modifiés ». Il s’en éloigne pour cela, physiquement bien sûr, mais aussi mentalement en cultivant des mœurs et des valeurs contraires aux siennes. Si le pauvre est islamiste, le bourgeois est sécularisé. S’il est pro-Hamas, lui est pro-autorité palestinienne. S’il est arabisant, lui est francisant. Si le gosse du pauvre se met à apprendre le français, le gosse du bourgeois se pique de parler anglais à ses parents.
Le Maroc aussi a son camp du Bien. Par esprit de contradiction, j’en suis et je n’en suis pas.
Objectif de la session : RPM. Savez-vous ce que c’est que le RPM ? Je viens de l’apprendre, laissez-moi donc faire étalage de ma science nouvelle. RPM signifie revolutions per minute. On s’assoit sur un vélo dont la selle vous transperce les hémorroïdes et l’on pédale – on fait des révolutions – sous la supervision d’un coach, forcément dynamique et survolté.
En l’occurrence, le coach était une demoiselle, vêtue de leggins blancs, visible à l’œil nu à cinq km à la ronde. Visible des hommes pour l’admirer et des femmes pour la fustiger. Le haut et le bas était de la même texture, une sorte de tissu synthétique qui épouse les formes et absorbe la sueur. Le ventre était désespérément plat telle une plaque de ciment peinte en beige.
Nous étions deux élèves, un jeune cadre dynamique, aux lunettes fines, et moi, un ancien jeune cadre dynamique, aux lunettes fines également.
L’essayiste Driss Ghali. D.R.
Le cours commence. Nous sommes aux ordres de la demoiselle qui nous commande d’une main de fer. « Accélère ! Augmente la résistance ! Détends tes épaules ! Contracte ton ventre ! Serre les coudes ! »
Si mon grand-père était vivant, il aurait eu le vertige. Une femme sur le devant de la scène, menant le bal et des hommes qui obéissent de bon gré. Impensable dans le Maroc d’avant. Que de choses se sont passées en une ou deux générations. Il est peut-être normal que ça craque de partout, quand ça va trop vite on a des luxations. Notre tendinite à nous est l’islamisme qui est probablement une tentative de compenser la libération de la femme en la voilant. Elle a le droit de commander à des hommes mais elle est voilée, l’honneur est sauf ! L’équilibre est préservé ! Va savoir.
« Allez, debout ! Bombe la poitrine et accélère ! C’est ça, Yes ! Yes ! »
Tout est américain : le concept du RPM, la musique stridente (je ne supporte plus Taylor Swift, remixé à l’infini), l’idée du dépassement de soi par le « fun ».
Tout est américain ou presque. Nous sommes au Maroc et la prof s’adresse à nous en français. Quelque chose ne va pas. Je connais peu de peuples qui renoncent aussi facilement à leur langue maternelle. Cette demoiselle serait bien plus persuasive si elle nous parlait en arabe. Elle serait bien plus performante peut-être, nous le serions tous. Nous ferions plus attention à ses instructions qu’à son accent à la dérive : « les pieds pointés vers le sol » deviennent « les pieds pointés vers le seuil ». C’est mignon mais ce n’est pas optimal. Pourquoi s’imposer le diesel quand on roule à l’essence ? Pourquoi vivre en-dehors de soi ?
C’est comme si nous vivions un rêve et pour ne pas le confondre avec la réalité on parle le français. Il s’agirait de quelque chose de réel, nous parlerions l’arabe. Ou peut-être que nous avons l’impression de vivre dans le péché, alors il faut parler une langue étrangère afin de placer une distance entre nous et notre personnage, histoire de se sentir moins coupables. Dans ce cas, nous serions tous des acteurs qui jouent un rôle une vie durant. Va savoir.
Le Maroc s’accroche à la langue française comme on s’accroche à une planche de salut. Il incarne probablement la plus belle réussite de la francophonie. Le président Macron, en a-t-il conscience ? En tire-t-il des conclusions ? Je crains qu’il se moque éperdument des « Yes ! » et des « Gooooo ! » de la jeune demoiselle en leggins blancs. Il serait peut-être soulagé si elle ne s’exprimait qu’en anglais : un rappel de moins de ce que fut la grandeur de la France.
Quant à moi et à mon collègue d’infortune, au bout de 40 minutes de révolution, nous étions des naufragés, fiers de leur naufrage. Nous avons dû perdre deux litres d’eau et 10 grammes de graisse. Pas mal !
Nos grands-parents ne faisaient pas de fitness. Ils travaillaient la terre, c’était leur exercice. Mais, le monde a changé et il a bien changé dans un certain sens. Les hommes font du sport et les femmes attendent leurs enfants devant le commissariat et crient au son de Beyoncé « allez, move ! ».
Elle était l’une des dernières gaullistes, ère pompidolienne. Ce mercredi 22 mai 2024, Marie-France Garaud est décédée à l’âge de 90 ans. Femme la plus puissante de l’histoire de la Vème République pour les uns, génie de la cruauté caustique dans la grande tradition des moralistes français pour les autres, MFG était un peu les deux à la fois.
Dans la Fête des fous, ouvrage paru en 2006, Marie-France Garaud se demandait qui avait bien pu tuer la Vème République. Mendésiste dans sa jeunesse, elle avait elle-même voté non au référendum de 1958. C’est en 1967 que Pierre Juillet, conseiller de Georges Pompidou, la recrute. C’est le début d’un fameux duo qui va préparer la campagne de l’ancien Premier ministre du Général de Gaulle, non sans avoir désamorcé l’affaire Markovic. Avec Edouard Balladur, pendant la maladie puis après la mort de Pompidou, le triumvirat est aux manettes de la France : les quelques mois durant lesquels la France a été le mieux géré de son histoire.
Une cruelle éleveuse de champion
Il y avait, chez les gaullistes historiques, Chaban-Delmas notamment, une tentation de se rapprocher des thèmes de gauche, pour éviter l’alternance. C’en est trop pour le duo Juillet-Garaud, marqué davantage à droite, qui tente de lancer Pierre Messmer dans la présidentielle de 1974. Le binôme pousse ensuite le jeune député corrézien Chirac et 42 autres parlementaires gaullistes à lâcher le maire de Bordeaux au profit du candidat Giscard, pourtant resté aux yeux de beaucoup comme le traître du référendum de 1969. Chaban finit péniblement au-dessus des 5%, Giscard est élu. Derrière le premier grand « assassinat » politique de Jacques Chirac (qui file directement à Matignon, où Garaud sera sa conseillère), il y a l’ombre du duo maléfique.
Jacques Chirac n’est pas encore le Bonisseur De la Bath que l’on a connu plus tard mais plutôt un grand échalas perdu et peu sûr de lui. Marie-France Garaud est tout le contraire. Elle transforme son poulain en étalon. Quand il est élu maire de Paris en 1977, il remercie sa conseillère, elle glisse : « C’est bien la première fois qu’un cheval remercie son jockey ». Cette phrase, et quelques autres, font déjà partie du panthéon des plus belles vacheries de la Vème République. Philippe de Villiers, qui a siégé au Parlement européen avec elle, a déclaré : « Elle se délectait de cruautés comme d’autres de gourmandises. »
Elle dissuade Chirac de divorcer afin d’éviter de compromettre ses chances de devenir un jour président de la République. Bernadette Chirac ne fut que modérément reconnaissante, en déclarant : « Elle a beaucoup de mépris pour les gens. Elle les utilise, puis elle les jette. Elle me prenait pour une parfaite imbécile ». Si Chirac divorce, c’est plutôt d’elle. Il lui reprocha d’avoir tenu le crayon, quand, coincé à l’hôpital de Cochin après un accident de voiture, en 1978, il signa l’appel du même nom, aux accents souverainistes. En 2006, elle répond à la journaliste du Monde, Raphaëlle Bacqué : « Comprenez bien : lorsque Chirac a conquis la Mairie de Paris, nous nous sommes un peu retrouvés (avec Pierre Juillet) comme des parents soulagés d’avoir casé le petit dernier. D’ailleurs, d’habitude, on ne sort jamais de la Mairie de Paris pour aller plus haut. Vous conviendrez que ce n’est pas de veine… ».
La bataille de Maastricht
En 1981, elle fait campagne à part, contre son ancien poulain. Le candidat François Mitterrand y met du sien pour qu’elle obtienne ses parrainages. Le couloir gaulliste est déjà bien encombré puisque Michel Debré, le fondateur de la Vème République, est lui aussi candidat. On l’a oublié, mais André Glucksmann et Bernard Kouchner, qui ont gardé de leur gauchisme de jeunesse une hostilité primaire à l’URSS, soutiennent la candidate, elle-même à ce moment très atlantiste. Le score final, 1,33%, est assez anecdotique.
Dans la décennie suivante, Marie-France Garaud est plutôt aimable avec le président Mitterrand, qui la reçoit deux fois à l’Élysée. Entre l’étatisme gaullien et l’étatisme socialiste, il pouvait y avoir quelques convergences. Jusque 1992 : avec Villiers, Pasqua et Seguin, elle prend la tête du combat contre Maastricht. Le terme « souverainisme » n’existe pas encore (c’est quand la souveraineté s’en est allée qu’il a fallu mettre le mot). En 1996, elle débat sur le service public, contre son amie Simone Weil et Jacques Attali, aux côtés de Jean-Pierre Chevènement. L’esquisse d’une reconfiguration de la vie politique autour d’un affrontement entre souverainistes et euro-fédéralistes ? Finalement, personne n’ose vraiment franchir le Rubicon. Le clivage droite-gauche n’explosera qu’en 2017, au profit d’un antagonisme entre élitisme et populisme – une version un peu bas de gamme du débat des années 90. L’ancien maire de Belfort, autre conscrit de Maastricht, a salué lui aussi Marie-France Garaud, dans un style plus ou moins fluide : « La mort de Marie-France Garaud ranime la nostalgie d’une droite nationale et souverainiste dont l’un des enjeux de la période qui s’ouvre est de savoir quelle force pourra s’en saisir. »
Un flirt gâché par un camping-car
Marie-France Garaud passe cinq ans au Parlement de Strasbourg, de 1999 à 2004. Elle écrit et décrit dans Impostures politiques, en 2010 comment la cour de Karlsruhe a su maintenir la constitution allemande au-dessus des traités européens : avec un peu de courage, nos propres constitutionnalistes auraient pu en faire autant. Elle passe chez Frédéric Taddeï, où, citant Jean Bodin, elle explique que la France n’a plus vraiment d’État et n’est plus vraiment un État. Après dix années de chiraco-sarkozysme, elle est de nouveau tentée de flirter avec la gauche, et notamment avec Arnaud Montebourg, candidat aux primaires de 2011 et qui remet au goût du jour des thématiques productivistes et protectionnistes. En décembre 2011, face à Nathalie Kosciusko-Morizet elle termine, chez Yves Calvi, avec le député de Saône-et-Loire, les phrases du Général. La lune de miel avec la gauche de retour au pouvoir est bien courte. Un proche d’Arnaud Montebourg confie : « Un jour, elle m’appelle : « Vous avez-vu les photos de Jean-Marc Ayrault avec son camping-car ? Vous aussi vous avez un camping-car ? » Je lui ai dit que non mais le mal était fait ». Pour l’ancienne conseillère de Pompidou, c’était la faute de goût de trop.
Femme la plus puissante de la Vème République, d’après Sarah Knafo, elle n’a cependant été élue qu’une fois, en 1999, sur la liste Pasqua-Villiers. Alors que Margaret Thatcher s’apprêtait à botter les fesses des généraux argentins, elle obtenait un score famélique à la présidentielle. Dommage : elle aurait pu être une version à la française de la Première ministre britannique, c’est-à-dire en plus étatiste, et nous aurions pu adapter la chanson du groupe Notsensibles : I’m in love with Marie-France Garaud.
L’affaire est entendue : les médias français sont majoritairement progressistes, immigrationnistes, multiculturalistes et européistes. Les journalistes sont majoritairement de gauche. Les étudiants des écoles de journalisme et des IEP votent très majoritairement à gauche ou à l’extrême gauche. Le frémissement actuel d’un contre-courant au gauchisme ambiant laisse espérer des lendemains moins idéologiquement uniformes dans les médias. Mais rien n’est gagné, loin de là.
Le magistère moral de la gauche médiatique n’est en effet remis en question qu’à la marge. Dans l’audiovisuel public, rien ne change, au contraire. L’entre-soi est assuré. On y discute d’immigration heureuse, d’avenir diversitaire et radieux, de justes causes de toutes les minorités possibles et imaginables, de « dérèglement climatique » en tenant au loin les potentiels contradicteurs. On se congratule mutuellement, on donne des leçons de morale en évoquant, faussement épouvantés, le retour des « heures sombres » et autres « bêtes immondes », on fait des barrages contre l’extrême droite à tout-va – jusqu’à présent, les élections confirmaient l’efficacité de cet harassant travail de castors stakhanovistes.
Le combat d’une vie pour Me Goldnadel
Bien entendu, la main sur le cœur, on ne cesse de se targuer d’être ouverts, tolérants et pluralistes. Malheureusement, regrettent les salariés de « l’odieux visuel du service public » (Goldnadel), malgré tous leurs efforts, les barrages s’effondrent, des idées nauséabondes parviennent à percer ici ou là, les Français ignorent les injonctions des éditorialistes politiques de France Inter et votent de plus en plus mal. Du coup, la médiacratie montre son vrai visage. Et ses dents. Il aura suffi du succès d’une chaîne d’information continue, d’une radio et d’un ou deux journaux « bollorisés » et de sondages annonçant la victoire écrasante du RN aux prochaines élections européennes pour qu’éclate sa tartufferie et que remonte entièrement à la surface son mauvais fond idéologique et autoritaire.
L’audiovisuel du service public, subventionné par tous les Français, a depuis longtemps choisi son camp. Progressiste, woke et immigrationniste, il distille à longueur d’émissions et de documentaires soigneusement orientés les messages vantant les mérites du multiculturalisme et de l’écologisme, de l’UE et du transgenrisme. De plus, il ne perd pas une occasion d’évoquer, en tremblant, « l’extrême droite » qu’il devine derrière chaque personne ou groupe de personnes contredisant la doxa. Cette machine propagandiste compte plusieurs centaines de directeurs, producteurs, journalistes, chroniqueurs et éditorialistes qui trouvent la place suffisamment chaude pour ne la céder à personne. À l’annonce de la fusion de Radio France et France Télévisions, les salariés de Radio France ont dénoncé, dans une tribune parue dans Le Monde, une réforme « démagogique, inefficace et dangereuse ». « Protégeons, écrivent-ils, le pluralisme dont nous sommes un des piliers. » Défense de rire. Parlons-en, tiens, de ce fameux pluralisme dans l’audiovisuel public.
La gauche bénéficie d’une exposition sans égale sur France inter
L’institut Thomas More, après avoir visionné et écouté attentivement pendant une semaine les programmes de France 2, France 5, France Info TV, France Info Radio, France Culture et France Inter en tenant compte des recommandations du Conseil de l’État à l’Arcom – à savoir qualifier et mesurer les sensibilités politiques de tous les participants à toutes les émissions – vient de rendre un rapport accablant, nous apprend un récent article de Judith Waintraub1 dans Le Figaro Magazine : « l’audiovisuel public déroge à ses obligations légales d’impartialité et de pluralisme ». Les résultats : sur 587 intervenants, 50 % étaient jugés politiquement « inclassables », 25 % de gauche, 21 % du camp macroniste et 4 %… de droite. Devinez sur quelle radio les intervenants classés à gauche profitent d’une exposition sans égale : France Inter, naturellement. Ces résultats confirment par ailleurs ceux du temps de parole des courants politiques aux dernières législatives sur ladite radio avec « des gauches bénéficiant d’une audience nettement supérieure à leur poids électoral (+ 50 %) » tandis que « la droite radicale connaissait une sous-représentation considérable ( – 58 %) ». En outre, les membres de l’institut Thomas More, après avoir décortiqué des centaines d’émissions, notent que les humoristes et éditorialistes de France Inter réservent systématiquement un « traitement de défaveur aux représentants des droites ». Bizarre : Adèle Van Reeth affirmait pourtant au Figaro, le 28 mars dernier, que les journalistes et animateurs de la radio qu’elle dirige étaient « des personnes qui ne sont pas dans une optique militante ». Quant à l’émission de France 2 “Complément d’enquête”, après avoir visionné ses 86 dernières éditions, le résultat de l’institut est sans appel : « 37 % d’entre elles reflètent un positionnement idéologique de gauche et 0 % de droite ! » Il est noté également une appétence toute particulière de l’audiovisuel public pour le multiculturalisme – du 19 au 23 février 2024, les six radios et télés étudiées ont traité le thème de la « diversité » à 12 reprises « en la présentant à chaque fois comme une chance pour le pays d’accueil et une condition pour le développement d’une société plus harmonieuse », écrit Judith Waintraub en s’appuyant sur une note on ne peut plus claire de l’institut Thomas More : « La fierté de sa culture ou de ses racines est considérée avec scepticisme quand ladite culture est française, mais au contraire fortement valorisée quand celle-ci est étrangère. »
Tout aussi clair est le dernier tract du syndicat CFDT-Journalistes. Contrevenant totalement aux principes syndicaux de non-ingérence politique et de défense des salariés, les représentants du syndicat écrivent, avec des trémolos dans la plume : « Les journalistes ne veulent pas regarder monter l’extrême droite les bras croisés ». Ils exhortent « les journalistes et tous les citoyens à ne pas sous-estimer le péril démocratique qui est en jeu ». Plus loin, ils affirment : « Si nous nous exprimons en tant que représentants des journalistes en particulier, c’est que l’information est un pilier de la démocratie : les journalistes ont un rôle capital pour relater ce que vivent nos concitoyens, rendre compte et faire vivre le débat public, pour dire ce qui risque d’être tu. »
JOURNALISTES, NE REGARDONS PAS MONTER L'EXTRÊME-DROITE LES BRAS CROISES ! Nous publions une déclaration sur le péril d'extrême-droite en matière de liberté de la presse, et invitons à la résistance contre la montée de ces idées.https://t.co/abwCStFGdfpic.twitter.com/oCeC8nToBX
Relater certains faits de société, nommer certains criminels, confronter les chiffres explosifs de la délinquance à ceux, en hausse régulière, de l’immigration, dénoncer l’antisémitisme d’une partie de l’extrême gauche, ne semblent pas faire partie de cette profession de foi. Et pour cause : ces événements relèvent de « l’information manipulée par les extrémismes, pour servir leur projet ». La tête nous tourne lorsque les journalistes de la CFDT défendent le pluralisme tout en regrettant « l’extension progressive de médias d’opinion » ou affirment que « le débat public pâtit de la montée de tous les extrêmes », alors qu’eux-mêmes ne ciblent que… l’extrême droite. Il n’est en effet question que d’elle : la CFDT invite tous les journalistes à « se former » exclusivement sur ce qu’est l’extrême droite ; à « refuser tout compromis » en n’omettant jamais de qualifier le RN et Reconquête ! de « partis d’extrême droite » ; à ignorer le « vocabulaire de l’extrême droite », etc. Afin de ne pas « s’endormir face à la banalisation de certaines idées » (devinez lesquelles !) et « pour que les rédactions soient un lieu de diversité où se vivent le dialogue et la fraternité (sic) », la CFDT-Journalistes propose ce qu’elle appelle un « contre-projet » de société reposant sur un paysage médiatique pluraliste mais pas trop quand même. Après avoir lu attentivement le tract de la CFDT, nous pensons être en mesure de dessiner ledit paysage assez précisément : une télévision publique de gauche, des radios publiques progressistes, des journalistes de presse pluralistes de gauche, wokes ou progressistes, des éditorialistes politiques de gauche, des chroniqueurs wokes, des animateurs progressistes et, pourquoi pas, histoire d’apporter une touche d’humour, des bouffons belges. C’est étrange mais… ça nous rappelle quelque chose.
Alors que Gabriel Attal a débattu jeudi avec Jordan Bardella, le président Macron lance samedi l’idée d’un débat avec Marine Le Pen. Cette dernière est partante, à condition qu’il démissionne ou dissolve l’Assemblée nationale en cas d’échec de Renaissance aux élections…
Coup de gueule !
Que signifient ces pour le moins curieuses mises en scène de débats opposant des personnes n’ayant pas le même statut, la même fonction dans l’évènement mis en discussion ? Que signifie ce mélange des genres ?
Que François-Xavier Bellamy ait trouvé à redire au débat opposant Jordan Bardella au Premier ministre Gabriel Attal est on ne peut plus légitime. Lui, candidat aux élections européennes ; ce que n’est pas le Premier ministre, était réduit à commenter un face à face qui était une claque démocratique pour tous les candidats et pour le pays !
A présent, il serait question d’un débat entre le président de la République lui-même et l’ancienne chef du Rassemblement national qui n’est pas non plus candidate pour cette élection.
On rejoue à l’avance les matchs présidentiels de 2017 et 2022 ; avec, en première partie les « dauphins » et pour le spectacle principal, les grosses têtes ?
Méprisable
Outre le mépris évident pour les vrais candidats aux élections européennes et pour le peuple qui va voter pour eux, on comprend donc que l’enjeu n’est pas le 9 juin mais bien plus tard, en 2027. Le Premier ministre et le président lui-même montent au créneau pour enrayer la possibilité d’une victoire de la droite nationale à cette date.
Ces deux derniers nous auront pourtant bien bassiné avec l’obsession européenne : l’Europe ! l’Europe ! l’Europe ! Hors d’elle, point de salut ! Mais celle-ci semble disparaître derrière un enjeu national qu’on prépare à l’avance, histoire de gagner des points pour plus tard, quitte à en perdre pour l’élection qui vient. Ainsi, ceci compensera cela, et ce sera toujours cela de pris ! Grosses manœuvres avec ficelles épaisses.
Rarement, la politique spectacle n’aura été aussi visible, et qui plus est, orchestrée par une chaîne publique. Celle-ci s’honorerait à rétablir les enjeux et les personnes qui vont avec, à moins de se discréditer dans les grandes largeurs.
La famille royale britannique reportera certains engagements à la lumière des élections générales annoncées mercredi dernier par le Premier ministre Rishi Sunak.
Dans une déclaration du palais de Buckingham, le roi Charles III et la reine Camilla ont déclaré que « la famille royale reportera, conformément à la procédure normale, les engagements qui pourraient sembler détourner l’attention ou détourner l’attention de la campagne électorale ». « Leurs Majestés présentent leurs sincères excuses à tous ceux qui pourraient en être affectés », ajoute le communiqué.
Les sujets britanniques appelés aux urnes le 4 juillet
L’annonce inattendue de mercredi a vu Rishi Sunak révéler que des élections auraient lieu au Royaume-Uni le 4 juillet. Dans un discours prononcé devant Downing Street, le Premier ministre a déclaré que le roi avait accédé à sa demande de dissolution du Parlement. Le roi et la reine effectueraient toujours leurs apparitions prévues pour le 80e anniversaire du Débarquement à Portsmouth et en Normandie, en juin, mais d’autres événements prévus à l’agenda seront sujets à report. Le roi devrait accueillir l’empereur et l’impératrice du Japon à Londres pour une visite d’État au palais de Buckingham fin juin. Parmi les autres événements majeurs du calendrier royal cet été, citons Trooping the Colour, la célébration officielle de l’anniversaire de Sa Majesté célébrée le 15 juin, et Royal Ascot, une semaine de courses de chevaux à laquelle participe la famille royale, qui se déroulera du 18 au 22 juin. On ne sait pas encore si ces événements seront reportés ou se dérouleront comme prévu.
Le monarque britannique tient une audience hebdomadaire avec le Premier ministre britannique sortant, mercredi prochain, durant laquelle il pourra vraisemblablement évoquer ces sujets. Depuis que le roi est monté sur le trône en septembre 2022, à la suite du décès de la reine Elizabeth II, il a travaillé avec deux Premiers ministres et pourrait être en passe d’en nommer un troisième avant le deuxième anniversaire de son règne. Liz Truss était Première ministre au moment du décès de la reine, un mandat qui a duré environ 45 jours et lui a assuré le statut de politicienne la plus courte à occuper le poste le plus élevé du gouvernement britannique ! M. Sunak a été accueilli par le roi environ six semaines après son accession au trône.
Loi et tradition
La décision de déclencher des élections appartenait entièrement à M. Sunak. Mais avant de pouvoir le faire, le roi devait autoriser la dissolution anticipée du Parlement. Techniquement, le roi a toujours le pouvoir de refuser une demande de dissolution s’il estime qu’une élection serait préjudiciable à la nation. Mais aucun Premier ministre des temps modernes ne s’est vu refuser l’autorisation de dissoudre le Parlement. Ignorer ce précédent « exposerait le monarque à des allégations d’ingérence politique de nature antidémocratique, même si l’intention du refus était de préserver le bon fonctionnement de la démocratie », selon l’Institute for Government, un groupe de réflexion indépendant. La dernière fois qu’un monarque britannique a renversé unilatéralement un gouvernement majoritaire à la Chambre des communes, c’était en novembre 1834, lorsque le roi Guillaume IV a destitué Lord Melbourne en raison d’inquiétudes concernant les réformes radicales soutenues par certains membres de son administration. Mais Robert Peel, le choix du roi comme successeur, ne parvint pas à obtenir une majorité au Parlement et Melbourne reprit ses fonctions cinq mois plus tard. La loi et la tradition interdisent à la famille royale d’intervenir à tout moment dans la politique, mais il est encore plus important de veiller au strict respect de ces règles lors d’une élection. Cela signifie que les membres de la famille royale ne peuvent pas faire campagne pour des candidats, soutenir des politiques ou même faire connaître leurs préférences politiques. L’un des rôles principaux de la monarchie moderne est de fournir une figure de proue unificatrice qui est considérée comme au-dessus de la politique et qui peut apporter un sentiment de stabilité dans les moments difficiles. Il s’agit des premières élections générales du règne de Charles. Au cours de ses 70 années sur le trône, sa mère, la reine Elizabeth II, en a connu… 21 !
Le nouveau roman de Caroline de Mulder expose un pan méconnu de la Seconde Guerre mondiale : les Lebensborn. Dans ces pouponnières, des femmes sélectionnées et engrossées par de bons soldats devaient perpétuer la race aryenne.
Il ne faut pas se fier aux apparences. De loin, la maternité de Hochland, installée à Steinhöring, petit village de Bavière, ressemble à un éden. Entre ses murs repeints de frais grandissent des bébés. «L’endroit ne ressemble pas à une caserne, encore moins à un hôpital. Plutôt à une pension de vacances très bien tenue. Un chalet surdimensionné entouré de dépendances et de champs, avec vue sur l’étang. » Et pourtant. Cet endroit privilégié qui a été créé en juin 1936 par l’un des plus hauts dignitaires du IIIe Reich, Himmler lui-même, illustre ce que l’Allemagne nazie a imaginé de pire avec la Shoah : le programme des Lebensborn. Des femmes sont sélectionnées en vue de perpétuer la race aryenne ; elles passent leur journée à allaiter et à s’occuper de leur bébé. Elles sont au calme, mangent à leur faim et veillent sur leur progéniture dans les meilleures conditions possible. La plupart sont filles mères, grandes, blondes aux yeux bleus. Tout est fait pour leur épanouissement. Mais malheur à celles qui n’enfantent pas un bébé conforme à la norme. Celui-ci est aussitôt euthanasié. Plusieurs « maternités » de ce genre voient le jour en Allemagne, ainsi qu’en Norvège, en Autriche, en Pologne, au Luxembourg, en Belgique et même… en France, non loin de la forêt de Chantilly. Lebensborn, en vieil allemand, signifie « source de vie ». Ces maisons (Heim) ont pour vocation de préparer la future élite du régime. On estime que plus de 21 000 bébés sont nés dans ces centres.
C’est dans le Heim d’Ochland, maison-mère du Lebensborn, que se déroule le sixième roman de Caroline de Mulder. Nous sommes fin 1944. Le livre s’ouvre sur la Cérémonie du Nom. À cette occasion, le nouveau-né, auquel on donne un nom et un parrain, est intégré dans la communauté SS. Helga, l’infirmière en chef, veille au bon déroulement de cette cérémonie qui a lieu en présence d’Himmler. Parmi les femmes de l’assemblée, une jeune fille, Renée. Elle a été tondue par les Français pour avoir fauté avec l’ennemi, Artur, un soldat SS. Enceinte, elle attend désespérément de le revoir. Il y a aussi Frau Geertrui. À la naissance, son bébé est ausculté, mesuré, pesé et considéré comme déficient. Il lui est aussitôt enlevé. C’est à Helga qu’incombe la lourde tâche d’annoncer à la mère que le bébé a dû être supprimé. On lui explique que cette issue est préférable, dans la mesure où l’enfant n’est pas viable. La jeune mère est dévastée. Helga elle-même en est ébranlée. À l’approche de la victoire des Alliés, le Heim s’emballe et vire à la folie. Tous les documents, les archives doivent être brûlés. Helga, dans un moment de lucidité, note dans son journal « Si nous avons bien fait, pourquoi détruisons-nous nos archives ?», et raye aussitôt sa phrase.
On ne sort pas indemne de ce roman glaçant mené de main de maître. Les principaux responsables du programme Lebensborn ont été jugés à Nuremberg. Aucun n’a été condamné. Ce livre, parce qu’il met en lumière ce volet méconnu de l’Histoire, est plus que nécessaire, il est essentiel.
Caroline de Mulder, La Pouponnière d’Himmler, Gallimard, 2024.
En 1928 mourait à Bruxelles, probablement empoisonné par les services soviétiques, le général Wrangel, dernier commandant en chef des Armées blanches et chef spirituel de l’émigration militaire russe. Par son sens de l’organisation et par ses visions politiques, il avait été le seul à développer un projet pour une Russie libérée du bolchevisme. S’il arriva trop tard pour battre les Rouges, Wrangel parvint, dans des conditions difficiles, à assurer le passage à Constantinople d’abord, dans toute l’Europe ensuite, de près de cent cinquante mille réfugiés, sauvés in extremis du goulag. Il avait en commun avec le général Dénikine, autre chef mythique des Armées blanches, une même lucidité sur les faiblesses des Blancs (ivrognerie, conflits de personne, …) face à l’implacable cohérence des Rouges, et aussi une même méfiance à l’égard de l’Allemagne. Dans ses Mémoires, Wrangel écrivait à ce propos : « Les Allemands poursuivent un seul but : transformer la Russie en fumier pour engraisser le peuple allemand ».
La lecture du remarquable essai de Boris Prassoloff, petit-fils d’un colonel de la Garde, permet de comprendre à quel point la famille impériale russe ne fut pas à la hauteur des défis de la Russie au XXème siècle. Si en 1913, l’Empire russe fête avec faste le tricentenaire de la dynastie Romanov (en tentant d’oublier la Révolution de 1905, noyée dans le sang), quatre ans plus tard, le tsar Nicolas II, lâché de partout, abdique en son nom et en celui du Tsarévitch en faveur de son frère Michel, qui refuse la couronne. Un an plus tard, la famille impériale est décimée par les Rouges ; sur les seize Grands-Ducs, tous des Romanov, descendants du Tsar Nicolas Ier, huit ont été assassinés. Les autres s’exilent, la plupart en France.
Ces Grands-Ducs (Velikii Kniaz en russe, littéralement « grand prince ») comptent, avant la Révolution, parmi les hommes les plus riches du monde grâce à leurs immenses propriétés foncières (des millions d’hectares) et aux apanages prévus par la Loi impériale, une somme astronomique de revenus personnels. Ces privilèges insensés ne dispenseront pas les Grands-Ducs de conspirer contre le Tsar.
C’est le destin de ces survivants que Boris Prassoloff étudie avec autant d’érudition que d’objectivité, en fondant sa recherche sur une bibliographie en plusieurs langues, mais surtout sur des archives de première main, comme les notes des services français et même celles d’un GPU, ancêtre du KGB, omniprésent et parfaitement renseigné. Prassoloff a aussi consulté la presse émigrée, d’où le caractère exhaustif de son tableau.
Parmi ces survivants, deux figures incarnent les deux grands courants de l’émigration russe d’alors : le Grand-Duc Cyrille et le Grand-Duc Nicolas, un temps commandant en chef de l’Armée russe contre les empires centraux. Le premier, Cyrille, se proclamera empereur de toutes les Russies en 1924, rassemblant autour de lui la faction plus « libérale » de l’émigration, les partisans d’une monarchie à l’anglaise et d’un renversement du régime venu de l’intérieur, alors que Nicolas, auréolé d’un réel prestige militaire, rassemble ceux qui, pour citer Talleyrand, « n’ont rien appris, rien oublié » – les partisans de la restauration dans sa version revancharde, suscitée et soutenue par des puissances étrangères (France, Allemagne, Pologne, Roumanie). Entre les deux clans, la guerre est totale, à la plus grande jubilation des Rouges, qui attisent un conflit qui leur fait gagner un temps précieux. Au début des années 1920, Poincaré et Churchill sont favorables à une aide militaire apportée aux Blancs pour renverser les Soviets. Le régime soviétique est encore instable, malgré la terreur. Une opposition, entre autres monarchiste, subsiste, même si le GPU, par une géniale opération de manipulation digne d’un roman de Vladimir Volkoff, parvient à noyauter celle-ci et à la neutraliser définitivement.
Ce qui apparaît à la lecture de l’essai, c’est l’amateurisme et l’individualisme forcené des Romanov, décidément peu doués pour la politique et si peu lucides, notamment sur l’aide allemande. Nombre d’officiers blancs partagent ces illusions. L’épouse de Cyrille entretient des relations étroites avec les nationalistes allemands, et même avec Hitler, qui ne cache pourtant pas son mépris pour les Slaves. Plus grave, après la mort de Cyrille en 1938, c’est son fils Vladimir qui prend la tête de la famille impériale (malgré l’opposition d’autres branches des Romanov). Or, le jeune Grand-Duc appellera en 1941 à la croisade antibolchevique aux côtés de l’Axe, fait occulté par ses partisans jusqu’à aujourd’hui. Ribbentrop prendra d’ailleurs très mal cet appel transmis à son maître et chargera son ambassadeur à Paris, Otto Abetz, de menacer Vladimir d’internement : les Allemands comprennent que ce soutien risque surtout de renforcer la résistance des Russes, menacés d’un retour du féodalisme. Maladresse de jeune homme naïf, et mal conseillé, sans doute… mais maladresse du prétendant au trône. Malgré cette faute politique, Vladimir aura la joie d’être accueilli à Saint-Pétersbourg en 1991, porteur d’un passeport russe remis en mains propres. Après sa mort en 1992, c’est son petit-fils, Michel, né Hohenzollern (Bagration par sa mère) qui reprend le flambeau, position contestée par nombre de membres de la noblesse russe… dont des Romanov issus d’autres branches. La guerre des Grands-Ducs n’est pas finie.
Boris Prassoloff, Tsars sans empire. Les Romanov en exil, 1919-1992, Perrin, 408 pages.
Les éditions CAIRN font reparaître Les bonheurs de l’aube, le recueil de nouvelles de Léon Mazzella, chasseur de vagues et sensible écrivain de l’éphémère.
Il y a des livres courts, une centaine de pages, sans graisse et sans pathos, qui propagent longtemps en nous, une douce mélancolie. Un pincement au cœur qui n’est pas apitoiement sur soi, mais plutôt une forme de révélation. Enfin, nous allons nous détacher des huis-clos urbains et déracinés. Quelque chose de plus vaste, de plus vibrant, de plus charnel nous appelle et fait tressaillir les costauds affichant le quintal sur la balance. Léon Mazzella diffuse son gracile toucher de plume dans ce texte qui eut l’honneur d’être finaliste au Prix Goncourt de la Nouvelle en 2002.
Mazzella est un nouvelliste épicurien, capable de sonder les minuscules bonheurs que nous offre la nature à qui veut bien les saisir. Dans un monde qui ne sait plus regarder un vol de perdrix ou s’émouvoir d’une truite fario dans les chaves d’une rivière, Les bonheurs de l’aube, préface de Dominique Bona, ont le parfum des matins vitreux, entre chien et loup, l’inattendu à bout de fusil, les sens aux abois, la vue seulement brouillée par les volutes d’un cigare cubain. À l’instant même où les hommes se défont de leur carapace, se découvrent enfin et se confient dans une semi-clarté ou une semi-obscurité. Il est temps de parler. Il est temps de se libérer. Il est temps de ressentir l’inconnu. Plus tard, dans la matinée, quand le soleil va monter inexorablement, les réflexes sociaux viendront masquer les élans du cœur et trahir nos émotions les plus sincères. A l’aube, dans la promesse d’un ciel nouveau et l’esprit encore encombré par les vociférations de la nuit, les chagrins prennent la forme d’une odyssée. Banale et mystérieuse.
Mazzella, d’obédience gracquienne, porte en lui la mémoire de la terre. Il communie avec cette nature à la fois tempétueuse et irradiante, il la raconte dans sa bestialité et sa beauté tragique au plus près de ses pulsations sensuelles. Mazzella est le cardiologue des paysages, il mesure les battements de la forêt, de la mer, des lacs et des steppes. Il est son oreille et son écho. Ces nouvelles de quelques pages sont un voyage vers l’essentiel. Un retour à l’originel. Avant de le lire, nous avions oublié combien le lever du jour est propice aux illuminations et aux chevrotements, combien nous sommes faibles et perdus. Il se passe là, dans cet éphémère-là, des mouvements, des inclinations, des secrets bien gardés que seul un écrivain de talent peut voler à la dérobade. Dans la lignée du solognot Maurice Genevoix ou de sa compatriote landaise, Christine de Rivoyre, Mazzella nous parle des ours, des lacs, des étangs, des détroits, de la chasse au canard ou de la pêche à la mouche, il est tantôt dans la brousse face au roi de la jungle, retenons cette phrase : « l’aube n’existe pas en Afrique. Elle ne surgit jamais comme ailleurs », tantôt pilotin apprenti sur un cargo français à la merci des vents mauvais. Depuis longtemps, je n’avais pas lu un écrivain aussi proche de la nature, sans mièvrerie et fausseté, en mesure de restituer son indicible fracas.
Minute fragile
Avec Mazzella dans sa poche, on parcourt la planète à la recherche de cette minute fragile entre le jour et la nuit qui nous rend éminemment vivant. On tremble avec ses personnages, devant la crinière d’un lion ou dans l’attente de cette première vague à Biarritz, sur sa côte chérie. Les surfeurs amis sont au pied d’un Débarquement. L’irréparable sourd des ténèbres. Une « guerre » se prépare. La peur et l’excitation annoncent une bataille contre les éléments. Dompteront-ils cette crête qui les submerge ? « Elle est noire. Presque rien ne bouge. Une houle épaisse et lente chaloupe ses dessous. Nous l’entendons encore davantage que nous ne la voyons. La mer se réveille lentement. C’est une peau d’ours. Un ventre de lionne allongée. Elle est pleine mais elle commence à se retirer. La marée descend. Notre jeu consiste à prendre la première vague qui casse » écrit le nouvelliste au plus près du tumulte. Comme moi, vous aurez forcément envie de lire la suite de cette chevauchée et tous les autres textes de ce surfeur de lumière(s).
L’architecte le plus prisé de la fin de l’Ancien Régime est tombé dans l’oubli. Le nom de Richard Mique est pourtant associé à Versailles et à Trianon : le style Marie-Antoinette, c’est lui ! À Lunéville, une exposition retrace sa carrière fulgurante et son destin tragique.
Les lecteurs de Causeur connaissent bien l’Hôtel abbatial de Lunéville et Jean-Louis Janin Daviet, son directeur : ces trois dernières années, nous avons salué trois expositions remarquables consacrées à Mme du Châtelet, à l’art équestre et au style Empire. Cette année, hommage est rendu à Richard Mique. Et c’est tout l’art de vivre au XVIIIe siècle qui s’expose.
Trop tôt, trop tard !
Le destin de Richard Mique aurait sans doute été différent si son procès avait eu lieu à la fin, et non au début, du mois de juillet 1794. La France révolutionnaire, à ce moment-là, connaît une brutale métamorphose, et l’on peut légitimement penser que les juges l’auraient dispensé d’un tête-à-tête avec « la bascule à Charlot », la guillotine, à l’issue de trois journées décisives.
Le 26 juillet (8 thermidor, an II), devant la Convention nationale, Robespierre, le col pris dans le bouillonnement de sa cravate de dentelle, prononce son dernier discours. Maximilien ne domine plus ces élus (qu’on appellera thermidoriens) par son seul verbe, ils le cernent et vocifèrent, ils l’appellent le« tyran ».
Le 9 thermidor, il est déclaré, avec ses amis, « hors la Loi ».
Le 10 (28 juillet), une charrette les conduit jusqu’à la place de la Révolution (Concorde). Robespierre est en piteux état : la veille, sa mâchoire a été fracturée par une balle de pistolet. À ses côtés, Louis Antoine Léon de Saint-Just, beau comme un procureur céleste, récemment encore résolu à épargner aux prisonniers la honte d’être des suspects en les considérant d’emblée comme des coupables.
Leurs têtes tombent dans le panier : fin de ce qu’on nommera la Terreur.
Malchanceux, Richard Mique, condamné le 7 juillet, est guillotiné le 9 ! Trois semaines plus tard, les juges auraient sans doute été portés à la clémence. On peut dire de cet homme qu’il est une victime de l’Histoire. D’autant que la postérité a recouvert son funeste sort d’une couche d’oubli.
« Un architecte savant, habile et digne de plus de gloire[1] »
Richard Mique eut le talent et les moyens naturels de son ambition. Ses parents le firent bel homme, son éducation le rendit aimable ; il disposait des dons de l’artiste et de l’ingénieur ; il plut d’abord aux femmes et aux personnages influents, puis aux rois et aux reines, à Nancy, enfin à Versailles. Né pour être comblé d’honneurs, il le fut ; et pour être la proie des envieux et des ratés, il le fut également.
Tout commence, pour ce jeune homme originaire de Nancy, à la cour du très éclairé Stanislas Leszczynski (1677-1766), duc de Lorraine par la grâce de Louis XV, qui avait épousé sa fille, Marie Leszczynska (1703-1768). Issu de l’école néo-classique, palladien par goût[2], Mique devient Premier architecte de Stanislas. À la mort de ce dernier, il arrive à Versailles, protégé par la reine Marie. Il y construit le couvent des Ursulines (aujourd’hui le lycée Hoche), qui recèle une admirable chapelle.
Il passe ensuite au service de Louis XVI, et, surtout, à celui de Marie-Antoinette. Il comprend mieux que quiconque son aspiration à l’intimité et crée, au château de Versailles, ses « cabinets intérieurs », adjacents à son Grand Appartement. Le salon du Billard, la bibliothèque, le cabinet de la Méridienne, la salle à manger d’été ou encore le boudoir demeurent la démonstration d’un raffinement insurpassable. Puis, en 1783, la souveraine et son architecte investissent le domaine de Trianon pour inventer un village rêvé : le hameau de la Reine. Inspirée par un idéal rousseauiste, celle-ci demande à Richard Mique d’élever des pavillons campagnards : moulin, laiterie, pigeonnier, poulailler… et de faire peindre de fausses lézardes sur les façades pour donner l’illusion du rustique. Organisé autour d’un lac qu’alimente une rivière, le domaine s’enrichit d’une grotte, d’un temple de l’Amour, d’un belvédère… À quelques encablures des taupières du Roi-Soleil, le peintre Hubert Robert trace les bosquets d’un jardin à l’anglaise. Cette vision de la nature rompt avec la discipline voulue par Louis XIV. « Je ne connais rien de plus beau et de plus travaillé que le temple et le pavillon. La rivière se présente à merveille, dans un petit moment de ligne droite, vers le temple. », écrit alors le prince de Ligne.
Mique parsème l’Île-de-France de ses précieux édifices. Sur la colline de Saint-Cloud, offerte par le roi à son épouse, il conçoit un hôpital pour les indigents (dont il ne demeure que la chapelle) ; et à Saint-Denis, il édifie la remarquable chapelle du Carmel, à l’attention de Madame Louise, la tante de Louis XVI qui s’y était retirée.
À une époque aussi dangereuse, il faut surveiller ses fréquentations récentes et renier les anciennes. Richard Mique ne se renie point, sans pour autant abolir le paradoxe qui le constitue : fidèle à Marie-Antoinette et à Louis XVI, auquel il doit sa charge de Premier architecte du roi (il est le dernier en titre), c’est un homme des Lumières qui veut montrer à ses juges qu’il n’est pas fondamentalement hostile aux idées neuves…
Le 9 juillet 1794, Richard Mique paraît sur l’échafaud accompagné de son fils. À travers la personne de l’architecte de cour, riche et comblé d’honneurs, on poursuit l’acharnement contre la reine, la capricieuse, la dispendieuse, la fermière luxueuse. Le Tribunal révolutionnaire évoque également une (fausse) malversation dont l’accuse un escroc, un imposteur qui prétend être son frère. C’est suffisant pour le condamner.
Richard Mique. Architecte des Reines, dernier « Premier architecte du Roy ».
D.R
Hôtel abbatial de Lunéville (Meurthe-et-Moselle), jusqu’au 3 novembre.
[1] Pierre de Nolhac,« Le Jardin de Marie-Antoinette au Petit-Trianon », in Revue des Deux Mondes, vol. 18, nov. 1913.
[2] Andrea Palladio (1508-1580) : architecte et théoricien italien, inspiré par le romain Vitruve (vers 85-vers 15 av. J.-C.), exerce une puissante influence sur les architectes de la Renaissance. Il rompt avec le style gothique international et revient à la clarté antique.
[3] Muriel de Raïssac, Richard Mique : architecte du roi de Pologne Stanislas Ier, de Mesdames et de Marie-Antoinette, Honoré Champion, 2011.
Chaque geste sportif est aussi le reflet d’une époque, nous apprend Thierry Grillet
La foulée pour la course à pied, le K.O pour la boxe, le service au tennis, le penalty qui réveille un match de football un peu long… Chaque sport possède un geste singulier et décisif, qui l’identifie immédiatement. C’est ce qu’explique l’essayiste Thierry Grillet dans son Petit traité du geste. À chaque chapitre, on y découvre un sport olympique et son geste, mais aussi le sportif qui l’a créé ou ceux qui l’ont perfectionné, l’artiste qui l’a immortalisé et l’époque dans laquelle il a émergé.
Prenant bien soin de s’éloigner des poncifs usés jusqu’à la corde sur le sport comme performance et dépassement de soi, l’auteur cherche à dépasser le côté purement physique du geste sportif pour restituer son « épaisseur culturelle » et spirituelle. D’entrée de jeu, Thierry Grillet avertit : le geste sportif n’est pas un simple mouvement ; il est l’accomplissement ultime d’un mouvement qui a été sculpté et dompté après des centaines d’heures à l’exercer encore et encore jusqu’à ce qu’il devienne naturel. Seul avec sa raquette, seul avec ses gants, seul avec son corps, c’est dans la solitude et dans l’effort que le sportif répète inlassablement le geste emblématique de son sport pour acquérir parfaitement sa technique et le rendre sien. Tout le défi est de passer du mouvement naturel au geste travaillé, d’un simple coup de pied à un « yoko geri », ce coup de pied latéral de karaté envoyé à hauteur d’homme. L’auteur en sait quelque chose, lui qui a pratiqué dans sa jeunesse cet « escrime de poings et de pieds » s’exerçant sans adversaire. Selon lui, le geste a trois dimensions : physique, technique et magico-religieuse. Et c’est cette dernière qui l’intéresse tout particulièrement, mettant ainsi au second plan la devise de l’olympisme : « toujours plus loin, toujours plus haut, toujours plus vite ».
Comme le doigt de dieu, le geste du sportif est créateur et donne vie au jeu. C’est le cas du service au tennis, dont l’apparition en 1878 à Wimbledon rompt définitivement avec l’ancêtre français du jeu de paume. Pour Thierry Grillet, c’est évidemment Roger Fédérer qui reste le maitre du service. Sous sa plume, le champion suisse devient un « prêtre du commencement » qui danse avec raquette et balle. Autrement dit avec grâce et donc sans effort apparent. Mais si le service est le geste initiatique qui engage le match et chaque échange, il est aussi le geste fatidique qui peut le terminer. « Il est le commencement de l’échange tout en rêvant d’en être la fin ».
Ciel et terre, vie et mort
Pour l’auteur, cette dialectique entre la création et le néant, le ciel et la terre, la vie et la mort est au fondement du sport. Ainsi, la foulée est un « compromis entre la marche et le vol » ; tout en étant soumis à la loi de la pesanteur, le coureur aspire à gagner le ciel. Uppercut, crochet du gauche, crochet du droit, le boxeur frappe lui avec la rage de vaincre mais aussi la peur d’être vaincu par KO. Dans la tête du tireur à l’arc, subsiste l’idée primitive de chasser pour ne pas être soi-même chassé, comme le coureur qui court pour fuir… Si le sport a civilisé les instincts les plus archaïques des hommes, le sportif continue d’y puiser son énergie.
Sans cesse tiraillé entre des contraires et sans cesse en mouvement pour les dépasser, le geste sportif est donc par nature dialectique mais il est surtout pour l’auteur historique. Il est le reflet d’une époque.
Ce n’est pas un hasard si l’ancêtre du tennis, le jeu de paume est né dans la société de la galanterie, et s’est développé dans la société aristocratique des salons littéraires où les esprits éclairés se « renvoyaient la balle à coup de bons mots »… Autre exemple : l’étonnant « Fosbery », ce saut en hauteur dorsal qui a pris le nom de son auteur, un anti-conformiste qui se fiait plus à ses sensations qu’à la technique. Ce saut iconoclaste qui a surpris le monde entier lors des JO de 1968, à Mexico est, pour Thierry Grillet, le geste d’une génération, celle des hippies libertaires en révolte contre les normes rigides d’une société. En renversant les perspectives, le fosbery n’a pas moins apporté au saut en hauteur que ce que la révolution copernicienne a apporté à la science.
Révolutions
Le geste sportif est à la fois révolutionnaire, mystique, et aussi artistique. Dans un style inspiré, Thierry Grillet établit des parallèles inspirants entre les arts et le sport. Et c’est ce qui rend son essai si original.
Chaque sport entretient un lien particulier avec un art. La course est « une métaphore de l’écriture et de la vie » écrit Thierry Grillet, citant l’écrivain Haruki Murakami et son livre autobiographique L’auteur en coureur de fond. Certains écrivains expliquent d’ailleurs souvent que les mots viennent en courant. Le souffle expiré qui accompagne la foulée rejoint celui des mots inspirés. La boxe, elle, est plus musicale. Nombre de jazzmen, à commencer par le plus grand d’entre eux, Miles Davis, ont fréquenté les salles de boxe, trouvant dans le rythme de cette chorégraphie de coups de poings, les notes manquantes à leur swing en construction. Pour le peintre Ushio Shinohara qui prend ses gants pour frappes ses toiles, la boxe est picturale. Chacun son geste. Thierry Grillet convoque aussi Henri Cartier-Bresson pour illustrer « l’instant décisif » du photographe comme celui de l’archer ; et encore bien d’autres artistes, pour le plus grand plaisir du lecteur.
Petit bémol néanmoins, parmi les neuf disciplines olympiques choisies pour illustrer la nature du geste sportif, on ne peut que regretter l’absence du sport le plus emblématique du geste : l’escrime qui, pourtant, avec ses fentes et ses touches, est la métaphore par excellence des joutes oratoires que l’auteur semble apprécier tant. Oubli fâcheux et surtout étrange au regard de la couverture qui illustre… un escrimeur !
Le Maroc aussi a son camp du Bien. Par esprit de contradiction, j’en suis et je n’en suis pas.
Notre contributeur Driss Ghali vient de publier De la diversité au séparatisme : Le choc des civilisations, ici et maintenant, Éditions Complicités • La rédaction
À force de brasser des concepts (et beaucoup de vent au passage probablement), l’on finit par oublier que les idées se forgent et s’incarnent dans le réel. En l’espace d’une matinée au Maroc, j’ai pu revisiter les concepts d’autorité, de féminité et d’identité. Le tout gratuitement ou presque.
8h00 du matin, je décide d’aller à la salle de sport située dans le quartier de mon enfance à Rabat. Homme déconstruit, je m’y rends en transport collectif au lieu de prendre la voiture, histoire de réduire mon bilan carbone. Je descends du bus tout près du commissariat. Je m’abrite du soleil pour consulter mes emails, à quelques encablures du fitness center.
Quand soudain, elle s’avance vers moi. Elle, la dame à la djellaba noire et au foulard noir surmonté de pierres qui scintillent. Aucun maquillage, elle a visage blanc comme une statue de cire.
« Monsieur, c’est vous qui avez pris mon fils ce matin ? ».
Moi ? Moi, prendre quelqu’un ?
« Monsieur, je suis venu chercher mon fils. Est-ce que c’est vous qui l’avez pris ? »
Puisque je suis devant le commissariat, elle m’a pris pour un flic. J’ai une tête de flic moi ? On me prend habituellement pour un neurologue avec mon air préoccupé et mes doigts de pianiste. Une fois, au Brésil, j’ai réussi à faire croire à la réceptionniste de l’hôpital que j’étais médecin. Je n’ai pas eu à me forcer, j’ai la tête du métier. Comme elle était mignonne, j’ai joué le rôle avec entrain. Mais, ce matin, je suis pris au dépourvu. Qu’a-t-elle vu en moi avec ma barbe de trois jours, ma sacoche à deux euros de chez Décathlon, ma chemise polo et mon jean bleu foncé ?
Je la fixe dans les yeux, sans craindre de la gêner, je veux voir en elle comme elle a cru voir en moi. Et j’espère ne pas me tromper.
Elle est là la mère. La mère digne et aimante, au visage délavé par l’inquiétude, prête à tout pour sortir son fils de taule. La cinquantaine, pas plus. De taille moyenne. Svelte sous sa djellaba. Ni belle ni moche. Elle souffre, c’est le plus important et la souffrance la rend noble donc belle dans un sens, de la beauté que l’on observe dans les musées, posée sur un piédestal ou couchée sur une toile. Elle incarne l’idée de la maternité, l’apothéose probable de la féminité. Je peux encore écrire cela au Maroc, personne ne me mettra en taule pour « masculinité toxique », nous ne sommes pas en France.
« Non, Madame, je ne travaille pas ici, je ne suis pas policier ».
Elle me sourit et baisse les yeux, ni contrariée ni apaisée. Elle va attendre encore et encore, jusqu’à l’épuisement, comme une bougie qui se consume.
Que Dieu nous pardonne les ennuis que nous causons à nos mères.
J’ai tourné le dos à la mère, pressé de m’occuper de mon tonus musculaire.
J’arrive à la salle de sport, un repère de bourgeois comme moi. Pas riches, juste bourgeois c’est-à-dire conscients de la distance qui les sépare des pauvres. L’être bourgeois mêle la certitude d’appartenir au système à la peur du déclassement. Il voit dans le pauvre une autre version de lui-même, c’est-à-dire ce qu’il pourrait devenir « si les grands équilibres sont modifiés ». Il s’en éloigne pour cela, physiquement bien sûr, mais aussi mentalement en cultivant des mœurs et des valeurs contraires aux siennes. Si le pauvre est islamiste, le bourgeois est sécularisé. S’il est pro-Hamas, lui est pro-autorité palestinienne. S’il est arabisant, lui est francisant. Si le gosse du pauvre se met à apprendre le français, le gosse du bourgeois se pique de parler anglais à ses parents.
Le Maroc aussi a son camp du Bien. Par esprit de contradiction, j’en suis et je n’en suis pas.
Objectif de la session : RPM. Savez-vous ce que c’est que le RPM ? Je viens de l’apprendre, laissez-moi donc faire étalage de ma science nouvelle. RPM signifie revolutions per minute. On s’assoit sur un vélo dont la selle vous transperce les hémorroïdes et l’on pédale – on fait des révolutions – sous la supervision d’un coach, forcément dynamique et survolté.
En l’occurrence, le coach était une demoiselle, vêtue de leggins blancs, visible à l’œil nu à cinq km à la ronde. Visible des hommes pour l’admirer et des femmes pour la fustiger. Le haut et le bas était de la même texture, une sorte de tissu synthétique qui épouse les formes et absorbe la sueur. Le ventre était désespérément plat telle une plaque de ciment peinte en beige.
Nous étions deux élèves, un jeune cadre dynamique, aux lunettes fines, et moi, un ancien jeune cadre dynamique, aux lunettes fines également.
L’essayiste Driss Ghali. D.R.
Le cours commence. Nous sommes aux ordres de la demoiselle qui nous commande d’une main de fer. « Accélère ! Augmente la résistance ! Détends tes épaules ! Contracte ton ventre ! Serre les coudes ! »
Si mon grand-père était vivant, il aurait eu le vertige. Une femme sur le devant de la scène, menant le bal et des hommes qui obéissent de bon gré. Impensable dans le Maroc d’avant. Que de choses se sont passées en une ou deux générations. Il est peut-être normal que ça craque de partout, quand ça va trop vite on a des luxations. Notre tendinite à nous est l’islamisme qui est probablement une tentative de compenser la libération de la femme en la voilant. Elle a le droit de commander à des hommes mais elle est voilée, l’honneur est sauf ! L’équilibre est préservé ! Va savoir.
« Allez, debout ! Bombe la poitrine et accélère ! C’est ça, Yes ! Yes ! »
Tout est américain : le concept du RPM, la musique stridente (je ne supporte plus Taylor Swift, remixé à l’infini), l’idée du dépassement de soi par le « fun ».
Tout est américain ou presque. Nous sommes au Maroc et la prof s’adresse à nous en français. Quelque chose ne va pas. Je connais peu de peuples qui renoncent aussi facilement à leur langue maternelle. Cette demoiselle serait bien plus persuasive si elle nous parlait en arabe. Elle serait bien plus performante peut-être, nous le serions tous. Nous ferions plus attention à ses instructions qu’à son accent à la dérive : « les pieds pointés vers le sol » deviennent « les pieds pointés vers le seuil ». C’est mignon mais ce n’est pas optimal. Pourquoi s’imposer le diesel quand on roule à l’essence ? Pourquoi vivre en-dehors de soi ?
C’est comme si nous vivions un rêve et pour ne pas le confondre avec la réalité on parle le français. Il s’agirait de quelque chose de réel, nous parlerions l’arabe. Ou peut-être que nous avons l’impression de vivre dans le péché, alors il faut parler une langue étrangère afin de placer une distance entre nous et notre personnage, histoire de se sentir moins coupables. Dans ce cas, nous serions tous des acteurs qui jouent un rôle une vie durant. Va savoir.
Le Maroc s’accroche à la langue française comme on s’accroche à une planche de salut. Il incarne probablement la plus belle réussite de la francophonie. Le président Macron, en a-t-il conscience ? En tire-t-il des conclusions ? Je crains qu’il se moque éperdument des « Yes ! » et des « Gooooo ! » de la jeune demoiselle en leggins blancs. Il serait peut-être soulagé si elle ne s’exprimait qu’en anglais : un rappel de moins de ce que fut la grandeur de la France.
Quant à moi et à mon collègue d’infortune, au bout de 40 minutes de révolution, nous étions des naufragés, fiers de leur naufrage. Nous avons dû perdre deux litres d’eau et 10 grammes de graisse. Pas mal !
Nos grands-parents ne faisaient pas de fitness. Ils travaillaient la terre, c’était leur exercice. Mais, le monde a changé et il a bien changé dans un certain sens. Les hommes font du sport et les femmes attendent leurs enfants devant le commissariat et crient au son de Beyoncé « allez, move ! ».
Elle était l’une des dernières gaullistes, ère pompidolienne. Ce mercredi 22 mai 2024, Marie-France Garaud est décédée à l’âge de 90 ans. Femme la plus puissante de l’histoire de la Vème République pour les uns, génie de la cruauté caustique dans la grande tradition des moralistes français pour les autres, MFG était un peu les deux à la fois.
Dans la Fête des fous, ouvrage paru en 2006, Marie-France Garaud se demandait qui avait bien pu tuer la Vème République. Mendésiste dans sa jeunesse, elle avait elle-même voté non au référendum de 1958. C’est en 1967 que Pierre Juillet, conseiller de Georges Pompidou, la recrute. C’est le début d’un fameux duo qui va préparer la campagne de l’ancien Premier ministre du Général de Gaulle, non sans avoir désamorcé l’affaire Markovic. Avec Edouard Balladur, pendant la maladie puis après la mort de Pompidou, le triumvirat est aux manettes de la France : les quelques mois durant lesquels la France a été le mieux géré de son histoire.
Une cruelle éleveuse de champion
Il y avait, chez les gaullistes historiques, Chaban-Delmas notamment, une tentation de se rapprocher des thèmes de gauche, pour éviter l’alternance. C’en est trop pour le duo Juillet-Garaud, marqué davantage à droite, qui tente de lancer Pierre Messmer dans la présidentielle de 1974. Le binôme pousse ensuite le jeune député corrézien Chirac et 42 autres parlementaires gaullistes à lâcher le maire de Bordeaux au profit du candidat Giscard, pourtant resté aux yeux de beaucoup comme le traître du référendum de 1969. Chaban finit péniblement au-dessus des 5%, Giscard est élu. Derrière le premier grand « assassinat » politique de Jacques Chirac (qui file directement à Matignon, où Garaud sera sa conseillère), il y a l’ombre du duo maléfique.
Jacques Chirac n’est pas encore le Bonisseur De la Bath que l’on a connu plus tard mais plutôt un grand échalas perdu et peu sûr de lui. Marie-France Garaud est tout le contraire. Elle transforme son poulain en étalon. Quand il est élu maire de Paris en 1977, il remercie sa conseillère, elle glisse : « C’est bien la première fois qu’un cheval remercie son jockey ». Cette phrase, et quelques autres, font déjà partie du panthéon des plus belles vacheries de la Vème République. Philippe de Villiers, qui a siégé au Parlement européen avec elle, a déclaré : « Elle se délectait de cruautés comme d’autres de gourmandises. »
Elle dissuade Chirac de divorcer afin d’éviter de compromettre ses chances de devenir un jour président de la République. Bernadette Chirac ne fut que modérément reconnaissante, en déclarant : « Elle a beaucoup de mépris pour les gens. Elle les utilise, puis elle les jette. Elle me prenait pour une parfaite imbécile ». Si Chirac divorce, c’est plutôt d’elle. Il lui reprocha d’avoir tenu le crayon, quand, coincé à l’hôpital de Cochin après un accident de voiture, en 1978, il signa l’appel du même nom, aux accents souverainistes. En 2006, elle répond à la journaliste du Monde, Raphaëlle Bacqué : « Comprenez bien : lorsque Chirac a conquis la Mairie de Paris, nous nous sommes un peu retrouvés (avec Pierre Juillet) comme des parents soulagés d’avoir casé le petit dernier. D’ailleurs, d’habitude, on ne sort jamais de la Mairie de Paris pour aller plus haut. Vous conviendrez que ce n’est pas de veine… ».
La bataille de Maastricht
En 1981, elle fait campagne à part, contre son ancien poulain. Le candidat François Mitterrand y met du sien pour qu’elle obtienne ses parrainages. Le couloir gaulliste est déjà bien encombré puisque Michel Debré, le fondateur de la Vème République, est lui aussi candidat. On l’a oublié, mais André Glucksmann et Bernard Kouchner, qui ont gardé de leur gauchisme de jeunesse une hostilité primaire à l’URSS, soutiennent la candidate, elle-même à ce moment très atlantiste. Le score final, 1,33%, est assez anecdotique.
Dans la décennie suivante, Marie-France Garaud est plutôt aimable avec le président Mitterrand, qui la reçoit deux fois à l’Élysée. Entre l’étatisme gaullien et l’étatisme socialiste, il pouvait y avoir quelques convergences. Jusque 1992 : avec Villiers, Pasqua et Seguin, elle prend la tête du combat contre Maastricht. Le terme « souverainisme » n’existe pas encore (c’est quand la souveraineté s’en est allée qu’il a fallu mettre le mot). En 1996, elle débat sur le service public, contre son amie Simone Weil et Jacques Attali, aux côtés de Jean-Pierre Chevènement. L’esquisse d’une reconfiguration de la vie politique autour d’un affrontement entre souverainistes et euro-fédéralistes ? Finalement, personne n’ose vraiment franchir le Rubicon. Le clivage droite-gauche n’explosera qu’en 2017, au profit d’un antagonisme entre élitisme et populisme – une version un peu bas de gamme du débat des années 90. L’ancien maire de Belfort, autre conscrit de Maastricht, a salué lui aussi Marie-France Garaud, dans un style plus ou moins fluide : « La mort de Marie-France Garaud ranime la nostalgie d’une droite nationale et souverainiste dont l’un des enjeux de la période qui s’ouvre est de savoir quelle force pourra s’en saisir. »
Un flirt gâché par un camping-car
Marie-France Garaud passe cinq ans au Parlement de Strasbourg, de 1999 à 2004. Elle écrit et décrit dans Impostures politiques, en 2010 comment la cour de Karlsruhe a su maintenir la constitution allemande au-dessus des traités européens : avec un peu de courage, nos propres constitutionnalistes auraient pu en faire autant. Elle passe chez Frédéric Taddeï, où, citant Jean Bodin, elle explique que la France n’a plus vraiment d’État et n’est plus vraiment un État. Après dix années de chiraco-sarkozysme, elle est de nouveau tentée de flirter avec la gauche, et notamment avec Arnaud Montebourg, candidat aux primaires de 2011 et qui remet au goût du jour des thématiques productivistes et protectionnistes. En décembre 2011, face à Nathalie Kosciusko-Morizet elle termine, chez Yves Calvi, avec le député de Saône-et-Loire, les phrases du Général. La lune de miel avec la gauche de retour au pouvoir est bien courte. Un proche d’Arnaud Montebourg confie : « Un jour, elle m’appelle : « Vous avez-vu les photos de Jean-Marc Ayrault avec son camping-car ? Vous aussi vous avez un camping-car ? » Je lui ai dit que non mais le mal était fait ». Pour l’ancienne conseillère de Pompidou, c’était la faute de goût de trop.
Femme la plus puissante de la Vème République, d’après Sarah Knafo, elle n’a cependant été élue qu’une fois, en 1999, sur la liste Pasqua-Villiers. Alors que Margaret Thatcher s’apprêtait à botter les fesses des généraux argentins, elle obtenait un score famélique à la présidentielle. Dommage : elle aurait pu être une version à la française de la Première ministre britannique, c’est-à-dire en plus étatiste, et nous aurions pu adapter la chanson du groupe Notsensibles : I’m in love with Marie-France Garaud.
L’affaire est entendue : les médias français sont majoritairement progressistes, immigrationnistes, multiculturalistes et européistes. Les journalistes sont majoritairement de gauche. Les étudiants des écoles de journalisme et des IEP votent très majoritairement à gauche ou à l’extrême gauche. Le frémissement actuel d’un contre-courant au gauchisme ambiant laisse espérer des lendemains moins idéologiquement uniformes dans les médias. Mais rien n’est gagné, loin de là.
Le magistère moral de la gauche médiatique n’est en effet remis en question qu’à la marge. Dans l’audiovisuel public, rien ne change, au contraire. L’entre-soi est assuré. On y discute d’immigration heureuse, d’avenir diversitaire et radieux, de justes causes de toutes les minorités possibles et imaginables, de « dérèglement climatique » en tenant au loin les potentiels contradicteurs. On se congratule mutuellement, on donne des leçons de morale en évoquant, faussement épouvantés, le retour des « heures sombres » et autres « bêtes immondes », on fait des barrages contre l’extrême droite à tout-va – jusqu’à présent, les élections confirmaient l’efficacité de cet harassant travail de castors stakhanovistes.
Le combat d’une vie pour Me Goldnadel
Bien entendu, la main sur le cœur, on ne cesse de se targuer d’être ouverts, tolérants et pluralistes. Malheureusement, regrettent les salariés de « l’odieux visuel du service public » (Goldnadel), malgré tous leurs efforts, les barrages s’effondrent, des idées nauséabondes parviennent à percer ici ou là, les Français ignorent les injonctions des éditorialistes politiques de France Inter et votent de plus en plus mal. Du coup, la médiacratie montre son vrai visage. Et ses dents. Il aura suffi du succès d’une chaîne d’information continue, d’une radio et d’un ou deux journaux « bollorisés » et de sondages annonçant la victoire écrasante du RN aux prochaines élections européennes pour qu’éclate sa tartufferie et que remonte entièrement à la surface son mauvais fond idéologique et autoritaire.
L’audiovisuel du service public, subventionné par tous les Français, a depuis longtemps choisi son camp. Progressiste, woke et immigrationniste, il distille à longueur d’émissions et de documentaires soigneusement orientés les messages vantant les mérites du multiculturalisme et de l’écologisme, de l’UE et du transgenrisme. De plus, il ne perd pas une occasion d’évoquer, en tremblant, « l’extrême droite » qu’il devine derrière chaque personne ou groupe de personnes contredisant la doxa. Cette machine propagandiste compte plusieurs centaines de directeurs, producteurs, journalistes, chroniqueurs et éditorialistes qui trouvent la place suffisamment chaude pour ne la céder à personne. À l’annonce de la fusion de Radio France et France Télévisions, les salariés de Radio France ont dénoncé, dans une tribune parue dans Le Monde, une réforme « démagogique, inefficace et dangereuse ». « Protégeons, écrivent-ils, le pluralisme dont nous sommes un des piliers. » Défense de rire. Parlons-en, tiens, de ce fameux pluralisme dans l’audiovisuel public.
La gauche bénéficie d’une exposition sans égale sur France inter
L’institut Thomas More, après avoir visionné et écouté attentivement pendant une semaine les programmes de France 2, France 5, France Info TV, France Info Radio, France Culture et France Inter en tenant compte des recommandations du Conseil de l’État à l’Arcom – à savoir qualifier et mesurer les sensibilités politiques de tous les participants à toutes les émissions – vient de rendre un rapport accablant, nous apprend un récent article de Judith Waintraub1 dans Le Figaro Magazine : « l’audiovisuel public déroge à ses obligations légales d’impartialité et de pluralisme ». Les résultats : sur 587 intervenants, 50 % étaient jugés politiquement « inclassables », 25 % de gauche, 21 % du camp macroniste et 4 %… de droite. Devinez sur quelle radio les intervenants classés à gauche profitent d’une exposition sans égale : France Inter, naturellement. Ces résultats confirment par ailleurs ceux du temps de parole des courants politiques aux dernières législatives sur ladite radio avec « des gauches bénéficiant d’une audience nettement supérieure à leur poids électoral (+ 50 %) » tandis que « la droite radicale connaissait une sous-représentation considérable ( – 58 %) ». En outre, les membres de l’institut Thomas More, après avoir décortiqué des centaines d’émissions, notent que les humoristes et éditorialistes de France Inter réservent systématiquement un « traitement de défaveur aux représentants des droites ». Bizarre : Adèle Van Reeth affirmait pourtant au Figaro, le 28 mars dernier, que les journalistes et animateurs de la radio qu’elle dirige étaient « des personnes qui ne sont pas dans une optique militante ». Quant à l’émission de France 2 “Complément d’enquête”, après avoir visionné ses 86 dernières éditions, le résultat de l’institut est sans appel : « 37 % d’entre elles reflètent un positionnement idéologique de gauche et 0 % de droite ! » Il est noté également une appétence toute particulière de l’audiovisuel public pour le multiculturalisme – du 19 au 23 février 2024, les six radios et télés étudiées ont traité le thème de la « diversité » à 12 reprises « en la présentant à chaque fois comme une chance pour le pays d’accueil et une condition pour le développement d’une société plus harmonieuse », écrit Judith Waintraub en s’appuyant sur une note on ne peut plus claire de l’institut Thomas More : « La fierté de sa culture ou de ses racines est considérée avec scepticisme quand ladite culture est française, mais au contraire fortement valorisée quand celle-ci est étrangère. »
Tout aussi clair est le dernier tract du syndicat CFDT-Journalistes. Contrevenant totalement aux principes syndicaux de non-ingérence politique et de défense des salariés, les représentants du syndicat écrivent, avec des trémolos dans la plume : « Les journalistes ne veulent pas regarder monter l’extrême droite les bras croisés ». Ils exhortent « les journalistes et tous les citoyens à ne pas sous-estimer le péril démocratique qui est en jeu ». Plus loin, ils affirment : « Si nous nous exprimons en tant que représentants des journalistes en particulier, c’est que l’information est un pilier de la démocratie : les journalistes ont un rôle capital pour relater ce que vivent nos concitoyens, rendre compte et faire vivre le débat public, pour dire ce qui risque d’être tu. »
JOURNALISTES, NE REGARDONS PAS MONTER L'EXTRÊME-DROITE LES BRAS CROISES ! Nous publions une déclaration sur le péril d'extrême-droite en matière de liberté de la presse, et invitons à la résistance contre la montée de ces idées.https://t.co/abwCStFGdfpic.twitter.com/oCeC8nToBX
Relater certains faits de société, nommer certains criminels, confronter les chiffres explosifs de la délinquance à ceux, en hausse régulière, de l’immigration, dénoncer l’antisémitisme d’une partie de l’extrême gauche, ne semblent pas faire partie de cette profession de foi. Et pour cause : ces événements relèvent de « l’information manipulée par les extrémismes, pour servir leur projet ». La tête nous tourne lorsque les journalistes de la CFDT défendent le pluralisme tout en regrettant « l’extension progressive de médias d’opinion » ou affirment que « le débat public pâtit de la montée de tous les extrêmes », alors qu’eux-mêmes ne ciblent que… l’extrême droite. Il n’est en effet question que d’elle : la CFDT invite tous les journalistes à « se former » exclusivement sur ce qu’est l’extrême droite ; à « refuser tout compromis » en n’omettant jamais de qualifier le RN et Reconquête ! de « partis d’extrême droite » ; à ignorer le « vocabulaire de l’extrême droite », etc. Afin de ne pas « s’endormir face à la banalisation de certaines idées » (devinez lesquelles !) et « pour que les rédactions soient un lieu de diversité où se vivent le dialogue et la fraternité (sic) », la CFDT-Journalistes propose ce qu’elle appelle un « contre-projet » de société reposant sur un paysage médiatique pluraliste mais pas trop quand même. Après avoir lu attentivement le tract de la CFDT, nous pensons être en mesure de dessiner ledit paysage assez précisément : une télévision publique de gauche, des radios publiques progressistes, des journalistes de presse pluralistes de gauche, wokes ou progressistes, des éditorialistes politiques de gauche, des chroniqueurs wokes, des animateurs progressistes et, pourquoi pas, histoire d’apporter une touche d’humour, des bouffons belges. C’est étrange mais… ça nous rappelle quelque chose.