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Oh non! Le capitalisme vous a volé votre sommeil

Un ethnographe rennais explique que dormir moins de sept heures est le fruit de l’aliénation voulue par le Grand Capital. Les chasseurs-cueilleurs tanzaniens, interrogés à ce sujet, ont déclaré ne pas bien comprendre.


Il dort six heures cinquante. C’est un Français moyen. Il ne le sait pas encore, mais il est victime du capitalisme. Heureusement, Romain Huët, maître de conférences à Rennes 2, est là pour le lui expliquer.

On politise tout, on nous dit rien

Dans un entretien accordé au site Reporterre — dont la ligne éditoriale pourrait se résumer à « il faut détruire le capitalisme pour sauver la planète » —, notre homme explique que la crise du sommeil n’est pas un problème d’hygiène de vie.

C’est un symptôme politique.

On croit naïvement se coucher tard parce qu’on regarde une série brésilienne.  On apprend en réalité que « le capitalisme produit l’épuisement, puis le recapte en lui vendant des solutions ». La tisane « Nuit tranquille » ? Un instrument d’oppression en sachet biodégradable ! La gélule de mélatonine ? Un ersatz de marxisme encapsulé ! Notre ethnographe diagnostique une vie « inexpressive » : le sentiment que toutes les puissances qu’on pourrait avoir sont empêchées de s’exprimer. Le scrolling illustre la thèse : c’est, nous dit-il en invoquant Deleuze, « le dernier verre de l’alcoolique ». On notera avec admiration que Deleuze, mort en 1995, a eu la prescience d’anticiper Tiktok. La conclusion s’impose : il faut « politiser l’épuisement ».

Car il est évident que le capitalisme est responsable de tous les maux de la planète: du réchauffement climatique, de la fonte des glaces, des violences conjugales et, désormais, des valises sous les yeux.

Les nobles âmes rêvaient : sauver le peuple de lui-même

Il serait pourtant injuste de railler sans mémoire.

Les grands patrons français n’ont pas fait preuve d’un enthousiasme excessif lors des « avancées sociales » conquises de haute lutte. Force est de reconnaître que le capitalisme n’est pas paré que de vertus. Les luttes sociales ne manquaient pas de noblesse dans les idées.

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Paul Lafargue réclamait en 1880 dans son Droit à la paresse le repos pour l’ouvrier pour lui permettre de « développer ses facultés intellectuelles ». Pour Jaurès, revendication sociale et exigence culturelle étaient liées. Les universités populaires du tournant du siècle incarnaient cet idéal avec une ferveur touchante. Leur lutte a payé. En 1830, les soyeux lyonnais travaillait entre soixante-quinze et quatre-vingts heures par semaine. Aujourd’hui, la durée légale française est de mille six cent sept heures annuelles. Robert Fogel, prix Nobel d’économie 1993, a calculé que le temps de loisir disponible sur une vie entière avait plus que triplé entre 1880 et 1995. Journée de huit heures en 1919, congés payés en 1936, trente-cinq heures en 2000 : déroute complète, historique et irréfutable du Grand Capital.

Mais quel est le bilan?

Surgit alors cette question vaguement inconfortable :

Qu’a-t-on fait du temps si chèrement conquis ?

L’ouvrier de Jaurès devait lire Montaigne, écouter Beethoven et faire partie d’un club de réflexion. Mais l’employé de 2025 passe cinq heures par jour devant la télévision (Médiamétrie, 2024), auxquelles s’ajoutent deux heures et demie sur les réseaux sociaux (We Are Social, 2024). Sept heures et demie de contemplation passive pour être aimable, de crétinisation digitale si l’on voit les choses en face.

Adorno avait tenté de résoudre ce paradoxe : les masses sont manipulées, leurs désirs fabriqués. Séduisant, mais condescendant : l’ouvrier qui préfère Koh-Lanta à La Nausée serait victime d’une mystification dont seul le sociologue de Rennes 2 perçoit la mécanique ?

Le divertissement passif est donc plus prisé que la culture active. Serait-ce nouveau? Pas vraiment : Aristophane se plaignait déjà du goût du peuple athénien pour les spectacles faciles. Si les gens préfèrent avaler du contenu plutôt qu’écouter des chants grégoriens, c’est leur choix le plus absolu : les deux leurs sont également accessibles. Le capitalisme n’a donc pas inventé la paresse intellectuelle. Il l’a seulement monétisée, avec l’opportunisme qui le caractérise.

Les Hadza dorment mal. Pourtant, ils n’ont pas la 5G

Une étude publiée dans Current Biology (Siegel et al., UCLA, 2015) a équipé d’actimètres trois populations de chasseurs-cueilleurs sans électricité : les Hadza de Tanzanie, les San du Botswana, les Chimané de Bolivie.

Résultat : ils dorment en moyenne six heures vingt-cinq minutes par nuit, soit moins que le Français épuisé par le capitalisme. Ils s’endorment trois heures après le coucher du soleil, se réveillent avant l’aube : ils ne dorment que six et demie.

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L’hypothèse popularisée par Matthew Walker (Pourquoi nous dormons, 2017), selon laquelle l’éclairage électrique serait le grand coupable de nos insomnies, se heurte à cette évidence : les Hadza ignorent les ampoules. Ils n’ont pas non plus sept heures de sommeil. Siegel propose une explication alternative : on s’endort quand la température ambiante baisse, on se réveille à son minimum. Si son analyse est juste, le remède n’est peut-être pas de renverser le capitalisme mais de baisser le chauffage. Solution économique, écologique et infiniment moins fatigante que la révolution.

Bilan : nous dormons autant que nos ancêtres chasseurs-cueilleurs qui ignorent tout des vertus ou des affres du capitalisme. Le capitalisme ne nous vole pas notre temps. C’est nous qui lui en faisons cadeau. Mais rien n’empêchera Romain Huët, comme ses illustres prédécesseurs humanistes de se tromper de combat.

Le socialisme est pavé de bonnes intentions, c’est un recueil de bonnes idées qui ne marchent pas. Et si le capitalisme empêche de dormir, ce n’est pas toujours ceux que l’on croit. Jean de La Fontaine l’avait réglé en dix vers : le savetier chante, le financier ne dort plus.

Bonne nuit!

Le Droit à la paresse

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Pourquoi nous dormons

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LA DICTATURE DU CARBONE

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Sénégal-Maroc: le match de foot le plus long de l’histoire

Colère et stupéfaction au Sénégal. Deux mois après la finale, la Confédération africaine de football a retiré son titre aux lions sénégalais et attribué la victoire au Maroc. Le match avait basculé dans le chaos en fin de partie, un penalty ayant été accordé au Maroc après intervention de la VAR, peu après qu’un but sénégalais ait été annulé sans recours à cette même VAR, ce qui avait provoqué une forte contestation. En réaction, les joueurs sénégalais avaient quitté le terrain, tandis que des tensions éclataient dans le stade avec des supporteurs tentant d’entrer sur la pelouse, obligeant à une longue interruption avant la reprise du match.


Il y a, dans certaines décisions sportives, une portée qui dépasse largement le terrain. La Coupe d’Afrique des nations de football 2025 (CAN) en fait partie. Plus qu’une compétition, elle s’inscrit dans une logique d’affirmation continentale où le football devient un levier d’influence, un outil diplomatique et un marqueur de crédibilité pour les États comme pour les institutions qui l’organisent. La géopolitique du sport devient un enjeu central.

Le choix du Maroc comme pays hôte de la CAN 2025 n’était pas anodin. Il traduisait une ambition : celle d’inscrire le football africain dans une dynamique d’excellence organisationnelle et de visibilité internationale. Infrastructures modernisées, attractivité croissante, audiences en hausse, tout concourt désormais à repositionner la CAN comme un événement majeur du calendrier sportif mondial. Mais cette montée en puissance impose une contrepartie : celle d’un cadre clair, stable et respecté. Car à mesure que les enjeux grandissent, les marges d’approximation se réduisent. Le football africain ne peut plus se permettre les incertitudes qui ont longtemps nourri critiques et controverses…

L’obligation de se professionnaliser

C’est précisément dans cette perspective que la décision de la Confédération africaine de football (CAF) prend toute sa signification. En s’appuyant strictement sur le droit pour trancher une situation contestée, elle a opéré mardi un déplacement important: celui d’un système parfois perçu comme fluctuant vers une logique de prévisibilité et de cohérence.

Le cas du Sénégal illustre cette évolution. En ne respectant pas les règles, l’équipe s’expose à une sanction. Non pas parce qu’elle serait désignée comme fautive dans un rapport de force politique, mais parce qu’elle a enfreint un cadre connu. Ce point est essentiel : la légitimité d’une décision repose moins sur son acceptation immédiate que sur sa conformité aux règles établies.

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Cette approche peut déstabiliser à court terme. Elle bouscule des habitudes, des réflexes, parfois même des attentes. Mais elle s’inscrit dans une trajectoire plus large, comparable à d’autres évolutions du football mondial. L’introduction de la VAR, par exemple, a d’abord suscité scepticisme et critiques avant de s’imposer comme un outil structurant.

La décision de la CAF agit de la même manière. Elle ne se limite pas à régler un différend ponctuel: elle crée un précédent. Elle signifie que les comportements observés lors d’un match peuvent être réévalués à la lumière du droit, même après coup. Ce simple fait modifie en profondeur les incitations des acteurs.

Gagner en crédibilité internationale

Les pays africains ont pour ambition d’accueillir de plus en plus de compétitions internationales. Ce sera d’ailleurs le cas du Maroc pour la Coupe du monde de football de 2030. Pour ce faire, ils doivent affirmer leur crédibilité, que ce soit en matière d’organisation, de sécurité, d’accueil du public mais aussi de respect des règlements. La décision de la CAF s’inscrit dans ce contexte: démontrer que le football africain est mûr et répond aux standards internationaux, y compris dans le respect du règlement.

Reste une exigence à consolider: celle de la rapidité. Car si le droit gagne en importance, il doit aussi gagner en efficacité. Une décision juste mais tardive perd en lisibilité et alimente les contestations. L’enjeu pour les instances sera donc d’articuler rigueur juridique et réactivité. Donner une décision deux mois après la finale peut affaiblir la portée juridique. Mais dans d’autres sports, il n’est pas rare de voir des classements remis en cause quelques mois, voire quelques années plus tard. Que ce soit pour cause de dopage ou de tricherie avérée. C’est aussi une exigence pour la respectabilité du sport et son sérieux à long terme.

Ce qui se joue avec la CAN 2025 dépasse ainsi la seule compétition de football. C’est une transformation progressive de la gouvernance du football africain qui s’opère. Une transformation discrète, mais décisive, où le droit cesse d’être un simple cadre formel pour devenir un véritable instrument de crédibilité. Avec une volonté de se hisser, y compris au niveau juridique, au même niveau que les autres continents.

À mesure que le football africain s’affirme sur la scène internationale, cette évolution apparaît indispensable. Car sans règles claires et appliquées, il ne peut y avoir ni confiance durable, ni reconnaissance pleine et entière. En ce sens, la décision prise mardi trace déjà les contours du football africain de demain.

🎙️ Atlanti’Causeur: ni pour, ni contre, bien au contraire !

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Élisabeth Lévy (Causeur) et Jean-Sébastien Ferjou (Atlantico) débattent de l’actualité de la semaine. Une discussion toujours franche, jamais froide, parfois féroce. Sans langue de bois ni sujets tabou, ces deux-là ne sont pas toujours d’accord et ne se l’envoient pas dire !


Au menu de l’émission: une Élisabeth Lévy déprimée par la poussée insoumise, un Jean-Sébastien Ferjou qui tente de la rassurer — ou, à défaut, de « changer la nature de sa dépression ». Au fil des municipales, c’est toute la mécanique politique française qui est passée au crible par la directrice de Causeur et le directeur d’Atlantico dans ce nouvel épisode. Ecoutez ! 👇

Pour retrouver en intégralité le nouveau podcast d’Atlanti’Causeur : cliquez ICI

Qui méritera le tableau d’honneur?

Les petits arrangements honteux pendant l’entre-deux-tours des élections municipales sont observés avec gourmandise par les spécialistes de la politique, mais dégoutent les citoyens ordinaires.


On n’a jamais connu d’élections municipales aussi passionnantes, sur le plan tactique et en matière d’alliances, entre les deux tours. En effet, il est intéressant de voir combien certains des pronostics les plus pessimistes sur la morale des responsables politiques se sont révélés exacts. Je me souviens d’échanges bien antérieurs où l’on n’osait pas imaginer que la profonde fracture entre les socialistes et les écologistes, d’un côté, et les Insoumis, de l’autre — à cause de l’antisémitisme imputé à Jean-Luc Mélenchon, diaboliquement habile dans sa manière de laisser entendre sans jamais dire vraiment — serait comblée. Cette opposition, de nature éthique, paraissait tellement plus importante que les discordes partisanes et laissait espérer, dans la confrontation à venir, un dissentiment durable. D’autres voix, il est vrai, traitaient ces optimistes de naïfs et, avec une sorte de sagesse résignée, présumaient le pire ainsi que le retour, lors des élections municipales, de reniements quasiment obligatoires. Comme si l’éthique était impossible en politique et comme si les accords nationaux proclamant haut et fort le refus des alliances délétères n’étaient qu’une promesse creuse destinée à couvrir les multiples alliances et complicités du terrain.

Quelle indignité !

Sans l’ombre d’une hésitation, sans même chercher à donner le change, beaucoup de socialistes, stimulés seulement par l’enjeu municipal, ont non seulement voulu sauver leur mise en feignant de ne se livrer qu’à des processus techniques, alors même que ceux-ci constituaient un abandon moral et politique, mais ont parfois accepté, sans frémir, de laisser LFI en première ligne, comme à Toulouse par exemple, ou de la rejoindre sans vergogne comme à Nantes. Face à ce cataclysme qui a indigné beaucoup de citoyens, parce qu’il dépassait les facilités et les contradictions quasiment consubstantielles aux affrontements partisans, on a entendu Olivier Faure, volontiers donneur de leçons… pour les autres, approuver la multitude de ces trahisons et ajouter, à une réalité déjà scandaleuse, l’aval d’une autorité dont on attendait rigueur et constance. Quelle lamentable déconvenue républicaine !

Il faut porter, au crédit de Jean-Luc Mélenchon, une impitoyable et sarcastique lucidité sur les socialistes, « des combinards qu’on pourrait acheter pour pas cher pour le second tour », et dont la fermeté affichée sur un accord national n’était destinée qu’à permettre une multitude de reniements à la base et sur le terrain. Il avait vu juste, dans son discours du 4 mars à Bondy, et avait anticipé, dans le détail, ce que serait la déroute socialiste, à son seul bénéfice, aussi bien sur le plan des conquêtes que pour une restauration symbolique.

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Il est navrant — on a le droit d’observer ailleurs que dans son camp — de ne pas avoir entendu davantage la voix de l’ancien président François Hollande, qui affirme plus volontiers ses principes et ses lignes rouges sur le plan médiatique que concrètement dans le débat public. À ma connaissance, il n’a rien dit pour dénoncer avec force et clarté ces « accords de la honte », selon une expression émanant non seulement des adversaires du Parti socialiste, mais aussi de certains socialistes eux-mêmes, notamment — et avec quelle netteté — Jérôme Guedj. Ce qui démontre qu’il ne faut jamais totalement désespérer.

Au risque de me faire désavouer par tous ceux qui confondent la vie politique avec la guerre civile, il y a eu, chez les socialistes, des personnalités qui ont tenu et qui méritent le tableau d’honneur, aussi bien à Paris et à Marseille que dans d’autres municipalités moins connues. Quelques fidélités à des engagements ont projeté une éclatante lumière dans un monde qui, depuis quelques jours, n’a pas brillé par son intégrité.

Dati traite mal Knafo

Mon appréciation positive du respect de l’éthique par quelques-uns n’a rigoureusement rien à voir avec une quelconque adhésion politique ; mais, pour ma part, dans une démocratie malade, je ne me paierai jamais le luxe de demeurer indifférent à des comportements qui rassurent et battent en brèche un pessimisme qui trouve, par ailleurs, tellement de justifications. On me pardonnera de constater l’effet délétère des dérives socialistes sur les attitudes et les positions de la droite républicaine. Je n’évoquerai pas la manière, à mon sens méprisante, dont on a évoqué Sarah Knafo, son score et les citoyens qui l’ont soutenue. Pour être en opposition politique, on n’est pas obligé de la traiter, elle et ses partisans, comme s’ils étaient le diable.

Je crains cette propension du camp conservateur — depuis le 17 mars à 18 heures, tout est fixé, figé — à s’être tellement persuadé qu’il fallait être irréprochable, contrairement aux socialistes, qu’il a accepté trop facilement, trop paresseusement, le grief d’une prétendue similitude entre LFI et le Rassemblement national, alors qu’elle n’est pas pertinente: une majorité de citoyens, dans les enquêtes d’opinion, ont choisi leur danger, sinon exclusif, du moins largement prioritaire : LFI. Le comportement du RN, dans tous les lieux où la République se déploie, jusqu’à nouvel ordre, n’a rien qui puisse lui être reproché, sauf à confondre la contradiction politique avec l’opprobre moral, ce qui facilite les dénonciations mais ne convainc personne. La conséquence en est que, là où les socialistes ont eu immédiatement le front de s’allier avec LFI pour battre la droite et le centre, ces derniers ont eu des pudeurs de chaisière pour ne pas aller au bout de leur envie de faire perdre la gauche et l’extrême gauche. Cette droite n’est de loin pas la plus bête du monde, mais en tout cas la moins réaliste. Elle n’aurait pas perdu son âme, mais aurait permis à des municipalités de mieux se porter demain !

Le tableau d’honneur n’est pas très rempli. J’ose espérer que dimanche prochain, le 22 mars, ceux qui s’y trouvent seront au moins récompensés.

Saint-Denis, nécropole électorale d’une certaine France?

Parce qu’une journaliste de BFMTV avait cru entendre dans la bouche de Bally Bagayoko « la ville des Noirs », alors qu’il avait dit « c’est la ville des rois morts et du peuple vivant » (Jean Marcenac), et parce qu’il affirme qu’à la différence des autres Lfistes, il n’aime pas le mot « racisé » pour se définir, nous sommes désormais priés de croire que le nouveau maire de Saint-Denis (93) n’a pas mené une campagne communautariste et qu’aucun électeur n’a voté pour lui en raison de sa couleur de peau.


Dès le premier tour des élections municipales, la ville de Saint-Denis — deuxième cité la plus peuplée d’Île-de-France avec ses 150 000 habitants — a élu maire un citoyen issu de l’immigration, Bally Bagayoko. Élection incontestable, d’ailleurs non contestée.

Victoire manifeste pour La France insoumise (LFI), dont le nouvel élu est un membre éminent. Victoire aussi, mais au goût beaucoup plus amer en l’occurrence, pour ceux qui, avant tout le monde, évoquaient la perspective d’un « grand remplacement » et qui, de ce fait, se voyaient accusés de délirer. De toute évidence, l’élection de Saint-Denis leur donne a posteriori raison.

En fait, conspués, ils l’étaient jusqu’à ce que le gourou Jean-Luc Mélenchon ne les rejoigne sur ce terrain, évoquant — je cite — « la nouvelle France, la France bigarrée, celle du grand remplacement ». Donc, puisque M. Mélenchon lui-même nous le dit, nous l’enseigne, inclinons-nous bien bas et admettons que l’élection de M. Bagayoko n’est qu’un des tout premiers épisodes du « grand remplacement » dans sa dimension politique et électorale. Un premier pas vers la métamorphose de la France que, autre éminente membre de LFI, Mme Obono appelait implicitement de ses vœux lorsque, à la Fête de l’Humanité, où elle trônait en invitée vedette, elle tint à faire savoir qu’elle ne voyait dans cette assemblée qu’une intolérable domination de la gauche blanche au détriment de la gauche non blanche. En clair, l’Insoumise « racisée » déplorait, à mots à peine couverts, que le pays, la France, soit encore aujourd’hui, malgré tous les efforts de nos prétendues élites politiques depuis cinquante ou soixante ans, majoritairement un « pays de race blanche », comme le constatait le général de Gaulle avec bon sens. Qu’elle se rassure, Madame Obono: son affaire est en bonne marche. Encore un peu de patience, juste un peu.

Il est clair que, pour M. Mélenchon, Saint-Denis représente le laboratoire de la tambouille électorale qu’il entend concocter pour les présidentielles de 2027. Lors de celles de 2022, il lui manquait 600 000 voix pour accéder au second tour. Ces 600 000 voix, il compte bien aller les harponner du côté de l’électorat qui a porté, ce dernier dimanche, M. Bagayoko à la mairie d’une ville d’une telle importance.

M. Bagayoko qui, si l’on regarde les choses d’un peu près, se trouve, qu’il le veuille ou non, pris en otage par son propre parti et son grand maître Mélenchon. Car il ne viendrait à l’esprit d’aucun vrai démocrate, d’aucun esprit français, pétri de tolérance et de sens civique, de contester a priori que le nouvel élu puisse se révéler un bon maire pour sa ville, ses concitoyens, pour la France. Donc tout procès d’intention à son encontre ne saurait être justifié. Pire, il serait à condamner, puisque chez nous, et depuis des lustres, nous sommes régis par le noble principe selon lequel nul ne peut être inquiété pour ses opinions, sa race, ses origines, etc.

Or, ce sont bien ces principes admirables qui se trouvent bafoués par la clique LFI qui, très ouvertement, avant même le scrutin, plaidait et militait pour l’instauration chez nous d’une forme de jurisprudence électorale dont le résultat — positivement antidémocratique — serait que, désormais, à Saint-Denis — et bientôt ailleurs — nul individu non racisé ne pourrait être propulsé à la tête de la cité. M. Delogu — la tête pensante de LFI — le proclamait à Saint-Denis même : la prise en compte de ce qu’est « le réel peuple de France » implique l’accession à la mairie d’un candidat « racisé ».

Le pire est que, disant cela, on n’exagère qu’à peine, on ne caricature qu’à la marge, tant il paraît évident que, à l’avenir, bien audacieux et bien téméraire serait le non-racisé qui s’aventurerait à rêver d’alternance. Il y a un bien grand risque, en effet, que l’affaire ne soit verrouillée à double ou triple tour, et pour longtemps. L’élection d’un Blanc, à l’avenir, à Saint-Denis ne pourrait être perçue que — nullement comme un épisode de la vie démocratique — mais bel et bien comme le résultat d’un horrible complot fasciste, à combattre, à annihiler par tous les moyens, légaux ou moins légaux. Nous en sommes là.

En France, une mairie interdite aux Blancs: le rêve à peine voilé de la mélenchonie. Une régression culturelle et civilisationnelle terrifiante. Mais, à la vérité, la sanction éminemment prévisible d’une immigration incontrôlée, cette immigration qui aboutit, en une génération ou deux, à une modification substantielle et radicale du corps électoral. Saint-Denis, en cela, fait figure de cas d’école. Que le sommeil éternel de nos rois, inhumés en sa basilique, n’en soit pas troublé est bien tout ce qui reste à espérer…

LES TÊTES MOLLES - HONTE ET RUINE DE LA FRANCE

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Ne m’appelez plus jamais France libre!

En visite hier à Nantes-Indret, en Loire-Atlantique, le président de la République a dévoilé le nom choisi pour notre futur porte-avions destiné à remplacer le Charles-de-Gaulle. Le bâtiment, doté de trois pistes de catapultage et long de 310 mètres sera livré en 2038. Son chantier est estimé à 10 milliards d’euros.


J’ai assisté au baptême du futur porte-avions français à la télévision hier. C’est notre royal baby à nous. Alors forcément, les paris allaient bon train sur le nom du futur nouveau-né – il ne verra le jour que dans dix ans mais le travail a commencé.

Avant de le dévoiler, le curé, un brin sadique a infligé à son auditoire et à votre servante une longue homélie sur cet exploit militaire et industriel, réellement admirable d’ailleurs. Promettant un nom inscrit dans l’avenir, il a enfin lâché: le France libre succèdera au Charles-de-Gaulle. Sauf qu’on dirait un bégaiement. France libre, c’est l’autre nom de Charles de Gaulle. Comme si, dans notre Panthéon, il n’y avait plus que le Général qui fasse encore consensus. Pasteur, Marie Curie ou Balzac, ce serait un peu pacifique pour un navire de guerre – en supposant que leurs noms disent quelque chose à la jeunesse. Charlemagne, c’est un peu allemand. Napoléon, ce n’est même pas envisageable dans un pays qui n’a pas osé célébrer Austerlitz. Les lecteurs du Figaro avaient plébiscité Jeanne d’Arc et Richelieu, mais imaginez les braillements des insoumis sur cette histoire trop catholique, trop blanche etc. Reste donc le Général, même si de nombreux lycéens le confondent avec Louis XIV.

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Numéro 109 de « Causeur »

France libre, ce n’est pas seulement un nom propre, c’est un programme. Un programme qui ne peut choquer personne. Qui se déclarerait pour une France affaiblie, vassalisée et dépendante (particulièrement de la bonne volonté financière de nos partenaires) ? Seulement, la liberté, comme le vivre-ensemble, on les brandit d’autant plus qu’ils ont disparu ou sont en passe de l’être. En écoutant Emmanuel Macron parler de notre volonté de rester libre, et proclamer une fois de plus que « pour être puissant, il faut être prêts aux efforts », on avait l’impression qu’il parlait de ce que nous ne sommes plus. Et ce n’est pas seulement à cause d’Emmanuel Macron et de nos dirigeants politiques. La liberté, l’indépendance et la souveraineté ont un prix et un peuple qui pleurniche pour sa retraite et réclame des subventions à cor et à cri en permanence n’est pas prêt à le payer. Rappelez-vous les cris d’orfraie quand le chef d’Etat-major des Armées a expliqué que pour rester souverains, nous devions accepter de perdre des enfants. Nous nous réclamons de De Gaulle mais sommes prêts à troquer la liberté pour le confort. Ne m’appelez plus jamais France libre. Parce que la France, on l’a laissée tomber. Et la liberté aussi.


Retrouvez Elisabeth Lévy le matin sur Sud Radio

«Epstein Files» : la révélation sexuelle

Les « Epstein Files » dévoilent l’ampleur des réseaux tissés par le milliardaire pour commettre ses crimes sexuels et ses escroqueries financières. En 2008, lors de son premier procès, l’homme d’affaires a même passé un accord avec la justice américaine pour qu’il n’y ait pas de procédure fédérale. Une clémence qui interroge.


« Tout ce qui est caché apparaîtra, et rien d’impuni ne restera. » Ce sont des paroles du Dies Iræ, le poème médiéval qui évoque le jugement dernier. Elles pourraient s’appliquer à l’affaire des « Epstein Files » qui a une dimension « apocalyptique » au sens grec de « dévoilement ». Car dans cette affaire il y a révélation et jugement. Les coupables et leurs fautes sont exposés au grand jour afin que le monde entier puisse les voir punis par la justice ou au moins couverts de honte. Il en résulte un véritable tremblement de terre qui secoue les sphères politique, économique, intellectuelle et culturelle. Les crimes d’Epstein et de son entourage, si longtemps impunis voire dissimulés, ont suscité chez les citoyens américains une demande exorbitante de transparence qui n’a pas d’équivalent dans l’histoire. Cette demande, ainsi que les méfaits du financier pédophile, a été rendue possible par la communication électronique. C’est internet qui a facilité les transferts instantanés de grosses sommes d’argent autour du monde, permettant à Epstein de commettre ses fraudes et de financer son trafic sexuel. C’est internet qui lui a permis d’entretenir un réseau aussi dense de relations avec proxénètes et grands de ce monde. C’est aussi internet qui, après sa mort, a permis la sauvegarde d’un si grand nombre de documents le concernant ainsi que leur consultation par tout un chacun.

Cependant, transparence et justice sont un couple explosif. Dévoiler des noms et des pièces à conviction encourage toutes les conjectures et amène le public à se demander s’il ne reste pas d’autres documents, encore plus compromettants. Promettre la justice se retourne contre ceux qui ont fait la promesse, s’il s’avère qu’il y a peu de coupables à punir. Aux États-Unis, des politiques de tous les bords ont cru pouvoir canaliser la colère populaire suscitée par l’affaire Epstein et la diriger contre leurs adversaires. Au cours de la campagne électorale de 2024, Donald Trump a affirmé que, réélu, il publierait tous les dossiers, flattant ainsi le récit manichéen, cher à sa base, qui oppose élites globalistes véreuses et petites gens honnêtes. Il espérait aussi gêner les démocrates qui, pour certains électeurs, étaient identifiés à ces élites. De retour à la Maison-Blanche, Trump a commencé à rétropédaler, donnant aux démocrates l’opportunité de le dénoncer pour dissimulation et de se faire à leur tour les champions de la transparence. C’est ainsi qu’au Congrès, en novembre, les élus des deux partis étaient presque unanimes (à une voix, républicaine, près) à voter la loi contraignant le département de la Justice (DOJ) à publier tous les dossiers Epstein. Cela n’a pas apaisé la colère et la soif de transparence populaires, bien que les révélations aient déjà dynamité ou éclaboussé carrières, réputations et institutions séculaires.

La justice à la barre

La clé de compréhension de ce phénomène est le « sweetheart deal », l’accord de complaisance offert à Epstein par la justice en 2008, lors des premières poursuites contre lui. Il a bénéficié d’un « non-prosecution agreement » (« accord de non-poursuites »), au terme duquel il a plaidé coupable sur deux chefs d’accusation – trafic sexuel et trafic d’une mineure – en échange d’une immunité pour lui et ses salariés par rapport à d’autres chefs possibles. L’accord, publié en toute discrétion dans un tribunal de Floride, a été conclu sans consulter les victimes ou leurs avocats. Epstein a été condamné à seulement dix-huit mois de prison, où il n’est resté que treize, dans des conditions de détention d’une indulgence surprenante. Comment expliquer une telle mansuétude ? A posteriori, le procureur, Alexander Acosta, a prétexté les difficultés de prouver la culpabilité d’Epstein. D’autres rumeurs évoquent des informations livrées par Epstein au sujet d’un fonds de la banque Bear Stearns qui était au bord de la faillite, et même une intervention des services de renseignement pour lesquels Epstein aurait travaillé. En tout cas, l’accord a mis fin à une enquête lancée par la police en 2005, et poursuivie par le FBI, qui avait défini la méthode de recrutement employée par Epstein et identifié une quarantaine de victimes. Ces dernières, dont les droits avaient été bafoués par la transaction, étaient alors muselées. Mais la justice avait créé une bombe à retardement qui devait exploser en 2019.

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Entre-temps, l’affaire a continué à travers des poursuites civiles intentées contre Epstein par des victimes. Mais le scandale éclate publiquement en 2011 quand Virginia Giufre donne une interview à un tabloïde anglais où elle accuse le prince (à l’époque) Andrew et fournit une photo, prise en 2001, qui la montre à côté de lui et de Ghislaine Maxwell, la maîtresse et recruteuse d’Epstein. En 2015, elle poursuit Maxwell pour diffamation et le litige est tranché en sa faveur en 2017. En 2019, Andrew donne une interview désastreuse à la BBC au sujet de Giufre, qui le poursuit en justice en 2021 et reçoit une forte somme en compensation de la part de la famille royale. Giufre la victime et Andrew le bourreau ont joué un rôle clé dans la promotion de cette image de la jeunesse innocente livrée aux appétits des riches et puissants, qui caractérise l’affaire Epstein. Quand le châtiment frappe Epstein lui-même en 2019, c’est en grande partie parce que, fin 2018, une série de reportages dans The Miami Herald attire l’attention sur le scandaleux accord de faveur de 2008. Le procureur Acosta, devenu secrétaire au Travail sous la première présidence de Trump, est obligé de démissionner. Soudain réveillées, les autorités rouvrent le dossier et arrêtent l’accusé. Il faut souligner que les requérantes restent largement les mêmes qu’en 2008. Dans l’intervalle, Epstein semble avoir changé de méthode de recrutement, préférant des réseaux internationaux de prostitution. Le délai renforce l’idée d’un déni de justice, d’autant que le suicide en prison d’Epstein l’empêche de donner plus d’explications sur ses réseaux et ses complices. En 2022, les victimes ont la satisfaction de voir Maxwell condamnée à vingt ans de prison, mais elle a refusé de livrer ses secrets. Afin de percer le double mystère du système Epstein et de la lenteur judiciaire, tous les yeux se tournent vers les archives.

Un escroc de notre temps

Pourtant, la toile d’araignée qu’a tissée Epstein n’était pas fondée uniquement sur des préférences sexuelles partagées, mais aussi sur l’argent. Car le pédocriminel se double d’un arnaqueur. Il a acquis sa fortune par des moyens en partie malhonnêtes et, en consacrant de l’argent à ses activités criminelles, il a eu recours à des circuits financiers illégaux. L’enquête sur lui stoppée en 2008 comportait un pan financier. En examinant toutes ses transactions depuis 2003, le parquet avait découvert d’innombrables transferts non contrôlés permettant à ses employés de retirer des sommes en cash un peu partout pour payer les filles qu’il exploitait.

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Epstein fait ses premières armes, à la fois dans la finance et dans la fraude, dans les années 1980 et 1990. Il participe à l’un des plus grands systèmes de Ponzi de l’histoire. Conseiller en investissements, il empoche tout simplement l’argent de ses clients. Mythomane né, il s’introduit dans des milieux huppés des deux côtés de l’Atlantique en se présentant comme gestionnaire d’actifs. Sa grande chance, c’est sa rencontre en 1986 avec le milliardaire Les Wexner, un magnat du commerce de détail. En 1991, il confie le contrôle de ses finances à Epstein qui a réussi à convaincre Wexner, comme d’autres clients par la suite, que les conseillers et même les proches de ce dernier cherchaient à le berner. La solution ? Faire confiance à Epstein ! En plus des frais de gestion qu’il soustrait au milliardaire, il l’aurait arnaqué en achetant pour son compte des propriétés et un jet qu’il revend à lui-même à prix réduit. C’est en 2007, lorsque les enquêteurs contactent Wexler au sujet des irrégularités financières d’Epstein, que le milliardaire rompt avec lui. L’année suivante, Epstein lui rend 100 millions de dollars. Mais le gestionnaire trouve d’autres clients pour ses services, notamment le milliardaire Leon Black, spécialiste du capital-investissement, qui le rémunère entre 2012 et 2017. D’autres noms révélés par les dossiers Epstein incluent Mortimer Zuckerman, magnat de l’immobilier, et la banquière Ariane de Rothschild. Les sommes démesurées versées par ces clients à leur conseiller sont suspectes. Leur rendait-il d’autres services ? Installé dans le paradis fiscal des îles Vierges, il ne payait presque pas d’impôts et réalisait sûrement des opérations de blanchiment d’argent.

Virginia Roberts Giuffre, qui accuse Jeffrey Epstein et son entourage d’abus sexuels, présente une photographie d’elle adolescente, 1er mars 2023 (C) Emily Michot/TNS via ZUMA Press Wire/SIPA

Selon le magazine Forbes, entre 1999 et 2018, le total des revenus des deux entreprises principales d’Epstein s’est élevé à 800 millions de dollars, dont 490 millions en honoraires, principalement de la part de Wexner et de Black, et 310 millions provenant d’investissements. À sa mort, sa fortune était estimée à environ 600 millions. Comment a-t-il pu entretenir des relations avec autant de personnalités publiques ? Il a utilisé la méthode pour rendre le capitalisme respectable prônée par le magnat de l’acier, Andrew Carnegie dans son essai L’Évangile de la richesse, en 1889 : la philanthropie. Si aristocrates, anciens hommes d’État, artistes et scientifiques fréquentaient Epstein, même après sa condamnation en 2008, c’est parce qu’il se montrait généreux, soldant les dettes des uns, payant les voyages ou subventionnant la recherche des autres. Une partie de son charisme dépendait de ces largesses. Avec d’autres encore, il lançait des projets d’affaires en fournissant mises en relation, conseils ou capital.

De la fantaisie complotiste à la méfiance justifiée

Dans quelle mesure y avait-il recoupement entre les membres du réseau philanthropo-financier et celui de trafic sexuel ? Très peu, selon le FBI. C’est pour cela que, Epstein s’étant suicidé en prison, comme son associé français, Jean-Luc Brunel, en 2022, il n’y a pas encore eu d’autres condamnations que celle de Maxwell. Mais ici, l’ex-prince Andrew redevient emblématique. On a en effet appris que, tout en profitant du trafic sexuel, il aurait essayé de monter des affaires avec Epstein en abusant de son rôle de délégué au commerce extérieur entre 2001 et 2011. C’est pour cet abus-là qu’il a été interrogé par la police. D’autres relations d’Epstein étaient-elles au courant de son trafic sexuel ? Ont-elles fermé les yeux ? Pour de tels soupçons, Wexler a dû quitter la direction de son groupe en 2020 et Black, celle du sien en 2021. Ces interrogations ont reporté l’attention générale sur les fameuses archives Epstein supposées contenir toutes les réponses. Cette attention est devenue obsession. À partir de 2016, les théories du complot – Pizzagate et QAnon – ont ajouté une dimension conspirationniste et apocalyptique à l’affaire Epstein, aux Epstein Files et à leurs révélations supposées. Entre 2024 et 2026, la publication graduelle et parcellaire des documents par des tribunaux, la commission de surveillance du Congrès (House Oversight Committee) et le DOJ ont fait monter la tension. L’ouverture enjanvier 2024 du dossier Giufre-Maxwell a créé par accident le mythe d’une « liste Epstein » contenant les noms de clients mouillés dans le trafic sexuel qu’Epstein aurait fait chanter. Trump a profité de ce mythe en 2024, avant de reconnaître en 2025 que c’était une « fumisterie » – qu’il a attribuée aux démocrates.

Depuis la mort d’Epstein, son patrimoine a dédommagé de nombreuses requérantes. Ses banques, JPMorgan Chase et Deutsche Bank, ont payé autour de 600 millions de dollars en amendes et en compensation pour les victimes. Des enquêtes criminelles ont été ouvertes sur des personnalités publiques. D’autres ont dû démissionner ou vu leur réputation ternie. Et ce processus continuera. L’affaire Epstein marque, non la fin du monde, mais le conflit propre à notre époque entre : la mondialisation néolibérale qui, en plus des bienfaits, a apporté des possibilités de corruption à une échelle inédite ; l’indispensable confiance réciproque dans un monde démocratique et connecté ; et enfin le besoin de secret, ou d’intimité, nécessaire selon le sociologue Georg Simmel, à la vie en société. Bienvenue dans l’ère du soupçon.

Le mystère de la chambre noire

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Les divergences abyssales entre les paroles et les actes des bobos progressistes ne cessent de fasciner notre contributeur.


Enfant de communistes, formé dès la prime jeunesse aux préceptes du marxisme puis, dans ma vie professionnelle (comme enseignant en philosophie), entouré de collègues plus ou moins d’extrême gauche, on peut dire que la palette des idées révolutionnaires m’est familière. J’ai très tôt trouvé ces audaces fallacieuses sur le plan intellectuel et politiquement dangereuses, mais enfin, j’ai aussi constaté que certains de leurs défenseurs ne manquaient pas de cohérence ni d’arguments. J’ai encore remarqué qu’on pouvait convoquer des arguments et enrégimenter la raison pour dire n’importe quoi, mais ce n’est pas mon sujet ici[1].

L’intimité moralo-intellectuelle des « bobos » et ses secrets

Ce qui m’intéresse – que dis-je ? ce qui me fascine ! – c’est plutôt le positionnement intellectuel et existentiel que l’on qualifie habituellement de « bobo », et qui se caractérise par un étonnant strabisme politico-comportemental : divergence entre des « valeurs » revendiquées et des modes de vie concrets.

Sans prétendre faire œuvre de sociologie ni de psychologie, j’observe depuis longtemps les tergiversations et circonlocutions de mes fréquentations de gauche, dans le cerveau desquels une armée de diplomates tentent d’accorder les fameuses « valeurs de gauche » avec les exigences et les intérêts du quotidien. Je vois d’habiles ingénieurs rétablir en permanence les déséquilibres, prévenir les courts-circuits et les « erreurs 404 ».

J’appelle mon objet d’étude « la chambre noire » pour confesser que, aujourd’hui encore, je n’ai pas fait toute la lumière sur ce théâtre secret. Pour m’aider dans mon enquête – qui prendra ici la forme d’un questionnaire – je te demande, lecteur, d’endosser le rôle d’un de ces « bourgeois-bohème » et de me permettre de te tutoyer. Ainsi, je serai plus à mon aise.

Premières perplexités et début du questionnaire

Toi qui fis de brillantes études pour mieux « casser les préjugés », comment peux-tu colporter autant d’idées reçues sur la droite, sur les aspirations des électeurs de droite, sur leur moralité, leur probité, leur droiture ou leur niveau d’information ? Tu luttes contre l’obscurantisme et t’imagines héritier des Lumières, mais tu te comportes en prêtre et refuses d’argumenter (avec la sincérité requise) contre tes adversaires. Car ils sentent mauvais, dis-tu. Ta pensée se résume à l’olfaction dès qu’on parle d’un sujet qui fâche.

Toi qui étais fort en math, d’où vient cette myopie qui t’empêche désormais de considérer les chiffres (de l’immigration, du déficit public, de la fécondité, de la délinquance…) ? Les statistiques, pourtant, ne seraient-elles pas une arme utile dans ta bataille « contre les stéréotypes » ?

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Tu veux émanciper les peuples, mais il va leur falloir marcher dans le bon sens. Tu veux libérer les esprits, mais tu bourres des crânes (à l’école, par exemple, devenue un gavage industriel d’idées progressistes). Tu es pour la liberté d’expression, mais surtout quand elle s’exprime bien. Pour la démocratie, mais pas si le démos se trompe. Pour le droit de tous les peuples du monde à l’identité culturelle, mais pas pour les Occidentaux, les Européens ou les Français – car défendre l’identité française, c’est rance…

Tu voudrais sauver l’humanité des régimes autoritaires, sans comprendre qu’ils sont historiquement des réactions aux audaces « progressistes » [2]. Tu imagines ériger des barricades contre le trumpisme, le lepénisme et autres modalités du « fascisme » (pourquoi s’embarrasser de subtilités ?), comme s’il s’agissait de simples pestilences émergeant spontanément. En réalité, c’est l’hégémonie culturelle et intellectuelle de la gauche (et ses conséquences) qui irrite le corps social. Tu rêves d’être Hercule coupant les têtes de l’Hydre fasciste, mais elles sont souvent la conséquence de ton activisme ; toi, le pompier pyromane, dont le feu justifie l’existence. Comme Lucky Luke tirant sur son ombre, tu confonds l’action et la réaction, la cause et l’effet.

Rente symbolique et gauche ontologique

Tu justifies « ta » gauche en t’accordant de la profondeur historique et en te rapportant au passé comme le gérant d’un héritage. Le dreysfusisme, la Résistance et l’abolition de la peine de mort sont à cet égard des sortes de rentes. Et toi, gestionnaire de ce capital symbolique, tu sais le faire fructifier en capitaliste avisé. Il permet par exemple de réfuter un adversaire à bon compte. Surtout, il t’assure un statut socio-symbolique de haut rang, car tes ancêtres sont nobles.

En vertu de cette généalogie, tu es homme-de-gauche ou femme-de-gauche. A t’entendre, c’est une question ontologique et tu n’y es pour rien. Mais par ailleurs, tu prétends être libre et ne jure que par l’émancipation – vis-à-vis du passé, qui est dépassé quand cela t’arrange.

Bref, tu es incohérent intellectuellement, moralement et existentiellement. J’aimerais savoir comment tu le vis, comment tu parviens à te le cacher, comment se dressent les cloisons dans ton cerveau. Explique-moi qui tu es. Voici ce que je dirai, en première approximation, avec les éléments dont je dispose.

Risquons quelques hypothèses

Tu sembles xénophobe, puisque tu édifies partout autour de toi et de tes proches des petits murs, des frontières invisibles et des zones tampons, pour éviter trop de contacts avec les étrangers. Disons que tu aimes les Tatars dans les livres, les mythes et les discours. Tu habites dans un quartier bourgeois, car tu ne veux pas te mélanger à la populace. Ou bien tu résides dans un secteur bohème, mais à l’écart de l’agitation grâce à la grille de ta résidence.

Tu mets tes enfants dans une école privée, car il y a trop d’immigrés dans le public. C’est faux ? Alors pour quelle autre raison ? Parce que tu es catholique ? Mais non, tu pestes régulièrement contre l’Eglise, son obscurantisme, ses prêtres pédophiles et son Pape réactionnaire. Parce que c’est plus pratique ? Regarde mieux la carte. Parce que tes enfants veulent apprendre le russe en « LV2 » ? Sois honnête. Parce que le public « manque de moyens » ? Examine mieux le budget de l’Education nationale et l’évolution des effectifs.

Progressiste dans le Monde des Idées, tu es conservateur prudent ici-bas. Prêt à toutes les expérimentations sociales en général, pourvu que ta famille reste stable, qu’il y ait de la dinde à Noël et des cloches de Pâques. Tu ressembles trait pour trait à ce que tu appelles « un connard de droite ». Pardon de t’insulter, mais regarde les choses en face.

Comme un « connard de droite », tu pleures devant ta feuille d’impôt, tu payes au black ta femme de ménage et les cours particuliers des gamins, tu oublies de déclarer ceci ou cela. En théorie, je sais, tu es pour l’Etat Providence – pas comme les droitistes susmentionnés qui veulent le détricoter. Mais qui doit le financer ? Les riches ? Mais c’est toi qui es riche. Ta taxe foncière en atteste.

Liste des incohérences, suite

Continuons. Tu adores polluer, consommer, gâcher. Tu n’envisages pas des vacances sans voiture ou sans avion, ni un repas sans viande. Tu jettes toutes les semaines une partie de ton frigo parce que tu as eu la flemme de regarder les dates de péremption ou parce que tu as trop de plaisir à le remplir à nouveau. Idem pour la penderie, les sacs-à-main à peine usés, les baskets démodées, etc. Je ne te jette pas la pierre (sauf sur le gâchis), mais dispense-nous de tes leçons de morale écolo. Il est vrai que tu fais un compost et tu achètes bio ; la nature te remercie.

Que reste-t-il ? Ah oui, tu aimes le pouvoir et l’autorité. Non, je ne confonds pas. Officiellement, je sais, tu es un directeur, cadre ou responsable d’équipe cool, qui tutoies tout le monde et troque costume-cravate contre T-shirt-sneakers. Tu es pour la démocratie d’entreprise, voire l’autogestion. Dans la réalité, tu fais pression pour que tes subordonnés soient à ton service le soir et le week-end ; le copinage avec « l’équipe » n’est qu’un moyen de faire sur-travailler tout le monde.

« Problemos » de Éric Judor, 2017 Albertine Productions.

Tu aimes bien être servi, d’ailleurs. C’est humain. Des petites fourmis s’agitent autour de toi – Uber, UberEats, la gardienne de l’immeuble, les gars de la sécu, etc. Je sais que tu es pour l’émancipation du prolétariat, mais en attendant, il te rend bien service.

Bonus sur les champions de la tolérance

Au moins, tu es féministe – on ne peut pas te retirer ça. Si, en fait. Dans les dîners mondains, tu n’écoutes qu’à moitié les femmes, trop pressé de reprendre la parole. Le soir, pendant que tu rêves d’égalité, tu ne vois pas ta compagne signer les mots de la maîtresse, penser au goûter du petit et envoyer un texto à ta propre mère – car c’était son anniversaire. Si tu as une ouverture avec une jeune collègue, tu te laisses tenter ; mais si ta femme te trompe, ce n’est pas tout à fait pareil. Bref, la femme est l’avenir de l’homme, mais pour l’instant, on verra plus tard.

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Tu apprécies les marginaux, les saltimbanques et tous ceux qui « ne rentrent pas dans le moule du système ». Cela ne t’empêche pas d’espérer un gendre idéal pour ta fille. A tes heures, tu es champion toutes catégories de la lutte contre « l’islamophobie », mais il ne faudrait pas qu’il soit trop musulman, ce gendre idéal – et encore moins qu’il veuille imposer le voile à ton rejeton.

La police est dangereuse, car tu te souviens des chemises brunes et du bruit des bottes. Face à la répression militaro-policière, tu clames « ¡No pasarán! ». Mais si ton voisin fait du tapage nocturne, la même police devient la fée du Bois dormant.

La sombre bêtise des têtes intelligentes

Tu es diplômé et intelligent. Productif, efficient, prévoyant – je parle de tes affaires privées, pas du futur de ta civilisation. Ta culture est telle que tu triomphes aisément, avec un peu de rhétorique, des débats avec le beau-frère – celui de province, qui vote à droite. L’autre jour, tu lui as bien cloué le bec. Il confondait « immigrés » et « étrangers » ! On a bien ri.

Mais, dis-moi, avec toute cette intelligence et cette rationalité, comment expliques-tu ton propre comportement ? Et ton vote ? Est-ce que ça ne serait pas pour te faire pardonner quelque chose, ce vote à gauche ? Car la gauche, c’est bien ; tandis que la droite, c’est mal, n’est-ce pas ? A droite, on est soit bête, soit méchant. Ou égoïste – merci pour cette ultime alternative. Et toi, tu es quelqu’un de bien, puisque tu votes à gauche. Utile à ton pays, puisque tu critiques la droite.

Comment expliques-tu qu’avec une telle intelligence, tu en sois réduit à des considérations si frustres ? Une vision du monde si dichotomique, toi qui es si subtil… Une morale si infantile, toi qui es si responsable ? Tu ne l’expliques pas ? Essaye encore. Si tu ne le fais pas pour toi, fais-le pour nous, pour ton pays, pour notre avenir.

Pourquoi les intellectuels se trompent

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[1] Voir Samuel Fitroussi, Pourquoi les intellectuels se trompent, Paris, L’Observatoire, 2025.

[2] Vincent Citot, « Action et réaction : une loi de la physique sociale » [titre originaire], Le Point.fr, 21 mars 2025.

De « Lacombe Lucien » aux « Rayons et les Ombres »: comment filmer la compromission

Il y a dans le cinéma français une tentation presque irrépressible: revenir à l’Histoire comme on revient sur une scène de crime – mais une scène déjà bien balisée, déjà commentée, déjà neutralisée. La sortie de Les Rayons et les Ombres s’inscrit pleinement dans ce mouvement.


Xavier Giannoli, cinéaste du romanesque et de la dissection sociale, s’attaque dans son film à la période de l’Occupation avec une ambition manifeste : embrasser la complexité morale d’une époque sans céder ni à l’héroïsation facile ni à la condamnation sommaire. La réception critique, dans la presse généraliste comme dans les revues cinéphiles, a largement salué cette ampleur, cette volonté de faire œuvre de mémoire sans didactisme pesant, en mettant en scène des personnages pris dans des logiques de pouvoir, de séduction et d’aveuglement plutôt que dans des schémas moraux simplistes[1]. Le film déploie ainsi une mécanique où la compromission ne naît pas d’un choix brutal mais d’une série de glissements. Ce qui frappe, ce n’est pas tant la faute que son processus : une lente acclimatation au pire, un ajustement progressif à un monde où les repères se déplacent.

« Comprendre n’est pas excuser »

Ce geste s’inscrit dans une tradition désormais bien installée : celle d’un cinéma qui cherche à comprendre avant de juger, à exposer les déterminismes sociaux et psychologiques plutôt qu’à isoler des figures de coupables. Il correspond à une époque qui se méfie des verdicts trop nets et préfère interroger les zones grises de l’Histoire. Mais c’est précisément dans cette zone grise que le parallèle avec Lacombe Lucien devient éclairant. Le film de Louis Malle, coécrit avec Patrick Modiano, ne procède pas de la même manière. Il ne cherche pas à reconstituer un système ni à en démontrer les rouages. Il se concentre sur une figure presque opaque, un adolescent sans qualité particulière, dont l’adhésion à la Milice semble à la fois arbitraire et inéluctable. Là où Giannoli déploie, Malle retranche. Là où le premier contextualise, le second isole. Et de cette isolation naît un malaise d’une autre nature: non pas celui de la compréhension, mais celui de la proximité.

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Mais il faut se souvenir d’une chose que notre époque tend à lisser : Lacombe Lucien n’a pas été accueilli comme une œuvre « subtile » ou « nuancée ». Il a fait scandale. À sa sortie en 1974, le film déclenche une véritable levée de boucliers, aussi bien à gauche qu’à droite. On lui reproche d’avoir osé montrer un collaborateur sans idéologie, un garçon ordinaire qui bascule presque par hasard, et non par conviction politique. Cette représentation heurte de plein fouet le récit dominant d’une France largement résistante. Le film est accusé de banaliser le mal, voire de légitimer un collabo, certains y voyant une œuvre dangereuse parce qu’elle refuse précisément de juger son personnage. Dans une France encore travaillée par le mythe gaulliste d’un pays unanimement dressé contre l’occupant, Malle introduit une faille insupportable: celle d’une compromission possible, ordinaire, presque contingente. Ce n’est pas tant ce que montre le film qui choque, que ce qu’il retire au spectateur: la possibilité confortable de croire que le mal appartient toujours aux autres.

Trop sérieux !

En regard, Les Rayons et les Ombres apparaît comme un film profondément contemporain, non seulement par ses moyens ou son écriture, mais par sa position éthique. Il ne s’agit pas de dire qu’il édulcore ou qu’il absout ; au contraire, il met en scène la faute avec sérieux. Mais il l’inscrit dans un cadre interprétatif qui en organise la lecture. Le spectateur est accompagné, guidé à travers les méandres de la compromission. Cette médiation est sans doute ce qui permet aujourd’hui à ce type de récit d’être largement accepté, voire célébré: il offre une complexité lisible, une ambiguïté maîtrisée.

Pierre Blaise. DR

C’est là que se dessine une évolution plus large du cinéma. Celui des années 1970, dans le sillage de Malle, pouvait encore se permettre une forme de brutalité morale, une sécheresse qui laissait le spectateur face à une énigme. Le cinéma actuel, lui, semble devoir négocier en permanence avec une attente de clarification. Même lorsqu’il revendique l’ambiguïté, il la structure, il la rend intelligible. Cette différence ne tient pas seulement aux auteurs, mais à un climat intellectuel où la représentation du passé est devenue un terrain sensible, traversé par des exigences contradictoires: ne pas simplifier, mais ne pas troubler au point de désorienter complètement.

Il serait tentant de voir dans cette évolution une victoire de la bien-pensance, mais ce serait aller trop vite. Le film de Giannoli ne relève pas d’une morale militante ; il cherche plutôt un équilibre, une position tenable entre jugement et compréhension. Pourtant, cette recherche d’équilibre produit un effet particulier : elle tend à refermer ce que Lacombe Lucien laissait béant. Là où Malle exposait une faille, Giannoli construit un dispositif. Là où l’ancien film laissait persister une inquiétude sans résolution, le nouveau propose une intelligibilité.

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Mettre ces deux œuvres en miroir, ce n’est donc pas opposer un « bon » et un « mauvais » cinéma, mais interroger ce que notre époque attend de la représentation du passé. Nous voulons des récits qui éclairent sans accabler, qui complexifient sans perdre, qui montrent la faute sans nous y exposer trop directement. En ce sens, Les Rayons et les Ombres est peut-être moins un film sur l’Occupation qu’un film sur notre manière contemporaine de regarder cette période. Et c’est là, paradoxalement, qu’il rejoint Lacombe Lucien : non pas dans sa forme, mais dans sa capacité à révéler, en creux, quelque chose de nous-mêmes.

Entre la faille ouverte par Malle et le dispositif construit par Giannoli, c’est toute une évolution du regard qui se dessine – et, avec elle, une question plus inconfortable qu’il n’y paraît: à force de vouloir comprendre la compromission, n’avons-nous pas fini par la rendre supportable?

https://www.youtube.com/watch?v=f3z46ECvYsk

[1] Lire dans le magazine la critique du film de Jean Chauvet

Gaza, le Liban et la guerre révélée

L’armée israélienne a encore mené, dans la nuit de mardi à mercredi, des frappes aériennes visant notamment des positions du Hezbollah à Beyrouth ainsi que dans le sud du Liban, à Saïda. Selon les autorités israéliennes, ces opérations ciblaient plusieurs sites stratégiques du groupe armé, proxy iranien bien connu. D’après le gouvernement libanais, ces bombardements ont fait au moins douze morts et 41 blessés. Malgré l’émotion, il faut voir au-delà de ces drames, analyse Charles Rojzman.


Ils ont regardé Gaza comme on regarde une plaie ouverte : avec horreur, avec fascination, avec cette mauvaise conscience qui tient lieu aujourd’hui de pensée. Ils ont regardé les ruines, les immeubles éventrés, les enfants extraits de la poussière comme des statues brisées, et ils ont cru voir là le cœur du monde. Mais Gaza n’était pas le cœur. Elle était le théâtre.

Un théâtre de pierres et de sang, offert à la liturgie morale d’un Occident qui ne croit plus en rien sinon à la sainteté de la victime, et qui confond désormais la vérité avec l’émotion. Car pendant que leurs regards se fixaient sur ce rectangle de misère, pendant que leurs consciences s’y agenouillaient, la guerre, la vraie, poursuivait ailleurs son travail lent, obscur, patient. À Téhéran.

L’empire invisible

Téhéran n’est pas seulement une capitale. C’est une volonté. Une volonté longue, enracinée, nourrie d’humiliation et de revanche, portée par une foi politique qui ne sépare pas le sacré du pouvoir. Depuis plus de quarante ans, la République islamique avance comme avancent les empires anciens : sans bruit inutile, sans gestes spectaculaires, avec la patience de ceux qui savent que le temps travaille pour eux.

Elle n’a pas cherché la guerre frontale. Elle l’aurait perdue. Elle a inventé autre chose. Une guerre sans visage. Une guerre sans centre. Une guerre disséminée.

L’anneau de feu

Au Liban, le Hezbollah s’est imposé — non pas comme une milice, mais comme une armée clandestine devenue puissance, disciplinée, fanatique, équipée comme un État, tournée vers un seul horizon : la destruction. À Gaza, le Hamas — plus fragile, mais infiniment plus utile. Car Gaza n’est pas seulement un territoire : c’est une image. Une image qui circule, qui accuse, qui condamne. Et puis, plus loin, les milices irakiennes, les relais syriens, les Houthis. Une constellation de forces, dispersées en apparence, unifiées en profondeur. Ils ont appelé cela « l’axe de la résistance ». C’est un mot pauvre. C’est un encerclement.

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La guerre sans nom

Ce qui s’est construit là ne correspond à rien de connu. Ce n’est pas la guerre. Ce n’est pas la paix. C’est une guerre sans nom. Israël frappe en Syrie. Le Hezbollah répond. Le Hamas embrase Gaza.
Des milices attaquent ailleurs. Chaque événement semble isolé. Rien ne l’est. Une cohérence existe, mais elle ne se donne pas à voir. Elle agit dans la durée, dans la répétition, dans l’usure. Il ne s’agit pas de vaincre. Il s’agit d’épuiser.

Le moment de la déchirure

Mais les guerres invisibles ne le restent jamais. Il vient un moment où l’ombre se fissure. Ce moment est là. Les frappes deviennent plus directes. Les ripostes moins dissimulées. Les lignes apparaissent. L’Iran ne se contente plus d’agir par relais. Il apparaît. Et avec lui, la réalité d’un affrontement ouvert.

Gaza ou la religion occidentale

Et pourtant, ils continuent de regarder Gaza. Toujours Gaza. Comme si tout se jouait là. Comme si le reste n’existait pas. Car Gaza correspond à ce qu’ils sont devenus incapables de dépasser. Ils ont fait de la victime leur dernière croyance. Non pas une réalité humaine tragique — mais une figure sacrée. Celui qui souffre a raison. Celui qui frappe a tort. Le monde se simplifie. Le réel disparaît. Gaza leur donne ce qu’ils cherchent : de la souffrance visible, immédiate, incontestable. Mais cette visibilité les aveugle. Car ce qu’ils regardent n’est pas le centre. C’est la scène.

Le Liban ou l’attente de la catastrophe

Au nord, le Liban tient. Ou plutôt, il ne tient plus vraiment. Il attend. Le Hezbollah y est installé comme une force en veille, prête à transformer la guerre diffuse en guerre totale. Chaque échange de tirs contient une promesse d’embrasement. Le Liban n’est plus un pays. C’est une fracture.

Au-delà de Téhéran

Mais même Téhéran ne suffit pas à comprendre. Car derrière l’Iran, d’autres avancent. La Russie, avec sa brutalité froide, son art de désorganiser, de fragmenter, de maintenir le chaos utile. La Chine, plus silencieuse encore, plus patiente, qui ne frappe pas mais s’installe, qui ne détruit pas mais remplace, qui prépare un monde où l’Occident ne serait plus qu’un souvenir. La Russie affaiblit. La Chine redessine. L’Iran agite. Ce n’est pas une alliance. C’est une convergence. Et cela suffit.

Le miroir

Alors le miroir de Téhéran apparaît. Et ce qu’il reflète n’est pas seulement une guerre. C’est une cécité. Ils voient des victimes. Ils ne voient pas les stratégies. Ils voient des ruines. Ils ne voient pas les structures. Ils voient Gaza. Ils ne voient pas Téhéran. Et derrière Téhéran, ils ne voient rien encore. Car ce qui s’avance n’a pas encore de nom clair. Un monde plus dur.
Moins lisible. Moins moral. Un monde où leur langage ne suffit plus. Et c’est peut-être cela qui se joue, au fond. Non pas seulement une guerre. Mais la fin d’un regard. La fin d’un monde qui croyait encore comprendre ce qu’il regardait.

Oh non! Le capitalisme vous a volé votre sommeil

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Image d'illustration Unsplash

Un ethnographe rennais explique que dormir moins de sept heures est le fruit de l’aliénation voulue par le Grand Capital. Les chasseurs-cueilleurs tanzaniens, interrogés à ce sujet, ont déclaré ne pas bien comprendre.


Il dort six heures cinquante. C’est un Français moyen. Il ne le sait pas encore, mais il est victime du capitalisme. Heureusement, Romain Huët, maître de conférences à Rennes 2, est là pour le lui expliquer.

On politise tout, on nous dit rien

Dans un entretien accordé au site Reporterre — dont la ligne éditoriale pourrait se résumer à « il faut détruire le capitalisme pour sauver la planète » —, notre homme explique que la crise du sommeil n’est pas un problème d’hygiène de vie.

C’est un symptôme politique.

On croit naïvement se coucher tard parce qu’on regarde une série brésilienne.  On apprend en réalité que « le capitalisme produit l’épuisement, puis le recapte en lui vendant des solutions ». La tisane « Nuit tranquille » ? Un instrument d’oppression en sachet biodégradable ! La gélule de mélatonine ? Un ersatz de marxisme encapsulé ! Notre ethnographe diagnostique une vie « inexpressive » : le sentiment que toutes les puissances qu’on pourrait avoir sont empêchées de s’exprimer. Le scrolling illustre la thèse : c’est, nous dit-il en invoquant Deleuze, « le dernier verre de l’alcoolique ». On notera avec admiration que Deleuze, mort en 1995, a eu la prescience d’anticiper Tiktok. La conclusion s’impose : il faut « politiser l’épuisement ».

Car il est évident que le capitalisme est responsable de tous les maux de la planète: du réchauffement climatique, de la fonte des glaces, des violences conjugales et, désormais, des valises sous les yeux.

Les nobles âmes rêvaient : sauver le peuple de lui-même

Il serait pourtant injuste de railler sans mémoire.

Les grands patrons français n’ont pas fait preuve d’un enthousiasme excessif lors des « avancées sociales » conquises de haute lutte. Force est de reconnaître que le capitalisme n’est pas paré que de vertus. Les luttes sociales ne manquaient pas de noblesse dans les idées.

A lire aussi: Pourquoi les Occidentaux sont psychologiquement désarmés pour défendre leur civilisation

Paul Lafargue réclamait en 1880 dans son Droit à la paresse le repos pour l’ouvrier pour lui permettre de « développer ses facultés intellectuelles ». Pour Jaurès, revendication sociale et exigence culturelle étaient liées. Les universités populaires du tournant du siècle incarnaient cet idéal avec une ferveur touchante. Leur lutte a payé. En 1830, les soyeux lyonnais travaillait entre soixante-quinze et quatre-vingts heures par semaine. Aujourd’hui, la durée légale française est de mille six cent sept heures annuelles. Robert Fogel, prix Nobel d’économie 1993, a calculé que le temps de loisir disponible sur une vie entière avait plus que triplé entre 1880 et 1995. Journée de huit heures en 1919, congés payés en 1936, trente-cinq heures en 2000 : déroute complète, historique et irréfutable du Grand Capital.

Mais quel est le bilan?

Surgit alors cette question vaguement inconfortable :

Qu’a-t-on fait du temps si chèrement conquis ?

L’ouvrier de Jaurès devait lire Montaigne, écouter Beethoven et faire partie d’un club de réflexion. Mais l’employé de 2025 passe cinq heures par jour devant la télévision (Médiamétrie, 2024), auxquelles s’ajoutent deux heures et demie sur les réseaux sociaux (We Are Social, 2024). Sept heures et demie de contemplation passive pour être aimable, de crétinisation digitale si l’on voit les choses en face.

Adorno avait tenté de résoudre ce paradoxe : les masses sont manipulées, leurs désirs fabriqués. Séduisant, mais condescendant : l’ouvrier qui préfère Koh-Lanta à La Nausée serait victime d’une mystification dont seul le sociologue de Rennes 2 perçoit la mécanique ?

Le divertissement passif est donc plus prisé que la culture active. Serait-ce nouveau? Pas vraiment : Aristophane se plaignait déjà du goût du peuple athénien pour les spectacles faciles. Si les gens préfèrent avaler du contenu plutôt qu’écouter des chants grégoriens, c’est leur choix le plus absolu : les deux leurs sont également accessibles. Le capitalisme n’a donc pas inventé la paresse intellectuelle. Il l’a seulement monétisée, avec l’opportunisme qui le caractérise.

Les Hadza dorment mal. Pourtant, ils n’ont pas la 5G

Une étude publiée dans Current Biology (Siegel et al., UCLA, 2015) a équipé d’actimètres trois populations de chasseurs-cueilleurs sans électricité : les Hadza de Tanzanie, les San du Botswana, les Chimané de Bolivie.

Résultat : ils dorment en moyenne six heures vingt-cinq minutes par nuit, soit moins que le Français épuisé par le capitalisme. Ils s’endorment trois heures après le coucher du soleil, se réveillent avant l’aube : ils ne dorment que six et demie.

A lire aussi: Son cul sur la commode

L’hypothèse popularisée par Matthew Walker (Pourquoi nous dormons, 2017), selon laquelle l’éclairage électrique serait le grand coupable de nos insomnies, se heurte à cette évidence : les Hadza ignorent les ampoules. Ils n’ont pas non plus sept heures de sommeil. Siegel propose une explication alternative : on s’endort quand la température ambiante baisse, on se réveille à son minimum. Si son analyse est juste, le remède n’est peut-être pas de renverser le capitalisme mais de baisser le chauffage. Solution économique, écologique et infiniment moins fatigante que la révolution.

Bilan : nous dormons autant que nos ancêtres chasseurs-cueilleurs qui ignorent tout des vertus ou des affres du capitalisme. Le capitalisme ne nous vole pas notre temps. C’est nous qui lui en faisons cadeau. Mais rien n’empêchera Romain Huët, comme ses illustres prédécesseurs humanistes de se tromper de combat.

Le socialisme est pavé de bonnes intentions, c’est un recueil de bonnes idées qui ne marchent pas. Et si le capitalisme empêche de dormir, ce n’est pas toujours ceux que l’on croit. Jean de La Fontaine l’avait réglé en dix vers : le savetier chante, le financier ne dort plus.

Bonne nuit!

Le Droit à la paresse

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Pourquoi nous dormons

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LA DICTATURE DU CARBONE

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Sénégal-Maroc: le match de foot le plus long de l’histoire

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A Dakar, au Sénégal, la presse est scandalisée par la décision de retirer le trophée de la CAN à l'équipe nationale, 18 mars 2026 © Misper Apawu/AP/SIPA

Colère et stupéfaction au Sénégal. Deux mois après la finale, la Confédération africaine de football a retiré son titre aux lions sénégalais et attribué la victoire au Maroc. Le match avait basculé dans le chaos en fin de partie, un penalty ayant été accordé au Maroc après intervention de la VAR, peu après qu’un but sénégalais ait été annulé sans recours à cette même VAR, ce qui avait provoqué une forte contestation. En réaction, les joueurs sénégalais avaient quitté le terrain, tandis que des tensions éclataient dans le stade avec des supporteurs tentant d’entrer sur la pelouse, obligeant à une longue interruption avant la reprise du match.


Il y a, dans certaines décisions sportives, une portée qui dépasse largement le terrain. La Coupe d’Afrique des nations de football 2025 (CAN) en fait partie. Plus qu’une compétition, elle s’inscrit dans une logique d’affirmation continentale où le football devient un levier d’influence, un outil diplomatique et un marqueur de crédibilité pour les États comme pour les institutions qui l’organisent. La géopolitique du sport devient un enjeu central.

Le choix du Maroc comme pays hôte de la CAN 2025 n’était pas anodin. Il traduisait une ambition : celle d’inscrire le football africain dans une dynamique d’excellence organisationnelle et de visibilité internationale. Infrastructures modernisées, attractivité croissante, audiences en hausse, tout concourt désormais à repositionner la CAN comme un événement majeur du calendrier sportif mondial. Mais cette montée en puissance impose une contrepartie : celle d’un cadre clair, stable et respecté. Car à mesure que les enjeux grandissent, les marges d’approximation se réduisent. Le football africain ne peut plus se permettre les incertitudes qui ont longtemps nourri critiques et controverses…

L’obligation de se professionnaliser

C’est précisément dans cette perspective que la décision de la Confédération africaine de football (CAF) prend toute sa signification. En s’appuyant strictement sur le droit pour trancher une situation contestée, elle a opéré mardi un déplacement important: celui d’un système parfois perçu comme fluctuant vers une logique de prévisibilité et de cohérence.

Le cas du Sénégal illustre cette évolution. En ne respectant pas les règles, l’équipe s’expose à une sanction. Non pas parce qu’elle serait désignée comme fautive dans un rapport de force politique, mais parce qu’elle a enfreint un cadre connu. Ce point est essentiel : la légitimité d’une décision repose moins sur son acceptation immédiate que sur sa conformité aux règles établies.

A lire aussi: Boycott de la Coupe du monde de foot: la menace fantoche

Cette approche peut déstabiliser à court terme. Elle bouscule des habitudes, des réflexes, parfois même des attentes. Mais elle s’inscrit dans une trajectoire plus large, comparable à d’autres évolutions du football mondial. L’introduction de la VAR, par exemple, a d’abord suscité scepticisme et critiques avant de s’imposer comme un outil structurant.

La décision de la CAF agit de la même manière. Elle ne se limite pas à régler un différend ponctuel: elle crée un précédent. Elle signifie que les comportements observés lors d’un match peuvent être réévalués à la lumière du droit, même après coup. Ce simple fait modifie en profondeur les incitations des acteurs.

Gagner en crédibilité internationale

Les pays africains ont pour ambition d’accueillir de plus en plus de compétitions internationales. Ce sera d’ailleurs le cas du Maroc pour la Coupe du monde de football de 2030. Pour ce faire, ils doivent affirmer leur crédibilité, que ce soit en matière d’organisation, de sécurité, d’accueil du public mais aussi de respect des règlements. La décision de la CAF s’inscrit dans ce contexte: démontrer que le football africain est mûr et répond aux standards internationaux, y compris dans le respect du règlement.

Reste une exigence à consolider: celle de la rapidité. Car si le droit gagne en importance, il doit aussi gagner en efficacité. Une décision juste mais tardive perd en lisibilité et alimente les contestations. L’enjeu pour les instances sera donc d’articuler rigueur juridique et réactivité. Donner une décision deux mois après la finale peut affaiblir la portée juridique. Mais dans d’autres sports, il n’est pas rare de voir des classements remis en cause quelques mois, voire quelques années plus tard. Que ce soit pour cause de dopage ou de tricherie avérée. C’est aussi une exigence pour la respectabilité du sport et son sérieux à long terme.

Ce qui se joue avec la CAN 2025 dépasse ainsi la seule compétition de football. C’est une transformation progressive de la gouvernance du football africain qui s’opère. Une transformation discrète, mais décisive, où le droit cesse d’être un simple cadre formel pour devenir un véritable instrument de crédibilité. Avec une volonté de se hisser, y compris au niveau juridique, au même niveau que les autres continents.

À mesure que le football africain s’affirme sur la scène internationale, cette évolution apparaît indispensable. Car sans règles claires et appliquées, il ne peut y avoir ni confiance durable, ni reconnaissance pleine et entière. En ce sens, la décision prise mardi trace déjà les contours du football africain de demain.

🎙️ Atlanti’Causeur: ni pour, ni contre, bien au contraire !

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Les journalistes Jean-Sébastien Ferjou et Elisabeth Lévy. DR.

Élisabeth Lévy (Causeur) et Jean-Sébastien Ferjou (Atlantico) débattent de l’actualité de la semaine. Une discussion toujours franche, jamais froide, parfois féroce. Sans langue de bois ni sujets tabou, ces deux-là ne sont pas toujours d’accord et ne se l’envoient pas dire !


Au menu de l’émission: une Élisabeth Lévy déprimée par la poussée insoumise, un Jean-Sébastien Ferjou qui tente de la rassurer — ou, à défaut, de « changer la nature de sa dépression ». Au fil des municipales, c’est toute la mécanique politique française qui est passée au crible par la directrice de Causeur et le directeur d’Atlantico dans ce nouvel épisode. Ecoutez ! 👇

Pour retrouver en intégralité le nouveau podcast d’Atlanti’Causeur : cliquez ICI

Qui méritera le tableau d’honneur?

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A Toulouse, le candidat socialiste rejoint la liste du candidat islamo-gauchiste François Piquemal, LFI, ici à droite, pour le second tour des élections municipales, 17 mars 2026 © Fred Scheiber/SIPA

Les petits arrangements honteux pendant l’entre-deux-tours des élections municipales sont observés avec gourmandise par les spécialistes de la politique, mais dégoutent les citoyens ordinaires.


On n’a jamais connu d’élections municipales aussi passionnantes, sur le plan tactique et en matière d’alliances, entre les deux tours. En effet, il est intéressant de voir combien certains des pronostics les plus pessimistes sur la morale des responsables politiques se sont révélés exacts. Je me souviens d’échanges bien antérieurs où l’on n’osait pas imaginer que la profonde fracture entre les socialistes et les écologistes, d’un côté, et les Insoumis, de l’autre — à cause de l’antisémitisme imputé à Jean-Luc Mélenchon, diaboliquement habile dans sa manière de laisser entendre sans jamais dire vraiment — serait comblée. Cette opposition, de nature éthique, paraissait tellement plus importante que les discordes partisanes et laissait espérer, dans la confrontation à venir, un dissentiment durable. D’autres voix, il est vrai, traitaient ces optimistes de naïfs et, avec une sorte de sagesse résignée, présumaient le pire ainsi que le retour, lors des élections municipales, de reniements quasiment obligatoires. Comme si l’éthique était impossible en politique et comme si les accords nationaux proclamant haut et fort le refus des alliances délétères n’étaient qu’une promesse creuse destinée à couvrir les multiples alliances et complicités du terrain.

Quelle indignité !

Sans l’ombre d’une hésitation, sans même chercher à donner le change, beaucoup de socialistes, stimulés seulement par l’enjeu municipal, ont non seulement voulu sauver leur mise en feignant de ne se livrer qu’à des processus techniques, alors même que ceux-ci constituaient un abandon moral et politique, mais ont parfois accepté, sans frémir, de laisser LFI en première ligne, comme à Toulouse par exemple, ou de la rejoindre sans vergogne comme à Nantes. Face à ce cataclysme qui a indigné beaucoup de citoyens, parce qu’il dépassait les facilités et les contradictions quasiment consubstantielles aux affrontements partisans, on a entendu Olivier Faure, volontiers donneur de leçons… pour les autres, approuver la multitude de ces trahisons et ajouter, à une réalité déjà scandaleuse, l’aval d’une autorité dont on attendait rigueur et constance. Quelle lamentable déconvenue républicaine !

Il faut porter, au crédit de Jean-Luc Mélenchon, une impitoyable et sarcastique lucidité sur les socialistes, « des combinards qu’on pourrait acheter pour pas cher pour le second tour », et dont la fermeté affichée sur un accord national n’était destinée qu’à permettre une multitude de reniements à la base et sur le terrain. Il avait vu juste, dans son discours du 4 mars à Bondy, et avait anticipé, dans le détail, ce que serait la déroute socialiste, à son seul bénéfice, aussi bien sur le plan des conquêtes que pour une restauration symbolique.

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Il est navrant — on a le droit d’observer ailleurs que dans son camp — de ne pas avoir entendu davantage la voix de l’ancien président François Hollande, qui affirme plus volontiers ses principes et ses lignes rouges sur le plan médiatique que concrètement dans le débat public. À ma connaissance, il n’a rien dit pour dénoncer avec force et clarté ces « accords de la honte », selon une expression émanant non seulement des adversaires du Parti socialiste, mais aussi de certains socialistes eux-mêmes, notamment — et avec quelle netteté — Jérôme Guedj. Ce qui démontre qu’il ne faut jamais totalement désespérer.

Au risque de me faire désavouer par tous ceux qui confondent la vie politique avec la guerre civile, il y a eu, chez les socialistes, des personnalités qui ont tenu et qui méritent le tableau d’honneur, aussi bien à Paris et à Marseille que dans d’autres municipalités moins connues. Quelques fidélités à des engagements ont projeté une éclatante lumière dans un monde qui, depuis quelques jours, n’a pas brillé par son intégrité.

Dati traite mal Knafo

Mon appréciation positive du respect de l’éthique par quelques-uns n’a rigoureusement rien à voir avec une quelconque adhésion politique ; mais, pour ma part, dans une démocratie malade, je ne me paierai jamais le luxe de demeurer indifférent à des comportements qui rassurent et battent en brèche un pessimisme qui trouve, par ailleurs, tellement de justifications. On me pardonnera de constater l’effet délétère des dérives socialistes sur les attitudes et les positions de la droite républicaine. Je n’évoquerai pas la manière, à mon sens méprisante, dont on a évoqué Sarah Knafo, son score et les citoyens qui l’ont soutenue. Pour être en opposition politique, on n’est pas obligé de la traiter, elle et ses partisans, comme s’ils étaient le diable.

Je crains cette propension du camp conservateur — depuis le 17 mars à 18 heures, tout est fixé, figé — à s’être tellement persuadé qu’il fallait être irréprochable, contrairement aux socialistes, qu’il a accepté trop facilement, trop paresseusement, le grief d’une prétendue similitude entre LFI et le Rassemblement national, alors qu’elle n’est pas pertinente: une majorité de citoyens, dans les enquêtes d’opinion, ont choisi leur danger, sinon exclusif, du moins largement prioritaire : LFI. Le comportement du RN, dans tous les lieux où la République se déploie, jusqu’à nouvel ordre, n’a rien qui puisse lui être reproché, sauf à confondre la contradiction politique avec l’opprobre moral, ce qui facilite les dénonciations mais ne convainc personne. La conséquence en est que, là où les socialistes ont eu immédiatement le front de s’allier avec LFI pour battre la droite et le centre, ces derniers ont eu des pudeurs de chaisière pour ne pas aller au bout de leur envie de faire perdre la gauche et l’extrême gauche. Cette droite n’est de loin pas la plus bête du monde, mais en tout cas la moins réaliste. Elle n’aurait pas perdu son âme, mais aurait permis à des municipalités de mieux se porter demain !

Le tableau d’honneur n’est pas très rempli. J’ose espérer que dimanche prochain, le 22 mars, ceux qui s’y trouvent seront au moins récompensés.

Saint-Denis, nécropole électorale d’une certaine France?

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Le nouveau maire de Saint-Denis (93) d'extrème gauche Bally Bagayoko, Paris, 17 mars 2026 © Stephane Lemouton/SIPA

Parce qu’une journaliste de BFMTV avait cru entendre dans la bouche de Bally Bagayoko « la ville des Noirs », alors qu’il avait dit « c’est la ville des rois morts et du peuple vivant » (Jean Marcenac), et parce qu’il affirme qu’à la différence des autres Lfistes, il n’aime pas le mot « racisé » pour se définir, nous sommes désormais priés de croire que le nouveau maire de Saint-Denis (93) n’a pas mené une campagne communautariste et qu’aucun électeur n’a voté pour lui en raison de sa couleur de peau.


Dès le premier tour des élections municipales, la ville de Saint-Denis — deuxième cité la plus peuplée d’Île-de-France avec ses 150 000 habitants — a élu maire un citoyen issu de l’immigration, Bally Bagayoko. Élection incontestable, d’ailleurs non contestée.

Victoire manifeste pour La France insoumise (LFI), dont le nouvel élu est un membre éminent. Victoire aussi, mais au goût beaucoup plus amer en l’occurrence, pour ceux qui, avant tout le monde, évoquaient la perspective d’un « grand remplacement » et qui, de ce fait, se voyaient accusés de délirer. De toute évidence, l’élection de Saint-Denis leur donne a posteriori raison.

En fait, conspués, ils l’étaient jusqu’à ce que le gourou Jean-Luc Mélenchon ne les rejoigne sur ce terrain, évoquant — je cite — « la nouvelle France, la France bigarrée, celle du grand remplacement ». Donc, puisque M. Mélenchon lui-même nous le dit, nous l’enseigne, inclinons-nous bien bas et admettons que l’élection de M. Bagayoko n’est qu’un des tout premiers épisodes du « grand remplacement » dans sa dimension politique et électorale. Un premier pas vers la métamorphose de la France que, autre éminente membre de LFI, Mme Obono appelait implicitement de ses vœux lorsque, à la Fête de l’Humanité, où elle trônait en invitée vedette, elle tint à faire savoir qu’elle ne voyait dans cette assemblée qu’une intolérable domination de la gauche blanche au détriment de la gauche non blanche. En clair, l’Insoumise « racisée » déplorait, à mots à peine couverts, que le pays, la France, soit encore aujourd’hui, malgré tous les efforts de nos prétendues élites politiques depuis cinquante ou soixante ans, majoritairement un « pays de race blanche », comme le constatait le général de Gaulle avec bon sens. Qu’elle se rassure, Madame Obono: son affaire est en bonne marche. Encore un peu de patience, juste un peu.

Il est clair que, pour M. Mélenchon, Saint-Denis représente le laboratoire de la tambouille électorale qu’il entend concocter pour les présidentielles de 2027. Lors de celles de 2022, il lui manquait 600 000 voix pour accéder au second tour. Ces 600 000 voix, il compte bien aller les harponner du côté de l’électorat qui a porté, ce dernier dimanche, M. Bagayoko à la mairie d’une ville d’une telle importance.

M. Bagayoko qui, si l’on regarde les choses d’un peu près, se trouve, qu’il le veuille ou non, pris en otage par son propre parti et son grand maître Mélenchon. Car il ne viendrait à l’esprit d’aucun vrai démocrate, d’aucun esprit français, pétri de tolérance et de sens civique, de contester a priori que le nouvel élu puisse se révéler un bon maire pour sa ville, ses concitoyens, pour la France. Donc tout procès d’intention à son encontre ne saurait être justifié. Pire, il serait à condamner, puisque chez nous, et depuis des lustres, nous sommes régis par le noble principe selon lequel nul ne peut être inquiété pour ses opinions, sa race, ses origines, etc.

Or, ce sont bien ces principes admirables qui se trouvent bafoués par la clique LFI qui, très ouvertement, avant même le scrutin, plaidait et militait pour l’instauration chez nous d’une forme de jurisprudence électorale dont le résultat — positivement antidémocratique — serait que, désormais, à Saint-Denis — et bientôt ailleurs — nul individu non racisé ne pourrait être propulsé à la tête de la cité. M. Delogu — la tête pensante de LFI — le proclamait à Saint-Denis même : la prise en compte de ce qu’est « le réel peuple de France » implique l’accession à la mairie d’un candidat « racisé ».

Le pire est que, disant cela, on n’exagère qu’à peine, on ne caricature qu’à la marge, tant il paraît évident que, à l’avenir, bien audacieux et bien téméraire serait le non-racisé qui s’aventurerait à rêver d’alternance. Il y a un bien grand risque, en effet, que l’affaire ne soit verrouillée à double ou triple tour, et pour longtemps. L’élection d’un Blanc, à l’avenir, à Saint-Denis ne pourrait être perçue que — nullement comme un épisode de la vie démocratique — mais bel et bien comme le résultat d’un horrible complot fasciste, à combattre, à annihiler par tous les moyens, légaux ou moins légaux. Nous en sommes là.

En France, une mairie interdite aux Blancs: le rêve à peine voilé de la mélenchonie. Une régression culturelle et civilisationnelle terrifiante. Mais, à la vérité, la sanction éminemment prévisible d’une immigration incontrôlée, cette immigration qui aboutit, en une génération ou deux, à une modification substantielle et radicale du corps électoral. Saint-Denis, en cela, fait figure de cas d’école. Que le sommeil éternel de nos rois, inhumés en sa basilique, n’en soit pas troublé est bien tout ce qui reste à espérer…

LES TÊTES MOLLES - HONTE ET RUINE DE LA FRANCE

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Ne m’appelez plus jamais France libre!

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Emmanuel Macron et des ministres se tiennent devant la maquette du nouveau porte-avions de nouvelle génération, baptisé « Le France Libre », dévoilée sur le site de Naval Group à Nantes-Indret le mercredi 18 mars 2026 © Billioux Yannick-Pool/SIPA

En visite hier à Nantes-Indret, en Loire-Atlantique, le président de la République a dévoilé le nom choisi pour notre futur porte-avions destiné à remplacer le Charles-de-Gaulle. Le bâtiment, doté de trois pistes de catapultage et long de 310 mètres sera livré en 2038. Son chantier est estimé à 10 milliards d’euros.


J’ai assisté au baptême du futur porte-avions français à la télévision hier. C’est notre royal baby à nous. Alors forcément, les paris allaient bon train sur le nom du futur nouveau-né – il ne verra le jour que dans dix ans mais le travail a commencé.

Avant de le dévoiler, le curé, un brin sadique a infligé à son auditoire et à votre servante une longue homélie sur cet exploit militaire et industriel, réellement admirable d’ailleurs. Promettant un nom inscrit dans l’avenir, il a enfin lâché: le France libre succèdera au Charles-de-Gaulle. Sauf qu’on dirait un bégaiement. France libre, c’est l’autre nom de Charles de Gaulle. Comme si, dans notre Panthéon, il n’y avait plus que le Général qui fasse encore consensus. Pasteur, Marie Curie ou Balzac, ce serait un peu pacifique pour un navire de guerre – en supposant que leurs noms disent quelque chose à la jeunesse. Charlemagne, c’est un peu allemand. Napoléon, ce n’est même pas envisageable dans un pays qui n’a pas osé célébrer Austerlitz. Les lecteurs du Figaro avaient plébiscité Jeanne d’Arc et Richelieu, mais imaginez les braillements des insoumis sur cette histoire trop catholique, trop blanche etc. Reste donc le Général, même si de nombreux lycéens le confondent avec Louis XIV.

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Numéro 109 de « Causeur »

France libre, ce n’est pas seulement un nom propre, c’est un programme. Un programme qui ne peut choquer personne. Qui se déclarerait pour une France affaiblie, vassalisée et dépendante (particulièrement de la bonne volonté financière de nos partenaires) ? Seulement, la liberté, comme le vivre-ensemble, on les brandit d’autant plus qu’ils ont disparu ou sont en passe de l’être. En écoutant Emmanuel Macron parler de notre volonté de rester libre, et proclamer une fois de plus que « pour être puissant, il faut être prêts aux efforts », on avait l’impression qu’il parlait de ce que nous ne sommes plus. Et ce n’est pas seulement à cause d’Emmanuel Macron et de nos dirigeants politiques. La liberté, l’indépendance et la souveraineté ont un prix et un peuple qui pleurniche pour sa retraite et réclame des subventions à cor et à cri en permanence n’est pas prêt à le payer. Rappelez-vous les cris d’orfraie quand le chef d’Etat-major des Armées a expliqué que pour rester souverains, nous devions accepter de perdre des enfants. Nous nous réclamons de De Gaulle mais sommes prêts à troquer la liberté pour le confort. Ne m’appelez plus jamais France libre. Parce que la France, on l’a laissée tomber. Et la liberté aussi.


Retrouvez Elisabeth Lévy le matin sur Sud Radio

«Epstein Files» : la révélation sexuelle

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Jeffrey Epstein et Ghislaine Maxwell, photographie non datée versée au dossier lors du procès fédéral de New York en 2021 Shutterstock/SIPA

Les « Epstein Files » dévoilent l’ampleur des réseaux tissés par le milliardaire pour commettre ses crimes sexuels et ses escroqueries financières. En 2008, lors de son premier procès, l’homme d’affaires a même passé un accord avec la justice américaine pour qu’il n’y ait pas de procédure fédérale. Une clémence qui interroge.


« Tout ce qui est caché apparaîtra, et rien d’impuni ne restera. » Ce sont des paroles du Dies Iræ, le poème médiéval qui évoque le jugement dernier. Elles pourraient s’appliquer à l’affaire des « Epstein Files » qui a une dimension « apocalyptique » au sens grec de « dévoilement ». Car dans cette affaire il y a révélation et jugement. Les coupables et leurs fautes sont exposés au grand jour afin que le monde entier puisse les voir punis par la justice ou au moins couverts de honte. Il en résulte un véritable tremblement de terre qui secoue les sphères politique, économique, intellectuelle et culturelle. Les crimes d’Epstein et de son entourage, si longtemps impunis voire dissimulés, ont suscité chez les citoyens américains une demande exorbitante de transparence qui n’a pas d’équivalent dans l’histoire. Cette demande, ainsi que les méfaits du financier pédophile, a été rendue possible par la communication électronique. C’est internet qui a facilité les transferts instantanés de grosses sommes d’argent autour du monde, permettant à Epstein de commettre ses fraudes et de financer son trafic sexuel. C’est internet qui lui a permis d’entretenir un réseau aussi dense de relations avec proxénètes et grands de ce monde. C’est aussi internet qui, après sa mort, a permis la sauvegarde d’un si grand nombre de documents le concernant ainsi que leur consultation par tout un chacun.

Cependant, transparence et justice sont un couple explosif. Dévoiler des noms et des pièces à conviction encourage toutes les conjectures et amène le public à se demander s’il ne reste pas d’autres documents, encore plus compromettants. Promettre la justice se retourne contre ceux qui ont fait la promesse, s’il s’avère qu’il y a peu de coupables à punir. Aux États-Unis, des politiques de tous les bords ont cru pouvoir canaliser la colère populaire suscitée par l’affaire Epstein et la diriger contre leurs adversaires. Au cours de la campagne électorale de 2024, Donald Trump a affirmé que, réélu, il publierait tous les dossiers, flattant ainsi le récit manichéen, cher à sa base, qui oppose élites globalistes véreuses et petites gens honnêtes. Il espérait aussi gêner les démocrates qui, pour certains électeurs, étaient identifiés à ces élites. De retour à la Maison-Blanche, Trump a commencé à rétropédaler, donnant aux démocrates l’opportunité de le dénoncer pour dissimulation et de se faire à leur tour les champions de la transparence. C’est ainsi qu’au Congrès, en novembre, les élus des deux partis étaient presque unanimes (à une voix, républicaine, près) à voter la loi contraignant le département de la Justice (DOJ) à publier tous les dossiers Epstein. Cela n’a pas apaisé la colère et la soif de transparence populaires, bien que les révélations aient déjà dynamité ou éclaboussé carrières, réputations et institutions séculaires.

La justice à la barre

La clé de compréhension de ce phénomène est le « sweetheart deal », l’accord de complaisance offert à Epstein par la justice en 2008, lors des premières poursuites contre lui. Il a bénéficié d’un « non-prosecution agreement » (« accord de non-poursuites »), au terme duquel il a plaidé coupable sur deux chefs d’accusation – trafic sexuel et trafic d’une mineure – en échange d’une immunité pour lui et ses salariés par rapport à d’autres chefs possibles. L’accord, publié en toute discrétion dans un tribunal de Floride, a été conclu sans consulter les victimes ou leurs avocats. Epstein a été condamné à seulement dix-huit mois de prison, où il n’est resté que treize, dans des conditions de détention d’une indulgence surprenante. Comment expliquer une telle mansuétude ? A posteriori, le procureur, Alexander Acosta, a prétexté les difficultés de prouver la culpabilité d’Epstein. D’autres rumeurs évoquent des informations livrées par Epstein au sujet d’un fonds de la banque Bear Stearns qui était au bord de la faillite, et même une intervention des services de renseignement pour lesquels Epstein aurait travaillé. En tout cas, l’accord a mis fin à une enquête lancée par la police en 2005, et poursuivie par le FBI, qui avait défini la méthode de recrutement employée par Epstein et identifié une quarantaine de victimes. Ces dernières, dont les droits avaient été bafoués par la transaction, étaient alors muselées. Mais la justice avait créé une bombe à retardement qui devait exploser en 2019.

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Entre-temps, l’affaire a continué à travers des poursuites civiles intentées contre Epstein par des victimes. Mais le scandale éclate publiquement en 2011 quand Virginia Giufre donne une interview à un tabloïde anglais où elle accuse le prince (à l’époque) Andrew et fournit une photo, prise en 2001, qui la montre à côté de lui et de Ghislaine Maxwell, la maîtresse et recruteuse d’Epstein. En 2015, elle poursuit Maxwell pour diffamation et le litige est tranché en sa faveur en 2017. En 2019, Andrew donne une interview désastreuse à la BBC au sujet de Giufre, qui le poursuit en justice en 2021 et reçoit une forte somme en compensation de la part de la famille royale. Giufre la victime et Andrew le bourreau ont joué un rôle clé dans la promotion de cette image de la jeunesse innocente livrée aux appétits des riches et puissants, qui caractérise l’affaire Epstein. Quand le châtiment frappe Epstein lui-même en 2019, c’est en grande partie parce que, fin 2018, une série de reportages dans The Miami Herald attire l’attention sur le scandaleux accord de faveur de 2008. Le procureur Acosta, devenu secrétaire au Travail sous la première présidence de Trump, est obligé de démissionner. Soudain réveillées, les autorités rouvrent le dossier et arrêtent l’accusé. Il faut souligner que les requérantes restent largement les mêmes qu’en 2008. Dans l’intervalle, Epstein semble avoir changé de méthode de recrutement, préférant des réseaux internationaux de prostitution. Le délai renforce l’idée d’un déni de justice, d’autant que le suicide en prison d’Epstein l’empêche de donner plus d’explications sur ses réseaux et ses complices. En 2022, les victimes ont la satisfaction de voir Maxwell condamnée à vingt ans de prison, mais elle a refusé de livrer ses secrets. Afin de percer le double mystère du système Epstein et de la lenteur judiciaire, tous les yeux se tournent vers les archives.

Un escroc de notre temps

Pourtant, la toile d’araignée qu’a tissée Epstein n’était pas fondée uniquement sur des préférences sexuelles partagées, mais aussi sur l’argent. Car le pédocriminel se double d’un arnaqueur. Il a acquis sa fortune par des moyens en partie malhonnêtes et, en consacrant de l’argent à ses activités criminelles, il a eu recours à des circuits financiers illégaux. L’enquête sur lui stoppée en 2008 comportait un pan financier. En examinant toutes ses transactions depuis 2003, le parquet avait découvert d’innombrables transferts non contrôlés permettant à ses employés de retirer des sommes en cash un peu partout pour payer les filles qu’il exploitait.

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Epstein fait ses premières armes, à la fois dans la finance et dans la fraude, dans les années 1980 et 1990. Il participe à l’un des plus grands systèmes de Ponzi de l’histoire. Conseiller en investissements, il empoche tout simplement l’argent de ses clients. Mythomane né, il s’introduit dans des milieux huppés des deux côtés de l’Atlantique en se présentant comme gestionnaire d’actifs. Sa grande chance, c’est sa rencontre en 1986 avec le milliardaire Les Wexner, un magnat du commerce de détail. En 1991, il confie le contrôle de ses finances à Epstein qui a réussi à convaincre Wexner, comme d’autres clients par la suite, que les conseillers et même les proches de ce dernier cherchaient à le berner. La solution ? Faire confiance à Epstein ! En plus des frais de gestion qu’il soustrait au milliardaire, il l’aurait arnaqué en achetant pour son compte des propriétés et un jet qu’il revend à lui-même à prix réduit. C’est en 2007, lorsque les enquêteurs contactent Wexler au sujet des irrégularités financières d’Epstein, que le milliardaire rompt avec lui. L’année suivante, Epstein lui rend 100 millions de dollars. Mais le gestionnaire trouve d’autres clients pour ses services, notamment le milliardaire Leon Black, spécialiste du capital-investissement, qui le rémunère entre 2012 et 2017. D’autres noms révélés par les dossiers Epstein incluent Mortimer Zuckerman, magnat de l’immobilier, et la banquière Ariane de Rothschild. Les sommes démesurées versées par ces clients à leur conseiller sont suspectes. Leur rendait-il d’autres services ? Installé dans le paradis fiscal des îles Vierges, il ne payait presque pas d’impôts et réalisait sûrement des opérations de blanchiment d’argent.

Virginia Roberts Giuffre, qui accuse Jeffrey Epstein et son entourage d’abus sexuels, présente une photographie d’elle adolescente, 1er mars 2023 (C) Emily Michot/TNS via ZUMA Press Wire/SIPA

Selon le magazine Forbes, entre 1999 et 2018, le total des revenus des deux entreprises principales d’Epstein s’est élevé à 800 millions de dollars, dont 490 millions en honoraires, principalement de la part de Wexner et de Black, et 310 millions provenant d’investissements. À sa mort, sa fortune était estimée à environ 600 millions. Comment a-t-il pu entretenir des relations avec autant de personnalités publiques ? Il a utilisé la méthode pour rendre le capitalisme respectable prônée par le magnat de l’acier, Andrew Carnegie dans son essai L’Évangile de la richesse, en 1889 : la philanthropie. Si aristocrates, anciens hommes d’État, artistes et scientifiques fréquentaient Epstein, même après sa condamnation en 2008, c’est parce qu’il se montrait généreux, soldant les dettes des uns, payant les voyages ou subventionnant la recherche des autres. Une partie de son charisme dépendait de ces largesses. Avec d’autres encore, il lançait des projets d’affaires en fournissant mises en relation, conseils ou capital.

De la fantaisie complotiste à la méfiance justifiée

Dans quelle mesure y avait-il recoupement entre les membres du réseau philanthropo-financier et celui de trafic sexuel ? Très peu, selon le FBI. C’est pour cela que, Epstein s’étant suicidé en prison, comme son associé français, Jean-Luc Brunel, en 2022, il n’y a pas encore eu d’autres condamnations que celle de Maxwell. Mais ici, l’ex-prince Andrew redevient emblématique. On a en effet appris que, tout en profitant du trafic sexuel, il aurait essayé de monter des affaires avec Epstein en abusant de son rôle de délégué au commerce extérieur entre 2001 et 2011. C’est pour cet abus-là qu’il a été interrogé par la police. D’autres relations d’Epstein étaient-elles au courant de son trafic sexuel ? Ont-elles fermé les yeux ? Pour de tels soupçons, Wexler a dû quitter la direction de son groupe en 2020 et Black, celle du sien en 2021. Ces interrogations ont reporté l’attention générale sur les fameuses archives Epstein supposées contenir toutes les réponses. Cette attention est devenue obsession. À partir de 2016, les théories du complot – Pizzagate et QAnon – ont ajouté une dimension conspirationniste et apocalyptique à l’affaire Epstein, aux Epstein Files et à leurs révélations supposées. Entre 2024 et 2026, la publication graduelle et parcellaire des documents par des tribunaux, la commission de surveillance du Congrès (House Oversight Committee) et le DOJ ont fait monter la tension. L’ouverture enjanvier 2024 du dossier Giufre-Maxwell a créé par accident le mythe d’une « liste Epstein » contenant les noms de clients mouillés dans le trafic sexuel qu’Epstein aurait fait chanter. Trump a profité de ce mythe en 2024, avant de reconnaître en 2025 que c’était une « fumisterie » – qu’il a attribuée aux démocrates.

Depuis la mort d’Epstein, son patrimoine a dédommagé de nombreuses requérantes. Ses banques, JPMorgan Chase et Deutsche Bank, ont payé autour de 600 millions de dollars en amendes et en compensation pour les victimes. Des enquêtes criminelles ont été ouvertes sur des personnalités publiques. D’autres ont dû démissionner ou vu leur réputation ternie. Et ce processus continuera. L’affaire Epstein marque, non la fin du monde, mais le conflit propre à notre époque entre : la mondialisation néolibérale qui, en plus des bienfaits, a apporté des possibilités de corruption à une échelle inédite ; l’indispensable confiance réciproque dans un monde démocratique et connecté ; et enfin le besoin de secret, ou d’intimité, nécessaire selon le sociologue Georg Simmel, à la vie en société. Bienvenue dans l’ère du soupçon.

Le mystère de la chambre noire

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Les divergences abyssales entre les paroles et les actes des bobos progressistes ne cessent de fasciner notre contributeur.


Enfant de communistes, formé dès la prime jeunesse aux préceptes du marxisme puis, dans ma vie professionnelle (comme enseignant en philosophie), entouré de collègues plus ou moins d’extrême gauche, on peut dire que la palette des idées révolutionnaires m’est familière. J’ai très tôt trouvé ces audaces fallacieuses sur le plan intellectuel et politiquement dangereuses, mais enfin, j’ai aussi constaté que certains de leurs défenseurs ne manquaient pas de cohérence ni d’arguments. J’ai encore remarqué qu’on pouvait convoquer des arguments et enrégimenter la raison pour dire n’importe quoi, mais ce n’est pas mon sujet ici[1].

L’intimité moralo-intellectuelle des « bobos » et ses secrets

Ce qui m’intéresse – que dis-je ? ce qui me fascine ! – c’est plutôt le positionnement intellectuel et existentiel que l’on qualifie habituellement de « bobo », et qui se caractérise par un étonnant strabisme politico-comportemental : divergence entre des « valeurs » revendiquées et des modes de vie concrets.

Sans prétendre faire œuvre de sociologie ni de psychologie, j’observe depuis longtemps les tergiversations et circonlocutions de mes fréquentations de gauche, dans le cerveau desquels une armée de diplomates tentent d’accorder les fameuses « valeurs de gauche » avec les exigences et les intérêts du quotidien. Je vois d’habiles ingénieurs rétablir en permanence les déséquilibres, prévenir les courts-circuits et les « erreurs 404 ».

J’appelle mon objet d’étude « la chambre noire » pour confesser que, aujourd’hui encore, je n’ai pas fait toute la lumière sur ce théâtre secret. Pour m’aider dans mon enquête – qui prendra ici la forme d’un questionnaire – je te demande, lecteur, d’endosser le rôle d’un de ces « bourgeois-bohème » et de me permettre de te tutoyer. Ainsi, je serai plus à mon aise.

Premières perplexités et début du questionnaire

Toi qui fis de brillantes études pour mieux « casser les préjugés », comment peux-tu colporter autant d’idées reçues sur la droite, sur les aspirations des électeurs de droite, sur leur moralité, leur probité, leur droiture ou leur niveau d’information ? Tu luttes contre l’obscurantisme et t’imagines héritier des Lumières, mais tu te comportes en prêtre et refuses d’argumenter (avec la sincérité requise) contre tes adversaires. Car ils sentent mauvais, dis-tu. Ta pensée se résume à l’olfaction dès qu’on parle d’un sujet qui fâche.

Toi qui étais fort en math, d’où vient cette myopie qui t’empêche désormais de considérer les chiffres (de l’immigration, du déficit public, de la fécondité, de la délinquance…) ? Les statistiques, pourtant, ne seraient-elles pas une arme utile dans ta bataille « contre les stéréotypes » ?

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Tu veux émanciper les peuples, mais il va leur falloir marcher dans le bon sens. Tu veux libérer les esprits, mais tu bourres des crânes (à l’école, par exemple, devenue un gavage industriel d’idées progressistes). Tu es pour la liberté d’expression, mais surtout quand elle s’exprime bien. Pour la démocratie, mais pas si le démos se trompe. Pour le droit de tous les peuples du monde à l’identité culturelle, mais pas pour les Occidentaux, les Européens ou les Français – car défendre l’identité française, c’est rance…

Tu voudrais sauver l’humanité des régimes autoritaires, sans comprendre qu’ils sont historiquement des réactions aux audaces « progressistes » [2]. Tu imagines ériger des barricades contre le trumpisme, le lepénisme et autres modalités du « fascisme » (pourquoi s’embarrasser de subtilités ?), comme s’il s’agissait de simples pestilences émergeant spontanément. En réalité, c’est l’hégémonie culturelle et intellectuelle de la gauche (et ses conséquences) qui irrite le corps social. Tu rêves d’être Hercule coupant les têtes de l’Hydre fasciste, mais elles sont souvent la conséquence de ton activisme ; toi, le pompier pyromane, dont le feu justifie l’existence. Comme Lucky Luke tirant sur son ombre, tu confonds l’action et la réaction, la cause et l’effet.

Rente symbolique et gauche ontologique

Tu justifies « ta » gauche en t’accordant de la profondeur historique et en te rapportant au passé comme le gérant d’un héritage. Le dreysfusisme, la Résistance et l’abolition de la peine de mort sont à cet égard des sortes de rentes. Et toi, gestionnaire de ce capital symbolique, tu sais le faire fructifier en capitaliste avisé. Il permet par exemple de réfuter un adversaire à bon compte. Surtout, il t’assure un statut socio-symbolique de haut rang, car tes ancêtres sont nobles.

En vertu de cette généalogie, tu es homme-de-gauche ou femme-de-gauche. A t’entendre, c’est une question ontologique et tu n’y es pour rien. Mais par ailleurs, tu prétends être libre et ne jure que par l’émancipation – vis-à-vis du passé, qui est dépassé quand cela t’arrange.

Bref, tu es incohérent intellectuellement, moralement et existentiellement. J’aimerais savoir comment tu le vis, comment tu parviens à te le cacher, comment se dressent les cloisons dans ton cerveau. Explique-moi qui tu es. Voici ce que je dirai, en première approximation, avec les éléments dont je dispose.

Risquons quelques hypothèses

Tu sembles xénophobe, puisque tu édifies partout autour de toi et de tes proches des petits murs, des frontières invisibles et des zones tampons, pour éviter trop de contacts avec les étrangers. Disons que tu aimes les Tatars dans les livres, les mythes et les discours. Tu habites dans un quartier bourgeois, car tu ne veux pas te mélanger à la populace. Ou bien tu résides dans un secteur bohème, mais à l’écart de l’agitation grâce à la grille de ta résidence.

Tu mets tes enfants dans une école privée, car il y a trop d’immigrés dans le public. C’est faux ? Alors pour quelle autre raison ? Parce que tu es catholique ? Mais non, tu pestes régulièrement contre l’Eglise, son obscurantisme, ses prêtres pédophiles et son Pape réactionnaire. Parce que c’est plus pratique ? Regarde mieux la carte. Parce que tes enfants veulent apprendre le russe en « LV2 » ? Sois honnête. Parce que le public « manque de moyens » ? Examine mieux le budget de l’Education nationale et l’évolution des effectifs.

Progressiste dans le Monde des Idées, tu es conservateur prudent ici-bas. Prêt à toutes les expérimentations sociales en général, pourvu que ta famille reste stable, qu’il y ait de la dinde à Noël et des cloches de Pâques. Tu ressembles trait pour trait à ce que tu appelles « un connard de droite ». Pardon de t’insulter, mais regarde les choses en face.

Comme un « connard de droite », tu pleures devant ta feuille d’impôt, tu payes au black ta femme de ménage et les cours particuliers des gamins, tu oublies de déclarer ceci ou cela. En théorie, je sais, tu es pour l’Etat Providence – pas comme les droitistes susmentionnés qui veulent le détricoter. Mais qui doit le financer ? Les riches ? Mais c’est toi qui es riche. Ta taxe foncière en atteste.

Liste des incohérences, suite

Continuons. Tu adores polluer, consommer, gâcher. Tu n’envisages pas des vacances sans voiture ou sans avion, ni un repas sans viande. Tu jettes toutes les semaines une partie de ton frigo parce que tu as eu la flemme de regarder les dates de péremption ou parce que tu as trop de plaisir à le remplir à nouveau. Idem pour la penderie, les sacs-à-main à peine usés, les baskets démodées, etc. Je ne te jette pas la pierre (sauf sur le gâchis), mais dispense-nous de tes leçons de morale écolo. Il est vrai que tu fais un compost et tu achètes bio ; la nature te remercie.

Que reste-t-il ? Ah oui, tu aimes le pouvoir et l’autorité. Non, je ne confonds pas. Officiellement, je sais, tu es un directeur, cadre ou responsable d’équipe cool, qui tutoies tout le monde et troque costume-cravate contre T-shirt-sneakers. Tu es pour la démocratie d’entreprise, voire l’autogestion. Dans la réalité, tu fais pression pour que tes subordonnés soient à ton service le soir et le week-end ; le copinage avec « l’équipe » n’est qu’un moyen de faire sur-travailler tout le monde.

« Problemos » de Éric Judor, 2017 Albertine Productions.

Tu aimes bien être servi, d’ailleurs. C’est humain. Des petites fourmis s’agitent autour de toi – Uber, UberEats, la gardienne de l’immeuble, les gars de la sécu, etc. Je sais que tu es pour l’émancipation du prolétariat, mais en attendant, il te rend bien service.

Bonus sur les champions de la tolérance

Au moins, tu es féministe – on ne peut pas te retirer ça. Si, en fait. Dans les dîners mondains, tu n’écoutes qu’à moitié les femmes, trop pressé de reprendre la parole. Le soir, pendant que tu rêves d’égalité, tu ne vois pas ta compagne signer les mots de la maîtresse, penser au goûter du petit et envoyer un texto à ta propre mère – car c’était son anniversaire. Si tu as une ouverture avec une jeune collègue, tu te laisses tenter ; mais si ta femme te trompe, ce n’est pas tout à fait pareil. Bref, la femme est l’avenir de l’homme, mais pour l’instant, on verra plus tard.

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Tu apprécies les marginaux, les saltimbanques et tous ceux qui « ne rentrent pas dans le moule du système ». Cela ne t’empêche pas d’espérer un gendre idéal pour ta fille. A tes heures, tu es champion toutes catégories de la lutte contre « l’islamophobie », mais il ne faudrait pas qu’il soit trop musulman, ce gendre idéal – et encore moins qu’il veuille imposer le voile à ton rejeton.

La police est dangereuse, car tu te souviens des chemises brunes et du bruit des bottes. Face à la répression militaro-policière, tu clames « ¡No pasarán! ». Mais si ton voisin fait du tapage nocturne, la même police devient la fée du Bois dormant.

La sombre bêtise des têtes intelligentes

Tu es diplômé et intelligent. Productif, efficient, prévoyant – je parle de tes affaires privées, pas du futur de ta civilisation. Ta culture est telle que tu triomphes aisément, avec un peu de rhétorique, des débats avec le beau-frère – celui de province, qui vote à droite. L’autre jour, tu lui as bien cloué le bec. Il confondait « immigrés » et « étrangers » ! On a bien ri.

Mais, dis-moi, avec toute cette intelligence et cette rationalité, comment expliques-tu ton propre comportement ? Et ton vote ? Est-ce que ça ne serait pas pour te faire pardonner quelque chose, ce vote à gauche ? Car la gauche, c’est bien ; tandis que la droite, c’est mal, n’est-ce pas ? A droite, on est soit bête, soit méchant. Ou égoïste – merci pour cette ultime alternative. Et toi, tu es quelqu’un de bien, puisque tu votes à gauche. Utile à ton pays, puisque tu critiques la droite.

Comment expliques-tu qu’avec une telle intelligence, tu en sois réduit à des considérations si frustres ? Une vision du monde si dichotomique, toi qui es si subtil… Une morale si infantile, toi qui es si responsable ? Tu ne l’expliques pas ? Essaye encore. Si tu ne le fais pas pour toi, fais-le pour nous, pour ton pays, pour notre avenir.

Pourquoi les intellectuels se trompent

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[1] Voir Samuel Fitroussi, Pourquoi les intellectuels se trompent, Paris, L’Observatoire, 2025.

[2] Vincent Citot, « Action et réaction : une loi de la physique sociale » [titre originaire], Le Point.fr, 21 mars 2025.

De « Lacombe Lucien » aux « Rayons et les Ombres »: comment filmer la compromission

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Il y a dans le cinéma français une tentation presque irrépressible: revenir à l’Histoire comme on revient sur une scène de crime – mais une scène déjà bien balisée, déjà commentée, déjà neutralisée. La sortie de Les Rayons et les Ombres s’inscrit pleinement dans ce mouvement.


Xavier Giannoli, cinéaste du romanesque et de la dissection sociale, s’attaque dans son film à la période de l’Occupation avec une ambition manifeste : embrasser la complexité morale d’une époque sans céder ni à l’héroïsation facile ni à la condamnation sommaire. La réception critique, dans la presse généraliste comme dans les revues cinéphiles, a largement salué cette ampleur, cette volonté de faire œuvre de mémoire sans didactisme pesant, en mettant en scène des personnages pris dans des logiques de pouvoir, de séduction et d’aveuglement plutôt que dans des schémas moraux simplistes[1]. Le film déploie ainsi une mécanique où la compromission ne naît pas d’un choix brutal mais d’une série de glissements. Ce qui frappe, ce n’est pas tant la faute que son processus : une lente acclimatation au pire, un ajustement progressif à un monde où les repères se déplacent.

« Comprendre n’est pas excuser »

Ce geste s’inscrit dans une tradition désormais bien installée : celle d’un cinéma qui cherche à comprendre avant de juger, à exposer les déterminismes sociaux et psychologiques plutôt qu’à isoler des figures de coupables. Il correspond à une époque qui se méfie des verdicts trop nets et préfère interroger les zones grises de l’Histoire. Mais c’est précisément dans cette zone grise que le parallèle avec Lacombe Lucien devient éclairant. Le film de Louis Malle, coécrit avec Patrick Modiano, ne procède pas de la même manière. Il ne cherche pas à reconstituer un système ni à en démontrer les rouages. Il se concentre sur une figure presque opaque, un adolescent sans qualité particulière, dont l’adhésion à la Milice semble à la fois arbitraire et inéluctable. Là où Giannoli déploie, Malle retranche. Là où le premier contextualise, le second isole. Et de cette isolation naît un malaise d’une autre nature: non pas celui de la compréhension, mais celui de la proximité.

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Mais il faut se souvenir d’une chose que notre époque tend à lisser : Lacombe Lucien n’a pas été accueilli comme une œuvre « subtile » ou « nuancée ». Il a fait scandale. À sa sortie en 1974, le film déclenche une véritable levée de boucliers, aussi bien à gauche qu’à droite. On lui reproche d’avoir osé montrer un collaborateur sans idéologie, un garçon ordinaire qui bascule presque par hasard, et non par conviction politique. Cette représentation heurte de plein fouet le récit dominant d’une France largement résistante. Le film est accusé de banaliser le mal, voire de légitimer un collabo, certains y voyant une œuvre dangereuse parce qu’elle refuse précisément de juger son personnage. Dans une France encore travaillée par le mythe gaulliste d’un pays unanimement dressé contre l’occupant, Malle introduit une faille insupportable: celle d’une compromission possible, ordinaire, presque contingente. Ce n’est pas tant ce que montre le film qui choque, que ce qu’il retire au spectateur: la possibilité confortable de croire que le mal appartient toujours aux autres.

Trop sérieux !

En regard, Les Rayons et les Ombres apparaît comme un film profondément contemporain, non seulement par ses moyens ou son écriture, mais par sa position éthique. Il ne s’agit pas de dire qu’il édulcore ou qu’il absout ; au contraire, il met en scène la faute avec sérieux. Mais il l’inscrit dans un cadre interprétatif qui en organise la lecture. Le spectateur est accompagné, guidé à travers les méandres de la compromission. Cette médiation est sans doute ce qui permet aujourd’hui à ce type de récit d’être largement accepté, voire célébré: il offre une complexité lisible, une ambiguïté maîtrisée.

Pierre Blaise. DR

C’est là que se dessine une évolution plus large du cinéma. Celui des années 1970, dans le sillage de Malle, pouvait encore se permettre une forme de brutalité morale, une sécheresse qui laissait le spectateur face à une énigme. Le cinéma actuel, lui, semble devoir négocier en permanence avec une attente de clarification. Même lorsqu’il revendique l’ambiguïté, il la structure, il la rend intelligible. Cette différence ne tient pas seulement aux auteurs, mais à un climat intellectuel où la représentation du passé est devenue un terrain sensible, traversé par des exigences contradictoires: ne pas simplifier, mais ne pas troubler au point de désorienter complètement.

Il serait tentant de voir dans cette évolution une victoire de la bien-pensance, mais ce serait aller trop vite. Le film de Giannoli ne relève pas d’une morale militante ; il cherche plutôt un équilibre, une position tenable entre jugement et compréhension. Pourtant, cette recherche d’équilibre produit un effet particulier : elle tend à refermer ce que Lacombe Lucien laissait béant. Là où Malle exposait une faille, Giannoli construit un dispositif. Là où l’ancien film laissait persister une inquiétude sans résolution, le nouveau propose une intelligibilité.

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Mettre ces deux œuvres en miroir, ce n’est donc pas opposer un « bon » et un « mauvais » cinéma, mais interroger ce que notre époque attend de la représentation du passé. Nous voulons des récits qui éclairent sans accabler, qui complexifient sans perdre, qui montrent la faute sans nous y exposer trop directement. En ce sens, Les Rayons et les Ombres est peut-être moins un film sur l’Occupation qu’un film sur notre manière contemporaine de regarder cette période. Et c’est là, paradoxalement, qu’il rejoint Lacombe Lucien : non pas dans sa forme, mais dans sa capacité à révéler, en creux, quelque chose de nous-mêmes.

Entre la faille ouverte par Malle et le dispositif construit par Giannoli, c’est toute une évolution du regard qui se dessine – et, avec elle, une question plus inconfortable qu’il n’y paraît: à force de vouloir comprendre la compromission, n’avons-nous pas fini par la rendre supportable?

https://www.youtube.com/watch?v=f3z46ECvYsk

[1] Lire dans le magazine la critique du film de Jean Chauvet

Gaza, le Liban et la guerre révélée

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Beyrouth, Liban, 18 mars 2026 © Hassan Ammar/AP/SIPA

L’armée israélienne a encore mené, dans la nuit de mardi à mercredi, des frappes aériennes visant notamment des positions du Hezbollah à Beyrouth ainsi que dans le sud du Liban, à Saïda. Selon les autorités israéliennes, ces opérations ciblaient plusieurs sites stratégiques du groupe armé, proxy iranien bien connu. D’après le gouvernement libanais, ces bombardements ont fait au moins douze morts et 41 blessés. Malgré l’émotion, il faut voir au-delà de ces drames, analyse Charles Rojzman.


Ils ont regardé Gaza comme on regarde une plaie ouverte : avec horreur, avec fascination, avec cette mauvaise conscience qui tient lieu aujourd’hui de pensée. Ils ont regardé les ruines, les immeubles éventrés, les enfants extraits de la poussière comme des statues brisées, et ils ont cru voir là le cœur du monde. Mais Gaza n’était pas le cœur. Elle était le théâtre.

Un théâtre de pierres et de sang, offert à la liturgie morale d’un Occident qui ne croit plus en rien sinon à la sainteté de la victime, et qui confond désormais la vérité avec l’émotion. Car pendant que leurs regards se fixaient sur ce rectangle de misère, pendant que leurs consciences s’y agenouillaient, la guerre, la vraie, poursuivait ailleurs son travail lent, obscur, patient. À Téhéran.

L’empire invisible

Téhéran n’est pas seulement une capitale. C’est une volonté. Une volonté longue, enracinée, nourrie d’humiliation et de revanche, portée par une foi politique qui ne sépare pas le sacré du pouvoir. Depuis plus de quarante ans, la République islamique avance comme avancent les empires anciens : sans bruit inutile, sans gestes spectaculaires, avec la patience de ceux qui savent que le temps travaille pour eux.

Elle n’a pas cherché la guerre frontale. Elle l’aurait perdue. Elle a inventé autre chose. Une guerre sans visage. Une guerre sans centre. Une guerre disséminée.

L’anneau de feu

Au Liban, le Hezbollah s’est imposé — non pas comme une milice, mais comme une armée clandestine devenue puissance, disciplinée, fanatique, équipée comme un État, tournée vers un seul horizon : la destruction. À Gaza, le Hamas — plus fragile, mais infiniment plus utile. Car Gaza n’est pas seulement un territoire : c’est une image. Une image qui circule, qui accuse, qui condamne. Et puis, plus loin, les milices irakiennes, les relais syriens, les Houthis. Une constellation de forces, dispersées en apparence, unifiées en profondeur. Ils ont appelé cela « l’axe de la résistance ». C’est un mot pauvre. C’est un encerclement.

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La guerre sans nom

Ce qui s’est construit là ne correspond à rien de connu. Ce n’est pas la guerre. Ce n’est pas la paix. C’est une guerre sans nom. Israël frappe en Syrie. Le Hezbollah répond. Le Hamas embrase Gaza.
Des milices attaquent ailleurs. Chaque événement semble isolé. Rien ne l’est. Une cohérence existe, mais elle ne se donne pas à voir. Elle agit dans la durée, dans la répétition, dans l’usure. Il ne s’agit pas de vaincre. Il s’agit d’épuiser.

Le moment de la déchirure

Mais les guerres invisibles ne le restent jamais. Il vient un moment où l’ombre se fissure. Ce moment est là. Les frappes deviennent plus directes. Les ripostes moins dissimulées. Les lignes apparaissent. L’Iran ne se contente plus d’agir par relais. Il apparaît. Et avec lui, la réalité d’un affrontement ouvert.

Gaza ou la religion occidentale

Et pourtant, ils continuent de regarder Gaza. Toujours Gaza. Comme si tout se jouait là. Comme si le reste n’existait pas. Car Gaza correspond à ce qu’ils sont devenus incapables de dépasser. Ils ont fait de la victime leur dernière croyance. Non pas une réalité humaine tragique — mais une figure sacrée. Celui qui souffre a raison. Celui qui frappe a tort. Le monde se simplifie. Le réel disparaît. Gaza leur donne ce qu’ils cherchent : de la souffrance visible, immédiate, incontestable. Mais cette visibilité les aveugle. Car ce qu’ils regardent n’est pas le centre. C’est la scène.

Le Liban ou l’attente de la catastrophe

Au nord, le Liban tient. Ou plutôt, il ne tient plus vraiment. Il attend. Le Hezbollah y est installé comme une force en veille, prête à transformer la guerre diffuse en guerre totale. Chaque échange de tirs contient une promesse d’embrasement. Le Liban n’est plus un pays. C’est une fracture.

Au-delà de Téhéran

Mais même Téhéran ne suffit pas à comprendre. Car derrière l’Iran, d’autres avancent. La Russie, avec sa brutalité froide, son art de désorganiser, de fragmenter, de maintenir le chaos utile. La Chine, plus silencieuse encore, plus patiente, qui ne frappe pas mais s’installe, qui ne détruit pas mais remplace, qui prépare un monde où l’Occident ne serait plus qu’un souvenir. La Russie affaiblit. La Chine redessine. L’Iran agite. Ce n’est pas une alliance. C’est une convergence. Et cela suffit.

Le miroir

Alors le miroir de Téhéran apparaît. Et ce qu’il reflète n’est pas seulement une guerre. C’est une cécité. Ils voient des victimes. Ils ne voient pas les stratégies. Ils voient des ruines. Ils ne voient pas les structures. Ils voient Gaza. Ils ne voient pas Téhéran. Et derrière Téhéran, ils ne voient rien encore. Car ce qui s’avance n’a pas encore de nom clair. Un monde plus dur.
Moins lisible. Moins moral. Un monde où leur langage ne suffit plus. Et c’est peut-être cela qui se joue, au fond. Non pas seulement une guerre. Mais la fin d’un regard. La fin d’un monde qui croyait encore comprendre ce qu’il regardait.