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Après moi, le déluge? Non. Avec nous, le désastre

Danse. Les trois auteurs d’un déplorable spectacle l’ont titré Après moi, le déluge… quand il eut été plus judicieux de l’intituler Avec nous, le désastre, persifle notre critique


Faut-il nommer imposture cette calamiteuse production du collectif (La) Horde voulue pour le Ballet national de Marseille et titrée Après moi, le déluge ?

Ou ne faut-il pas plutôt fustiger l’irresponsabilité des pouvoirs publics qui subventionnent (délégation à la Danse au ministère de la Culture, Région de Provence-Alpes-Côte d’Azur, Ville de Marseille) et qui ont conjointement choisi un groupe d’animateurs de hip hop et de jumpstyle pour les placer à la tête de ce qui était en son temps la deuxième compagnie de ballet française, ici réduite à un groupe de jeunes gens qui s’agitent comme des possédés, mais qui visiblement ne savent guère danser ?

Dénoncer aussi la majorité des médias qui, par bêtise ou malhonnêteté intellectuelle, ferment les yeux sur une entreprise qui depuis plusieurs années offre l’exemple d’un parcours erratique ressemblant fort à une supercherie.

Populisme

Il fallait certes être bien présomptueux pour oser se porter candidat à la direction artistique du Ballet national de Marseille en 2019 quand on n’était jamais qu’un groupe de trois personnes formées dans une école d’art, design, communication et musique (HEAR) pour deux d’entre elles, ou dans un conservatoire municipal pour la troisième.

Mais il fallait surtout être bien aveugle, incompétent ou lamentablement populiste pour nommer des artistes auto-proclamés chorégraphes sur les réseaux sociaux.  Populiste oui, pour obéir à cette politique désormais générale qui veut que l’on s’impose de s’adresser avant toute chose à un public nécessairement jeune, issu des quartiers populaires, et préférablement inculte, en confondant allégrement manifestation artistique et divertissement facile.

Nommer le collectif (La) Horde, avec sa graphie bêtement poseuse, à la tête de ce qui fut le Ballet national de Marseille et qui n’en est plus désormais que le spectre, c’est un peu comme si l’on avait placé un musicien de bal musette à la tête d’un orchestre symphonique ou un tenancier de friterie à celle d’un restaurant étoilé.

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Suspect, malsain

On ne saurait détailler la production, ou mieux dit le produit, qui assure aujourd’hui l’ouverture de la saison du Théâtre de la Ville.

A quoi bon d’ailleurs ? Décrirait-on un verre d’eau tiède, un terrain vague, une attente interminable dans une salle d’aéroport ?

Est-il besoin de retracer un chapelet d’insignifiances, de séquences indigentes, le néant d’une pensée ? Quelque chose qui ressemblerait à une fin de soirée dans une discothèque minable et qui se traîne misérablement jusqu’à l’achèvement de ce « non spectacle » ? 

Absence totale d’écriture chorégraphique, de mise en scène un peu solide, d’argument structuré, de sensibilité, mais en revanche effets aussi racoleurs  qu’ils sont creux, agitation aussi vaine que permanente, accumulation de poncifs et reprises éhontées de choses déjà vues ailleurs ; bref vide abyssal pour tout résumer en deux mots : voilà cet Après moi, le déluge qui occupe bruyamment la scène dans un temps qui paraît interminable. Et ce sur un fond de violence suspect autant que malsain.

Enthousiasme forcé

Au Festival de Montpellier Danse où début juillet a été créé Après moi, le déluge, la réaction d’une grosse part des spectateurs accourus par la grâce des vidéos et des clips publicitaires montés par le collectif, était particulièrement éloquente. Il s’agissait d’un public avant tout recruté sur les réseaux sociaux et qui a rempli la vaste salle de l’Opéra Berlioz. Dès le spectacle achevé, nombre de spectateurs se sont levés comme il est à la mode de le faire désormais, quoi que l’on voie, pour exhiber leur adhésion et afficher un enthousiasme forcé.

Acclamations bruyantes, ostentatoires, comme mécaniques. Mais rien qui traduise, et pour cause, une quelconque sincérité, une émotion vraie. Acclamations fugitives, vite éteintes. Comme si, le produit étant payé et consommé, il était temps de passer à autre chose. 

Main basse sur des traditions séculaires

Au Théâtre de la Ville où l’on est bien conscient de cette déroute qui traduit, non pas une erreur de parcours, mais une faiblesse récurrente, on plaide l’indulgence en invoquant un précédent spectacle de (La) Horde : Marry Me in Bassiani.

Effectivement y apparaissaient quelques plaisantes séquences dansées qui brisaient la monotonie d’un ensemble totalement dépourvu d’intérêt : c’était des danses traditionnelles de Géorgie exécutées par un groupe de danseurs de Tbilissi, l’ensemble Iveroni, et qui constituaient au fond l’essentiel du spectacle.  Des danses ancestrales venues des confins de l’Europe… enchâssées dans une production crânement signée par le collectif (La) Horde, comme si c’était le trio lui-même qui les avait composées.  

1h15


Après moi, le déluge
Théâtre de la Ville, 2 Place du Châtelet, Paris, du 5 au 12 septembre

Algériens d’opérette

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Qu’est-ce que les Algériens ont bien pu faire à notre chroniqueur? Ceux qui vivent « là-bas » sont généralement pacifiques, pas du tout obnubilés par le passé, ils forment la première nation d’Afrique grâce à leur sage gestion de ressources infinies, et ils n’exercent aucune discrimination sur les Kabyles. Quant à ceux qui vivent ici, ils sont généralement polis, amicaux, travailleurs, et tout à fait disposés à s’intégrer. Et ne s’adonnent pas à la délinquance, ni à l’islam des caves et des cavernes. Alors? Comment expliquer la diatribe qui suit?


« Pourquoi il se casse le cul avec son nationalisme, Nonœil1 ? Pourquoi ressent-il l’étranger comme une souillure ? Il a rien pigé ! Qu’on les laisse venir et s’installer à leur guise, jamais la France ne deviendra maghrébine, parce que c’est la terre qui fait les hommes. En trois générations : gloup ! Absorbés, nos petits crouilles. Français, fils de Gaulois ! Ramadan mon cul ! Champagne pour tout le monde ! Coq au vin ! Le Chat Noir aura remplacé le tchador ! Ils seront bretons, comme le Jean-Marie. Ils fêteront l’arrivée du beaujolais nouveau. J’en connais des tombereaux : fils et déjà plus français que toi. Assimilés à outrance. Diplômés, techniqués. Tamanrasset ? Fume ! Ils préfèreront Dunkerque. T’as oublié les bagnoles à kroum, les syndicats, le club Med, la machine à laver, la bouffe congelée, l’école laïque, la Roue de la Fortune et toutes ces françaiseries amollissantes qui nous enveloppent de graisse et de cholestérol. Voilà le mot-clef lâché, on les annexera par le cholestérol, mon vieux Cyclope. Ils seront francisés grâce au cochon qui leur faisait si peur. »
(Frédéric Dard, alias San-Antonio, Y en avait dans les pâtes, 1992)

Mais ça, c’était avant. Né en 1921, Frédéric Dard a connu les Algériens venus en France, avant et après l’indépendance de leur pays, pour travailler à la reconstruction du pays puis à l’essor des Trente Glorieuses. Des hommes (principalement) travailleurs, souvent adeptes du veston-cravate, le dimanche, portés par un désir d’intégration — que la politique du logement et des salaires pratiquée alors ne favorisait qu’à la marge. Lorsque Lionel Stoléru, jamais en retard d’une idée saugrenue, leur proposa un « million » (en fait, 10 000 francs) comme prime de départ, il n’eut aucun succès : ces Algériens avaient été naturalisés par leur travail, et par un certain air de liberté qui régnait alors sur l’Hexagone.

Leurs enfants — la deuxième génération — furent élevés d’une main de fer, et incités à devenir de bons petits Français. Cette attitude s’est maintenue et intensifiée après le rapprochement familial instauré en 1976. La pratique de l’islam était fort discrète, le ramadan était une pratique privée, aucune femme n’était voilée (« C’est bon pour là-bas », m’a expliqué un jour une Algérienne récemment immigrée).

Parenthèse. Les petits Algériens arrivés en France dans les années 1970 n’étaient pas plus stupides que leurs homologues français. Mais ils étaient quasiment illettrés, grâce à l’habile politique du gouvernement algérien. Leur attribuer la responsabilité de la baisse de niveau qui résulta du collège unique, instauré la même année, est fort injuste — et en même temps, c’est vrai : mieux formés, mis dans des classes à horaires renforcés, nourri de français et de maths, ils auraient sans peine rattrapé les petits Français de souche — comme le firent à la même époque les jeunes boat people qui s’étaient enfuis du Vietnam et du Kampuchéa libérés…

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Vint la troisième génération, née vers la fin des années 1980 — que San-Antonio, qui meurt en 2000, n’a pas vraiment connue. Ces enfants-là retournent encore parfois au pays pour les vacances, et se prendront pleine face les répercussions des horreurs de la guerre civile algérienne (la « décennie noire » de 1992-2002). Travaillés au corps par l’islam rigoriste du Front Islamique du Salut et les pratiques terroristes du GIA, influencés plus tard par l’entrisme des Frères musulmans, certains d’entre eux se revendiquent plus Algériens que les natifs du pays — en tout cas plus Algériens que leurs parents et leurs grands-parents, accusés d’être des « Oncle Tom », comme disent les Noirs américains.

Généralement incapables de parler et de lire l’arabe littéraire, ces néo-fondamentalistes n’ont avec le Coran que des rapports incertains. Mais ils en répètent les mantras que leur enseignent les prêcheurs islamistes : voilement des femmes, prières en public, hurlements hystériques à l’occasion des matchs de foot de leur pays rêvé où ils ne se rendent quasiment plus jamais (on se rappelle la Marseillaise huée et l’envahissement du terrain, lors d’un France-Algérie de sinistre mémoire au Stade de France le 6 octobre 2001). Ainsi est née une frange de Français résolument hostiles à la France.

Les réseaux sociaux, en permettant la diffusion à grande échelle des prêches et des anathèmes antisémites, n’ont rien arrangé. Voilà une génération dont la tête est farcie de slogans imbéciles et de directives abrutissantes. Convaincus que les femmes sont des créatures inférieures, ils les voilent, les malmènent, les insultent, et refusent d’écouter en classe pour peu que l’enseignant soit une enseignante.

Il y a un cercle vicieux de la bêtise : arrivés ignares, ils repartent fanatiques, chantant les louanges d’un pays où ils ne retournent jamais, de peur de ne pas avoir une prise pour recharger leur portable.

Ajoutons que fidèles à l’enseignement de Tebboune et de ses sbires, ils rejettent sur l’héritage de la « colonisation » le retard intellectuel et économique de leur pays rêvé. On devrait leur imposer la lecture obligatoire de Boualem Sansal.

Le plus désolant, ce sont les filles. Alors que leurs aînées ont bossé dur pour échapper (avec succès souvent) à l’emprise familiale, certaines gamines d’aujourd’hui, intoxiquées de slogans abrutissants, militent désormais pour une littérature halal : Zola ou Maupassant sont nécessairement haram. Pas de sexe hors mariage, pas de violence, pas de blasphèmes — toutes choses qu’elles pratiquent, comme leurs frangins, à l’abri des regards. Tant pis pour la littérature arabe classique, si fertiles en combinaisons acrobatiques — voir les Mille et une nuits.

On mesure ce que des programmes pédagogiques honteux nous ont fait perdre en quarante ans. Pour récupérer ces irrécupérables, il faudrait les isoler de leurs familles, de leur quartier, de leur « communauté », dans des internats où les bruits du monde n’entreraient pas, selon le vœu jadis formulé par cet homme de gauche véritable qu’était Jean Zay sous le Front Populaire.

Mais allez faire comprendre ça aux partis de gauche, qui voient un nouvel électorat chez des gens hostiles à toute démocratie…

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  1. Jean-Marie Le Pen, bien sûr. ↩︎

Peut-on rire de tout?

Si le rire est apparemment présent un peu partout dans la société française, il est devenu un produit de consommation qui a perdu son sel.


Peut-on rire de tout ? Réponse : oui. Pour trois raisons : rire est le propre de l’homme ; nous sommes en République ; et le rire, c’est bon pour la planète. La liberté d’expression règne dans notre beau pays et, Dieu merci, le blasphème n’existe plus.

Si une certaine mode intellectuelle est encore au tragique de Nietzsche et de Cioran, au sérieux démodé des hussards de la République, à la ville et dans les médias, le rire, un certain rire, est devenu un impératif et une addiction collective avec son revers : le pathos et l’indignation. On rit par désinhibition et panurgisme. Il suffit de voir et entendre, à la télé et dans les radios, de grands gars et filles de 50 piges, littéralement morts de rire pour tout, sauf pour les vaches sacrées du racisme, de l’extrémisme et du faire famille.

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De l’humour qui caresse à l’ironie qui blesse. Du rire rabelaisien au comique de Molière, au rire « hénaurme » de Jarry ou distancié de Beckett. Du dessin de Voutch à celui de Daumier. Des chansonniers aux humoristes aux caricatures, le rire, avec ses registres et ses nuances –fin, grossier, grinçant, amer– était censé corriger les mœurs, distraire et déjouer la censure. On le voyait par le théâtre. Ce temps n’est plus. À condition de ne pas rire de certainesreligions ni des arcs-en-ciel, on peut rire de tout. De préférence à gorge déployée. Si on ne badine pas avec Allah, on peut se moquer du Dieu des catholiques. Dieu lui-même n’est-il pas un humoriste ? En témoignent « les blagues » du Christ. Aux noces de Cana, ne donne-t-il pas, aux convives, du Saint-Amour et non de la piquette ? Sur le chemin d’Emmaüs, ressuscité, ne rigole-t-il pas en disant aux deux copains : de quoi parliez-vous ? Quant aux caricatures sales, son église les a bien méritées, non ?

Dans les meetings politiques, la puissance de faire rire, elle, ne vient pas d’un désir de distraire et d’amuser ; elle veut convaincre et persuader, amener aux urnes ou dans la rue. Le rire, libérateur, y est une arme redoutable car il fait des promesses de bonheur et de revanche. Il impose des idées simples, il soulève les cœurs et les esprits. Mélenchon l’a montré dernièrement encore : ce rire est terriblement efficace. En revanche, dans le domaine sociétal, interdit de rigoler. Là, pas touche ! C’est indignation et retour aux heures les plus sombres de notre République.

Mais une arme s’émousse ou bien est empêchée. On le voit dans la vie de tous les jours. Contre le totalitarisme bien-pensant, le rire ne peut plus être dénonciateur. La censure règne avec ses mille yeux comme Argus. Elle détruit l’ironie, maîtresse de l’intelligence, donc de liberté qui permet de tout dire en frondant par la puissance du verbe. Ironie désarmante car elle échappe à l’adversaire ! L’ironie indépassable des Provinciales avait plus fait contre la morale jésuite qu’un traité de mille pages. A présent, le rire règne en maître partout mais il est devenu, avec ses clichés et ses salves automatiques, un produit de consommation qui a perdu son sel.

A lire aussi, notre entretien avec Laurent Ruquier: Toujours pas la grosse tête !

Surtout, tout est prétexte à la polémique et l’anathème. Dans le livre XV de l’Esprit des Lois, Montesquieu, utilisant le masque d’un esclavagiste, propose une argumentation faussée pour dénoncer l’esclavage. Exemple de l’ironie que donnait jadis le professeur pour initier ses élèves à l’argumentation : sa puissance et ses limites incarnées dans l’Histoire. Le 9 août 2019, un youtubeur connu « accuse » Montesquieu de « pratiquer la négrophobie » ! L’affaire est relayée un temps par Libération puis retirée. On suppose que les professeurs ne font plus étudier le texte de Montesquieu.

Deuxième exemple de « second degré » :le discours d’Alain Finkielkraut, en décembre 2019, sous la Coupole, sur « tante Céline », auquel nous renvoyons, en réponse à Caroline de Haas l’ayant accusé d’avoir fait l’apologie du viol lors de l’émission avec David Pujadas. Ce qui avait donné lieu à une polémique. L’ironie, plaisir de l’esprit, n’est plus. On ne peut plus rire de tout parce qu’on ne sait plus ce qu’est le comique, cette « vis comica » que montrait le théâtre. La seule chose qu’on sache faire, actuellement, à la perfection est tourner en dérision, s’indigner, ou accuser, toujours en sens unique de la bien-pensance.

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🎙️ Podcast : L’été diplomatique et la fin du multilatéralisme

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Avec Harold Hyman et Jeremy Stubbs.


Au cours du mois d’août, beaucoup prenaient des vacances, certains faisant du bronzage, de l’escalade, du badminton ou même du jet ski. D’autres faisaient – ou défaisaient – des alliances internationales, rebattant les cartes diplomatiques. En compagnie de Harold Hyman, chroniqueur international à CNews, nous faisons le tour des événements.

Notre voyage commence en Islande où, le 29 août, l’électorat a voté – à 52,8% – pour ne pas rouvrir les discussions avec Bruxelles en vue d’une adhésion de leur pays à l’Union européenne. Ce référendum, promis par le gouvernement centriste, n’a provoqué ni tensions ni dissensions idéologiques comme le Brexit au Royaume Uni en 2016. Les Islandais en en discuté comme de quelque match sportif dont le résultat serait intéressant mais pas d’une importance vitale. L’Islande a commencé des pourparlers avec l’UE en 2009, après la crise financière qui a durement frappé le pays. Mais en 2013, quand tout semblait aller mieux, elle les a arrêtés. Aujourd’hui, le pays ne semble pas craindre une menace imminente de la part de la Russie, de la Chine ou même des Etats-Unis dont le président, Donald Trump, voudrait mettre main basse sur le Groenland, un proche partenaire de l’Islande. Donc, aucune urgence de la part des Islandais pour rejoindre l’Europe. Comme les Norvégiens, ils sont déjà membres de l’Espace économique européen.

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Les 31 août et 1er septembre, les membres de l’Organisation de coopération de Shanghai – la Chine, la Russie, l’Inde, la Pakistan, l’Iran, les républiques de l’Asie centrale… – se sont rencontrés à Bichkek, capitale du Kirghizistan, accompagnés de différents pays « observateurs » ou « partenaires de dialogue ». Cette organisation constitue un bloc eurasiatique de nations qui ne sont pas très regardantes sur des questions de démocratie et qui sont d’accord pour croire que l’ordre mondial ne devrait pas être régi par les seuls Etats-Unis. De manière prévisible, à Bichkek, ils ont signé une déclaration condamnant l’attaque américaine contre l’Iran.

Le mois d’août a vu aussi une nouveauté : le 7, à La Mecque, un accord de défense conjointe a été signée par l’Arabie saoudite, la Turquie et le Pakistan. Ce dernier avait déjà signé un accord avec l’Arabie saoudite l’année dernière : en échange de l’argent saoudien pour soutenir son économie chancelante, le Pakistan fournit des troupes et aide le royaume de MBS à développer ses défenses. L’arrivée de la Turquie dans le dispositif crée un véritable front sunnite au Moyen Orient en opposition à l’Iran chiite. Pourtant, si l’Arabie saoudite voit en l’Iran un pays ennemi qui se pose en rival des Saoudiens pour le leadership du monde musulman, le Pakistan ne s’oppose pas à l’Iran. Ses élites ont même une certaine admiration pour la culture perse. En revanche, aucun front chiite ne se dessine sur l’échiquier géopolitique.

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Que reste-t-il des accords d’Abraham qui, en 2020, au cours du premier mandat de Donald Trump, ont normalisé les relations diplomatiques entre Israël et les Emirats, Bahreïn, le Maroc, et un certain nombre d’autres pays musulmans. Aujourd’hui, ça marche bien avec les Emirats et Bahreïn, mais il semble peu probable que l’Arabie saoudite se lance et signe.

Que conclure de toute cette activité – ou inactivité ? On peut y voir une confirmation du déclin actuel du multilatéralisme, dont le monde n’est pas loin de signer l’acte de décès. L’ordre international se fragmente en blocs définis par des accords entre un nombre limité de partenaires. Ces alliances se font, se défont, se recomposent et se superposent à volonté. L’Union européenne est en train de devenir un bloc comme les autres, mais un bloc que le reste du monde reconnait, surtout sur le plan économique.

Sur le pont de Tolbiac, on y meurt, on y meurt…

Monsieur Nostalgie termine sa saga de l’été avec Brouillard au pont de Tolbiac (1982), la première adaptation BD de la série des « Nestor Burma » créée par Léo Malet (1909-1996). Elle est signée Tardi et a redonné un nouveau souffle au détective privé anar et réfractaire à l’ordre – qu’il soit policier, ménager ou social…


Pour ce dernier numéro de l’été, j’ai voulu reprendre le chemin du XIIIème arrondissement, sa face sombre et ses rues patibulaires, la Seine noirâtre charriant débris et corps abandonnés, ses habitations pouilleuses et ses ponts suicidaires, son vieux fond ouvriérisme et ses maraudes de chiffonniers ; se frotter, à nouveau, à ce froid poisseux des années 1950, une canadienne sur les épaules, à ressasser un fait-divers d’avant-guerre, à essayer de trouver un sens à l’existence… en vain. Car l’espoir, le bonheur, le confort, les certitudes, c’est pour les autres, les bourgeois, les rupins, les caves. Revenir, en somme, à la source des « Nestor Burma », à un nihilisme poulbot, au foyer végétalien et à l’électrique rue Watt qui crucifie les âmes errantes. Parce que cette année, nous fêterons le soixante-dixième anniversaire de la publication de Brouillard au pont de Tolbiac aux éditions Robert Laffont en 1956 et que Léo Malet nous a quittés, il y a tout juste trente ans en mars dernier. Aucune célébration officielle. Aucun raout aux ministères. C’est que l’écrivain a mauvaise presse, on lui cherche des poux, des noises, il n’est pas comme ses jeunes confrères du néo-polar, humanistes encartés et révolutionnaires en Sorbonne. Malet pense mal, il pense sec, méchamment, il flirte avec un populisme peu recommandable, il renvoie les bonnes gens à leur démagogie.

On peut difficilement soumettre son œuvre aux épreuves du baccalauréat, d’abord parce que sa langue serait aujourd’hui aussi incomprise que celle de Villon ou de Rabelais et qu’il n’y a pas de message salvateur dans ces Nouveaux mystères de Paris, rien que du désespoir en branche, du sale et du sang. Chez Léo Malet, le matérialisme et le capitalisme se fracassent, ils engendrent les mêmes désillusions, l’homme est seul, démesurément seul. Léo Malet est tout simplement un homme contre, par caractère et par expérience de vie en commun avec les autres. Il n’y a pas d’échappatoire, ni d’accommodement raisonnable comme chez Simenon. La radicalité de Burma dérange autant que son indépendance d’esprit. Elle démobilise les forces vives. Brouillard au pont de Tolbiac a d’abord été imaginé contre le XIIIème arrondissement, l’écrivain se vengeait ainsi de ses jeunes années, il voulait faire ressentir aux lecteurs, le déclassement et la misère, l’air irrespirable et les rues bouchonnées. Au contraire, Brouillard…, au fil des années, est devenu la vitrine du XIIIème, son porte-étendard, un dépliant vanté par l’Office du Tourisme. Malet se marrait d’un tel retournement de situation, il avait voulu écrire un roman contre cet arrondissement et, à son corps défendant, il passera le reste de sa vie comme le défenseur de ce coin de Paris. Avec Brouillard…, toute la mécanique s’est déréglée, dès l’origine. Malet a l’habitude d’écrire « sans plan préalable », il ajuste au fil de l’eau ses enquêtes, replâtre, colmate, pratique un va-et-vient créateur mais, manque de bol, les cent premières pages étaient déjà envoyées à l’imprimeur, il dut donc cette fois-ci continuer son histoire avec cette « contrainte ».

Pour rajouter du cocasse au cocasse, Léo Malet n’est pas tellement un fan de BD. Il serait même plutôt contre. Sauf que le trait, la nostalgie crispante et la beauté du décorum parisien révélée par Tardi lui ont tapé dans l’œil. Brouillard…  sera d’abord décliné en feuilleton dans la revue A SUIVRE avant d’exploser en album et d’inaugurer une long compagnonnage entre Malet et Tardi. Derrière sa misanthropie sous lunettes et cette mauvaise foi qui nous change des béni-oui-oui cathodiques, Malet avait un faible particulier pour cette histoire particulière. Il s’était amouraché de la belle Belita Moralès, la gitane qui met Burma sur la piste d’Abel Benoit, plus connu sous le nom d’Albert Lenantais, tatoué et suriné. Une vieille connaissance qui remontait au foyer végétalien de la rue de Tolbiac. Brouillard…  est désormais un classique comme le Voyage de Céline. Léo Malet qui n’aimait pas être pris en délit de sentimentalisme avouait tout de même que « cette morte de papier a la vie dure ».

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Luxe: le bijou dézingue la montre

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Chez Richemont, la joaillerie progresse trois fois plus vite que l’horlogerie. Ce n’est pas seulement une performance trimestrielle: le hard luxury change de centre de gravité, au moment même où les hommes n’ont plus besoin de déguiser leur goût de la parure en passion pour l’instrument.


Le 2 mars 2025, Timothée Chalamet monte les marches du Dolby Theatre de Los Angeles pour la 97e cérémonie des Oscars. Il a vingt-neuf ans, un costume Givenchy jaune beurre et un collier Cartier en or jaune serti de diamants sous le col de sa chemise (notre photo principale). Il est le plus jeune acteur doublement nommé dans la catégorie du meilleur acteur depuis James Dean. Personne ne lui demande à quoi sert son collier. Personne n’attend qu’il invoque une prouesse mécanique, une robustesse particulière ou un exploit sportif pour en justifier le port. Il porte un bijou. Il ne s’en excuse pas[1].

Avantage brutal

Les résultats de Richemont en donnent la mesure économique. Au premier trimestre de son exercice 2026-2027, le groupe genevois a réalisé 6,33 milliards d’euros de ventes, en hausse de 20 % à taux de change constants. Sa composition éclaire davantage : Cartier, Van Cleef & Arpels, Buccellati et Vhernier progressent de 24 %, tandis que les horlogers spécialisés du groupe avancent de 8 %. La joaillerie croît donc trois fois plus vite que l’horlogerie[2].

Ce constat n’est pas l’accident flatteur d’un trimestre. Sur l’ensemble de l’exercice précédent, les ventes des maisons joaillières avaient déjà augmenté de 14 % à taux constants, contre seulement 1 % pour les maisons horlogères. Le hard luxury résiste, mais ses deux piliers ne portent plus le marché avec la même vigueur.

La joaillerie dispose aujourd’hui d’un avantage presque brutal car elle remet de la matière dans un secteur qui a trop souvent remplacé la preuve par le récit. De l’or, une pierre, un serti, un poids, une chaleur, une forme que le prochain changement de direction artistique ne ringardisera pas immédiatement.

Le chanteur hongkongais Jackson Wang, égérie bijoux Cartier, Fashion week, Paris, 24 juin 2025 © LAURENT VU/SIPA

La matière ne justifie pas, à elle seule, la valeur d’un bijou signé. Un tour de bras Alhambra vaut bien davantage que la somme de son or et de sa pierre dure. Il rémunère un dessin, une histoire, une distribution, une reconnaissance sociale ainsi que la puissance d’évocation de Van Cleef. Mais avant le discours, quelque chose demeure. Le luxe de mode doit verbaliser son attrait, conceptualiser sa portée. La joaillerie, quant à elle, commence par peser.

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L’horlogerie disposait autrefois de la même évidence. Elle associait la matière à une fonction et la beauté à une architecture technique, la mécanique, la précision et la patrimonialité. Une partie du secteur a pourtant brouillé cet avantage concurrentiel en ajoutant à l’objet les listes d’attente, les allocations douteuses, les pénuries administrées et les références achetées moins pour être portées que pour être conservées sous blister dans un coffre.

La montre est ainsi devenue, simultanément, un instrument, un placement, un trophée social et parfois même une récompense accordée par le détaillant au client jugé suffisamment fidèle (et dispendieux). À force de vouloir tout signifier, elle a rendu son désir moins lisible.

Le ralentissement horloger dépasse d’ailleurs Richemont. En 2025, les exportations horlogères suisses ont reculé pour la deuxième année consécutive avec moins 1,7 % en valeur, moins 4,8 % en nombre de montres. Même les pièces affichant un prix export supérieur à 3 000 francs suisse ont baissé. C’est la fin d’un âge d’or : des années 2000 au pic historique de 2022, l’horlogerie suisse avait connu deux décennies de croissance quasi ininterrompue, portée par l’essor des clientèles asiatiques et une montée en gamme généralisée. L’horlogerie reste puissante, mais elle ne bénéficie plus d’un mouvement général capable d’emporter indistinctement les maisons les plus fortes et les autres[3].

Parer, rien de plus !

Pourtant, la joaillerie n’est ni plus pure ni plus vertueuse que l’horlogerie. Elle connaît elle aussi les augmentations tarifaires effrénées et la surexploitation des icônes. Mais elle conserve une franchise redoutable — elle pare, rien de plus. Un bracelet ne revendique pas résister aux grandes profondeurs. Une bague ne chronomètre pas les vingt-quatre heures du Mans. Un collier ne transforme personne en pilote, en plongeur ou en explorateur. Le bijou assume son inutilité gracieuse, et cette franchise lui confère un avantage que les fables techniques ne compensent pas.

La montre, elle, continue plus volontiers de se dissimuler sous un vocabulaire de performance. L’homme parle de calibre, de réserve de marche, d’étanchéité, de chronométrie ou de mouvement manufacturé. Il donne à son goût pour la parure un prétexte technique. Il dit ingénierie. Il achète aussi de la distinction.

Pendant plus d’un siècle, la montre fut ainsi le seul bijou que l’homme bourgeois pouvait porter sans avoir à reconnaître qu’il se parait. Le territoire de l’ornement acceptable était étroit : l’alliance, les boutons de manchette, l’épingle à cravate, la montre. Point. Le reste devait être justifié par l’aristocratie, la musique, la marginalité ou une extravagance savamment entretenue. L’homme qui portait un collier était un rocker ou un excentrique. Celui qui portait un bracelet avait rapporté un souvenir de voyage.

La montre constituait alors un refuge esthétique idéal. Elle permettait d’acquérir de l’acier poli, de l’or, du prestige et de la rareté tout en prétendant n’acheter qu’une fonction. Beaucoup de valeur, beaucoup de signes, mais toujours un cadran pour sauver les apparences. L’homme ne portait pas un bijou, il mesurait le temps.

Le marché mondial de la joaillerie fine masculine restait encore modeste en 2023, avec environ 7,3 milliards de dollars de ventes, contre 44 milliards pour les femmes. Sa croissance était toutefois plus rapide : 7,3 %, contre 4,6 %. Louis Vuitton a lancé Les Gastons Vuitton, une collection de joaillerie fine pensée prioritairement pour les hommes. Francesca Amfitheatrof, directrice artistique des montres et de la joaillerie de la marque, constatait alors que les hommes devenaient plus aventureux et plus intéressés par le bijou[4].

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Un homme peut désormais hésiter entre une Rolex Submariner et un bracelet Alhambra de Van Cleef & Arpels. Cette comparaison aurait paru absurde il y a peu. Elle ne l’est plus. L’homme ne choisit plus seulement entre une montre et un bijou, mais entre deux manières d’exprimer le statut, la matière et le désir.

La Submariner de Rolex demeure l’un des objets masculins les plus puissants jamais conçus. Elle associe une forme immédiatement identifiable, une robustesse réelle, une histoire lisible et une efficacité statutaire redoutable. Mais elle n’est plus seule. Elle doit désormais partager le poignet, le budget et le désir avec un objet qui n’a pas besoin d’inventer une vie d’aventurier à son propriétaire pour être légitime.

Cette concurrence ne menace pas les grandes montres. Les pièces fortes conserveront leur profondeur mécanique, leur beauté, leur histoire et leur charge affective. L’horlogerie véritable n’a pas à craindre la concurrence d’un bijou, peu importe lequel. En revanche, l’horlogerie qui ne tient plus que par son logo, sa pénurie organisée ou l’espérance de sa cote devient vulnérable face à un objet plus franc. La joaillerie ne lui oppose pas nécessairement davantage de savoir-faire ; elle lui oppose moins d’alibis.

Richemont dispose ici d’une puissance exceptionnelle. Cartier et Van Cleef & Arpels ont construit des formes immédiatement reconnaissables avec Love, Juste un Clou, Trinity, Panthère, Alhambra. Quelques lignes suffisent. Le signe est compris sans mode d’emploi. Le groupe maîtrise en outre largement leur apparition. Ainsi, au dernier trimestre, les ventes en boutiques ont progressé de 24 % et représenté un peu plus de 71 % de son activité.

La matière seule ne fait pas une grande maison. Il faut encore une forme, une lisibilité, une distribution maîtrisée et la discipline nécessaire pour ne pas épuiser le signe. Lorsque ces éléments s’alignent, la joaillerie peut se permettre ce que beaucoup de marques ne savent plus faire — parler moins. Le hard luxury tient parce qu’il conserve une densité sensible que le reste du secteur a parfois diluée. Mais la joaillerie en devient le moteur parce qu’elle répond mieux à deux fatigues contemporaines, celle des récits qui cherchent constamment à justifier le prix et celle de l’alibi masculin qui prétendait transformer toute parure en instrument. Verbiage et virilisme semblent lasser de concert. La joaillerie apporte de la matière à un secteur qui bavarde trop. Elle offre aux hommes des objets dont ils n’ont plus besoin de dissimuler la nature. La montre n’est pas condamnée. Elle vient seulement de perdre le privilège de faire croire à celui qui la porte qu’il ne se pare pas.


[1] La tenue Givenchy, le collier Cartier et la nomination de Timothée Chalamet aux Oscars 2025 sont documentés par le Natural Diamond Council. https://www.naturaldiamonds.com/culture-and-style/timothee-chalamet-jewels/

[2] Richemont, communiqués officiels. Ventes à 6,329 milliards d’euros au T1 2026-2027, joaillerie +24 %, horlogerie spécialisée +8 %. Exercice précédent : joaillerie +14 %, horlogerie +1 % à taux constants. Boutiques : 71 % des ventes. https://www.richemont.com/news-media/press-releases-news/richemont-posts-strong-start-to-the-year-with-sales-up-by-20-at-constant-rates-for-its-first-quarter-ended-30-june-2026/

[3] Fédération de l’industrie horlogère suisse (FH), statistiques d’exportations 2025. https://www.fhs.swiss/eng/2026_01_29_statistics.html

[4] Euromonitor, cité par Vogue Business. Joaillerie fine masculine : 7,3 milliards de dollars en 2023, croissance de 7,3 % contre 4,6 % pour le marché féminin. https://www.voguebusiness.com/story/fashion/louis-vuitton-seizes-the-mens-jewellery-opportunity

Le culte de la biodiversité est un antihumanisme

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« Sauver la biodiversité ! » : le slogan est partout et semble aller de soi. Mais, à force d’être répété, ne risque-t-on pas d’oublier que l’humanité s’est construite en triant, en transformant et en réduisant la biodiversité ?


Depuis quelques années, la biodiversité est devenue l’un des mots d’ordre majeurs des discours sur l’environnement. Les rapports scientifiques, les politiques publiques et les tribunes militantes ne cessent d’alerter sur son déclin et d’appeler à sa protection. Il serait ainsi urgent de « sauver la biodiversité », présentée comme un trésor fragile dont dépendrait l’avenir de la planète et de l’humanité. Dans ce contexte, défendre la biodiversité apparaît presque comme une évidence morale : qui pourrait être contre la diversité du vivant ? Pourtant, avant de proclamer qu’il faut la défendre à tout prix, encore faudrait-il savoir pourquoi ?

Faut-il la préserver pour elle-même, comme si elle avait une valeur intrinsèque, ou simplement parce qu’elle nous est utile ? Et, si tel est le cas, est-ce la biodiversité en général ou seulement un certain type de biodiversité qui nous est favorable ? Ces interrogations sont rarement formulées dans le débat public, où la biodiversité apparaît bien souvent comme un bien indiscutable qu’il faudrait préserver en l’état. Elles ne sont guère davantage examinées dans le monde savant, qui se pose volontiers en gardien de la biodiversité. Le dernier livre du biologiste Marc-André Selosse, De la biodiversité comme un humanisme (Seuil, 2026), en fournit une illustration supplémentaire : loin de clarifier ces questions, il contribue surtout à la sacralisation de la biodiversité. Il est donc temps d’entrer dans la discussion.

Les bienfaits de la biodiversité

Les discours en faveur de la biodiversité font comme si elle était une œuvre d’art que l’on devrait conserver dans un musée. Or la notion de biodiversité fait référence à une diversité qui se manifeste sous trois formes : diversité génétique au sein des espèces, diversité des espèces elles-mêmes et diversité des écosystèmes dans lesquels elles évoluent. Que faudrait-il donc préserver ? Le nombre d’espèces, leur diversité génétique ou leurs milieux de vie ? Les trois, pourrait-on répondre. Mais pourquoi ? Pourquoi le statu quo serait-il préférable à l’évolution, c’est-à-dire à la variation continue du niveau de biodiversité ? L’injonction est d’autant plus surprenante que la biodiversité ne cesse d’évoluer sur notre planète. Pourquoi donc vouloir figer le mouvement de la vie ?

D’aucuns annoncent que nous nous dirigeons vers une sixième grande extinction. C’est possible, mais cela reste loin d’être établi, d’autant que certains des facteurs qui ont contribué à l’érosion de la biodiversité – comme l’extension des terres agricoles – pourraient perdre en intensité dans les décennies à venir. Quoi qu’il en soit, Marc-André Selosse reconnaît lui-même que, du point de vue de la biodiversité en tant que telle, un effondrement n’aurait rien de définitif : à l’instar des grandes extinctions passées – comme celle ayant conduit à la disparition des dinosaures –, la vie trouverait toujours les moyens de repartir de plus belle. Autrement dit, la biodiversité n’est pas ce trésor fragile que l’on nous décrit souvent : elle est, au contraire, d’une remarquable résilience.

A lire aussi: L’orgasme n’est plus ce qu’il était

Si ce n’est donc pas pour elle-même que nous devrions nous inquiéter de la baisse de la biodiversité, ce serait, selon Selosse, pour nous, humains. Il écrit ainsi que la biodiversité « doit être vue comme un humanisme », car elle est cruciale pour notre santé (p. 75). Il est vrai qu’aucune vie humaine n’est possible sans un certain degré de diversité du vivant. Notre survie et notre santé dépendent d’un ensemble d’organismes – animaux, plantes, bactéries – dont nous tirons des ressources indispensables à notre bien-être (songeons, par exemple, à l’importance du microbiote intestinal). En spécialiste des champignons, Selosse rappelle également leur rôle décisif dans le fonctionnement de l’agriculture. Sur ce point, on ne peut que lui donner raison. Mais est-ce pour autant que la biodiversité en tant que telle est bonne pour l’humanité ?

Les méfaits de la biodiversité

Quand on parle de biodiversité, il ne faut jamais oublier qu’une nature riche en espèces est aussi une nature saturée de menaces. Les agents pathogènes – virus, bactéries, parasites – font pleinement partie de cette diversité du vivant. Or l’histoire de l’humanité est aussi celle de sa lutte pour les contenir, de la peste au paludisme, jusqu’aux maladies émergentes. De même, une grande diversité d’espèces végétales ou animales n’est pas toujours compatible avec nos besoins : toute l’agriculture s’est ainsi construite sur la simplification des écosystèmes, la sélection de quelques espèces et l’élimination de celles qui leur nuisent. Et qui n’est pas content que les grands prédateurs ne déambulent plus dans nos campagnes ? Autrement dit, pour leur bien-être, les sociétés humaines n’ont cessé de trier, de transformer et de réduire la biodiversité.

Dans ces conditions, chanter les vertus de la biodiversité pour le bien-être de l’humanité, comme le fait Selosse, revient à oublier cette dimension conflictuelle de notre relation avec le monde vivant. Certes, parfois, l’humanité a pu aller trop loin dans la réduction de la biodiversité et son action doit être corrigée. Mais rien ne permet de penser que nous devrions préserver à tout prix le niveau actuel de biodiversité, ni a fortiori retrouver celui des siècles passés, alors même que le développement de l’humanité s’est accompagné de sa réduction. L’objectif ne saurait donc être de la protéger en l’état, mais de déterminer son niveau optimal, que ce soit sur le plan de la génétique, des espèces ou des écosystèmes. Autrement dit, il ne faut pas chercher à préserver la biodiversité, mais à la moduler (parfois à la hausse, parfois à la baisse) pour notre bien-être.

Les discours en faveur de la biodiversité sont donc trompeurs. Ils tendent en effet à mettre sur le même plan les organismes qui contribuent à notre bien-être et ceux qui le menacent, tout en laissant croire à une possible harmonie du vivant. Ils font ainsi oublier que le bien-être humain suppose de sélectionner, de contrôler et, parfois, d’éliminer certaines formes de vie. En ce sens, faire de la biodiversité un idéal revient, à l’inverse de ce que pense Selosse, à défendre une conception du monde profondément antihumaniste.

96 pages.

De la biodiversité comme un humanisme

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Amfis: les outils de l’indignation

À l’université d’été de LFI, on a rangé les keffiehs et soigné son profil présidentiel. Mais la rhétorique de l’extrême gauche a tourné à plein régime. Dominants et dominés, frustrateurs et frustrés, chacun a trouvé sa place désignée dans ce grand bain de culture de colère politique. Reportage


Jeudi 20 août. L’université d’été de LFI vient à peine d’ouvrir ses portes près de Valence dans la Drôme, et déjà des centaines de personnes, cadres, élus et membres parmi les plus actifs du parti, sont massées devant l’entrée. La foule est principalement constituée de milléniaux à la mise plutôt sage, comprenez sans le moindre signe ostentatoire d’appartenance politique ou communautaire. Une vision qui tranche avec la « Nouvelle France » encensée à longueur de discours par Jean-Luc Mélenchon et dont on a pu voir une démonstration éclatante lors du grand meeting antiraciste organisé par Bally Bagayoko en avril dernier à Saint-Denis.

Jean-Baptiste Roques, infiltré pour Causeur.

Pendant les deux jours que je passerai aux Amfis (« Amphis de la France insoumise »), je dénombrerai ainsi à peine une dizaine de keffiehs, et à peu près autant de t-shirt « à message », orné ici d’une photo de Che Guevara, là d’un triangle rouge accompagné de la formule « Faites mieux ». Et juste deux jeunes femmes voilées. « On est les seules, mais genre les seules ! » s’exclament-elles alors qu’elles passent devant moi. Et encore elles sont habillées à la mode « hidjabeuse », avec un foulard islamique adapté à la pratique sportive et des vêtements en lycra très couvrants, mais non moins moulants qui leur vaudraient sans doute quelques problèmes avec les forces de l’ordre si elles se promenaient ainsi dans les rues de Téhéran.

Mélenchon, grand-père de substitution

Ici, le militant moyen est plutôt jeune et urbain. Étudiant enseignant en début de carrière, intermittent du spectacle, travailleur social, fonctionnaire territorial, il est parfois venu avec ses enfants en bas âge, auxquels un espace baptisé « Les Insouminots » est réservé, proposant notamment un atelier de boxe animé par le député du Val-d’Oise Carlos Martens Bilongo et une leçon sur la Révolution française confiée à son collègue de l’Essonne Antoine Léaument. Pauvres gosses…

Devant un food-truck spécialisé dans la cuisine syrienne, j’entame la discussion avec un de ces jeunes sympathisants LFI. Bibliothécaire en région parisienne, âgé d’une trentaine d’années, il me confie que Mélenchon est pour lui « comme un grand-père de substitution, qu’il faut chérir d’avoir rendu la gauche à nouveau inspirante et rebelle, et surtout d’avoir imposé à toute la jeunesse l’idée qu’être de droite, genre lire L’Express, c’est être un salaud. »

Je continue ma déambulation au milieu des 5 000 participants enregistrés dès le premier jour (un record). Bientôt, un curieux détail me trouble. Beaucoup d’entre eux arborent un maillot de l’équipe de France de football. À y regarder de plus près, il s’agit d’un modèle assez original, puisque le nom du joueur floqué sur le dos est « Mélenchon » – il est en vente à la boutique des gadgets de propagande au prix de 25 euros. Je finis par repérer aussi chez bon nombre de militantes un amusant accessoire : des boucles d’oreilles en forme de pastèque. On m’indique que ce fruit est très prisé des Insoumis, car il présente le double avantage de reprendre les couleurs du drapeau palestinien et de symboliser l’écologie radicale, « vert dehors, rouge dedans ». L’astucieux colifichet résume à mes yeux parfaitement le ton souriant et décontracté voulu pour cette édition. À l’approche de la campagne présidentielle, consigne semble avoir été donnée de mettre en sourdine le bruit et la fureur.

Aux Amfis 2026, la question arabo-israélienne, qui obsède tant le parti depuis le 7-octobre, a ainsi clairement été ramenée à la portion congrue. Sur les cent soixante heures de conférences, débats et autres formations que propose l’événement en tout, quatre heures seulement sont consacrées au sujet, soit une projection du nouveau documentaire de Pierre Carles sur Georges Ibrahim Abdallah et une table ronde avec l’eurodéputée Rima Hassan et l’activiste palestinien Salah Hamouri (où ce dernier fait scandale en lançant que les 5 000 Franco-Israéliens engagés dans Tsahal « ont leur place en prison », ce qui, dans sa bouche, constitue en fait un sacré effort de modération, car au moins on ressort vivant de prison). Bref, si j’étais Insoumis, je dirais que la cause a été « invisibilisée » cette année. Mais je préfère employer le lexique des communicants politiques : le parti « recentre son image ».

Danièle Obono donne une conférence sur « La race, le racisme et l’antiracisme ». Photo : Jean-Baptiste Roques.

Un visiteur moins bien intentionné que moi n’aurait cependant aucune peine à débusquer au cœur de ce haut lieu de l’Insoumission divers marqueurs de l’ultra-gauche la plus dangereuse. Il suffit pour cela de visiter le « village » des compagnons de route de LFI, tels la Gauche révolutionnaire et le Parti ouvrier indépendant. Contrairement aux autres exposants, ceux-là n’ont pas décoré leurs stands avec des pastèques, mais avec d’authentiques drapeaux palestiniens. Sur place, j’ai pu entendre le membre d’un obscur groupuscule trotskiste affirmer sans rire qu’« Israël est l’unique État antisémite au monde puisqu’il est le seul à avoir inscrit l’essentialisation des juifs dans sa Constitution ». Ne serait-ce qu’en raison de ses accointances avec des tels cinglés, LFI n’est évidemment pas une formation politique comme les autres. Mais restons concentrés sur l’idéologie mélenchoniste pur jus, bien plus préoccupante, car c’est elle qui séduit un nombre croissant de Français, y compris la ministre centriste de l’écologie en personne, Monique Barbut, qui trois jours auparavant a déclaré dans Libération, en dépit du bon sens, que Jean-Luc Mélenchon est le candidat « qui intègre le plus la question du climat dans ses propositions ».

Batterie de conférences

Aux Amfis, le catéchisme du parti est prêché à travers une batterie de conférences thématiques sur l’économie, l’hôpital, les institutions… Les séances se tiennent sous de grandes tentes berbères (c’est leur nom attitré dans le métier de l’événementiel, n’y voyez pas d’obsession de ma part) plantées au bord d’un lac et pleines à craquer. Autant le reconnaître d’emblée : la majorité des intervenants, parmi lesquels un paquet de professeurs de faculté qui collaborent régulièrement à l’école interne du parti (l’Institut La Boétie), sont d’excellents orateurs. Toutes les universités d’été ne peuvent pas en dire autant. Pardon pour cette remarque atrocement validiste, mais au pays des aveugles politiques, les borgnes LFI sont rois.

Reste que le public, pourtant censé représenter l’avant-garde du parti, est manifestement loin de posséder les connaissances doctrinales des gauchistes d’antan. Ainsi, la conférence « Introduction au matérialisme historique » de Stathis Kouvélakis, ancien enseignant au King’s College de Londres, ressemble davantage à une vidéo YouTube « Le communisme pour les nuls » qu’à un séminaire au Collège de France. De même, durant son allocution sur « La République et le républicanisme », Pierre Crétois, directeur de département à l’université Bordeaux-Montaigne, se sent obligé de préciser une banalité connue de tout étudiant de première année : ce n’est pas parce que l’œuvre la plus célèbre de Machiavel s’appelle Le Prince qu’il faut la réduire à un « bréviaire de la monarchie ». Idem, durant son cours intitulé « L’économie selon Marx », Clément Carbonnier, professeur à Sciences-Po, évoque le concept de fétichisation de la marchandise comme si l’assistance entendait ce terme pour la première fois de sa vie.

Autres preuves du niveau général assez bas, les questions posées à la fin des exposés sont souvent d’un manichéisme consternant. Par exemple après la formation « Race, racisme et antiracisme » dispensée par la députée de Paris Danièle Obono (au cours de laquelle celle-ci ne résiste pas au plaisir de citer une phrase stupide d’Aimé Césaire : « Il vaudrait la peine de révéler au très distingué, très humaniste, très chrétien bourgeois du xxe siècle qu’il porte en lui un Hitler qui s’ignore »). À l’issue de la séance, une main se lève : « Bonjour, je suis professeur d’histoire-géographie dans un CFA. Mes élèves prétendent être confrontés au racisme antiblanc. Que pourrais-je leur dire pour les convaincre que cela n’existe pas ? » Obono : « Expliquez-leur que s’il peut y avoir des insultes contre les Blancs dans notre société, cela ne saurait en aucun cas être dénommé “racisme” puisque nous vivons dans un système de domination blanche, avec un pouvoir qui produit du racisme négrophobe et islamophobe, pas de l’exclusion antiblanche. » L’art de proférer des sophismes sur un ton de tiktokeuse.

À force d’écouter tant d’esprits dogmatiques habillés en chemisette et en sandales, qui dénoncent en boucle le « racisme systémique », les « violences policières », la « finance prédatrice » et la « masculinité toxique », j’en viens à me demander si je ne suis pas sur le tournage de la suite de Problemos, le long-métrage d’Éric Judor qui se moque si génialement des délires wokistes et décroissants. Le sommet est sans doute atteint durant la conférence sur « La planification écologique », assurée par Martine Billard, figure historique du parti et coresponsable du volet environnemental du programme. Un véritable sketch, où l’ancienne députée Verte parle « des entrepôts qu’on a partout et qui bouffent les terres agricoles » (alors qu’en réalité depuis vingt ans, à peine 10 000 hectares de bâtiments de stockageont été bâtis en France, soit moins de 0,02 % de la surface agricole française), mais aussi de « la droite et l’extrême droite qui ne veulent rien faire pour la planète », si ce n’est nous demander de « prendre des douches plus courtes » et « d’installer des climatiseurs partout et pourquoi pas dans les champs », sans oublier le « pillage des brevets de médicaments qui viennent des pays du Sud » et, cerise sur le gâteau, les patrons des sites marchands qui ont « réussi idéologiquement à nous convaincre qu’on pouvait commander en ligne et être livré très rapidement » (ils sont forts, ces patrons du Web qui arrivent à faire coïncider le réel et l’idéologie).

Le social-démocrate c’est le diable

À la fin de ce module pénible, où Martine Billard se contente de répéter, en guise de seules informations tangibles sur les mesures concrètes prônées par son parti, que « la France insoumise va faire des propositions », je m’étonne auprès de mon voisin de voir cette université d’été faire presque l’impasse sur le projet pour 2027. « Tu devrais aller écouter des conférences sur la VIe République, la politique de l’amitié et les nouvelles ruralités », me conseille-t-il. J’insiste : « Oui, mais ce qui m’intéresse, c’est de savoir ce que Mélenchon ferait durant ses cent premiers jours à l’Élysée. » Mon interlocuteur prend soudain un air sévère. « Pour le moment, l’urgence est de rassembler notre base, en lui montrant que nous sommes la seule vraie force de progrès, le seul parti de gouvernement qui maîtrise les outils de la critique et de l’indignation. À ce stade, on est encore en pleine primaire officieuse face aux sociaux-démocrates. »

Les sociaux-démocrates. Le mot est lâché. Ici, ils sont le diable en personne, sans doute encore plus maudits que les macronistes, les Républicains et les lepénistes réunis. Un indice me permet de l’affirmer : les seuls noms que j’ai entendus conspuer sont ceux de personnalités de centre gauche. Celui de Nicolas Mayer Rossignol, maire socialiste de Rouen, traité de « macronien de droite » par une opposante de son conseil municipal, avant d’être hué par le public. Celui de François Hollande, copieusement sifflé quand Pierre-Yves Cadalen, député du Finistère, confie qu’il a été choqué de le voir honorer Jules Ferry sitôt élu président en 2012 « au lieu de se recueillir devant le mur de Fédérés ». Et bien entendu celui de Raphaël Glucksmann, revenu à plusieurs reprises dans mes conversations avec des militants et systématiquement accusé par eux d’être un « soutien du génocide ». L’un d’eux me glissera même : « Lui, c’est le pire des suprémacistes. »

Petite parenthèse sur le concept de suprémacisme. Telle est la dernière trouvaille sémantique des Insoumis. Le député du Vaucluse Raphaël Arnault, qu’il n’est plus besoin de présenter depuis la mort de Quentin Deranque à Lyon en février, a été chargé d’en faire la promotion au tout début des Amfis. Son laïus vaut le détour. On se croirait dans une agence de pub lors d’une réunion de travail ayant pour ordre du jour : « Quel nouveau wording pour discréditer nos ennemis ? » Avec une étonnante lucidité, Arnault commence par reconnaître que « fascisme » n’est pas le mot le mieux choisi si l’on veut stigmatiser Israël. Puis il note que « racisme » ne convient pas non plus parfaitement pour définir l’État islamique. Il propose donc un terme plus global permettant de disqualifier tous les réactionnaires de la planète, qu’ils soient libertariens de la tech californienne, colons de Cisjordanie, catholiques intégristes ou masculinistes des réseaux sociaux : le suprémacisme. À côté de lui, une chercheuse à Harvard, Sylvie Laurent, se penche sur la généalogie de la notion. Six mois après la fin de la guerre de Sécession, rappelle-t-elle, des officiers sudistes, ne s’avouant pas vaincus, créent le Ku Klux Klan dans le but de restaurer l’esclavage. « Contrairement aux ségrégationnistes d’avant-conflit, précise-t-elle, ils ont une logique de reconquête. On parle dès lors de suprémacistes et plus de simples racistes. Aujourd’hui, tout ancien dominant qui veut rétablir le supposé âge d’or de sa puissance peut également être rangé dans la case suprémaciste. » Efficace. Surtout quand on s’adresse à une génération gavée de séries Netflix sur la « White Supremacy » aux États-Unis, et beaucoup moins de documentaire d’Arte sur les régimes autoritaires du xxe siècle. Vous avez dit « wokisme » ?

Le village des compagnons de route de LFI.

Soyons honnête, j’ai aussi assisté durant cette université d’été à des moments de meilleure tenue, quoiqu’aussi caricaturaux. Au cours d’un échange avec la députée de Seine-Saint-Denis Aurélie Trouvé, l’économiste star Frédéric Lordon tente de mettre en accord la bile haineuse antiriches des troupes Insoumises ici présentes dans la salle et le jus de crâne de l’intellectuel maison qu’il est : « Les affects, comme disait Spinoza, sont l’élément même de la politique, commence-t-il. De quel autre point voudriez-vous partir, grands dieux, si ce n’est des affects de la population ? Évidemment pas, comme le croient les imbéciles, pour les ratifier en l’état, mais pour les élaborer, les travailler, c’est-à-dire les couler dans la forme d’idées politiques. Il est légitime de partir des affects et si besoin est, de les porter à bonne température. » Spinoza convoqué pour flatter les passions tristes de l’auditoire, il fallait oser ! Le pauvre doit se retourner dans sa tombe à La Haye. Car si l’auteur de L’Éthique reconnaît effectivement que la vertu en politique consiste à reconnaître nos affects et à les transformer plutôt qu’à les nier, il n’a jamais recommandé d’en augmenter la « température ».

Cependant, avec ce joli tour de passe-passe philosophique, Lordon met en lumière un fait essentiel pour comprendre le succès grandissant du mélenchonisme. Au lieu de fonctionner, à l’image des autres mouvements révolutionnaires, avec une discipline quasi religieuse, c’est-à-dire en demandant à ses ouailles de se comporter comme des moines-soldats, LFI s’ingénie à valoriser la frustration sociale de ses sympathisants, à les féliciter pour leurs ressentiments, à les encourager à la détestation. Dans le jargon interne du mouvement, cette redoutable recette politique, copiée sur les populismes les plus crasses, s’appelle, paraît-il, la « conflictualisation ».

Poutine / présidentiables: un tragique décalage

Sabotage d’un poste électrique à Bergheim, attaque au drone à Leipzig: en Allemagne, la guerre hybride russe s’installe au cœur de l’Europe. Pendant ce temps, en France, François Ruffin et Dominique de Villepin rivalisent de belles formules… Le débat politique français semble désespérément hors-sol, regrette Philippe Bilger


Vladimir Poutine menace de plus en plus l’Europe, par toutes sortes d’attaques et d’offenses. Il la teste, vérifie la fiabilité de ses lignes rouges, la rapidité de ses réactions, la force ou non de son consensus. Il y a eu Leipzig et les drones, et l’intelligence du processus allemand pour en identifier à coup sûr les responsables : la Russie y est indiscutablement impliquée. Auparavant, il y avait eu plusieurs incidents, apparemment bénins, des immixtions visant à déstabiliser notre campagne présidentielle et certains candidats, une intrusion cynique dans notre espace démocratique, au propre comme au figuré, avec cette certitude et cette arrogance sans pareilles, comme si notre faiblesse était acquise et notre modération garantie.

Cette offensive multiforme de la Russie de Poutine est devenue tellement préoccupante et dangereuse que d’aucuns, par exemple Frédéric Encel, le 2 septembre sur BFM TV, n’hésitent plus à parler d’« esprit munichois » pour fustiger quelques passivités, soutiens et complaisances. À supposer que la prise de conscience de cette invasion subtile ou ostensible, de ces intrusions grossissant à vue d’œil, soit enfin à la hauteur, qu’oppose-t-on à cette menace sur le plan national? Certes, ce n’est qu’un débat parmi d’autres. Il y en aura de multiples, mais, pour peu qu’ils soient du même acabit, on peut, on doit craindre un terrifiant décalage entre la fureur du monde et nos dialogues républicains.

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Comment, en effet, ne pas éprouver un malaise devant l’apparente confrontation d’un François Ruffin — on avait cru comprendre qu’il s’orientait plutôt vers le Parti communiste et Fabien Roussel — et d’un Dominique de Villepin (BFM TV) ? Heureux de se retrouver l’un face à l’autre, tous deux abondaient en formules pour complaire à leur public : l’ancien Premier ministre distillait ses nobles banalités, son lyrisme vague et incantatoire (surtout bien se garder du factuel !), tandis que son contradicteur, qui l’était si peu, était très fier de ses saillies comme « il faut faire dérailler le train », en évoquant la France et une esquisse d’union nationale qu’il serait bien incapable de réaliser.

Il n’était pas question, dans ces échanges, d’aborder les réalités internationales, même si Dominique de Villepin n’a pas manqué — passage obligé — de vitupérer Donald Trump, mais tout de même ! Comment imaginer que ces personnalités noyées dans leur verbe soient un jour capables de prendre la mesure du dictateur Poutine et de la stratégie redoutablement efficace et meurtrière de la Russie ? Le hiatus était accablant entre ce qu’elles nous montraient et ce qui, chaque jour, ajoutait à la folie et à l’horreur de notre univers !

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J’ose à peine le dire, mais, face à ce gouffre, il y avait comme une vague nostalgie de François Hollande qui, dans le registre international, n’avait pas été médiocre ni tendre, ou même de la « grande gueule » d’un Jean-Luc Mélenchon, avec évidemment l’illusion qu’il saurait l’avoir partout ! On ne peut plus se permettre d’avoir des nains, authentiques ou se surestimant, face à l’absolue perversion des géants ou des caractériels. Le 2 septembre au soir, j’ai eu un coup de blues.

L'Heure des crocs - De CNews et du délit d'opinion

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Le mausolée d’Obama

Le 19 juin, Barack Obama inaugurait à Chicago le centre présidentiel censé consacrer son héritage politique. Entre architecture monumentale, gentrification annoncée et billet à 30 dollars, le mausolée du premier président noir des États-Unis ressemble moins à un hommage aux opprimés qu’à un monument à son propre ego…


Depuis Roosevelt, chaque président américain se doit d’avoir sa « bibliothèque présidentielle » abritant ses archives. Les constructions traduisent l’image que chaque dirigeant voudrait léguer à la postérité. Celle de Roosevelt, dans un style colonial hollandais discret, montre un patricien dévoué à la cause des plus modestes. Celle de Reagan, empruntant le style des missions espagnoles en Californie, suggère un pionnier évangélisateur. Le brutalisme écrasant de celle de Lyndon B. Johnson est fidèle à l’homme qui a poursuivi la guerre au Vietnam. On a désormais le « Barack Obama Presidential Center », qui a ouvert ses portes le 19 juin, ou « Juneteenth », le jour férié qui commémore la fin de l’esclavage. Cette date a été choisie, ainsi que la situation en marge du « South Side » de Chicago – le quartier afro-américain pauvre où Obama a commencé sa carrière politique – pour souligner l’engagement du premier président noir en faveur des opprimés de la terre.

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Pourtant, l’ouverture a été précédée par une cérémonie en grande pompe en présence des gloires, aujourd’hui fanées, de l’ère de la mondialisation : les Clinton, Angela Merkel, Justin Trudeau. Le complexe architectural est dominé par une tour en granit gris, presque sans fenêtres, que des internautes ont comparée à une poubelle géante, une litière pour chats ou l’Étoile de la mort des films de George Lucas. Obama lui-même a imposé ce bloc impersonnel qui, conçu pour représenter quatre mains se joignant en un symbole de l’action collective, évoque plutôt un égoïsme boursouflé et creux. D’ailleurs, les archives elles-mêmes ne sont pas présentes sur les lieux, la mission du centre étant de les numériser. Sur la façade, dans des lettres à peine lisibles bien que géantes, il y a un extrait d’un discours où Obama commémore la lutte pour les droits civiques, lutte à laquelle il n’a pas participé. En quittant le quartier pour Washington, Obama a laissé tomber les militants qui l’avaient soutenu au début, et la présence du centre risque de favoriser la gentrification et de chasser du quartier des cols bleus noirs. Enfin, le billet d’entrée, à 30 dollars, est le plus cher des bibliothèques présidentielles. Pour sa bibliothèque, Donald Trump envisage une tour dorée de cinquante étages. Au moins, c’est cash.

Après moi, le déluge? Non. Avec nous, le désastre

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Danse. Les trois auteurs d’un déplorable spectacle l’ont titré Après moi, le déluge… quand il eut été plus judicieux de l’intituler Avec nous, le désastre, persifle notre critique


Faut-il nommer imposture cette calamiteuse production du collectif (La) Horde voulue pour le Ballet national de Marseille et titrée Après moi, le déluge ?

Ou ne faut-il pas plutôt fustiger l’irresponsabilité des pouvoirs publics qui subventionnent (délégation à la Danse au ministère de la Culture, Région de Provence-Alpes-Côte d’Azur, Ville de Marseille) et qui ont conjointement choisi un groupe d’animateurs de hip hop et de jumpstyle pour les placer à la tête de ce qui était en son temps la deuxième compagnie de ballet française, ici réduite à un groupe de jeunes gens qui s’agitent comme des possédés, mais qui visiblement ne savent guère danser ?

Dénoncer aussi la majorité des médias qui, par bêtise ou malhonnêteté intellectuelle, ferment les yeux sur une entreprise qui depuis plusieurs années offre l’exemple d’un parcours erratique ressemblant fort à une supercherie.

Populisme

Il fallait certes être bien présomptueux pour oser se porter candidat à la direction artistique du Ballet national de Marseille en 2019 quand on n’était jamais qu’un groupe de trois personnes formées dans une école d’art, design, communication et musique (HEAR) pour deux d’entre elles, ou dans un conservatoire municipal pour la troisième.

Mais il fallait surtout être bien aveugle, incompétent ou lamentablement populiste pour nommer des artistes auto-proclamés chorégraphes sur les réseaux sociaux.  Populiste oui, pour obéir à cette politique désormais générale qui veut que l’on s’impose de s’adresser avant toute chose à un public nécessairement jeune, issu des quartiers populaires, et préférablement inculte, en confondant allégrement manifestation artistique et divertissement facile.

Nommer le collectif (La) Horde, avec sa graphie bêtement poseuse, à la tête de ce qui fut le Ballet national de Marseille et qui n’en est plus désormais que le spectre, c’est un peu comme si l’on avait placé un musicien de bal musette à la tête d’un orchestre symphonique ou un tenancier de friterie à celle d’un restaurant étoilé.

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Suspect, malsain

On ne saurait détailler la production, ou mieux dit le produit, qui assure aujourd’hui l’ouverture de la saison du Théâtre de la Ville.

A quoi bon d’ailleurs ? Décrirait-on un verre d’eau tiède, un terrain vague, une attente interminable dans une salle d’aéroport ?

Est-il besoin de retracer un chapelet d’insignifiances, de séquences indigentes, le néant d’une pensée ? Quelque chose qui ressemblerait à une fin de soirée dans une discothèque minable et qui se traîne misérablement jusqu’à l’achèvement de ce « non spectacle » ? 

Absence totale d’écriture chorégraphique, de mise en scène un peu solide, d’argument structuré, de sensibilité, mais en revanche effets aussi racoleurs  qu’ils sont creux, agitation aussi vaine que permanente, accumulation de poncifs et reprises éhontées de choses déjà vues ailleurs ; bref vide abyssal pour tout résumer en deux mots : voilà cet Après moi, le déluge qui occupe bruyamment la scène dans un temps qui paraît interminable. Et ce sur un fond de violence suspect autant que malsain.

Enthousiasme forcé

Au Festival de Montpellier Danse où début juillet a été créé Après moi, le déluge, la réaction d’une grosse part des spectateurs accourus par la grâce des vidéos et des clips publicitaires montés par le collectif, était particulièrement éloquente. Il s’agissait d’un public avant tout recruté sur les réseaux sociaux et qui a rempli la vaste salle de l’Opéra Berlioz. Dès le spectacle achevé, nombre de spectateurs se sont levés comme il est à la mode de le faire désormais, quoi que l’on voie, pour exhiber leur adhésion et afficher un enthousiasme forcé.

Acclamations bruyantes, ostentatoires, comme mécaniques. Mais rien qui traduise, et pour cause, une quelconque sincérité, une émotion vraie. Acclamations fugitives, vite éteintes. Comme si, le produit étant payé et consommé, il était temps de passer à autre chose. 

Main basse sur des traditions séculaires

Au Théâtre de la Ville où l’on est bien conscient de cette déroute qui traduit, non pas une erreur de parcours, mais une faiblesse récurrente, on plaide l’indulgence en invoquant un précédent spectacle de (La) Horde : Marry Me in Bassiani.

Effectivement y apparaissaient quelques plaisantes séquences dansées qui brisaient la monotonie d’un ensemble totalement dépourvu d’intérêt : c’était des danses traditionnelles de Géorgie exécutées par un groupe de danseurs de Tbilissi, l’ensemble Iveroni, et qui constituaient au fond l’essentiel du spectacle.  Des danses ancestrales venues des confins de l’Europe… enchâssées dans une production crânement signée par le collectif (La) Horde, comme si c’était le trio lui-même qui les avait composées.  

1h15


Après moi, le déluge
Théâtre de la Ville, 2 Place du Châtelet, Paris, du 5 au 12 septembre

Algériens d’opérette

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Quartier du Vieux-Port à Marseille, après le match Algérie / Congo, le 6 janvier 2026 © Frederic MUNSCH/SIPA

Qu’est-ce que les Algériens ont bien pu faire à notre chroniqueur? Ceux qui vivent « là-bas » sont généralement pacifiques, pas du tout obnubilés par le passé, ils forment la première nation d’Afrique grâce à leur sage gestion de ressources infinies, et ils n’exercent aucune discrimination sur les Kabyles. Quant à ceux qui vivent ici, ils sont généralement polis, amicaux, travailleurs, et tout à fait disposés à s’intégrer. Et ne s’adonnent pas à la délinquance, ni à l’islam des caves et des cavernes. Alors? Comment expliquer la diatribe qui suit?


« Pourquoi il se casse le cul avec son nationalisme, Nonœil1 ? Pourquoi ressent-il l’étranger comme une souillure ? Il a rien pigé ! Qu’on les laisse venir et s’installer à leur guise, jamais la France ne deviendra maghrébine, parce que c’est la terre qui fait les hommes. En trois générations : gloup ! Absorbés, nos petits crouilles. Français, fils de Gaulois ! Ramadan mon cul ! Champagne pour tout le monde ! Coq au vin ! Le Chat Noir aura remplacé le tchador ! Ils seront bretons, comme le Jean-Marie. Ils fêteront l’arrivée du beaujolais nouveau. J’en connais des tombereaux : fils et déjà plus français que toi. Assimilés à outrance. Diplômés, techniqués. Tamanrasset ? Fume ! Ils préfèreront Dunkerque. T’as oublié les bagnoles à kroum, les syndicats, le club Med, la machine à laver, la bouffe congelée, l’école laïque, la Roue de la Fortune et toutes ces françaiseries amollissantes qui nous enveloppent de graisse et de cholestérol. Voilà le mot-clef lâché, on les annexera par le cholestérol, mon vieux Cyclope. Ils seront francisés grâce au cochon qui leur faisait si peur. »
(Frédéric Dard, alias San-Antonio, Y en avait dans les pâtes, 1992)

Mais ça, c’était avant. Né en 1921, Frédéric Dard a connu les Algériens venus en France, avant et après l’indépendance de leur pays, pour travailler à la reconstruction du pays puis à l’essor des Trente Glorieuses. Des hommes (principalement) travailleurs, souvent adeptes du veston-cravate, le dimanche, portés par un désir d’intégration — que la politique du logement et des salaires pratiquée alors ne favorisait qu’à la marge. Lorsque Lionel Stoléru, jamais en retard d’une idée saugrenue, leur proposa un « million » (en fait, 10 000 francs) comme prime de départ, il n’eut aucun succès : ces Algériens avaient été naturalisés par leur travail, et par un certain air de liberté qui régnait alors sur l’Hexagone.

Leurs enfants — la deuxième génération — furent élevés d’une main de fer, et incités à devenir de bons petits Français. Cette attitude s’est maintenue et intensifiée après le rapprochement familial instauré en 1976. La pratique de l’islam était fort discrète, le ramadan était une pratique privée, aucune femme n’était voilée (« C’est bon pour là-bas », m’a expliqué un jour une Algérienne récemment immigrée).

Parenthèse. Les petits Algériens arrivés en France dans les années 1970 n’étaient pas plus stupides que leurs homologues français. Mais ils étaient quasiment illettrés, grâce à l’habile politique du gouvernement algérien. Leur attribuer la responsabilité de la baisse de niveau qui résulta du collège unique, instauré la même année, est fort injuste — et en même temps, c’est vrai : mieux formés, mis dans des classes à horaires renforcés, nourri de français et de maths, ils auraient sans peine rattrapé les petits Français de souche — comme le firent à la même époque les jeunes boat people qui s’étaient enfuis du Vietnam et du Kampuchéa libérés…

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Vint la troisième génération, née vers la fin des années 1980 — que San-Antonio, qui meurt en 2000, n’a pas vraiment connue. Ces enfants-là retournent encore parfois au pays pour les vacances, et se prendront pleine face les répercussions des horreurs de la guerre civile algérienne (la « décennie noire » de 1992-2002). Travaillés au corps par l’islam rigoriste du Front Islamique du Salut et les pratiques terroristes du GIA, influencés plus tard par l’entrisme des Frères musulmans, certains d’entre eux se revendiquent plus Algériens que les natifs du pays — en tout cas plus Algériens que leurs parents et leurs grands-parents, accusés d’être des « Oncle Tom », comme disent les Noirs américains.

Généralement incapables de parler et de lire l’arabe littéraire, ces néo-fondamentalistes n’ont avec le Coran que des rapports incertains. Mais ils en répètent les mantras que leur enseignent les prêcheurs islamistes : voilement des femmes, prières en public, hurlements hystériques à l’occasion des matchs de foot de leur pays rêvé où ils ne se rendent quasiment plus jamais (on se rappelle la Marseillaise huée et l’envahissement du terrain, lors d’un France-Algérie de sinistre mémoire au Stade de France le 6 octobre 2001). Ainsi est née une frange de Français résolument hostiles à la France.

Les réseaux sociaux, en permettant la diffusion à grande échelle des prêches et des anathèmes antisémites, n’ont rien arrangé. Voilà une génération dont la tête est farcie de slogans imbéciles et de directives abrutissantes. Convaincus que les femmes sont des créatures inférieures, ils les voilent, les malmènent, les insultent, et refusent d’écouter en classe pour peu que l’enseignant soit une enseignante.

Il y a un cercle vicieux de la bêtise : arrivés ignares, ils repartent fanatiques, chantant les louanges d’un pays où ils ne retournent jamais, de peur de ne pas avoir une prise pour recharger leur portable.

Ajoutons que fidèles à l’enseignement de Tebboune et de ses sbires, ils rejettent sur l’héritage de la « colonisation » le retard intellectuel et économique de leur pays rêvé. On devrait leur imposer la lecture obligatoire de Boualem Sansal.

Le plus désolant, ce sont les filles. Alors que leurs aînées ont bossé dur pour échapper (avec succès souvent) à l’emprise familiale, certaines gamines d’aujourd’hui, intoxiquées de slogans abrutissants, militent désormais pour une littérature halal : Zola ou Maupassant sont nécessairement haram. Pas de sexe hors mariage, pas de violence, pas de blasphèmes — toutes choses qu’elles pratiquent, comme leurs frangins, à l’abri des regards. Tant pis pour la littérature arabe classique, si fertiles en combinaisons acrobatiques — voir les Mille et une nuits.

On mesure ce que des programmes pédagogiques honteux nous ont fait perdre en quarante ans. Pour récupérer ces irrécupérables, il faudrait les isoler de leurs familles, de leur quartier, de leur « communauté », dans des internats où les bruits du monde n’entreraient pas, selon le vœu jadis formulé par cet homme de gauche véritable qu’était Jean Zay sous le Front Populaire.

Mais allez faire comprendre ça aux partis de gauche, qui voient un nouvel électorat chez des gens hostiles à toute démocratie…

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  1. Jean-Marie Le Pen, bien sûr. ↩︎

Peut-on rire de tout?

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DR

Si le rire est apparemment présent un peu partout dans la société française, il est devenu un produit de consommation qui a perdu son sel.


Peut-on rire de tout ? Réponse : oui. Pour trois raisons : rire est le propre de l’homme ; nous sommes en République ; et le rire, c’est bon pour la planète. La liberté d’expression règne dans notre beau pays et, Dieu merci, le blasphème n’existe plus.

Si une certaine mode intellectuelle est encore au tragique de Nietzsche et de Cioran, au sérieux démodé des hussards de la République, à la ville et dans les médias, le rire, un certain rire, est devenu un impératif et une addiction collective avec son revers : le pathos et l’indignation. On rit par désinhibition et panurgisme. Il suffit de voir et entendre, à la télé et dans les radios, de grands gars et filles de 50 piges, littéralement morts de rire pour tout, sauf pour les vaches sacrées du racisme, de l’extrémisme et du faire famille.

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De l’humour qui caresse à l’ironie qui blesse. Du rire rabelaisien au comique de Molière, au rire « hénaurme » de Jarry ou distancié de Beckett. Du dessin de Voutch à celui de Daumier. Des chansonniers aux humoristes aux caricatures, le rire, avec ses registres et ses nuances –fin, grossier, grinçant, amer– était censé corriger les mœurs, distraire et déjouer la censure. On le voyait par le théâtre. Ce temps n’est plus. À condition de ne pas rire de certainesreligions ni des arcs-en-ciel, on peut rire de tout. De préférence à gorge déployée. Si on ne badine pas avec Allah, on peut se moquer du Dieu des catholiques. Dieu lui-même n’est-il pas un humoriste ? En témoignent « les blagues » du Christ. Aux noces de Cana, ne donne-t-il pas, aux convives, du Saint-Amour et non de la piquette ? Sur le chemin d’Emmaüs, ressuscité, ne rigole-t-il pas en disant aux deux copains : de quoi parliez-vous ? Quant aux caricatures sales, son église les a bien méritées, non ?

Dans les meetings politiques, la puissance de faire rire, elle, ne vient pas d’un désir de distraire et d’amuser ; elle veut convaincre et persuader, amener aux urnes ou dans la rue. Le rire, libérateur, y est une arme redoutable car il fait des promesses de bonheur et de revanche. Il impose des idées simples, il soulève les cœurs et les esprits. Mélenchon l’a montré dernièrement encore : ce rire est terriblement efficace. En revanche, dans le domaine sociétal, interdit de rigoler. Là, pas touche ! C’est indignation et retour aux heures les plus sombres de notre République.

Mais une arme s’émousse ou bien est empêchée. On le voit dans la vie de tous les jours. Contre le totalitarisme bien-pensant, le rire ne peut plus être dénonciateur. La censure règne avec ses mille yeux comme Argus. Elle détruit l’ironie, maîtresse de l’intelligence, donc de liberté qui permet de tout dire en frondant par la puissance du verbe. Ironie désarmante car elle échappe à l’adversaire ! L’ironie indépassable des Provinciales avait plus fait contre la morale jésuite qu’un traité de mille pages. A présent, le rire règne en maître partout mais il est devenu, avec ses clichés et ses salves automatiques, un produit de consommation qui a perdu son sel.

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Surtout, tout est prétexte à la polémique et l’anathème. Dans le livre XV de l’Esprit des Lois, Montesquieu, utilisant le masque d’un esclavagiste, propose une argumentation faussée pour dénoncer l’esclavage. Exemple de l’ironie que donnait jadis le professeur pour initier ses élèves à l’argumentation : sa puissance et ses limites incarnées dans l’Histoire. Le 9 août 2019, un youtubeur connu « accuse » Montesquieu de « pratiquer la négrophobie » ! L’affaire est relayée un temps par Libération puis retirée. On suppose que les professeurs ne font plus étudier le texte de Montesquieu.

Deuxième exemple de « second degré » :le discours d’Alain Finkielkraut, en décembre 2019, sous la Coupole, sur « tante Céline », auquel nous renvoyons, en réponse à Caroline de Haas l’ayant accusé d’avoir fait l’apologie du viol lors de l’émission avec David Pujadas. Ce qui avait donné lieu à une polémique. L’ironie, plaisir de l’esprit, n’est plus. On ne peut plus rire de tout parce qu’on ne sait plus ce qu’est le comique, cette « vis comica » que montrait le théâtre. La seule chose qu’on sache faire, actuellement, à la perfection est tourner en dérision, s’indigner, ou accuser, toujours en sens unique de la bien-pensance.

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🎙️ Podcast : L’été diplomatique et la fin du multilatéralisme

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Le Premier ministre indien, Narendra Modi, le président russe, Vladimir Poutine, et le président d'Ouzbékistan, Shavkat Mirziyoyev. Bichkek, Kirghizistan, 1/9/2026. Vyacheslav Prokofyev/Russian Gov/ZUMA/SIPA

Avec Harold Hyman et Jeremy Stubbs.


Au cours du mois d’août, beaucoup prenaient des vacances, certains faisant du bronzage, de l’escalade, du badminton ou même du jet ski. D’autres faisaient – ou défaisaient – des alliances internationales, rebattant les cartes diplomatiques. En compagnie de Harold Hyman, chroniqueur international à CNews, nous faisons le tour des événements.

Notre voyage commence en Islande où, le 29 août, l’électorat a voté – à 52,8% – pour ne pas rouvrir les discussions avec Bruxelles en vue d’une adhésion de leur pays à l’Union européenne. Ce référendum, promis par le gouvernement centriste, n’a provoqué ni tensions ni dissensions idéologiques comme le Brexit au Royaume Uni en 2016. Les Islandais en en discuté comme de quelque match sportif dont le résultat serait intéressant mais pas d’une importance vitale. L’Islande a commencé des pourparlers avec l’UE en 2009, après la crise financière qui a durement frappé le pays. Mais en 2013, quand tout semblait aller mieux, elle les a arrêtés. Aujourd’hui, le pays ne semble pas craindre une menace imminente de la part de la Russie, de la Chine ou même des Etats-Unis dont le président, Donald Trump, voudrait mettre main basse sur le Groenland, un proche partenaire de l’Islande. Donc, aucune urgence de la part des Islandais pour rejoindre l’Europe. Comme les Norvégiens, ils sont déjà membres de l’Espace économique européen.

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Les 31 août et 1er septembre, les membres de l’Organisation de coopération de Shanghai – la Chine, la Russie, l’Inde, la Pakistan, l’Iran, les républiques de l’Asie centrale… – se sont rencontrés à Bichkek, capitale du Kirghizistan, accompagnés de différents pays « observateurs » ou « partenaires de dialogue ». Cette organisation constitue un bloc eurasiatique de nations qui ne sont pas très regardantes sur des questions de démocratie et qui sont d’accord pour croire que l’ordre mondial ne devrait pas être régi par les seuls Etats-Unis. De manière prévisible, à Bichkek, ils ont signé une déclaration condamnant l’attaque américaine contre l’Iran.

Le mois d’août a vu aussi une nouveauté : le 7, à La Mecque, un accord de défense conjointe a été signée par l’Arabie saoudite, la Turquie et le Pakistan. Ce dernier avait déjà signé un accord avec l’Arabie saoudite l’année dernière : en échange de l’argent saoudien pour soutenir son économie chancelante, le Pakistan fournit des troupes et aide le royaume de MBS à développer ses défenses. L’arrivée de la Turquie dans le dispositif crée un véritable front sunnite au Moyen Orient en opposition à l’Iran chiite. Pourtant, si l’Arabie saoudite voit en l’Iran un pays ennemi qui se pose en rival des Saoudiens pour le leadership du monde musulman, le Pakistan ne s’oppose pas à l’Iran. Ses élites ont même une certaine admiration pour la culture perse. En revanche, aucun front chiite ne se dessine sur l’échiquier géopolitique.

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Que reste-t-il des accords d’Abraham qui, en 2020, au cours du premier mandat de Donald Trump, ont normalisé les relations diplomatiques entre Israël et les Emirats, Bahreïn, le Maroc, et un certain nombre d’autres pays musulmans. Aujourd’hui, ça marche bien avec les Emirats et Bahreïn, mais il semble peu probable que l’Arabie saoudite se lance et signe.

Que conclure de toute cette activité – ou inactivité ? On peut y voir une confirmation du déclin actuel du multilatéralisme, dont le monde n’est pas loin de signer l’acte de décès. L’ordre international se fragmente en blocs définis par des accords entre un nombre limité de partenaires. Ces alliances se font, se défont, se recomposent et se superposent à volonté. L’Union européenne est en train de devenir un bloc comme les autres, mais un bloc que le reste du monde reconnait, surtout sur le plan économique.

Sur le pont de Tolbiac, on y meurt, on y meurt…

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© Casterman

Monsieur Nostalgie termine sa saga de l’été avec Brouillard au pont de Tolbiac (1982), la première adaptation BD de la série des « Nestor Burma » créée par Léo Malet (1909-1996). Elle est signée Tardi et a redonné un nouveau souffle au détective privé anar et réfractaire à l’ordre – qu’il soit policier, ménager ou social…


Pour ce dernier numéro de l’été, j’ai voulu reprendre le chemin du XIIIème arrondissement, sa face sombre et ses rues patibulaires, la Seine noirâtre charriant débris et corps abandonnés, ses habitations pouilleuses et ses ponts suicidaires, son vieux fond ouvriérisme et ses maraudes de chiffonniers ; se frotter, à nouveau, à ce froid poisseux des années 1950, une canadienne sur les épaules, à ressasser un fait-divers d’avant-guerre, à essayer de trouver un sens à l’existence… en vain. Car l’espoir, le bonheur, le confort, les certitudes, c’est pour les autres, les bourgeois, les rupins, les caves. Revenir, en somme, à la source des « Nestor Burma », à un nihilisme poulbot, au foyer végétalien et à l’électrique rue Watt qui crucifie les âmes errantes. Parce que cette année, nous fêterons le soixante-dixième anniversaire de la publication de Brouillard au pont de Tolbiac aux éditions Robert Laffont en 1956 et que Léo Malet nous a quittés, il y a tout juste trente ans en mars dernier. Aucune célébration officielle. Aucun raout aux ministères. C’est que l’écrivain a mauvaise presse, on lui cherche des poux, des noises, il n’est pas comme ses jeunes confrères du néo-polar, humanistes encartés et révolutionnaires en Sorbonne. Malet pense mal, il pense sec, méchamment, il flirte avec un populisme peu recommandable, il renvoie les bonnes gens à leur démagogie.

On peut difficilement soumettre son œuvre aux épreuves du baccalauréat, d’abord parce que sa langue serait aujourd’hui aussi incomprise que celle de Villon ou de Rabelais et qu’il n’y a pas de message salvateur dans ces Nouveaux mystères de Paris, rien que du désespoir en branche, du sale et du sang. Chez Léo Malet, le matérialisme et le capitalisme se fracassent, ils engendrent les mêmes désillusions, l’homme est seul, démesurément seul. Léo Malet est tout simplement un homme contre, par caractère et par expérience de vie en commun avec les autres. Il n’y a pas d’échappatoire, ni d’accommodement raisonnable comme chez Simenon. La radicalité de Burma dérange autant que son indépendance d’esprit. Elle démobilise les forces vives. Brouillard au pont de Tolbiac a d’abord été imaginé contre le XIIIème arrondissement, l’écrivain se vengeait ainsi de ses jeunes années, il voulait faire ressentir aux lecteurs, le déclassement et la misère, l’air irrespirable et les rues bouchonnées. Au contraire, Brouillard…, au fil des années, est devenu la vitrine du XIIIème, son porte-étendard, un dépliant vanté par l’Office du Tourisme. Malet se marrait d’un tel retournement de situation, il avait voulu écrire un roman contre cet arrondissement et, à son corps défendant, il passera le reste de sa vie comme le défenseur de ce coin de Paris. Avec Brouillard…, toute la mécanique s’est déréglée, dès l’origine. Malet a l’habitude d’écrire « sans plan préalable », il ajuste au fil de l’eau ses enquêtes, replâtre, colmate, pratique un va-et-vient créateur mais, manque de bol, les cent premières pages étaient déjà envoyées à l’imprimeur, il dut donc cette fois-ci continuer son histoire avec cette « contrainte ».

Pour rajouter du cocasse au cocasse, Léo Malet n’est pas tellement un fan de BD. Il serait même plutôt contre. Sauf que le trait, la nostalgie crispante et la beauté du décorum parisien révélée par Tardi lui ont tapé dans l’œil. Brouillard…  sera d’abord décliné en feuilleton dans la revue A SUIVRE avant d’exploser en album et d’inaugurer une long compagnonnage entre Malet et Tardi. Derrière sa misanthropie sous lunettes et cette mauvaise foi qui nous change des béni-oui-oui cathodiques, Malet avait un faible particulier pour cette histoire particulière. Il s’était amouraché de la belle Belita Moralès, la gitane qui met Burma sur la piste d’Abel Benoit, plus connu sous le nom d’Albert Lenantais, tatoué et suriné. Une vieille connaissance qui remontait au foyer végétalien de la rue de Tolbiac. Brouillard…  est désormais un classique comme le Voyage de Céline. Léo Malet qui n’aimait pas être pris en délit de sentimentalisme avouait tout de même que « cette morte de papier a la vie dure ».

Brouillard au pont de Tolbiac – Tardi / Malet – Casterman

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Luxe: le bijou dézingue la montre

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L'acteur franco-américain Timothée Chalamet à la soirée des Oscars, Los Angeles, 3 mars 2025 © Chris Pizzello/AP/SIPA

Chez Richemont, la joaillerie progresse trois fois plus vite que l’horlogerie. Ce n’est pas seulement une performance trimestrielle: le hard luxury change de centre de gravité, au moment même où les hommes n’ont plus besoin de déguiser leur goût de la parure en passion pour l’instrument.


Le 2 mars 2025, Timothée Chalamet monte les marches du Dolby Theatre de Los Angeles pour la 97e cérémonie des Oscars. Il a vingt-neuf ans, un costume Givenchy jaune beurre et un collier Cartier en or jaune serti de diamants sous le col de sa chemise (notre photo principale). Il est le plus jeune acteur doublement nommé dans la catégorie du meilleur acteur depuis James Dean. Personne ne lui demande à quoi sert son collier. Personne n’attend qu’il invoque une prouesse mécanique, une robustesse particulière ou un exploit sportif pour en justifier le port. Il porte un bijou. Il ne s’en excuse pas[1].

Avantage brutal

Les résultats de Richemont en donnent la mesure économique. Au premier trimestre de son exercice 2026-2027, le groupe genevois a réalisé 6,33 milliards d’euros de ventes, en hausse de 20 % à taux de change constants. Sa composition éclaire davantage : Cartier, Van Cleef & Arpels, Buccellati et Vhernier progressent de 24 %, tandis que les horlogers spécialisés du groupe avancent de 8 %. La joaillerie croît donc trois fois plus vite que l’horlogerie[2].

Ce constat n’est pas l’accident flatteur d’un trimestre. Sur l’ensemble de l’exercice précédent, les ventes des maisons joaillières avaient déjà augmenté de 14 % à taux constants, contre seulement 1 % pour les maisons horlogères. Le hard luxury résiste, mais ses deux piliers ne portent plus le marché avec la même vigueur.

La joaillerie dispose aujourd’hui d’un avantage presque brutal car elle remet de la matière dans un secteur qui a trop souvent remplacé la preuve par le récit. De l’or, une pierre, un serti, un poids, une chaleur, une forme que le prochain changement de direction artistique ne ringardisera pas immédiatement.

Le chanteur hongkongais Jackson Wang, égérie bijoux Cartier, Fashion week, Paris, 24 juin 2025 © LAURENT VU/SIPA

La matière ne justifie pas, à elle seule, la valeur d’un bijou signé. Un tour de bras Alhambra vaut bien davantage que la somme de son or et de sa pierre dure. Il rémunère un dessin, une histoire, une distribution, une reconnaissance sociale ainsi que la puissance d’évocation de Van Cleef. Mais avant le discours, quelque chose demeure. Le luxe de mode doit verbaliser son attrait, conceptualiser sa portée. La joaillerie, quant à elle, commence par peser.

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L’horlogerie disposait autrefois de la même évidence. Elle associait la matière à une fonction et la beauté à une architecture technique, la mécanique, la précision et la patrimonialité. Une partie du secteur a pourtant brouillé cet avantage concurrentiel en ajoutant à l’objet les listes d’attente, les allocations douteuses, les pénuries administrées et les références achetées moins pour être portées que pour être conservées sous blister dans un coffre.

La montre est ainsi devenue, simultanément, un instrument, un placement, un trophée social et parfois même une récompense accordée par le détaillant au client jugé suffisamment fidèle (et dispendieux). À force de vouloir tout signifier, elle a rendu son désir moins lisible.

Le ralentissement horloger dépasse d’ailleurs Richemont. En 2025, les exportations horlogères suisses ont reculé pour la deuxième année consécutive avec moins 1,7 % en valeur, moins 4,8 % en nombre de montres. Même les pièces affichant un prix export supérieur à 3 000 francs suisse ont baissé. C’est la fin d’un âge d’or : des années 2000 au pic historique de 2022, l’horlogerie suisse avait connu deux décennies de croissance quasi ininterrompue, portée par l’essor des clientèles asiatiques et une montée en gamme généralisée. L’horlogerie reste puissante, mais elle ne bénéficie plus d’un mouvement général capable d’emporter indistinctement les maisons les plus fortes et les autres[3].

Parer, rien de plus !

Pourtant, la joaillerie n’est ni plus pure ni plus vertueuse que l’horlogerie. Elle connaît elle aussi les augmentations tarifaires effrénées et la surexploitation des icônes. Mais elle conserve une franchise redoutable — elle pare, rien de plus. Un bracelet ne revendique pas résister aux grandes profondeurs. Une bague ne chronomètre pas les vingt-quatre heures du Mans. Un collier ne transforme personne en pilote, en plongeur ou en explorateur. Le bijou assume son inutilité gracieuse, et cette franchise lui confère un avantage que les fables techniques ne compensent pas.

La montre, elle, continue plus volontiers de se dissimuler sous un vocabulaire de performance. L’homme parle de calibre, de réserve de marche, d’étanchéité, de chronométrie ou de mouvement manufacturé. Il donne à son goût pour la parure un prétexte technique. Il dit ingénierie. Il achète aussi de la distinction.

Pendant plus d’un siècle, la montre fut ainsi le seul bijou que l’homme bourgeois pouvait porter sans avoir à reconnaître qu’il se parait. Le territoire de l’ornement acceptable était étroit : l’alliance, les boutons de manchette, l’épingle à cravate, la montre. Point. Le reste devait être justifié par l’aristocratie, la musique, la marginalité ou une extravagance savamment entretenue. L’homme qui portait un collier était un rocker ou un excentrique. Celui qui portait un bracelet avait rapporté un souvenir de voyage.

La montre constituait alors un refuge esthétique idéal. Elle permettait d’acquérir de l’acier poli, de l’or, du prestige et de la rareté tout en prétendant n’acheter qu’une fonction. Beaucoup de valeur, beaucoup de signes, mais toujours un cadran pour sauver les apparences. L’homme ne portait pas un bijou, il mesurait le temps.

Le marché mondial de la joaillerie fine masculine restait encore modeste en 2023, avec environ 7,3 milliards de dollars de ventes, contre 44 milliards pour les femmes. Sa croissance était toutefois plus rapide : 7,3 %, contre 4,6 %. Louis Vuitton a lancé Les Gastons Vuitton, une collection de joaillerie fine pensée prioritairement pour les hommes. Francesca Amfitheatrof, directrice artistique des montres et de la joaillerie de la marque, constatait alors que les hommes devenaient plus aventureux et plus intéressés par le bijou[4].

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Un homme peut désormais hésiter entre une Rolex Submariner et un bracelet Alhambra de Van Cleef & Arpels. Cette comparaison aurait paru absurde il y a peu. Elle ne l’est plus. L’homme ne choisit plus seulement entre une montre et un bijou, mais entre deux manières d’exprimer le statut, la matière et le désir.

La Submariner de Rolex demeure l’un des objets masculins les plus puissants jamais conçus. Elle associe une forme immédiatement identifiable, une robustesse réelle, une histoire lisible et une efficacité statutaire redoutable. Mais elle n’est plus seule. Elle doit désormais partager le poignet, le budget et le désir avec un objet qui n’a pas besoin d’inventer une vie d’aventurier à son propriétaire pour être légitime.

Cette concurrence ne menace pas les grandes montres. Les pièces fortes conserveront leur profondeur mécanique, leur beauté, leur histoire et leur charge affective. L’horlogerie véritable n’a pas à craindre la concurrence d’un bijou, peu importe lequel. En revanche, l’horlogerie qui ne tient plus que par son logo, sa pénurie organisée ou l’espérance de sa cote devient vulnérable face à un objet plus franc. La joaillerie ne lui oppose pas nécessairement davantage de savoir-faire ; elle lui oppose moins d’alibis.

Richemont dispose ici d’une puissance exceptionnelle. Cartier et Van Cleef & Arpels ont construit des formes immédiatement reconnaissables avec Love, Juste un Clou, Trinity, Panthère, Alhambra. Quelques lignes suffisent. Le signe est compris sans mode d’emploi. Le groupe maîtrise en outre largement leur apparition. Ainsi, au dernier trimestre, les ventes en boutiques ont progressé de 24 % et représenté un peu plus de 71 % de son activité.

La matière seule ne fait pas une grande maison. Il faut encore une forme, une lisibilité, une distribution maîtrisée et la discipline nécessaire pour ne pas épuiser le signe. Lorsque ces éléments s’alignent, la joaillerie peut se permettre ce que beaucoup de marques ne savent plus faire — parler moins. Le hard luxury tient parce qu’il conserve une densité sensible que le reste du secteur a parfois diluée. Mais la joaillerie en devient le moteur parce qu’elle répond mieux à deux fatigues contemporaines, celle des récits qui cherchent constamment à justifier le prix et celle de l’alibi masculin qui prétendait transformer toute parure en instrument. Verbiage et virilisme semblent lasser de concert. La joaillerie apporte de la matière à un secteur qui bavarde trop. Elle offre aux hommes des objets dont ils n’ont plus besoin de dissimuler la nature. La montre n’est pas condamnée. Elle vient seulement de perdre le privilège de faire croire à celui qui la porte qu’il ne se pare pas.


[1] La tenue Givenchy, le collier Cartier et la nomination de Timothée Chalamet aux Oscars 2025 sont documentés par le Natural Diamond Council. https://www.naturaldiamonds.com/culture-and-style/timothee-chalamet-jewels/

[2] Richemont, communiqués officiels. Ventes à 6,329 milliards d’euros au T1 2026-2027, joaillerie +24 %, horlogerie spécialisée +8 %. Exercice précédent : joaillerie +14 %, horlogerie +1 % à taux constants. Boutiques : 71 % des ventes. https://www.richemont.com/news-media/press-releases-news/richemont-posts-strong-start-to-the-year-with-sales-up-by-20-at-constant-rates-for-its-first-quarter-ended-30-june-2026/

[3] Fédération de l’industrie horlogère suisse (FH), statistiques d’exportations 2025. https://www.fhs.swiss/eng/2026_01_29_statistics.html

[4] Euromonitor, cité par Vogue Business. Joaillerie fine masculine : 7,3 milliards de dollars en 2023, croissance de 7,3 % contre 4,6 % pour le marché féminin. https://www.voguebusiness.com/story/fashion/louis-vuitton-seizes-the-mens-jewellery-opportunity

Le culte de la biodiversité est un antihumanisme

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Le botaniste Marc-André Selosse photographié au Salon du livre de Paris en 2022 © LAURENT BENHAMOU/SIPA

« Sauver la biodiversité ! » : le slogan est partout et semble aller de soi. Mais, à force d’être répété, ne risque-t-on pas d’oublier que l’humanité s’est construite en triant, en transformant et en réduisant la biodiversité ?


Depuis quelques années, la biodiversité est devenue l’un des mots d’ordre majeurs des discours sur l’environnement. Les rapports scientifiques, les politiques publiques et les tribunes militantes ne cessent d’alerter sur son déclin et d’appeler à sa protection. Il serait ainsi urgent de « sauver la biodiversité », présentée comme un trésor fragile dont dépendrait l’avenir de la planète et de l’humanité. Dans ce contexte, défendre la biodiversité apparaît presque comme une évidence morale : qui pourrait être contre la diversité du vivant ? Pourtant, avant de proclamer qu’il faut la défendre à tout prix, encore faudrait-il savoir pourquoi ?

Faut-il la préserver pour elle-même, comme si elle avait une valeur intrinsèque, ou simplement parce qu’elle nous est utile ? Et, si tel est le cas, est-ce la biodiversité en général ou seulement un certain type de biodiversité qui nous est favorable ? Ces interrogations sont rarement formulées dans le débat public, où la biodiversité apparaît bien souvent comme un bien indiscutable qu’il faudrait préserver en l’état. Elles ne sont guère davantage examinées dans le monde savant, qui se pose volontiers en gardien de la biodiversité. Le dernier livre du biologiste Marc-André Selosse, De la biodiversité comme un humanisme (Seuil, 2026), en fournit une illustration supplémentaire : loin de clarifier ces questions, il contribue surtout à la sacralisation de la biodiversité. Il est donc temps d’entrer dans la discussion.

Les bienfaits de la biodiversité

Les discours en faveur de la biodiversité font comme si elle était une œuvre d’art que l’on devrait conserver dans un musée. Or la notion de biodiversité fait référence à une diversité qui se manifeste sous trois formes : diversité génétique au sein des espèces, diversité des espèces elles-mêmes et diversité des écosystèmes dans lesquels elles évoluent. Que faudrait-il donc préserver ? Le nombre d’espèces, leur diversité génétique ou leurs milieux de vie ? Les trois, pourrait-on répondre. Mais pourquoi ? Pourquoi le statu quo serait-il préférable à l’évolution, c’est-à-dire à la variation continue du niveau de biodiversité ? L’injonction est d’autant plus surprenante que la biodiversité ne cesse d’évoluer sur notre planète. Pourquoi donc vouloir figer le mouvement de la vie ?

D’aucuns annoncent que nous nous dirigeons vers une sixième grande extinction. C’est possible, mais cela reste loin d’être établi, d’autant que certains des facteurs qui ont contribué à l’érosion de la biodiversité – comme l’extension des terres agricoles – pourraient perdre en intensité dans les décennies à venir. Quoi qu’il en soit, Marc-André Selosse reconnaît lui-même que, du point de vue de la biodiversité en tant que telle, un effondrement n’aurait rien de définitif : à l’instar des grandes extinctions passées – comme celle ayant conduit à la disparition des dinosaures –, la vie trouverait toujours les moyens de repartir de plus belle. Autrement dit, la biodiversité n’est pas ce trésor fragile que l’on nous décrit souvent : elle est, au contraire, d’une remarquable résilience.

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Si ce n’est donc pas pour elle-même que nous devrions nous inquiéter de la baisse de la biodiversité, ce serait, selon Selosse, pour nous, humains. Il écrit ainsi que la biodiversité « doit être vue comme un humanisme », car elle est cruciale pour notre santé (p. 75). Il est vrai qu’aucune vie humaine n’est possible sans un certain degré de diversité du vivant. Notre survie et notre santé dépendent d’un ensemble d’organismes – animaux, plantes, bactéries – dont nous tirons des ressources indispensables à notre bien-être (songeons, par exemple, à l’importance du microbiote intestinal). En spécialiste des champignons, Selosse rappelle également leur rôle décisif dans le fonctionnement de l’agriculture. Sur ce point, on ne peut que lui donner raison. Mais est-ce pour autant que la biodiversité en tant que telle est bonne pour l’humanité ?

Les méfaits de la biodiversité

Quand on parle de biodiversité, il ne faut jamais oublier qu’une nature riche en espèces est aussi une nature saturée de menaces. Les agents pathogènes – virus, bactéries, parasites – font pleinement partie de cette diversité du vivant. Or l’histoire de l’humanité est aussi celle de sa lutte pour les contenir, de la peste au paludisme, jusqu’aux maladies émergentes. De même, une grande diversité d’espèces végétales ou animales n’est pas toujours compatible avec nos besoins : toute l’agriculture s’est ainsi construite sur la simplification des écosystèmes, la sélection de quelques espèces et l’élimination de celles qui leur nuisent. Et qui n’est pas content que les grands prédateurs ne déambulent plus dans nos campagnes ? Autrement dit, pour leur bien-être, les sociétés humaines n’ont cessé de trier, de transformer et de réduire la biodiversité.

Dans ces conditions, chanter les vertus de la biodiversité pour le bien-être de l’humanité, comme le fait Selosse, revient à oublier cette dimension conflictuelle de notre relation avec le monde vivant. Certes, parfois, l’humanité a pu aller trop loin dans la réduction de la biodiversité et son action doit être corrigée. Mais rien ne permet de penser que nous devrions préserver à tout prix le niveau actuel de biodiversité, ni a fortiori retrouver celui des siècles passés, alors même que le développement de l’humanité s’est accompagné de sa réduction. L’objectif ne saurait donc être de la protéger en l’état, mais de déterminer son niveau optimal, que ce soit sur le plan de la génétique, des espèces ou des écosystèmes. Autrement dit, il ne faut pas chercher à préserver la biodiversité, mais à la moduler (parfois à la hausse, parfois à la baisse) pour notre bien-être.

Les discours en faveur de la biodiversité sont donc trompeurs. Ils tendent en effet à mettre sur le même plan les organismes qui contribuent à notre bien-être et ceux qui le menacent, tout en laissant croire à une possible harmonie du vivant. Ils font ainsi oublier que le bien-être humain suppose de sélectionner, de contrôler et, parfois, d’éliminer certaines formes de vie. En ce sens, faire de la biodiversité un idéal revient, à l’inverse de ce que pense Selosse, à défendre une conception du monde profondément antihumaniste.

96 pages.

De la biodiversité comme un humanisme

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Amfis: les outils de l’indignation

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T-shirt de l’« équipe de France » Mélenchon, vendu aux militants aux Amfis 2026, Châteauneuf-sur-Isère, 22 août 2026 © Alain Robert/SIPA

À l’université d’été de LFI, on a rangé les keffiehs et soigné son profil présidentiel. Mais la rhétorique de l’extrême gauche a tourné à plein régime. Dominants et dominés, frustrateurs et frustrés, chacun a trouvé sa place désignée dans ce grand bain de culture de colère politique. Reportage


Jeudi 20 août. L’université d’été de LFI vient à peine d’ouvrir ses portes près de Valence dans la Drôme, et déjà des centaines de personnes, cadres, élus et membres parmi les plus actifs du parti, sont massées devant l’entrée. La foule est principalement constituée de milléniaux à la mise plutôt sage, comprenez sans le moindre signe ostentatoire d’appartenance politique ou communautaire. Une vision qui tranche avec la « Nouvelle France » encensée à longueur de discours par Jean-Luc Mélenchon et dont on a pu voir une démonstration éclatante lors du grand meeting antiraciste organisé par Bally Bagayoko en avril dernier à Saint-Denis.

Jean-Baptiste Roques, infiltré pour Causeur.

Pendant les deux jours que je passerai aux Amfis (« Amphis de la France insoumise »), je dénombrerai ainsi à peine une dizaine de keffiehs, et à peu près autant de t-shirt « à message », orné ici d’une photo de Che Guevara, là d’un triangle rouge accompagné de la formule « Faites mieux ». Et juste deux jeunes femmes voilées. « On est les seules, mais genre les seules ! » s’exclament-elles alors qu’elles passent devant moi. Et encore elles sont habillées à la mode « hidjabeuse », avec un foulard islamique adapté à la pratique sportive et des vêtements en lycra très couvrants, mais non moins moulants qui leur vaudraient sans doute quelques problèmes avec les forces de l’ordre si elles se promenaient ainsi dans les rues de Téhéran.

Mélenchon, grand-père de substitution

Ici, le militant moyen est plutôt jeune et urbain. Étudiant enseignant en début de carrière, intermittent du spectacle, travailleur social, fonctionnaire territorial, il est parfois venu avec ses enfants en bas âge, auxquels un espace baptisé « Les Insouminots » est réservé, proposant notamment un atelier de boxe animé par le député du Val-d’Oise Carlos Martens Bilongo et une leçon sur la Révolution française confiée à son collègue de l’Essonne Antoine Léaument. Pauvres gosses…

Devant un food-truck spécialisé dans la cuisine syrienne, j’entame la discussion avec un de ces jeunes sympathisants LFI. Bibliothécaire en région parisienne, âgé d’une trentaine d’années, il me confie que Mélenchon est pour lui « comme un grand-père de substitution, qu’il faut chérir d’avoir rendu la gauche à nouveau inspirante et rebelle, et surtout d’avoir imposé à toute la jeunesse l’idée qu’être de droite, genre lire L’Express, c’est être un salaud. »

Je continue ma déambulation au milieu des 5 000 participants enregistrés dès le premier jour (un record). Bientôt, un curieux détail me trouble. Beaucoup d’entre eux arborent un maillot de l’équipe de France de football. À y regarder de plus près, il s’agit d’un modèle assez original, puisque le nom du joueur floqué sur le dos est « Mélenchon » – il est en vente à la boutique des gadgets de propagande au prix de 25 euros. Je finis par repérer aussi chez bon nombre de militantes un amusant accessoire : des boucles d’oreilles en forme de pastèque. On m’indique que ce fruit est très prisé des Insoumis, car il présente le double avantage de reprendre les couleurs du drapeau palestinien et de symboliser l’écologie radicale, « vert dehors, rouge dedans ». L’astucieux colifichet résume à mes yeux parfaitement le ton souriant et décontracté voulu pour cette édition. À l’approche de la campagne présidentielle, consigne semble avoir été donnée de mettre en sourdine le bruit et la fureur.

Aux Amfis 2026, la question arabo-israélienne, qui obsède tant le parti depuis le 7-octobre, a ainsi clairement été ramenée à la portion congrue. Sur les cent soixante heures de conférences, débats et autres formations que propose l’événement en tout, quatre heures seulement sont consacrées au sujet, soit une projection du nouveau documentaire de Pierre Carles sur Georges Ibrahim Abdallah et une table ronde avec l’eurodéputée Rima Hassan et l’activiste palestinien Salah Hamouri (où ce dernier fait scandale en lançant que les 5 000 Franco-Israéliens engagés dans Tsahal « ont leur place en prison », ce qui, dans sa bouche, constitue en fait un sacré effort de modération, car au moins on ressort vivant de prison). Bref, si j’étais Insoumis, je dirais que la cause a été « invisibilisée » cette année. Mais je préfère employer le lexique des communicants politiques : le parti « recentre son image ».

Danièle Obono donne une conférence sur « La race, le racisme et l’antiracisme ». Photo : Jean-Baptiste Roques.

Un visiteur moins bien intentionné que moi n’aurait cependant aucune peine à débusquer au cœur de ce haut lieu de l’Insoumission divers marqueurs de l’ultra-gauche la plus dangereuse. Il suffit pour cela de visiter le « village » des compagnons de route de LFI, tels la Gauche révolutionnaire et le Parti ouvrier indépendant. Contrairement aux autres exposants, ceux-là n’ont pas décoré leurs stands avec des pastèques, mais avec d’authentiques drapeaux palestiniens. Sur place, j’ai pu entendre le membre d’un obscur groupuscule trotskiste affirmer sans rire qu’« Israël est l’unique État antisémite au monde puisqu’il est le seul à avoir inscrit l’essentialisation des juifs dans sa Constitution ». Ne serait-ce qu’en raison de ses accointances avec des tels cinglés, LFI n’est évidemment pas une formation politique comme les autres. Mais restons concentrés sur l’idéologie mélenchoniste pur jus, bien plus préoccupante, car c’est elle qui séduit un nombre croissant de Français, y compris la ministre centriste de l’écologie en personne, Monique Barbut, qui trois jours auparavant a déclaré dans Libération, en dépit du bon sens, que Jean-Luc Mélenchon est le candidat « qui intègre le plus la question du climat dans ses propositions ».

Batterie de conférences

Aux Amfis, le catéchisme du parti est prêché à travers une batterie de conférences thématiques sur l’économie, l’hôpital, les institutions… Les séances se tiennent sous de grandes tentes berbères (c’est leur nom attitré dans le métier de l’événementiel, n’y voyez pas d’obsession de ma part) plantées au bord d’un lac et pleines à craquer. Autant le reconnaître d’emblée : la majorité des intervenants, parmi lesquels un paquet de professeurs de faculté qui collaborent régulièrement à l’école interne du parti (l’Institut La Boétie), sont d’excellents orateurs. Toutes les universités d’été ne peuvent pas en dire autant. Pardon pour cette remarque atrocement validiste, mais au pays des aveugles politiques, les borgnes LFI sont rois.

Reste que le public, pourtant censé représenter l’avant-garde du parti, est manifestement loin de posséder les connaissances doctrinales des gauchistes d’antan. Ainsi, la conférence « Introduction au matérialisme historique » de Stathis Kouvélakis, ancien enseignant au King’s College de Londres, ressemble davantage à une vidéo YouTube « Le communisme pour les nuls » qu’à un séminaire au Collège de France. De même, durant son allocution sur « La République et le républicanisme », Pierre Crétois, directeur de département à l’université Bordeaux-Montaigne, se sent obligé de préciser une banalité connue de tout étudiant de première année : ce n’est pas parce que l’œuvre la plus célèbre de Machiavel s’appelle Le Prince qu’il faut la réduire à un « bréviaire de la monarchie ». Idem, durant son cours intitulé « L’économie selon Marx », Clément Carbonnier, professeur à Sciences-Po, évoque le concept de fétichisation de la marchandise comme si l’assistance entendait ce terme pour la première fois de sa vie.

Autres preuves du niveau général assez bas, les questions posées à la fin des exposés sont souvent d’un manichéisme consternant. Par exemple après la formation « Race, racisme et antiracisme » dispensée par la députée de Paris Danièle Obono (au cours de laquelle celle-ci ne résiste pas au plaisir de citer une phrase stupide d’Aimé Césaire : « Il vaudrait la peine de révéler au très distingué, très humaniste, très chrétien bourgeois du xxe siècle qu’il porte en lui un Hitler qui s’ignore »). À l’issue de la séance, une main se lève : « Bonjour, je suis professeur d’histoire-géographie dans un CFA. Mes élèves prétendent être confrontés au racisme antiblanc. Que pourrais-je leur dire pour les convaincre que cela n’existe pas ? » Obono : « Expliquez-leur que s’il peut y avoir des insultes contre les Blancs dans notre société, cela ne saurait en aucun cas être dénommé “racisme” puisque nous vivons dans un système de domination blanche, avec un pouvoir qui produit du racisme négrophobe et islamophobe, pas de l’exclusion antiblanche. » L’art de proférer des sophismes sur un ton de tiktokeuse.

À force d’écouter tant d’esprits dogmatiques habillés en chemisette et en sandales, qui dénoncent en boucle le « racisme systémique », les « violences policières », la « finance prédatrice » et la « masculinité toxique », j’en viens à me demander si je ne suis pas sur le tournage de la suite de Problemos, le long-métrage d’Éric Judor qui se moque si génialement des délires wokistes et décroissants. Le sommet est sans doute atteint durant la conférence sur « La planification écologique », assurée par Martine Billard, figure historique du parti et coresponsable du volet environnemental du programme. Un véritable sketch, où l’ancienne députée Verte parle « des entrepôts qu’on a partout et qui bouffent les terres agricoles » (alors qu’en réalité depuis vingt ans, à peine 10 000 hectares de bâtiments de stockageont été bâtis en France, soit moins de 0,02 % de la surface agricole française), mais aussi de « la droite et l’extrême droite qui ne veulent rien faire pour la planète », si ce n’est nous demander de « prendre des douches plus courtes » et « d’installer des climatiseurs partout et pourquoi pas dans les champs », sans oublier le « pillage des brevets de médicaments qui viennent des pays du Sud » et, cerise sur le gâteau, les patrons des sites marchands qui ont « réussi idéologiquement à nous convaincre qu’on pouvait commander en ligne et être livré très rapidement » (ils sont forts, ces patrons du Web qui arrivent à faire coïncider le réel et l’idéologie).

Le social-démocrate c’est le diable

À la fin de ce module pénible, où Martine Billard se contente de répéter, en guise de seules informations tangibles sur les mesures concrètes prônées par son parti, que « la France insoumise va faire des propositions », je m’étonne auprès de mon voisin de voir cette université d’été faire presque l’impasse sur le projet pour 2027. « Tu devrais aller écouter des conférences sur la VIe République, la politique de l’amitié et les nouvelles ruralités », me conseille-t-il. J’insiste : « Oui, mais ce qui m’intéresse, c’est de savoir ce que Mélenchon ferait durant ses cent premiers jours à l’Élysée. » Mon interlocuteur prend soudain un air sévère. « Pour le moment, l’urgence est de rassembler notre base, en lui montrant que nous sommes la seule vraie force de progrès, le seul parti de gouvernement qui maîtrise les outils de la critique et de l’indignation. À ce stade, on est encore en pleine primaire officieuse face aux sociaux-démocrates. »

Les sociaux-démocrates. Le mot est lâché. Ici, ils sont le diable en personne, sans doute encore plus maudits que les macronistes, les Républicains et les lepénistes réunis. Un indice me permet de l’affirmer : les seuls noms que j’ai entendus conspuer sont ceux de personnalités de centre gauche. Celui de Nicolas Mayer Rossignol, maire socialiste de Rouen, traité de « macronien de droite » par une opposante de son conseil municipal, avant d’être hué par le public. Celui de François Hollande, copieusement sifflé quand Pierre-Yves Cadalen, député du Finistère, confie qu’il a été choqué de le voir honorer Jules Ferry sitôt élu président en 2012 « au lieu de se recueillir devant le mur de Fédérés ». Et bien entendu celui de Raphaël Glucksmann, revenu à plusieurs reprises dans mes conversations avec des militants et systématiquement accusé par eux d’être un « soutien du génocide ». L’un d’eux me glissera même : « Lui, c’est le pire des suprémacistes. »

Petite parenthèse sur le concept de suprémacisme. Telle est la dernière trouvaille sémantique des Insoumis. Le député du Vaucluse Raphaël Arnault, qu’il n’est plus besoin de présenter depuis la mort de Quentin Deranque à Lyon en février, a été chargé d’en faire la promotion au tout début des Amfis. Son laïus vaut le détour. On se croirait dans une agence de pub lors d’une réunion de travail ayant pour ordre du jour : « Quel nouveau wording pour discréditer nos ennemis ? » Avec une étonnante lucidité, Arnault commence par reconnaître que « fascisme » n’est pas le mot le mieux choisi si l’on veut stigmatiser Israël. Puis il note que « racisme » ne convient pas non plus parfaitement pour définir l’État islamique. Il propose donc un terme plus global permettant de disqualifier tous les réactionnaires de la planète, qu’ils soient libertariens de la tech californienne, colons de Cisjordanie, catholiques intégristes ou masculinistes des réseaux sociaux : le suprémacisme. À côté de lui, une chercheuse à Harvard, Sylvie Laurent, se penche sur la généalogie de la notion. Six mois après la fin de la guerre de Sécession, rappelle-t-elle, des officiers sudistes, ne s’avouant pas vaincus, créent le Ku Klux Klan dans le but de restaurer l’esclavage. « Contrairement aux ségrégationnistes d’avant-conflit, précise-t-elle, ils ont une logique de reconquête. On parle dès lors de suprémacistes et plus de simples racistes. Aujourd’hui, tout ancien dominant qui veut rétablir le supposé âge d’or de sa puissance peut également être rangé dans la case suprémaciste. » Efficace. Surtout quand on s’adresse à une génération gavée de séries Netflix sur la « White Supremacy » aux États-Unis, et beaucoup moins de documentaire d’Arte sur les régimes autoritaires du xxe siècle. Vous avez dit « wokisme » ?

Le village des compagnons de route de LFI.

Soyons honnête, j’ai aussi assisté durant cette université d’été à des moments de meilleure tenue, quoiqu’aussi caricaturaux. Au cours d’un échange avec la députée de Seine-Saint-Denis Aurélie Trouvé, l’économiste star Frédéric Lordon tente de mettre en accord la bile haineuse antiriches des troupes Insoumises ici présentes dans la salle et le jus de crâne de l’intellectuel maison qu’il est : « Les affects, comme disait Spinoza, sont l’élément même de la politique, commence-t-il. De quel autre point voudriez-vous partir, grands dieux, si ce n’est des affects de la population ? Évidemment pas, comme le croient les imbéciles, pour les ratifier en l’état, mais pour les élaborer, les travailler, c’est-à-dire les couler dans la forme d’idées politiques. Il est légitime de partir des affects et si besoin est, de les porter à bonne température. » Spinoza convoqué pour flatter les passions tristes de l’auditoire, il fallait oser ! Le pauvre doit se retourner dans sa tombe à La Haye. Car si l’auteur de L’Éthique reconnaît effectivement que la vertu en politique consiste à reconnaître nos affects et à les transformer plutôt qu’à les nier, il n’a jamais recommandé d’en augmenter la « température ».

Cependant, avec ce joli tour de passe-passe philosophique, Lordon met en lumière un fait essentiel pour comprendre le succès grandissant du mélenchonisme. Au lieu de fonctionner, à l’image des autres mouvements révolutionnaires, avec une discipline quasi religieuse, c’est-à-dire en demandant à ses ouailles de se comporter comme des moines-soldats, LFI s’ingénie à valoriser la frustration sociale de ses sympathisants, à les féliciter pour leurs ressentiments, à les encourager à la détestation. Dans le jargon interne du mouvement, cette redoutable recette politique, copiée sur les populismes les plus crasses, s’appelle, paraît-il, la « conflictualisation ».

Poutine / présidentiables: un tragique décalage

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La police allemande inspecte un champ près d'un poste électrique de l'opérateur Amprion, près de la ville de Bergheim, après un incident considéré comme un acte d'ingérence russe. Allemagne, le 2 septembre 2026 © Henning Kaiser/DPA/SIPA

Sabotage d’un poste électrique à Bergheim, attaque au drone à Leipzig: en Allemagne, la guerre hybride russe s’installe au cœur de l’Europe. Pendant ce temps, en France, François Ruffin et Dominique de Villepin rivalisent de belles formules… Le débat politique français semble désespérément hors-sol, regrette Philippe Bilger


Vladimir Poutine menace de plus en plus l’Europe, par toutes sortes d’attaques et d’offenses. Il la teste, vérifie la fiabilité de ses lignes rouges, la rapidité de ses réactions, la force ou non de son consensus. Il y a eu Leipzig et les drones, et l’intelligence du processus allemand pour en identifier à coup sûr les responsables : la Russie y est indiscutablement impliquée. Auparavant, il y avait eu plusieurs incidents, apparemment bénins, des immixtions visant à déstabiliser notre campagne présidentielle et certains candidats, une intrusion cynique dans notre espace démocratique, au propre comme au figuré, avec cette certitude et cette arrogance sans pareilles, comme si notre faiblesse était acquise et notre modération garantie.

Cette offensive multiforme de la Russie de Poutine est devenue tellement préoccupante et dangereuse que d’aucuns, par exemple Frédéric Encel, le 2 septembre sur BFM TV, n’hésitent plus à parler d’« esprit munichois » pour fustiger quelques passivités, soutiens et complaisances. À supposer que la prise de conscience de cette invasion subtile ou ostensible, de ces intrusions grossissant à vue d’œil, soit enfin à la hauteur, qu’oppose-t-on à cette menace sur le plan national? Certes, ce n’est qu’un débat parmi d’autres. Il y en aura de multiples, mais, pour peu qu’ils soient du même acabit, on peut, on doit craindre un terrifiant décalage entre la fureur du monde et nos dialogues républicains.

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Comment, en effet, ne pas éprouver un malaise devant l’apparente confrontation d’un François Ruffin — on avait cru comprendre qu’il s’orientait plutôt vers le Parti communiste et Fabien Roussel — et d’un Dominique de Villepin (BFM TV) ? Heureux de se retrouver l’un face à l’autre, tous deux abondaient en formules pour complaire à leur public : l’ancien Premier ministre distillait ses nobles banalités, son lyrisme vague et incantatoire (surtout bien se garder du factuel !), tandis que son contradicteur, qui l’était si peu, était très fier de ses saillies comme « il faut faire dérailler le train », en évoquant la France et une esquisse d’union nationale qu’il serait bien incapable de réaliser.

Il n’était pas question, dans ces échanges, d’aborder les réalités internationales, même si Dominique de Villepin n’a pas manqué — passage obligé — de vitupérer Donald Trump, mais tout de même ! Comment imaginer que ces personnalités noyées dans leur verbe soient un jour capables de prendre la mesure du dictateur Poutine et de la stratégie redoutablement efficace et meurtrière de la Russie ? Le hiatus était accablant entre ce qu’elles nous montraient et ce qui, chaque jour, ajoutait à la folie et à l’horreur de notre univers !

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J’ose à peine le dire, mais, face à ce gouffre, il y avait comme une vague nostalgie de François Hollande qui, dans le registre international, n’avait pas été médiocre ni tendre, ou même de la « grande gueule » d’un Jean-Luc Mélenchon, avec évidemment l’illusion qu’il saurait l’avoir partout ! On ne peut plus se permettre d’avoir des nains, authentiques ou se surestimant, face à l’absolue perversion des géants ou des caractériels. Le 2 septembre au soir, j’ai eu un coup de blues.

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Le mausolée d’Obama

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Le "Barack Obama Presidential Center", à Chicago, Etats-Unis. D.R.

Le 19 juin, Barack Obama inaugurait à Chicago le centre présidentiel censé consacrer son héritage politique. Entre architecture monumentale, gentrification annoncée et billet à 30 dollars, le mausolée du premier président noir des États-Unis ressemble moins à un hommage aux opprimés qu’à un monument à son propre ego…


Depuis Roosevelt, chaque président américain se doit d’avoir sa « bibliothèque présidentielle » abritant ses archives. Les constructions traduisent l’image que chaque dirigeant voudrait léguer à la postérité. Celle de Roosevelt, dans un style colonial hollandais discret, montre un patricien dévoué à la cause des plus modestes. Celle de Reagan, empruntant le style des missions espagnoles en Californie, suggère un pionnier évangélisateur. Le brutalisme écrasant de celle de Lyndon B. Johnson est fidèle à l’homme qui a poursuivi la guerre au Vietnam. On a désormais le « Barack Obama Presidential Center », qui a ouvert ses portes le 19 juin, ou « Juneteenth », le jour férié qui commémore la fin de l’esclavage. Cette date a été choisie, ainsi que la situation en marge du « South Side » de Chicago – le quartier afro-américain pauvre où Obama a commencé sa carrière politique – pour souligner l’engagement du premier président noir en faveur des opprimés de la terre.

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Pourtant, l’ouverture a été précédée par une cérémonie en grande pompe en présence des gloires, aujourd’hui fanées, de l’ère de la mondialisation : les Clinton, Angela Merkel, Justin Trudeau. Le complexe architectural est dominé par une tour en granit gris, presque sans fenêtres, que des internautes ont comparée à une poubelle géante, une litière pour chats ou l’Étoile de la mort des films de George Lucas. Obama lui-même a imposé ce bloc impersonnel qui, conçu pour représenter quatre mains se joignant en un symbole de l’action collective, évoque plutôt un égoïsme boursouflé et creux. D’ailleurs, les archives elles-mêmes ne sont pas présentes sur les lieux, la mission du centre étant de les numériser. Sur la façade, dans des lettres à peine lisibles bien que géantes, il y a un extrait d’un discours où Obama commémore la lutte pour les droits civiques, lutte à laquelle il n’a pas participé. En quittant le quartier pour Washington, Obama a laissé tomber les militants qui l’avaient soutenu au début, et la présence du centre risque de favoriser la gentrification et de chasser du quartier des cols bleus noirs. Enfin, le billet d’entrée, à 30 dollars, est le plus cher des bibliothèques présidentielles. Pour sa bibliothèque, Donald Trump envisage une tour dorée de cinquante étages. Au moins, c’est cash.