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«Epstein Files» : la révélation sexuelle


«Epstein Files» : la révélation sexuelle
Jeffrey Epstein et Ghislaine Maxwell, photographie non datée versée au dossier lors du procès fédéral de New York en 2021 Shutterstock/SIPA

Les « Epstein Files » dévoilent l’ampleur des réseaux tissés par le milliardaire pour commettre ses crimes sexuels et ses escroqueries financières. En 2008, lors de son premier procès, l’homme d’affaires a même passé un accord avec la justice américaine pour qu’il n’y ait pas de procédure fédérale. Une clémence qui interroge.


« Tout ce qui est caché apparaîtra, et rien d’impuni ne restera. » Ce sont des paroles du Dies Iræ, le poème médiéval qui évoque le jugement dernier. Elles pourraient s’appliquer à l’affaire des « Epstein Files » qui a une dimension « apocalyptique » au sens grec de « dévoilement ». Car dans cette affaire il y a révélation et jugement. Les coupables et leurs fautes sont exposés au grand jour afin que le monde entier puisse les voir punis par la justice ou au moins couverts de honte. Il en résulte un véritable tremblement de terre qui secoue les sphères politique, économique, intellectuelle et culturelle. Les crimes d’Epstein et de son entourage, si longtemps impunis voire dissimulés, ont suscité chez les citoyens américains une demande exorbitante de transparence qui n’a pas d’équivalent dans l’histoire. Cette demande, ainsi que les méfaits du financier pédophile, a été rendue possible par la communication électronique. C’est internet qui a facilité les transferts instantanés de grosses sommes d’argent autour du monde, permettant à Epstein de commettre ses fraudes et de financer son trafic sexuel. C’est internet qui lui a permis d’entretenir un réseau aussi dense de relations avec proxénètes et grands de ce monde. C’est aussi internet qui, après sa mort, a permis la sauvegarde d’un si grand nombre de documents le concernant ainsi que leur consultation par tout un chacun.

Cependant, transparence et justice sont un couple explosif. Dévoiler des noms et des pièces à conviction encourage toutes les conjectures et amène le public à se demander s’il ne reste pas d’autres documents, encore plus compromettants. Promettre la justice se retourne contre ceux qui ont fait la promesse, s’il s’avère qu’il y a peu de coupables à punir. Aux États-Unis, des politiques de tous les bords ont cru pouvoir canaliser la colère populaire suscitée par l’affaire Epstein et la diriger contre leurs adversaires. Au cours de la campagne électorale de 2024, Donald Trump a affirmé que, réélu, il publierait tous les dossiers, flattant ainsi le récit manichéen, cher à sa base, qui oppose élites globalistes véreuses et petites gens honnêtes. Il espérait aussi gêner les démocrates qui, pour certains électeurs, étaient identifiés à ces élites. De retour à la Maison-Blanche, Trump a commencé à rétropédaler, donnant aux démocrates l’opportunité de le dénoncer pour dissimulation et de se faire à leur tour les champions de la transparence. C’est ainsi qu’au Congrès, en novembre, les élus des deux partis étaient presque unanimes (à une voix, républicaine, près) à voter la loi contraignant le département de la Justice (DOJ) à publier tous les dossiers Epstein. Cela n’a pas apaisé la colère et la soif de transparence populaires, bien que les révélations aient déjà dynamité ou éclaboussé carrières, réputations et institutions séculaires.

La justice à la barre

La clé de compréhension de ce phénomène est le « sweetheart deal », l’accord de complaisance offert à Epstein par la justice en 2008, lors des premières poursuites contre lui. Il a bénéficié d’un « non-prosecution agreement » (« accord de non-poursuites »), au terme duquel il a plaidé coupable sur deux chefs d’accusation – trafic sexuel et trafic d’une mineure – en échange d’une immunité pour lui et ses salariés par rapport à d’autres chefs possibles. L’accord, publié en toute discrétion dans un tribunal de Floride, a été conclu sans consulter les victimes ou leurs avocats. Epstein a été condamné à seulement dix-huit mois de prison, où il n’est resté que treize, dans des conditions de détention d’une indulgence surprenante. Comment expliquer une telle mansuétude ? A posteriori, le procureur, Alexander Acosta, a prétexté les difficultés de prouver la culpabilité d’Epstein. D’autres rumeurs évoquent des informations livrées par Epstein au sujet d’un fonds de la banque Bear Stearns qui était au bord de la faillite, et même une intervention des services de renseignement pour lesquels Epstein aurait travaillé. En tout cas, l’accord a mis fin à une enquête lancée par la police en 2005, et poursuivie par le FBI, qui avait défini la méthode de recrutement employée par Epstein et identifié une quarantaine de victimes. Ces dernières, dont les droits avaient été bafoués par la transaction, étaient alors muselées. Mais la justice avait créé une bombe à retardement qui devait exploser en 2019.

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Entre-temps, l’affaire a continué à travers des poursuites civiles intentées contre Epstein par des victimes. Mais le scandale éclate publiquement en 2011 quand Virginia Giufre donne une interview à un tabloïde anglais où elle accuse le prince (à l’époque) Andrew et fournit une photo, prise en 2001, qui la montre à côté de lui et de Ghislaine Maxwell, la maîtresse et recruteuse d’Epstein. En 2015, elle poursuit Maxwell pour diffamation et le litige est tranché en sa faveur en 2017. En 2019, Andrew donne une interview désastreuse à la BBC au sujet de Giufre, qui le poursuit en justice en 2021 et reçoit une forte somme en compensation de la part de la famille royale. Giufre la victime et Andrew le bourreau ont joué un rôle clé dans la promotion de cette image de la jeunesse innocente livrée aux appétits des riches et puissants, qui caractérise l’affaire Epstein. Quand le châtiment frappe Epstein lui-même en 2019, c’est en grande partie parce que, fin 2018, une série de reportages dans The Miami Herald attire l’attention sur le scandaleux accord de faveur de 2008. Le procureur Acosta, devenu secrétaire au Travail sous la première présidence de Trump, est obligé de démissionner. Soudain réveillées, les autorités rouvrent le dossier et arrêtent l’accusé. Il faut souligner que les requérantes restent largement les mêmes qu’en 2008. Dans l’intervalle, Epstein semble avoir changé de méthode de recrutement, préférant des réseaux internationaux de prostitution. Le délai renforce l’idée d’un déni de justice, d’autant que le suicide en prison d’Epstein l’empêche de donner plus d’explications sur ses réseaux et ses complices. En 2022, les victimes ont la satisfaction de voir Maxwell condamnée à vingt ans de prison, mais elle a refusé de livrer ses secrets. Afin de percer le double mystère du système Epstein et de la lenteur judiciaire, tous les yeux se tournent vers les archives.

Un escroc de notre temps

Pourtant, la toile d’araignée qu’a tissée Epstein n’était pas fondée uniquement sur des préférences sexuelles partagées, mais aussi sur l’argent. Car le pédocriminel se double d’un arnaqueur. Il a acquis sa fortune par des moyens en partie malhonnêtes et, en consacrant de l’argent à ses activités criminelles, il a eu recours à des circuits financiers illégaux. L’enquête sur lui stoppée en 2008 comportait un pan financier. En examinant toutes ses transactions depuis 2003, le parquet avait découvert d’innombrables transferts non contrôlés permettant à ses employés de retirer des sommes en cash un peu partout pour payer les filles qu’il exploitait.

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Epstein fait ses premières armes, à la fois dans la finance et dans la fraude, dans les années 1980 et 1990. Il participe à l’un des plus grands systèmes de Ponzi de l’histoire. Conseiller en investissements, il empoche tout simplement l’argent de ses clients. Mythomane né, il s’introduit dans des milieux huppés des deux côtés de l’Atlantique en se présentant comme gestionnaire d’actifs. Sa grande chance, c’est sa rencontre en 1986 avec le milliardaire Les Wexner, un magnat du commerce de détail. En 1991, il confie le contrôle de ses finances à Epstein qui a réussi à convaincre Wexner, comme d’autres clients par la suite, que les conseillers et même les proches de ce dernier cherchaient à le berner. La solution ? Faire confiance à Epstein ! En plus des frais de gestion qu’il soustrait au milliardaire, il l’aurait arnaqué en achetant pour son compte des propriétés et un jet qu’il revend à lui-même à prix réduit. C’est en 2007, lorsque les enquêteurs contactent Wexler au sujet des irrégularités financières d’Epstein, que le milliardaire rompt avec lui. L’année suivante, Epstein lui rend 100 millions de dollars. Mais le gestionnaire trouve d’autres clients pour ses services, notamment le milliardaire Leon Black, spécialiste du capital-investissement, qui le rémunère entre 2012 et 2017. D’autres noms révélés par les dossiers Epstein incluent Mortimer Zuckerman, magnat de l’immobilier, et la banquière Ariane de Rothschild. Les sommes démesurées versées par ces clients à leur conseiller sont suspectes. Leur rendait-il d’autres services ? Installé dans le paradis fiscal des îles Vierges, il ne payait presque pas d’impôts et réalisait sûrement des opérations de blanchiment d’argent.

Virginia Roberts Giuffre, qui accuse Jeffrey Epstein et son entourage d’abus sexuels, présente une photographie d’elle adolescente, 1er mars 2023 (C) Emily Michot/TNS via ZUMA Press Wire/SIPA

Selon le magazine Forbes, entre 1999 et 2018, le total des revenus des deux entreprises principales d’Epstein s’est élevé à 800 millions de dollars, dont 490 millions en honoraires, principalement de la part de Wexner et de Black, et 310 millions provenant d’investissements. À sa mort, sa fortune était estimée à environ 600 millions. Comment a-t-il pu entretenir des relations avec autant de personnalités publiques ? Il a utilisé la méthode pour rendre le capitalisme respectable prônée par le magnat de l’acier, Andrew Carnegie dans son essai L’Évangile de la richesse, en 1889 : la philanthropie. Si aristocrates, anciens hommes d’État, artistes et scientifiques fréquentaient Epstein, même après sa condamnation en 2008, c’est parce qu’il se montrait généreux, soldant les dettes des uns, payant les voyages ou subventionnant la recherche des autres. Une partie de son charisme dépendait de ces largesses. Avec d’autres encore, il lançait des projets d’affaires en fournissant mises en relation, conseils ou capital.

De la fantaisie complotiste à la méfiance justifiée

Dans quelle mesure y avait-il recoupement entre les membres du réseau philanthropo-financier et celui de trafic sexuel ? Très peu, selon le FBI. C’est pour cela que, Epstein s’étant suicidé en prison, comme son associé français, Jean-Luc Brunel, en 2022, il n’y a pas encore eu d’autres condamnations que celle de Maxwell. Mais ici, l’ex-prince Andrew redevient emblématique. On a en effet appris que, tout en profitant du trafic sexuel, il aurait essayé de monter des affaires avec Epstein en abusant de son rôle de délégué au commerce extérieur entre 2001 et 2011. C’est pour cet abus-là qu’il a été interrogé par la police. D’autres relations d’Epstein étaient-elles au courant de son trafic sexuel ? Ont-elles fermé les yeux ? Pour de tels soupçons, Wexler a dû quitter la direction de son groupe en 2020 et Black, celle du sien en 2021. Ces interrogations ont reporté l’attention générale sur les fameuses archives Epstein supposées contenir toutes les réponses. Cette attention est devenue obsession. À partir de 2016, les théories du complot – Pizzagate et QAnon – ont ajouté une dimension conspirationniste et apocalyptique à l’affaire Epstein, aux Epstein Files et à leurs révélations supposées. Entre 2024 et 2026, la publication graduelle et parcellaire des documents par des tribunaux, la commission de surveillance du Congrès (House Oversight Committee) et le DOJ ont fait monter la tension. L’ouverture enjanvier 2024 du dossier Giufre-Maxwell a créé par accident le mythe d’une « liste Epstein » contenant les noms de clients mouillés dans le trafic sexuel qu’Epstein aurait fait chanter. Trump a profité de ce mythe en 2024, avant de reconnaître en 2025 que c’était une « fumisterie » – qu’il a attribuée aux démocrates.

Depuis la mort d’Epstein, son patrimoine a dédommagé de nombreuses requérantes. Ses banques, JPMorgan Chase et Deutsche Bank, ont payé autour de 600 millions de dollars en amendes et en compensation pour les victimes. Des enquêtes criminelles ont été ouvertes sur des personnalités publiques. D’autres ont dû démissionner ou vu leur réputation ternie. Et ce processus continuera. L’affaire Epstein marque, non la fin du monde, mais le conflit propre à notre époque entre : la mondialisation néolibérale qui, en plus des bienfaits, a apporté des possibilités de corruption à une échelle inédite ; l’indispensable confiance réciproque dans un monde démocratique et connecté ; et enfin le besoin de secret, ou d’intimité, nécessaire selon le sociologue Georg Simmel, à la vie en société. Bienvenue dans l’ère du soupçon.

Mars 2026 - #143

Article extrait du Magazine Causeur




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est directeur adjoint de la rédaction de Causeur.

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