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Robert Ménard: ma fille, ma bataille

Dans sa Lettre à Clara, Robert Ménard brise le silence qui le sépare de sa fille, jeune révoltée de gauche. Par amour pour elle, pour la comprendre et être compris à son tour, il délaisse la provocation au profit de la volonté de convaincre.


Robert Ménard a changé. Certes, il n’a pas perdu de son franc-parler, ni son goût pour ce qu’il appelle encore « les gros mots ». Il conserve sa saine indifférence aux leçons de maintien idéologiques prodiguées par les gardes-chiourmes médiatiques. Il n’est pas revenu au gauchisme bon teint de sa prime jeunesse. Pour l’essentiel, ses idées sont restées les mêmes, même s’il admet quelques aggiornamentos par-ci, par-là, par exemple quand il se demande s’il devrait accepter de célébrer des mariages homosexuels, mission qu’il préférait jusque-là déléguer à ses adjoints.

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Le changement est à la fois plus subtil et plus profond. On dirait qu’il a épuisé les joies de la provocation. Pas par couardise. Parce qu’il désire ardemment être compris de ses contradicteurs, et parce qu’il veut les comprendre. Bien sûr le réel est passé par là. Dans le monde d’un maire, les êtres humains ne sont pas des archétypes ou des caricatures, les mères voilées demandent des Pierre dans la classe de leurs gosses. Cependant, cette mutation a d’abord un nom propre: Clara, 24 ans, son enfant chérie. Le plus beau cadeau que lui ait fait son épouse Emmanuelle. Et sa première opposante.

Parler sans éclats de voix

Clara est une jeune femme de sa génération. Un peu mélenchoniste sur les bords. Révoltée par toutes les injustices. Inquiète pour la planète. Elle pense qu’Israël est un État génocidaire et aussi sans doute que Bolloré est fasciste. Elle souffre quand ses copains traitent son père de raciste – elle sait bien que ce n’est pas vrai. Sinon entamerait-il son troisième mandat dans une ville qui compte tant de familles immigrées ? Et lui se désole de voir que, parfois, elle se trompe d’amis ou cède à ce qu’il tient pour des lubies extrêmes gauchistes. Au fil des ans, le dialogue est devenu impossible. À la table des Ménard, comme à beaucoup d’autres, on parle de moins en moins politique.

Dessin colorisé de Caran d’Ache sur l’affaire Dreyfus. Jadis, on cassait les assiettes ; aujourd’hui, on ne dîne plus ensemble. D.R.

C’est parce qu’il n’accepte pas cette défaite de la pensée et de l’amour que Robert Ménard a choisi d’écrire à Clara.  Pour lui « parler sans éclats de voix ». Pour lui prouver que, s’il assume clairement d’être un homme de droite, il n’est pas un facho. Et pour la comprendre, car il l’écoute en lui écrivant. Un père ne cloue pas le bec de sa fille par une de ces formules-chocs qui font éructer le bobo. Avec Clara, Ménard a découvert qu’il y avait des façons plus ou moins audibles d’exposer ses arguments et plus encore, appris à envisager que l’autre ait des raisons et même parfois raison.

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Ménard observe qu’à l’échelle du pays, il n’y a plus de table commune où on s’engueule. Il n’y a même pas d’assiettes cassées comme dans le dessin de Caran d’Ache sur l’affaire Dreyfus. On ne parle plus qu’entre gens du même camp, chacun dans sa bulle cognitive. Il aimerait que le débat public ressemble à son dialogue difficile, parfois heurté, mais infiniment heureux avec sa fille. Il s’est même mis à lire les pages « environnement » dans les journaux. Et ça, c’est une vraie preuve d’amour. 

Robert Ménard, Lettre à Clara, Éditions Télémaque, 2026, 106 pages.

Lettre à Clara

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Mettons la responsabilité au cœur du système

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Toute la vie sociale, administrative et politique est orientée par une idéologie déresponsabilisante aux effets délétères. Changeons de paradigme et responsabilisons tout le monde. Ce qui semble impossible deviendra possible – non par magie, mais par une politique des incitations et une exigence de résultats


Dans la plupart des sociétés prémodernes (surtout claniques), la responsabilité d’un individu semble accablante, puisque celui-ci peut être condamné pour des actes qu’il n’a pas commis lui-même, mais qu’un membre de sa famille, de son ascendance, de sa communauté ou de son village a commis. L’avènement de la modernité économique, politique et juridique change cette conception : désormais, l’individu n’a à répondre que de ses propres actes (éventuellement ceux de ses enfants) – la responsabilité et le droit sont individualisés.

Le bateau coule, mais personne n’est responsable…

A partir des années 1960-1970 aux Etats-Unis, puis dans le reste de l’Occident, la contraction tendancielle de la responsabilité s’est accélérée[1]. N’est-ce pas le grand apport des sciences humaines que de montrer les multiples déterminismes et conditionnements qui nous traversent ? Chacun de nous pense et agit dans le cadre de son époque, de sa culture, de sa classe sociale, de son sexe… et la liste ne cesse de s’allonger, puisque les orientations sexuelles, les genres, les « races » et finalement l’ensemble de nos « identités » sont monopolisées pour rendre compte de nos faits et gestes.

Il est bon d’être scientifiquement « à jour » et il est même passionnant de se voir expliquer les rouages de nos gènes, hormones, neurones et autres déterminismes socioculturels. Par ailleurs, une bonne politique doit se fonder sur une information correcte et des connaissances corroborées (on attend d’un ministre de l’Economie qu’il comprenne les mécanismes économiques, par exemple). Mais la science n’est pas une politique ; connaître et agir relèvent de deux logiques distinctes. Si l’on transpose brutalement les connaissances savantes dans l’action gouvernementale, législative et juridique, on obtient une métaphysique du déterminisme qui déresponsabilise tout le monde.

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Il n’y a plus de délinquants, mais des victimes de la pauvreté, de l’exclusion ou du racisme ; il n’y a plus d’élèves perturbateurs, mais des jeunes souffrants de troubles de l’attention et du comportement ; il n’y a plus de parents défaillants, mais de pauvres gens débordés par la situation ; il n’y a plus de fraude fiscale, mais des phobiques administratifs (ah, non, là, ça ne marche pas) ; il n’y a plus de piètres administrateurs, mais de scrupuleux fonctionnaires appliquant des procédures ; et finalement, nous avons de fantastiques gouvernants, qui sont simplement empêchés par les coups du sort, cadrés par des normes juridiques et limités par des fatalités démographiques ou géopolitiques.

Moyennant quoi la délinquance atteint des seuils préoccupants, l’Ecole publique s’effondre, la bureaucratie étouffe le dynamisme économique et toute la classe politique est discréditée, mais ce n’est la faute de personne. Une grande chaîne causale, hélas !, aboutit à la dégradation du lien social, à la faillite du système scolaire, à une immigration massive, à un déficit commercial préoccupant, à une dette publique insoutenable et à l’impotence politique. La France va mourir, mais, croyez-le bien, nous avons fait tout ce qu’il était humainement possible pour la sauver et nous avons mis en œuvre toutes les mesures qui s’imposaient pour éviter ce drame.

Changement de perspective et philosophie de la responsabilité

Changeons de paradigme et inversons la perspective. Plutôt que de suivre pas à pas l’influx nerveux provoquant le mouvement d’une main qui, armée d’un couteau (lequel se trouvait là par des causes antérieures), s’abat sur un torse (lui aussi situé sur ces coordonnées GPS par la vertu d’une série causale) provoquant l’arrêt du cœur, et ainsi de suite, il faut partir de la fin et, pour ainsi dire, remonter le temps. La donnée fondamentale ne doit pas être le passé et les causes, mais le futur et les objectifs.

Dans Seul sur Mars[2], le spationaute ne se demande pas comment établir ses repas en fonction de sa faim : il calcule la quantité maximale de calories qu’il peut ingérer quotidiennement étant donné le temps qui lui faut tenir avant d’être ravitaillé. Son estomac a sans doute crié à « l’injustice sociale » mais, finalement, il a été sauvé comme les autres organes et l’organisme entier.

Nous ne voulons pas que la France meure – partons de là et remontons jusqu’à l’action présente. Il faut restaurer le « capital social », éponger la dette publique, équilibrer le système des retraites, encourager l’innovation industrielle, rétablir l’autorité et la transmission à l’Ecole, stimuler la recherche scientifique, endiguer la dégradation environnementale et restaurer la parole gouvernementale. Comment faire ? En appliquant un principe de responsabilité et d’efficience, d’où l’on pourrait certainement déduire ces actions : mettre les délinquants en prison, exclure des classes les perturbateurs, abroger les normes paralysantes, couper dans les dépenses jusqu’à l’équilibre des comptes publics et démissionner les administrateurs et gouvernants incapables. C’est douloureux ? Injuste ? Brutal ? Peut-être, en effet. Nous n’aurions pas besoin de ces remèdes de cheval si nos prédécesseurs avaient mené des politiques clairvoyantes.

Cessons d’allonger la liste des bonnes excuses à présenter aux générations futures dans l’espoir qu’elles nous pardonnent d’avoir dilapidé l’immense richesse civilisationnelle dont nous avons hérité. Raisonnons à la façon de Kant (une fois n’est pas coutume) : « Tu dois, donc tu peux ». Le pays doit vivre, donc mettons en œuvre des politiques ad hoc.

Les bonnes incitations font les bonnes politiques

Les déterminismes multiformes accepteront-ils de se plier à cette politique volontariste ? Mais oui ! Exactement comme pour n’importe quelle action individuelle. Si vous vous demandez par quel miracle vous aller bien pouvoir vous tirer du lit ce matin, vous y resterez encore un bon moment, avec toutes les conséquences qui s’ensuivent ; mais si vous faites acte de volonté, alors vous êtes déjà levé et victorieux du déterminisme apparent comme on dissipe la fumée d’un geste de la main. Les chaînes causales empruntent alors d’autres voies, car se responsabiliser produit des effets psychologiques puissants. L’idée même que l’on peut faire quelque chose décuple le pouvoir d’action. Affirmer sa responsabilité libère.

L’impuissance politique n’est pas du déterminisme scientifique, mais de la feignantise et de la démagogie. Inversement, la puissance politique restaurée n’est pas adossée à une métaphysique du libre arbitre, mais à une philosophie de la responsabilité et une psychologie des incitations. Si vous dites à quelqu’un : « Il faudrait que tu travailles sur ce dossier pour essayer de surmonter tel problème », vous pouvez être sûr que le problème sera plus coriace que si vous dites : « Débrouille-toi pour obtenir tel résultat, avec telle récompense matérielle ou symbolique à la clé ». Rien de tel que la responsabilisation pour obtenir les résultats souhaités, et rien de tel que l’incitation à la responsabilité pour obtenir des comportements responsables.

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En un mot, à la culture victimaire et à la « tentation de l’innocence »[3] il faut opposer un discours de ce type : « Chers compatriotes, vous avez probablement d’excellentes excuses à faire valoir pour vous dispenser de vos obligations et vous innocenter de vos méfaits – à en croire certaines études, en effet, vous êtes des victimes multiformes de la société, du colonialisme, du patriarcat, bref, du « système ». Que tout cela soit vrai ou faux ne nous importe plus guère à présent, car nous vous offrons de nouvelles incitations psychologiques qui rendront grand service à vous-même et à la société : vous serez désormais traité comme des adultes responsables et nous attendons de vous des résultats objectifs. Vous serez promus en cas de succès et déclassés en cas d’échec (avec discernement et intelligence des situations, bien entendu) ».

Comme par magie, nous verrons alors les pilleurs dissuadés, les perturbateurs inhibés, les fraudeurs démotivés, les paresseux remotivés, les talentueux récompensés et les grands hommes héroïsés. Tout rentrera dans l’ordre et ce qui semblait impossible deviendra possible.

Ni archaïsme, ni postmodernisme : pour un libéralisme classique

Paradoxalement, en même temps que notre société déresponsabilise les individus, elle les surresponsabilise à la façon des sociétés archaïques : la communautarisation de la société fait renaître une logique de responsabilité communautaire. Aux Etats-Unis d’abord et en Europe occidentale ensuite, les « Blancs » et les « hommes » sont de plus en plus comptables de ce que d’autres Blancs et d’autres hommes ont fait par le passé. Il en va de même des « boomeurs » ou encore des « riches » – voire des « juifs ». Les membres de ces entités collectives devraient payer pour leur groupe d’affiliation, même s’ils n’ont rien fait à titre personnel. Symétriquement, certaines communautés demandent « réparations » pour ce qu’ont subi leurs ancêtres supposés.

Le libéralisme classique est pris en tenaille entre une logique primitive et une logique postmoderne qui occultent l’une et l’autre la liberté individuelle. Entre responsabilisation collective et déresponsabilisation individuelle, où est la bonne mesure ? Pile au milieu, dans l’idée de responsabilité individuelle. Entre la justice holistique qui condamne des gens à raison de leurs « identités » et le laxisme judiciaire qui innocente tous azimuts, où est la bonne mesure ? Même réponse : dans la responsabilité individuelle.

Qu’est-ce qui est juste ? Question écrasante… Reconnaissons au moins ce qu’il ne l’est pas : une société qui puise dans ses richesses (capital culturel, social, économique et institutionnel) comme un rentier imprévoyant. La vraie « justice sociale » doit être redéfinie comme l’état d’une société garantissant sa pérennité et sa prospérité.


[1] François Azouvi situe le « bouleversement anthropologique » entre 1965 et 1975 (Du héros à la victime : la métamorphose contemporaine du sacré, Gallimard, 2024).

[2] Réalisé par Ridley Scott et sorti en 2015, avec Matt Damon dans le rôle principal.

[3] Pacal Bruckner, La Tentation de l’innocence, Grasset, 1995.

Daido Moriyama: la photo de l’extase


À partir de septembre 2026 et jusqu’en 2027, nous allons commémorer les deux cents ans de l’invention de la photographie par le Français Nicéphore Niépce. Ce sera l’occasion de revenir sur cet art à part entière, et de remettre à l’honneur ses principaux représentants. Le photographe japonais Daido Moriyama (né en 1938 près d’Osaka) est de ceux-là. La Fondation Henri Cartier-Bresson lui consacre en ce moment une exposition, d’où a été tiré un remarquable ouvrage, Lettres d’amour à la photographie, qui mêle images et textes de l’artiste. Pour Moriyama, la photo est une véritable « obsession ». Il ne se considère d’ailleurs pas comme un simple professionnel, pour qui faire de belles photos bien léchées serait le métier. Il se définit davantage comme un amateur. Il précise : « je suis vraiment un amateur, un photographe de l’ultra-personnel ». Cela détermine chez lui une exacte adéquation entre la vie et l’art. Il cultive l’un par rapport à l’autre, ne sépare jamais les deux. De là que son travail (les images et les écrits) comporte un accent de très grande subjectivité. N’est-ce pas ce qu’on demande d’abord à un artiste ?

Daidō Moriyama. DR.

De l’autre côté de l’image

Moriyama est clair sur son projet un peu fou : « Je voulais mener la photographie jusqu’à ses limites… » C’est pourquoi son travail en vient à interroger la photographie elle-même, et à la mettre en question. Il écrit qu’il a cherché à « aller de l’autre côté de l’image ». Peut-être est-ce là qu’il retrouvera son double, ou, plutôt, son jumeau mort lorsqu’ils avaient deux ans : « je suis moi-même alors sa re-copie », lâche-t-il. Car il faut se rendre à l’évidence : depuis Kierkegaard, et le voyage à Berlin de La Reprise, on connaît l’impossibilité définitive de la copie conforme. Le réel ne se répète pas. C’est pourtant ce que tente d’accomplir le photographe, par la magie de son petit appareil. Cet espoir d’une résurrection ne le quitte pas, là est la clef.

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Le cliché mythique

La clef est aussi à trouver dans le Point de vue du Gras, la première photo jamais réalisée, mise au point par Nicéphore Niépce en 1826 ou 1827. Moriyama éprouve une attirance irrépressible pour ce cliché mythique. Il lui consacre quelques pages remarquables. « Il est fasciné, indique la notice, par cette image originelle qui semble détenir toutes les réponses essentielles aux questions qu’il se pose sur le médium. » Moriyama précise, pour sa part : « chaque détail d’absolument toutes les photographies les miennes comprises est renfermé dans cette image ». Là encore, Moriyama a poussé l’obsession très loin. Il a en effet accompli les deux pèlerinages : l’un à Saint-Loup-de-Varennes, en Bourgogne, où vivait Niépce et où celui-ci a réalisé le cliché Point de vue du Gras ; et l’autre à Austin (Texas), dans la collection du Harry Ransom Center de l’université américaine où a finalement abouti la fameuse « héliographie », comme on disait à l’époque. Pour Moriyama, une révélation métaphysique.

Niépce, la beauté intrinsèque

Après ma lecture sur le Point de vue du Gras, je me suis interrogé sur cette image mise au point par Niépce. J’ai d’abord cherché des éléments sur le procédé qu’il avait utilisé, à la fois ingénieux et simple. Niépce est arrivé à fixer le reflet de la lumière, projetée par le soleil sur une cour de ferme, à travers la lentille d’une petite chambre noire — obtenant donc une image reproduite sans l’intervention d’une main humaine. Ayant étudié tout ceci, j’ai regardé d’un autre œil le Point de vue du Gras. Les commentaires du photographe m’ont fait pressentir l’importance intrinsèque de cette image, du moins ce qu’il en reste, car le temps l’a presque effacée. C’est comme un Graal inaccessible, une origine qui nous est donnée, se dérobant au temps, et qui, si nous étions en mesure de la comprendre, nous révélerait peut-être la vérité sur nous-mêmes. J’ai fait une copie de cette photo et l’ai disposée dans un cadre en aluminium. Et, contemplant le résultat sous le Plexiglas, je me suis rendu à l’évidence que ce cliché était effectivement l’une des choses les plus extraordinaires qu’il m’ait été donné de voir : en somme, un saint suaire du monde matériel, qui nous fait lorgner, là encore, vers la métaphysique (la « métaphotographie », comme dit la préface de l’ouvrage). Moi aussi, me suis-je dit, je ferai un jour le double pèlerinage, comme Moriyama, au risque de passer pour un vieil excentrique. Je ne peux pas en rester là.

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Le penseur Walter Benjamin, dans L’Œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique,se montrait pessimiste, lorsqu’il avançait que, dans la modernité, les œuvres d’art perdaient leur aura. L’exemple de la photographie montre que ce n’est pas exactement le cas. Pour Daido Moriyama, on constate que la technique, bien qu’elle tienne un rôle important, n’est pas tout. La subjectivité de l’artiste demeure, et sa sensibilité à fleur de peau. On pourrait prendre le cinéma, également, où il existe des exceptions à la norme hollywoodienne et à la dictature commerciale. Tout ceci laisse quelque espoir. Moriyama avait bien saisi le péril, et l’assumait. Il a certes illustré le nihilisme contemporain (Moriyama est plutôt un désespéré), tout en prônant une indicible nostalgie. « J’ai toujours en tête, écrivait-il, deux éléments décisifs : le réalisme des photographies de Niépce et le réalisme des photographies de presse. » Cette phrase sur le réalisme, moins ambiguë qu’il n’y paraît, résume bien l’ambition de Moriyama, et également de quelques autres photographes, dont je pourrais citer une longue liste, depuis Niépce jusqu’à William Klein ou Raymond Depardon, etc. En cela, la photographie est devenue depuis longtemps un art irremplaçable.


Lettres d’amour à la photographie, Daido Moriyama. Éditions Delpire. 237 pages.

Lettres d'amour à la photographie

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Walter Benjamin, L’Œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique (1936).Rééd. Allia, 2024.

L'oeuvre d'art à l'époque de sa reproductibilité technique

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Exposition : « Daido Moriyama Lettres d’amour à la photographie », à la Fondation Henri Cartier-Bresson (79, rue des Archives, 4e) du 20 mai au 4 octobre 2016.

À signaler : réédition en septembre du volume n° 8 de la collection « Photo Poche » des éditions Actes Sud consacré à Nicéphore Niépce, au prix attractif de 14,50 €. Un volume toujours disponible de cette collection, le n° 141, paru en 2025, propose un choix des photographies de Daido Moriyama au même prix de 14,50 €. À conseiller.

Nicéphore Niépce

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Daido Moriyama

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Parlez-vous le Xavier Bertrand?

Selon lui, il est « difficile de vivre en France » si on n’est pas blanc de peau. Mélenchon, sors de ce corps! Nous vous proposons d’écouter la chronique radio d’Elisabeth Lévy, qui est revenue sur cette déclaration fracassante ce matin.


Une déclaration de Xavier Bertrand m’a passablement énervée. Le président du Conseil régional des Hauts-de-France était invité sur BFMTV, dimanche.

« C’est difficile de vivre en France quand on est musulman ; C’est difficile de vivre en France quand on est juif ; C’est difficile de vivre en France quand on n’est pas blanc de peau ; C’est difficile de vivre en France quand on ne porte pas un prénom du calendrier grégorien. »

Si Xavier Bertrand veut nous dire qu’il y a du racisme et des discriminations en France, il oublie deux ou trois choses :

  • Il y en a moins qu’ailleurs, toutes les enquêtes le montrent. Malgré les 300 victimes du djihadisme ces dernières années, il n’y a aucune chasse aux musulmans dans nos rues, fort heureusement. On ne fait pas d’amalgame.

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  • C’est peut-être plus difficile de trouver un appartement quand on s’appelle Boubacar, mais être noir ne vous empêche pas d’être adulé comme Omar Sy ou Aya Nakamura.
  • Enfin, des Blancs sont aussi victimes de racisme.

Sans dresser un palmarès du malheur, admettons que l’antisémitisme occupe une place à part. Il devient tendance et ne se cache plus. Des étudiants sont insultés ou ostracisés, des jeunes agressés, des familles contraintes de partir des villes où elles résidaient. Le patron du premier parti de gauche blague très tranquillement sur un patronyme juif. Et dans les cours d’école, on ne se cache plus pour dire « sale juif », puisque juif = génocidaire.

Pourtant, je ne dirai pas que la France est antisémite. C’est certes difficile pour certains Juifs dans certains quartiers — où l’antisémitisme violent et agressif est aujourd’hui essentiellement d’origine arabo-musulmane. L’indifférence du reste de la société est également douloureuse. Mais la France reste le pays qui a émancipé les Juifs et réhabilité Dreyfus.

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M. Bertrand dit peut-être une partie de la vérité. Ce n’est pas si grave, me direz-vous. Si, parce qu’il sous-entend que les Français sont congénitalement ou « systémiquement » racistes, comme on dit. Ce faisant, il flatte la corde victimaire. Depuis des décennies, on explique aux descendants d’immigrés qu’ils sont victimes du colonialisme, de l’esclavage et du racisme. Cela les enkyste dans un statut de victimes. C’est, pour certains, le prétexte pour tout casser ou brailler « Nique la France ». C’est un empêchement pour ceux qui veulent juste devenir tranquillement français. Avec en sus la culpabilisation systémique de tous les Français.

Guy Mollet disait de Mitterrand qu’il n’était pas socialiste mais avait appris à parler le socialiste. Bertrand n’est peut-être pas woke mais il a appris à parler le woke. Pour avoir la carte, être reçu sur France Inter, il communie dans le récit débile et mensonger d’une France gangrenée par l’extrême droite. Il gagnera certainement de jolis tweets, mais ça ne servira pas sa carrière. La gauche n’a pas besoin de lui : des antifascistes d’opérette, elle en a à foison.


Retrouvez Elisabeth Lévy dans la matinale de Sud Radio

Thierry Roland, le beauf qui mouchait les bobos

Ce mardi 16 juin, l’équipe de France débute sa Coupe du monde en jouant contre le Sénégal. Il y a 14 ans jour pour jour, la voix du football rendait l’antenne. Un bleu à l’âme pour les âmes en bleu. Hommage à Thierry Roland


Décédé le 16 juin 2012 à l’âge de 74 ans, Thierry Roland était un commentateur, doublé d’un supporteur des Bleus, qui n’avait pas la langue dans sa poche… n’en déplaise aux pisse-froid.

9 octobre 1976. A Sofia, dans un match qualificatif pour la Coupe du monde, la France, emmenée par Platini, est sur le point d’obtenir un précieux match nul (2 à 2) quand à deux minutes de la fin l’arbitre écossais Ian Foote siffle un penalty imaginaire en faveur de la Bulgarie. Devant son poste, la France crie au scandale. A l’antenne, en direct, Roland explose et insulte l’arbitre : « Monsieur Foote, vous êtes un salaud ! ». Pour la petite histoire les Bulgares manquent le penalty mais la direction d’Antenne 2 envisage de sanctionner le commentateur, avant de renoncer, impressionnée par les centaines de lettres de soutien que reçoit alors Thierry Roland.

22 juin 1986. Coupe du monde au Mexique. En quart, l’Angleterre joue l’Argentine, match arbitré par le Tunisien Ali Bennaceur. A la 51e, l’Argentin Maradona ouvre le score, en marquant un but de la main, ce que le monde entier a vu, sauf l’arbitre, qui valide le but. Thierry Roland, qui commente le match avec son acolyte Jean-Michel Larqué, s’interroge alors sur le niveau de l’arbitre : « Honnêtement, Jean-Michel, ne croyez-vous pas qu’il y a autre chose qu’un arbitre tunisien pour arbitrer un match de cette importance? ». C’est le scandale, il est accusé de racisme, on frôle l’incident diplomatique. Pour calmer le jeu, il présente ses excuses aux autorités tunisiennes.

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Il était comme ça, l’émotion à fleur de peau, des frissons dans la voix. Quand en 1998, la France gagne sa première Coupe du monde, la larme à l’œil il confesse : « Après avoir vu ça, on peut mourir tranquille ». Durant 30 ans, en duo avec l’ancien joueur Jean-Michel Larqué, il nous a régalés de ses petites phrases : « Ils ne partiront pas en vacances ensemble », pour parler de deux joueurs se rendant coup pour coup, « il a avalé sa trompette », pour un joueur à bout de souffle, « il n’a pas fait le voyage pour rien », pour un joueur ayant commis une grosse faute… le tout ponctué d’un rire de moteur qui a du mal à démarrer, avec à ses côtés son ami Jean-Mimi pour acquiescer, avec son légendaire « Tout à fait Thierry. »

Mais ce n’était pas que ça. En 1995, il publie un livre d’entretiens, justement intitulé Tout à fait Thierry, où il affiche des idées que certains jugent hors-jeu. Il explique que partisan de l’Algérie française il avait eu un certain penchant pour l’OAS, il affirme être partisan du rétablissement de la peine de mort pour les tueurs d’enfants, de policiers, et de personnes âgées. Aussitôt les bobos le traitent de facho…

Un jeudi de septembre 95, Roland déjeune au San Francisco, sa  »cantine » près de TF1, avec un ami journaliste. Mais au moment du rituel digestif, il s’abstient. « Tu es malade ? » s’inquiète son ami. « Non, mais ce soir je suis invité à Canal Plus pour présenter mon bouquin, faut que je sois au top, parce qu’ils ne vont pas me faire de cadeaux les petits salauds ! »

A l’époque, Canal, c’est  »Nulle part ailleurs », l’émission phare de Philippe Gildas, avec comme attraction principale,  »Les Guignols de l’info », théâtre de marionnettes où certaines personnalités sont passées à la moulinette. Il y a un Chirac puéril qui appelle sa femme Maman, un Johnny pas très futé qui joue avec sa boîte à coucous… et le duo, Roland et Larqué, présentés comme des beaufs dont les commentaires caricaturés sortent du café du Commerce.

Mais, contrairement à ce qu’imaginaient les auteurs des  »Guignol », Thierry Roland estimait que les bobos de Canal, à l’insu de leur plein gré, le rendaient encore plus sympathique. Tout à fait Thierry. Il n’a jamais été aussi populaire qu’à cette époque.

Guerre avec l’Iran: le bilan est largement négatif mais l’espoir toujours permis

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Les guerres commencent souvent avec des certitudes et s’achèvent dans l’ambiguïté. Celle contre l’Iran ne fait pas exception. Lancée pour remodeler l’ordre régional, elle débouche aujourd’hui sur un compromis temporaire qui ressemble davantage à une suspension des hostilités. Mais au Moyen-Orient, les effets décisifs des guerres ne sont pas toujours immédiats. Reste donc à savoir si les véritables conséquences du conflit ne sont pas encore devant nous…


Au moment où les dirigeants du G7 se réunissent à Évian, les regards se tournent vers Genève où pourrait être signé, dès vendredi, un accord-cadre entre Washington et Téhéran. Les informations disponibles demeurent fragmentaires et souvent contradictoires, mais plusieurs éléments semblent désormais acquis. Il ne s’agirait pas d’un traité définitif mais d’un mémorandum, une promesse de vente ouvrant environ soixante jours de négociations supplémentaires. L’Iran accepterait la prolongation du cessez-le-feu et la réouverture complète du détroit d’Ormuz. En échange, les États-Unis lèveraient certaines mesures de blocus économique et autoriseraient des mécanismes limités d’accès aux fonds gelés. En revanche, les questions essentielles demeurent largement reportées avec en tête le devenir du stock d’uranium enrichi, le démantèlement des infrastructures nucléaires, les capacités balistiques et le soutien aux réseaux régionaux iraniens et plus concrètement la situation au Liban.

Les Kurdes manquent à l’appel

Si cet accord se confirme, il consacrera un paradoxe. Jamais l’Iran n’a subi un choc militaire aussi violent depuis la guerre contre l’Irak. Pourtant, à l’arrivée, les objectifs stratégiques affichés au début de la campagne paraissent largement hors d’atteinte. Pour comprendre ce résultat, il faut revenir aux premiers jours de la guerre.

L’offensive initiale fut d’une rapidité sidérante. En quelques heures, une grande partie de la chaîne de commandement politique et militaire iranienne fut frappée. Les centres de décision, les responsables militaires et plusieurs infrastructures critiques furent ciblés simultanément. L’objectif était clair : provoquer une décapitation du régime, créer un effet de sidération et ouvrir une fenêtre politique permettant l’effondrement du pouvoir. Mais cette campagne aérienne n’était vraisemblablement que la première phase d’un plan plus vaste.

De nombreuses informations apparues depuis la fin des combats indiquent qu’une seconde phase devait suivre immédiatement. Celle-ci reposait sur les forces kurdes stationnées dans le Kurdistan irakien. Plusieurs groupes kurdes iraniens avaient été contactés. Des discussions avaient eu lieu avec les principales formations politiques kurdes d’Irak. Selon plusieurs sources, Washington envisageait même de fournir une couverture aérienne afin de permettre à ces mouvements d’entrer en Iran et de s’emparer de portions du Kurdistan iranien.

La logique était cohérente. La décapitation du régime devait être suivie d’une insurrection périphérique. Les régions kurdes, traditionnellement hostiles à Téhéran, auraient constitué le point de départ d’une dynamique de fragmentation interne. Une fois l’autorité centrale affaiblie, d’autres minorités ou oppositions auraient pu être encouragées à entrer dans la danse. Le changement de régime n’aurait alors plus reposé uniquement sur les frappes aériennes mais sur une combinaison entre pression militaire extérieure et déstabilisation intérieure. Or c’est précisément ce mécanisme qui fut abandonné. Très rapidement, Donald Trump choisit une autre guerre.

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Selon les révélations de l’ancien chef du renseignement militaire israélien, le général Tamir Hayman, le président américain renonça personnellement à l’option kurde après des discussions avec le président turc Recep Tayyip Erdoğan. Plusieurs autres sources convergent sur le fait qu’Ankara est intervenu activement afin d’empêcher toute opération susceptible de renforcer les mouvements kurdes armés dans la région. Cette opposition turque est facile à comprendre, et par ailleurs aurait dû être anticipée et traitée.

Pour Ankara, la perspective de voir émerger un vaste espace kurde autonome, voire indépendant, de part et d’autre de la frontière constituait un danger supérieur à la survie du régime iranien lui-même. Depuis plusieurs décennies, la politique turque repose sur le refus absolu de toute consolidation politique ou militaire du nationalisme kurde régional. La politique turque en Syrie ces dernières années en est l’exemple le plus récent. Une intervention kurde en Iran aurait pu produire exactement ce scénario. Mais l’abandon de cette option transforma radicalement la nature du conflit.

Jusqu’alors, la campagne possédait un « end game », dont la faisabilité reste sujette à débat. Les frappes de décapitation n’avaient pas pour objectif principal la seule destruction de l’appareil de commandement iranien. Elles devaient créer les conditions d’une recomposition politique interne en affaiblissant suffisamment le régime pour permettre à une insurrection armée de prendre pied sur le terrain. Dès lors que l’option kurde est abandonnée, cette articulation entre succès militaire et transformation politique disparaît. L’objectif final devient alors extrêmement difficile, voire impossible, à définir et donc à atteindre. A partir de ce moment, la guerre continue alors sans véritable solution politique finale.

Sentiment d’inachèvement

Les frappes peuvent détruire des installations, éliminer des responsables ou ralentir certains programmes. Elles ne disposent cependant plus d’aucun mécanisme crédible permettant de transformer ces succès tactiques en changement stratégique durable. Cette évolution explique largement le sentiment d’inachèvement qui caractérise aujourd’hui le bilan de la campagne.

Le second problème concerne le détroit d’Ormuz. Là encore, le plan initial semble avoir reposé sur l’hypothèse d’une guerre très courte. Une campagne fulgurante suivie d’un effondrement politique provoqué par l’insurrection kurde aurait empêché l’Iran de perturber des flux énergétiques mondiaux, son principal levier stratégique. Or lorsque la guerre se prolonge, même légèrement, la logique change complètement.

Photo diffusée par la marine royale thaïlandaise montrant le navire thaïlandais Mayuree Naree en feu après une attaque d’un drone de surface iranien (USV) dans le détroit d’Ormuz, le mercredi 11 mars © 2026 EPN/Newscom/SIPA

Le blocage partiel d’Ormuz ne provoque ni l’effondrement économique mondial que certains redoutaient, ni la crise systémique que d’autres espéraient. Les marchés s’adaptent progressivement. Les armateurs modifient leurs itinéraires. Les transferts de cargaison de navire à navire se multiplient. Les stocks stratégiques amortissent une partie du choc. Cette adaptation a toutefois un coût. Elle se traduit par une hausse des frais de transport et d’assurance, une remontée progressive de l’inflation, un ralentissement de l’activité économique et des tensions politiques croissantes dans de nombreux pays importateurs d’énergie. À cela s’ajoute la perturbation des flux d’autres matières premières essentielles, qu’il s’agisse des engrais, des produits pétrochimiques entrant dans la fabrication des plastiques, de l’aluminium ou encore de certaines molécules indispensables à l’industrie chimique. Dès lors, les coûts d’une guerre prolongée contre l’Iran deviennent rapidement difficiles à supporter pour les États-Unis et leurs alliés. Lorsque Donald Trump comprend que cette nouvelle stratégie, improvisée après l’abandon de l’option kurde, ne peut déboucher sur une victoire décisive, sa logique évolue. L’objectif n’est plus de transformer le Moyen-Orient mais de limiter les dégâts. En d’autres termes, il s’agit désormais de « cut the losses and move on » : arrêter l’hémorragie, stabiliser la situation et passer à autre chose avant que les coûts économiques et politiques ne deviennent supérieurs aux bénéfices espérés…

Parce que la guerre conçue pour être brève est devenue une guerre sans véritable conclusion politique, la question d’Ormuz a fini par occuper une place centrale qu’elle n’aurait jamais dû atteindre dans le scénario initial. Le résultat final est donc paradoxal.

Militairement, les performances israéliennes et américaines furent impressionnantes. Peu d’États auraient été capables d’infliger en quelques jours un tel niveau de désorganisation à l’appareil sécuritaire iranien. Mais stratégiquement, le bilan apparaît beaucoup plus mitigé. Le régime iranien est toujours là. Son programme nucléaire a été retardé mais non éliminé. Ses capacités balistiques ont été affaiblies mais non supprimées et aucune limite n’a été imposé aux Iraniens dans ce domaine. Ses réseaux régionaux ont subi des pertes mais demeurent actifs.

Armistice (provisoire ?) à Genève

L’accord qui pourrait être signé à Genève ne ferait que traduire cette réalité dans un document diplomatique. Après une guerre lancée avec l’ambition de remodeler l’équilibre régional, les négociations semblent désormais porter sur une simple stabilisation du conflit. On est passé d’une logique de transformation à une logique de gestion dans des conditions dégradées, où les États-Unis de Donald Trump apparaissent de plus en plus comme une source d’incertitude plutôt que comme un facteur de stabilité. Israël se trouve étroitement associé à cet échec, même si les décisions les plus importantes ont été prises à Mar-a-Lago bien davantage qu’à Jérusalem.

C’est pourquoi, malgré des succès tactiques indéniables, le bilan stratégique de la guerre apparaît aujourd’hui largement négatif. Les moyens engagés étaient ceux d’une campagne destinée à modifier durablement l’équilibre du Moyen-Orient. Les résultats obtenus ressemblent davantage à ceux d’un armistice provisoire.

Cependant, replacé dans un contexte plus large, celui de la guerre froide qui oppose depuis près d’un demi-siècle l’Iran aux États-Unis et à leurs alliés régionaux, il n’est pas du tout certain que cet échec produise les effets que ses auteurs redoutent. Les conséquences réelles ne se mesureront probablement ni en semaines ni en mois, mais en années.

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Le sursaut observé au sein d’une partie de la société libanaise, les interrogations qui traversent désormais certains segments de la communauté chiite, la disparition de Hassan Nasrallah et les destructions considérables subies par les bastions du Hezbollah dans le sud du Liban modifieront-ils durablement les équilibres politiques du pays ? Rien ne permet encore de l’affirmer. Rien ne permet davantage de l’exclure.

De même, les monarchies du Golfe, qui semblent aujourd’hui prêtes à payer le prix nécessaire pour relancer leurs économies et restaurer la stabilité des marchés énergétiques, considèrent-elles réellement que la coexistence durable avec une puissance révolutionnaire iranienne constitue un horizon acceptable ? Au-delà des impératifs immédiats, peuvent-elles croire qu’un ordre régional dominé par un régime fondé sur la coercition, l’exportation de l’instabilité et l’entretien permanent de réseaux armés constitue un environnement propice aux investissements massifs, aux mégaprojets et aux ambitions économiques de long terme qu’elles affichent depuis une décennie ?

L’histoire récente du Liban invite à la prudence. Le retrait israélien du Sud-Liban en mai 2000 puis la guerre de l’été 2006 furent largement perçus comme des victoires de « l’axe de la résistance ». Pourtant, ce sont aussi ces événements qui ont enclenché des évolutions lentes et souvent invisibles, conduisant progressivement à l’érosion de la légitimité du Hezbollah, à sa contestation croissante au sein même de la société libanaise et, finalement, à une situation où son désarmement et des négociations directes entre Beyrouth et Jérusalem sont désormais évoqués publiquement.

Autrement dit, la guerre s’achève peut-être sur un échec stratégique immédiat. Mais l’histoire du Moyen-Orient montre que les victoires et les défaites ne produisent pas toujours leurs effets les plus importants sur le champ de bataille. Il arrive que ceux-ci apparaissent plusieurs années plus tard, lorsque les sociétés, les élites et les États commencent à tirer les conséquences politiques d’événements qui semblaient pourtant clos. Le véritable bilan de cette guerre ne sera peut-être connu que lorsque l’on saura si elle a simplement interrompu le cycle de confrontation ou si, au contraire, elle a commencé à modifier en profondeur les calculs stratégiques des acteurs de la région.

Enfin, une dernière question plane sur l’ensemble de cette séquence, sans réponse immédiate mais riche de possibilités : celle de la société iranienne elle-même. Que peut-il sortir de ce chaudron après près de trois décennies de contestations récurrentes, des manifestations étudiantes de 1999 au mouvement « Femme, Vie, Liberté », en passant par les soulèvements de 2009, 2017, 2019 et les troubles de janvier dernier ? Que peut-il advenir d’un pays frappé par une crise économique profonde, dont même plusieurs dizaines de milliards de dollars d’avoirs débloqués ne suffiraient pas à effacer rapidement les effets ?

Car, au fond, une chose fait aujourd’hui consensus chez les partisans comme chez les adversaires de cette guerre, à savoir qu’aucune solution durable à la question iranienne ne peut être imposée de l’extérieur. Elle ne peut venir que des Iraniens eux-mêmes. Or les révolutions n’éclatent pas nécessairement lorsque les conditions sont les plus insupportables. Elles surviennent souvent lorsque la pression commence à se desserrer, lorsque les perspectives s’ouvrent légèrement et que les attentes progressent plus vite que les réalités. Il est donc possible que le principal héritage de cette guerre ne se joue ni à Genève, ni à Washington, ni même à Jérusalem, mais à Téhéran, Ispahan ou Chiraz. C’est peut-être là, dans les évolutions encore invisibles de la société iranienne, que se trouve la véritable inconnue stratégique des années à venir.

La culture du combat en Israël

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Coupe du monde de football: entre fléau social et peste émotionnelle

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Dans cette analyse, notre contributeur déplore l’absence de tout recul critique sur la folie mondiale suscitée par la Coupe du monde.


(Pour Christophe Gleizes)

Il y a exactement vingt ans, j’ai écrit avec Jean-Marie Brohm un ouvrage sur le football[1], ou plus précisément un livre bien documenté, à charge, contre le football. Pas contre ses supposés excès, écarts, dénaturations, – l’argent, la violence, le dopage, le racisme… – mais bien contre le football en tant que projet de société, l’ultime projet d’une société sans projet.

Dans cet ouvrage, nous mettions au jour non pas, en effet, ce qu’on appelle pudiquement ou sous forme de litote, les « dérives » du football mais sa réalité crue, non pas les grands maux dont il souffrirait depuis seulement quelques dizaines d’années : précisément l’argent-qui-coule-à-flots, la violence des supporters, le dopage pas vraiment maîtrisé, le racisme et la xénophobie qui suintent partout autant dans les tribunes des stades que sur les terrains. Nous ne dénoncions pas ce que l’arc du consensus d’adhésion à la dernière religion du xxie siècle qualifie de débordements, mais nous dénoncions l’ensemble du soubassement idéologique et politique du football en tant que fléau social de plus en plus prégnant dans nos sociétés et surtout en tant qu’il fabriquait des individus sans foi ni loi, à part la foi dans le football et la loi du football, ivres de leur extase sans fin pour leur équipe fétiche. Une peste émotionnelle.

Le Qatar, cheval de Troie du PSG ; le PSG, cheval de Troie du Qatar

Fallait-il se réjouir de la victoire du PSG comme l’ont fait l’ensemble des politiques du RN à LFI sans parler des journalistes hypnotisés et autres commentateurs obnubilés du ballon rond ? Et de quoi fallait-il se réjouir exactement ? Autant dire que je ne me suis absolument pas réjoui de la victoire du PSG dont les joueurs portent un maillot floqué « Qatar » – cette démocratie pleine de grâce, féérique, soutien des Frères musulmans et du Hamas. Pendant que le RN se lamentait sur l’absence de police et de répression et parlait d’« insurrection », LFI protestait de toutes ses forces contre la police qui a gâché la fête des jeunes. Je ne me suis pas davantage étonné de la soirée d’émeute, de pillage et de razzia à Paris et dans certaines villes de province. Car le football est aujourd’hui la matrice la plus féconde de la psychologie de masse grégaire présente dans une fraction non négligeable de la jeunesse. Or, le PSG est le cheval de Troie du Qatar qui impose sa politique au moyen du sport (football, handball, cyclisme…). Une jeunesse – sa partie la plus massive et la plus démunie – qui vit par procuration à travers l’amour fou, délirant, pour une équipe de multi millionnaires qui vivent, eux, sur une autre planète. Porter le maillot du PSG-Qatar constitue l’ultime revendication sociale, le moment magique et plein d’illusions d’une métamorphose individuelle. Changer de tenue, troquer le tee-shirt pour le maillot du PSG et l’arborer comme un trophée, c’est incarner un statut plus enviable, s’identifier un bref et intense moment à des idoles inaccessibles, exhiber à la face du monde et à travers la fureur de la rue une présence qui sort les individus de leur anonymat quotidien. De quelle intégration veut-on nous convaincre ? Si le football intègre à quelque chose, c’est au seul football ; ce faisant, il désintègre le peu de société qui nous reste, entre autres, sous ses aspects artistiques, esthétiques : la geste du football avec ses joueurs-artistes, la beauté du stade…

Le football, une peste émotionnelle, un fléau social

Au moment du coup d’envoi de la Coupe du monde de football, je voudrais insister sur la réalité du football qui n’est déjà plus le reflet ou le miroir de la société ni, encore moins, une autre société avec un possible autre foot, mais son projet le plus délétère, celui d’une soumission de la jeunesse (et de larges fractions de la population) à ses objectifs de paupérisation spirituelle : parler foot toute la journée, penser foot… dans des bavardages incessants, les yeux soudés aux écrans. Car de quoi s’agit-il concernant précisément le football ? Il s’agit d’abord et avant tout d’une compétition de tous contre tous. La logique de cette compétition est l’élimination de l’autre, la violence de base, pour qu’il n’en reste qu’un ou qu’une (l’équipe gagnante) selon la « loi » du plus fort. La logique de la compétition structure le football du plus petit club de province jusqu’à l’équipe nationale. Et cette logique infernale est acceptée et mieux encore intégrée par tous les supporters sans le moindre recul critique. La compétition est donc la composante essentielle du spectacle sportif. Tout découle ensuite de cette logique compétitive poussée jusqu’au bout et à laquelle adhèrent des populations de plus en plus nombreuses qui ne vivent qu’à travers les matches. Et le bout correspond à l’ambiance de l’hystérie collective après un but ou après la victoire, suivie des submersions « populaires » qui lui sont consubstantielles. Une folle énergie se libère, se déchaîne, prend d’assaut la rue, là où elle peut enfin s’exprimer. Lors de la folle soirée fêtant la victoire du PSG, les vidéos ont retransmis en mondovision les conduites de violence, les tirs de mortier annonciateurs d’autres tirs…, l’occupation illicite de la rue, la destruction des matériels urbains et le pillage des magasins après leur mise à sac, la mise en scène narcissique de soi. Chaque participant envoie alors sa petite vidéo ce qui produit une excitation supplémentaire et aggrave d’autant la violence nocturne, cherchant à produire le chaos, tout cela en boucle. Si les supporters ne sont pas tous des pollueurs, les casseurs et autres émeutiers sont tous des supporters. Ceux-ci ne sont bien entendu pas extérieurs au football ; émeutiers et supporters composent le même groupe d’individus. Bilan : 3 morts, plusieurs centaines de blessés (près de 300 policiers), près d’un millier d’arrestations. La fête.

Depuis 1998 et la victoire de l’équipe de France « black-blanc-beur » (1 mort et 147 blessés), on assiste à la footballisation généralisée des esprits littéralement vidés de tout esprit critique, fascinés voire envoûtés par les dribbles, coups francs et autres panenka. La jeunesse ne cesse de fêter ce qui l’abrutit : les yeux hallucinés par la production infinie des images issues des écrans à perte de vue proposant jour et nuit du football pour que la vue sur le monde soit immédiatement encadrée, canalisée, et enfin qu’elle se dissolve dans l’émeute et la destruction. Le football et donc la Coupe du monde agissent sur la jeunesse avec sa participation active comme un poison, favorisant une charge émotive irrationnelle. Cette footballisation des esprits fut appuyée, « théorisée », par nombre d’intellectuels parmi lesquels Edgar Morin qui nous gratifia de quelques élucubrations de son cru au moment du mondial de 1998. « L’instant où la balle entre dans les filets est un moment extatique, un coït psychique » ou encore : « Le fol orgasme de la victoire se transforme en onde gigantesque de bonheur, une véritable ola nationale qui gagne tout le pays. »

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On n’insistera jamais assez sur le tropisme qu’exerce le football qui attire comme un aimant les foules hébétées et dont il accélère la décérébration. Le football dans son ensemble n’est l’otage d’aucune idéologie ; il n’est pas hors-sol, innocent, une institution suspendue au-dessus du bas monde. Il participe au contraire et de plain-pied, à part entière, à la formation des sociétés. Il est l’idéologie la plus virulente qui les a toutes remplacées. Le football est non seulement politisé mais il est aussi et surtout une politique voire la forme que prend aujourd’hui la politique sur la base des émotions les plus vives liées à une victoire, une défaite, un but… celles-ci s’étayant sur des pulsions restées primaires (une irrésistible pulsion d’agression suivie de la pulsion de destruction), non libérées, non émancipées, issues de nos sociétés sans projet. Dans la hiérarchie de l’information quotidienne, le football, et plus généralement le sport, passent devant tous les événements du monde : guerres, luttes, affrontements, faits divers ; il est l’événement suprême, absolu.

Fut pourtant un temps, pas si lointain, où les compétitions sportives étaient contestées dans leur principe même. Il y a presque cinquante ans, en 1978, nous étions nombreux à souhaiter le boycott de la Coupe du monde de football dans l’Argentine du dictateur Videla. À la faveur de l’explosion de l’informatique et de la multiplication des écrans, cette génération fut remplacée par celle de la « Nouvelle France » dont l’engouement pour le football, à partir de la victoire « black-blanc-beur » de 1998, ne cessa de progresser jusqu’à adhérer à l’équipe de France, à la fois équipe de football et fer de lance d’un mouvement de masse, déployant mysticisme, identification à des idoles, culte plus ou moins conscient de la force et de la violence physiques (participant de la brutalisation des sociétés).

Une Coupe du monde de football Make America Great Again

La Coupe du monde 2026 est d’abord étatsunienne. Même si quelques matches se dérouleront au Mexique et au Canada, deux pays menacés par Donald Trump, affirmant sa volonté d’intégrer, par exemple, ce dernier en tant que le 51e Etat des États-Unis. Au-delà du prix des places exorbitant, cette Coupe du monde révèle la nature profonde du football dirigé par le majordome de Donald Trump, en l’occurrence Gianni Infantino. Leur association marque une accélération dans une nouvelle montée en puissance du sport-roi : plus de temps d’occupation (un mois et demi pour 104 matches) ; une compétition étendue sur trois Etats (États-Unis, Mexique, Canada) ; 48 équipes nationales qualifiées ; des recettes s’élevant à 10 millards d’euros ; une pollution battant tous les records… Notons toutefois que si le souhait d’Infantino est de transformer le football en une entreprise universelle, cet objectif reste encore assez lointain : les États-Unis s’intéressent peu au football, la Chine encore moins et l’Inde pas davantage, la Russie est toujours exclue des compétitions sportives. Nonobstant cela, on constate deux phénomènes fondamentaux à l’œuvre dans le développement du football : — Son expansion irrésistible qui tend à envelopper la planète et s’instille dans chaque foyer sinon s’incruste dans chaque individu par la médiatisation télévisuelleet la présence généralisée d’écrans de réception (smartphone, ordinateur, téléphone, portable, etc.) qui retransmettent jour et nuit la compétition sportive ; — L’intégration de tous ses mauvais côtés, de toutes ses dérives, de tous ses excès, abus, etc. constatés (dopage, violence, racisme, argent, etc.). Ceux-ci sont devenus, de fait, la matrice même du spectacle sportif et le ciment de ce spectacle voire le spectacle en tant que tel. Le football n’est rien d’autre que ses mauvais côtés, ses dérives, ses excès.

Le président de la FIFA, Gianni Infantino prononce un discours avant de remettre à Donald Trump le Prix de la Paix de la FIFA lors du tirage au sort de la Coupe du monde 2026 de la FIFA, au John F. Kennedy Center for Performing Arts à Washington, le vendredi 5 décembre 2025 © UPI/Newscom/SIPA

Phénomène sinon marginal du moins d’une importance encore relative, il y a une cinquantaine d’années, le football est en effet devenu en un demi-siècle le principal phénomène de masse d’adhésion active et de mobilisation sociale totale, soitla plus puissante manifestation sociopolitique et idéologique d’imprégnation sociale qui ait jamais existé sur l’ensemble de la planète et qui ne cesse de monter en puissance grâce à la multiplication des compétitions et à leur médiatisation planétaire qui s’instillent dans les moindres recoins et fibres de nos sociétés. Le football n’est pas un phénomène de société parmi d’autres, plus ou moins détaché ou même très éloigné d’un contexte général ; il est la relation entre tous les phénomènes les plus détestables de la société, parmi lesquels la violence (pas vraiment maîtrisée), le racisme (exhibé et « combattu »), le dopage (parfaitement maîtrisé), l’argent (qui-coule-à-flots) auquel il est consubstantiellement rattaché. Le football n’est plus seulement ce phénomène mondial placé sous les projecteurs des médias, circonscrit et rendu visible par eux. Il est bien mieux que cela, si l’on peut dire. Il est un média à part entière. D’où cette Coupe du monde jouée aux États-Unis sous la présidence de Trump ; une Coupe du monde qui est le symbole de leur puissance actuelle sur le reste du monde mis sous leur coupe. Cette Coupe se joue en effet au moment de la commémoration du 250e anniversaire de l’Indépendance des États-Unis ; elle lui est, de fait, associée. Elle constitue également l’arrière fond de la signature du mémorandum de paix signé entre l’Iran et les États-Unis dont les deux équipes nationales sont présentes sur le sol américain (renvoyant Israël sur la touche…). Elle glorifie un Trump au-delà du président des États-Unis qu’il est, pour la seconde fois, l’élevant à une telle hauteur qu’il tendrait presque à se substituer à son comparse G. Infantino. En serviteur servile, G. Infantino a même remis à Trump le « prix FIFA pour la paix – le football unit le monde » et une médaille commémorative…

Pour finir, je voudrais souligner que ridiculiser les grotesques D. Trump et G. Infantino, s’acharner sur eux, ce qui n’est pas difficile, est aujourd’hui la posture la plus commode. Mais, je me permets surtout de constater qu’elle permet d’épargner le football, de mieux exonérer le football de sa grande responsabilité dans l’écroulement intellectuel de toute une génération.

Le football, une peste émotionnelle: La barbarie des stades

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[1] Jean-Marie Brohm et Marc Perelman, Le Football, une peste émotionnelle. La barbarie des stades, Paris, Gallimard, coll. « Folio », 2006, 2011, (392 pages). Lire dans Sofoot, la longue interview réalisée par C. Gleizes de M. Perelman (le 17 juillet 2020). Pour une analyse détaillée de l’institution sportive et de sa critique, se reporter à : http://www.marcperelman.com/pdf/iny-dit-sport-La-critique-du-sport-avril-26-.pdf.

Marine Le Pen, dernière soupape de sécurité d’une justice délégitimée?

L’Etat maboul attise la tempête civile, observe notre chroniqueur


La colère française sauvera-t-elle Marine Le Pen du couperet ? Le procès des juges, dans le meurtre de Lyhanna, rend plausible le choix de la Cour d’appel, le 7 juillet, de laisser la candidate à la présidentielle poursuivre son parcours, afin d’éviter l’embrasement de citoyens dépossédés de leurs votes. Car les magistrats, vus comme irresponsables, sont récusés par le peuple oublié. 70% des sondés ont une mauvaise opinion de l’institution (Le Figaro, 11 juin). Les protestataires qui se sont rassemblés, lundi dernier, devant près de 200 tribunaux, sont invités par 150 associations féministes à renouveler tous les lundis ces manifestations. La procureur d’Auch (Gers), Clémence Meyer, au centre d’une enquête administrative sur l’aboulie du parquet, a été placée sous protection policière. La désinvolture de la Justice devant le sort des 160.000 enfants victimes de prédateurs (une victime d’inceste, de viol ou d’agression sexuelle toutes les trois minutes) rend illégitime la prétention de cette caste vaniteuse à s’immiscer dans le déroulement de la vie démocratique. D’autant que 2,9 millions de plaintes dorment dans les gendarmeries et commissariats. De surcroit, les puissants n’écoutent pas davantage les protestations des Français confrontés à une immigration agressive à leur égard. Insupportable est l’indifférence de l’Etat maboul face aux violences faites aux enfants et aux autochtones. Eux aussi sont en droit de s’approprier le slogan « #MeeToo » (Moi aussi), dont Patrick Bruel est la dernière cible d’une Justice penaude.

A lire aussi: Le grand retournement des élites contre la civilisation

La tempête se profile en réaction au « pas-de-vaguisme ». La peine de mort pour les assassins d’enfants a été évoquée par Nicolas Dupont-Aignan, mercredi surEurope 1. Sa proposition d’un référendum est approuvée par 68% des sondés (JDD, hier). Dans ce contexte urticant, le rappel à l’ordre par l’Arcom, le 10 juin, de France Inter et France Info pour sous-représentation du RN confirme le parti pris de Radio France pour un système qui se déglingue. Jeudi matin, une banderole portant le mot « Remigration » a été déployée sur la façade de la basilique de Saint-Denis, symbole pour LFI de la nouvelle France islamisée. L’acte a été qualifié de « raciste » par la presse dressée dans la pensée automatique. Or l’aveuglement idéologique sur la contre-colonisation et l’islamisation invasive est l’autre débâcle qui, avec les petits laissés aux violeurs, laisse voir la vacuité des puissants.

A lire aussi: Un week-end dans « Le Monde »

Dans Le Figaro du 8 juin, le journaliste Alexis Feertchak démontre comment l’Ined (Institut national d’études démographiques) a basculé dans la négation de la « submersion migratoire » alors qu’Alfred Sauvy, fondateur de l’Ined, alertait dès 1987 sur « l’Europe submergée » par le Sud dans trente ans. Les émeutes qui ont répondu, à Southampton le 2 juin et la semaine dernière à Belfast, au meurtre d’Henry Nowak par un Indien sikhe et à la tentative d’égorgement d’un Ecossais, Stephen Ogilvie, par un réfugié soudanais, sont semblables dans leurs violences aux insurrections banalisées des cités. En France, la présidentielle tient encore lieu de soupape pour les familles révoltées. A condition que les juges et les politiques cessent de jouer avec les allumettes sur un dépôt d’explosifs.

La révolution des oubliés

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Jack Kerouac, le saint ivre de l’Amérique

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L’écrivain américain (1922-1969) a donné à des millions de lecteurs le désir de partir très loin, alors que lui passait sa vie à chercher un foyer. Il a incarné la liberté, alors qu’il rêvait en réalité souvent d’un refuge. Enfin, il est devenu le visage d’une révolution culturelle qu’il ne comprenait plus vraiment.


Il arrive que certains écrivains vieillissent avec leur époque. D’autres semblent attendre la nôtre. Plus d’un demi-siècle après sa mort, Jack Kerouac apparaît comme l’un des témoins les plus lucides du malaise contemporain. Derrière le mythe de la route, derrière les grands espaces américains et la légende de la Beat Generation, son œuvre raconte déjà l’épuisement d’une civilisation lancée dans une fuite en avant dont elle ignore la destination. Kerouac a vu avant beaucoup d’autres que la liberté pouvait se transformer en errance, que l’abondance ne guérissait pas le vide intérieur et que les horizons les plus vastes ne suffisaient pas à combler la soif de sens. Bien plus qu’un écrivain du mouvement, il fut l’écrivain du manque. Bien plus qu’un chantre de la jeunesse, il fut le chroniqueur d’un crépuscule. À travers Sur la route, Les Clochards célestes, Anges de la Désolation ou Big Sur, il a raconté la fin d’une innocence américaine et la quête obstinée d’une vérité spirituelle dans un monde qui semblait déjà perdre son âme. C’est sans doute pour cela que son œuvre nous parle aujourd’hui avec une force intacte : parce qu’elle ne célèbre pas le voyage, elle interroge ce qui demeure lorsque toutes les routes ont été parcourues.

Un vagabond cyclothymique

On a enfermé Jack Kerouac dans une photographie. Une photographie jaunie par le temps, une voiture lancée vers l’horizon, quelques silhouettes magnifiques, le soleil couchant sur l’Amérique, l’éternelle jeunesse qui refuse de mourir. On l’a transformé en affiche pour dortoir étudiant, en saint patron des départs, en prophète de la route, en distributeur automatique de liberté. On a retenu le bruit du moteur et oublié le bruit du cœur. On a retenu le voyage et oublié la blessure. On a retenu Sur la route et laissé tout le reste dans l’ombre. Pourtant, le véritable Kerouac commence précisément là où son livre le plus célèbre s’achève.

Car derrière l’image du vagabond heureux se cache l’un des écrivains les plus mélancoliques du vingtième siècle. Derrière les éclats de rire, les nuits blanches, les kilomètres dévorés, les amitiés fulgurantes, les verres levés vers l’aube, il y a un homme hanté. Un homme poursuivi par une nostalgie si profonde qu’elle ressemble parfois à une maladie. Chez Kerouac, tout est déjà perdu avant même d’avoir été vécu. Les villes traversées disparaissent dès qu’elles apparaissent. Les rencontres sont des adieux déguisés. Les amours portent déjà leur propre épitaphe. Chaque instant de bonheur contient sa future disparition. Et lorsque Kerouac écrit : « Les seuls gens qui existent pour moi sont les fous », ceux qui brûlent de vivre, parlent à toute vitesse, désirent tout et se consument dans leur propre lumière, il ne décrit pas seulement ses compagnons de route. Il se décrit lui-même.

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Contrairement à Allen Ginsberg, qui regardait vers l’avenir avec la ferveur d’un révolutionnaire, Kerouac regardait derrière lui. Ginsberg rêvait de transformer le monde. Kerouac rêvait de retrouver quelque chose qu’il avait perdu. Le mouvement Beat, dont il fut malgré lui le symbole, lui convenait de moins en moins à mesure qu’il devenait célèbre. Les journalistes voulaient un chef de file. Les étudiants voulaient un gourou. Les médias voulaient une mascotte. Lui cherchait seulement la vérité. Une vérité qui n’avait rien à voir avec les slogans, les modes ou les révolutions culturelles. Il cherchait quelque chose de plus ancien. Quelque chose qui ressemblait à Dieu, à l’enfance, à la mémoire, à la lumière disparue des premiers jours.

C’est pourquoi réduire Kerouac à Sur la route revient à contempler la façade d’une cathédrale sans jamais entrer à l’intérieur. Le livre demeure un miracle de mouvement, un torrent de vie, une improvisation géante où l’Amérique semble défiler à travers le pare-brise comme un rêve incandescent. Mais l’œuvre entière raconte une autre histoire. Une histoire plus sombre, plus vaste, plus douloureuse.

Suspendu entre la terre et le ciel

Dans Les Clochards célestes, les montagnes apparaissent comme des refuges spirituels. Les personnages grimpent vers les sommets pour échapper au vacarme du monde. Ils cherchent l’illumination dans les forêts, les sentiers, les rochers battus par le vent. Le roman est traversé par le bouddhisme, la contemplation et la quête intérieure. Pourtant, sous cette aspiration mystique se cache déjà une fatigue immense. Kerouac n’escalade pas seulement des montagnes. Il tente d’échapper à quelque chose. Il cherche un lieu où le bruit de son esprit cessera enfin. Il rêve de « clochards célestes brûlant, brûlant, brûlant », êtres suspendus entre la terre et le ciel, entre la route et l’éveil, entre la chair et l’absolu.

Cette recherche atteint son sommet dans Anges de la Désolation, peut-être son chef-d’œuvre secret. Là, la route disparaît. Plus de fêtes. Plus de compagnons exubérants. Plus de moteurs rugissants. Seulement un homme seul, posté sur une montagne isolée, observant l’immensité du monde. Ce livre ressemble parfois à une longue prière murmurée dans le vent. La solitude y devient presque un personnage. Les arbres, les nuages, les vallées semblent dialoguer avec l’écrivain. Chaque page porte la marque d’une conscience qui tente de se comprendre elle-même. Rarement la littérature américaine a décrit avec une telle précision ce mélange de sérénité et d’effroi que procure l’isolement absolu. Kerouac découvre que la solitude qu’il recherchait avec tant d’ardeur possède un visage double. Elle peut être une révélation. Elle peut aussi être un abîme.

Toute son œuvre est traversée par cette contradiction. Il rêve du monde mais aspire au retrait. Il aime les hommes mais cherche le silence. Il désire l’expérience et redoute ses conséquences. Il poursuit l’illumination tout en restant profondément attaché au catholicisme de son enfance franco-canadienne. Car derrière le bouddhiste célébré par les lecteurs se cache toujours un enfant de Lowell, un fils fidèle à sa mère, un croyant incapable d’abandonner totalement le Christ. Son mysticisme n’est jamais purement oriental. C’est un mélange unique de bouddhisme, de catholicisme, de visions personnelles et de poésie spontanée. Il ne cherche pas une doctrine. Il cherche une présence.

Le jazz lui a fourni une méthode pour cette quête. Kerouac ne voulait pas écrire comme les romanciers traditionnels. Il voulait écrire comme Charlie Parker jouait du saxophone. Il voulait capturer le mouvement même de la pensée. Éliminer les barrières entre la sensation et la phrase. Faire entrer la vie directement sur la page avant que la réflexion ne vienne la figer. Sa prose spontanée est souvent mal comprise. On la réduit à l’improvisation alors qu’elle repose sur une discipline féroce. Il s’agissait moins d’écrire n’importe comment que d’écrire à la vitesse de la conscience. Comme un musicien de bebop lançant un solo sans filet. Comme un homme courant derrière une révélation sur le point de disparaître.

Ravagé par l’alcool

Mais cette vitesse a un coût. Le feu consume son propre combustible. L’alcool, d’abord compagnon des nuits, devient peu à peu le centre de gravité de son existence. Les bouteilles s’accumulent. Les excès se répètent. Les lendemains deviennent plus lourds. Les angoisses plus profondes. Ce qui ressemblait à une fête se transforme lentement en mécanisme de destruction. Kerouac boit pour célébrer. Puis pour oublier. Puis pour survivre.

Et arrive Big Sur. Peut-être le plus grand livre jamais écrit sur l’effondrement intérieur. Ici, il n’y a plus aucune légende. Plus aucun romantisme. Plus aucun masque. L’homme que la célébrité a rattrapé tente de fuir vers la côte californienne afin de retrouver un peu de paix. Mais il emporte son chaos avec lui. Les paysages sont magnifiques et pourtant tout semble menacé. Les vagues deviennent inquiétantes. Les nuits se peuplent d’hallucinations. L’alcool ravage son esprit. Les crises d’angoisse explosent. Le livre tout entier ressemble à une lente désintégration. Kerouac assiste à l’écroulement de sa propre image publique. Les admirateurs le fatiguent. Les interviews l’épuisent. Le mouvement Beat lui échappe complètement. Le monde célèbre un symbole tandis que l’homme réel s’enfonce dans la souffrance. « Je suis entouré de folie », semble résonner derrière ces pages crépusculaires où l’écrivain regarde son propre mythe se retourner contre lui.

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C’est là que réside le tragique de son destin. Il a donné à des millions de lecteurs le désir de partir alors qu’il passait sa vie à chercher un foyer. Il a incarné la liberté alors qu’il rêvait souvent de refuge. Il est devenu le visage d’une révolution culturelle qu’il ne comprenait plus vraiment. Tandis que les années soixante s’enflammaient autour de lui, il demeurait attaché à ses obsessions profondes : la foi, la mémoire, la famille, la mort, la compassion, la recherche d’une vérité spirituelle impossible à formuler.

Kerouac n’était pas un gourou. Il n’était pas un idéologue. Il n’était même pas vraiment un rebelle. Il était quelque chose de plus rare : un chercheur d’absolu. Un homme incapable d’accepter les réponses faciles. Un pèlerin traversant l’Amérique avec l’espoir insensé de découvrir derrière les paysages une signification cachée. Il poursuivait une lumière qu’il apercevait parfois au détour d’une route, dans un solo de saxophone, dans le sourire d’un inconnu, dans une montagne perdue ou dans le silence d’une nuit.

Et c’est précisément pour cela qu’il demeure vivant. Non parce qu’il a célébré le voyage, mais parce qu’il a compris sa vanité. Non parce qu’il a glorifié la liberté, mais parce qu’il en a payé le prix. Non parce qu’il a trouvé la vérité, mais parce qu’il a continué à la chercher jusqu’à l’épuisement.

Au fond, Jack Kerouac n’était ni le roi des Beats, ni le prophète de la route, ni l’icône d’une génération. Il était un homme seul marchant dans le brouillard américain avec une bouteille dans une poche, une prière dans l’autre, et dans le cœur cette certitude magnifique et douloureuse que la beauté du monde réside peut-être justement dans son impossibilité à nous sauver.

Sur la route

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Les Clochards célestes

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Big Sur

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Anges de la Désolation

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Nijinski, Nijinska: héritages en demi-teinte

Un peu abusivement placées sous le signe des Ballets Russes,  trois pièces brèves mêlent création contemporaine et patrimoine chorégraphique. Ni pour le meilleur, ni pour le pire.


C’était une idée séduisante : unir en une soirée les évocations de trois des ouvrages d’un frère et d’une sœur. Et quel frère ! Et quelle sœur ! Vaslav Nijinski et Bronislava Nijinska. Lui créateur génial de L’Après midi d’un faune et du Sacre du Printemps pour les Ballets Russes, elle autrice talentueuse de Boléro pour la compagnie d’Ida Rubinstein. Des évocations seulement. Ou des versions radicalement différentes des originaux dues à des créateurs d’aujourd’hui et transmises à trois solistes du Ballet national du Rhin. 

Fulgurances

Du Sacre du printemps ne demeure plus lors de cette soirée que la partition enregistrée de Stravinsky. La chorégraphie qui l’accompagne, titrée HUNT, a été composée en 2002 par l’artiste finlandais Tero Saarinen. C’est lui qui l’avait dansée à la création, lors de la Biennale de Venise de 2002 ou lors de sa reprise à la Cartoucherie de Vincennes, dans le cadre du festival fondé par Carolyn Carlson, June Events. Et il y était renversant. HUNT, révèle-t-il, « examine la dualité de la vie : la naissance, la mort et le caractère éphémère de la réalité corporelle ». C’est une pièce fulgurante, en accord avec l’une des plus fascinantes compositions musicales créées pour la danse, une version dont l’étrangeté et la puissance sont indissociables de leur auteur et créateur. Et qu’il est difficile de transmettre à d’autres interprètes comme, dans un tout autre registre, cela a été le cas du fabuleux solo Density 21,5 créé jadis au Palais Garnier par Carolyn Carlson. Il est impossible qu’il soit exécuté décemment par quelqu’un d’autre qu’elle. Et seul un artiste aussi exceptionnel que Jean-Christophe Paré, Premier danseur du Ballet de l’Opéra, aura su le ressusciter dans une interprétation à la hauteur de la légende.

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La soliste du Ballet du Rhin, probablement Lara Wolter (son nom est difficilement trouvable dans le programme fourni aux spectateurs), grande et racée, est remarquable, magnifique même, dans ce rude travail de virtuose. Mais il lui manque cette dureté masculine, cette âpreté qu’avait Tero Saarinen, cette fulgurance du mouvement, ce mordant, cette révolte que requiert une chorégraphie si violente et au fond si désespérée. Aux images  de la danse s’ajoutent les effets lumineux de Mikki Kunttu. Ils sont un autre visage de la chorégraphie, contribuent à conférer à l’ouvrage une dimension de folie répondant à merveille aux pulsations de la partition de Stravinski.

Lara Wolter dans « HUNT », Ballet de l’Opéra national du Rhin. © Agathe Poupeney / Divergences-Images / 09/06/2026 / La Filature / Mulhouse / France

Faune et grande nymphe 

L’archéologue Dominique Brun, il faut bien la nommer ainsi, a reconstitué des fragments de la version originale de l’Après-midi d’un  faune, grâce à toutes sortes de documents, mais pour deux danseurs seulement, celui interprétant le faune et celle exécutant le rôle de la grande nymphe. Avec le danseur François Chaignaud, elle a créé en outre une version du Boléro, à l’opposé de celle conçue par Nijinska.

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A la musique enivrante et sensuelle de Debussy, à la chorégraphie si radicale et si étonnamment belle de Nijinski, il faut, pour L’Après-midi d’un faune, des danseurs hors pair. Les deux interprètes choisis exécutent leurs rôles avec une conscience et une bonne volonté qui les honorent. Mais aussi, faute d’avoir été bien dirigés peut-être, avec une platitude qui rend incompréhensibles, et la beauté de l’œuvre, et l’effet sidérant qu’elle exerce toujours sur le spectateur. Aucune trace de sensualité entre les protagonistes, rien qui ne dévoile chez lui la sauvagerie du désir, et chez elle l’effroi de la virginité en péril. Elle dégrafe ses voiles avec un air pincé de demoiselle de province dans la cabine d’essayage d’un magasin de confection. Son orgasme à lui pourrait ressembler à celui d’un vieux garçon précautionneux qui pratiquerait la sexualité par simple mesure d’hygiène. Ils ont inventé une version du Faune destinée au Couvent des Oiseaux. Et c’est d’un ennui mortel ! Comment comprendre avec cela l’effet électrisant qu’exerça la première des créations du jeune chorégraphe polonais sur le public des Ballets Russes et la rage de ce crétin de Calmette poussant, en en rendant compte dans Le Figaro, des glapissements de notaire violé par un gorille ?

Julia Weiss et Erwan Jeammot dans « L’Après-midi d’un faune », Ballet de l’Opéra national du Rhin. © Agathe Poupeney / Divergences-Images / 09/06/2026 / La Filature / Mulhouse / France

Une courtisane sur le retour

On s’ennuie moins avec l’interprète du Boléro. Echevelé, fardé comme une courtisane sur le retour, mais qui n’aurait renoncé à aucune de ses prétentions, plongé jusqu’à la noyade dans les volants généreux d’une robe froufroutante et multicolore, François Chaignaud fait immanquablement songer à cette vieille belle de Kazuo Ohno qui ne s’était jamais remis d’avoir contemplé La Argentina quand il était jeune encore. Il fait aussi penser à ces hétaïres du Second Empire qui tentaient désespérément de perdurer sous la Troisième République en abusant de vains et coûteux artifices.

François Chaignaud dans « Un Boléro ». © Agathe Poupeney / Divergences-Images / 09/06/2026 / La Filature / Mulhouse / France

Dans le Boléro de Nijinska, comme dans celui de Béjart, qu’elle soit homme ou femme, la créature dansant sur son praticable est censée incendier les mâles qui l’environnent. Ici, il faudrait impérativement être un marin retenu durant des mois à bord d’un navire marchand pour parvenir – et encore – à entrer en éruption face à cette poupée peinte qui s’agite avec extravagance. Ressemblant à une vieille femme aigrie, sans jamais dépasser cette dimension anecdotique, menant son solo pauvre chorégraphiquement avec une frénésie qui n’est guère convaincante, le personnage, à la fin du compte, paraît assez pathétique.


Ballet de l’Opéra national du Rhin. Soirée Ballets Russes. Prochaines représentations à l’Opéra de Strasbourg: les 25, 26 et 27 juin. 1h35

Robert Ménard: ma fille, ma bataille

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© Hannah Assouline

Dans sa Lettre à Clara, Robert Ménard brise le silence qui le sépare de sa fille, jeune révoltée de gauche. Par amour pour elle, pour la comprendre et être compris à son tour, il délaisse la provocation au profit de la volonté de convaincre.


Robert Ménard a changé. Certes, il n’a pas perdu de son franc-parler, ni son goût pour ce qu’il appelle encore « les gros mots ». Il conserve sa saine indifférence aux leçons de maintien idéologiques prodiguées par les gardes-chiourmes médiatiques. Il n’est pas revenu au gauchisme bon teint de sa prime jeunesse. Pour l’essentiel, ses idées sont restées les mêmes, même s’il admet quelques aggiornamentos par-ci, par-là, par exemple quand il se demande s’il devrait accepter de célébrer des mariages homosexuels, mission qu’il préférait jusque-là déléguer à ses adjoints.

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Le changement est à la fois plus subtil et plus profond. On dirait qu’il a épuisé les joies de la provocation. Pas par couardise. Parce qu’il désire ardemment être compris de ses contradicteurs, et parce qu’il veut les comprendre. Bien sûr le réel est passé par là. Dans le monde d’un maire, les êtres humains ne sont pas des archétypes ou des caricatures, les mères voilées demandent des Pierre dans la classe de leurs gosses. Cependant, cette mutation a d’abord un nom propre: Clara, 24 ans, son enfant chérie. Le plus beau cadeau que lui ait fait son épouse Emmanuelle. Et sa première opposante.

Parler sans éclats de voix

Clara est une jeune femme de sa génération. Un peu mélenchoniste sur les bords. Révoltée par toutes les injustices. Inquiète pour la planète. Elle pense qu’Israël est un État génocidaire et aussi sans doute que Bolloré est fasciste. Elle souffre quand ses copains traitent son père de raciste – elle sait bien que ce n’est pas vrai. Sinon entamerait-il son troisième mandat dans une ville qui compte tant de familles immigrées ? Et lui se désole de voir que, parfois, elle se trompe d’amis ou cède à ce qu’il tient pour des lubies extrêmes gauchistes. Au fil des ans, le dialogue est devenu impossible. À la table des Ménard, comme à beaucoup d’autres, on parle de moins en moins politique.

Dessin colorisé de Caran d’Ache sur l’affaire Dreyfus. Jadis, on cassait les assiettes ; aujourd’hui, on ne dîne plus ensemble. D.R.

C’est parce qu’il n’accepte pas cette défaite de la pensée et de l’amour que Robert Ménard a choisi d’écrire à Clara.  Pour lui « parler sans éclats de voix ». Pour lui prouver que, s’il assume clairement d’être un homme de droite, il n’est pas un facho. Et pour la comprendre, car il l’écoute en lui écrivant. Un père ne cloue pas le bec de sa fille par une de ces formules-chocs qui font éructer le bobo. Avec Clara, Ménard a découvert qu’il y avait des façons plus ou moins audibles d’exposer ses arguments et plus encore, appris à envisager que l’autre ait des raisons et même parfois raison.

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Ménard observe qu’à l’échelle du pays, il n’y a plus de table commune où on s’engueule. Il n’y a même pas d’assiettes cassées comme dans le dessin de Caran d’Ache sur l’affaire Dreyfus. On ne parle plus qu’entre gens du même camp, chacun dans sa bulle cognitive. Il aimerait que le débat public ressemble à son dialogue difficile, parfois heurté, mais infiniment heureux avec sa fille. Il s’est même mis à lire les pages « environnement » dans les journaux. Et ça, c’est une vraie preuve d’amour. 

Robert Ménard, Lettre à Clara, Éditions Télémaque, 2026, 106 pages.

Lettre à Clara

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Mettons la responsabilité au cœur du système

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Suite à des débordements graves survenus après la victoire du PSG en Coupe d'Europe, Sébastien Lecornu a estimé qu'"il n'est plus acceptable que la collectivité supporte le coût des destructions commises par quelques-uns", et envisage de présenter une loi « casseurs-payeurs » cet été. Le gouvernement veut faire payer les participants aux débordements © BENLEULMI ELIAS NEIL/SIPA

Toute la vie sociale, administrative et politique est orientée par une idéologie déresponsabilisante aux effets délétères. Changeons de paradigme et responsabilisons tout le monde. Ce qui semble impossible deviendra possible – non par magie, mais par une politique des incitations et une exigence de résultats


Dans la plupart des sociétés prémodernes (surtout claniques), la responsabilité d’un individu semble accablante, puisque celui-ci peut être condamné pour des actes qu’il n’a pas commis lui-même, mais qu’un membre de sa famille, de son ascendance, de sa communauté ou de son village a commis. L’avènement de la modernité économique, politique et juridique change cette conception : désormais, l’individu n’a à répondre que de ses propres actes (éventuellement ceux de ses enfants) – la responsabilité et le droit sont individualisés.

Le bateau coule, mais personne n’est responsable…

A partir des années 1960-1970 aux Etats-Unis, puis dans le reste de l’Occident, la contraction tendancielle de la responsabilité s’est accélérée[1]. N’est-ce pas le grand apport des sciences humaines que de montrer les multiples déterminismes et conditionnements qui nous traversent ? Chacun de nous pense et agit dans le cadre de son époque, de sa culture, de sa classe sociale, de son sexe… et la liste ne cesse de s’allonger, puisque les orientations sexuelles, les genres, les « races » et finalement l’ensemble de nos « identités » sont monopolisées pour rendre compte de nos faits et gestes.

Il est bon d’être scientifiquement « à jour » et il est même passionnant de se voir expliquer les rouages de nos gènes, hormones, neurones et autres déterminismes socioculturels. Par ailleurs, une bonne politique doit se fonder sur une information correcte et des connaissances corroborées (on attend d’un ministre de l’Economie qu’il comprenne les mécanismes économiques, par exemple). Mais la science n’est pas une politique ; connaître et agir relèvent de deux logiques distinctes. Si l’on transpose brutalement les connaissances savantes dans l’action gouvernementale, législative et juridique, on obtient une métaphysique du déterminisme qui déresponsabilise tout le monde.

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Il n’y a plus de délinquants, mais des victimes de la pauvreté, de l’exclusion ou du racisme ; il n’y a plus d’élèves perturbateurs, mais des jeunes souffrants de troubles de l’attention et du comportement ; il n’y a plus de parents défaillants, mais de pauvres gens débordés par la situation ; il n’y a plus de fraude fiscale, mais des phobiques administratifs (ah, non, là, ça ne marche pas) ; il n’y a plus de piètres administrateurs, mais de scrupuleux fonctionnaires appliquant des procédures ; et finalement, nous avons de fantastiques gouvernants, qui sont simplement empêchés par les coups du sort, cadrés par des normes juridiques et limités par des fatalités démographiques ou géopolitiques.

Moyennant quoi la délinquance atteint des seuils préoccupants, l’Ecole publique s’effondre, la bureaucratie étouffe le dynamisme économique et toute la classe politique est discréditée, mais ce n’est la faute de personne. Une grande chaîne causale, hélas !, aboutit à la dégradation du lien social, à la faillite du système scolaire, à une immigration massive, à un déficit commercial préoccupant, à une dette publique insoutenable et à l’impotence politique. La France va mourir, mais, croyez-le bien, nous avons fait tout ce qu’il était humainement possible pour la sauver et nous avons mis en œuvre toutes les mesures qui s’imposaient pour éviter ce drame.

Changement de perspective et philosophie de la responsabilité

Changeons de paradigme et inversons la perspective. Plutôt que de suivre pas à pas l’influx nerveux provoquant le mouvement d’une main qui, armée d’un couteau (lequel se trouvait là par des causes antérieures), s’abat sur un torse (lui aussi situé sur ces coordonnées GPS par la vertu d’une série causale) provoquant l’arrêt du cœur, et ainsi de suite, il faut partir de la fin et, pour ainsi dire, remonter le temps. La donnée fondamentale ne doit pas être le passé et les causes, mais le futur et les objectifs.

Dans Seul sur Mars[2], le spationaute ne se demande pas comment établir ses repas en fonction de sa faim : il calcule la quantité maximale de calories qu’il peut ingérer quotidiennement étant donné le temps qui lui faut tenir avant d’être ravitaillé. Son estomac a sans doute crié à « l’injustice sociale » mais, finalement, il a été sauvé comme les autres organes et l’organisme entier.

Nous ne voulons pas que la France meure – partons de là et remontons jusqu’à l’action présente. Il faut restaurer le « capital social », éponger la dette publique, équilibrer le système des retraites, encourager l’innovation industrielle, rétablir l’autorité et la transmission à l’Ecole, stimuler la recherche scientifique, endiguer la dégradation environnementale et restaurer la parole gouvernementale. Comment faire ? En appliquant un principe de responsabilité et d’efficience, d’où l’on pourrait certainement déduire ces actions : mettre les délinquants en prison, exclure des classes les perturbateurs, abroger les normes paralysantes, couper dans les dépenses jusqu’à l’équilibre des comptes publics et démissionner les administrateurs et gouvernants incapables. C’est douloureux ? Injuste ? Brutal ? Peut-être, en effet. Nous n’aurions pas besoin de ces remèdes de cheval si nos prédécesseurs avaient mené des politiques clairvoyantes.

Cessons d’allonger la liste des bonnes excuses à présenter aux générations futures dans l’espoir qu’elles nous pardonnent d’avoir dilapidé l’immense richesse civilisationnelle dont nous avons hérité. Raisonnons à la façon de Kant (une fois n’est pas coutume) : « Tu dois, donc tu peux ». Le pays doit vivre, donc mettons en œuvre des politiques ad hoc.

Les bonnes incitations font les bonnes politiques

Les déterminismes multiformes accepteront-ils de se plier à cette politique volontariste ? Mais oui ! Exactement comme pour n’importe quelle action individuelle. Si vous vous demandez par quel miracle vous aller bien pouvoir vous tirer du lit ce matin, vous y resterez encore un bon moment, avec toutes les conséquences qui s’ensuivent ; mais si vous faites acte de volonté, alors vous êtes déjà levé et victorieux du déterminisme apparent comme on dissipe la fumée d’un geste de la main. Les chaînes causales empruntent alors d’autres voies, car se responsabiliser produit des effets psychologiques puissants. L’idée même que l’on peut faire quelque chose décuple le pouvoir d’action. Affirmer sa responsabilité libère.

L’impuissance politique n’est pas du déterminisme scientifique, mais de la feignantise et de la démagogie. Inversement, la puissance politique restaurée n’est pas adossée à une métaphysique du libre arbitre, mais à une philosophie de la responsabilité et une psychologie des incitations. Si vous dites à quelqu’un : « Il faudrait que tu travailles sur ce dossier pour essayer de surmonter tel problème », vous pouvez être sûr que le problème sera plus coriace que si vous dites : « Débrouille-toi pour obtenir tel résultat, avec telle récompense matérielle ou symbolique à la clé ». Rien de tel que la responsabilisation pour obtenir les résultats souhaités, et rien de tel que l’incitation à la responsabilité pour obtenir des comportements responsables.

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En un mot, à la culture victimaire et à la « tentation de l’innocence »[3] il faut opposer un discours de ce type : « Chers compatriotes, vous avez probablement d’excellentes excuses à faire valoir pour vous dispenser de vos obligations et vous innocenter de vos méfaits – à en croire certaines études, en effet, vous êtes des victimes multiformes de la société, du colonialisme, du patriarcat, bref, du « système ». Que tout cela soit vrai ou faux ne nous importe plus guère à présent, car nous vous offrons de nouvelles incitations psychologiques qui rendront grand service à vous-même et à la société : vous serez désormais traité comme des adultes responsables et nous attendons de vous des résultats objectifs. Vous serez promus en cas de succès et déclassés en cas d’échec (avec discernement et intelligence des situations, bien entendu) ».

Comme par magie, nous verrons alors les pilleurs dissuadés, les perturbateurs inhibés, les fraudeurs démotivés, les paresseux remotivés, les talentueux récompensés et les grands hommes héroïsés. Tout rentrera dans l’ordre et ce qui semblait impossible deviendra possible.

Ni archaïsme, ni postmodernisme : pour un libéralisme classique

Paradoxalement, en même temps que notre société déresponsabilise les individus, elle les surresponsabilise à la façon des sociétés archaïques : la communautarisation de la société fait renaître une logique de responsabilité communautaire. Aux Etats-Unis d’abord et en Europe occidentale ensuite, les « Blancs » et les « hommes » sont de plus en plus comptables de ce que d’autres Blancs et d’autres hommes ont fait par le passé. Il en va de même des « boomeurs » ou encore des « riches » – voire des « juifs ». Les membres de ces entités collectives devraient payer pour leur groupe d’affiliation, même s’ils n’ont rien fait à titre personnel. Symétriquement, certaines communautés demandent « réparations » pour ce qu’ont subi leurs ancêtres supposés.

Le libéralisme classique est pris en tenaille entre une logique primitive et une logique postmoderne qui occultent l’une et l’autre la liberté individuelle. Entre responsabilisation collective et déresponsabilisation individuelle, où est la bonne mesure ? Pile au milieu, dans l’idée de responsabilité individuelle. Entre la justice holistique qui condamne des gens à raison de leurs « identités » et le laxisme judiciaire qui innocente tous azimuts, où est la bonne mesure ? Même réponse : dans la responsabilité individuelle.

Qu’est-ce qui est juste ? Question écrasante… Reconnaissons au moins ce qu’il ne l’est pas : une société qui puise dans ses richesses (capital culturel, social, économique et institutionnel) comme un rentier imprévoyant. La vraie « justice sociale » doit être redéfinie comme l’état d’une société garantissant sa pérennité et sa prospérité.


[1] François Azouvi situe le « bouleversement anthropologique » entre 1965 et 1975 (Du héros à la victime : la métamorphose contemporaine du sacré, Gallimard, 2024).

[2] Réalisé par Ridley Scott et sorti en 2015, avec Matt Damon dans le rôle principal.

[3] Pacal Bruckner, La Tentation de l’innocence, Grasset, 1995.

Daido Moriyama: la photo de l’extase

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"Chien errant", Misawa (1971). Exposition Daido Moriyama, actuellement à la fondation Henri Cartier-Bresson, à Paris © GINIES/SIPA

À partir de septembre 2026 et jusqu’en 2027, nous allons commémorer les deux cents ans de l’invention de la photographie par le Français Nicéphore Niépce. Ce sera l’occasion de revenir sur cet art à part entière, et de remettre à l’honneur ses principaux représentants. Le photographe japonais Daido Moriyama (né en 1938 près d’Osaka) est de ceux-là. La Fondation Henri Cartier-Bresson lui consacre en ce moment une exposition, d’où a été tiré un remarquable ouvrage, Lettres d’amour à la photographie, qui mêle images et textes de l’artiste. Pour Moriyama, la photo est une véritable « obsession ». Il ne se considère d’ailleurs pas comme un simple professionnel, pour qui faire de belles photos bien léchées serait le métier. Il se définit davantage comme un amateur. Il précise : « je suis vraiment un amateur, un photographe de l’ultra-personnel ». Cela détermine chez lui une exacte adéquation entre la vie et l’art. Il cultive l’un par rapport à l’autre, ne sépare jamais les deux. De là que son travail (les images et les écrits) comporte un accent de très grande subjectivité. N’est-ce pas ce qu’on demande d’abord à un artiste ?

Daidō Moriyama. DR.

De l’autre côté de l’image

Moriyama est clair sur son projet un peu fou : « Je voulais mener la photographie jusqu’à ses limites… » C’est pourquoi son travail en vient à interroger la photographie elle-même, et à la mettre en question. Il écrit qu’il a cherché à « aller de l’autre côté de l’image ». Peut-être est-ce là qu’il retrouvera son double, ou, plutôt, son jumeau mort lorsqu’ils avaient deux ans : « je suis moi-même alors sa re-copie », lâche-t-il. Car il faut se rendre à l’évidence : depuis Kierkegaard, et le voyage à Berlin de La Reprise, on connaît l’impossibilité définitive de la copie conforme. Le réel ne se répète pas. C’est pourtant ce que tente d’accomplir le photographe, par la magie de son petit appareil. Cet espoir d’une résurrection ne le quitte pas, là est la clef.

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Le cliché mythique

La clef est aussi à trouver dans le Point de vue du Gras, la première photo jamais réalisée, mise au point par Nicéphore Niépce en 1826 ou 1827. Moriyama éprouve une attirance irrépressible pour ce cliché mythique. Il lui consacre quelques pages remarquables. « Il est fasciné, indique la notice, par cette image originelle qui semble détenir toutes les réponses essentielles aux questions qu’il se pose sur le médium. » Moriyama précise, pour sa part : « chaque détail d’absolument toutes les photographies les miennes comprises est renfermé dans cette image ». Là encore, Moriyama a poussé l’obsession très loin. Il a en effet accompli les deux pèlerinages : l’un à Saint-Loup-de-Varennes, en Bourgogne, où vivait Niépce et où celui-ci a réalisé le cliché Point de vue du Gras ; et l’autre à Austin (Texas), dans la collection du Harry Ransom Center de l’université américaine où a finalement abouti la fameuse « héliographie », comme on disait à l’époque. Pour Moriyama, une révélation métaphysique.

Niépce, la beauté intrinsèque

Après ma lecture sur le Point de vue du Gras, je me suis interrogé sur cette image mise au point par Niépce. J’ai d’abord cherché des éléments sur le procédé qu’il avait utilisé, à la fois ingénieux et simple. Niépce est arrivé à fixer le reflet de la lumière, projetée par le soleil sur une cour de ferme, à travers la lentille d’une petite chambre noire — obtenant donc une image reproduite sans l’intervention d’une main humaine. Ayant étudié tout ceci, j’ai regardé d’un autre œil le Point de vue du Gras. Les commentaires du photographe m’ont fait pressentir l’importance intrinsèque de cette image, du moins ce qu’il en reste, car le temps l’a presque effacée. C’est comme un Graal inaccessible, une origine qui nous est donnée, se dérobant au temps, et qui, si nous étions en mesure de la comprendre, nous révélerait peut-être la vérité sur nous-mêmes. J’ai fait une copie de cette photo et l’ai disposée dans un cadre en aluminium. Et, contemplant le résultat sous le Plexiglas, je me suis rendu à l’évidence que ce cliché était effectivement l’une des choses les plus extraordinaires qu’il m’ait été donné de voir : en somme, un saint suaire du monde matériel, qui nous fait lorgner, là encore, vers la métaphysique (la « métaphotographie », comme dit la préface de l’ouvrage). Moi aussi, me suis-je dit, je ferai un jour le double pèlerinage, comme Moriyama, au risque de passer pour un vieil excentrique. Je ne peux pas en rester là.

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Le penseur Walter Benjamin, dans L’Œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique,se montrait pessimiste, lorsqu’il avançait que, dans la modernité, les œuvres d’art perdaient leur aura. L’exemple de la photographie montre que ce n’est pas exactement le cas. Pour Daido Moriyama, on constate que la technique, bien qu’elle tienne un rôle important, n’est pas tout. La subjectivité de l’artiste demeure, et sa sensibilité à fleur de peau. On pourrait prendre le cinéma, également, où il existe des exceptions à la norme hollywoodienne et à la dictature commerciale. Tout ceci laisse quelque espoir. Moriyama avait bien saisi le péril, et l’assumait. Il a certes illustré le nihilisme contemporain (Moriyama est plutôt un désespéré), tout en prônant une indicible nostalgie. « J’ai toujours en tête, écrivait-il, deux éléments décisifs : le réalisme des photographies de Niépce et le réalisme des photographies de presse. » Cette phrase sur le réalisme, moins ambiguë qu’il n’y paraît, résume bien l’ambition de Moriyama, et également de quelques autres photographes, dont je pourrais citer une longue liste, depuis Niépce jusqu’à William Klein ou Raymond Depardon, etc. En cela, la photographie est devenue depuis longtemps un art irremplaçable.


Lettres d’amour à la photographie, Daido Moriyama. Éditions Delpire. 237 pages.

Lettres d'amour à la photographie

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Walter Benjamin, L’Œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique (1936).Rééd. Allia, 2024.

L'oeuvre d'art à l'époque de sa reproductibilité technique

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Exposition : « Daido Moriyama Lettres d’amour à la photographie », à la Fondation Henri Cartier-Bresson (79, rue des Archives, 4e) du 20 mai au 4 octobre 2016.

À signaler : réédition en septembre du volume n° 8 de la collection « Photo Poche » des éditions Actes Sud consacré à Nicéphore Niépce, au prix attractif de 14,50 €. Un volume toujours disponible de cette collection, le n° 141, paru en 2025, propose un choix des photographies de Daido Moriyama au même prix de 14,50 €. À conseiller.

Nicéphore Niépce

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Daido Moriyama

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Parlez-vous le Xavier Bertrand?

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Xavier Bertrand sur BFMTV, le 14 juin 2026. Capture YouTube.

Selon lui, il est « difficile de vivre en France » si on n’est pas blanc de peau. Mélenchon, sors de ce corps! Nous vous proposons d’écouter la chronique radio d’Elisabeth Lévy, qui est revenue sur cette déclaration fracassante ce matin.


Une déclaration de Xavier Bertrand m’a passablement énervée. Le président du Conseil régional des Hauts-de-France était invité sur BFMTV, dimanche.

« C’est difficile de vivre en France quand on est musulman ; C’est difficile de vivre en France quand on est juif ; C’est difficile de vivre en France quand on n’est pas blanc de peau ; C’est difficile de vivre en France quand on ne porte pas un prénom du calendrier grégorien. »

Si Xavier Bertrand veut nous dire qu’il y a du racisme et des discriminations en France, il oublie deux ou trois choses :

  • Il y en a moins qu’ailleurs, toutes les enquêtes le montrent. Malgré les 300 victimes du djihadisme ces dernières années, il n’y a aucune chasse aux musulmans dans nos rues, fort heureusement. On ne fait pas d’amalgame.

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  • C’est peut-être plus difficile de trouver un appartement quand on s’appelle Boubacar, mais être noir ne vous empêche pas d’être adulé comme Omar Sy ou Aya Nakamura.
  • Enfin, des Blancs sont aussi victimes de racisme.

Sans dresser un palmarès du malheur, admettons que l’antisémitisme occupe une place à part. Il devient tendance et ne se cache plus. Des étudiants sont insultés ou ostracisés, des jeunes agressés, des familles contraintes de partir des villes où elles résidaient. Le patron du premier parti de gauche blague très tranquillement sur un patronyme juif. Et dans les cours d’école, on ne se cache plus pour dire « sale juif », puisque juif = génocidaire.

Pourtant, je ne dirai pas que la France est antisémite. C’est certes difficile pour certains Juifs dans certains quartiers — où l’antisémitisme violent et agressif est aujourd’hui essentiellement d’origine arabo-musulmane. L’indifférence du reste de la société est également douloureuse. Mais la France reste le pays qui a émancipé les Juifs et réhabilité Dreyfus.

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M. Bertrand dit peut-être une partie de la vérité. Ce n’est pas si grave, me direz-vous. Si, parce qu’il sous-entend que les Français sont congénitalement ou « systémiquement » racistes, comme on dit. Ce faisant, il flatte la corde victimaire. Depuis des décennies, on explique aux descendants d’immigrés qu’ils sont victimes du colonialisme, de l’esclavage et du racisme. Cela les enkyste dans un statut de victimes. C’est, pour certains, le prétexte pour tout casser ou brailler « Nique la France ». C’est un empêchement pour ceux qui veulent juste devenir tranquillement français. Avec en sus la culpabilisation systémique de tous les Français.

Guy Mollet disait de Mitterrand qu’il n’était pas socialiste mais avait appris à parler le socialiste. Bertrand n’est peut-être pas woke mais il a appris à parler le woke. Pour avoir la carte, être reçu sur France Inter, il communie dans le récit débile et mensonger d’une France gangrenée par l’extrême droite. Il gagnera certainement de jolis tweets, mais ça ne servira pas sa carrière. La gauche n’a pas besoin de lui : des antifascistes d’opérette, elle en a à foison.


Retrouvez Elisabeth Lévy dans la matinale de Sud Radio

Thierry Roland, le beauf qui mouchait les bobos

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Le commentateur sportif Thierry Roland au stade de France, novembre 2004 © T.F.1-CHEVALIN/T.F.1-COLLECTIONS/SIPA

Ce mardi 16 juin, l’équipe de France débute sa Coupe du monde en jouant contre le Sénégal. Il y a 14 ans jour pour jour, la voix du football rendait l’antenne. Un bleu à l’âme pour les âmes en bleu. Hommage à Thierry Roland


Décédé le 16 juin 2012 à l’âge de 74 ans, Thierry Roland était un commentateur, doublé d’un supporteur des Bleus, qui n’avait pas la langue dans sa poche… n’en déplaise aux pisse-froid.

9 octobre 1976. A Sofia, dans un match qualificatif pour la Coupe du monde, la France, emmenée par Platini, est sur le point d’obtenir un précieux match nul (2 à 2) quand à deux minutes de la fin l’arbitre écossais Ian Foote siffle un penalty imaginaire en faveur de la Bulgarie. Devant son poste, la France crie au scandale. A l’antenne, en direct, Roland explose et insulte l’arbitre : « Monsieur Foote, vous êtes un salaud ! ». Pour la petite histoire les Bulgares manquent le penalty mais la direction d’Antenne 2 envisage de sanctionner le commentateur, avant de renoncer, impressionnée par les centaines de lettres de soutien que reçoit alors Thierry Roland.

22 juin 1986. Coupe du monde au Mexique. En quart, l’Angleterre joue l’Argentine, match arbitré par le Tunisien Ali Bennaceur. A la 51e, l’Argentin Maradona ouvre le score, en marquant un but de la main, ce que le monde entier a vu, sauf l’arbitre, qui valide le but. Thierry Roland, qui commente le match avec son acolyte Jean-Michel Larqué, s’interroge alors sur le niveau de l’arbitre : « Honnêtement, Jean-Michel, ne croyez-vous pas qu’il y a autre chose qu’un arbitre tunisien pour arbitrer un match de cette importance? ». C’est le scandale, il est accusé de racisme, on frôle l’incident diplomatique. Pour calmer le jeu, il présente ses excuses aux autorités tunisiennes.

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Il était comme ça, l’émotion à fleur de peau, des frissons dans la voix. Quand en 1998, la France gagne sa première Coupe du monde, la larme à l’œil il confesse : « Après avoir vu ça, on peut mourir tranquille ». Durant 30 ans, en duo avec l’ancien joueur Jean-Michel Larqué, il nous a régalés de ses petites phrases : « Ils ne partiront pas en vacances ensemble », pour parler de deux joueurs se rendant coup pour coup, « il a avalé sa trompette », pour un joueur à bout de souffle, « il n’a pas fait le voyage pour rien », pour un joueur ayant commis une grosse faute… le tout ponctué d’un rire de moteur qui a du mal à démarrer, avec à ses côtés son ami Jean-Mimi pour acquiescer, avec son légendaire « Tout à fait Thierry. »

Mais ce n’était pas que ça. En 1995, il publie un livre d’entretiens, justement intitulé Tout à fait Thierry, où il affiche des idées que certains jugent hors-jeu. Il explique que partisan de l’Algérie française il avait eu un certain penchant pour l’OAS, il affirme être partisan du rétablissement de la peine de mort pour les tueurs d’enfants, de policiers, et de personnes âgées. Aussitôt les bobos le traitent de facho…

Un jeudi de septembre 95, Roland déjeune au San Francisco, sa  »cantine » près de TF1, avec un ami journaliste. Mais au moment du rituel digestif, il s’abstient. « Tu es malade ? » s’inquiète son ami. « Non, mais ce soir je suis invité à Canal Plus pour présenter mon bouquin, faut que je sois au top, parce qu’ils ne vont pas me faire de cadeaux les petits salauds ! »

A l’époque, Canal, c’est  »Nulle part ailleurs », l’émission phare de Philippe Gildas, avec comme attraction principale,  »Les Guignols de l’info », théâtre de marionnettes où certaines personnalités sont passées à la moulinette. Il y a un Chirac puéril qui appelle sa femme Maman, un Johnny pas très futé qui joue avec sa boîte à coucous… et le duo, Roland et Larqué, présentés comme des beaufs dont les commentaires caricaturés sortent du café du Commerce.

Mais, contrairement à ce qu’imaginaient les auteurs des  »Guignol », Thierry Roland estimait que les bobos de Canal, à l’insu de leur plein gré, le rendaient encore plus sympathique. Tout à fait Thierry. Il n’a jamais été aussi populaire qu’à cette époque.

Guerre avec l’Iran: le bilan est largement négatif mais l’espoir toujours permis

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Au Liban, des familles déplacées s'apprêtent à reprendre la route, après l'annonce d'un éventuel cessez-le-feu, Sidon, 15 juin 2026 © Mohammed Zaatari/AP/SIPA

Les guerres commencent souvent avec des certitudes et s’achèvent dans l’ambiguïté. Celle contre l’Iran ne fait pas exception. Lancée pour remodeler l’ordre régional, elle débouche aujourd’hui sur un compromis temporaire qui ressemble davantage à une suspension des hostilités. Mais au Moyen-Orient, les effets décisifs des guerres ne sont pas toujours immédiats. Reste donc à savoir si les véritables conséquences du conflit ne sont pas encore devant nous…


Au moment où les dirigeants du G7 se réunissent à Évian, les regards se tournent vers Genève où pourrait être signé, dès vendredi, un accord-cadre entre Washington et Téhéran. Les informations disponibles demeurent fragmentaires et souvent contradictoires, mais plusieurs éléments semblent désormais acquis. Il ne s’agirait pas d’un traité définitif mais d’un mémorandum, une promesse de vente ouvrant environ soixante jours de négociations supplémentaires. L’Iran accepterait la prolongation du cessez-le-feu et la réouverture complète du détroit d’Ormuz. En échange, les États-Unis lèveraient certaines mesures de blocus économique et autoriseraient des mécanismes limités d’accès aux fonds gelés. En revanche, les questions essentielles demeurent largement reportées avec en tête le devenir du stock d’uranium enrichi, le démantèlement des infrastructures nucléaires, les capacités balistiques et le soutien aux réseaux régionaux iraniens et plus concrètement la situation au Liban.

Les Kurdes manquent à l’appel

Si cet accord se confirme, il consacrera un paradoxe. Jamais l’Iran n’a subi un choc militaire aussi violent depuis la guerre contre l’Irak. Pourtant, à l’arrivée, les objectifs stratégiques affichés au début de la campagne paraissent largement hors d’atteinte. Pour comprendre ce résultat, il faut revenir aux premiers jours de la guerre.

L’offensive initiale fut d’une rapidité sidérante. En quelques heures, une grande partie de la chaîne de commandement politique et militaire iranienne fut frappée. Les centres de décision, les responsables militaires et plusieurs infrastructures critiques furent ciblés simultanément. L’objectif était clair : provoquer une décapitation du régime, créer un effet de sidération et ouvrir une fenêtre politique permettant l’effondrement du pouvoir. Mais cette campagne aérienne n’était vraisemblablement que la première phase d’un plan plus vaste.

De nombreuses informations apparues depuis la fin des combats indiquent qu’une seconde phase devait suivre immédiatement. Celle-ci reposait sur les forces kurdes stationnées dans le Kurdistan irakien. Plusieurs groupes kurdes iraniens avaient été contactés. Des discussions avaient eu lieu avec les principales formations politiques kurdes d’Irak. Selon plusieurs sources, Washington envisageait même de fournir une couverture aérienne afin de permettre à ces mouvements d’entrer en Iran et de s’emparer de portions du Kurdistan iranien.

La logique était cohérente. La décapitation du régime devait être suivie d’une insurrection périphérique. Les régions kurdes, traditionnellement hostiles à Téhéran, auraient constitué le point de départ d’une dynamique de fragmentation interne. Une fois l’autorité centrale affaiblie, d’autres minorités ou oppositions auraient pu être encouragées à entrer dans la danse. Le changement de régime n’aurait alors plus reposé uniquement sur les frappes aériennes mais sur une combinaison entre pression militaire extérieure et déstabilisation intérieure. Or c’est précisément ce mécanisme qui fut abandonné. Très rapidement, Donald Trump choisit une autre guerre.

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Selon les révélations de l’ancien chef du renseignement militaire israélien, le général Tamir Hayman, le président américain renonça personnellement à l’option kurde après des discussions avec le président turc Recep Tayyip Erdoğan. Plusieurs autres sources convergent sur le fait qu’Ankara est intervenu activement afin d’empêcher toute opération susceptible de renforcer les mouvements kurdes armés dans la région. Cette opposition turque est facile à comprendre, et par ailleurs aurait dû être anticipée et traitée.

Pour Ankara, la perspective de voir émerger un vaste espace kurde autonome, voire indépendant, de part et d’autre de la frontière constituait un danger supérieur à la survie du régime iranien lui-même. Depuis plusieurs décennies, la politique turque repose sur le refus absolu de toute consolidation politique ou militaire du nationalisme kurde régional. La politique turque en Syrie ces dernières années en est l’exemple le plus récent. Une intervention kurde en Iran aurait pu produire exactement ce scénario. Mais l’abandon de cette option transforma radicalement la nature du conflit.

Jusqu’alors, la campagne possédait un « end game », dont la faisabilité reste sujette à débat. Les frappes de décapitation n’avaient pas pour objectif principal la seule destruction de l’appareil de commandement iranien. Elles devaient créer les conditions d’une recomposition politique interne en affaiblissant suffisamment le régime pour permettre à une insurrection armée de prendre pied sur le terrain. Dès lors que l’option kurde est abandonnée, cette articulation entre succès militaire et transformation politique disparaît. L’objectif final devient alors extrêmement difficile, voire impossible, à définir et donc à atteindre. A partir de ce moment, la guerre continue alors sans véritable solution politique finale.

Sentiment d’inachèvement

Les frappes peuvent détruire des installations, éliminer des responsables ou ralentir certains programmes. Elles ne disposent cependant plus d’aucun mécanisme crédible permettant de transformer ces succès tactiques en changement stratégique durable. Cette évolution explique largement le sentiment d’inachèvement qui caractérise aujourd’hui le bilan de la campagne.

Le second problème concerne le détroit d’Ormuz. Là encore, le plan initial semble avoir reposé sur l’hypothèse d’une guerre très courte. Une campagne fulgurante suivie d’un effondrement politique provoqué par l’insurrection kurde aurait empêché l’Iran de perturber des flux énergétiques mondiaux, son principal levier stratégique. Or lorsque la guerre se prolonge, même légèrement, la logique change complètement.

Photo diffusée par la marine royale thaïlandaise montrant le navire thaïlandais Mayuree Naree en feu après une attaque d’un drone de surface iranien (USV) dans le détroit d’Ormuz, le mercredi 11 mars © 2026 EPN/Newscom/SIPA

Le blocage partiel d’Ormuz ne provoque ni l’effondrement économique mondial que certains redoutaient, ni la crise systémique que d’autres espéraient. Les marchés s’adaptent progressivement. Les armateurs modifient leurs itinéraires. Les transferts de cargaison de navire à navire se multiplient. Les stocks stratégiques amortissent une partie du choc. Cette adaptation a toutefois un coût. Elle se traduit par une hausse des frais de transport et d’assurance, une remontée progressive de l’inflation, un ralentissement de l’activité économique et des tensions politiques croissantes dans de nombreux pays importateurs d’énergie. À cela s’ajoute la perturbation des flux d’autres matières premières essentielles, qu’il s’agisse des engrais, des produits pétrochimiques entrant dans la fabrication des plastiques, de l’aluminium ou encore de certaines molécules indispensables à l’industrie chimique. Dès lors, les coûts d’une guerre prolongée contre l’Iran deviennent rapidement difficiles à supporter pour les États-Unis et leurs alliés. Lorsque Donald Trump comprend que cette nouvelle stratégie, improvisée après l’abandon de l’option kurde, ne peut déboucher sur une victoire décisive, sa logique évolue. L’objectif n’est plus de transformer le Moyen-Orient mais de limiter les dégâts. En d’autres termes, il s’agit désormais de « cut the losses and move on » : arrêter l’hémorragie, stabiliser la situation et passer à autre chose avant que les coûts économiques et politiques ne deviennent supérieurs aux bénéfices espérés…

Parce que la guerre conçue pour être brève est devenue une guerre sans véritable conclusion politique, la question d’Ormuz a fini par occuper une place centrale qu’elle n’aurait jamais dû atteindre dans le scénario initial. Le résultat final est donc paradoxal.

Militairement, les performances israéliennes et américaines furent impressionnantes. Peu d’États auraient été capables d’infliger en quelques jours un tel niveau de désorganisation à l’appareil sécuritaire iranien. Mais stratégiquement, le bilan apparaît beaucoup plus mitigé. Le régime iranien est toujours là. Son programme nucléaire a été retardé mais non éliminé. Ses capacités balistiques ont été affaiblies mais non supprimées et aucune limite n’a été imposé aux Iraniens dans ce domaine. Ses réseaux régionaux ont subi des pertes mais demeurent actifs.

Armistice (provisoire ?) à Genève

L’accord qui pourrait être signé à Genève ne ferait que traduire cette réalité dans un document diplomatique. Après une guerre lancée avec l’ambition de remodeler l’équilibre régional, les négociations semblent désormais porter sur une simple stabilisation du conflit. On est passé d’une logique de transformation à une logique de gestion dans des conditions dégradées, où les États-Unis de Donald Trump apparaissent de plus en plus comme une source d’incertitude plutôt que comme un facteur de stabilité. Israël se trouve étroitement associé à cet échec, même si les décisions les plus importantes ont été prises à Mar-a-Lago bien davantage qu’à Jérusalem.

C’est pourquoi, malgré des succès tactiques indéniables, le bilan stratégique de la guerre apparaît aujourd’hui largement négatif. Les moyens engagés étaient ceux d’une campagne destinée à modifier durablement l’équilibre du Moyen-Orient. Les résultats obtenus ressemblent davantage à ceux d’un armistice provisoire.

Cependant, replacé dans un contexte plus large, celui de la guerre froide qui oppose depuis près d’un demi-siècle l’Iran aux États-Unis et à leurs alliés régionaux, il n’est pas du tout certain que cet échec produise les effets que ses auteurs redoutent. Les conséquences réelles ne se mesureront probablement ni en semaines ni en mois, mais en années.

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Le sursaut observé au sein d’une partie de la société libanaise, les interrogations qui traversent désormais certains segments de la communauté chiite, la disparition de Hassan Nasrallah et les destructions considérables subies par les bastions du Hezbollah dans le sud du Liban modifieront-ils durablement les équilibres politiques du pays ? Rien ne permet encore de l’affirmer. Rien ne permet davantage de l’exclure.

De même, les monarchies du Golfe, qui semblent aujourd’hui prêtes à payer le prix nécessaire pour relancer leurs économies et restaurer la stabilité des marchés énergétiques, considèrent-elles réellement que la coexistence durable avec une puissance révolutionnaire iranienne constitue un horizon acceptable ? Au-delà des impératifs immédiats, peuvent-elles croire qu’un ordre régional dominé par un régime fondé sur la coercition, l’exportation de l’instabilité et l’entretien permanent de réseaux armés constitue un environnement propice aux investissements massifs, aux mégaprojets et aux ambitions économiques de long terme qu’elles affichent depuis une décennie ?

L’histoire récente du Liban invite à la prudence. Le retrait israélien du Sud-Liban en mai 2000 puis la guerre de l’été 2006 furent largement perçus comme des victoires de « l’axe de la résistance ». Pourtant, ce sont aussi ces événements qui ont enclenché des évolutions lentes et souvent invisibles, conduisant progressivement à l’érosion de la légitimité du Hezbollah, à sa contestation croissante au sein même de la société libanaise et, finalement, à une situation où son désarmement et des négociations directes entre Beyrouth et Jérusalem sont désormais évoqués publiquement.

Autrement dit, la guerre s’achève peut-être sur un échec stratégique immédiat. Mais l’histoire du Moyen-Orient montre que les victoires et les défaites ne produisent pas toujours leurs effets les plus importants sur le champ de bataille. Il arrive que ceux-ci apparaissent plusieurs années plus tard, lorsque les sociétés, les élites et les États commencent à tirer les conséquences politiques d’événements qui semblaient pourtant clos. Le véritable bilan de cette guerre ne sera peut-être connu que lorsque l’on saura si elle a simplement interrompu le cycle de confrontation ou si, au contraire, elle a commencé à modifier en profondeur les calculs stratégiques des acteurs de la région.

Enfin, une dernière question plane sur l’ensemble de cette séquence, sans réponse immédiate mais riche de possibilités : celle de la société iranienne elle-même. Que peut-il sortir de ce chaudron après près de trois décennies de contestations récurrentes, des manifestations étudiantes de 1999 au mouvement « Femme, Vie, Liberté », en passant par les soulèvements de 2009, 2017, 2019 et les troubles de janvier dernier ? Que peut-il advenir d’un pays frappé par une crise économique profonde, dont même plusieurs dizaines de milliards de dollars d’avoirs débloqués ne suffiraient pas à effacer rapidement les effets ?

Car, au fond, une chose fait aujourd’hui consensus chez les partisans comme chez les adversaires de cette guerre, à savoir qu’aucune solution durable à la question iranienne ne peut être imposée de l’extérieur. Elle ne peut venir que des Iraniens eux-mêmes. Or les révolutions n’éclatent pas nécessairement lorsque les conditions sont les plus insupportables. Elles surviennent souvent lorsque la pression commence à se desserrer, lorsque les perspectives s’ouvrent légèrement et que les attentes progressent plus vite que les réalités. Il est donc possible que le principal héritage de cette guerre ne se joue ni à Genève, ni à Washington, ni même à Jérusalem, mais à Téhéran, Ispahan ou Chiraz. C’est peut-être là, dans les évolutions encore invisibles de la société iranienne, que se trouve la véritable inconnue stratégique des années à venir.

La culture du combat en Israël

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Coupe du monde de football: entre fléau social et peste émotionnelle

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Des fans lors du premier match de l'Allemagne, photographiés hier à Francfort © Matias Basualdo/ZUMA/SIPA

Dans cette analyse, notre contributeur déplore l’absence de tout recul critique sur la folie mondiale suscitée par la Coupe du monde.


(Pour Christophe Gleizes)

Il y a exactement vingt ans, j’ai écrit avec Jean-Marie Brohm un ouvrage sur le football[1], ou plus précisément un livre bien documenté, à charge, contre le football. Pas contre ses supposés excès, écarts, dénaturations, – l’argent, la violence, le dopage, le racisme… – mais bien contre le football en tant que projet de société, l’ultime projet d’une société sans projet.

Dans cet ouvrage, nous mettions au jour non pas, en effet, ce qu’on appelle pudiquement ou sous forme de litote, les « dérives » du football mais sa réalité crue, non pas les grands maux dont il souffrirait depuis seulement quelques dizaines d’années : précisément l’argent-qui-coule-à-flots, la violence des supporters, le dopage pas vraiment maîtrisé, le racisme et la xénophobie qui suintent partout autant dans les tribunes des stades que sur les terrains. Nous ne dénoncions pas ce que l’arc du consensus d’adhésion à la dernière religion du xxie siècle qualifie de débordements, mais nous dénoncions l’ensemble du soubassement idéologique et politique du football en tant que fléau social de plus en plus prégnant dans nos sociétés et surtout en tant qu’il fabriquait des individus sans foi ni loi, à part la foi dans le football et la loi du football, ivres de leur extase sans fin pour leur équipe fétiche. Une peste émotionnelle.

Le Qatar, cheval de Troie du PSG ; le PSG, cheval de Troie du Qatar

Fallait-il se réjouir de la victoire du PSG comme l’ont fait l’ensemble des politiques du RN à LFI sans parler des journalistes hypnotisés et autres commentateurs obnubilés du ballon rond ? Et de quoi fallait-il se réjouir exactement ? Autant dire que je ne me suis absolument pas réjoui de la victoire du PSG dont les joueurs portent un maillot floqué « Qatar » – cette démocratie pleine de grâce, féérique, soutien des Frères musulmans et du Hamas. Pendant que le RN se lamentait sur l’absence de police et de répression et parlait d’« insurrection », LFI protestait de toutes ses forces contre la police qui a gâché la fête des jeunes. Je ne me suis pas davantage étonné de la soirée d’émeute, de pillage et de razzia à Paris et dans certaines villes de province. Car le football est aujourd’hui la matrice la plus féconde de la psychologie de masse grégaire présente dans une fraction non négligeable de la jeunesse. Or, le PSG est le cheval de Troie du Qatar qui impose sa politique au moyen du sport (football, handball, cyclisme…). Une jeunesse – sa partie la plus massive et la plus démunie – qui vit par procuration à travers l’amour fou, délirant, pour une équipe de multi millionnaires qui vivent, eux, sur une autre planète. Porter le maillot du PSG-Qatar constitue l’ultime revendication sociale, le moment magique et plein d’illusions d’une métamorphose individuelle. Changer de tenue, troquer le tee-shirt pour le maillot du PSG et l’arborer comme un trophée, c’est incarner un statut plus enviable, s’identifier un bref et intense moment à des idoles inaccessibles, exhiber à la face du monde et à travers la fureur de la rue une présence qui sort les individus de leur anonymat quotidien. De quelle intégration veut-on nous convaincre ? Si le football intègre à quelque chose, c’est au seul football ; ce faisant, il désintègre le peu de société qui nous reste, entre autres, sous ses aspects artistiques, esthétiques : la geste du football avec ses joueurs-artistes, la beauté du stade…

Le football, une peste émotionnelle, un fléau social

Au moment du coup d’envoi de la Coupe du monde de football, je voudrais insister sur la réalité du football qui n’est déjà plus le reflet ou le miroir de la société ni, encore moins, une autre société avec un possible autre foot, mais son projet le plus délétère, celui d’une soumission de la jeunesse (et de larges fractions de la population) à ses objectifs de paupérisation spirituelle : parler foot toute la journée, penser foot… dans des bavardages incessants, les yeux soudés aux écrans. Car de quoi s’agit-il concernant précisément le football ? Il s’agit d’abord et avant tout d’une compétition de tous contre tous. La logique de cette compétition est l’élimination de l’autre, la violence de base, pour qu’il n’en reste qu’un ou qu’une (l’équipe gagnante) selon la « loi » du plus fort. La logique de la compétition structure le football du plus petit club de province jusqu’à l’équipe nationale. Et cette logique infernale est acceptée et mieux encore intégrée par tous les supporters sans le moindre recul critique. La compétition est donc la composante essentielle du spectacle sportif. Tout découle ensuite de cette logique compétitive poussée jusqu’au bout et à laquelle adhèrent des populations de plus en plus nombreuses qui ne vivent qu’à travers les matches. Et le bout correspond à l’ambiance de l’hystérie collective après un but ou après la victoire, suivie des submersions « populaires » qui lui sont consubstantielles. Une folle énergie se libère, se déchaîne, prend d’assaut la rue, là où elle peut enfin s’exprimer. Lors de la folle soirée fêtant la victoire du PSG, les vidéos ont retransmis en mondovision les conduites de violence, les tirs de mortier annonciateurs d’autres tirs…, l’occupation illicite de la rue, la destruction des matériels urbains et le pillage des magasins après leur mise à sac, la mise en scène narcissique de soi. Chaque participant envoie alors sa petite vidéo ce qui produit une excitation supplémentaire et aggrave d’autant la violence nocturne, cherchant à produire le chaos, tout cela en boucle. Si les supporters ne sont pas tous des pollueurs, les casseurs et autres émeutiers sont tous des supporters. Ceux-ci ne sont bien entendu pas extérieurs au football ; émeutiers et supporters composent le même groupe d’individus. Bilan : 3 morts, plusieurs centaines de blessés (près de 300 policiers), près d’un millier d’arrestations. La fête.

Depuis 1998 et la victoire de l’équipe de France « black-blanc-beur » (1 mort et 147 blessés), on assiste à la footballisation généralisée des esprits littéralement vidés de tout esprit critique, fascinés voire envoûtés par les dribbles, coups francs et autres panenka. La jeunesse ne cesse de fêter ce qui l’abrutit : les yeux hallucinés par la production infinie des images issues des écrans à perte de vue proposant jour et nuit du football pour que la vue sur le monde soit immédiatement encadrée, canalisée, et enfin qu’elle se dissolve dans l’émeute et la destruction. Le football et donc la Coupe du monde agissent sur la jeunesse avec sa participation active comme un poison, favorisant une charge émotive irrationnelle. Cette footballisation des esprits fut appuyée, « théorisée », par nombre d’intellectuels parmi lesquels Edgar Morin qui nous gratifia de quelques élucubrations de son cru au moment du mondial de 1998. « L’instant où la balle entre dans les filets est un moment extatique, un coït psychique » ou encore : « Le fol orgasme de la victoire se transforme en onde gigantesque de bonheur, une véritable ola nationale qui gagne tout le pays. »

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On n’insistera jamais assez sur le tropisme qu’exerce le football qui attire comme un aimant les foules hébétées et dont il accélère la décérébration. Le football dans son ensemble n’est l’otage d’aucune idéologie ; il n’est pas hors-sol, innocent, une institution suspendue au-dessus du bas monde. Il participe au contraire et de plain-pied, à part entière, à la formation des sociétés. Il est l’idéologie la plus virulente qui les a toutes remplacées. Le football est non seulement politisé mais il est aussi et surtout une politique voire la forme que prend aujourd’hui la politique sur la base des émotions les plus vives liées à une victoire, une défaite, un but… celles-ci s’étayant sur des pulsions restées primaires (une irrésistible pulsion d’agression suivie de la pulsion de destruction), non libérées, non émancipées, issues de nos sociétés sans projet. Dans la hiérarchie de l’information quotidienne, le football, et plus généralement le sport, passent devant tous les événements du monde : guerres, luttes, affrontements, faits divers ; il est l’événement suprême, absolu.

Fut pourtant un temps, pas si lointain, où les compétitions sportives étaient contestées dans leur principe même. Il y a presque cinquante ans, en 1978, nous étions nombreux à souhaiter le boycott de la Coupe du monde de football dans l’Argentine du dictateur Videla. À la faveur de l’explosion de l’informatique et de la multiplication des écrans, cette génération fut remplacée par celle de la « Nouvelle France » dont l’engouement pour le football, à partir de la victoire « black-blanc-beur » de 1998, ne cessa de progresser jusqu’à adhérer à l’équipe de France, à la fois équipe de football et fer de lance d’un mouvement de masse, déployant mysticisme, identification à des idoles, culte plus ou moins conscient de la force et de la violence physiques (participant de la brutalisation des sociétés).

Une Coupe du monde de football Make America Great Again

La Coupe du monde 2026 est d’abord étatsunienne. Même si quelques matches se dérouleront au Mexique et au Canada, deux pays menacés par Donald Trump, affirmant sa volonté d’intégrer, par exemple, ce dernier en tant que le 51e Etat des États-Unis. Au-delà du prix des places exorbitant, cette Coupe du monde révèle la nature profonde du football dirigé par le majordome de Donald Trump, en l’occurrence Gianni Infantino. Leur association marque une accélération dans une nouvelle montée en puissance du sport-roi : plus de temps d’occupation (un mois et demi pour 104 matches) ; une compétition étendue sur trois Etats (États-Unis, Mexique, Canada) ; 48 équipes nationales qualifiées ; des recettes s’élevant à 10 millards d’euros ; une pollution battant tous les records… Notons toutefois que si le souhait d’Infantino est de transformer le football en une entreprise universelle, cet objectif reste encore assez lointain : les États-Unis s’intéressent peu au football, la Chine encore moins et l’Inde pas davantage, la Russie est toujours exclue des compétitions sportives. Nonobstant cela, on constate deux phénomènes fondamentaux à l’œuvre dans le développement du football : — Son expansion irrésistible qui tend à envelopper la planète et s’instille dans chaque foyer sinon s’incruste dans chaque individu par la médiatisation télévisuelleet la présence généralisée d’écrans de réception (smartphone, ordinateur, téléphone, portable, etc.) qui retransmettent jour et nuit la compétition sportive ; — L’intégration de tous ses mauvais côtés, de toutes ses dérives, de tous ses excès, abus, etc. constatés (dopage, violence, racisme, argent, etc.). Ceux-ci sont devenus, de fait, la matrice même du spectacle sportif et le ciment de ce spectacle voire le spectacle en tant que tel. Le football n’est rien d’autre que ses mauvais côtés, ses dérives, ses excès.

Le président de la FIFA, Gianni Infantino prononce un discours avant de remettre à Donald Trump le Prix de la Paix de la FIFA lors du tirage au sort de la Coupe du monde 2026 de la FIFA, au John F. Kennedy Center for Performing Arts à Washington, le vendredi 5 décembre 2025 © UPI/Newscom/SIPA

Phénomène sinon marginal du moins d’une importance encore relative, il y a une cinquantaine d’années, le football est en effet devenu en un demi-siècle le principal phénomène de masse d’adhésion active et de mobilisation sociale totale, soitla plus puissante manifestation sociopolitique et idéologique d’imprégnation sociale qui ait jamais existé sur l’ensemble de la planète et qui ne cesse de monter en puissance grâce à la multiplication des compétitions et à leur médiatisation planétaire qui s’instillent dans les moindres recoins et fibres de nos sociétés. Le football n’est pas un phénomène de société parmi d’autres, plus ou moins détaché ou même très éloigné d’un contexte général ; il est la relation entre tous les phénomènes les plus détestables de la société, parmi lesquels la violence (pas vraiment maîtrisée), le racisme (exhibé et « combattu »), le dopage (parfaitement maîtrisé), l’argent (qui-coule-à-flots) auquel il est consubstantiellement rattaché. Le football n’est plus seulement ce phénomène mondial placé sous les projecteurs des médias, circonscrit et rendu visible par eux. Il est bien mieux que cela, si l’on peut dire. Il est un média à part entière. D’où cette Coupe du monde jouée aux États-Unis sous la présidence de Trump ; une Coupe du monde qui est le symbole de leur puissance actuelle sur le reste du monde mis sous leur coupe. Cette Coupe se joue en effet au moment de la commémoration du 250e anniversaire de l’Indépendance des États-Unis ; elle lui est, de fait, associée. Elle constitue également l’arrière fond de la signature du mémorandum de paix signé entre l’Iran et les États-Unis dont les deux équipes nationales sont présentes sur le sol américain (renvoyant Israël sur la touche…). Elle glorifie un Trump au-delà du président des États-Unis qu’il est, pour la seconde fois, l’élevant à une telle hauteur qu’il tendrait presque à se substituer à son comparse G. Infantino. En serviteur servile, G. Infantino a même remis à Trump le « prix FIFA pour la paix – le football unit le monde » et une médaille commémorative…

Pour finir, je voudrais souligner que ridiculiser les grotesques D. Trump et G. Infantino, s’acharner sur eux, ce qui n’est pas difficile, est aujourd’hui la posture la plus commode. Mais, je me permets surtout de constater qu’elle permet d’épargner le football, de mieux exonérer le football de sa grande responsabilité dans l’écroulement intellectuel de toute une génération.

Le football, une peste émotionnelle: La barbarie des stades

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[1] Jean-Marie Brohm et Marc Perelman, Le Football, une peste émotionnelle. La barbarie des stades, Paris, Gallimard, coll. « Folio », 2006, 2011, (392 pages). Lire dans Sofoot, la longue interview réalisée par C. Gleizes de M. Perelman (le 17 juillet 2020). Pour une analyse détaillée de l’institution sportive et de sa critique, se reporter à : http://www.marcperelman.com/pdf/iny-dit-sport-La-critique-du-sport-avril-26-.pdf.

Marine Le Pen, dernière soupape de sécurité d’une justice délégitimée?

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« C'est un soulagement pour moi de savoir que Jordan Bardella puisse être candidat à ma place si je ne peux pas être candidate à l'élection présidentielle » a affirmé Marine Le Pen sur France 3, hier. Capture / Open AI

L’Etat maboul attise la tempête civile, observe notre chroniqueur


La colère française sauvera-t-elle Marine Le Pen du couperet ? Le procès des juges, dans le meurtre de Lyhanna, rend plausible le choix de la Cour d’appel, le 7 juillet, de laisser la candidate à la présidentielle poursuivre son parcours, afin d’éviter l’embrasement de citoyens dépossédés de leurs votes. Car les magistrats, vus comme irresponsables, sont récusés par le peuple oublié. 70% des sondés ont une mauvaise opinion de l’institution (Le Figaro, 11 juin). Les protestataires qui se sont rassemblés, lundi dernier, devant près de 200 tribunaux, sont invités par 150 associations féministes à renouveler tous les lundis ces manifestations. La procureur d’Auch (Gers), Clémence Meyer, au centre d’une enquête administrative sur l’aboulie du parquet, a été placée sous protection policière. La désinvolture de la Justice devant le sort des 160.000 enfants victimes de prédateurs (une victime d’inceste, de viol ou d’agression sexuelle toutes les trois minutes) rend illégitime la prétention de cette caste vaniteuse à s’immiscer dans le déroulement de la vie démocratique. D’autant que 2,9 millions de plaintes dorment dans les gendarmeries et commissariats. De surcroit, les puissants n’écoutent pas davantage les protestations des Français confrontés à une immigration agressive à leur égard. Insupportable est l’indifférence de l’Etat maboul face aux violences faites aux enfants et aux autochtones. Eux aussi sont en droit de s’approprier le slogan « #MeeToo » (Moi aussi), dont Patrick Bruel est la dernière cible d’une Justice penaude.

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La tempête se profile en réaction au « pas-de-vaguisme ». La peine de mort pour les assassins d’enfants a été évoquée par Nicolas Dupont-Aignan, mercredi surEurope 1. Sa proposition d’un référendum est approuvée par 68% des sondés (JDD, hier). Dans ce contexte urticant, le rappel à l’ordre par l’Arcom, le 10 juin, de France Inter et France Info pour sous-représentation du RN confirme le parti pris de Radio France pour un système qui se déglingue. Jeudi matin, une banderole portant le mot « Remigration » a été déployée sur la façade de la basilique de Saint-Denis, symbole pour LFI de la nouvelle France islamisée. L’acte a été qualifié de « raciste » par la presse dressée dans la pensée automatique. Or l’aveuglement idéologique sur la contre-colonisation et l’islamisation invasive est l’autre débâcle qui, avec les petits laissés aux violeurs, laisse voir la vacuité des puissants.

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Dans Le Figaro du 8 juin, le journaliste Alexis Feertchak démontre comment l’Ined (Institut national d’études démographiques) a basculé dans la négation de la « submersion migratoire » alors qu’Alfred Sauvy, fondateur de l’Ined, alertait dès 1987 sur « l’Europe submergée » par le Sud dans trente ans. Les émeutes qui ont répondu, à Southampton le 2 juin et la semaine dernière à Belfast, au meurtre d’Henry Nowak par un Indien sikhe et à la tentative d’égorgement d’un Ecossais, Stephen Ogilvie, par un réfugié soudanais, sont semblables dans leurs violences aux insurrections banalisées des cités. En France, la présidentielle tient encore lieu de soupape pour les familles révoltées. A condition que les juges et les politiques cessent de jouer avec les allumettes sur un dépôt d’explosifs.

La révolution des oubliés

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Jack Kerouac, le saint ivre de l’Amérique

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Photographie de Jack Kerouac lors de son enrôlement dans la réserve navale, 1943. DR.

L’écrivain américain (1922-1969) a donné à des millions de lecteurs le désir de partir très loin, alors que lui passait sa vie à chercher un foyer. Il a incarné la liberté, alors qu’il rêvait en réalité souvent d’un refuge. Enfin, il est devenu le visage d’une révolution culturelle qu’il ne comprenait plus vraiment.


Il arrive que certains écrivains vieillissent avec leur époque. D’autres semblent attendre la nôtre. Plus d’un demi-siècle après sa mort, Jack Kerouac apparaît comme l’un des témoins les plus lucides du malaise contemporain. Derrière le mythe de la route, derrière les grands espaces américains et la légende de la Beat Generation, son œuvre raconte déjà l’épuisement d’une civilisation lancée dans une fuite en avant dont elle ignore la destination. Kerouac a vu avant beaucoup d’autres que la liberté pouvait se transformer en errance, que l’abondance ne guérissait pas le vide intérieur et que les horizons les plus vastes ne suffisaient pas à combler la soif de sens. Bien plus qu’un écrivain du mouvement, il fut l’écrivain du manque. Bien plus qu’un chantre de la jeunesse, il fut le chroniqueur d’un crépuscule. À travers Sur la route, Les Clochards célestes, Anges de la Désolation ou Big Sur, il a raconté la fin d’une innocence américaine et la quête obstinée d’une vérité spirituelle dans un monde qui semblait déjà perdre son âme. C’est sans doute pour cela que son œuvre nous parle aujourd’hui avec une force intacte : parce qu’elle ne célèbre pas le voyage, elle interroge ce qui demeure lorsque toutes les routes ont été parcourues.

Un vagabond cyclothymique

On a enfermé Jack Kerouac dans une photographie. Une photographie jaunie par le temps, une voiture lancée vers l’horizon, quelques silhouettes magnifiques, le soleil couchant sur l’Amérique, l’éternelle jeunesse qui refuse de mourir. On l’a transformé en affiche pour dortoir étudiant, en saint patron des départs, en prophète de la route, en distributeur automatique de liberté. On a retenu le bruit du moteur et oublié le bruit du cœur. On a retenu le voyage et oublié la blessure. On a retenu Sur la route et laissé tout le reste dans l’ombre. Pourtant, le véritable Kerouac commence précisément là où son livre le plus célèbre s’achève.

Car derrière l’image du vagabond heureux se cache l’un des écrivains les plus mélancoliques du vingtième siècle. Derrière les éclats de rire, les nuits blanches, les kilomètres dévorés, les amitiés fulgurantes, les verres levés vers l’aube, il y a un homme hanté. Un homme poursuivi par une nostalgie si profonde qu’elle ressemble parfois à une maladie. Chez Kerouac, tout est déjà perdu avant même d’avoir été vécu. Les villes traversées disparaissent dès qu’elles apparaissent. Les rencontres sont des adieux déguisés. Les amours portent déjà leur propre épitaphe. Chaque instant de bonheur contient sa future disparition. Et lorsque Kerouac écrit : « Les seuls gens qui existent pour moi sont les fous », ceux qui brûlent de vivre, parlent à toute vitesse, désirent tout et se consument dans leur propre lumière, il ne décrit pas seulement ses compagnons de route. Il se décrit lui-même.

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Contrairement à Allen Ginsberg, qui regardait vers l’avenir avec la ferveur d’un révolutionnaire, Kerouac regardait derrière lui. Ginsberg rêvait de transformer le monde. Kerouac rêvait de retrouver quelque chose qu’il avait perdu. Le mouvement Beat, dont il fut malgré lui le symbole, lui convenait de moins en moins à mesure qu’il devenait célèbre. Les journalistes voulaient un chef de file. Les étudiants voulaient un gourou. Les médias voulaient une mascotte. Lui cherchait seulement la vérité. Une vérité qui n’avait rien à voir avec les slogans, les modes ou les révolutions culturelles. Il cherchait quelque chose de plus ancien. Quelque chose qui ressemblait à Dieu, à l’enfance, à la mémoire, à la lumière disparue des premiers jours.

C’est pourquoi réduire Kerouac à Sur la route revient à contempler la façade d’une cathédrale sans jamais entrer à l’intérieur. Le livre demeure un miracle de mouvement, un torrent de vie, une improvisation géante où l’Amérique semble défiler à travers le pare-brise comme un rêve incandescent. Mais l’œuvre entière raconte une autre histoire. Une histoire plus sombre, plus vaste, plus douloureuse.

Suspendu entre la terre et le ciel

Dans Les Clochards célestes, les montagnes apparaissent comme des refuges spirituels. Les personnages grimpent vers les sommets pour échapper au vacarme du monde. Ils cherchent l’illumination dans les forêts, les sentiers, les rochers battus par le vent. Le roman est traversé par le bouddhisme, la contemplation et la quête intérieure. Pourtant, sous cette aspiration mystique se cache déjà une fatigue immense. Kerouac n’escalade pas seulement des montagnes. Il tente d’échapper à quelque chose. Il cherche un lieu où le bruit de son esprit cessera enfin. Il rêve de « clochards célestes brûlant, brûlant, brûlant », êtres suspendus entre la terre et le ciel, entre la route et l’éveil, entre la chair et l’absolu.

Cette recherche atteint son sommet dans Anges de la Désolation, peut-être son chef-d’œuvre secret. Là, la route disparaît. Plus de fêtes. Plus de compagnons exubérants. Plus de moteurs rugissants. Seulement un homme seul, posté sur une montagne isolée, observant l’immensité du monde. Ce livre ressemble parfois à une longue prière murmurée dans le vent. La solitude y devient presque un personnage. Les arbres, les nuages, les vallées semblent dialoguer avec l’écrivain. Chaque page porte la marque d’une conscience qui tente de se comprendre elle-même. Rarement la littérature américaine a décrit avec une telle précision ce mélange de sérénité et d’effroi que procure l’isolement absolu. Kerouac découvre que la solitude qu’il recherchait avec tant d’ardeur possède un visage double. Elle peut être une révélation. Elle peut aussi être un abîme.

Toute son œuvre est traversée par cette contradiction. Il rêve du monde mais aspire au retrait. Il aime les hommes mais cherche le silence. Il désire l’expérience et redoute ses conséquences. Il poursuit l’illumination tout en restant profondément attaché au catholicisme de son enfance franco-canadienne. Car derrière le bouddhiste célébré par les lecteurs se cache toujours un enfant de Lowell, un fils fidèle à sa mère, un croyant incapable d’abandonner totalement le Christ. Son mysticisme n’est jamais purement oriental. C’est un mélange unique de bouddhisme, de catholicisme, de visions personnelles et de poésie spontanée. Il ne cherche pas une doctrine. Il cherche une présence.

Le jazz lui a fourni une méthode pour cette quête. Kerouac ne voulait pas écrire comme les romanciers traditionnels. Il voulait écrire comme Charlie Parker jouait du saxophone. Il voulait capturer le mouvement même de la pensée. Éliminer les barrières entre la sensation et la phrase. Faire entrer la vie directement sur la page avant que la réflexion ne vienne la figer. Sa prose spontanée est souvent mal comprise. On la réduit à l’improvisation alors qu’elle repose sur une discipline féroce. Il s’agissait moins d’écrire n’importe comment que d’écrire à la vitesse de la conscience. Comme un musicien de bebop lançant un solo sans filet. Comme un homme courant derrière une révélation sur le point de disparaître.

Ravagé par l’alcool

Mais cette vitesse a un coût. Le feu consume son propre combustible. L’alcool, d’abord compagnon des nuits, devient peu à peu le centre de gravité de son existence. Les bouteilles s’accumulent. Les excès se répètent. Les lendemains deviennent plus lourds. Les angoisses plus profondes. Ce qui ressemblait à une fête se transforme lentement en mécanisme de destruction. Kerouac boit pour célébrer. Puis pour oublier. Puis pour survivre.

Et arrive Big Sur. Peut-être le plus grand livre jamais écrit sur l’effondrement intérieur. Ici, il n’y a plus aucune légende. Plus aucun romantisme. Plus aucun masque. L’homme que la célébrité a rattrapé tente de fuir vers la côte californienne afin de retrouver un peu de paix. Mais il emporte son chaos avec lui. Les paysages sont magnifiques et pourtant tout semble menacé. Les vagues deviennent inquiétantes. Les nuits se peuplent d’hallucinations. L’alcool ravage son esprit. Les crises d’angoisse explosent. Le livre tout entier ressemble à une lente désintégration. Kerouac assiste à l’écroulement de sa propre image publique. Les admirateurs le fatiguent. Les interviews l’épuisent. Le mouvement Beat lui échappe complètement. Le monde célèbre un symbole tandis que l’homme réel s’enfonce dans la souffrance. « Je suis entouré de folie », semble résonner derrière ces pages crépusculaires où l’écrivain regarde son propre mythe se retourner contre lui.

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C’est là que réside le tragique de son destin. Il a donné à des millions de lecteurs le désir de partir alors qu’il passait sa vie à chercher un foyer. Il a incarné la liberté alors qu’il rêvait souvent de refuge. Il est devenu le visage d’une révolution culturelle qu’il ne comprenait plus vraiment. Tandis que les années soixante s’enflammaient autour de lui, il demeurait attaché à ses obsessions profondes : la foi, la mémoire, la famille, la mort, la compassion, la recherche d’une vérité spirituelle impossible à formuler.

Kerouac n’était pas un gourou. Il n’était pas un idéologue. Il n’était même pas vraiment un rebelle. Il était quelque chose de plus rare : un chercheur d’absolu. Un homme incapable d’accepter les réponses faciles. Un pèlerin traversant l’Amérique avec l’espoir insensé de découvrir derrière les paysages une signification cachée. Il poursuivait une lumière qu’il apercevait parfois au détour d’une route, dans un solo de saxophone, dans le sourire d’un inconnu, dans une montagne perdue ou dans le silence d’une nuit.

Et c’est précisément pour cela qu’il demeure vivant. Non parce qu’il a célébré le voyage, mais parce qu’il a compris sa vanité. Non parce qu’il a glorifié la liberté, mais parce qu’il en a payé le prix. Non parce qu’il a trouvé la vérité, mais parce qu’il a continué à la chercher jusqu’à l’épuisement.

Au fond, Jack Kerouac n’était ni le roi des Beats, ni le prophète de la route, ni l’icône d’une génération. Il était un homme seul marchant dans le brouillard américain avec une bouteille dans une poche, une prière dans l’autre, et dans le cœur cette certitude magnifique et douloureuse que la beauté du monde réside peut-être justement dans son impossibilité à nous sauver.

Sur la route

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Les Clochards célestes

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Big Sur

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Anges de la Désolation

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Nijinski, Nijinska: héritages en demi-teinte

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Lara Wolter dans "HUNT", Ballet de l'Opéra national du Rhin. © Agathe Poupeney / Divergences-Images / 09/06/2026 / La Filature / Mulhouse / France

Un peu abusivement placées sous le signe des Ballets Russes,  trois pièces brèves mêlent création contemporaine et patrimoine chorégraphique. Ni pour le meilleur, ni pour le pire.


C’était une idée séduisante : unir en une soirée les évocations de trois des ouvrages d’un frère et d’une sœur. Et quel frère ! Et quelle sœur ! Vaslav Nijinski et Bronislava Nijinska. Lui créateur génial de L’Après midi d’un faune et du Sacre du Printemps pour les Ballets Russes, elle autrice talentueuse de Boléro pour la compagnie d’Ida Rubinstein. Des évocations seulement. Ou des versions radicalement différentes des originaux dues à des créateurs d’aujourd’hui et transmises à trois solistes du Ballet national du Rhin. 

Fulgurances

Du Sacre du printemps ne demeure plus lors de cette soirée que la partition enregistrée de Stravinsky. La chorégraphie qui l’accompagne, titrée HUNT, a été composée en 2002 par l’artiste finlandais Tero Saarinen. C’est lui qui l’avait dansée à la création, lors de la Biennale de Venise de 2002 ou lors de sa reprise à la Cartoucherie de Vincennes, dans le cadre du festival fondé par Carolyn Carlson, June Events. Et il y était renversant. HUNT, révèle-t-il, « examine la dualité de la vie : la naissance, la mort et le caractère éphémère de la réalité corporelle ». C’est une pièce fulgurante, en accord avec l’une des plus fascinantes compositions musicales créées pour la danse, une version dont l’étrangeté et la puissance sont indissociables de leur auteur et créateur. Et qu’il est difficile de transmettre à d’autres interprètes comme, dans un tout autre registre, cela a été le cas du fabuleux solo Density 21,5 créé jadis au Palais Garnier par Carolyn Carlson. Il est impossible qu’il soit exécuté décemment par quelqu’un d’autre qu’elle. Et seul un artiste aussi exceptionnel que Jean-Christophe Paré, Premier danseur du Ballet de l’Opéra, aura su le ressusciter dans une interprétation à la hauteur de la légende.

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La soliste du Ballet du Rhin, probablement Lara Wolter (son nom est difficilement trouvable dans le programme fourni aux spectateurs), grande et racée, est remarquable, magnifique même, dans ce rude travail de virtuose. Mais il lui manque cette dureté masculine, cette âpreté qu’avait Tero Saarinen, cette fulgurance du mouvement, ce mordant, cette révolte que requiert une chorégraphie si violente et au fond si désespérée. Aux images  de la danse s’ajoutent les effets lumineux de Mikki Kunttu. Ils sont un autre visage de la chorégraphie, contribuent à conférer à l’ouvrage une dimension de folie répondant à merveille aux pulsations de la partition de Stravinski.

Lara Wolter dans « HUNT », Ballet de l’Opéra national du Rhin. © Agathe Poupeney / Divergences-Images / 09/06/2026 / La Filature / Mulhouse / France

Faune et grande nymphe 

L’archéologue Dominique Brun, il faut bien la nommer ainsi, a reconstitué des fragments de la version originale de l’Après-midi d’un  faune, grâce à toutes sortes de documents, mais pour deux danseurs seulement, celui interprétant le faune et celle exécutant le rôle de la grande nymphe. Avec le danseur François Chaignaud, elle a créé en outre une version du Boléro, à l’opposé de celle conçue par Nijinska.

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A la musique enivrante et sensuelle de Debussy, à la chorégraphie si radicale et si étonnamment belle de Nijinski, il faut, pour L’Après-midi d’un faune, des danseurs hors pair. Les deux interprètes choisis exécutent leurs rôles avec une conscience et une bonne volonté qui les honorent. Mais aussi, faute d’avoir été bien dirigés peut-être, avec une platitude qui rend incompréhensibles, et la beauté de l’œuvre, et l’effet sidérant qu’elle exerce toujours sur le spectateur. Aucune trace de sensualité entre les protagonistes, rien qui ne dévoile chez lui la sauvagerie du désir, et chez elle l’effroi de la virginité en péril. Elle dégrafe ses voiles avec un air pincé de demoiselle de province dans la cabine d’essayage d’un magasin de confection. Son orgasme à lui pourrait ressembler à celui d’un vieux garçon précautionneux qui pratiquerait la sexualité par simple mesure d’hygiène. Ils ont inventé une version du Faune destinée au Couvent des Oiseaux. Et c’est d’un ennui mortel ! Comment comprendre avec cela l’effet électrisant qu’exerça la première des créations du jeune chorégraphe polonais sur le public des Ballets Russes et la rage de ce crétin de Calmette poussant, en en rendant compte dans Le Figaro, des glapissements de notaire violé par un gorille ?

Julia Weiss et Erwan Jeammot dans « L’Après-midi d’un faune », Ballet de l’Opéra national du Rhin. © Agathe Poupeney / Divergences-Images / 09/06/2026 / La Filature / Mulhouse / France

Une courtisane sur le retour

On s’ennuie moins avec l’interprète du Boléro. Echevelé, fardé comme une courtisane sur le retour, mais qui n’aurait renoncé à aucune de ses prétentions, plongé jusqu’à la noyade dans les volants généreux d’une robe froufroutante et multicolore, François Chaignaud fait immanquablement songer à cette vieille belle de Kazuo Ohno qui ne s’était jamais remis d’avoir contemplé La Argentina quand il était jeune encore. Il fait aussi penser à ces hétaïres du Second Empire qui tentaient désespérément de perdurer sous la Troisième République en abusant de vains et coûteux artifices.

François Chaignaud dans « Un Boléro ». © Agathe Poupeney / Divergences-Images / 09/06/2026 / La Filature / Mulhouse / France

Dans le Boléro de Nijinska, comme dans celui de Béjart, qu’elle soit homme ou femme, la créature dansant sur son praticable est censée incendier les mâles qui l’environnent. Ici, il faudrait impérativement être un marin retenu durant des mois à bord d’un navire marchand pour parvenir – et encore – à entrer en éruption face à cette poupée peinte qui s’agite avec extravagance. Ressemblant à une vieille femme aigrie, sans jamais dépasser cette dimension anecdotique, menant son solo pauvre chorégraphiquement avec une frénésie qui n’est guère convaincante, le personnage, à la fin du compte, paraît assez pathétique.


Ballet de l’Opéra national du Rhin. Soirée Ballets Russes. Prochaines représentations à l’Opéra de Strasbourg: les 25, 26 et 27 juin. 1h35