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Le procès Paty : Justice a-t-elle été rendue ?

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La qualification des faits apparaît, pour les parties civiles, comme une indéniable victoire juridique. Toutefois, au regard d’actes mettant en danger de la société tout entière, les peines prononcées constituent une défaite politique pour la République. Tribune de Didier Lemaire, philosophe et Secrétaire général de « Défense des serviteurs de la République ».


Vendredi 20 décembre 2024, la cour d’assises spéciale de Paris a rendu un verdict qui va au-delà des réquisitions du parquet. La qualification des faits de « association de malfaiteurs terroriste » a été retenue pour Brahim Chnina et Abdelhakim Sefrioui. Même si ces derniers n’ont pas appelé explicitement au meurtre, la cour retient « qu’ils avaient préparé les conditions d’un passage à l’acte terroriste ». Il est donc reconnu qu’insuffler la haine et cibler une personne suffisent pour prendre part au crime. 

La charge de « complicité d’assassinat terroriste » a été prononcée pour les deux amis du tueur, ceux qui l’ont accompagné dans son raid, Naïm Boudaoud et Azim Epsirkhanov, « Ils ont préparé les conditions d’un attentat terroriste. Ils savaient que les armes recherchées allaient servir à atteindre l’intégrité physique d’un tiers ». Et même s’il n’est pas démontré qu’ils étaient avisés de l’intention d’Abdoullakh Anzorov de donner la mort à Samuel Paty, « ils avaient conscience de sa radicalité ».

Parmi les quatre autres accusés, qui ont entretenu des relations avec l’assassin, deux ont été reconnus « coupables d’association de malfaiteurs terroriste », Ismaïl Gamaev et Louqmane Ingar, un pour « apologie de terrorisme », Yusuf Cinar, et une autre prévenue, Priscilla Mangel, pour « provocation directe au terrorisme ». Tous ont été reconnus coupables d’avoir, à un degré ou à un autre, contribué à l’assassinat de Samuel Paty. On pourrait, en ce sens, considérer que justice est faite.

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Toutefois, le prononcé des peines paraît bien faible au regard des maximums et du contexte, cet assassinat ayant ébranlé profondément et durablement la sécurité et la liberté dans notre pays. 

En effet, les peines encourues pour complicité d’assassinat terroriste étaient de 30 ans de réclusion criminelle. Brahim Chnina et Abdelhakim Sefrioui ont été condamné à 13 et à 15 ans de réclusion.  Naïm Boudaoud et Azim Epsirkhanov ont, quant à eux, écopé de 16 ans. Les peines encourues pour association de malfaiteurs terroriste étaient de 30 ans de réclusion. Ismaël Gamaev et Louqmane Ingar ont été condamnés à 5 ans d’emprisonnement, dont 30 mois avec sursis, et à trois ans de prison, dont deux ans avec sursis. Yusuf Cinar encourait pour apologie du terrorisme une peine de 7 ans de réclusion et 75 000€ d’amende. Il a été condamné à 3 ans de prison dont deux avec sursis probatoire. Pour provocation au terrorisme, aggravée par l’utilisation d’un service de communication en ligne, Priscilla Mangel, encourait 7 ans de réclusion criminelle et 100 000€ d’amende. Elle comparaissait libre et demeure libre avec 3 ans de prison avec sursis probatoire.

La cour n’a pas voulu prononcer les peines théoriques maximales, réduisant la plupart de moitié ou les conditionnant à du sursis. Pourquoi une telle clémence alors qu’elle admet que cet assassinat relève d’une « barbarie absolue » et porte « atteinte irrémédiable aux valeurs de la République et à la laïcité, au sanctuaire de l’école, causant un émoi considérable dans le pays et, plus particulièrement, au sein du corps enseignant, et un traumatisme définitif et durable notamment pour son fils de 5 ans » ? La cour a-t-elle réellement pris, comme elle l’affirme, la mesure de la gravité des faits ? On peut se demander si la faiblesse de ces condamnations ne traduit pas une forme de désaveu.

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Reste une question qui engage notre avenir politique. C’est la question que pose, inexorablement, Mickaëlle, la sœur de Samuel Paty : la question de la responsabilité d’institutions qui ont abandonné le professeur à son sort, le ministère de l’Éducation nationale et celui de l’Intérieur. Telle Antigone, elle s’avance seule face au pouvoir et refuse que son frère n’ait pas une sépulture digne de lui, la sépulture de la vérité. « Il aurait fallu faire quelque chose de sa mort », regrette-elle. Face au mutisme des ministres qui étaient en poste au moment des faits, il aurait fallu, en effet, reconnaître les défaillances de l’État et, au lieu de renoncer à défendre les fondements de notre société et persister dans le mensonge, mettre fin à l’inertie politique de notre pays. Au-delà de la décapitation du professeur, ce crime s’attaquait, conformément au projet totalitaire et génocidaire de l’islamisme, à l’école et, à travers elle, à la République et à la nation tout entière. Quelle réponse avons-nous apportée à cette volonté de nous détruire ? La charte de la laïcité ? L’interdiction de l’abaya ? Est-ce une plaisanterie ? 

Lettre d'un hussard de la République

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Dans les mâchoires de l’Histoire : deux essais palpitants

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Deux livres d’histoire, très riches, nous racontent, l’un le Conservatoire Rachmaninoff à Paris, haut lieu à la fois de la musique, de la gastronomie et de l’immigration russes; l’autre l’évolution de l’armée allemande de 1870 à 1945, dont la responsabilité dans les crimes de la Seconde Guerre mondiale ne peut plus être contestée.


L’affaire peut paraître anecdotique : en 2024, le Conservatoire Rachmaninoff célèbre son centenaire. Mélomanes, familiers et gastronomes connaissent tous cette vielle adresse du 26 avenue de New-York, dans le XVIe arrondissement de Paris, et sa fameuse Cantine russe où l’on déguste toujours, jusqu’à une heure tardive, bœuf stroganoff, bortch ou chachlik de poulet… Mais, face à la passerelle Debilly – du nom du général d’Empire vainqueur de la bataille d’Auerstaedt – dont les arches de métal enjambent la Seine depuis l’an 1900, l’édifice à la singulière façade de moellons et de briques rouges demeure l’écrin miraculeusement préservé d’une école de musique, d’une programmation alliant concerts lyriques et  récitals de piano, ainsi que d’une importante bibliothèque et, last but not least, d’un monumental fonds de partitions et d’archives retraçant un siècle d’immigration russe. 

Depuis un peu plus d’un an, l’institution a relancé la tradition séculaire des salons littéraires sous la houlette du jeune et brillant écrivain-journaliste Erwan Barillot. C’est à cet homme de bonne éducation qu’on doit à présent, co-écrit avec Arnaud Frilley, l’actuel directeur du Conservatoire, le superbe ouvrage Destins russe à Paris, sous-titré Un siècle au Conservatoire Rachmaninoff

Abondamment illustré de portraits, d’images d’archives, de correspondances signées de grands noms de la musique, de comptes-rendus et autres courriers administratifs, ce qui ne pourrait être qu’un assommant livre de commande se lit, tout à l’inverse, au prisme de cette communauté d’artistes exilés – depuis les deux Serge, Rachmaninov et Prokofiev, jusqu’au grand danseur et chorégraphe Serge Lifar, en passant par les deux Alexandre, Glazounov et Gretchaninov, ou encore Fiodor Chaliapine… – comme la geste, édifiante et souvent tragique, de ces mille destins pris dans les mâchoires de l’Histoire.   

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Car bien au-delà des étapes successives qui, des Années folles à aujourd’hui, retracent les épreuves, les incertitudes, les improbables renaissances de l’établissement, le récit est celui, captivant, de ces générations d’exilés, de ces princes et princesses déchus et désargentés, de ces artistes géniaux ravis à leur patrie par la dictature bolchevique et imprimant leur marque à ce lieu, pour jamais auréolé de leur prestige. Érudite, haute en couleur, ressaisie par une plume de belle tenue, cette évocation court des origines à nos jours dans un luxe de précisions qui témoigne d’un patient travail de recherche :  Serge Lifar au sommet de sa gloire, à la fin des Ballets russes ; naissance de la Société musicale russe en exil (SMRE), en présence d’Hélène Vlamirovna, cousine de Nicolas II ;  mariage entre la SMRE et le Conservatoire en 1931, Prokofiev en vedette ; chanteuse Nadejda Plevitskaïa, née en 1884, errante en exil de la Bulgarie à l’Allemagne, ses bijoux mis en gage, finalement recrutée comme agent de renseignement par la police stalinienne contre la promesse illusoire de recevoir des terres, bientôt chargée par le NKDV du kidnapping d’un général, et achevant sa vie dans une prison française ; emménagement à « Tokio » ( selon la graphie de l’époque) dans ce bâtiment appartenant à l’industriel Maurice de Wendel ; inauguration par Serge Rachmaninoff ; liens de la poétesse Marina Tsvetaeva avec Lifar ; derniers feux du prince mécène Volkonski, l’ancien directeur des Théâtres impériaux, qui s’éteint en 1937 dans les bras de la veuve américaine Mary Fern French qu’il a épousé à 76 ans ; déchirements dans la débâcle de la défaite puis les affres de l’Occupation ;  Conservatoire bien nommé, car ultime planche de salut d’un bon nombre de Juifs d’origine russe ; héroïsme d’Adrien Conus, ami de Kessel, ou du violoniste Michel  Tagrine… Exemples entre cent, glanés dans ce vivier vibrionnant où s’ébattent nos deux mémorialistes.  

Dans l’après-guerre, « l’établissement devient le point de ralliement des Russes de Paris, des émigrés de la première heure aussi bien que des compatriotes soviétiques » […] « quelles que soient leur nationalité dans « l’Empire »  et leur inclination idéologique » […] « Le Conservatoire est un lieu artistique : il ne fait pas de politique », assurent-ils. Sauvé de la ruine par la princesse Vera Narychkine en 1951, il accueille la célèbre classe de ballet de Serge Lifar, lequel y multiplie les événements d’exception, l’institution devenant « malgré les embûches, un lieu de fête, de culture et de vie »dans une stratégie d’ouverture qui porte ses fruits. 

Mais le lieu, au cœur de la Guerre froide, hibernant dans le passé, est pris en otage par les manœuvres des services secrets. Unique école de ce qu’il est convenu d’appeler « la grande tradition russe », le Conservatoire Rachmaninov  – ou Rachmaninoff avec deux f, selon la graphie retenue par nos auteurs, tout comme sur l’enseigne en lettres capitales qui orne la façade de l’édifice – devra son sauvetage au russophile Jacques Chirac en 1988, avant d’entrer dans une période de grosses difficultés dans les années post-soviétiques, « jusqu’au spectre de sa fermeture définitive ».

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Là encore, ce sont les arrière-plans sociétaux, politiques, mondains dont l’institution est une caisse de résonance qui font tout le prix de ce livre-hommage si excellemment renseigné.  Ainsi y apprend-on par exemple que Charlotte Gainsbourg, alias Ginsburg, descendante d’un pianiste juif de Petrograd, y suivra assidûment des leçons de piano, tout comme son amoureux Yvan Attal, et Jane Birkin, qui fréquentent la cantine… Au point que ce devient l’endroit où se montrer, la halte obligée figurant désormais dans les guides touristiques. L’entregent du comte Cheremetieff ne parviendra pourtant pas à le maintenir à flot : en 2020, le Conservatoire est en cessation de paiements. 

Phénix décidément insubmersible, le Conservatoire Rachmaninoff, dont les murs ont été rachetés in extremis par la Ville de Paris, doit son ultime renaissance à Arnaud Frilley, lointain descendant d’émigrés russes par sa mère, les Kagansky, dont l’entreprise Titra inventait, en 1933, le sous-titrage cinématographique… La crise ukrainienne provoque la dernière tourmente qui s’abat sur le site, « objet d’intimidations et de menaces tout au long de l’année 2022 ». Reste que, deux ans plus tard, « le nombre d’élèves retrouve son niveau d’il y a trente ans, en pleine expansion ».  Une épopée d’un siècle méritait bien quatre-cents pages. Palpitantes. 

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« Gott mit Uns »« Dieu avec nous » : « trois mots gravés enserrant l’aigle germanique ou la couronne impériale sur la boucle du ceinturon des soldats allemands ». Ainsi s’ouvre le volume que Benoît Rondeau, spécialiste de l’histoire militaire de la Seconde guerre mondiale (cf. Être soldat de Hitler, Perrin, 2019), consacre à celle de l’armée allemande, sur la longue période qui part de l’unification consécutive à la défaite de la France face à la Prusse en 1870, et s’achève par la victoire des puissances alliées contre le IIIème Reich. 

Le contenu du livre obéit pleinement à l’intention formulée par son sous-titre : « Grandeur et chute d’une force implacable ». Il livre en cela une approche passionnante, qui évite avec soin l’écueil du survol, à nouveaux frais, d’une chronologie archiconnue : celle des trois conflits engendrés par l’Allemagne en moins de cent ans. A travers le prisme de l’histoire de son armée, cette relecture des événements impose un regard neuf sur ce temps tellement exploré déjà de fond en comble par les historiens. 

Autant dire que, sur l’infrastructure, l’organisation, les ressources, les plans de campagne de cette énorme entreprise que fut l’armée germanique dans ses évolutions sur près d’un siècle, cette mine de détails remet tout en perspective, de façon inédite et éclairante. Des prémisses du système militaire allemand sous Frédéric II jusqu’à la création des antagonistes Bundeswehr et Nationale Volksarmee sous le double pavillon de la DDR et de la RDA, le récit affine notre compréhension des logiques qui ont conduit aux affrontements titanesques, aux crimes et à l’épilogue que l’on sait. 

Ainsi est-ce tout l’arrière-plan des événements qui est ici dépeint dans un foisonnement de données souvent surprenantes, toujours mises en avant de façon pertinente, et dont, mises bout à bout, la vision d’ensemble présente un tableau saisissant. Pour mieux faire entendre le caractère stimulant de ce texte, citons-en quelques passages, puisés au hasard des pages : Benoît Rondeau nous apprend, par exemple, que dans la guerre de 1870, le total combiné des pertes dépasse « cinq fois les pertes austro-prussiennes de 1866 ».  Ou que l’armée prussienne est alors la première « avec les forces des Pays-Bas, à vacciner les soldats, mesure qui fait reculer les décès dus à la variole ». Ou encore, plus loin, dans le contexte de l’unification, que « la Prusse a dû insister pour imposer le principe des doubles cocardes de part et d’autre du casque : une aux couleurs de l’Empire, l’autre avec celle de l’État » et qu’« il n’y a donc légalement pas d’armée impériale en tant que telle, mais un conglomérat de forces armées, d’où l’absence d’un ministre de la Guerre impérial allemand »

L’on apprendra que pendant la Grande Guerre : « commander dans ce réseau de tranchées suppose la pose de câbles de téléphone, qui ont une fâcheuse tendance à être coupés par les tirs d’artillerie. Les conversations s’avèrent en outre peu discrètes puisque les amplificateurs permettent de capter les ondes dès 1915. Outre le recours aux signaux optiques, ce problème peut être résolu par la généralisation de la TSF […] d’abord distribués aux unités de cavaleries », etc.  L’auteur constate qu’en 1918 « l’armée allemande possède environ 40 000 véhicules automobiles, soit cinq fois moins que les forces de l’Entente » et que dans l’offensive lancée en mars 1918 « les 10 000 canons et mortiers lourds allemands soutiennent l’assaut de 1,4 millions d’hommes sur un front de 80 kilomètres » et « attaquent à trois contre un avec l’appui de 730 avions ».  

Benoît Rondeau fait cette observation : « L’armée semble omnipotente. Sa responsabilité [contre la faveur du gouvernement pour une négociation de paix] dans la poursuite de la guerre [de 14-18] et des souffrances endurées est patente ». La défaite consommée, le général Hans von Seeckt (1866-1936), réorganisateur de l’armée après le Traité de Versailles, s’arrangera pour « circonvenir d’autres entraves à la constitution d’un outil de guerre efficient ». De fait, conclut Rondeau, « l’armée allemande se prépare à la revanche et toute son action dans les décennies 1920 et 1930 doit s’analyser selon cette finalité, engageant pleinement sa responsabilité dans les événements à venir »

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L’auteur ne dédouanera pas davantage la Wehrmacht de Hitler des crimes nazis, sachant que « la dictature qui s’installe bénéficie donc de la complicité d’une armée choyée par le nouveau régime » et dont la plupart des hauts gradés sont membres de la vieille aristocratie. Captivant, au fil des chapitres, se fait le récit de la Seconde Guerre mondiale et de ses rebondissements, vu à travers l’objectif des forces engagées dans le conflit, dont le texte détaille les pratiques (singulièrement le discipline de fer qui causera l’exécution de plusieurs milliers de soldats allemands, pour défaitisme ou désertion), les errements, les faiblesses, les exactions, et en particulier les inepties à répétition en matière de stratégie.  

Jusqu’au bilan terrifiant du conflit : « les pertes de l’armée allemande au cours des six années de guerre sont colossales, bien supérieures à celles de la Grande guerre. Le nombre de morts et de disparus dépasse les 4 millions ». Par ailleurs, note l’auteur, « l’implication de la Wehrmacht dans la Shoah est un fait établi qui ne laisse plus de place à la controverse », ce malgré une « prise de distance plus ou moins effective » dans l’après-guerre. Jusqu’à l’heure où, en 2011, « dix ans après la France, l’Allemagne se résout à l’inévitable : le service militaire est supprimé. L’armée allemande devient une armée de métier ».  Elle qui, « issue d’une tradition martiale séculaire », est aujourd’hui le « bras armé » d’une démocratie qui « ne transige pas avec les fantômes du passé »

En bon historien, Benoît Rondeau se garde d’évoquer les spectres du futur, dans une Europe où les bruits de botte se font insistants.     

Destins russes à Paris. Un siècle au Conservatoire Rachmaninoff, par Erwan Barillot et Arnaud Frilley. Editions des Syrtes, Genève, 2024. 

L’Armée allemande, 1870-1945. Grandeur et chute d’une force implacable, par Benoît Rondeau. Buchet-Chastel, Paris, 2024.

Après Magdebourg : la force du réel

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Après le terrible attentat en Allemagne du 20 décembre, on a assisté à l’obfuscation habituelle de la part des médias et et des politiques dont la majorité refuse de reconnaître que la plupart des actes terroristes ont quelque chose à voir avec l’islam. Il ne s’agit nullement de tenir tous les musulmans pour responsables de ces actes mais de prendre la mesure d’un facteur important dans la fracture identitaire que connaît notre société. Tribune de Charles Rojzman.


La polémique autour du terroriste de Magdebourg illustre une nouvelle fois les débats qui fracturent notre société et le décalage entre une majorité de la population européenne et des minorités politiques et médiatiques: était-il islamiste ? Islamophobe ? Musulman chiite pratiquant la dissimulation, cette désormais fameuse taqîya? Apostat de l’islam ? Ces discussions masquent une réalité pourtant évidente, mais que beaucoup refusent de regarder en face.

Qui, aujourd’hui, commet majoritairement les attentats terroristes en Europe ? Qui menace, agresse, blesse ou tue avec des armes blanches dans nos rues ? Qui constitue une part disproportionnée des populations carcérales ? Qui remplit les centres éducatifs renforcés ? Qui s’attaque régulièrement aux forces de l’ordre, aux pompiers, aux personnels soignants, aux enseignants et aux fonctionnaires municipaux ? Qui tire des mortiers d’artifice ou lance des cocktails Molotov sur des commissariats ? Qui force des élèves juifs à quitter les écoles publiques, obligeant des synagogues à se barricader pour éviter des agressions ?

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Qui menace des personnalités publiques au point de nécessiter une protection policière constante ? Qui vandalise ou incendie des églises, mais jamais des mosquées ? Qui envahit l’espace public pour prier dans la rue, qui défie ostensiblement les principes de laïcité ? Qui impose aux enseignants une autocensure par la peur, jusqu’à commettre des atrocités comme l’assassinat de Samuel Paty ? Qui alimente le trafic de drogue et domine les réseaux de dealers ? Quels religieux exercent une pression croissante sur les institutions publiques et revendiquent des atteintes flagrantes à la neutralité républicaine ? Pourquoi les traditions culturelles chrétiennes, autrefois omniprésentes dans nos mairies et espaces publics, sont-elles peu à peu abandonnées ? Qui fomente des rixes sanglantes, armés de barres de fer et de machettes ? Qui sont ces jeunes, de plus en plus nombreux, qui estiment que les lois religieuses priment sur celles de la République ? Enfin, qui porte aujourd’hui un antisémitisme virulent, souvent banalisé ?

Pourtant, ceux qui osent poser ces questions ou exprimer une inquiétude sont immédiatement étiquetés comme racistes, voire accusés de sympathies pour l’extrême droite. L’unique reproche adressé à cette dernière est d’ailleurs son hostilité envers une population majoritairement musulmane, perçue comme porteuse de ces maux. Cette situation est intenable : les citoyens inquiets pour la cohésion nationale sont réduits au silence ou marginalisés, alors que, dans le même temps, les faits qu’ils dénoncent continuent de se multiplier.

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Ce climat explique largement la montée en puissance du Rassemblement National et la fragmentation de la société française en blocs antagonistes qui ne dialoguent plus. Une fracture culturelle et identitaire s’installe durablement. Elle alimente des tensions où chacun se replie sur ses peurs et ses ressentiments. La République vacille sous le poids de ces divisions.

Il ne s’agit pas de désigner des boucs émissaires et de généraliser à toute une population les crimes d’une importante minorité , mais d’identifier clairement les causes de cette désagrégation et de les traiter à la racine.

Il est temps de cesser de détourner les yeux et de regarder cette réalité en face, avec lucidité mais aussi avec responsabilité. Il ne s’agit pas de désigner des boucs émissaires et de généraliser à toute une population les crimes d’une importante minorité , mais d’identifier clairement les causes de cette désagrégation et de les traiter à la racine. Des actions résolues ne peuvent être mises en place de façon durable que si le réel est reconnu. Cela exige aussi de reconnaître que nous avons affaire à des êtres humains, quel que soit leur bord politique, idéologique ou religieux. Mes amis musulmans savent de quoi je parle. La tâche est immense, mais c’est le seul chemin pour éviter que la société française ne sombre davantage dans le chaos et la guerre communautaire qui ne peuvent être désormais exclus.

Les prédictions du mage Mélenchon

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Le leader de l’extrême gauche française prédit la chute très rapide de François Bayrou et annonce qu’il est actuellement à la recherche des 500 parrainages pour l’élection présidentielle. « Ça se finira entre le RN et nous », prévoit-il avec gourmandise.


Traditionnellement, en cette période de l’année, les voyantes astiquent leur boule de cristal et livrent au public leurs prédictions pour les douze mois à venir. Ce samedi 21 décembre, répondant à une interview du journal Le Parisien, c’est M. Mélenchon qui s’adonne à cet exercice. Il prédit, il vaticine, apportant à cet art un souci d’exactitude que les pythies les plus en vue ne peuvent que lui envier. « Bayrou ne passera pas l’hiver », assène-t-il, sûr de lui. Certes, il n’est pas le seul à le penser, mais ce en quoi il se distingue est la précision de l’annonce. Qu’on en juge ! Selon lui, le gouvernement Bayrou tombera très exactement le 16 janvier, quarante-huit heures après son discours de politique générale devant l’Assemblée nationale. La cause ? Le recours au 49-3 pour le vote du budget que prédit aussi le visionnaire, assorti de la motion de censure qui s’ensuivra mécaniquement et dont il se targue de savoir à l’avance qu’elle sera effectivement votée, la gauche faisant le plein notamment avec l’apport des égarés dont notre devin se fait fort d’annoncer « le retour au bercail », autrement dit dans les rangs disciplinés de la gauche sous influence. À moins, envisage-t-il aussi, que le couperet ne tombe avant cela lors du vote de confiance que lui et ses amis auront exigé d’emblée…

M. Mélenchon prophétise aussi la fin anticipée du long séjour élyséen de M. Macron. Non seulement, il le voit venir, mais il le prépare. Lorsque le journaliste lui demande s’il sera candidat à une présidentielle anticipée en 2025, la réponse fuse : « Une candidature insoumise sera proposée comme candidature commune à ceux qui le voudront, livre-t-il. Notre équipe nationale proposera un nom aux parlementaires Insoumis qui trancheront. » Le programme sera prêt en janvier. « Nous sommes unis, prêts à gouverner, solides ». On n’en saura pas davantage, l’interviewé n’allant pas jusqu’à prédire le nom qui pourrait sortir du chapeau. Suspense insoutenable. Nous autres avons bien une petite idée. Et M. Mélenchon aussi, probablement.

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Le journaliste fait alors observer que ce projet de candidature exclusivement insoumis pose la question de savoir si le NFP (Nouveau Front populaire) existe encore. Là, surgit une réplique des plus imagées : « La preuve du pudding, c’est qu’on le mange. » Cela signifierait-il que la meilleure preuve de l’existence du NFP serait que, à terme, comme le pudding, il devrait se faire dévorer ? Même dans le cadre d’une interview de presse, il arrive que l’inconscient parle tout haut. En fait, le leader de LFI se persuade que la discipline qui a prévalu pour la précédente motion de censure contre le gouvernement Barnier rejouera à l’identique le moment venu. « On votera la censure ensemble ! » annonce-t-il sans le moindre doute. Il ne croit pas en effet un seul instant à ce que raconte François Hollande, à savoir que les socialistes auraient repris leur liberté. Là, on devine le haussement d’épaules. « Être appelé à l’humilité par des gens qui ont fait 1,75% à la présidentielle, c’est toujours cocasse. » Et d’ajouter : « Le PS fait un très mauvais choix avec Hollande. » À propos de choix discutables, la question de savoir si celui de la ligne politique qu’il observe depuis les attentats du Hamas contre Israël le 7 octobre 2023 ne serait pas de ceux-là, il répond non, catégoriquement. « D’autres ont affiché un désaccord avec nous et se sont aveuglés devant le génocide. Notre politique ne sera jamais opportuniste (…) Nous tournerions le dos à ceux que nous voulons représenter. Pour nous, avoir gagné l’estime de la classe ouvrière, l’affection des quartiers populaires, le soutien majoritaire des jeunes, celui d’intellectuels critiques, est notre raison d’être. » Puis, un peu plus loin, vient ce moment de lamentation qui fait monter la larme à l’œil : « Notre diabolisation nous met en danger physique mais elle nous gagne le respect de ceux qui ne supportent plus ce système. On serre les dents et on avance (…) Je suis de loin le premier à gauche, et les autres passent leur temps à me taper dessus. » La larme écrasée sur la joue, nous compatissons. Mais nous voici de retour dans le registre de la prédiction : « Ça se finira entre le RN et nous ! » Le RN qu’il compte battre « en faisant campagne ». On l’a battu comme ça aux législatives, justifie-t-il… Sans aucun doute, le Lider Maximo LFI voit-il donc se profiler une nouvelle fois, au second tour, le ralliement mercenaire et contre-nature, contre décence, contre honneur, des Attal, Bertrand, Philippe et comparses? Bien évidemment, le mage extralucide berce cette espérance. Il compte manifestement sur un remake du barrage républicain qui a si bien fonctionné en juin. Car lorsqu’on lui objecte que les sondages le placent loin derrière Marine Le Pen, il y va d’un nouvel haussement d’épaules : « Et alors, ils se trompent tout le temps. C’est donc bon signe ! » D’ailleurs, il s’y voit tellement à l’Élysée que la quête aux cinq cents parrainages, condition indispensable pour pouvoir être candidat, est d’ores et déjà sur les rails. M. Mélenchon en parle comme d’une simple formalité. À voir. Il s’agit de trouver cinq cents personnalités élues représentant au moins trente départements ou collectivités d’outre-mer (sans dépasser un dixième, soit 50 pour un même département), chacune ne disposant que d’un seul parrainage et celui-ci, détail qui a son importance, étant rendu public. Aussi, une petite question se profile quand même : sera-ce si aisé de trouver cette fois cinq cents notables que les outrances, les options post massacres du Hamas, les ambiguïtés autour de l’antisémitisme du candidat Mélenchon n’auront pas refroidis ? Il ne semble pas que l’intéressé, tellement sûr de son fait, ait cherché la réponse dans sa boule de cristal. On ne saurait penser à tout.

LES TÊTES MOLLES - HONTE ET RUINE DE LA FRANCE

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Verdict Paty: que retenir du procès du séparatisme?

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Contrairement à l’affaire de Gisèle Pelicot, le procès de Samuel Paty concernait bien l’ensemble de la société française et son avenir, explique notre chroniqueuse, qui regrette que le verdict ait été si peu commenté en fin de semaine dernière.


Le verdict du procès Paty est tombé vendredi. Les magistrats sont allés plus loin que les réquisitoires et ont essayé de donner à ce procès une réponse à la hauteur de l’abomination commise. Mais pour le suivre dans ses détails, il aura fallu faire preuve de ténacité tant sa couverture a été légère. Heureusement qu’Emilie Frèche, écrivain et réalisatrice a suivi pour Le Point toutes les audiences. Elle a été exemplaire, mais elle a surtout été très seule à en rendre compte. Or autant le procès de Dominique Pelicot a occupé l’ensemble des rédactions et des médias, autant celui de Samuel Paty a été étonnamment peu couvert. Pourtant c’est ce dernier qui nous parle du danger qui menace notre avenir en tant que nation. Mais c’est sans doute ce qui le rend très perturbant, là où le procès Pelicot est rassurant : les méchants sont punis, la société a fait son travail, le politique a été clair et le verdict met tout le monde à l’aise.

Le mois des grands verdicts « sociétaux »

Pour autant, le procès Pelicot ne dit pas grand-chose de nos sociétés, sauf pour quelques féministes radicales qui pensent que la perversion est une norme chez tous les hommes. Le procès Paty, lui, nous concerne tous. Il est la pointe émergée d’un iceberg qui montre sous une forme exacerbée l’existence d’un écosystème qui vise à radicaliser la jeunesse musulmane pour essayer de se constituer une armée de réserve. Le séparatisme basé sur la haine de la société d’accueil qu’implique l’islamisme nourrit ainsi la déstabilisation politique, l’assassinat de proximité et le massacre de masse. Le but : imposer sa vision du monde et faire céder les institutions. C’est de cela que parle aussi le procès Paty et c’est sans doute pour cela qu’il n’a pas été très couvert. Ce qu’il raconte est atroce ; mais surtout, comme il n’y a pas eu « un avant et un après » suite à la décapitation du professeur en pleine rue, il met en relief une impuissance collective, institutionnelle comme politique, effrayante alors que la cible de l’islamisme c’est nous tous en tant que peuple et chacun de nous en tant que kouffars… Personne n’a envie de se confronter à cela s’il pense que ses représentants politiques sont incapables de l’en protéger.

Or ce procès a été très instructif, jusque dans son dénouement qui a mélangé courage et faiblesse. Courage des magistrats qui sont allés au-delà des réquisitions du Parquet, mais faiblesse symbolique également. Il a fallu ainsi exfiltrer Mickaëlle Paty du Palais de justice car elle était menacée par la famille et les proches des islamistes condamnés, en nombre dans la salle. Alors que ces personnes auraient dû être sorties manu militari, avec toute l’absence de ménagement qu’elles méritaient, c’est elle qui a dû sortir par une porte dérobée. Elle avait fait l’objet d’une apostrophe menaçante de la fille de M. Chnina, l’adolescente menteuse à l’origine de la campagne qui aboutira à la mort de Samuel Paty. Visiblement, elle n’a rien appris et est toujours aussi radicalisée. Mais au vu de l’indulgence ridicule du tribunal pour enfant, cette adolescente qui est responsable de la mort de son professeur n’a pas pris conscience de ses actes et étale une absence de remords et une violence qui promettent pour l’avenir.

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Mais surtout le verdict a montré l’absence totale de remords et de prise de conscience des accusés. Notamment de Sefrioui, le prédicateur et leader d’opinion qui a permis que l’incitation à la haine et l’appel au meurtre codé et sous-jacent trouve un exécuteur. En bon islamiste, il retourne l’accusation pour en faire un procès politique destiné à humilier l’islam et les musulmans. L’horreur de ce qui est arrivé à Samuel Paty est le cadet de ses soucis et face au verdict, le prédicateur montre son vrai visage, il n’a plus rien à gagner à se dissimuler. Pareil pour Chnina et sa famille.

Une contre-société violente qu’on se refuse à décoder

Le procès Paty a démontré ce que les gens qui travaillent honnêtement sur ces sujets savent : il existe un écosystème islamiste dont une partie des musulmans partage les représentations, les codes et les modes d’action. Cet écosystème cultive la haine et l’inhumanité comme des marques de puissance à mettre au service du dieu de l’islam. Un évènement peut ainsi cristalliser cette haine savamment semée et cultivée contre les valeurs occidentales, la liberté d’expression, l’égalité entre les hommes. Ces principes et idéaux sont présentés comme une offense au dieu de l’islam et à son prophète, offense qu’un vrai croyant doit laver dans le sang.

Un registre de doléances en hommage a Samuel Paty à Nice, octobre 2020 © Lionel Urman/SIPA Numéro de reportage : 00986783_000001

Ce que raconte le procès Paty rappelle ce qu’expliquaient les policiers à propos des phénomènes de bandes qui se créaient pendant les émeutes. Ils racontaient que les jeunes violents, même venant de quartiers différents, agissaient de façon similaire car ils partageaient la même façon de voir et de fonctionner. Ils pouvaient donc se regrouper spontanément dans un but de prédation (agression, destruction), agir de façon coordonnée puis la bande se défaire aussi vite qu’elle s’était formée. Là c’est la même chose. L’écosystème islamiste est ce qui va permettre, en diffusant le message dans les réseaux islamistes avec les bons mots clés pour susciter la haine, de trouver un exécutant de basses-œuvres. Mais aussi un réseau pour le soutenir et l’encourager sans forcément avoir à passer une commande criminelle explicite.

L’étude des messages échangés sur les réseaux sociaux entre une femme, Priscilla Mangel dite « cicatrice sucrée », qui a soigneusement excité et provoqué le basculement de l’assassin tchétchène en utilisant tous les codes qui rendent fous les militants islamistes, montre encore à quel point les magistrats ou les procureurs sont encore naïfs. La fameuse Priscilla Mangel, radicalisée et qui multiplie les provocations n’aura qu’une sanction bien légère eu égard à son rôle essentiel. Or être magistrat et se confronter au terrorisme, c’est aujourd’hui devoir devenir spécialiste de l’islamisme, de ses méthodes et de ses éléments de langage. Ce sont les islamistes qui tuent en Europe, l’extrême-droite est aujourd’hui anecdotique dans le terrorisme et pour le coup, ses modes d’action et ses références sont connues mais comme le vrai fascisme chez nous est résiduel et peu actif, le combattre est sans danger et gratifiant.

En revanche, le procès Paty, lui, parle de notre société et de son avenir. Il parle d’une réalité de plus en plus lourde : l’existence en Europe d’une contre-société islamiste qui possède sa vision du monde, une forme de conscience de soi et une idéologie incompatible avec nos principes, lois et mœurs. Cette idéologie a créé une contre-société violente, qui n’est plus en gestation mais existe bel et bien. Elle pèse de plus en plus lourdement sur nos institutions. Et elle devrait continuer à le faire : ce procès témoigne d’un début de prise de conscience mais aussi du refus d’une partie de la classe médiatique et politique de regarder en face ces réalités. En cela il n’est au final pas très rassurant.

À la table de mare nostrum

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Avec le temps, À Mi-Chemin est devenu une table mythique de Paris. Un restaurant véritablement emprunt de l’âme de Nordine et Virginie qui jonglent comme personne avec les influences méditerranéennes.


Il y avait Bonnie et Clyde, Harold et Maude, Stone et Charden… Aujourd’hui, il y a Nordine et Virginie. Un quart de siècle, déjà, que ces deux-là nous réchauffent le corps et le cœur à la façon de l’Auvergnat de Brassens. Le couple qu’ils forment irradie, telle une petite centrale nucléaire où l’on va recharger ses batteries. Car ce sont avant tout deux êtres sensibles, capables de lire un regard, de deviner une angoisse, de se mettre à la place de l’autre (très rare, ça !). Lui, l’immigré tunisien sans papiers, élevé dans un petit hameau où il n’y avait ni eau courante, ni gaz, ni électricité, était en quête d’un foyer et rêvait de cuisiner comme Joël Robuchon ; elle, l’ancienne punk, conductrice de camions poids-lourds, que sa mère appelait « ma petite SDF », aspirait à créer un bistrot qui deviendrait une sorte de communauté, où les rapports de domination et les différences de classes sociales seraient abolis et où, après un bon repas, l’addition serait calculée en fonction des moyens de chaque client… « Quand j’ai fondé À Mi-Chemin, en 1998, j’étais utopiste et je ne voulais pas jouer à la patronne :  je me suis vite heurtée au principe de réalité ! En fait, les gens avec qui on travaille ont besoin d’être engueulés et les clients d’être encadrés ! »
« Un restaurant, mon ami, tempère Nordine (« lumière de Dieu » en arabe), c’est comme un feu de cheminée : au début, tu es vigilant et soigneux, tu mets du petit bois, tu souffles sur la flamme pour que le feu prenne, et quand il a pris, tu continues à le nourrir sans cesse pour qu’il ne s’éteigne jamais… On ne va pas au restaurant seulement pour bien manger et se faire servir, on y va pour la chaleur humaine. »
À Mi-Chemin, c’est cela et rien d’autre. 

Un savant assemblage de cultures à la carte

Quand Nordine et Virginie se rencontrent en 1999, ce sont deux êtres à la dérive. En décidant de se protéger mutuellement, ils font une force de leurs fragilités respectives. Elle : « J’avais 36 ans quand j’ai rencontré Nordine, j’étais fatiguée et déçue par les gens. » Lui : « Quand j’ai vu Virginie, l’amour a été immédiat. Et nous nous sommes mariés. Mes parents étaient contents au début, parce que le mariage m’avait permis d’avoir des papiers. Mais après, ils ont insisté pour que je divorce. À leurs yeux, je devais épouser une vraie musulmane ! Je leur ai dit non et j’ai cessé de les voir et de leur parler pendant trois ans. »
Étrangement, personne n’a encore évoqué dans la presse le rôle déterminant que joue l’île de Beauté dans l’équilibre de leur couple. « Aussitôt après notre mariage, nous avons découvert la Corse, en 2000. Ce fut un coup de foudre. Comme si nous avions été adoptés, raconte Virginie. Nous parlions avec tout le monde, les pêcheurs, les paysans, les commerçants, les gendarmes, le curé, les vignerons. »

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« En Corse, je me sens chez moi, précise Nordine. Ce que j’aime, ce sont les gens, ils t’accueillent, t’observent, te reconnaissent, tu sens leur regard, il y a une attention, une clarté dans les rapports humains. Ils t’accordent de la considération et ils en attendent en retour. La nature corse est à leur image : elle n’est pas grillagée, séparée par des clôtures, des barrières, on peut s’y promener en liberté. »
Et Virginie de confier : « Dès que j’entends un accent corse au téléphone, je trouve une table, même si le restaurant est complet ! Les Corses adorent venir ici, ils chantent, ils apportent une justesse dans la relation, on a beaucoup à apprendre d’eux. »

Un voyage entre terroir français et parfums d’ailleurs

Ces dernières années, les médias ont beaucoup parlé d’À Mi-Chemin, au point, peut-être, d’en donner une image un peu faussée, comme si toute la jet-set parisienne s’y donnait rendez-vous pour y manger « le meilleur couscous de France »… En réalité, ce restaurant est beaucoup plus joli et subtil que cela. Il faut y aller avec douceur, comme on va dans un bistrot de quartier, ou comme on allait, autrefois, dans une auberge de campagne fumant au bord de la nationale 7, entre Roanne et Saint-Étienne. « Quand les gens me disent : « On vous a vus à la télé, on va tester ! »… Cela me gêne, soupire Virginie, comme si on venait ici pour mettre une note. Ce n’est pas dans cet esprit de compétition que Nordine et moi avons créé ce restaurant. »
Si vous n’y êtes jamais allés, je vous conseille de réserver la première table, celle située à l’entrée, tout près de la fenêtre. Là, vous pourrez observer tranquillement le spectacle de la rue, pendant que les chariots de couscous royal passeront sous vos yeux. Vous serez accueillis par le troisième pilier de la maison, le directeur de salle, Alexis Blanco, arrivé par hasard il y a trois ans et qui, depuis, n’a plus quitté son tablier. On l’a oublié, mais le directeur de salle est un personnage clef (autrefois, c’était lui la vedette, pas le chef qui restait caché dans sa cuisine !). Intuitif, souriant et plein de tact, c’est lui qui reçoit, guide, oriente, explique la carte, met à l’aise, devine les goûts et les attentes des clients, il fait le lien et communique en langage codé avec le chef.
À table, la Corse est d’abord présente dans les vins, des vins intenses, tous produits en pleine nature, entre la mer et la montagne, des vins limpides et cristallins, gorgés de parfums qui se marient fabuleusement avec la cuisine épicée à la cardamome et au cumin frais de papa Nordine… Là, on entre vraiment dans le cœur du sujet, car son œuf mayonnaise citronnée à la poutargue corse de l’étang de Palo (salée et séchée dans des cabanes) est, de très loin, le meilleur « œuf mayo » de Paris. Il faut aussi goûter son tagine de veau corse tigré aux pruneaux et aux petits pois ; sa tartine de brocciu à la figue et au miel de châtaignier ; ses pâtes à l’araignée de mer de Lotu (une crique du désert des Agriates en Balagne) ; et, surtout, chef-d’œuvre absolu, ses coquilles Saint-Jacques à la châtaigne et aux clémentines de Corse, une splendeur d’harmonie, où les trois goûts (trinité chère à Nordine) fusionnent parfaitement. Accompagnées d’un vin blanc vif aux amertumes d’agrumes des domaines Clos Colombu d’Yves Leccia, c’est à tomber.
Nordine a également publié un beau livre, un recueil de ses recettes gorgées de soleil magnifiquement photographiées, où chaque page est une ode à la Méditerranée.


À Mi-Chemin
31, rue Boulard 75014 Paris
01 45 39 56 45 / www.restaurant-amichemin.fr

À lire :

La cuisine de Nordine. Voyage entre terroir français et parfums d’ailleurs, Nordine Labiadh, Solar, 2024.

L’ours en peluche, un ami pour la vie!

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À quelques jours de Noël, Monsieur Nostalgie ne résiste pas à une épaisse couche de mignonneries. Il s’est rendu à l’exposition « Mon ours en peluche » au Musée des Arts Décoratifs (jusqu’au 22 juin 2025). Accordons-nous cette pause de câlinothérapie dans un quinquennat de guingois !


Je ne connais rien de plus réconfortant que de croiser le regard de Paddington, plantigrade péruvien exilé à London, en duffle-coat et bottes en caoutchouc dans une salle du Musée des Arts Décoratifs, alors que dehors, il pleut à grosses gouttes sur la rue de Rivoli. Surtout lorsqu’il est accompagné de sa Tante Lucy enrubannée dans un châle et chapeautée comme une mémé du Bourbonnais. Elle couve amoureusement son petit ourson derrière des besicles embuées. Un peu de douceur ne nuit pas aux relations humaines. Bouba et Frisquette tiennent une place d’honneur dans le panthéon télévisuel des années 1980, c’était le bon vieux temps de l’accalmie, Jean Rochefort nous contait les aventures de Winnie the Pooh sur FR3 avec la voix de Roger Carel. Seuls les cœurs secs restent insensibles à cette tendresse venue du fond de l’enfance. Face à Paddington, à sa courtoisie et à sa générosité, les tribulations des assemblées et les tripatouillages électoraux ne produisent qu’indifférence et dédain. Quand l’actualité s’embourbe dans la farce, quand les Français se sentent dépossédés de leur pré-carré, il faut savoir mettre l’horloge sur pause, au moins durant la quinzaine de Noël. Reprendre ses esprits après une année politique cauchemardesque, se désengager des misères du quotidien, des hautes doses de moraline et des dénis de réalité. En janvier, la longue cohorte des emmerdements reprendra ses droits et possession de nos vies bien assez vite. Pour l’heure, évadons-nous au pays des ours en peluche, de la littérature jeunesse et des veillées dans cette exposition moelleuse à souhait qui se prolongera jusqu’à l’été 2025. Zizi Jeanmaire aurait pu chanter « mon truc en peluche, ça fait rêver, mais c’est sacré ». Sacrés, les ours en peluche le sont assurément car ils nous suivent tout au long de notre existence. Il ne viendrait à l’idée de personne de les abandonner dans une déchetterie. Les psys les considèrent comme des objets transitionnels. Les démantibulés, les rapiécés, les lustrés, les éborgnés, tous les éclopés ont notre affection.

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Nos grands-mères les conservaient tels des talismans, les jouets étaient jadis chers et ces peluches dépenaillées leur avaient permis de traverser des guerres et bien des chaos intimes. L’ours en peluche a sauvé plus d’enfants que des diplomates en habit de gala attablés devant un lapin chasseur. L’exposition nous apprend que l’invention est récente. Simultanément, l’ours en peluche fait son apparition en Allemagne et aux États-Unis. Dans l’imagerie populaire, depuis le Moyen Âge, ce noble animal était moqué, il avait été supplanté par le lion, roi de la jungle ou le cerf, roi des forêts. On ne louait plus sa force, il servait d’attractions foraines, en laisse ou sur un vélo, il était meurtri par tant d’indignités publiques. Il naît donc officiellement en 1902, dans la famille Steiff sous la forme d’un jouet de compagnie. Margarete Steiff, atteinte de la poliomyélite contractée dans son enfance, a ouvert, dès les années 1870, un atelier de couture où elle conçoit des éléphants en feutre. Richard, son neveu croit aux vertus enfantines des singes et des ours articulés qui peuvent ainsi imiter les mouvements des Hommes. En se rendant au zoo, il affine ses esquisses et ses recherches aboutissent à la première peluche en mohair rembourrée de paille de bois baptisée Bär 55 PB : 55 pour la taille en centimètres, P pour plüsch ou peluche, B pour beweglich ou mobile. Au même moment, en Amérique, le président Roosevelt gracie un ours lors d’une chasse organisée dans le Mississipi. Afin qu’il ne revienne pas bredouille, lâchement on lui a attaché un ours à un arbre. Roosevelt se refuse de tirer sur un animal sans défense. La mode est lancée. La presse et notamment le dessinateur Clifford K. Berryman popularisent ce « fait d’armes ». « Rose et Morris Michtom, propriétaires d’une confiserie à Brooklyn, réalisent un ourson en tissu bourré qu’ils envoient à Roosevelt et (le) vendent ensuite, avec son autorisation, sous le nom de « Teddy’s Bear » nous informe-t-on. Des fabricants se lancent dans sa production de masse, de plus ou moins bonne qualité. Le Musée des Arts Décoratifs en expose de nombreux modèles, de différentes tailles, époques et origines derrière des vitrines. Et même de très précieux signés par les grands noms de la haute couture.

On dit qu’il existe un conflit intergénérationnel dans notre pays. Lors de ma visite, j’ai assisté à des scènes touchantes où des enfants d’une école primaire entamaient la discussion avec des « boomers », les yeux des petits et grands brillant à l’unisson – notre « vivre-ensemble » n’est donc pas mort. Dès l’entrée, j’ai été surpris de voir la présence du collier de Rahan qu’il avait, selon la légende, hérité de son père. Après l’avoir acheté dans Pif Gadget, je l’ai porté une semaine avant que ma mère mette le holà à cette dérive des âges farouches. Je ne me souvenais plus qu’il était composé de griffes d’ours (en plastique) ! Aujourd’hui, j’ai honte de m’être moqué du « Bisounours arc-en-ciel » de ma petite cousine. Je fais ici mon mea-culpa.

Exposition « Mon ours en peluche » – Musée des Arts Décoratifs – 107, rue de Rivoli 75 001 PARIS

Tendre est la province

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Monsieur Nostalgie

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Virgile en Auvergne

Le livre de frère François Cassingena-Tréverdy, Paysan de Dieu, est une parenthèse pastorale et hivernale humble, riche des savoirs de cet homme de foi. Culture, culte et nature s’y retrouvent, dans une délicate harmonie…


La colline s’est transformée en meringue glacée. Le feu dans la cheminée peine à réchauffer la pièce où j’écris ce dernier texte de l’année 2024. Il y a toujours un pincement au cœur à se trouver face au basculement dans l’inconnu imposé par le calendrier. J’écoute le « Dixit Dominus », de Haendel et cela convient au livre de frère François Cassingena-Tréverdy, Paysan de Dieu. Après des décennies de vie monacale en abbayes bénédictines, il s’est retiré au cœur de l’Auvergne. Il nous offre un magnifique journal de bord rythmé à la fois par le temps profane des tâches liées à la terre et le temps liturgique qui nourrit l’esprit par ses rites et ses chants. C’est écrit dans une langue précise et pure ; les citations, souvent latines, confèrent au récit un caractère sacré, très éloigné de l’érudition professorale asphyxiante. Ici, tout n’est que dépouillement et émotion dans la restitution de la vie rustique, âpre et taiseuse, mais ô combien authentique. Ce moine bénédictin, aujourd’hui prêtre sur les hautes terres du Cézallier dans le Cantal, est normalien, Docteur en théologie, spécialiste de la tradition liturgique, traducteur de Virgile. Dans le village de Sainte-Anastasie – un nom qui signifie « résurrection » – il mène une vie solitaire de paysan. Il trait les vaches sans se boucher le nez en entrant dans l’étable. Il évoque l’odeur de bouse « agressive et attachante ». Il ajoute : « Ici, c’est à cette odeur-là que l’on se flaire, que l’on s’estime, que l’on se reconnaît du même monde et du même ordre sur l’échelle professionnelle et sociale. » Il dit encore : « J’ai fait profession solennelle de commis. »

A lire aussi, du même auteur: Précis de survie en temps de détresse

Dans son humble demeure, il écoute de la musique à la gloire de Dieu, de la Passion et des saints. Assis, mains jointes, la casquette posée sur la table, il prie. Dans l’oratoire qu’il a aménagé à l’étage, il lit encore et toujours les Écritures, les Pensées de Pascal, Le Cœur de la Matière de Teilhard de Chardin, les Géorgiques de Virgile. Et puis, soudain, Audition de Bach, Cantate 103. Bien sûr, il ne possède pas la télévision. Que d’heures gagnées sur la société du spectacle. À la manière de Rousseau, il herborise. Son érudition étonne (page 92). Il consigne le changement des saisons. « Ô la sécurité que procure l’hiver ! », s’écrit-il. Ou encore : « Ce matin, sur la neige qui lentement se sublime, les pas des passereaux ont marqué des étoiles : du regard, la pâture aujourd’hui sera le minuscule. » L’étoffe du temps, il ne cesse de la caresser. L’été surgit alors : « Soir de juin, tout proche du solstice – La lumière s’avance, la lumière s’attarde aux confins de son domaine et semble s’y encalminer. » Il refuse le terme d’exploitant agricole, lui préférant le noble mot de paysan. Mais c’est un monde menacé de disparition qu’il contemple de son regard à la fois doux et inquiet. Et la disparition de ce monde-là, c’est la préfiguration de la mort de nos racines. C’est la Vie parmi les ombres, pour reprendre le titre du crépusculaire roman de Richard Millet.

La recherche du paradis terrestre

L’espérance, pourtant, ne quitte pas le moine François. La beauté des paysages austères, le bleu des jasiones, le grand silence, lui permettent de poursuivre son service pastoral, sous le gris cendré du ciel, loin des boites où l’on range les hommes. Sur le haut plateau nettoyé par l’écir, on respire la liberté que rien ne peut enfermer. Il vit l’aventure fondamentale de l’homme, devenant « le poète de sa propre existence. » Son message d’humilité, sa soif de spiritualité, en cette fin d’année, font du bien.

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C’est dans la maison familiale que je m’apprête à conclure cet article. Haendel semble déplacer les pierres de basalte formant les épais murs. Je n’ai pas choisi cette région, ce lieu, cette maison. À ce propos, François précise : « L’on est originaire, non pas seulement du pays où l’on a vu le premier jour de sa vie, mais aussi, et bien davantage encore, sans doute, du pays auquel on a abouti, auquel on est revenu sur le tard, par les voies conjuguées de l’exil, du désir et de la nostalgie. » Je vous souhaite, si ce n’est déjà fait, de trouver ce pays que vous finirez par considérer comme le paradis terrestre.

Terminons par cette description du paradis du prêtre François : « Une brume lumineuse estompait la découpe du Plomb – le Plomb du Cantal – et de ses assesseurs sur le ciel. J’avais le vent guilleret, euphorique. Corroborant l’avis du sentier caillouté de basalte qui sonnait sous mes bottes, ce vent me soufflait mot, un seul mot de mon état désormais confirmé : paysan. »

Frère François Cassingena-Trévedy, Paysan de Dieu, Albin Michel.

Paysan de Dieu: Prix de la liberté intérieure 2025

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Fanny Ardant: Une femme amoureuse

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Berlin d’Est en Ouest

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De photographies iconiques en photographies sulfureuses, Berlin, Berlin retrace un siècle de Helmut Newton dans la capitale allemande, ravivant la légende des révolutions artistiques successives qui ont fait battre le cœur de la cité.


Si le jeune juif allemand Helmut Neustädter n’avait pas eu le flair, quelques jours après la Nuit de Cristal, de quitter sa ville natale direction Trieste pour embarquer sur un paquebot voguant vers Singapour, le nom de Helmut Newton ne serait sans doute jamais passé à la postérité. Après ces années d’errance à courir le monde – et les femmes – jusqu’à l’Australie, et tandis que parents et demi-frère ont quant à eux sauvé leur peau in extremis en fuyant vers l’Amérique du Sud, le photographe de mode retourne à son premier port d’attache : Berlin.

Nous sommes en 1959, aucun Mur ne bouche encore la perspective de la Porte de Brandebourg, décor que choisit l’artiste presque quarantenaire pour shooter ce trio de mannequins joyeuses, commande de la revue Costanze. Entre Newton et Condé Nast s’ouvre une longue histoire ; elle débute avec Adam, titre français du groupe, pour lequel il immortalise les night-clubs de la ville… Il y reviendra en 1962-1963, pour Vogue, au pied du Mur, cette fois.

Passent quatorze années sans revoir Berlin. Mais en 1977 de nouvelles commandes de magazines l’y entraînent. Au seuil des années 80 il portraiture la comédienne Hanna Schygulla ou le cinéaste Wim Wenders dans le décor fuligineux de la capitale morcelée. David Bowie, John Malkovich poseront également pour lui devant le Mur.

Restaurant Exil, Berlin, 1977. Photographe : Helmut Newton © 2024 Fondation Helmut Newton, Berlin

Des clichés qui renvoient à un temps dont le prude XXIème siècle nous a peut-être sortis…

C’est le fil rouge de ce ‘’beau livre’’ dont le titre, Berlin Berlin, publié sous les auspices de Taschen, reprend celui d’une rétrospective célébrant les vingt ans de la Fondation Helmut Newton sise à Bahnhof Zoo, à deux pas du fameux Kurfürstendamm.  L’ouvrage jalonne ainsi ce très long compagnonnage avec Berlin, qui se poursuivra jusqu’au-delà de l’an 2000, alors que Helmut Newton a franchi le cap des 80 ans. La légende d’une ville, au prisme d’un photographe de légende, en somme.

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Beaucoup de seins nus, de toisons pubiennes et de Fräulein au regard de vamp, parmi les réincarnations de Mata-Hari pour Vogue à l’Hôtel Hilton, sous les traits du modèle Brigitte Shilling, les portraits rugueux de personnages masculins, les séquences urbaines et les photos diurnes ou nocturnes d’architecture. Autant de clichés qui renvoient à ce temps dont le prude XXIème siècle est peut-être sorti : celui de la rencontre charnelle, impudique, viscérale, entre le corps et la cité.  

Comme le rappelle, dans son texte conclusif, l’historien de l’art et actuel directeur de la Fondation Helmut Newton, Matthias Harder, en octobre 2001, soit trois ans avant sa mort, « Helmut Newton raconte pour la dernière fois son Berlin dans un magazine […], pêle-mêle de clichés anciens et récents […] ‘’Voyez cette ville’’, peut-on lire sur la page d’ouverture, en écho au discours de Ernst Reuter, maire de Berlin en septembre 1948, entré dans l’histoire : ‘’Vous, peuples du monde, voyez cette ville…’’ avait-il commencé devant la foule et un Reichstag en ruine, appelant à la solidarité internationale, enjoignant la population à tenir bon gré mal gré malgré des mois de blocus soviétique dans Berlin-Ouest. Des paroles devenues le porte-drapeau de Berlin-Ouest, du désir de liberté de ses habitants ». Images du désir de vivre, sous la signature du grand Helmut Newton : élégamment cartonné de noir, ce livre exhume nombre d’entre elles restées inédites, assure l’éditeur.

David Bowie, Hôtel Kempinski, Berlin, 1983. Photographe : Helmut Newton © 2024 Fondation Helmut Newton, Berlin

Berlin, Berlin. Photographies de Helmut Newton. Textes de Matthias Harder. 241p. Taschen, 2024.

Helmut Newton. Berlin, Berlin

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Le taureau par la queue

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L’année s’achève, c’est l’heure du bilan. 2024 ne brillera pas dans l’histoire pour son excellence. Un constat sans fard.


L’époque est à la décadence. Notre président, qui aime tant déblatérer sur l’irresponsabilité des citoyens qu’il emmerde, s’accroche au pouvoir, les mains crispées sur le trône. En attendant, on légifère sur la fessée, l’État court à la ruine, les députés dealent du shit. Les « je ne crois pas qu’il soit jamais permis dans cette Assemblée de laisser sans réclamation violer, même dans un discours, les principes, et de composer avec les amours-propres aux dépens de la vérité » (Mirabeau) ont laissé place aux « Ferme ta gueule ! » (Portes).

Le divertissement a grand-remplacé le savoir

Rarement les écarts de fortune n’ont été si colossaux ; et en même temps que le grand déclassement nous guette, le peuple enterre ses angoisses dans la vaste pornographie des plaisirs, et préfère jouir des denrées fabuleuses du bateau ivre qui chavire, plutôt que de s’en priver pour le délester — et le sauver des abysses. Rome est à la mode, et le péché consensuel.

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Les délinquants ordinaires, les criminels, les squatteurs, les branleurs ont tous les droits ; les flics sont désarmés : une intervention est une bavure. L’école pédagogiste enseigne en vain ses stupidités à des barbares sans familles et sans repères : elle a remplacé Molière par les mangas, les cours magistraux par les shows des drags queens, elle fabrique des dégénérés. La vulgarisation, l’obscénité ont remplacé le génie, et le divertissement, le savoir. Un bon élève est un fayot ; un mauvais élève, une victime. On a tellement sapé la culture et l’autorité, que les gamins sont devenus des sauvages. Et cependant à chaque nouveau fait divers, les libertés ploient sous les normes.

La gestion de la France, c’est la définition du burlesque : on traite le grave avec légèreté, et le léger avec gravité. À l’ère du paraître et de la consommation, on achète six millions de dollars une banane scotchée au mur, on publie les mémoires des youtubeurs, Blanche-Neige est Colombienne. On combat la hausse des viols par une loi sur les regards appuyés ; on débat comme les Femmes savantes sur l’écriture inclusive ; on censure « nain », « noir », « gros », « pédé », mais si l’on suppose que le recul de l’autorité de l’État entraîne une augmentation des violences, on est relégué au fascisme. Puis l’administration spolie les travailleurs pour payer les fainéants ; au lieu de s’acharner contre les chômeurs, elle harcèle ceux qu’elle devrait soutenir. Elle arrache leurs terres aux agriculteurs, elle les soumet à la concurrence la plus déloyale : elle les pend. Pour quoi ? — plus les taxes augmentent, plus l’État est déficient.

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Nos cerveaux déclinent. Partout règne la confusion : on attaque le catholicisme aux Jeux Olympiques, comme si la religion n’avait pas été aussi la plus grande œuvre pacificatrice de l’humanité ; on célèbre la Révolution comme le triomphe des Lumières sans la moindre nuance, l’érigeant en rupture entre mal et bien, et justifiant la Terreur.

La ministre des Sports et des Jeux olympiques Mme Oudéa Castera au « Club France » à Paris, après la cérémonie d’ouverture, 26 juillet 2024 © Gabrielle CEZARD/SIPA

« On marche sur la tête », « tout est fait en dépit du bon sens » sont des phrases qui tournent en boucle aux cafés, dans la rue, au travail. On prend le taureau par la queue : l’Union européenne reçoit en grande pompe Greta Thunberg au Parlement puis vote le CETA. Les « multiculturalistes » défendent le nationalisme ukrainien en même temps qu’ils rêvent du « village mondial ». Les programmes scolaires traitent de thématiques universitaires, alors qu’au lycée les élèves ne savent pas lire ; les policiers ont des formations sur la bienveillance ; le bourgeois blanc catholique est diabolisé, le migrant sanctifié. On fait du procès Pelicot le procès des hommes, comme si cette affaire était un emblème, alors qu’elle est au viol ce que l’affaire Dupont de Ligonnès est au meurtre, un cas hors-norme. Et si les féministes, qui s’accordent avec la droite pour hurler au laxisme judiciaire (c’est savoureux), s’intéressaient plutôt à la réalité des violences sexuelles ? — celles qui sont trop habituelles pour passer dans les journaux.

L’Etat de droit dans de beaux draps

La magistrature, habituellement d’un laxisme pervers, fait preuve d’autoritarisme quand l’idéologie s’en mêle. À Nice, elle libère sous contrôle judiciaire des suspects prévenus d’avoir agressé des policiers en dehors de leur service. Et cependant elle met en examen le candidat Fillon en pleine campagne présidentielle, au mépris des usages démocratiques ; elle prononce contre Nicolas Sarkozy une condamnation révoltante au point de vue des droits et libertés fondamentaux ; elle requiert contre Marine Le Pen l’inéligibilité avec exécution provisoire, piétinant sans vergogne le sacro-saint principe de la séparation des pouvoirs. On nous rétorquera que critiquer la justice, c’est remettre en cause l’État de droit, comme si la justice ne pouvait jamais empoisonner l’État. La nôtre ferait mieux de troquer Rousseau contre La Rochefoucauld : soumise aux pressions extérieures, elle délaisse au profit des délinquants le droit pour l’équité, et contre les honnêtes gens, l’équité pour le droit. « Dieu nous protège des Parlements ! » criaient déjà les justiciables d’Ancien Régime — mais il y a beaucoup de similitudes entre notre époque et le dix-huitième siècle…

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La France droguée, matraquée de publicité, est sous anti-dépresseurs. Notre vieil esprit libertin, qui faisait à la fois notre bonheur et notre renommée, est bafoué sur ses deux flancs : d’un côté par le rigorisme féministe et religieux, de l’autre par l’hypersexualisation. Comme la noblesse s’est perdue à force d’imiter la bourgeoisie, la bourgeoisie s’abaisse au rang des prolétaires, et décroît. L’adulescence ventripotente, onaniste par paresse, aux passions méprisables et dont les goûts sont altérés par la bêtise, ne dépasse plus le stade esthétique (relire Kierkegaard). Gavée de propagande américaine, ce wokisme coupé de protestantisme, elle se débat dans une injonction contradictoire qui la déprime.

Bayrou nous sauvera-t-il ? — non.

Joyeux Noël et bonne année !

Le procès Paty : Justice a-t-elle été rendue ?

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Gaëlle Paty, soeur de Samuel Pate, parle à la presse, après le verdict du procès de ceux qui étaient accusés de complicité dans l'assassinat de son frère, Paris, 20 décembre 2024. Gabrielle CEZARD/SIPA

La qualification des faits apparaît, pour les parties civiles, comme une indéniable victoire juridique. Toutefois, au regard d’actes mettant en danger de la société tout entière, les peines prononcées constituent une défaite politique pour la République. Tribune de Didier Lemaire, philosophe et Secrétaire général de « Défense des serviteurs de la République ».


Vendredi 20 décembre 2024, la cour d’assises spéciale de Paris a rendu un verdict qui va au-delà des réquisitions du parquet. La qualification des faits de « association de malfaiteurs terroriste » a été retenue pour Brahim Chnina et Abdelhakim Sefrioui. Même si ces derniers n’ont pas appelé explicitement au meurtre, la cour retient « qu’ils avaient préparé les conditions d’un passage à l’acte terroriste ». Il est donc reconnu qu’insuffler la haine et cibler une personne suffisent pour prendre part au crime. 

La charge de « complicité d’assassinat terroriste » a été prononcée pour les deux amis du tueur, ceux qui l’ont accompagné dans son raid, Naïm Boudaoud et Azim Epsirkhanov, « Ils ont préparé les conditions d’un attentat terroriste. Ils savaient que les armes recherchées allaient servir à atteindre l’intégrité physique d’un tiers ». Et même s’il n’est pas démontré qu’ils étaient avisés de l’intention d’Abdoullakh Anzorov de donner la mort à Samuel Paty, « ils avaient conscience de sa radicalité ».

Parmi les quatre autres accusés, qui ont entretenu des relations avec l’assassin, deux ont été reconnus « coupables d’association de malfaiteurs terroriste », Ismaïl Gamaev et Louqmane Ingar, un pour « apologie de terrorisme », Yusuf Cinar, et une autre prévenue, Priscilla Mangel, pour « provocation directe au terrorisme ». Tous ont été reconnus coupables d’avoir, à un degré ou à un autre, contribué à l’assassinat de Samuel Paty. On pourrait, en ce sens, considérer que justice est faite.

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Toutefois, le prononcé des peines paraît bien faible au regard des maximums et du contexte, cet assassinat ayant ébranlé profondément et durablement la sécurité et la liberté dans notre pays. 

En effet, les peines encourues pour complicité d’assassinat terroriste étaient de 30 ans de réclusion criminelle. Brahim Chnina et Abdelhakim Sefrioui ont été condamné à 13 et à 15 ans de réclusion.  Naïm Boudaoud et Azim Epsirkhanov ont, quant à eux, écopé de 16 ans. Les peines encourues pour association de malfaiteurs terroriste étaient de 30 ans de réclusion. Ismaël Gamaev et Louqmane Ingar ont été condamnés à 5 ans d’emprisonnement, dont 30 mois avec sursis, et à trois ans de prison, dont deux ans avec sursis. Yusuf Cinar encourait pour apologie du terrorisme une peine de 7 ans de réclusion et 75 000€ d’amende. Il a été condamné à 3 ans de prison dont deux avec sursis probatoire. Pour provocation au terrorisme, aggravée par l’utilisation d’un service de communication en ligne, Priscilla Mangel, encourait 7 ans de réclusion criminelle et 100 000€ d’amende. Elle comparaissait libre et demeure libre avec 3 ans de prison avec sursis probatoire.

La cour n’a pas voulu prononcer les peines théoriques maximales, réduisant la plupart de moitié ou les conditionnant à du sursis. Pourquoi une telle clémence alors qu’elle admet que cet assassinat relève d’une « barbarie absolue » et porte « atteinte irrémédiable aux valeurs de la République et à la laïcité, au sanctuaire de l’école, causant un émoi considérable dans le pays et, plus particulièrement, au sein du corps enseignant, et un traumatisme définitif et durable notamment pour son fils de 5 ans » ? La cour a-t-elle réellement pris, comme elle l’affirme, la mesure de la gravité des faits ? On peut se demander si la faiblesse de ces condamnations ne traduit pas une forme de désaveu.

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Reste une question qui engage notre avenir politique. C’est la question que pose, inexorablement, Mickaëlle, la sœur de Samuel Paty : la question de la responsabilité d’institutions qui ont abandonné le professeur à son sort, le ministère de l’Éducation nationale et celui de l’Intérieur. Telle Antigone, elle s’avance seule face au pouvoir et refuse que son frère n’ait pas une sépulture digne de lui, la sépulture de la vérité. « Il aurait fallu faire quelque chose de sa mort », regrette-elle. Face au mutisme des ministres qui étaient en poste au moment des faits, il aurait fallu, en effet, reconnaître les défaillances de l’État et, au lieu de renoncer à défendre les fondements de notre société et persister dans le mensonge, mettre fin à l’inertie politique de notre pays. Au-delà de la décapitation du professeur, ce crime s’attaquait, conformément au projet totalitaire et génocidaire de l’islamisme, à l’école et, à travers elle, à la République et à la nation tout entière. Quelle réponse avons-nous apportée à cette volonté de nous détruire ? La charte de la laïcité ? L’interdiction de l’abaya ? Est-ce une plaisanterie ? 

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Dans les mâchoires de l’Histoire : deux essais palpitants

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Serge Lifar dans le ballet Icare en 1937. 22/02/2010 MARY EVANS/SIPA

Deux livres d’histoire, très riches, nous racontent, l’un le Conservatoire Rachmaninoff à Paris, haut lieu à la fois de la musique, de la gastronomie et de l’immigration russes; l’autre l’évolution de l’armée allemande de 1870 à 1945, dont la responsabilité dans les crimes de la Seconde Guerre mondiale ne peut plus être contestée.


L’affaire peut paraître anecdotique : en 2024, le Conservatoire Rachmaninoff célèbre son centenaire. Mélomanes, familiers et gastronomes connaissent tous cette vielle adresse du 26 avenue de New-York, dans le XVIe arrondissement de Paris, et sa fameuse Cantine russe où l’on déguste toujours, jusqu’à une heure tardive, bœuf stroganoff, bortch ou chachlik de poulet… Mais, face à la passerelle Debilly – du nom du général d’Empire vainqueur de la bataille d’Auerstaedt – dont les arches de métal enjambent la Seine depuis l’an 1900, l’édifice à la singulière façade de moellons et de briques rouges demeure l’écrin miraculeusement préservé d’une école de musique, d’une programmation alliant concerts lyriques et  récitals de piano, ainsi que d’une importante bibliothèque et, last but not least, d’un monumental fonds de partitions et d’archives retraçant un siècle d’immigration russe. 

Depuis un peu plus d’un an, l’institution a relancé la tradition séculaire des salons littéraires sous la houlette du jeune et brillant écrivain-journaliste Erwan Barillot. C’est à cet homme de bonne éducation qu’on doit à présent, co-écrit avec Arnaud Frilley, l’actuel directeur du Conservatoire, le superbe ouvrage Destins russe à Paris, sous-titré Un siècle au Conservatoire Rachmaninoff

Abondamment illustré de portraits, d’images d’archives, de correspondances signées de grands noms de la musique, de comptes-rendus et autres courriers administratifs, ce qui ne pourrait être qu’un assommant livre de commande se lit, tout à l’inverse, au prisme de cette communauté d’artistes exilés – depuis les deux Serge, Rachmaninov et Prokofiev, jusqu’au grand danseur et chorégraphe Serge Lifar, en passant par les deux Alexandre, Glazounov et Gretchaninov, ou encore Fiodor Chaliapine… – comme la geste, édifiante et souvent tragique, de ces mille destins pris dans les mâchoires de l’Histoire.   

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Car bien au-delà des étapes successives qui, des Années folles à aujourd’hui, retracent les épreuves, les incertitudes, les improbables renaissances de l’établissement, le récit est celui, captivant, de ces générations d’exilés, de ces princes et princesses déchus et désargentés, de ces artistes géniaux ravis à leur patrie par la dictature bolchevique et imprimant leur marque à ce lieu, pour jamais auréolé de leur prestige. Érudite, haute en couleur, ressaisie par une plume de belle tenue, cette évocation court des origines à nos jours dans un luxe de précisions qui témoigne d’un patient travail de recherche :  Serge Lifar au sommet de sa gloire, à la fin des Ballets russes ; naissance de la Société musicale russe en exil (SMRE), en présence d’Hélène Vlamirovna, cousine de Nicolas II ;  mariage entre la SMRE et le Conservatoire en 1931, Prokofiev en vedette ; chanteuse Nadejda Plevitskaïa, née en 1884, errante en exil de la Bulgarie à l’Allemagne, ses bijoux mis en gage, finalement recrutée comme agent de renseignement par la police stalinienne contre la promesse illusoire de recevoir des terres, bientôt chargée par le NKDV du kidnapping d’un général, et achevant sa vie dans une prison française ; emménagement à « Tokio » ( selon la graphie de l’époque) dans ce bâtiment appartenant à l’industriel Maurice de Wendel ; inauguration par Serge Rachmaninoff ; liens de la poétesse Marina Tsvetaeva avec Lifar ; derniers feux du prince mécène Volkonski, l’ancien directeur des Théâtres impériaux, qui s’éteint en 1937 dans les bras de la veuve américaine Mary Fern French qu’il a épousé à 76 ans ; déchirements dans la débâcle de la défaite puis les affres de l’Occupation ;  Conservatoire bien nommé, car ultime planche de salut d’un bon nombre de Juifs d’origine russe ; héroïsme d’Adrien Conus, ami de Kessel, ou du violoniste Michel  Tagrine… Exemples entre cent, glanés dans ce vivier vibrionnant où s’ébattent nos deux mémorialistes.  

Dans l’après-guerre, « l’établissement devient le point de ralliement des Russes de Paris, des émigrés de la première heure aussi bien que des compatriotes soviétiques » […] « quelles que soient leur nationalité dans « l’Empire »  et leur inclination idéologique » […] « Le Conservatoire est un lieu artistique : il ne fait pas de politique », assurent-ils. Sauvé de la ruine par la princesse Vera Narychkine en 1951, il accueille la célèbre classe de ballet de Serge Lifar, lequel y multiplie les événements d’exception, l’institution devenant « malgré les embûches, un lieu de fête, de culture et de vie »dans une stratégie d’ouverture qui porte ses fruits. 

Mais le lieu, au cœur de la Guerre froide, hibernant dans le passé, est pris en otage par les manœuvres des services secrets. Unique école de ce qu’il est convenu d’appeler « la grande tradition russe », le Conservatoire Rachmaninov  – ou Rachmaninoff avec deux f, selon la graphie retenue par nos auteurs, tout comme sur l’enseigne en lettres capitales qui orne la façade de l’édifice – devra son sauvetage au russophile Jacques Chirac en 1988, avant d’entrer dans une période de grosses difficultés dans les années post-soviétiques, « jusqu’au spectre de sa fermeture définitive ».

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Là encore, ce sont les arrière-plans sociétaux, politiques, mondains dont l’institution est une caisse de résonance qui font tout le prix de ce livre-hommage si excellemment renseigné.  Ainsi y apprend-on par exemple que Charlotte Gainsbourg, alias Ginsburg, descendante d’un pianiste juif de Petrograd, y suivra assidûment des leçons de piano, tout comme son amoureux Yvan Attal, et Jane Birkin, qui fréquentent la cantine… Au point que ce devient l’endroit où se montrer, la halte obligée figurant désormais dans les guides touristiques. L’entregent du comte Cheremetieff ne parviendra pourtant pas à le maintenir à flot : en 2020, le Conservatoire est en cessation de paiements. 

Phénix décidément insubmersible, le Conservatoire Rachmaninoff, dont les murs ont été rachetés in extremis par la Ville de Paris, doit son ultime renaissance à Arnaud Frilley, lointain descendant d’émigrés russes par sa mère, les Kagansky, dont l’entreprise Titra inventait, en 1933, le sous-titrage cinématographique… La crise ukrainienne provoque la dernière tourmente qui s’abat sur le site, « objet d’intimidations et de menaces tout au long de l’année 2022 ». Reste que, deux ans plus tard, « le nombre d’élèves retrouve son niveau d’il y a trente ans, en pleine expansion ».  Une épopée d’un siècle méritait bien quatre-cents pages. Palpitantes. 

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« Gott mit Uns »« Dieu avec nous » : « trois mots gravés enserrant l’aigle germanique ou la couronne impériale sur la boucle du ceinturon des soldats allemands ». Ainsi s’ouvre le volume que Benoît Rondeau, spécialiste de l’histoire militaire de la Seconde guerre mondiale (cf. Être soldat de Hitler, Perrin, 2019), consacre à celle de l’armée allemande, sur la longue période qui part de l’unification consécutive à la défaite de la France face à la Prusse en 1870, et s’achève par la victoire des puissances alliées contre le IIIème Reich. 

Le contenu du livre obéit pleinement à l’intention formulée par son sous-titre : « Grandeur et chute d’une force implacable ». Il livre en cela une approche passionnante, qui évite avec soin l’écueil du survol, à nouveaux frais, d’une chronologie archiconnue : celle des trois conflits engendrés par l’Allemagne en moins de cent ans. A travers le prisme de l’histoire de son armée, cette relecture des événements impose un regard neuf sur ce temps tellement exploré déjà de fond en comble par les historiens. 

Autant dire que, sur l’infrastructure, l’organisation, les ressources, les plans de campagne de cette énorme entreprise que fut l’armée germanique dans ses évolutions sur près d’un siècle, cette mine de détails remet tout en perspective, de façon inédite et éclairante. Des prémisses du système militaire allemand sous Frédéric II jusqu’à la création des antagonistes Bundeswehr et Nationale Volksarmee sous le double pavillon de la DDR et de la RDA, le récit affine notre compréhension des logiques qui ont conduit aux affrontements titanesques, aux crimes et à l’épilogue que l’on sait. 

Ainsi est-ce tout l’arrière-plan des événements qui est ici dépeint dans un foisonnement de données souvent surprenantes, toujours mises en avant de façon pertinente, et dont, mises bout à bout, la vision d’ensemble présente un tableau saisissant. Pour mieux faire entendre le caractère stimulant de ce texte, citons-en quelques passages, puisés au hasard des pages : Benoît Rondeau nous apprend, par exemple, que dans la guerre de 1870, le total combiné des pertes dépasse « cinq fois les pertes austro-prussiennes de 1866 ».  Ou que l’armée prussienne est alors la première « avec les forces des Pays-Bas, à vacciner les soldats, mesure qui fait reculer les décès dus à la variole ». Ou encore, plus loin, dans le contexte de l’unification, que « la Prusse a dû insister pour imposer le principe des doubles cocardes de part et d’autre du casque : une aux couleurs de l’Empire, l’autre avec celle de l’État » et qu’« il n’y a donc légalement pas d’armée impériale en tant que telle, mais un conglomérat de forces armées, d’où l’absence d’un ministre de la Guerre impérial allemand »

L’on apprendra que pendant la Grande Guerre : « commander dans ce réseau de tranchées suppose la pose de câbles de téléphone, qui ont une fâcheuse tendance à être coupés par les tirs d’artillerie. Les conversations s’avèrent en outre peu discrètes puisque les amplificateurs permettent de capter les ondes dès 1915. Outre le recours aux signaux optiques, ce problème peut être résolu par la généralisation de la TSF […] d’abord distribués aux unités de cavaleries », etc.  L’auteur constate qu’en 1918 « l’armée allemande possède environ 40 000 véhicules automobiles, soit cinq fois moins que les forces de l’Entente » et que dans l’offensive lancée en mars 1918 « les 10 000 canons et mortiers lourds allemands soutiennent l’assaut de 1,4 millions d’hommes sur un front de 80 kilomètres » et « attaquent à trois contre un avec l’appui de 730 avions ».  

Benoît Rondeau fait cette observation : « L’armée semble omnipotente. Sa responsabilité [contre la faveur du gouvernement pour une négociation de paix] dans la poursuite de la guerre [de 14-18] et des souffrances endurées est patente ». La défaite consommée, le général Hans von Seeckt (1866-1936), réorganisateur de l’armée après le Traité de Versailles, s’arrangera pour « circonvenir d’autres entraves à la constitution d’un outil de guerre efficient ». De fait, conclut Rondeau, « l’armée allemande se prépare à la revanche et toute son action dans les décennies 1920 et 1930 doit s’analyser selon cette finalité, engageant pleinement sa responsabilité dans les événements à venir »

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L’auteur ne dédouanera pas davantage la Wehrmacht de Hitler des crimes nazis, sachant que « la dictature qui s’installe bénéficie donc de la complicité d’une armée choyée par le nouveau régime » et dont la plupart des hauts gradés sont membres de la vieille aristocratie. Captivant, au fil des chapitres, se fait le récit de la Seconde Guerre mondiale et de ses rebondissements, vu à travers l’objectif des forces engagées dans le conflit, dont le texte détaille les pratiques (singulièrement le discipline de fer qui causera l’exécution de plusieurs milliers de soldats allemands, pour défaitisme ou désertion), les errements, les faiblesses, les exactions, et en particulier les inepties à répétition en matière de stratégie.  

Jusqu’au bilan terrifiant du conflit : « les pertes de l’armée allemande au cours des six années de guerre sont colossales, bien supérieures à celles de la Grande guerre. Le nombre de morts et de disparus dépasse les 4 millions ». Par ailleurs, note l’auteur, « l’implication de la Wehrmacht dans la Shoah est un fait établi qui ne laisse plus de place à la controverse », ce malgré une « prise de distance plus ou moins effective » dans l’après-guerre. Jusqu’à l’heure où, en 2011, « dix ans après la France, l’Allemagne se résout à l’inévitable : le service militaire est supprimé. L’armée allemande devient une armée de métier ».  Elle qui, « issue d’une tradition martiale séculaire », est aujourd’hui le « bras armé » d’une démocratie qui « ne transige pas avec les fantômes du passé »

En bon historien, Benoît Rondeau se garde d’évoquer les spectres du futur, dans une Europe où les bruits de botte se font insistants.     

Destins russes à Paris. Un siècle au Conservatoire Rachmaninoff, par Erwan Barillot et Arnaud Frilley. Editions des Syrtes, Genève, 2024. 

L’Armée allemande, 1870-1945. Grandeur et chute d’une force implacable, par Benoît Rondeau. Buchet-Chastel, Paris, 2024.

Après Magdebourg : la force du réel

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Marché de Noël à Magdebourg, vide après l'attentat du 20/12/2024. 22/12/2024 IMAGO/SIPA

Après le terrible attentat en Allemagne du 20 décembre, on a assisté à l’obfuscation habituelle de la part des médias et et des politiques dont la majorité refuse de reconnaître que la plupart des actes terroristes ont quelque chose à voir avec l’islam. Il ne s’agit nullement de tenir tous les musulmans pour responsables de ces actes mais de prendre la mesure d’un facteur important dans la fracture identitaire que connaît notre société. Tribune de Charles Rojzman.


La polémique autour du terroriste de Magdebourg illustre une nouvelle fois les débats qui fracturent notre société et le décalage entre une majorité de la population européenne et des minorités politiques et médiatiques: était-il islamiste ? Islamophobe ? Musulman chiite pratiquant la dissimulation, cette désormais fameuse taqîya? Apostat de l’islam ? Ces discussions masquent une réalité pourtant évidente, mais que beaucoup refusent de regarder en face.

Qui, aujourd’hui, commet majoritairement les attentats terroristes en Europe ? Qui menace, agresse, blesse ou tue avec des armes blanches dans nos rues ? Qui constitue une part disproportionnée des populations carcérales ? Qui remplit les centres éducatifs renforcés ? Qui s’attaque régulièrement aux forces de l’ordre, aux pompiers, aux personnels soignants, aux enseignants et aux fonctionnaires municipaux ? Qui tire des mortiers d’artifice ou lance des cocktails Molotov sur des commissariats ? Qui force des élèves juifs à quitter les écoles publiques, obligeant des synagogues à se barricader pour éviter des agressions ?

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Qui menace des personnalités publiques au point de nécessiter une protection policière constante ? Qui vandalise ou incendie des églises, mais jamais des mosquées ? Qui envahit l’espace public pour prier dans la rue, qui défie ostensiblement les principes de laïcité ? Qui impose aux enseignants une autocensure par la peur, jusqu’à commettre des atrocités comme l’assassinat de Samuel Paty ? Qui alimente le trafic de drogue et domine les réseaux de dealers ? Quels religieux exercent une pression croissante sur les institutions publiques et revendiquent des atteintes flagrantes à la neutralité républicaine ? Pourquoi les traditions culturelles chrétiennes, autrefois omniprésentes dans nos mairies et espaces publics, sont-elles peu à peu abandonnées ? Qui fomente des rixes sanglantes, armés de barres de fer et de machettes ? Qui sont ces jeunes, de plus en plus nombreux, qui estiment que les lois religieuses priment sur celles de la République ? Enfin, qui porte aujourd’hui un antisémitisme virulent, souvent banalisé ?

Pourtant, ceux qui osent poser ces questions ou exprimer une inquiétude sont immédiatement étiquetés comme racistes, voire accusés de sympathies pour l’extrême droite. L’unique reproche adressé à cette dernière est d’ailleurs son hostilité envers une population majoritairement musulmane, perçue comme porteuse de ces maux. Cette situation est intenable : les citoyens inquiets pour la cohésion nationale sont réduits au silence ou marginalisés, alors que, dans le même temps, les faits qu’ils dénoncent continuent de se multiplier.

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Ce climat explique largement la montée en puissance du Rassemblement National et la fragmentation de la société française en blocs antagonistes qui ne dialoguent plus. Une fracture culturelle et identitaire s’installe durablement. Elle alimente des tensions où chacun se replie sur ses peurs et ses ressentiments. La République vacille sous le poids de ces divisions.

Il ne s’agit pas de désigner des boucs émissaires et de généraliser à toute une population les crimes d’une importante minorité , mais d’identifier clairement les causes de cette désagrégation et de les traiter à la racine.

Il est temps de cesser de détourner les yeux et de regarder cette réalité en face, avec lucidité mais aussi avec responsabilité. Il ne s’agit pas de désigner des boucs émissaires et de généraliser à toute une population les crimes d’une importante minorité , mais d’identifier clairement les causes de cette désagrégation et de les traiter à la racine. Des actions résolues ne peuvent être mises en place de façon durable que si le réel est reconnu. Cela exige aussi de reconnaître que nous avons affaire à des êtres humains, quel que soit leur bord politique, idéologique ou religieux. Mes amis musulmans savent de quoi je parle. La tâche est immense, mais c’est le seul chemin pour éviter que la société française ne sombre davantage dans le chaos et la guerre communautaire qui ne peuvent être désormais exclus.

Les prédictions du mage Mélenchon

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Jean-Luc Mélenchon en meeting à Redon (35), 9 décembre 2024 © Justin PICAUD/SIPA

Le leader de l’extrême gauche française prédit la chute très rapide de François Bayrou et annonce qu’il est actuellement à la recherche des 500 parrainages pour l’élection présidentielle. « Ça se finira entre le RN et nous », prévoit-il avec gourmandise.


Traditionnellement, en cette période de l’année, les voyantes astiquent leur boule de cristal et livrent au public leurs prédictions pour les douze mois à venir. Ce samedi 21 décembre, répondant à une interview du journal Le Parisien, c’est M. Mélenchon qui s’adonne à cet exercice. Il prédit, il vaticine, apportant à cet art un souci d’exactitude que les pythies les plus en vue ne peuvent que lui envier. « Bayrou ne passera pas l’hiver », assène-t-il, sûr de lui. Certes, il n’est pas le seul à le penser, mais ce en quoi il se distingue est la précision de l’annonce. Qu’on en juge ! Selon lui, le gouvernement Bayrou tombera très exactement le 16 janvier, quarante-huit heures après son discours de politique générale devant l’Assemblée nationale. La cause ? Le recours au 49-3 pour le vote du budget que prédit aussi le visionnaire, assorti de la motion de censure qui s’ensuivra mécaniquement et dont il se targue de savoir à l’avance qu’elle sera effectivement votée, la gauche faisant le plein notamment avec l’apport des égarés dont notre devin se fait fort d’annoncer « le retour au bercail », autrement dit dans les rangs disciplinés de la gauche sous influence. À moins, envisage-t-il aussi, que le couperet ne tombe avant cela lors du vote de confiance que lui et ses amis auront exigé d’emblée…

M. Mélenchon prophétise aussi la fin anticipée du long séjour élyséen de M. Macron. Non seulement, il le voit venir, mais il le prépare. Lorsque le journaliste lui demande s’il sera candidat à une présidentielle anticipée en 2025, la réponse fuse : « Une candidature insoumise sera proposée comme candidature commune à ceux qui le voudront, livre-t-il. Notre équipe nationale proposera un nom aux parlementaires Insoumis qui trancheront. » Le programme sera prêt en janvier. « Nous sommes unis, prêts à gouverner, solides ». On n’en saura pas davantage, l’interviewé n’allant pas jusqu’à prédire le nom qui pourrait sortir du chapeau. Suspense insoutenable. Nous autres avons bien une petite idée. Et M. Mélenchon aussi, probablement.

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Le journaliste fait alors observer que ce projet de candidature exclusivement insoumis pose la question de savoir si le NFP (Nouveau Front populaire) existe encore. Là, surgit une réplique des plus imagées : « La preuve du pudding, c’est qu’on le mange. » Cela signifierait-il que la meilleure preuve de l’existence du NFP serait que, à terme, comme le pudding, il devrait se faire dévorer ? Même dans le cadre d’une interview de presse, il arrive que l’inconscient parle tout haut. En fait, le leader de LFI se persuade que la discipline qui a prévalu pour la précédente motion de censure contre le gouvernement Barnier rejouera à l’identique le moment venu. « On votera la censure ensemble ! » annonce-t-il sans le moindre doute. Il ne croit pas en effet un seul instant à ce que raconte François Hollande, à savoir que les socialistes auraient repris leur liberté. Là, on devine le haussement d’épaules. « Être appelé à l’humilité par des gens qui ont fait 1,75% à la présidentielle, c’est toujours cocasse. » Et d’ajouter : « Le PS fait un très mauvais choix avec Hollande. » À propos de choix discutables, la question de savoir si celui de la ligne politique qu’il observe depuis les attentats du Hamas contre Israël le 7 octobre 2023 ne serait pas de ceux-là, il répond non, catégoriquement. « D’autres ont affiché un désaccord avec nous et se sont aveuglés devant le génocide. Notre politique ne sera jamais opportuniste (…) Nous tournerions le dos à ceux que nous voulons représenter. Pour nous, avoir gagné l’estime de la classe ouvrière, l’affection des quartiers populaires, le soutien majoritaire des jeunes, celui d’intellectuels critiques, est notre raison d’être. » Puis, un peu plus loin, vient ce moment de lamentation qui fait monter la larme à l’œil : « Notre diabolisation nous met en danger physique mais elle nous gagne le respect de ceux qui ne supportent plus ce système. On serre les dents et on avance (…) Je suis de loin le premier à gauche, et les autres passent leur temps à me taper dessus. » La larme écrasée sur la joue, nous compatissons. Mais nous voici de retour dans le registre de la prédiction : « Ça se finira entre le RN et nous ! » Le RN qu’il compte battre « en faisant campagne ». On l’a battu comme ça aux législatives, justifie-t-il… Sans aucun doute, le Lider Maximo LFI voit-il donc se profiler une nouvelle fois, au second tour, le ralliement mercenaire et contre-nature, contre décence, contre honneur, des Attal, Bertrand, Philippe et comparses? Bien évidemment, le mage extralucide berce cette espérance. Il compte manifestement sur un remake du barrage républicain qui a si bien fonctionné en juin. Car lorsqu’on lui objecte que les sondages le placent loin derrière Marine Le Pen, il y va d’un nouvel haussement d’épaules : « Et alors, ils se trompent tout le temps. C’est donc bon signe ! » D’ailleurs, il s’y voit tellement à l’Élysée que la quête aux cinq cents parrainages, condition indispensable pour pouvoir être candidat, est d’ores et déjà sur les rails. M. Mélenchon en parle comme d’une simple formalité. À voir. Il s’agit de trouver cinq cents personnalités élues représentant au moins trente départements ou collectivités d’outre-mer (sans dépasser un dixième, soit 50 pour un même département), chacune ne disposant que d’un seul parrainage et celui-ci, détail qui a son importance, étant rendu public. Aussi, une petite question se profile quand même : sera-ce si aisé de trouver cette fois cinq cents notables que les outrances, les options post massacres du Hamas, les ambiguïtés autour de l’antisémitisme du candidat Mélenchon n’auront pas refroidis ? Il ne semble pas que l’intéressé, tellement sûr de son fait, ait cherché la réponse dans sa boule de cristal. On ne saurait penser à tout.

LES TÊTES MOLLES - HONTE ET RUINE DE LA FRANCE

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Verdict Paty: que retenir du procès du séparatisme?

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Verdict du procès de l'affaire Samuel Paty, Paris, 20 décembre 2024 © Gabrielle CEZARD/SIPA

Contrairement à l’affaire de Gisèle Pelicot, le procès de Samuel Paty concernait bien l’ensemble de la société française et son avenir, explique notre chroniqueuse, qui regrette que le verdict ait été si peu commenté en fin de semaine dernière.


Le verdict du procès Paty est tombé vendredi. Les magistrats sont allés plus loin que les réquisitoires et ont essayé de donner à ce procès une réponse à la hauteur de l’abomination commise. Mais pour le suivre dans ses détails, il aura fallu faire preuve de ténacité tant sa couverture a été légère. Heureusement qu’Emilie Frèche, écrivain et réalisatrice a suivi pour Le Point toutes les audiences. Elle a été exemplaire, mais elle a surtout été très seule à en rendre compte. Or autant le procès de Dominique Pelicot a occupé l’ensemble des rédactions et des médias, autant celui de Samuel Paty a été étonnamment peu couvert. Pourtant c’est ce dernier qui nous parle du danger qui menace notre avenir en tant que nation. Mais c’est sans doute ce qui le rend très perturbant, là où le procès Pelicot est rassurant : les méchants sont punis, la société a fait son travail, le politique a été clair et le verdict met tout le monde à l’aise.

Le mois des grands verdicts « sociétaux »

Pour autant, le procès Pelicot ne dit pas grand-chose de nos sociétés, sauf pour quelques féministes radicales qui pensent que la perversion est une norme chez tous les hommes. Le procès Paty, lui, nous concerne tous. Il est la pointe émergée d’un iceberg qui montre sous une forme exacerbée l’existence d’un écosystème qui vise à radicaliser la jeunesse musulmane pour essayer de se constituer une armée de réserve. Le séparatisme basé sur la haine de la société d’accueil qu’implique l’islamisme nourrit ainsi la déstabilisation politique, l’assassinat de proximité et le massacre de masse. Le but : imposer sa vision du monde et faire céder les institutions. C’est de cela que parle aussi le procès Paty et c’est sans doute pour cela qu’il n’a pas été très couvert. Ce qu’il raconte est atroce ; mais surtout, comme il n’y a pas eu « un avant et un après » suite à la décapitation du professeur en pleine rue, il met en relief une impuissance collective, institutionnelle comme politique, effrayante alors que la cible de l’islamisme c’est nous tous en tant que peuple et chacun de nous en tant que kouffars… Personne n’a envie de se confronter à cela s’il pense que ses représentants politiques sont incapables de l’en protéger.

Or ce procès a été très instructif, jusque dans son dénouement qui a mélangé courage et faiblesse. Courage des magistrats qui sont allés au-delà des réquisitions du Parquet, mais faiblesse symbolique également. Il a fallu ainsi exfiltrer Mickaëlle Paty du Palais de justice car elle était menacée par la famille et les proches des islamistes condamnés, en nombre dans la salle. Alors que ces personnes auraient dû être sorties manu militari, avec toute l’absence de ménagement qu’elles méritaient, c’est elle qui a dû sortir par une porte dérobée. Elle avait fait l’objet d’une apostrophe menaçante de la fille de M. Chnina, l’adolescente menteuse à l’origine de la campagne qui aboutira à la mort de Samuel Paty. Visiblement, elle n’a rien appris et est toujours aussi radicalisée. Mais au vu de l’indulgence ridicule du tribunal pour enfant, cette adolescente qui est responsable de la mort de son professeur n’a pas pris conscience de ses actes et étale une absence de remords et une violence qui promettent pour l’avenir.

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Mais surtout le verdict a montré l’absence totale de remords et de prise de conscience des accusés. Notamment de Sefrioui, le prédicateur et leader d’opinion qui a permis que l’incitation à la haine et l’appel au meurtre codé et sous-jacent trouve un exécuteur. En bon islamiste, il retourne l’accusation pour en faire un procès politique destiné à humilier l’islam et les musulmans. L’horreur de ce qui est arrivé à Samuel Paty est le cadet de ses soucis et face au verdict, le prédicateur montre son vrai visage, il n’a plus rien à gagner à se dissimuler. Pareil pour Chnina et sa famille.

Une contre-société violente qu’on se refuse à décoder

Le procès Paty a démontré ce que les gens qui travaillent honnêtement sur ces sujets savent : il existe un écosystème islamiste dont une partie des musulmans partage les représentations, les codes et les modes d’action. Cet écosystème cultive la haine et l’inhumanité comme des marques de puissance à mettre au service du dieu de l’islam. Un évènement peut ainsi cristalliser cette haine savamment semée et cultivée contre les valeurs occidentales, la liberté d’expression, l’égalité entre les hommes. Ces principes et idéaux sont présentés comme une offense au dieu de l’islam et à son prophète, offense qu’un vrai croyant doit laver dans le sang.

Un registre de doléances en hommage a Samuel Paty à Nice, octobre 2020 © Lionel Urman/SIPA Numéro de reportage : 00986783_000001

Ce que raconte le procès Paty rappelle ce qu’expliquaient les policiers à propos des phénomènes de bandes qui se créaient pendant les émeutes. Ils racontaient que les jeunes violents, même venant de quartiers différents, agissaient de façon similaire car ils partageaient la même façon de voir et de fonctionner. Ils pouvaient donc se regrouper spontanément dans un but de prédation (agression, destruction), agir de façon coordonnée puis la bande se défaire aussi vite qu’elle s’était formée. Là c’est la même chose. L’écosystème islamiste est ce qui va permettre, en diffusant le message dans les réseaux islamistes avec les bons mots clés pour susciter la haine, de trouver un exécutant de basses-œuvres. Mais aussi un réseau pour le soutenir et l’encourager sans forcément avoir à passer une commande criminelle explicite.

L’étude des messages échangés sur les réseaux sociaux entre une femme, Priscilla Mangel dite « cicatrice sucrée », qui a soigneusement excité et provoqué le basculement de l’assassin tchétchène en utilisant tous les codes qui rendent fous les militants islamistes, montre encore à quel point les magistrats ou les procureurs sont encore naïfs. La fameuse Priscilla Mangel, radicalisée et qui multiplie les provocations n’aura qu’une sanction bien légère eu égard à son rôle essentiel. Or être magistrat et se confronter au terrorisme, c’est aujourd’hui devoir devenir spécialiste de l’islamisme, de ses méthodes et de ses éléments de langage. Ce sont les islamistes qui tuent en Europe, l’extrême-droite est aujourd’hui anecdotique dans le terrorisme et pour le coup, ses modes d’action et ses références sont connues mais comme le vrai fascisme chez nous est résiduel et peu actif, le combattre est sans danger et gratifiant.

En revanche, le procès Paty, lui, parle de notre société et de son avenir. Il parle d’une réalité de plus en plus lourde : l’existence en Europe d’une contre-société islamiste qui possède sa vision du monde, une forme de conscience de soi et une idéologie incompatible avec nos principes, lois et mœurs. Cette idéologie a créé une contre-société violente, qui n’est plus en gestation mais existe bel et bien. Elle pèse de plus en plus lourdement sur nos institutions. Et elle devrait continuer à le faire : ce procès témoigne d’un début de prise de conscience mais aussi du refus d’une partie de la classe médiatique et politique de regarder en face ces réalités. En cela il n’est au final pas très rassurant.

À la table de mare nostrum

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Nordine Labiadh et son épouse Virginie, Alexis Blanco : les trois piliers du restaurant A Mi-Chemin et sa mascotte canine Roméo © Hannah Assouline

Avec le temps, À Mi-Chemin est devenu une table mythique de Paris. Un restaurant véritablement emprunt de l’âme de Nordine et Virginie qui jonglent comme personne avec les influences méditerranéennes.


Il y avait Bonnie et Clyde, Harold et Maude, Stone et Charden… Aujourd’hui, il y a Nordine et Virginie. Un quart de siècle, déjà, que ces deux-là nous réchauffent le corps et le cœur à la façon de l’Auvergnat de Brassens. Le couple qu’ils forment irradie, telle une petite centrale nucléaire où l’on va recharger ses batteries. Car ce sont avant tout deux êtres sensibles, capables de lire un regard, de deviner une angoisse, de se mettre à la place de l’autre (très rare, ça !). Lui, l’immigré tunisien sans papiers, élevé dans un petit hameau où il n’y avait ni eau courante, ni gaz, ni électricité, était en quête d’un foyer et rêvait de cuisiner comme Joël Robuchon ; elle, l’ancienne punk, conductrice de camions poids-lourds, que sa mère appelait « ma petite SDF », aspirait à créer un bistrot qui deviendrait une sorte de communauté, où les rapports de domination et les différences de classes sociales seraient abolis et où, après un bon repas, l’addition serait calculée en fonction des moyens de chaque client… « Quand j’ai fondé À Mi-Chemin, en 1998, j’étais utopiste et je ne voulais pas jouer à la patronne :  je me suis vite heurtée au principe de réalité ! En fait, les gens avec qui on travaille ont besoin d’être engueulés et les clients d’être encadrés ! »
« Un restaurant, mon ami, tempère Nordine (« lumière de Dieu » en arabe), c’est comme un feu de cheminée : au début, tu es vigilant et soigneux, tu mets du petit bois, tu souffles sur la flamme pour que le feu prenne, et quand il a pris, tu continues à le nourrir sans cesse pour qu’il ne s’éteigne jamais… On ne va pas au restaurant seulement pour bien manger et se faire servir, on y va pour la chaleur humaine. »
À Mi-Chemin, c’est cela et rien d’autre. 

Un savant assemblage de cultures à la carte

Quand Nordine et Virginie se rencontrent en 1999, ce sont deux êtres à la dérive. En décidant de se protéger mutuellement, ils font une force de leurs fragilités respectives. Elle : « J’avais 36 ans quand j’ai rencontré Nordine, j’étais fatiguée et déçue par les gens. » Lui : « Quand j’ai vu Virginie, l’amour a été immédiat. Et nous nous sommes mariés. Mes parents étaient contents au début, parce que le mariage m’avait permis d’avoir des papiers. Mais après, ils ont insisté pour que je divorce. À leurs yeux, je devais épouser une vraie musulmane ! Je leur ai dit non et j’ai cessé de les voir et de leur parler pendant trois ans. »
Étrangement, personne n’a encore évoqué dans la presse le rôle déterminant que joue l’île de Beauté dans l’équilibre de leur couple. « Aussitôt après notre mariage, nous avons découvert la Corse, en 2000. Ce fut un coup de foudre. Comme si nous avions été adoptés, raconte Virginie. Nous parlions avec tout le monde, les pêcheurs, les paysans, les commerçants, les gendarmes, le curé, les vignerons. »

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« En Corse, je me sens chez moi, précise Nordine. Ce que j’aime, ce sont les gens, ils t’accueillent, t’observent, te reconnaissent, tu sens leur regard, il y a une attention, une clarté dans les rapports humains. Ils t’accordent de la considération et ils en attendent en retour. La nature corse est à leur image : elle n’est pas grillagée, séparée par des clôtures, des barrières, on peut s’y promener en liberté. »
Et Virginie de confier : « Dès que j’entends un accent corse au téléphone, je trouve une table, même si le restaurant est complet ! Les Corses adorent venir ici, ils chantent, ils apportent une justesse dans la relation, on a beaucoup à apprendre d’eux. »

Un voyage entre terroir français et parfums d’ailleurs

Ces dernières années, les médias ont beaucoup parlé d’À Mi-Chemin, au point, peut-être, d’en donner une image un peu faussée, comme si toute la jet-set parisienne s’y donnait rendez-vous pour y manger « le meilleur couscous de France »… En réalité, ce restaurant est beaucoup plus joli et subtil que cela. Il faut y aller avec douceur, comme on va dans un bistrot de quartier, ou comme on allait, autrefois, dans une auberge de campagne fumant au bord de la nationale 7, entre Roanne et Saint-Étienne. « Quand les gens me disent : « On vous a vus à la télé, on va tester ! »… Cela me gêne, soupire Virginie, comme si on venait ici pour mettre une note. Ce n’est pas dans cet esprit de compétition que Nordine et moi avons créé ce restaurant. »
Si vous n’y êtes jamais allés, je vous conseille de réserver la première table, celle située à l’entrée, tout près de la fenêtre. Là, vous pourrez observer tranquillement le spectacle de la rue, pendant que les chariots de couscous royal passeront sous vos yeux. Vous serez accueillis par le troisième pilier de la maison, le directeur de salle, Alexis Blanco, arrivé par hasard il y a trois ans et qui, depuis, n’a plus quitté son tablier. On l’a oublié, mais le directeur de salle est un personnage clef (autrefois, c’était lui la vedette, pas le chef qui restait caché dans sa cuisine !). Intuitif, souriant et plein de tact, c’est lui qui reçoit, guide, oriente, explique la carte, met à l’aise, devine les goûts et les attentes des clients, il fait le lien et communique en langage codé avec le chef.
À table, la Corse est d’abord présente dans les vins, des vins intenses, tous produits en pleine nature, entre la mer et la montagne, des vins limpides et cristallins, gorgés de parfums qui se marient fabuleusement avec la cuisine épicée à la cardamome et au cumin frais de papa Nordine… Là, on entre vraiment dans le cœur du sujet, car son œuf mayonnaise citronnée à la poutargue corse de l’étang de Palo (salée et séchée dans des cabanes) est, de très loin, le meilleur « œuf mayo » de Paris. Il faut aussi goûter son tagine de veau corse tigré aux pruneaux et aux petits pois ; sa tartine de brocciu à la figue et au miel de châtaignier ; ses pâtes à l’araignée de mer de Lotu (une crique du désert des Agriates en Balagne) ; et, surtout, chef-d’œuvre absolu, ses coquilles Saint-Jacques à la châtaigne et aux clémentines de Corse, une splendeur d’harmonie, où les trois goûts (trinité chère à Nordine) fusionnent parfaitement. Accompagnées d’un vin blanc vif aux amertumes d’agrumes des domaines Clos Colombu d’Yves Leccia, c’est à tomber.
Nordine a également publié un beau livre, un recueil de ses recettes gorgées de soleil magnifiquement photographiées, où chaque page est une ode à la Méditerranée.


À Mi-Chemin
31, rue Boulard 75014 Paris
01 45 39 56 45 / www.restaurant-amichemin.fr

À lire :

La cuisine de Nordine. Voyage entre terroir français et parfums d’ailleurs, Nordine Labiadh, Solar, 2024.

L’ours en peluche, un ami pour la vie!

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Steiff — Ours en peluche Vers 1910 ou 1912 Peluche de mohair ; museau rasé; sous-pattes en feutre © Les Arts Décoratifs / Christophe Dellière

À quelques jours de Noël, Monsieur Nostalgie ne résiste pas à une épaisse couche de mignonneries. Il s’est rendu à l’exposition « Mon ours en peluche » au Musée des Arts Décoratifs (jusqu’au 22 juin 2025). Accordons-nous cette pause de câlinothérapie dans un quinquennat de guingois !


Je ne connais rien de plus réconfortant que de croiser le regard de Paddington, plantigrade péruvien exilé à London, en duffle-coat et bottes en caoutchouc dans une salle du Musée des Arts Décoratifs, alors que dehors, il pleut à grosses gouttes sur la rue de Rivoli. Surtout lorsqu’il est accompagné de sa Tante Lucy enrubannée dans un châle et chapeautée comme une mémé du Bourbonnais. Elle couve amoureusement son petit ourson derrière des besicles embuées. Un peu de douceur ne nuit pas aux relations humaines. Bouba et Frisquette tiennent une place d’honneur dans le panthéon télévisuel des années 1980, c’était le bon vieux temps de l’accalmie, Jean Rochefort nous contait les aventures de Winnie the Pooh sur FR3 avec la voix de Roger Carel. Seuls les cœurs secs restent insensibles à cette tendresse venue du fond de l’enfance. Face à Paddington, à sa courtoisie et à sa générosité, les tribulations des assemblées et les tripatouillages électoraux ne produisent qu’indifférence et dédain. Quand l’actualité s’embourbe dans la farce, quand les Français se sentent dépossédés de leur pré-carré, il faut savoir mettre l’horloge sur pause, au moins durant la quinzaine de Noël. Reprendre ses esprits après une année politique cauchemardesque, se désengager des misères du quotidien, des hautes doses de moraline et des dénis de réalité. En janvier, la longue cohorte des emmerdements reprendra ses droits et possession de nos vies bien assez vite. Pour l’heure, évadons-nous au pays des ours en peluche, de la littérature jeunesse et des veillées dans cette exposition moelleuse à souhait qui se prolongera jusqu’à l’été 2025. Zizi Jeanmaire aurait pu chanter « mon truc en peluche, ça fait rêver, mais c’est sacré ». Sacrés, les ours en peluche le sont assurément car ils nous suivent tout au long de notre existence. Il ne viendrait à l’idée de personne de les abandonner dans une déchetterie. Les psys les considèrent comme des objets transitionnels. Les démantibulés, les rapiécés, les lustrés, les éborgnés, tous les éclopés ont notre affection.

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Nos grands-mères les conservaient tels des talismans, les jouets étaient jadis chers et ces peluches dépenaillées leur avaient permis de traverser des guerres et bien des chaos intimes. L’ours en peluche a sauvé plus d’enfants que des diplomates en habit de gala attablés devant un lapin chasseur. L’exposition nous apprend que l’invention est récente. Simultanément, l’ours en peluche fait son apparition en Allemagne et aux États-Unis. Dans l’imagerie populaire, depuis le Moyen Âge, ce noble animal était moqué, il avait été supplanté par le lion, roi de la jungle ou le cerf, roi des forêts. On ne louait plus sa force, il servait d’attractions foraines, en laisse ou sur un vélo, il était meurtri par tant d’indignités publiques. Il naît donc officiellement en 1902, dans la famille Steiff sous la forme d’un jouet de compagnie. Margarete Steiff, atteinte de la poliomyélite contractée dans son enfance, a ouvert, dès les années 1870, un atelier de couture où elle conçoit des éléphants en feutre. Richard, son neveu croit aux vertus enfantines des singes et des ours articulés qui peuvent ainsi imiter les mouvements des Hommes. En se rendant au zoo, il affine ses esquisses et ses recherches aboutissent à la première peluche en mohair rembourrée de paille de bois baptisée Bär 55 PB : 55 pour la taille en centimètres, P pour plüsch ou peluche, B pour beweglich ou mobile. Au même moment, en Amérique, le président Roosevelt gracie un ours lors d’une chasse organisée dans le Mississipi. Afin qu’il ne revienne pas bredouille, lâchement on lui a attaché un ours à un arbre. Roosevelt se refuse de tirer sur un animal sans défense. La mode est lancée. La presse et notamment le dessinateur Clifford K. Berryman popularisent ce « fait d’armes ». « Rose et Morris Michtom, propriétaires d’une confiserie à Brooklyn, réalisent un ourson en tissu bourré qu’ils envoient à Roosevelt et (le) vendent ensuite, avec son autorisation, sous le nom de « Teddy’s Bear » nous informe-t-on. Des fabricants se lancent dans sa production de masse, de plus ou moins bonne qualité. Le Musée des Arts Décoratifs en expose de nombreux modèles, de différentes tailles, époques et origines derrière des vitrines. Et même de très précieux signés par les grands noms de la haute couture.

On dit qu’il existe un conflit intergénérationnel dans notre pays. Lors de ma visite, j’ai assisté à des scènes touchantes où des enfants d’une école primaire entamaient la discussion avec des « boomers », les yeux des petits et grands brillant à l’unisson – notre « vivre-ensemble » n’est donc pas mort. Dès l’entrée, j’ai été surpris de voir la présence du collier de Rahan qu’il avait, selon la légende, hérité de son père. Après l’avoir acheté dans Pif Gadget, je l’ai porté une semaine avant que ma mère mette le holà à cette dérive des âges farouches. Je ne me souvenais plus qu’il était composé de griffes d’ours (en plastique) ! Aujourd’hui, j’ai honte de m’être moqué du « Bisounours arc-en-ciel » de ma petite cousine. Je fais ici mon mea-culpa.

Exposition « Mon ours en peluche » – Musée des Arts Décoratifs – 107, rue de Rivoli 75 001 PARIS

Tendre est la province

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Monsieur Nostalgie

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Virgile en Auvergne

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François Cassingena-Tréverdy © DR

Le livre de frère François Cassingena-Tréverdy, Paysan de Dieu, est une parenthèse pastorale et hivernale humble, riche des savoirs de cet homme de foi. Culture, culte et nature s’y retrouvent, dans une délicate harmonie…


La colline s’est transformée en meringue glacée. Le feu dans la cheminée peine à réchauffer la pièce où j’écris ce dernier texte de l’année 2024. Il y a toujours un pincement au cœur à se trouver face au basculement dans l’inconnu imposé par le calendrier. J’écoute le « Dixit Dominus », de Haendel et cela convient au livre de frère François Cassingena-Tréverdy, Paysan de Dieu. Après des décennies de vie monacale en abbayes bénédictines, il s’est retiré au cœur de l’Auvergne. Il nous offre un magnifique journal de bord rythmé à la fois par le temps profane des tâches liées à la terre et le temps liturgique qui nourrit l’esprit par ses rites et ses chants. C’est écrit dans une langue précise et pure ; les citations, souvent latines, confèrent au récit un caractère sacré, très éloigné de l’érudition professorale asphyxiante. Ici, tout n’est que dépouillement et émotion dans la restitution de la vie rustique, âpre et taiseuse, mais ô combien authentique. Ce moine bénédictin, aujourd’hui prêtre sur les hautes terres du Cézallier dans le Cantal, est normalien, Docteur en théologie, spécialiste de la tradition liturgique, traducteur de Virgile. Dans le village de Sainte-Anastasie – un nom qui signifie « résurrection » – il mène une vie solitaire de paysan. Il trait les vaches sans se boucher le nez en entrant dans l’étable. Il évoque l’odeur de bouse « agressive et attachante ». Il ajoute : « Ici, c’est à cette odeur-là que l’on se flaire, que l’on s’estime, que l’on se reconnaît du même monde et du même ordre sur l’échelle professionnelle et sociale. » Il dit encore : « J’ai fait profession solennelle de commis. »

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Dans son humble demeure, il écoute de la musique à la gloire de Dieu, de la Passion et des saints. Assis, mains jointes, la casquette posée sur la table, il prie. Dans l’oratoire qu’il a aménagé à l’étage, il lit encore et toujours les Écritures, les Pensées de Pascal, Le Cœur de la Matière de Teilhard de Chardin, les Géorgiques de Virgile. Et puis, soudain, Audition de Bach, Cantate 103. Bien sûr, il ne possède pas la télévision. Que d’heures gagnées sur la société du spectacle. À la manière de Rousseau, il herborise. Son érudition étonne (page 92). Il consigne le changement des saisons. « Ô la sécurité que procure l’hiver ! », s’écrit-il. Ou encore : « Ce matin, sur la neige qui lentement se sublime, les pas des passereaux ont marqué des étoiles : du regard, la pâture aujourd’hui sera le minuscule. » L’étoffe du temps, il ne cesse de la caresser. L’été surgit alors : « Soir de juin, tout proche du solstice – La lumière s’avance, la lumière s’attarde aux confins de son domaine et semble s’y encalminer. » Il refuse le terme d’exploitant agricole, lui préférant le noble mot de paysan. Mais c’est un monde menacé de disparition qu’il contemple de son regard à la fois doux et inquiet. Et la disparition de ce monde-là, c’est la préfiguration de la mort de nos racines. C’est la Vie parmi les ombres, pour reprendre le titre du crépusculaire roman de Richard Millet.

La recherche du paradis terrestre

L’espérance, pourtant, ne quitte pas le moine François. La beauté des paysages austères, le bleu des jasiones, le grand silence, lui permettent de poursuivre son service pastoral, sous le gris cendré du ciel, loin des boites où l’on range les hommes. Sur le haut plateau nettoyé par l’écir, on respire la liberté que rien ne peut enfermer. Il vit l’aventure fondamentale de l’homme, devenant « le poète de sa propre existence. » Son message d’humilité, sa soif de spiritualité, en cette fin d’année, font du bien.

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C’est dans la maison familiale que je m’apprête à conclure cet article. Haendel semble déplacer les pierres de basalte formant les épais murs. Je n’ai pas choisi cette région, ce lieu, cette maison. À ce propos, François précise : « L’on est originaire, non pas seulement du pays où l’on a vu le premier jour de sa vie, mais aussi, et bien davantage encore, sans doute, du pays auquel on a abouti, auquel on est revenu sur le tard, par les voies conjuguées de l’exil, du désir et de la nostalgie. » Je vous souhaite, si ce n’est déjà fait, de trouver ce pays que vous finirez par considérer comme le paradis terrestre.

Terminons par cette description du paradis du prêtre François : « Une brume lumineuse estompait la découpe du Plomb – le Plomb du Cantal – et de ses assesseurs sur le ciel. J’avais le vent guilleret, euphorique. Corroborant l’avis du sentier caillouté de basalte qui sonnait sous mes bottes, ce vent me soufflait mot, un seul mot de mon état désormais confirmé : paysan. »

Frère François Cassingena-Trévedy, Paysan de Dieu, Albin Michel.

Paysan de Dieu: Prix de la liberté intérieure 2025

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Fanny Ardant: Une femme amoureuse

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Berlin d’Est en Ouest

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Autoportrait d'Helmut Newton dans l'atelier d'Yva, Berlin, 1936. © 2024 Helmut Newton Foundation, Berlin

De photographies iconiques en photographies sulfureuses, Berlin, Berlin retrace un siècle de Helmut Newton dans la capitale allemande, ravivant la légende des révolutions artistiques successives qui ont fait battre le cœur de la cité.


Si le jeune juif allemand Helmut Neustädter n’avait pas eu le flair, quelques jours après la Nuit de Cristal, de quitter sa ville natale direction Trieste pour embarquer sur un paquebot voguant vers Singapour, le nom de Helmut Newton ne serait sans doute jamais passé à la postérité. Après ces années d’errance à courir le monde – et les femmes – jusqu’à l’Australie, et tandis que parents et demi-frère ont quant à eux sauvé leur peau in extremis en fuyant vers l’Amérique du Sud, le photographe de mode retourne à son premier port d’attache : Berlin.

Nous sommes en 1959, aucun Mur ne bouche encore la perspective de la Porte de Brandebourg, décor que choisit l’artiste presque quarantenaire pour shooter ce trio de mannequins joyeuses, commande de la revue Costanze. Entre Newton et Condé Nast s’ouvre une longue histoire ; elle débute avec Adam, titre français du groupe, pour lequel il immortalise les night-clubs de la ville… Il y reviendra en 1962-1963, pour Vogue, au pied du Mur, cette fois.

Passent quatorze années sans revoir Berlin. Mais en 1977 de nouvelles commandes de magazines l’y entraînent. Au seuil des années 80 il portraiture la comédienne Hanna Schygulla ou le cinéaste Wim Wenders dans le décor fuligineux de la capitale morcelée. David Bowie, John Malkovich poseront également pour lui devant le Mur.

Restaurant Exil, Berlin, 1977. Photographe : Helmut Newton © 2024 Fondation Helmut Newton, Berlin

Des clichés qui renvoient à un temps dont le prude XXIème siècle nous a peut-être sortis…

C’est le fil rouge de ce ‘’beau livre’’ dont le titre, Berlin Berlin, publié sous les auspices de Taschen, reprend celui d’une rétrospective célébrant les vingt ans de la Fondation Helmut Newton sise à Bahnhof Zoo, à deux pas du fameux Kurfürstendamm.  L’ouvrage jalonne ainsi ce très long compagnonnage avec Berlin, qui se poursuivra jusqu’au-delà de l’an 2000, alors que Helmut Newton a franchi le cap des 80 ans. La légende d’une ville, au prisme d’un photographe de légende, en somme.

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Beaucoup de seins nus, de toisons pubiennes et de Fräulein au regard de vamp, parmi les réincarnations de Mata-Hari pour Vogue à l’Hôtel Hilton, sous les traits du modèle Brigitte Shilling, les portraits rugueux de personnages masculins, les séquences urbaines et les photos diurnes ou nocturnes d’architecture. Autant de clichés qui renvoient à ce temps dont le prude XXIème siècle est peut-être sorti : celui de la rencontre charnelle, impudique, viscérale, entre le corps et la cité.  

Comme le rappelle, dans son texte conclusif, l’historien de l’art et actuel directeur de la Fondation Helmut Newton, Matthias Harder, en octobre 2001, soit trois ans avant sa mort, « Helmut Newton raconte pour la dernière fois son Berlin dans un magazine […], pêle-mêle de clichés anciens et récents […] ‘’Voyez cette ville’’, peut-on lire sur la page d’ouverture, en écho au discours de Ernst Reuter, maire de Berlin en septembre 1948, entré dans l’histoire : ‘’Vous, peuples du monde, voyez cette ville…’’ avait-il commencé devant la foule et un Reichstag en ruine, appelant à la solidarité internationale, enjoignant la population à tenir bon gré mal gré malgré des mois de blocus soviétique dans Berlin-Ouest. Des paroles devenues le porte-drapeau de Berlin-Ouest, du désir de liberté de ses habitants ». Images du désir de vivre, sous la signature du grand Helmut Newton : élégamment cartonné de noir, ce livre exhume nombre d’entre elles restées inédites, assure l’éditeur.

David Bowie, Hôtel Kempinski, Berlin, 1983. Photographe : Helmut Newton © 2024 Fondation Helmut Newton, Berlin

Berlin, Berlin. Photographies de Helmut Newton. Textes de Matthias Harder. 241p. Taschen, 2024.

Helmut Newton. Berlin, Berlin

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Le taureau par la queue

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Thomas Portes, député LFI-NFP de la 3eme circonscription de Seine-Saint-Denis, manifeste devant Science-Po pour dénoncer "l'occupation" au Liban et en Palestine, 9 octobre 2024 © HOUPLINE-RENARD/SIPA

L’année s’achève, c’est l’heure du bilan. 2024 ne brillera pas dans l’histoire pour son excellence. Un constat sans fard.


L’époque est à la décadence. Notre président, qui aime tant déblatérer sur l’irresponsabilité des citoyens qu’il emmerde, s’accroche au pouvoir, les mains crispées sur le trône. En attendant, on légifère sur la fessée, l’État court à la ruine, les députés dealent du shit. Les « je ne crois pas qu’il soit jamais permis dans cette Assemblée de laisser sans réclamation violer, même dans un discours, les principes, et de composer avec les amours-propres aux dépens de la vérité » (Mirabeau) ont laissé place aux « Ferme ta gueule ! » (Portes).

Le divertissement a grand-remplacé le savoir

Rarement les écarts de fortune n’ont été si colossaux ; et en même temps que le grand déclassement nous guette, le peuple enterre ses angoisses dans la vaste pornographie des plaisirs, et préfère jouir des denrées fabuleuses du bateau ivre qui chavire, plutôt que de s’en priver pour le délester — et le sauver des abysses. Rome est à la mode, et le péché consensuel.

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Les délinquants ordinaires, les criminels, les squatteurs, les branleurs ont tous les droits ; les flics sont désarmés : une intervention est une bavure. L’école pédagogiste enseigne en vain ses stupidités à des barbares sans familles et sans repères : elle a remplacé Molière par les mangas, les cours magistraux par les shows des drags queens, elle fabrique des dégénérés. La vulgarisation, l’obscénité ont remplacé le génie, et le divertissement, le savoir. Un bon élève est un fayot ; un mauvais élève, une victime. On a tellement sapé la culture et l’autorité, que les gamins sont devenus des sauvages. Et cependant à chaque nouveau fait divers, les libertés ploient sous les normes.

La gestion de la France, c’est la définition du burlesque : on traite le grave avec légèreté, et le léger avec gravité. À l’ère du paraître et de la consommation, on achète six millions de dollars une banane scotchée au mur, on publie les mémoires des youtubeurs, Blanche-Neige est Colombienne. On combat la hausse des viols par une loi sur les regards appuyés ; on débat comme les Femmes savantes sur l’écriture inclusive ; on censure « nain », « noir », « gros », « pédé », mais si l’on suppose que le recul de l’autorité de l’État entraîne une augmentation des violences, on est relégué au fascisme. Puis l’administration spolie les travailleurs pour payer les fainéants ; au lieu de s’acharner contre les chômeurs, elle harcèle ceux qu’elle devrait soutenir. Elle arrache leurs terres aux agriculteurs, elle les soumet à la concurrence la plus déloyale : elle les pend. Pour quoi ? — plus les taxes augmentent, plus l’État est déficient.

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Nos cerveaux déclinent. Partout règne la confusion : on attaque le catholicisme aux Jeux Olympiques, comme si la religion n’avait pas été aussi la plus grande œuvre pacificatrice de l’humanité ; on célèbre la Révolution comme le triomphe des Lumières sans la moindre nuance, l’érigeant en rupture entre mal et bien, et justifiant la Terreur.

La ministre des Sports et des Jeux olympiques Mme Oudéa Castera au « Club France » à Paris, après la cérémonie d’ouverture, 26 juillet 2024 © Gabrielle CEZARD/SIPA

« On marche sur la tête », « tout est fait en dépit du bon sens » sont des phrases qui tournent en boucle aux cafés, dans la rue, au travail. On prend le taureau par la queue : l’Union européenne reçoit en grande pompe Greta Thunberg au Parlement puis vote le CETA. Les « multiculturalistes » défendent le nationalisme ukrainien en même temps qu’ils rêvent du « village mondial ». Les programmes scolaires traitent de thématiques universitaires, alors qu’au lycée les élèves ne savent pas lire ; les policiers ont des formations sur la bienveillance ; le bourgeois blanc catholique est diabolisé, le migrant sanctifié. On fait du procès Pelicot le procès des hommes, comme si cette affaire était un emblème, alors qu’elle est au viol ce que l’affaire Dupont de Ligonnès est au meurtre, un cas hors-norme. Et si les féministes, qui s’accordent avec la droite pour hurler au laxisme judiciaire (c’est savoureux), s’intéressaient plutôt à la réalité des violences sexuelles ? — celles qui sont trop habituelles pour passer dans les journaux.

L’Etat de droit dans de beaux draps

La magistrature, habituellement d’un laxisme pervers, fait preuve d’autoritarisme quand l’idéologie s’en mêle. À Nice, elle libère sous contrôle judiciaire des suspects prévenus d’avoir agressé des policiers en dehors de leur service. Et cependant elle met en examen le candidat Fillon en pleine campagne présidentielle, au mépris des usages démocratiques ; elle prononce contre Nicolas Sarkozy une condamnation révoltante au point de vue des droits et libertés fondamentaux ; elle requiert contre Marine Le Pen l’inéligibilité avec exécution provisoire, piétinant sans vergogne le sacro-saint principe de la séparation des pouvoirs. On nous rétorquera que critiquer la justice, c’est remettre en cause l’État de droit, comme si la justice ne pouvait jamais empoisonner l’État. La nôtre ferait mieux de troquer Rousseau contre La Rochefoucauld : soumise aux pressions extérieures, elle délaisse au profit des délinquants le droit pour l’équité, et contre les honnêtes gens, l’équité pour le droit. « Dieu nous protège des Parlements ! » criaient déjà les justiciables d’Ancien Régime — mais il y a beaucoup de similitudes entre notre époque et le dix-huitième siècle…

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La France droguée, matraquée de publicité, est sous anti-dépresseurs. Notre vieil esprit libertin, qui faisait à la fois notre bonheur et notre renommée, est bafoué sur ses deux flancs : d’un côté par le rigorisme féministe et religieux, de l’autre par l’hypersexualisation. Comme la noblesse s’est perdue à force d’imiter la bourgeoisie, la bourgeoisie s’abaisse au rang des prolétaires, et décroît. L’adulescence ventripotente, onaniste par paresse, aux passions méprisables et dont les goûts sont altérés par la bêtise, ne dépasse plus le stade esthétique (relire Kierkegaard). Gavée de propagande américaine, ce wokisme coupé de protestantisme, elle se débat dans une injonction contradictoire qui la déprime.

Bayrou nous sauvera-t-il ? — non.

Joyeux Noël et bonne année !