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De la germanophonie comme vaseline

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De Bruno Le Maire, successeur de Jean-Pierre Jouyet au secrétariat d’Etat aux Affaires européennes, les médias, bien cornaqués par la com’ élyséenne, ont retenu deux traits marquants: son passé villepiniste et sa capacité à s’exprimer plus que correctement dans la langue de Goethe. Passons rapidement sur la nouvelle humiliation que Nicolas Sarkozy jubile d’avoir ainsi infligé à son prédécesseur honni : attirer dans son orbite le plus brillant de ses conseillers et réduire l’espace politique de ce dernier à un Sainte-Hélène symbolique, et non plus à l’île d’Elbe (la passion littéraire de Galouzeau pour les Cent-Jours n’était pas dénuée de toute arrière-pensée !). Entouré de quelques grognards réduits à la fidélité parce que trop stupides pour être invités à trahir, l’ancien Premier ministre attend son procès dans l’affaire Clearstream, qui pourrait bien être son Waterloo.

La germanophonie dont est crédité, à juste titre, Bruno Le Maire est, elle, mise en avant pour clouer le bec aux mauvais esprits, ceux qui murmurent çà et là que Nicolas Sarkozy a massacré la relation franco-allemande, et ne s’entend pas, mais alors pas du tout, avec une Angela Merkel qui, de son côté, ne peut pas voir en peinture l’agité du faubourg Saint-Honoré.

Remarquons tout d’abord qu’il est aujourd’hui considéré comme exceptionnel, voire exotique, qu’un homme politique français ministrable de la nouvelle génération (Le Maire n’a pas quarante ans) sache parler l’allemand. Il fut une époque où tout lieutenant d’infanterie, d’active ou de réserve, maîtrisait suffisamment cet idiome pour comprendre les consignes données par l’ennemi à ses troupes sur le champ de bataille, et vice-versa. Cela permettait, en dehors des périodes de castagne, à ces mêmes officiers, rendus à la vie civile ou à l’ennui des garnisons, de nourrir leur esprit de la littérature, de la philosophie et des beaux-arts venus d’outre-Rhin. Rien de tel aujourd’hui : les saint-cyriens apprennent le global English militaire (plein de sigles et d’apocopes imbitables) et les plus futés d’entre eux se mettent au farsi, au chinois ou à l’arabe, langues qui pourront leur assurer de confortables planques à l’Etat-major où dans les légations militaires de nos ambassades.

Ne parlons pas des lycéens : ces branleurs fuient les cours d’allemand pour se réfugier dans l’anglais ou l’espagnol réputés plus faciles, à moins que leurs stratèges de parents ne les forcent à aller se farcir le rejet du verbe en fin de subordonnée et la déclinaison de l’adjectif, au motif que c’est dans les classes allemand 1ère langue que l’on rassemble les meilleurs. Une fois le bac avec mention obtenu, ils s’empresseront de tout oublier. Et comme l’Allemagne n’est pas une destination de vacances trendy, il ne reste plus que Tokio Hotel pour inciter des hordes de lolitas à choisir l’allemand comme seconde langue, phénomène qui trouve ses limites dans l’évolution hormonale des intéressées, et le côté assez casse-couilles des efforts à produire pour aller au-delà du « Ich… euh… liebe… euh… dich… »

Au bout du compte, on en arrive à faire des Le Maire des êtres exceptionnels et indispensables du seul fait qu’ils peuvent se passer d’interprètes dans leurs engueulades avec leurs homologues d’outre-Rhin. Tant mieux pour lui, mais contrairement à ce que veulent nous faire avaler les spin-doctors de l’Elysée, germanophone et germanophile ne sont pas des synonymes, bien au contraire.

Il arrive plus souvent qu’on ne le pense qu’une bonne connaissance de la langue, de la littérature, des codes sociaux d’un peuple voisin, mettons l’Allemagne, ne vous porte pas à plus d’indulgence, sinon d’amour, à son égard.

L’histoire récente nous enseigne que les plus éminents francophones allemands de l’entre-deux guerres se sont révélés francophiles à leur manière, celle d’Otto Abetz, Ernst Jünger ou Gerhard Heller. Ces derniers, on a tendance aujourd’hui à l’oublier, jouèrent avec un talent certain et une compétence linguistique incontestable les arbitres des élégances littéraires et artistiques françaises entre 1940 et 1944. Cela consista à cajoler Drieu La Rochelle et à fusiller Marc Bloch.

Du côté des germanistes français, on compte de nombreux résistants, proportionnellement plus nombreux que dans d’autres disciplines, dont les plus célèbres sont Jacques Decour et Pierre Bertaux. Je me souviens de ce dernier, brillant universitaire et ancien commissaire de la République à Toulouse en 1944, ce fameux 11 novembre 1983, où François Mitterrand et Helmut Kohl se tinrent la main à Verdun. Il murmurait entre ses dents : « Je ne lui serrerai pas la main, ah ça non ! », en désignant du menton Ernst Jünger, invité personnel de Mitterrand aux cérémonies, que le protocole avait placé à côté de lui dans l’avion revenant à Paris. Aujourd’hui, un sondage au sein des entreprises et institutions mêlant Français et Allemands, comme EADS, Arte et autres parangons de la coopération transfrontalière révèlerait quelques surprises sur l’image réciproque des uns chez les autres : quelques échauffourées entre techniciens ressortissants des deux pays travaillant pour Airbus à Toulouse, brièvement signalées dans la presse, donnent une idée de l’état de l’amitié franco-allemande dans ces entreprises…

Depuis le traité de l’Elysée, en 1963, qui scellait la réconciliation entre la France du général Gaulle et l’Allemagne de Konrad Adenauer et lançait d’ambitieux projets de coopération industrielle, commerciale et culturelle, beaucoup d’eau a coulé dans le Rhin. L’exaltation régulière des vertus conjugales du couple franco-allemand et des affinités électives unissant les plus hauts représentants des deux pays (de Gaulle-Adenauer, Mitterrand-Kohl, Chirac-Schröder), qui nourrissait naguère le narratif idyllique de la mutation d’ennemis héréditaires en amis pour l’éternité, ne parvient plus maintenant à peindre en rose une réalité beaucoup plus prosaïque. Les intérêts de la France et de l’Allemagne sont parfois convergents – comme dans l’opposition à la guerre d’Irak – mais sont aussi, de plus en plus souvent, divergents, comme cela apparaît dans l’attitude respective des deux pays face à la crise actuelle. Ainsi, l’Allemagne ne voit pas pourquoi elle puiserait dans sa caisse pour stimuler sa consommation intérieure alors qu’elle n’a qu’à attendre tranquillement que les autres relancent pour que son économie fondée sur l’exportation de biens d’équipement se remette à tourner plein pot.

Que Bruno Le Maire vienne dire en allemand à la chère Angela qu’elle commence à nous les briser menu (par exemple : Verstehen Sie, gnädige Frau, dass Sie uns die Eier zerbrechen ? ) ne changera rien de fondamental à une situation objective, où chacun doit défendre son bout de gras sous peine de se faire équarrir lors des prochaines élections. En revanche, si Angela Merkel, pour contrer l’opération Le Maire, appelait Claudia Schiffer, dont le français est tout à fait convenable, à faire partie de son cabinet, elle pourrait semer le trouble dans la défense adverse. Heureusement, une fille de pasteur mecklembourgeois ne peut, même en rêve, caresser de projet aussi méphistophélique. Et c’est tant mieux pour nous.

Molière et les rappeurs

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La notice d’emballage (communément appelée chapeau) concoctée par Libé pour vendre son portrait en dernière page nous apprend « qu’à 31 ans le rappeur de Vitry d’origine comorienne affiche une credibility street de mec à la redresse ». Sur la photo, affalé contre un dossier de chaise, casquette sur les yeux, regard dans le vague, le « mec à la redresse » semble plutôt du genre à la ramasse. Son nom d’artiste c’est Rohff, ce qui signifie, révèle Le Parisien « Rimeur Offensif Honorant le Fond et la Forme ». Il peut sembler étrange pour un amoureux de la langue de choisir un pseudo qui évoque un aboiement, mais bon. À moi, il me donne l’impression d’offenser plus qu’il n’honore, mais ce ne sont peut-être que des préjugés. Dans Libé, on apprend aussi que Housni Mkouboi est « roi de l’ego-trip (art de se vanter), de la punch-line (phrase choc) et de la vanne très beauf ». Un triathlète de la connerie en somme.

Stéphanie Binet qui signe ce portrait est très au fait des bagarres, explications musclées et rivalités haineuses qui semblent être l’ordinaire du monde merveilleux du rap. Et elle choisit son camp : ce pauvre garçon, nous dit-elle, a été victime d’une « campagne de diffamation sur dailymotion et dans les DVD-magazines spécialisés, « la presse people du rap », comme les appelle son manager ». Parce que toutes ces embrouilles filmées par leurs protagonistes sont suivies et commentées avec passion par pas mal de monde. En fouinant un peu, vous découvrirez donc que Rohff et son frère appartiennent à des bandes ennemies et se sont pris la tête, ce qui a conduit le premier à la case prison et fait pleurer leur mère, tous les épisodes ayant fait l’objet d’interminables confessions postées sur dailymotion. Vous l’avez compris, Rohff cause d’abord à la racaille, avec ce mélange d’auto-complaisance victimaire, d’épate-bourgeois et de morale à trois balles qui constitue le fond de sauce du rap français ; il cause aussi à son fiston (dans le milieu, la paternité se porte très bien). À en juger par son succès dans la presse convenable, un bel avenir l’attend dans les beaux quartiers.

Car ce ne sont pas ses exploits nocturnes qui valent à Rohff sa semaine de célébrité. Enfin pas seulement. Rohff est en promo. Une demi-page dans Le Parisien, la dernière page de Libé. On attend Les Inrocks et Télérama avec impatience et surtout, on espère que les amis de Marc Cohen au service culture du Figaro offriront ce frisson canaille à leurs lecteurs. Partiellement composé à Fresnes – d’où il est sorti le temps d’un concert –, Le code de l’horreur a ce léger fumet de subversion qui les enchantera. À côté du genre bon garçon, dont le meilleur représentant est Abd el Malik, qui a également eu droit à une promo d’enfer, le genre artiste-voyou est très prisé ces temps-ci. Et dans cette catégorie, le Rohff, il a l’air difficile à battre. Avant d’atterrir à Fresnes pour cause de baston fraternelle, il avait écopé en 2002 de quinze mois avec sursis « pour avoir mis en joue des jeunes qui le testaient à la sortie d’une boîte de nuit d’Ivry », apprend-on encore dans Libé – curieux, ce testing à la sortie d’une boite de nuit, l’aurait-on empêché de quitter la boite parce qu’il est noir ? Il est, parait-il « en phase avec la société ». « Tellement en phase, que parfois, ça lui joue des tours à ce rappeur qui a grandi dans les mêmes quartiers de banlieue sud que des grands noms de la voyoucratie, écrit encore la délicieuse Binet. Ses accointances géographiques font fantasmer ses fans, tout comme ceux qui jalousent ses disques de platine. » En clair, ça semble vouloir dire qu’il est pote avec tous les truands de son coin, mais corrigez-moi si je me trompe. Quoi qu’il en soit, le gros vendeur est un bon client.

Je les vois venir tous ceux qui ne fonctionnent qu’au faciès. Le petit Comorien, pour vous, c’est forcément un imbécile. Eh bien, sachez qu’il en a dans le citron. Arrivé en France à l’âge de sept ans, il en a bavé pour apprendre le français, s’est retrouvé dans une voie de garage après avoir été « désorienté » et compte prendre des cours par correspondance pour passer son bac. « Je veux tout simplement me cultiver », dit-il, modeste. On se demande si c’est vraiment nécessaire puisque, selon lui, « les rappeurs aujourd’hui, écrivent mieux que Molière ». Faut-il le préciser, cette déclaration ne semble pas avoir fait sursauter le journaliste qui a jugé judicieux d’en faire le titre de son article. Plus fort que Molière, c’est bon ça. Un doute me saisit : et si j’étais en train de passer à côté de Molière, aveuglée par d’antiques préjugés ? Mieux vaut examiner sur pièces puisque les paroles de La grande classe, chanson-phare de l’album, sont disponibles sur Internet ; prenons deux vers au hasard : « J’ai pas changé, fuck ceux qui m’aiment pas. J’baisse pas mon froc mais le remonte jusqu’aux pecs comme Papa Wemba. » Quelle langue en effet, riche et poétique, imagée et colorée. Oui, c’est clair, un nouveau Molière est né. Un Molière noir. Un mois après l’élection d’Obama, il était temps.

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Todd : « Après le sarkozysme, quoi ? »

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Ne le réduisez pas à ce que vous détestez chez lui. Dans un livre d’Emmanuel Todd, il y en a pour toutes les humeurs : de quoi être exaspéré, intrigué, captivé, épaté et souvent plus. Oui, quand il observe nos banlieues ou les mondes islamiques, il donne l’impression d’être aveugle à une moitié de la réalité. Mais quand il part à la recherche des structures familiales, il donne du sens à la réalité. De plus, on peut être radicalement opposés sur les prémisses et d’accord sur la conclusion. Après la démocratie, voilà longtemps que nous y sommes arrivés. Quant au protectionnisme, ce mot qui déclenche encore la fureur ou l’effroi de quelques-uns de mes amis, il me semble à moi découler du bon sens. Certes, son adoption n’aurait sans doute pas les vertus miraculeuses qu’en espère Todd. Réparer les sociétés exigera un peu plus que des mesures économiques, même sensées. Avec Todd, le débat, contrairement à la sociologie, est un sport de combat. Tant mieux.

Vous avez annoncé la fin de l’Union soviétique, le déclin de l’empire américain, et maintenant, vous proclamez la fin de la démocratie ? Vous vous prenez pour un oracle ? Vous lisez l’avenir dans les courbes de natalité ?
Vous exagérez ! Je peux être brutal dans mes appréciations personnelles, mais sur le fond, le propos de ce livre est beaucoup plus spéculatif que mes précédents. Oui, la fin de la démocratie est une issue possible de la crise que nous traversons, mais il y en a d’autres et je ne me prononce pas sur celle qui l’emportera.

Incohérent, intellectuellement médiocre, agressif, affectivement instable et animé par l’amour de l’argent : il n’est guère de défaut que vous ne prêtiez au président de la République. Ne verseriez-vous pas dans la recherche de boucs émissaires que vous l’accusez de pratiquer ?
Taper sur Nicolas Sarkozy est une activité saine, morale et satisfaisante, mais il ne faut pas s’arrêter là. Il faut bien comprendre qu’il n’a pas été élu en dépit de ses défauts mais grâce à eux. Il m’arrive de me faire plaisir en disant ce que je pense. Mais s’il m’intéresse, comme chercheur, c’est parce qu’il est un concentré des tendances mauvaises qui travaillent la société française.

Nicolas Sarkozy n’a pas seulement été élu pour ses défauts : le verbe – talentueux quoi que vous en pensiez – d’Henri Guaino a eu sa part.
Le problème, c’est que c’est un verbe qui ne renvoie à rien. Ce qui caractérise Sarkozy, c’est son incohérence, sa capacité de dire tout et son contraire et de vampiriser les héros et les valeurs de la gauche. Cette dilution des concepts de droite et de gauche est typique d’une situation où il n’y a plus de vraie représentation démocratique mais où des gens et des groupes s’affrontent dans une quête machiavélienne de pouvoir pur.

Vous dénoncez une dérive ethniciste incarnée selon vous par certains intellectuels comme Alain Finkielkraut. Et les discours de Dieudonné, de Christiane Taubira ou de Tariq Ramadan, ils n’incarnent rien ?
Concernant Finkielkraut, son concept de « pogrom antirépublicain », à la fois absurde et important, entre en résonance avec certains éléments du sarkozisme. Quant aux discours que vous évoquez, en effet, ils ne retiennent pas mon attention parce que la critique du multiculturalisme, je l’ai faite dans Le destin des immigrés, il y a 14 ans. Je m’intéresse à ce qui se passe effectivement, le taux de mariage mixte, le niveau réel de pratique religieuse. Il est vrai qu’on n’a pas d’enquête bien faite depuis 1992. Mais je sais que le taux de mariage mixte est une variable à très forte inertie. Et je sais aussi que quand une bande mêlée, de toutes les couleurs, caillasse la police, c’est que l’assimilation fonctionne, fût-ce sur un mode négatif. Les valeurs égalitaires sont toujours ancrées dans la société.

J’irai pas à Tarnac

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En cette après-midi chômée, j’ai eu le temps d’écouter la radio. Aujourd’hui, Daniel Mermet consacrait son Là-bas si j’y suis aux gauchistes de Tarnac, ceux que la police a accusés de terrorisme pour avoir saboté des caténaires. France Inter a décidé d’aller écouter ce que le village pensait du traitement de l’affaire par lémédias®. Eh bien j’ai pas été déçu. Un tissu de conneries, cette émission. Diatribe anti journalistes par des mecs qui ne comprennent rien à ce qu’ils lisent ni ce qu’ils entendent, comparaison hâtives, parallèles hasardeux, points Godwin en pagaille… Le meilleur passage, c’est celui où deux journalistes de Libération, la correspondante locale, basée à Clermont-Ferrand, et un photographe assistent à un débat sur l’affaire. Les pauvres…

Car depuis que Tarnac est devenu célèbre grâce à sa bande à Baader, les locaux ont la haine contre les médias, tous ceux qui ont mis le petit groupe de gauchos à la une et qui ont stigmatisé leur trou comme base arrière du terrorisme rouge… Ils n’en veulent pas aux demeurés qui préparaient le grand soir dans leur épicerie et qui auraient (présomption d’innocence) saboté les lignes TGV, pourtant à la source de leurs problèmes. Ils n’en veulent pas non plus à l’Etat, qui est le seul à avoir parlé d’ultra-gauche et de terrorisme (les médias, à part peut-être TF1 et Le Figaro, ne faisant que relayer la position gouvernementale). Non, ils en veulent à Libération et aux journalistes en général. Principalement que ce qu’ils ont lu dans les journaux ne leur a pas plu. Tellement plus facile de briser le miroir que d’accepter son image…

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Droits de l’homme ? Mon cul !

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Ainsi notre ministre des Affaires étrangères Bernard Kouchner a-t-il fini par dresser le triste constat de l’incompatibilité de la politique d’un Etat avec l’exigence des droits de l’homme. Amère réalité au moment où l’on célèbre le 60e anniversaire de la déclaration universelle de ces mêmes droits. En effet, jamais les mots n’ont été à ce point démentis par les faits. Il faut croire que le monde est bien malade pour ne plus croire à la morale et au droit qu’il a lui même édictés. Pourtant, c’était une belle idée que cette grande déclaration au sortir de l’affrontement avec la barbarie nazie. « Nous les peuples, nous les nations… » Ça avait de l’allure, cette volonté d’inventer un droit planétaire pour conjurer le mal. Et voilà que, par un étonnant tour de passe-passe, le Mal chassé par la porte du Tribunal de Nuremberg, rentre par la fenêtre, hélas, de l’ONU elle même. Car l’astuce d’aujourd’hui consiste aujourd’hui à draper les pires pratiques dans les oripeaux des droits de l’homme. Cette forfaiture a un précédent. En août 2001, la conférence de Durban de la même ONU avait déjà dénoncé les méfaits de l’occident en général et d’Israël en particulier tandis que des portraits à la gloire d’Hitler avaient été distribués par des ONG islamistes. Quelques jours après la fin de la conférence, les avions piratés par Ben Laden s’écrasaient sur les tours de Manhattan. Les mots avaient devancé les choses.

Tandis qu’à Genève, au Palais des Nations, on s’apprête aux festivités à venir – une salle dite de l’Alliance des civilisations vient d’être inaugurée avec force champagne et petits fours pour la modique somme de 50 millions d’euros –, on pouvait voir à la télévision un reportage sur les violences et viols commis au Congo sous l’œil placide des forces de l’ONU. En dix ans de conflit dans l’ex-Congo belge, ce sont près de cinq millions de personnes qui ont péri directement on indirectement, victimes de toutes les exactions, guerres, guérillas qui ont frappé ce territoire. De ce conflit de première intensité, l’ONU ne se soucie guère, pas plus que les médias occidentaux, abandonnant l’Afrique aux poubelles de la modernité, vous pensez bien ce ne sont que des noirs qui tuent d’autres noirs. En revanche, l’ONU s’intéresse à des crimes bien plus intéressants qu’il faut dénoncer dans l’urgence avec les mots qu’il faut. Ainsi son expert pour les droits de l’homme dans les territoires palestiniens, Richard Falk, a récemment déclaré que « la politique d’Israël dans les territoires relevait de la qualification de crimes contre l’humanité ». Voilà un expert international qui a les sens du mot juste pour qualifier finement les choses.

Et voilà qu’en France Stéphane Hessel, ancien résistant, légende vivante de la justice universelle et de la bonne conscience hexagonale, tient des propos similaires. Ce qu’annonce ce type d’outrance c’est le désastre annoncé de la future conférence de l’ONU sur le racisme prévue pour avril 2009 à Genève, où c’est bien évidemment Israël qui sera cloué au pilori des droits de l’homme à la sauce onusienne. L’illusion serait de croire qu’en y sacrifiant Israël, l’Europe y gagnerait trois gouttes de pétrole supplémentaire. Il n’en est rien. La mécanique onusienne s’est emballée : aujourd’hui c’est le principe d’universalité des droits qui est mis en cause par la coalition des Etats regroupés au sein de l’Organisation de la Conférence Islamique. C’est le principe d’égalité des sexes qui est mis à mal par la même OCI au nom du relativisme culturel. Avec la complicité de la Chine et de la Russie, ce sont le Soudan, la Libye, la Syrie, l’Egypte, l’Algérie, le Pakistan qui prétendent imposer de nouvelles normes désignant la diffamation des religions comme autant de crimes racistes. La lecture critique de la charia, la mise en cause du texte coranique, seraient désormais considérés comme autant de crimes contre l’humanité faisant de la liberté de penser un délit majeur. Ne parlons pas des pratiques répressives en islam contre les femmes, elles seraient mal vues par les mandataires de l’OCI. Quand aux droits des autres peuples, Tibétains, Kurdes ou Ouïgours, ils attendront la séance suivante.

Alors, Monsieur Kouchner, puisqu’il y aurait difficulté à faire coïncider la fidélité aux principes des droits de l’homme dont nous sommes si fiers et la politique de la France, pourquoi la France pour rester fidèle à ses idéaux, pourquoi la France n’annonce-t-elle pas qu’elle boycotte la mascarade de cette conférence scélérate ? Ça ne couterait pas si cher et ça pourrait rapporter gros – si on pense, bien sûr, que l’honneur a quelque valeur.

Dimanche va mourir !

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Nous n’avons décidément pas la droite la plus bête du monde. Cela peut chagriner, mais cela est un fait. Quand une cinquantaine de députés UMP s’opposent avec une vigueur étonnante à la possibilité de travailler le dimanche, on se souvient soudain que tout le monde n’est pas sarkozyste à droite, c’est-à-dire évoluant dans un monde où seule la consommation serait la clef du bonheur.

On a pu entendre cette semaine, sur France Info, l’un de ces micros-débats entre Sylvie Pierre-Brossolette et Laurent Joffrin sur cette question. C’est habituellement ronronnant puisque les deux plumes faisant partie du même bloc central, leurs désaccords sont profondément artificiels et rappellent la fameuse formule blanc bonnet et bonnet blanc du regretté Jacques Duclos à la présidentielle de 1969. Mais là, tout d’un coup, le ton de Sylvie Pierre-Brossolette, censée incarner la droite, face à un Laurent Joffrin, censé incarner la gauche (on ne rit pas, dans le fond…), est monté d’un cran. En substance, pour défendre une loi autorisant le travail le dimanche, elle a dit qu’on n’allait pas continuer à vivre sur deux mille ans de tradition. Elle n’a pas prononcé l’adjectif « judéo-chrétienne », mais enfin, l’idée était là.

C’est vrai, quoi, c’est fou ce que c’est ennuyeux le judéo-christianisme quand on y pense. Des prophètes douteux chassent les marchands du temple, on fait de l’égalité entre les personnes un impératif catégorique et on indique au passage que le Seigneur lui-même s’est reposé le septième jour après une semaine de Genèse qui dut largement excéder les trente-cinq heures. Et voilà que Sylvie Pierre-Brossolette voit là d’insupportables freins à la croissance, voire d’insupportables atteintes à la liberté individuelle. Et de renchérir en jetant un opprobre moderne, tellement moderne, sur ces députés UMP dont on sait bien d’où ils viennent et d’où ils parlent. Que l’on nous permette de traduire : il s’agit de catholiques réacs qui croient à la famille, ces idiots, et qui protègent un petit commerce de centre-ville obsolète, sauf l’Arabe du coin dont même les débatteurs de France Info ont besoin quand ils sont en rupture de Boulaouane gris ou d’œufs pour improviser une omelette entre grandes consciences libérales éclairées.

En plus, la dame a cru bon d’ajouter que tout le monde n’ayant pas une vie de famille, notamment les jeunes, pourquoi les empêcher de gagner plus en allant faire des démonstrations de matelas multispires dans des magasins aux couloirs heideggériens qui ne mènent nulle part. Oui, pourquoi ? Eh bien peut-être parce que le meilleur endroit pour rencontrer l’homme ou la femme de sa vie n’est pas dans ces non-lieux[1. Sur cette notion de non-lieux, on se reportera à l’excellent livre de Marc Augé, Non-lieux, pour une anthropologie de la surmodernité (Seuil).] qui prolifèrent dans la périphérie de toutes les villes françaises et les rendent tranquillement inhumaines, alignant les mêmes enseignes qu’on s’approche de Lille ou de Rennes, de Châteauroux ou de Toulon.

On sait depuis Marx et Debord que le capitalisme se manifeste par une formidable uniformisation du réel, une unification des modes de production qui fait disparaître la figure du monde dans une gigantesque galerie marchande planétaire où personne n’a jamais rien pu accomplir d’autre que consommer et même, paupérisation durable aidant, juste rêver de consommer. Qui peut tomber amoureux, se réciter un poème, prier, bref redevenir un sujet autonome dans des endroits comme les magasins de meubles en cuir, les restaurants rapides, les multiplex cinématographiques ? Qui peut rester un homme ? « Pour la première fois dans l’histoire, écrit Debord dans In Girum imus et consumimur igni, voilà des agents économiques hautement spécialisés qui, en dehors de leur travail, doivent tout faire eux-mêmes : ils conduisent eux-mêmes leurs voitures et commencent à pomper eux-mêmes leur essence, ils font eux-mêmes leurs achats ou ce qu’ils appellent de la cuisine, ils se servent eux-mêmes dans les supermarchés comme dans ce qui a remplacé les wagons-restaurants. »

Cette unification de l’espace est effective depuis presque trente ans en Occident. On pourra lire pour s’en convaincre les œuvres de Raymond Carver, de J.G. Ballard ou, pour la France, celle de François Taillandier[2. Par exemple, Les vitamines du bonheur de Raymond Carver (Livre de Poche) et Anielka de François Taillandier (Stock).], peintres de cette post-humanité qui passe sa vie dans les pseudo-villes rurbanisées, commet l’adultère sous poutres apparentes pavillonnaires et vit l’essentiel de sa vie sociale en croisant son voisin dans des rues identiques et des centres commerciaux climatisés qui ressemblent à des aéroports d’où ne partirait jamais aucun avion.

Ce que voudraient, de manière consciente ou non peu importe, nos néo-libéraux, c’est que cette unification de l’espace se double d’une unification temporelle. La mort voulue du dimanche n’est pas là pour relancer on ne sait quelle hypothétique croissance, on ne sait quel pouvoir d’achat anémique pour les précaires qui trouveront de quoi augmenter une paie étique en souriant à l’individu déculturé par des années de TF1, lequel demandera pour la dixième fois si on peut payer en mille fois sans frais cette perceuse à percussion centrale : il a bien fallu, en effet, occuper les heures postprandiales, étant donné que le zapping des quatre cents chaînes du câble n’a rien donné.

Non, la mort voulue du dimanche est le désir totalitaire d’en finir avec un temps qui échapperait aux rapports de production, un temps fait pour la lecture, le bricolage, l’amour, la pêche à la ligne, le repas de famille, un temps profondément libéré, un temps libre au sens premier du terme. Le désir d’en finir avec cet îlot hebdomadaire qui est toujours un repère dans le fleuve identique des jours aliénés.

On s’est déjà, dans notre pays, attaqué aux fêtes, on a voulu tuer la Pentecôte et on y est presque arrivé. Qui ne ressent pas une légère obscénité à voir des enseignes ouvertes un 11 novembre, par exemple et à l’idée d’aller manger des hamburgers sur le cadavre des Poilus pour célébrer la flexibilité du travail ? Apparemment, juste ce qu’il reste de catholiques et de communistes en France.

Ça ne fait pas grand monde mais, une fois encore, ils sont sur la même ligne de feu pour contrer la tranquille barbarie de la marchandise souveraine. Péguy et Bernanos main dans la main avec Marx et son gendre Lafargue, auteur d’un célèbre Eloge de la paresse. Ce front commun ne surprendra que les idiots. Et les enfants qui, disait Trenet, s’ennuient le dimanche. Mais eux, au moins, ont l’excuse d’être des enfants.

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Le Père Noël est un causeur

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Le mensuel Causeur du mois de décembre vient de paraître ! Au sommaire de ce numéro dont la couverture a été confiée à Jacques Louis David (un jeune plasticien plein de promesses) : un retour sur le parti socialiste après l’épreuve du Congrès de Reims, une sélection d’articles parus sur le site et des articles originaux d’Elisabeth Lévy et de Gil Mihaely. Vous n’êtes pas encore abonné à Causeur ? N’hésitez plus à vous abonner ou à offrir un abonnement à vos amis – combien d’entre eux espèrent en secret trouver un numéro de Causeur sous le sapin le 25 décembre prochain ! Faites des heureux !

Ils ont pissé dans le Styx

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La profanation de la nécropole militaire Notre-Dame-de-Lorette aura donné ces jours-ci un écho plus large que prévu à la parution du rapport de la mission parlementaire sur la lutte contre les violations de sépultures conduite par André Flajolet et Jean-Frédéric Poisson[1. C’est drôle, dès qu’un problème se pose, on découvre qu’une commission parlementaire est en train de se pencher dessus… Qui s’occupe de mon découvert bancaire ?]. Les deux députés nous apprennent qu’ »il y a environ un acte de violation de sépulture à peu près tous les trois jours en France ». Sur cent profanations annuelles ces cinq dernières années, dix sont à caractère islamophobe et antisémite, dix autres sont le fruit du fan club de Marilyn Manson, métallo la semaine et révérend de l’Eglise satanique de San Francisco le dimanche. Quant aux quatre-vingts autres, elles sont l’œuvre de profanateurs aussi barges qu’alcoolisés. Le pack de Kro aura donc plus fait pour la propagation des violations de sépultures ces dernières années que la haine de Moïse, de Mahomet et de Jésus réunis.

Tout indique, pour l’heure, que la profanation de la nécropole de Notre-Dame-de-Lorette est un acte d’islamophobie teinté d’un soupçon d’antisémitisme – tout le monde est servi. C’est un problème, mais au fond ce n’est pas le problème. Dès lors que 80 % des profanations sont commises au petit bonheur la chance par des crétins pas trop regardants sur la confession des morts dont ils saccagent la stèle ou attentent au cadavre, c’est la profanation en tant que telle qui devrait nous inquiéter.

Or, sans souffrir aucune exception, les journaux ont concentré leurs titres et leurs analyses ces derniers jours sur le caractère « musulman et juif » des tombes, tandis que le président de la République se fendait d’un communiqué dénonçant « le racisme le plus inadmissible qui soit ».

Certes, c’est devenu un réflexe de ressortir de sa pochette surprise idéologique son bréviaire d’antiraciste militant pour expliquer les choses : racisme anti-musulman, anti-juif, anti-chrétien. C’est au choix. Ah ! Le mort n’avait pas de signes confessionnels sur sa tombe ? Qu’à cela ne tienne, j’ai dans ma panoplie un petit racisme anti-laïque qui n’a pas trop servi ces temps-ci. Je vous l’emballe ou c’est pour consommer tout de suite ?

Ici, le mot « racisme » sert d’emballage médiatique à des actes dont les ressorts sont d’une nature beaucoup plus complexe et, semble-t-il, inquiétante.

Expliquer une profanation par le racisme, c’est passer à côté de la réalité. Si jamais l’on s’en tenait d’ailleurs aux motivations des profanateurs pour expliquer le phénomène dans sa globalité, les statistiques de la gendarmerie nous obligeraient à en déduire que la France souffre plus d’un problème de gamins[2. 80 % des interpellés sur ce genre d’affaires ont moins de 18 ans.] un peu bourrés qui vont s’encanailler au Père Lachaise que de satanisme, d’islamophobie ou d’antisémitisme. Certes, c’est moins vendeur. Mais, en vérité, on ne peut jamais rendre compte d’un crime uniquement par son mobile. Prenez, par exemple, un crime passionnel : si vous vous en tenez aux motivations du meurtrier, vous n’avez rien d’autre qu’une belle histoire d’amour… L’explication éclipse l’acte.

Hormis les atteintes à l’intégrité des cadavres[3. Huit affaires élucidées et jugées en moyenne par an concernent des atteintes physiques sur les cadavres.], en quoi consiste une profanation ? À dégrader une pierre tombale de diverses manières (destruction, renversement, inscription, déjections, etc.). Si cette dégradation n’était que physique, le mal serait bénin : l’intervention d’un marbrier ou d’un employé du cimetière suffirait à la réparer. Or, une profanation ne tient jamais dans les formes qu’elle revêt, mais essentiellement dans sa portée symbolique.

La fonction symbolique d’une pierre tombale ou d’une stèle est double[4. Les anthropologues comparatistes me pardonneront, mais je parle des cimetières tels qu’on les trouve aujourd’hui en France. Non pas de l’Inde ni de Haïti, et encore moins des cimetières français dans une dizaine d’années, lorsqu’à l’inhumation traditionnelle aura succédé la crémation.]. Elle est d’abord un mémorial : elle donne à lire aux vivants le nom des défunts. Par-delà la mort subsiste l’humanité d’un patronyme suivi de deux dates, résumant à eux seuls le fil tenu de toute une existence[5. L’énumération systématique des noms est la principale activité humaine face à la mort. Litanie des saints ou littérature : la mortalité nous appelle à nous raccrocher à ce qui reste. Qu’on relise le Barrès des Déracinés et l’Aragon du Conscrit des cent villages : « J’emmène avec moi pour bagage / Cent villages sans lien sinon / L’ancienne antienne de leurs noms / L’odorante fleur du langage / Adieu Forléans, Marimbault / Vallore-Ville, Volmérange / Avize, Avoine / Vallerange. »]. Face à la mortalité, le nom gravé dans la pierre est non pas le meilleur gage d’immortalité, mais le moyen le plus simple que l’homme ait jamais trouvé pour que son existence excède sa propre mort. Première chose donc, une pierre tombale est moins l’affaire d’un marbrier que celle du sens et de la valeur que l’on accorde à la vie humaine. La deuxième fonction symbolique d’une pierre tombale est de marquer la distinction radicale entre la mort et la vie.

Pour les anthropologues, cette distinction n’est pas anodine : elle est l’une des étapes les plus cruciales du processus d’hominisation. On a longtemps pensé que les rites funéraires étaient le propre d’Homo sapiens, qui les aurait inventés 30 000 ans avant notre ère au Paléolithique supérieur. Or, certaines découvertes archéologiques (Qafzeh en Israël, La Ferrassie en Dordogne, Techik-Tach en Ouzbékistan ou Grimaldi en Italie) repoussent les premiers comportements funéraires beaucoup plus loin dans l’histoire. La découverte à Burgos en Espagne de 3000 fossiles humains atteste de comportements funéraires chez Homo heidelbergensis, l’ancêtre commun à Homo sapiens et à Homo neandertalensis. Il y a 350 000 ans, les pithécanthropes se livraient à des rituels mortuaires. La mise en scène de la différenciation entre la mort et la vie est donc un comportement typique de l’espèce : elle naît chez les préhominiens et s’institutionnalise chez Homo sapiens.

Marquer la différence symbolique entre le monde des vivants et le monde des morts : voilà ce qui pourrait constituer le propre de l’homme. On peut relire à cette aune-là l’Antigone de Sophocle. On présente souvent ce texte fondateur de la littérature occidentale comme l’illustration du conflit entre légitimité et légalité. Il y a certainement autre chose à y lire : si Antigone brave l’édit de Créon, c’est pour répandre « un fin voile de poussière sèche » sur le cadavre de Polynice que Créon avait ordonné de maintenir nu et exempt du moindre grain de sable que le vent viendrait y déposer. Créon mène une lutte symbolique : accepter que de la poussière se dépose sur le corps de Polynice, c’est admettre qu’il y a une différence entre son cadavre et le monde des vivants – or cette distinction est réservée aux hommes. Créon entend déshumaniser Polynice.

Quant à Antigone, le coryphée nous dit qu’elle a agi au nom d’une « loi divine ». Il ne faut pas entendre ici ce terme comme la loi édictée par une transcendance, mais bien comme une « loi transcendantale », c’est-à-dire comme une condition de possibilité de l’humanité elle-même. Qui ne marque pas la différence entre la mort et la vie n’est pas digne d’être appelé un homme, nous dit Sophocle. Après lui, les grands récits humains mettant en scène cette distinction radicale ne manquent pas et notre imaginaire collectif est marqué tout aussi bien par le cours du Styx que par la pierre roulée du Tombeau. Pour reprendre la thèse que formule René Girard dans Mensonge romantique et vérité romanesque, ces mythes imprègnent notre imaginaire non par leur inventivité littéraire mais par la vérité anthropologique qu’ils recèlent : l’humanité naît au cimetière – Sophocle et Coppens disent, en fin de compte, la même chose.

Quel est le rapport avec les profanateurs qui sévissent cent cinquante fois par an dans les cimetières français ? Ils destituent un ordre symbolique présent aussi bien dans le processus d’hominisation de notre espèce depuis plus de quatre cent mille ans que dans le système de représentation de nos civilisations humaines.

Les profanateurs ne sont pas seulement déconnectés des références qui mettent en scène la distinction entre la mort et la vie dans toutes les cultures et toutes les religions humaines. Ce n’est pas simplement l’éthique ou la morale religieuse qui leur manque : leur cas est plus grave. Lire Sophocle, maîtriser les subtilités de l’oraison funèbre d’Henriette d’Angleterre, croire en un Arrière-monde ou connaître la différence entre le Paléolithique et le Néolithique ne sont pas requis chez un être humain : intuitivement il sait, comme ses très lointains ancêtres pithécanthropes, la ligne de partage entre la mort et la vie. Les profanateurs ont rompu en visière avec la civilisation, c’est-à-dire, dans le sens français, avec l’idée même d’humanité. Des racistes, de sombres crétins alcoolisés, des fans de Marilyn Manson ou des gamins qui jouent Lara Croft contre Antigone : ils peuvent être bien tout cela à la fois. Mais ce qu’ils sont, avant tout, dans l’ordre symbolique, ce sont des criminels contre l’humanité.

La Mort

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On vous dit tout, on vous cache rien

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Pour les petits curieux qui veulent savoir ce que font les Causeurs en dehors de leurs heures de travail, un (fort agréable) début de réponse se trouve ici. Et surtout n’en profitez pas pour flâner un peu partout sur le blog de Didier Goux, rentrez tout de suite à la maison !

J’aime mon pays, mais…

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J’ai abandonné depuis longtemps mes rêveries chevènementistes – en vrai, Chevènement himself m’y encouragea brutalement en les reniant lui-même avant moi et, en plus, devant moi. Plus précisément, en nous expliquant à la Mutualité, entre la présidentielle et les législatives de 2002, que nous n’étions plus les joyeux lutins qui avaient renvoyé Jospin à la niche au premier tour, mais des degauches respectables, dont l’ultima ratio était de sauver le siège de député du 11e arrondissement de Georges Sarre. Il encourut pour cela une sévère mise au point d’Elisabeth Lévy qui lui rappela, devant 2000 témoins, dont une grosse moitié l’applaudit à tout rompre, les termes initiaux de notre contrat de mariage. Et croyez-moi, quand Elisabeth se sent trahie, mieux vaut ne pas être l’unique objet de son ressentiment, car les mots pour le dire lui viennent aisément.

Bon tout ça pour vous expliquer que, contrairement par exemple à mon meilleur ami (Basile de Koch, à l’heure où je vous parle et depuis 15 ans) et à la plupart de mes proches, je ne suis pas souverainiste, ni même un authentique patriote. Pour tout dire, je ne me sens pas toujours français. Peut-être tout d’abord parce que je n’ai pas toujours été français, ayant été naturalisé à l’âge de 10 ans (je me souviens encore en train de hurler à mes copains, photocopie en main : « Ça y est, j’ai été nationalisé ! »). Avant ça j’étais italien, sans jamais avoir foutu les pieds en Italie. En fait, j’étais un petit juif égyptien foutu à la porte du pays où étaient nés tous ses aïeux depuis au moins des siècles, à cause d’histoires compliquées entre juifs et arabes dont vous avez sans doute entendu parler. Italien, juif, égyptien, en 1965, ça faisait un peu beaucoup pour mes petits camarades de CP de l’école Joliot-Curie d’Ivry-sur-Seine, alors fort peu cosmopolite, qui eurent donc vite fait de me rebaptiser « l’Américain ». Le surnom me resta assez longtemps, très exactement jusqu’à la troisième, où je devins, et pour de longues années, « Max », à la suite d’un exposé – que je jugerai, avec le recul, pour le moins unilatéral – en cours d’histoire à la gloire de Maximilien Robespierre, du Comité de Salut Public et de la Terreur.

De fait, comme quelques dizaines de millions d’humains de par le monde, mon attachement viscéral à la France fut d’abord engendré par l’aventure tragique et christique des suppliciés de Thermidor. Aujourd’hui encore, j’ai tendance à penser (au grand dam de mon amie Elisabeth) que les aristocrates déclassés Robespierre, Saint-Just, Couthon, Lebas eurent raison dans leur erreur, leur horreur, leur Terreur. Entre nous, c’est quand même la dernière fois que ce pays a été gouverné par des honnêtes gens, plaçant, tels Louis XI, Henri IV ou Louis XIV, (et aussi Winston Churchill, Fidel Castro ou Ariel Sharon) l’intérêt supérieur de leur patrie au-dessus de toute autre considération, notamment politique.

N’empêche, avec les années, je me suis rendu compte, que mon patriotisme était souvent superficiel, pour ne pas dire schizophrène. La musique, la littérature, le cinéma que j’aimais venaient tous d’Amérique. Et pour ne rien vous cacher, je préférais toujours un cheeseburger arrosé de coca et suivi d’un carrot-cake chez Joe Allen à toute autre forme de déjeuner. Ajoutez à cela une pointe de désillusion sur la Révolution française. Comme je suis snob, elle ne vient pas, comme tout le monde, de la lecture de François Furet, qui reste pour moi, un remake marxophobe d’Albert Soboul, le sérieux en plus et la verve en moins. Non, finalement, c’est plutôt la découverte du martyre d’André Chénier qui m’a décillé. Et cette phrase de Kleber Haedens, dans Une introduction à la littérature française que je cite de mémoire, qui explique que Jean-Jacques Rousseau sème des pâquerettes et récolte des têtes.

Une fois brisé le tabou robespierriste, les autres verrous sautent sans difficulté majeure. Même pas besoin de savoir que c’est la Chambre issue du Front Populaire qui a voté les pleins pouvoirs à Pétain, ni d’avoir lu les Récits de la Kolyma. On sait d’avance qu’il y a un loup dans l’Histoire.

Donc, mon patriotisme a cessé depuis bien longtemps d’être gothique flamboyant. En 1963, Garaudy et Aragon, pour faire pièce aux canons du réalisme socialiste de Jdanov, avaient hasardé l’heureuse formule : « Pour un réalisme sans rivages ». Mon patriotisme est de cette race-là. Il s’est, dirons-nous pour le fun, « métissé ». En fouillant bien on y trouvera des traces :

– d’occidentalisme primaire (mais version XXL, de Valparaiso à Tokyo, en passant bien sûr par Jérusalem, on n’est pas des pédés) ;

– de cynisme : j’ai bien sûr fait campagne pour le non au référendum sur la Constitution européenne, mais en vrai je m’intéressais beaucoup plus au non qu’à la Constitution, sur laquelle je n’ai toujours pas la moindre opinion ;

– de populisme : une nation, c’est aimable quand il y a un peuple dedans. Le plus simple pour me faire comprendre sera de paraphraser Marx qui explique que ce qui fait une classe sociale, ce n’est pas bêtement sa place dans le processus de production, mais la conscience qu’elle a d’être une classe. Ce qui a fait, ne fait plus et pourra, si Dieu veut, refaire le peuple français, c’est sa conscience d’unicité, d’historicité et d’universalité. Pour dire les choses plus simplement, on est français quand on vibre pour Jeanne d’Arc, La Fontaine, Poussin, la Grande armée, Dumas ou Gainsbourg – et, bien sûr, pour le « souvenir du sacre de Reims et le récit de la fête de la Fédération[1. « Il y a deux catégories de Français qui ne comprendront jamais l’histoire de France : ceux qui refusent de vibrer au souvenir du sacre de Reims, ceux qui lisent sans émotion le récit de la fête de la Fédération. » Marc Bloch.] ». Ceux qui pensent que onze décérébrés en bleu beuglant autour d’une coupe en ferraille peuvent y suffire sont des ennemis du peuple et seront, espérons-le, punis comme tels ;

– d’élitisme, parce que ce mouvement ne peut plus venir d’en bas. Le peuple ne s’auto-réparera pas tout seul, tel R2D2. La classe ouvrière et la paysannerie ont disparu en tant que classes, exterminées respectivement par la gauche et la droite en qui elles plaçaient leur confiance. Leur histoire, leur tradition, et leur rôle structurant dans notre identité ont disparu avec elles. C’est triste et c’est tant mieux, tout est à refaire, avec une vague idée de ce qu’il ne faut plus faire. Le sursaut, s’il vient, ne pourra venir que d’une poignée d’intellos « dilettantes et fanatiques[2. De mémoire, c’est ainsi que Gaston Gallimard décrivait, fort joliment, les fondateurs de la NRF.] », qui autour d’un verre de Chablis ou d’Amontillado, se diront que ce serait quand même dommage de faire une croix sur ce pays, parce qu’après tout on l’aime bien, malgré Cauet, Télérama ou l’élection de l’analphabète Simone Veil à l’Académie.

Et enfin il va de soi que tout cela requiert une bonne dose d’optimisme. Mais à quoi ça sert d’être français, si on ne croit pas aux miracles ?

L'étrange défaite

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De la germanophonie comme vaseline

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De Bruno Le Maire, successeur de Jean-Pierre Jouyet au secrétariat d’Etat aux Affaires européennes, les médias, bien cornaqués par la com’ élyséenne, ont retenu deux traits marquants: son passé villepiniste et sa capacité à s’exprimer plus que correctement dans la langue de Goethe. Passons rapidement sur la nouvelle humiliation que Nicolas Sarkozy jubile d’avoir ainsi infligé à son prédécesseur honni : attirer dans son orbite le plus brillant de ses conseillers et réduire l’espace politique de ce dernier à un Sainte-Hélène symbolique, et non plus à l’île d’Elbe (la passion littéraire de Galouzeau pour les Cent-Jours n’était pas dénuée de toute arrière-pensée !). Entouré de quelques grognards réduits à la fidélité parce que trop stupides pour être invités à trahir, l’ancien Premier ministre attend son procès dans l’affaire Clearstream, qui pourrait bien être son Waterloo.

La germanophonie dont est crédité, à juste titre, Bruno Le Maire est, elle, mise en avant pour clouer le bec aux mauvais esprits, ceux qui murmurent çà et là que Nicolas Sarkozy a massacré la relation franco-allemande, et ne s’entend pas, mais alors pas du tout, avec une Angela Merkel qui, de son côté, ne peut pas voir en peinture l’agité du faubourg Saint-Honoré.

Remarquons tout d’abord qu’il est aujourd’hui considéré comme exceptionnel, voire exotique, qu’un homme politique français ministrable de la nouvelle génération (Le Maire n’a pas quarante ans) sache parler l’allemand. Il fut une époque où tout lieutenant d’infanterie, d’active ou de réserve, maîtrisait suffisamment cet idiome pour comprendre les consignes données par l’ennemi à ses troupes sur le champ de bataille, et vice-versa. Cela permettait, en dehors des périodes de castagne, à ces mêmes officiers, rendus à la vie civile ou à l’ennui des garnisons, de nourrir leur esprit de la littérature, de la philosophie et des beaux-arts venus d’outre-Rhin. Rien de tel aujourd’hui : les saint-cyriens apprennent le global English militaire (plein de sigles et d’apocopes imbitables) et les plus futés d’entre eux se mettent au farsi, au chinois ou à l’arabe, langues qui pourront leur assurer de confortables planques à l’Etat-major où dans les légations militaires de nos ambassades.

Ne parlons pas des lycéens : ces branleurs fuient les cours d’allemand pour se réfugier dans l’anglais ou l’espagnol réputés plus faciles, à moins que leurs stratèges de parents ne les forcent à aller se farcir le rejet du verbe en fin de subordonnée et la déclinaison de l’adjectif, au motif que c’est dans les classes allemand 1ère langue que l’on rassemble les meilleurs. Une fois le bac avec mention obtenu, ils s’empresseront de tout oublier. Et comme l’Allemagne n’est pas une destination de vacances trendy, il ne reste plus que Tokio Hotel pour inciter des hordes de lolitas à choisir l’allemand comme seconde langue, phénomène qui trouve ses limites dans l’évolution hormonale des intéressées, et le côté assez casse-couilles des efforts à produire pour aller au-delà du « Ich… euh… liebe… euh… dich… »

Au bout du compte, on en arrive à faire des Le Maire des êtres exceptionnels et indispensables du seul fait qu’ils peuvent se passer d’interprètes dans leurs engueulades avec leurs homologues d’outre-Rhin. Tant mieux pour lui, mais contrairement à ce que veulent nous faire avaler les spin-doctors de l’Elysée, germanophone et germanophile ne sont pas des synonymes, bien au contraire.

Il arrive plus souvent qu’on ne le pense qu’une bonne connaissance de la langue, de la littérature, des codes sociaux d’un peuple voisin, mettons l’Allemagne, ne vous porte pas à plus d’indulgence, sinon d’amour, à son égard.

L’histoire récente nous enseigne que les plus éminents francophones allemands de l’entre-deux guerres se sont révélés francophiles à leur manière, celle d’Otto Abetz, Ernst Jünger ou Gerhard Heller. Ces derniers, on a tendance aujourd’hui à l’oublier, jouèrent avec un talent certain et une compétence linguistique incontestable les arbitres des élégances littéraires et artistiques françaises entre 1940 et 1944. Cela consista à cajoler Drieu La Rochelle et à fusiller Marc Bloch.

Du côté des germanistes français, on compte de nombreux résistants, proportionnellement plus nombreux que dans d’autres disciplines, dont les plus célèbres sont Jacques Decour et Pierre Bertaux. Je me souviens de ce dernier, brillant universitaire et ancien commissaire de la République à Toulouse en 1944, ce fameux 11 novembre 1983, où François Mitterrand et Helmut Kohl se tinrent la main à Verdun. Il murmurait entre ses dents : « Je ne lui serrerai pas la main, ah ça non ! », en désignant du menton Ernst Jünger, invité personnel de Mitterrand aux cérémonies, que le protocole avait placé à côté de lui dans l’avion revenant à Paris. Aujourd’hui, un sondage au sein des entreprises et institutions mêlant Français et Allemands, comme EADS, Arte et autres parangons de la coopération transfrontalière révèlerait quelques surprises sur l’image réciproque des uns chez les autres : quelques échauffourées entre techniciens ressortissants des deux pays travaillant pour Airbus à Toulouse, brièvement signalées dans la presse, donnent une idée de l’état de l’amitié franco-allemande dans ces entreprises…

Depuis le traité de l’Elysée, en 1963, qui scellait la réconciliation entre la France du général Gaulle et l’Allemagne de Konrad Adenauer et lançait d’ambitieux projets de coopération industrielle, commerciale et culturelle, beaucoup d’eau a coulé dans le Rhin. L’exaltation régulière des vertus conjugales du couple franco-allemand et des affinités électives unissant les plus hauts représentants des deux pays (de Gaulle-Adenauer, Mitterrand-Kohl, Chirac-Schröder), qui nourrissait naguère le narratif idyllique de la mutation d’ennemis héréditaires en amis pour l’éternité, ne parvient plus maintenant à peindre en rose une réalité beaucoup plus prosaïque. Les intérêts de la France et de l’Allemagne sont parfois convergents – comme dans l’opposition à la guerre d’Irak – mais sont aussi, de plus en plus souvent, divergents, comme cela apparaît dans l’attitude respective des deux pays face à la crise actuelle. Ainsi, l’Allemagne ne voit pas pourquoi elle puiserait dans sa caisse pour stimuler sa consommation intérieure alors qu’elle n’a qu’à attendre tranquillement que les autres relancent pour que son économie fondée sur l’exportation de biens d’équipement se remette à tourner plein pot.

Que Bruno Le Maire vienne dire en allemand à la chère Angela qu’elle commence à nous les briser menu (par exemple : Verstehen Sie, gnädige Frau, dass Sie uns die Eier zerbrechen ? ) ne changera rien de fondamental à une situation objective, où chacun doit défendre son bout de gras sous peine de se faire équarrir lors des prochaines élections. En revanche, si Angela Merkel, pour contrer l’opération Le Maire, appelait Claudia Schiffer, dont le français est tout à fait convenable, à faire partie de son cabinet, elle pourrait semer le trouble dans la défense adverse. Heureusement, une fille de pasteur mecklembourgeois ne peut, même en rêve, caresser de projet aussi méphistophélique. Et c’est tant mieux pour nous.

Molière et les rappeurs

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La notice d’emballage (communément appelée chapeau) concoctée par Libé pour vendre son portrait en dernière page nous apprend « qu’à 31 ans le rappeur de Vitry d’origine comorienne affiche une credibility street de mec à la redresse ». Sur la photo, affalé contre un dossier de chaise, casquette sur les yeux, regard dans le vague, le « mec à la redresse » semble plutôt du genre à la ramasse. Son nom d’artiste c’est Rohff, ce qui signifie, révèle Le Parisien « Rimeur Offensif Honorant le Fond et la Forme ». Il peut sembler étrange pour un amoureux de la langue de choisir un pseudo qui évoque un aboiement, mais bon. À moi, il me donne l’impression d’offenser plus qu’il n’honore, mais ce ne sont peut-être que des préjugés. Dans Libé, on apprend aussi que Housni Mkouboi est « roi de l’ego-trip (art de se vanter), de la punch-line (phrase choc) et de la vanne très beauf ». Un triathlète de la connerie en somme.

Stéphanie Binet qui signe ce portrait est très au fait des bagarres, explications musclées et rivalités haineuses qui semblent être l’ordinaire du monde merveilleux du rap. Et elle choisit son camp : ce pauvre garçon, nous dit-elle, a été victime d’une « campagne de diffamation sur dailymotion et dans les DVD-magazines spécialisés, « la presse people du rap », comme les appelle son manager ». Parce que toutes ces embrouilles filmées par leurs protagonistes sont suivies et commentées avec passion par pas mal de monde. En fouinant un peu, vous découvrirez donc que Rohff et son frère appartiennent à des bandes ennemies et se sont pris la tête, ce qui a conduit le premier à la case prison et fait pleurer leur mère, tous les épisodes ayant fait l’objet d’interminables confessions postées sur dailymotion. Vous l’avez compris, Rohff cause d’abord à la racaille, avec ce mélange d’auto-complaisance victimaire, d’épate-bourgeois et de morale à trois balles qui constitue le fond de sauce du rap français ; il cause aussi à son fiston (dans le milieu, la paternité se porte très bien). À en juger par son succès dans la presse convenable, un bel avenir l’attend dans les beaux quartiers.

Car ce ne sont pas ses exploits nocturnes qui valent à Rohff sa semaine de célébrité. Enfin pas seulement. Rohff est en promo. Une demi-page dans Le Parisien, la dernière page de Libé. On attend Les Inrocks et Télérama avec impatience et surtout, on espère que les amis de Marc Cohen au service culture du Figaro offriront ce frisson canaille à leurs lecteurs. Partiellement composé à Fresnes – d’où il est sorti le temps d’un concert –, Le code de l’horreur a ce léger fumet de subversion qui les enchantera. À côté du genre bon garçon, dont le meilleur représentant est Abd el Malik, qui a également eu droit à une promo d’enfer, le genre artiste-voyou est très prisé ces temps-ci. Et dans cette catégorie, le Rohff, il a l’air difficile à battre. Avant d’atterrir à Fresnes pour cause de baston fraternelle, il avait écopé en 2002 de quinze mois avec sursis « pour avoir mis en joue des jeunes qui le testaient à la sortie d’une boîte de nuit d’Ivry », apprend-on encore dans Libé – curieux, ce testing à la sortie d’une boite de nuit, l’aurait-on empêché de quitter la boite parce qu’il est noir ? Il est, parait-il « en phase avec la société ». « Tellement en phase, que parfois, ça lui joue des tours à ce rappeur qui a grandi dans les mêmes quartiers de banlieue sud que des grands noms de la voyoucratie, écrit encore la délicieuse Binet. Ses accointances géographiques font fantasmer ses fans, tout comme ceux qui jalousent ses disques de platine. » En clair, ça semble vouloir dire qu’il est pote avec tous les truands de son coin, mais corrigez-moi si je me trompe. Quoi qu’il en soit, le gros vendeur est un bon client.

Je les vois venir tous ceux qui ne fonctionnent qu’au faciès. Le petit Comorien, pour vous, c’est forcément un imbécile. Eh bien, sachez qu’il en a dans le citron. Arrivé en France à l’âge de sept ans, il en a bavé pour apprendre le français, s’est retrouvé dans une voie de garage après avoir été « désorienté » et compte prendre des cours par correspondance pour passer son bac. « Je veux tout simplement me cultiver », dit-il, modeste. On se demande si c’est vraiment nécessaire puisque, selon lui, « les rappeurs aujourd’hui, écrivent mieux que Molière ». Faut-il le préciser, cette déclaration ne semble pas avoir fait sursauter le journaliste qui a jugé judicieux d’en faire le titre de son article. Plus fort que Molière, c’est bon ça. Un doute me saisit : et si j’étais en train de passer à côté de Molière, aveuglée par d’antiques préjugés ? Mieux vaut examiner sur pièces puisque les paroles de La grande classe, chanson-phare de l’album, sont disponibles sur Internet ; prenons deux vers au hasard : « J’ai pas changé, fuck ceux qui m’aiment pas. J’baisse pas mon froc mais le remonte jusqu’aux pecs comme Papa Wemba. » Quelle langue en effet, riche et poétique, imagée et colorée. Oui, c’est clair, un nouveau Molière est né. Un Molière noir. Un mois après l’élection d’Obama, il était temps.

Very Best of -Digi-

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Todd : « Après le sarkozysme, quoi ? »

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Ne le réduisez pas à ce que vous détestez chez lui. Dans un livre d’Emmanuel Todd, il y en a pour toutes les humeurs : de quoi être exaspéré, intrigué, captivé, épaté et souvent plus. Oui, quand il observe nos banlieues ou les mondes islamiques, il donne l’impression d’être aveugle à une moitié de la réalité. Mais quand il part à la recherche des structures familiales, il donne du sens à la réalité. De plus, on peut être radicalement opposés sur les prémisses et d’accord sur la conclusion. Après la démocratie, voilà longtemps que nous y sommes arrivés. Quant au protectionnisme, ce mot qui déclenche encore la fureur ou l’effroi de quelques-uns de mes amis, il me semble à moi découler du bon sens. Certes, son adoption n’aurait sans doute pas les vertus miraculeuses qu’en espère Todd. Réparer les sociétés exigera un peu plus que des mesures économiques, même sensées. Avec Todd, le débat, contrairement à la sociologie, est un sport de combat. Tant mieux.

Vous avez annoncé la fin de l’Union soviétique, le déclin de l’empire américain, et maintenant, vous proclamez la fin de la démocratie ? Vous vous prenez pour un oracle ? Vous lisez l’avenir dans les courbes de natalité ?
Vous exagérez ! Je peux être brutal dans mes appréciations personnelles, mais sur le fond, le propos de ce livre est beaucoup plus spéculatif que mes précédents. Oui, la fin de la démocratie est une issue possible de la crise que nous traversons, mais il y en a d’autres et je ne me prononce pas sur celle qui l’emportera.

Incohérent, intellectuellement médiocre, agressif, affectivement instable et animé par l’amour de l’argent : il n’est guère de défaut que vous ne prêtiez au président de la République. Ne verseriez-vous pas dans la recherche de boucs émissaires que vous l’accusez de pratiquer ?
Taper sur Nicolas Sarkozy est une activité saine, morale et satisfaisante, mais il ne faut pas s’arrêter là. Il faut bien comprendre qu’il n’a pas été élu en dépit de ses défauts mais grâce à eux. Il m’arrive de me faire plaisir en disant ce que je pense. Mais s’il m’intéresse, comme chercheur, c’est parce qu’il est un concentré des tendances mauvaises qui travaillent la société française.

Nicolas Sarkozy n’a pas seulement été élu pour ses défauts : le verbe – talentueux quoi que vous en pensiez – d’Henri Guaino a eu sa part.
Le problème, c’est que c’est un verbe qui ne renvoie à rien. Ce qui caractérise Sarkozy, c’est son incohérence, sa capacité de dire tout et son contraire et de vampiriser les héros et les valeurs de la gauche. Cette dilution des concepts de droite et de gauche est typique d’une situation où il n’y a plus de vraie représentation démocratique mais où des gens et des groupes s’affrontent dans une quête machiavélienne de pouvoir pur.

Vous dénoncez une dérive ethniciste incarnée selon vous par certains intellectuels comme Alain Finkielkraut. Et les discours de Dieudonné, de Christiane Taubira ou de Tariq Ramadan, ils n’incarnent rien ?
Concernant Finkielkraut, son concept de « pogrom antirépublicain », à la fois absurde et important, entre en résonance avec certains éléments du sarkozisme. Quant aux discours que vous évoquez, en effet, ils ne retiennent pas mon attention parce que la critique du multiculturalisme, je l’ai faite dans Le destin des immigrés, il y a 14 ans. Je m’intéresse à ce qui se passe effectivement, le taux de mariage mixte, le niveau réel de pratique religieuse. Il est vrai qu’on n’a pas d’enquête bien faite depuis 1992. Mais je sais que le taux de mariage mixte est une variable à très forte inertie. Et je sais aussi que quand une bande mêlée, de toutes les couleurs, caillasse la police, c’est que l’assimilation fonctionne, fût-ce sur un mode négatif. Les valeurs égalitaires sont toujours ancrées dans la société.

J’irai pas à Tarnac

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En cette après-midi chômée, j’ai eu le temps d’écouter la radio. Aujourd’hui, Daniel Mermet consacrait son Là-bas si j’y suis aux gauchistes de Tarnac, ceux que la police a accusés de terrorisme pour avoir saboté des caténaires. France Inter a décidé d’aller écouter ce que le village pensait du traitement de l’affaire par lémédias®. Eh bien j’ai pas été déçu. Un tissu de conneries, cette émission. Diatribe anti journalistes par des mecs qui ne comprennent rien à ce qu’ils lisent ni ce qu’ils entendent, comparaison hâtives, parallèles hasardeux, points Godwin en pagaille… Le meilleur passage, c’est celui où deux journalistes de Libération, la correspondante locale, basée à Clermont-Ferrand, et un photographe assistent à un débat sur l’affaire. Les pauvres…

Car depuis que Tarnac est devenu célèbre grâce à sa bande à Baader, les locaux ont la haine contre les médias, tous ceux qui ont mis le petit groupe de gauchos à la une et qui ont stigmatisé leur trou comme base arrière du terrorisme rouge… Ils n’en veulent pas aux demeurés qui préparaient le grand soir dans leur épicerie et qui auraient (présomption d’innocence) saboté les lignes TGV, pourtant à la source de leurs problèmes. Ils n’en veulent pas non plus à l’Etat, qui est le seul à avoir parlé d’ultra-gauche et de terrorisme (les médias, à part peut-être TF1 et Le Figaro, ne faisant que relayer la position gouvernementale). Non, ils en veulent à Libération et aux journalistes en général. Principalement que ce qu’ils ont lu dans les journaux ne leur a pas plu. Tellement plus facile de briser le miroir que d’accepter son image…

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Droits de l’homme ? Mon cul !

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Ainsi notre ministre des Affaires étrangères Bernard Kouchner a-t-il fini par dresser le triste constat de l’incompatibilité de la politique d’un Etat avec l’exigence des droits de l’homme. Amère réalité au moment où l’on célèbre le 60e anniversaire de la déclaration universelle de ces mêmes droits. En effet, jamais les mots n’ont été à ce point démentis par les faits. Il faut croire que le monde est bien malade pour ne plus croire à la morale et au droit qu’il a lui même édictés. Pourtant, c’était une belle idée que cette grande déclaration au sortir de l’affrontement avec la barbarie nazie. « Nous les peuples, nous les nations… » Ça avait de l’allure, cette volonté d’inventer un droit planétaire pour conjurer le mal. Et voilà que, par un étonnant tour de passe-passe, le Mal chassé par la porte du Tribunal de Nuremberg, rentre par la fenêtre, hélas, de l’ONU elle même. Car l’astuce d’aujourd’hui consiste aujourd’hui à draper les pires pratiques dans les oripeaux des droits de l’homme. Cette forfaiture a un précédent. En août 2001, la conférence de Durban de la même ONU avait déjà dénoncé les méfaits de l’occident en général et d’Israël en particulier tandis que des portraits à la gloire d’Hitler avaient été distribués par des ONG islamistes. Quelques jours après la fin de la conférence, les avions piratés par Ben Laden s’écrasaient sur les tours de Manhattan. Les mots avaient devancé les choses.

Tandis qu’à Genève, au Palais des Nations, on s’apprête aux festivités à venir – une salle dite de l’Alliance des civilisations vient d’être inaugurée avec force champagne et petits fours pour la modique somme de 50 millions d’euros –, on pouvait voir à la télévision un reportage sur les violences et viols commis au Congo sous l’œil placide des forces de l’ONU. En dix ans de conflit dans l’ex-Congo belge, ce sont près de cinq millions de personnes qui ont péri directement on indirectement, victimes de toutes les exactions, guerres, guérillas qui ont frappé ce territoire. De ce conflit de première intensité, l’ONU ne se soucie guère, pas plus que les médias occidentaux, abandonnant l’Afrique aux poubelles de la modernité, vous pensez bien ce ne sont que des noirs qui tuent d’autres noirs. En revanche, l’ONU s’intéresse à des crimes bien plus intéressants qu’il faut dénoncer dans l’urgence avec les mots qu’il faut. Ainsi son expert pour les droits de l’homme dans les territoires palestiniens, Richard Falk, a récemment déclaré que « la politique d’Israël dans les territoires relevait de la qualification de crimes contre l’humanité ». Voilà un expert international qui a les sens du mot juste pour qualifier finement les choses.

Et voilà qu’en France Stéphane Hessel, ancien résistant, légende vivante de la justice universelle et de la bonne conscience hexagonale, tient des propos similaires. Ce qu’annonce ce type d’outrance c’est le désastre annoncé de la future conférence de l’ONU sur le racisme prévue pour avril 2009 à Genève, où c’est bien évidemment Israël qui sera cloué au pilori des droits de l’homme à la sauce onusienne. L’illusion serait de croire qu’en y sacrifiant Israël, l’Europe y gagnerait trois gouttes de pétrole supplémentaire. Il n’en est rien. La mécanique onusienne s’est emballée : aujourd’hui c’est le principe d’universalité des droits qui est mis en cause par la coalition des Etats regroupés au sein de l’Organisation de la Conférence Islamique. C’est le principe d’égalité des sexes qui est mis à mal par la même OCI au nom du relativisme culturel. Avec la complicité de la Chine et de la Russie, ce sont le Soudan, la Libye, la Syrie, l’Egypte, l’Algérie, le Pakistan qui prétendent imposer de nouvelles normes désignant la diffamation des religions comme autant de crimes racistes. La lecture critique de la charia, la mise en cause du texte coranique, seraient désormais considérés comme autant de crimes contre l’humanité faisant de la liberté de penser un délit majeur. Ne parlons pas des pratiques répressives en islam contre les femmes, elles seraient mal vues par les mandataires de l’OCI. Quand aux droits des autres peuples, Tibétains, Kurdes ou Ouïgours, ils attendront la séance suivante.

Alors, Monsieur Kouchner, puisqu’il y aurait difficulté à faire coïncider la fidélité aux principes des droits de l’homme dont nous sommes si fiers et la politique de la France, pourquoi la France pour rester fidèle à ses idéaux, pourquoi la France n’annonce-t-elle pas qu’elle boycotte la mascarade de cette conférence scélérate ? Ça ne couterait pas si cher et ça pourrait rapporter gros – si on pense, bien sûr, que l’honneur a quelque valeur.

Dimanche va mourir !

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Nous n’avons décidément pas la droite la plus bête du monde. Cela peut chagriner, mais cela est un fait. Quand une cinquantaine de députés UMP s’opposent avec une vigueur étonnante à la possibilité de travailler le dimanche, on se souvient soudain que tout le monde n’est pas sarkozyste à droite, c’est-à-dire évoluant dans un monde où seule la consommation serait la clef du bonheur.

On a pu entendre cette semaine, sur France Info, l’un de ces micros-débats entre Sylvie Pierre-Brossolette et Laurent Joffrin sur cette question. C’est habituellement ronronnant puisque les deux plumes faisant partie du même bloc central, leurs désaccords sont profondément artificiels et rappellent la fameuse formule blanc bonnet et bonnet blanc du regretté Jacques Duclos à la présidentielle de 1969. Mais là, tout d’un coup, le ton de Sylvie Pierre-Brossolette, censée incarner la droite, face à un Laurent Joffrin, censé incarner la gauche (on ne rit pas, dans le fond…), est monté d’un cran. En substance, pour défendre une loi autorisant le travail le dimanche, elle a dit qu’on n’allait pas continuer à vivre sur deux mille ans de tradition. Elle n’a pas prononcé l’adjectif « judéo-chrétienne », mais enfin, l’idée était là.

C’est vrai, quoi, c’est fou ce que c’est ennuyeux le judéo-christianisme quand on y pense. Des prophètes douteux chassent les marchands du temple, on fait de l’égalité entre les personnes un impératif catégorique et on indique au passage que le Seigneur lui-même s’est reposé le septième jour après une semaine de Genèse qui dut largement excéder les trente-cinq heures. Et voilà que Sylvie Pierre-Brossolette voit là d’insupportables freins à la croissance, voire d’insupportables atteintes à la liberté individuelle. Et de renchérir en jetant un opprobre moderne, tellement moderne, sur ces députés UMP dont on sait bien d’où ils viennent et d’où ils parlent. Que l’on nous permette de traduire : il s’agit de catholiques réacs qui croient à la famille, ces idiots, et qui protègent un petit commerce de centre-ville obsolète, sauf l’Arabe du coin dont même les débatteurs de France Info ont besoin quand ils sont en rupture de Boulaouane gris ou d’œufs pour improviser une omelette entre grandes consciences libérales éclairées.

En plus, la dame a cru bon d’ajouter que tout le monde n’ayant pas une vie de famille, notamment les jeunes, pourquoi les empêcher de gagner plus en allant faire des démonstrations de matelas multispires dans des magasins aux couloirs heideggériens qui ne mènent nulle part. Oui, pourquoi ? Eh bien peut-être parce que le meilleur endroit pour rencontrer l’homme ou la femme de sa vie n’est pas dans ces non-lieux[1. Sur cette notion de non-lieux, on se reportera à l’excellent livre de Marc Augé, Non-lieux, pour une anthropologie de la surmodernité (Seuil).] qui prolifèrent dans la périphérie de toutes les villes françaises et les rendent tranquillement inhumaines, alignant les mêmes enseignes qu’on s’approche de Lille ou de Rennes, de Châteauroux ou de Toulon.

On sait depuis Marx et Debord que le capitalisme se manifeste par une formidable uniformisation du réel, une unification des modes de production qui fait disparaître la figure du monde dans une gigantesque galerie marchande planétaire où personne n’a jamais rien pu accomplir d’autre que consommer et même, paupérisation durable aidant, juste rêver de consommer. Qui peut tomber amoureux, se réciter un poème, prier, bref redevenir un sujet autonome dans des endroits comme les magasins de meubles en cuir, les restaurants rapides, les multiplex cinématographiques ? Qui peut rester un homme ? « Pour la première fois dans l’histoire, écrit Debord dans In Girum imus et consumimur igni, voilà des agents économiques hautement spécialisés qui, en dehors de leur travail, doivent tout faire eux-mêmes : ils conduisent eux-mêmes leurs voitures et commencent à pomper eux-mêmes leur essence, ils font eux-mêmes leurs achats ou ce qu’ils appellent de la cuisine, ils se servent eux-mêmes dans les supermarchés comme dans ce qui a remplacé les wagons-restaurants. »

Cette unification de l’espace est effective depuis presque trente ans en Occident. On pourra lire pour s’en convaincre les œuvres de Raymond Carver, de J.G. Ballard ou, pour la France, celle de François Taillandier[2. Par exemple, Les vitamines du bonheur de Raymond Carver (Livre de Poche) et Anielka de François Taillandier (Stock).], peintres de cette post-humanité qui passe sa vie dans les pseudo-villes rurbanisées, commet l’adultère sous poutres apparentes pavillonnaires et vit l’essentiel de sa vie sociale en croisant son voisin dans des rues identiques et des centres commerciaux climatisés qui ressemblent à des aéroports d’où ne partirait jamais aucun avion.

Ce que voudraient, de manière consciente ou non peu importe, nos néo-libéraux, c’est que cette unification de l’espace se double d’une unification temporelle. La mort voulue du dimanche n’est pas là pour relancer on ne sait quelle hypothétique croissance, on ne sait quel pouvoir d’achat anémique pour les précaires qui trouveront de quoi augmenter une paie étique en souriant à l’individu déculturé par des années de TF1, lequel demandera pour la dixième fois si on peut payer en mille fois sans frais cette perceuse à percussion centrale : il a bien fallu, en effet, occuper les heures postprandiales, étant donné que le zapping des quatre cents chaînes du câble n’a rien donné.

Non, la mort voulue du dimanche est le désir totalitaire d’en finir avec un temps qui échapperait aux rapports de production, un temps fait pour la lecture, le bricolage, l’amour, la pêche à la ligne, le repas de famille, un temps profondément libéré, un temps libre au sens premier du terme. Le désir d’en finir avec cet îlot hebdomadaire qui est toujours un repère dans le fleuve identique des jours aliénés.

On s’est déjà, dans notre pays, attaqué aux fêtes, on a voulu tuer la Pentecôte et on y est presque arrivé. Qui ne ressent pas une légère obscénité à voir des enseignes ouvertes un 11 novembre, par exemple et à l’idée d’aller manger des hamburgers sur le cadavre des Poilus pour célébrer la flexibilité du travail ? Apparemment, juste ce qu’il reste de catholiques et de communistes en France.

Ça ne fait pas grand monde mais, une fois encore, ils sont sur la même ligne de feu pour contrer la tranquille barbarie de la marchandise souveraine. Péguy et Bernanos main dans la main avec Marx et son gendre Lafargue, auteur d’un célèbre Eloge de la paresse. Ce front commun ne surprendra que les idiots. Et les enfants qui, disait Trenet, s’ennuient le dimanche. Mais eux, au moins, ont l’excuse d’être des enfants.

Anielka - Grand Prix du Roman de l'Académie Française 1999

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Le Père Noël est un causeur

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Le mensuel Causeur du mois de décembre vient de paraître ! Au sommaire de ce numéro dont la couverture a été confiée à Jacques Louis David (un jeune plasticien plein de promesses) : un retour sur le parti socialiste après l’épreuve du Congrès de Reims, une sélection d’articles parus sur le site et des articles originaux d’Elisabeth Lévy et de Gil Mihaely. Vous n’êtes pas encore abonné à Causeur ? N’hésitez plus à vous abonner ou à offrir un abonnement à vos amis – combien d’entre eux espèrent en secret trouver un numéro de Causeur sous le sapin le 25 décembre prochain ! Faites des heureux !

Ils ont pissé dans le Styx

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La profanation de la nécropole militaire Notre-Dame-de-Lorette aura donné ces jours-ci un écho plus large que prévu à la parution du rapport de la mission parlementaire sur la lutte contre les violations de sépultures conduite par André Flajolet et Jean-Frédéric Poisson[1. C’est drôle, dès qu’un problème se pose, on découvre qu’une commission parlementaire est en train de se pencher dessus… Qui s’occupe de mon découvert bancaire ?]. Les deux députés nous apprennent qu’ »il y a environ un acte de violation de sépulture à peu près tous les trois jours en France ». Sur cent profanations annuelles ces cinq dernières années, dix sont à caractère islamophobe et antisémite, dix autres sont le fruit du fan club de Marilyn Manson, métallo la semaine et révérend de l’Eglise satanique de San Francisco le dimanche. Quant aux quatre-vingts autres, elles sont l’œuvre de profanateurs aussi barges qu’alcoolisés. Le pack de Kro aura donc plus fait pour la propagation des violations de sépultures ces dernières années que la haine de Moïse, de Mahomet et de Jésus réunis.

Tout indique, pour l’heure, que la profanation de la nécropole de Notre-Dame-de-Lorette est un acte d’islamophobie teinté d’un soupçon d’antisémitisme – tout le monde est servi. C’est un problème, mais au fond ce n’est pas le problème. Dès lors que 80 % des profanations sont commises au petit bonheur la chance par des crétins pas trop regardants sur la confession des morts dont ils saccagent la stèle ou attentent au cadavre, c’est la profanation en tant que telle qui devrait nous inquiéter.

Or, sans souffrir aucune exception, les journaux ont concentré leurs titres et leurs analyses ces derniers jours sur le caractère « musulman et juif » des tombes, tandis que le président de la République se fendait d’un communiqué dénonçant « le racisme le plus inadmissible qui soit ».

Certes, c’est devenu un réflexe de ressortir de sa pochette surprise idéologique son bréviaire d’antiraciste militant pour expliquer les choses : racisme anti-musulman, anti-juif, anti-chrétien. C’est au choix. Ah ! Le mort n’avait pas de signes confessionnels sur sa tombe ? Qu’à cela ne tienne, j’ai dans ma panoplie un petit racisme anti-laïque qui n’a pas trop servi ces temps-ci. Je vous l’emballe ou c’est pour consommer tout de suite ?

Ici, le mot « racisme » sert d’emballage médiatique à des actes dont les ressorts sont d’une nature beaucoup plus complexe et, semble-t-il, inquiétante.

Expliquer une profanation par le racisme, c’est passer à côté de la réalité. Si jamais l’on s’en tenait d’ailleurs aux motivations des profanateurs pour expliquer le phénomène dans sa globalité, les statistiques de la gendarmerie nous obligeraient à en déduire que la France souffre plus d’un problème de gamins[2. 80 % des interpellés sur ce genre d’affaires ont moins de 18 ans.] un peu bourrés qui vont s’encanailler au Père Lachaise que de satanisme, d’islamophobie ou d’antisémitisme. Certes, c’est moins vendeur. Mais, en vérité, on ne peut jamais rendre compte d’un crime uniquement par son mobile. Prenez, par exemple, un crime passionnel : si vous vous en tenez aux motivations du meurtrier, vous n’avez rien d’autre qu’une belle histoire d’amour… L’explication éclipse l’acte.

Hormis les atteintes à l’intégrité des cadavres[3. Huit affaires élucidées et jugées en moyenne par an concernent des atteintes physiques sur les cadavres.], en quoi consiste une profanation ? À dégrader une pierre tombale de diverses manières (destruction, renversement, inscription, déjections, etc.). Si cette dégradation n’était que physique, le mal serait bénin : l’intervention d’un marbrier ou d’un employé du cimetière suffirait à la réparer. Or, une profanation ne tient jamais dans les formes qu’elle revêt, mais essentiellement dans sa portée symbolique.

La fonction symbolique d’une pierre tombale ou d’une stèle est double[4. Les anthropologues comparatistes me pardonneront, mais je parle des cimetières tels qu’on les trouve aujourd’hui en France. Non pas de l’Inde ni de Haïti, et encore moins des cimetières français dans une dizaine d’années, lorsqu’à l’inhumation traditionnelle aura succédé la crémation.]. Elle est d’abord un mémorial : elle donne à lire aux vivants le nom des défunts. Par-delà la mort subsiste l’humanité d’un patronyme suivi de deux dates, résumant à eux seuls le fil tenu de toute une existence[5. L’énumération systématique des noms est la principale activité humaine face à la mort. Litanie des saints ou littérature : la mortalité nous appelle à nous raccrocher à ce qui reste. Qu’on relise le Barrès des Déracinés et l’Aragon du Conscrit des cent villages : « J’emmène avec moi pour bagage / Cent villages sans lien sinon / L’ancienne antienne de leurs noms / L’odorante fleur du langage / Adieu Forléans, Marimbault / Vallore-Ville, Volmérange / Avize, Avoine / Vallerange. »]. Face à la mortalité, le nom gravé dans la pierre est non pas le meilleur gage d’immortalité, mais le moyen le plus simple que l’homme ait jamais trouvé pour que son existence excède sa propre mort. Première chose donc, une pierre tombale est moins l’affaire d’un marbrier que celle du sens et de la valeur que l’on accorde à la vie humaine. La deuxième fonction symbolique d’une pierre tombale est de marquer la distinction radicale entre la mort et la vie.

Pour les anthropologues, cette distinction n’est pas anodine : elle est l’une des étapes les plus cruciales du processus d’hominisation. On a longtemps pensé que les rites funéraires étaient le propre d’Homo sapiens, qui les aurait inventés 30 000 ans avant notre ère au Paléolithique supérieur. Or, certaines découvertes archéologiques (Qafzeh en Israël, La Ferrassie en Dordogne, Techik-Tach en Ouzbékistan ou Grimaldi en Italie) repoussent les premiers comportements funéraires beaucoup plus loin dans l’histoire. La découverte à Burgos en Espagne de 3000 fossiles humains atteste de comportements funéraires chez Homo heidelbergensis, l’ancêtre commun à Homo sapiens et à Homo neandertalensis. Il y a 350 000 ans, les pithécanthropes se livraient à des rituels mortuaires. La mise en scène de la différenciation entre la mort et la vie est donc un comportement typique de l’espèce : elle naît chez les préhominiens et s’institutionnalise chez Homo sapiens.

Marquer la différence symbolique entre le monde des vivants et le monde des morts : voilà ce qui pourrait constituer le propre de l’homme. On peut relire à cette aune-là l’Antigone de Sophocle. On présente souvent ce texte fondateur de la littérature occidentale comme l’illustration du conflit entre légitimité et légalité. Il y a certainement autre chose à y lire : si Antigone brave l’édit de Créon, c’est pour répandre « un fin voile de poussière sèche » sur le cadavre de Polynice que Créon avait ordonné de maintenir nu et exempt du moindre grain de sable que le vent viendrait y déposer. Créon mène une lutte symbolique : accepter que de la poussière se dépose sur le corps de Polynice, c’est admettre qu’il y a une différence entre son cadavre et le monde des vivants – or cette distinction est réservée aux hommes. Créon entend déshumaniser Polynice.

Quant à Antigone, le coryphée nous dit qu’elle a agi au nom d’une « loi divine ». Il ne faut pas entendre ici ce terme comme la loi édictée par une transcendance, mais bien comme une « loi transcendantale », c’est-à-dire comme une condition de possibilité de l’humanité elle-même. Qui ne marque pas la différence entre la mort et la vie n’est pas digne d’être appelé un homme, nous dit Sophocle. Après lui, les grands récits humains mettant en scène cette distinction radicale ne manquent pas et notre imaginaire collectif est marqué tout aussi bien par le cours du Styx que par la pierre roulée du Tombeau. Pour reprendre la thèse que formule René Girard dans Mensonge romantique et vérité romanesque, ces mythes imprègnent notre imaginaire non par leur inventivité littéraire mais par la vérité anthropologique qu’ils recèlent : l’humanité naît au cimetière – Sophocle et Coppens disent, en fin de compte, la même chose.

Quel est le rapport avec les profanateurs qui sévissent cent cinquante fois par an dans les cimetières français ? Ils destituent un ordre symbolique présent aussi bien dans le processus d’hominisation de notre espèce depuis plus de quatre cent mille ans que dans le système de représentation de nos civilisations humaines.

Les profanateurs ne sont pas seulement déconnectés des références qui mettent en scène la distinction entre la mort et la vie dans toutes les cultures et toutes les religions humaines. Ce n’est pas simplement l’éthique ou la morale religieuse qui leur manque : leur cas est plus grave. Lire Sophocle, maîtriser les subtilités de l’oraison funèbre d’Henriette d’Angleterre, croire en un Arrière-monde ou connaître la différence entre le Paléolithique et le Néolithique ne sont pas requis chez un être humain : intuitivement il sait, comme ses très lointains ancêtres pithécanthropes, la ligne de partage entre la mort et la vie. Les profanateurs ont rompu en visière avec la civilisation, c’est-à-dire, dans le sens français, avec l’idée même d’humanité. Des racistes, de sombres crétins alcoolisés, des fans de Marilyn Manson ou des gamins qui jouent Lara Croft contre Antigone : ils peuvent être bien tout cela à la fois. Mais ce qu’ils sont, avant tout, dans l’ordre symbolique, ce sont des criminels contre l’humanité.

La Mort

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On vous dit tout, on vous cache rien

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Pour les petits curieux qui veulent savoir ce que font les Causeurs en dehors de leurs heures de travail, un (fort agréable) début de réponse se trouve ici. Et surtout n’en profitez pas pour flâner un peu partout sur le blog de Didier Goux, rentrez tout de suite à la maison !

J’aime mon pays, mais…

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J’ai abandonné depuis longtemps mes rêveries chevènementistes – en vrai, Chevènement himself m’y encouragea brutalement en les reniant lui-même avant moi et, en plus, devant moi. Plus précisément, en nous expliquant à la Mutualité, entre la présidentielle et les législatives de 2002, que nous n’étions plus les joyeux lutins qui avaient renvoyé Jospin à la niche au premier tour, mais des degauches respectables, dont l’ultima ratio était de sauver le siège de député du 11e arrondissement de Georges Sarre. Il encourut pour cela une sévère mise au point d’Elisabeth Lévy qui lui rappela, devant 2000 témoins, dont une grosse moitié l’applaudit à tout rompre, les termes initiaux de notre contrat de mariage. Et croyez-moi, quand Elisabeth se sent trahie, mieux vaut ne pas être l’unique objet de son ressentiment, car les mots pour le dire lui viennent aisément.

Bon tout ça pour vous expliquer que, contrairement par exemple à mon meilleur ami (Basile de Koch, à l’heure où je vous parle et depuis 15 ans) et à la plupart de mes proches, je ne suis pas souverainiste, ni même un authentique patriote. Pour tout dire, je ne me sens pas toujours français. Peut-être tout d’abord parce que je n’ai pas toujours été français, ayant été naturalisé à l’âge de 10 ans (je me souviens encore en train de hurler à mes copains, photocopie en main : « Ça y est, j’ai été nationalisé ! »). Avant ça j’étais italien, sans jamais avoir foutu les pieds en Italie. En fait, j’étais un petit juif égyptien foutu à la porte du pays où étaient nés tous ses aïeux depuis au moins des siècles, à cause d’histoires compliquées entre juifs et arabes dont vous avez sans doute entendu parler. Italien, juif, égyptien, en 1965, ça faisait un peu beaucoup pour mes petits camarades de CP de l’école Joliot-Curie d’Ivry-sur-Seine, alors fort peu cosmopolite, qui eurent donc vite fait de me rebaptiser « l’Américain ». Le surnom me resta assez longtemps, très exactement jusqu’à la troisième, où je devins, et pour de longues années, « Max », à la suite d’un exposé – que je jugerai, avec le recul, pour le moins unilatéral – en cours d’histoire à la gloire de Maximilien Robespierre, du Comité de Salut Public et de la Terreur.

De fait, comme quelques dizaines de millions d’humains de par le monde, mon attachement viscéral à la France fut d’abord engendré par l’aventure tragique et christique des suppliciés de Thermidor. Aujourd’hui encore, j’ai tendance à penser (au grand dam de mon amie Elisabeth) que les aristocrates déclassés Robespierre, Saint-Just, Couthon, Lebas eurent raison dans leur erreur, leur horreur, leur Terreur. Entre nous, c’est quand même la dernière fois que ce pays a été gouverné par des honnêtes gens, plaçant, tels Louis XI, Henri IV ou Louis XIV, (et aussi Winston Churchill, Fidel Castro ou Ariel Sharon) l’intérêt supérieur de leur patrie au-dessus de toute autre considération, notamment politique.

N’empêche, avec les années, je me suis rendu compte, que mon patriotisme était souvent superficiel, pour ne pas dire schizophrène. La musique, la littérature, le cinéma que j’aimais venaient tous d’Amérique. Et pour ne rien vous cacher, je préférais toujours un cheeseburger arrosé de coca et suivi d’un carrot-cake chez Joe Allen à toute autre forme de déjeuner. Ajoutez à cela une pointe de désillusion sur la Révolution française. Comme je suis snob, elle ne vient pas, comme tout le monde, de la lecture de François Furet, qui reste pour moi, un remake marxophobe d’Albert Soboul, le sérieux en plus et la verve en moins. Non, finalement, c’est plutôt la découverte du martyre d’André Chénier qui m’a décillé. Et cette phrase de Kleber Haedens, dans Une introduction à la littérature française que je cite de mémoire, qui explique que Jean-Jacques Rousseau sème des pâquerettes et récolte des têtes.

Une fois brisé le tabou robespierriste, les autres verrous sautent sans difficulté majeure. Même pas besoin de savoir que c’est la Chambre issue du Front Populaire qui a voté les pleins pouvoirs à Pétain, ni d’avoir lu les Récits de la Kolyma. On sait d’avance qu’il y a un loup dans l’Histoire.

Donc, mon patriotisme a cessé depuis bien longtemps d’être gothique flamboyant. En 1963, Garaudy et Aragon, pour faire pièce aux canons du réalisme socialiste de Jdanov, avaient hasardé l’heureuse formule : « Pour un réalisme sans rivages ». Mon patriotisme est de cette race-là. Il s’est, dirons-nous pour le fun, « métissé ». En fouillant bien on y trouvera des traces :

– d’occidentalisme primaire (mais version XXL, de Valparaiso à Tokyo, en passant bien sûr par Jérusalem, on n’est pas des pédés) ;

– de cynisme : j’ai bien sûr fait campagne pour le non au référendum sur la Constitution européenne, mais en vrai je m’intéressais beaucoup plus au non qu’à la Constitution, sur laquelle je n’ai toujours pas la moindre opinion ;

– de populisme : une nation, c’est aimable quand il y a un peuple dedans. Le plus simple pour me faire comprendre sera de paraphraser Marx qui explique que ce qui fait une classe sociale, ce n’est pas bêtement sa place dans le processus de production, mais la conscience qu’elle a d’être une classe. Ce qui a fait, ne fait plus et pourra, si Dieu veut, refaire le peuple français, c’est sa conscience d’unicité, d’historicité et d’universalité. Pour dire les choses plus simplement, on est français quand on vibre pour Jeanne d’Arc, La Fontaine, Poussin, la Grande armée, Dumas ou Gainsbourg – et, bien sûr, pour le « souvenir du sacre de Reims et le récit de la fête de la Fédération[1. « Il y a deux catégories de Français qui ne comprendront jamais l’histoire de France : ceux qui refusent de vibrer au souvenir du sacre de Reims, ceux qui lisent sans émotion le récit de la fête de la Fédération. » Marc Bloch.] ». Ceux qui pensent que onze décérébrés en bleu beuglant autour d’une coupe en ferraille peuvent y suffire sont des ennemis du peuple et seront, espérons-le, punis comme tels ;

– d’élitisme, parce que ce mouvement ne peut plus venir d’en bas. Le peuple ne s’auto-réparera pas tout seul, tel R2D2. La classe ouvrière et la paysannerie ont disparu en tant que classes, exterminées respectivement par la gauche et la droite en qui elles plaçaient leur confiance. Leur histoire, leur tradition, et leur rôle structurant dans notre identité ont disparu avec elles. C’est triste et c’est tant mieux, tout est à refaire, avec une vague idée de ce qu’il ne faut plus faire. Le sursaut, s’il vient, ne pourra venir que d’une poignée d’intellos « dilettantes et fanatiques[2. De mémoire, c’est ainsi que Gaston Gallimard décrivait, fort joliment, les fondateurs de la NRF.] », qui autour d’un verre de Chablis ou d’Amontillado, se diront que ce serait quand même dommage de faire une croix sur ce pays, parce qu’après tout on l’aime bien, malgré Cauet, Télérama ou l’élection de l’analphabète Simone Veil à l’Académie.

Et enfin il va de soi que tout cela requiert une bonne dose d’optimisme. Mais à quoi ça sert d’être français, si on ne croit pas aux miracles ?

L'étrange défaite

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