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À demain, Péguy !

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On réédite L’Argent de Péguy. Voilà qui ne pouvait tomber mieux en cette période où l’école connaît à nouveau turbulences et soubresauts, grand corps malade et glorieux depuis des décennies. Lire ou relire L’Argent de Péguy qui date pourtant de 1913, est ce qu’il y a de mieux à faire pour comprendre 2009. Quelle est notre situation ? Après quarante ans de délires didactiques divers, quarante ans de jargon asséné par des savants fous qui ont fait exploser le système à coups de programmes orwelliens, le ministre Darcos dont on nous dit qu’il est pourtant un humaniste distingué veut « moderniser l’école » en s’appuyant sur une logique purement comptable. Au passage, on pourra noter qu’il y a une esthétique très bas-empire dans cette façon sarkozyste de demander à un patron de télévision publique d’annoncer lui-même la fin de la publicité ou à un spécialiste de Tacite de proclamer la mort du Latin. On a les maîtres qu’on mérite, surtout quand on les a choisis soi-même.

Péguy, donc. Péguy dont Alain Finkielkraut nous avait rappelé, il y a quelques années, dans Le Mécontemporain, à quel point il était oublié et pourtant indispensable. Péguy, que certains philosophe hâtifs ont voulu voir comme un penseur à l’origine d’un fascisme made in France, est effectivement l’homme de tous les paradoxes, l’incarnation de traditions contradictoires mais se révèle, au bout du compte, d’une surprenante cohérence intellectuelle. C’est ce qu’on pourrait appeler, dans le domaine des idées, le miracle français comme il y a, dans le domaine diététique, un miracle crétois. Péguy fut à la fois l’adepte de Jaurès et Maurras, le chantre de l’école laïque et un catholique fervent, et il fit écrire dans ses Cahiers de la quinzaine les frères Tharaud et Anatole France, un peu comme si une revue aujourd’hui pouvait faire se côtoyer les penseurs de La République des idées et ceux de L’Encyclopédie des Nuisances, Pierre Rosanvallon et René Riesel[1. Ou à Causeur, peut-être…]. Péguy, ce socialiste qui a écrit le plus beau poème qui soit sur Notre-Dame de Chartres, ce dreyfusard qui vouait un culte à Jeanne d’Arc était en fait un mystique, un visionnaire. De Dieu et de la République. Les clivages idéologiques de son temps, il avait bien compris qu’ils ne passaient pas entre celui qui croyait au Ciel et celui qui n’y croyait pas mais entre ceux pour qui la tradition est la clef de l’avenir et de l’émancipation et ceux pour qui la sacro-sainte modernisation est une fin en soi et suppose que l’on nie le passé, voire qu’on le réécrive à la manière de Winston Smith dans 1984. « Nous aimions l’Eglise et la République ensemble, et nous les aimions d’un même cœur. »

Péguy comprend cela dès 1913. Pur produit de l’école laïque, fils d’un menuisier et d’une rempailleuse, il raconte dans L’Argent tout ce qu’il doit aux « hussards noirs » de la République qui firent de lui un normalien supérieur. Péguy est d’ailleurs l’inventeur de cette expression qui a connu la fortune que l’on sait. Hélas, justement parce ce que cette expression désigne un certain type d’instituteurs et de professeurs qui disparurent aux cours des années soixante-dix, quand le monde d’avant acheva de sombrer avec le choc pétrolier et le putsch définitif des technocrates, symbolisés par un ministre des Finances à l’alopécie précoce qui imposa le règne de l’expertise là où existait le politique. Gageons que c’est à peu près à cette époque que dut se généraliser l’emploi assez révoltant du mot « enseignant » qui sent d’ailleurs à plein nez la « novlangue » de la normalisation giscardienne.

À l’époque de Péguy, les modernisateurs, ce sont les radicaux arrivés au pouvoir en 1902. Ils vont provoquer une rupture définitive, plus profonde peut-être que celle de 1905 sur la séparation de l’Eglise et de l’Etat (et bien plus nuisible) par une loi scolaire créant un cursus « moderne », entendez sans latin ni grec, mis sur un pied d’égalité avec l’enseignement classique.

Un détail ? Non, le début de la fin. Comme le remarque Antoine Compagnon dans son excellente préface, les mêmes arguments démagogiques utilisés à l’époque de Péguy le seront à nouveau lors de l’institution du collège unique en 1975. Sous prétexte d’ouvrir l’école au plus grand nombre, mais en multipliant hypocritement les filières, on fabrique de l’inégalité et on tue cet élitisme républicain qui permit à Péguy d’être repéré par un directeur d’Ecole normale qui l’orienta en sixième plutôt que de le laisser continuer un enseignement court dans ce qu’on appelait encore « le primaire supérieur ».

L’Argent, c’est aussi, déjà, le désespoir d’un homme qui voit disparaître ce qu’Orwell, encore lui, appellera la common decency, c’est à dire cette aptitude du peuple à créer lui-même un réseau de solidarités, un ensemble de valeurs d’entraide, de « savoir-vivre » ensemble, détruite par un capitalisme qui aplanit définitivement la beauté du monde : « On ne saura jamais jusqu’où allait la décence et la justesse d’âme de ce peuple ; une telle finesse, une telle culture ne se retrouvera plus. Ni une telle finesse et précaution de parler. Ces gens-là eussent rougi de notre meilleur ton d’aujourd’hui, qui est le ton bourgeois. »

Et plus loin, d’identifier la cause : « On ne parle aujourd’hui que de l’égalité. Et nous vivons aujourd’hui dans la plus monstrueuse inégalité économique que l’on ait jamais vue dans l’histoire du monde. »

A demain, Péguy !

2009 : épinards gratuits !

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Nicolas Sarkozy a omis d’en parler dans ses vœux télévisés du 31 décembre. On ne comprend pas pourquoi : ça lui aurait fait au moins une bonne nouvelle à annoncer pour 2009… Popeye appartient à tout le monde depuis le 1er janvier ! Ou presque. Né en 1929 avec la Grande Dépression, Popeye est désormais libre de droit dans toute l’Union européenne, puisqu’il s’est écoulé soixante-dix ans depuis la mort d’Elzie Segar, son créateur. Véritable icône des années 1930, Popeye le marin s’était popularisé durant la seconde guerre mondiale grâce aux soldats américains, qui étaient nombreux à arborer le tatouage de ce combattant du Bien. Outre-Atlantique, les Américains devront encore attendre jusqu’en 2022 que les quatre-vingt-quinze ans réglementaires soient passés. Encore un peu de patience, et Betty Boop et Mickey Mouse rejoindront Popeye, devenant aussi libres de droits qu’un texte de Molière ou Shakespeare.

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Pour Gaza, Rania paie le prix du sang

Alors que les raids aériens de l’armée israélienne se poursuivent contre des installations du Hamas, et que le bilan des victimes dans le bande de Gaza se situe aux alentours de 370 morts, les médias jordaniens ont fait parvenir jusqu’à nous une image assez curieuse : la reine Rania de Jordanie en train de donner son propre sang, à l’hôpital militaire Al-Hussein d’Amman, dans le cadre d’une opération humanitaire en faveur des Palestiniens. La reine, qui est d’origine palestinienne, a d’ailleurs déclaré : « ce serait une honte de se limiter à exprimer sa sympathie avec le peuple de Gaza, car ils n’ont pas besoin qu’on ait pitié d’eux, ils ont besoin de nous pour agir et aider et je sais que nous pouvons faire plus ». Le roi de Jordanie Abdallah II a également fait don de son sang. Ces gouttes de sang seront certainement utiles dès lors que l’opération « plomb fondu » a déjà fait 1700 blessés. Mais ces images révèlent les nouveaux jeux de la propagande et de la communication dans le contexte proche-oriental.

En 2006, quatre ans plus tard, la très people Rania répondait aux questions de l’écrivain(e) Irène Frain dans Paris-Match, alors qu’elle participait au glorieux « Forum des femmes » de Deauville. Pensez-donc, la presse tenait enfin une élégante et belle jet-setteuse du monde arabe, instruite, non-voilée, défendant la veuve et l’orphelin, et tellement solidaire avec les populations palestiniennes opprimées. Autant dire que Rania était parfaitement calibrée pour être une « ambassadrice de charme » du monde arabe auprès de l’Occident. « Le week-end, écrit Irène Frain, Rania et le roi Abdallah adorent préparer eux-mêmes des barbecues pour leurs enfants. Le soir, quand elle n’a pas de devoirs protocolaires, la reine redevient une « simple » jeune femme de son temps, captivée… par Desperate Housewives ». Un barbecue en famille, quand elle ne doit pas faire « ses devoirs »… le tout suivi d’une soirée télé. Une simple life, comme dirait la sociologue Paris Hilton. Irène Frain, dans ce style apologétique « mousse et pampre » dont elle a seule le secret de fabrication, balance : « Rien qu’à entendre ce « Rania » qui sonne déjà comme « reine », chacun, dans l’attente de ce dîner où elle doit prononcer un discours, s’est mis à rêver diadèmes et contes de fées ; et, bien entendu, s’est souvenu de Diana. » La référence est lâchée – Lady Di. On aurait pu attendre la Reine de Saba, les Mille et une nuits, Lawrence d’Arabie, Angélique marquise des anges et le sultan, tout le toutime ! Nan, à l’arrivée il reste seulement Diana, l’amante du palefrenier. Frain est vraiment sous le charme exotique de Rania : « Grâce désarmante, sourire malicieux à la Julia Roberts, cette fille pourrait aisément damer le pion aux plus beaux mannequins du monde. Comment croire qu’elle a 36 ans et qu’elle a mis au monde quatre enfants ? Mais on n’a encore rien vu. » Ok. Bon, arrêtons tout net de nous moquer du style impardonnable de cette femme de lettres impérissable comme des images glam glam glam du photographe new-yorkais Nigel Parry qui accompagnent l’article. Rania y ressemble à une mauvaise doublure de Julia Roberts, à une Californienne aisée se pavanant en sa luxueuse villa de Palm Beach. On en oublierait presque qu’elle a été classée 82ème femme la plus influente du monde, par le magazine Forbes en 2007… devant Luisa Diogo, inconnue présidente du Mozambique, mais derrière Maureen Chiquet, mal connue directrice générale de Chanel…

Reste à comprendre ce qui a poussé cette Lady Di d’Arabie à donner son sang royal pour le peuple palestinien et les caméras de télévision. Geste humanitaire ou acte politique ?

Il faut dire d’entrée que la petite monarchie (plus peuplée que la Papouasie mais moins que la Suisse) est sacrément concernée par l’instabilité au Proche Orient, prise en sandwich qu’elle est entre l’Iran, l’Irak et Israël.

En tout cas, le soutien de Rania de Jordanie aux Palestiniens n’est pas nouveau. Interviewée par Claire Chazal, dans le Figaro Magazine, en 2002, la photogénique Reine faisait dans le pathos consensuel : « Du point de vue israélien, la réoccupation des territoires et les punitions collectives envers le peuple palestinien sont légitimes. Du point de vue palestinien, les attentats-suicides sont justifiés. » Opinion justifiée par l’égalité des mères devant la maternitude : « Une mère israélienne aime son enfant, une mère palestinienne aime son enfant, une mère française aime son enfant. Le lien entre la mère et l’enfant passe au-dessus de toute notion de nationalité et de religion. » Bref, la Reine nous la jouait United Colors et Mothers sans Frontières.

À la même période, Nice-Matin rapportait : « La reine Rania de Jordanie a participé hier à Amman à une manifestation contre les incursions israéliennes dans les territoires palestiniens, signe du mécontentement croissant du monde arabe et de la pression de la rue que subissent les dirigeants modérés. » Jamais avare de symboles délicats, Rania s’associait alors à des manifs ouvertement anti-israéliennes : « Rania, accompagnée par trois autres membres de la famille royale, a marché juste derrière le premier rang constitué de cinq enfants jordaniens en fauteuil roulant qui portaient des pancartes disant ‘Arrêtez de faire de nos enfants des handicapés’ (…) La reine Rania de Jordanie a prié pour la Palestine hier à Amman » Cinq paralytiques d’un coup. Et sur roulettes. Plus une prière. Les télés ont dû se régaler. On donnerait cher pour revoir ces images. Enfin, Rania y était. C’est le principal. Derrière son image de people moderne calibrée pour le papier glacé, derrière Diana, derrière Julia Roberts, et même Pénélope Cruz… il y a la manifestante, la militante, la palestinienne en prière, la femme engagée qui souffre pour tout un peule…

Le don de sang humanitaire et engagé est une spécialité du royaume hachémite. En 1995, les Jordaniens avaient été invités à donner leur sang en faveur des musulmans bosniaques. Et en 2003, rebelote, le royaume lançait une nouvelle campagne de don du sang en faveur du peuple irakien. « Leurs majestés ont donné leur sang pour les blessés irakiens afin de concrétiser leur soutien au peuple irakien et démontrer les liens fraternels entre les deux pays », indiquait alors l’agence officielle Petra.. » Autant dire que pour une reine de Jordanie, donner son sang va de soi, comme d’aller taper quelques balles au golf de Saint Nom la Bretèche ou faire acte de présence au bal des débutantes. « Le sang donné par les Jordaniens sera rassemblé puis expédié en Irak dans le cadre d’une campagne nationale d’assistance au peuple irakien, lancée par le souverain jordanien, précisait l’AFP. La Jordanie s’apprête également à envoyer un hôpital de campagne en Irak pour fournir des soins médicaux d’urgence à la population. » Autant dire que le show de Lady Rania à l’hôpital Al-Hussein d’Amman s’inscrit dans une vieille habitude jordanienne de compassion sanguine pour les frères et cousins arabes du Proche Orient…

Que dit-elle la souveraine donnant son sang, et invitant son peuple obéissant à donner le sien pour la « cause » palestinienne ? Elle dit qu’il faut se donner… c’est-à-dire « se battre ». Donner son sang, c’est donner plus que son sang, c’est participer au combat des Palestiniens, presque mourir pour la Cause. C’est ce sacrifice que montrent les séquences vidéo qui passeront en boucle sur les networks du monde arabe. Cette goutte de sang royal, c’est la promesse de la victoire des glorieuses troupes palestiniennes aujourd’hui incapables de riposter à une attaque militaire israélienne autrement que par le terrorisme. Pendant que son royal époux joue, une fois encore, une partie difficile sur l’échiquier régional, Lady Di de Jordanie paie le prix du sang.

Sorcières autonomes : fermeture de la chasse ?

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Charles Pasqua est formel : les « neuf de Tarnac », soupçonnés des sabotages de la SNCF, ne sont pas des terroristes !

A présent que la France entière, jusqu’au Pape de l’antiterrorisme, boycotte obstinément la superproduction hollywoodienne lancée le 11 novembre dernier par Michèle Alliot-Marie, et après que sept « terroristes sanguinaires » ont été déjà relâchés et mis sous contrôle judiciaire, l’entêtement du Parquet et du ministre de l’Intérieur à prolonger la détention d’Yldune L. et Julien C. semble chaque jour plus grotesque et plus irréel.

En un mois et demi, le retournement de l’opinion publique a été spectaculaire. J’entends d’abord qu’il a été considérable ; ensuite, que le bavardage mass-médiatique est demeuré fidèle à sa coutumière putasserie. Saison 1 : Les monstres de Tarnac. Saison 2 : Les médias auraient-ils dérapé ? Saison 3 : Touche pas à mon pote autonome ! Le revirement le plus délectable aura été cependant celui de Libé qui, après deux « une » infâmes, décide soudain de s’adonner à la tarnacophilie la plus débridée.

En un mois et demi, une trentaine de comités de soutien sont apparus en France et à l’étranger, à la suite de celui formé par les tenaces villageois de Tarnac. Une pétition pour leur libération a été signée par tous les grands noms de la pensée radicale (et même les plus petits). Pourtant, Yldune L. et Julien C. (dont je n’hésiterai pas à respecter ici fantaisistement l’anonymat) sont toujours en prison, depuis un mois et vingt jours, et on continue à leur témoigner tous les égards dus aux meilleurs fleurons du terrorisme, à commencer par la traditionnelle lampe-torche dans la gueule toutes les deux heures pour veiller « démokratiquement », comme dirait le poète, sur leur sommeil.

Le 11 décembre dernier, une conférence de presse a été organisée, regroupant des élus Verts, PC et PS. Jean-Pierre Dubois, président de la Ligue des Droits de l’Homme, y a fait une intervention remarquable, mais peu remarquée. La presse n’ayant pratiquement pas repris ses propos, il me semble utile de les reproduire ici largement, et ceci en dépit de mon absence notoire de penchants droits-de-l’hommistes, que vous confirmeront mes proches : « Des libertés constitutionnelles ont été violées. On a violé le secret de l’instruction et la présomption d’innocence. Tout cela, ce sont des garanties constitutionnelles de nos libertés, qui n’ont pas été respectées. Cela engage gravement la responsabilité des gouvernants de la République. La disproportion entre ce qu’on a fait croire pendant quelques jours et les faits réels est évidente. (…) Aucune vie n’a été mise en danger par ces actes, sauf peut-être celles de ceux qui les ont commis. Il n’y a pas eu l’ombre de quoi que ce soit qui ressemble à de la terreur vis-à-vis des populations civiles. Il y a une opération volontaire qui vise à qualifier de terrorisme des actes qui n’en sont pas. C’est une opération politique et elle dépasse ces cas individuels (…). Je voudrais attirer l’attention sur le chef de mise en examen : association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste. Il y a des années que la Ligue des Droits de l’Homme dénonce cette qualification pénale comme étant en elle-même extrêmement dangereuse pour la démocratie. Elle est tellement large et tellement floue que nous sommes très nombreux à pouvoir éventuellement être mis en examen sous ce chef, parce que nous aurions éventuellement pris position pour les droits d’une personne qualifiée de terroriste ici ou là. Cela fait 22 ans, depuis 1986, que la France a un régime de lois d’exceptions, dites antiterroristes, que la Ligue des droits de l’homme dénonce et dont elle demande l’abrogation. Parce que seul le droit commun protège les libertés et que les régimes d’exception finissent par des pratiques d’exception, on le voit avec cette affaire. (…) Ces jeunes sont innocents pour une raison très simple : personne n’a prouvé leur culpabilité. La présomption d’innocence, ça veut dire cela. La question n’est pas de savoir si nous pensons qu’ils sont innocents ou pas : ils sont innocents. C’est ce que dit la Constitution française depuis le 26 août 1789. C’est à l’accusation de prouver qu’ils sont coupables. Ou alors nous ne sommes plus une démocratie, ou alors nous sommes tous présumés coupables, et c’est justement cela qu’on veut nous mettre dans la tête. (…) Je voudrais citer le Ministre allemand de l’intérieur, Monsieur Wolfgang Schäuble, qui a déclaré en septembre 2007 : « Pour lutter efficacement contre le terrorisme, il faut traiter toute la population comme des terroristes potentiels. » C’est cela qui nous menace. »

Cette intervention, précieuse dans sa substance, ne vaut certes pas quant à sa forme la très cocasse chansonnette de la Parisienne Libérée sur le même sujet, intitulée Ultime Hyper Totale Gauche. L’humour est d’ailleurs le ton qu’ont privilégié les personnes remises en liberté qui ont parlé dans les médias, notamment dans l’excellente enquête vidéo en quatre volets réalisée par Mediapart, qui constitue le démontage le plus fouillé de cette affaire. Benjamin R. et Mathieu B. insistent l’un comme l’autre sur le comique et l’absurdité de la situation et refusent fermement d’être placés par les médias dans la sacro-sainte position de « victime ».

C’est d’ailleurs là que réside à mes yeux la plus grande urgence à la libération d’Yldune L. et Julien C. : ils ont subi la calomnie, la diabolisation et la prison antiterroriste, mais il est peut-être encore temps de les sauver du pire : l’onction abjecte du sentimentalisme kitsch, l’infect miel médiatique. Un seul mot d’ordre, camarades causeurs : libération immédiate avant tsunami compassionnel !

Henriette

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Normalement, tous les ans, on va passer Noël à Cap-d’Ail, c’est là où ma maman est née au bord de la Méditerranée. C’est très joli et que même des fois, on se baigne en hiver dans la mer car ma maman c’est une sirène dauphin qui sait très bien faire les crêpes. Mais cette année, on reste à Besançon parce que mon grand-père Achille est malade et ma maman ne veut pas laisser Henriette toute seule même si elle a cinquante ans. Henriette, elle est grande et toute maigre et son papa et sa maman, ils sont morts quand elle avait huit ans. Ses frères aînés qui avaient déjà la majorité, ils ont dit au juge qu’ils allaient la garder et s’en occuper aussi bien que si elle était leur fille. Ils devaient avoir une drôle de notion de la famille car ils l’ont enfermée dans un placard et ils ne la sortaient que pour lui faire faire le ménage ou la violer. Ils habitaient une ferme dans le Haut-Doubs et là-bas, à part de la neige en hiver et des mouches en été, vous avez beau crier, personne ne vous entend jamais. C’est joli le Haut-Doubs, mais c’est très froid comme région et comme gens. C’est bien simple, les paysans, ils s’occupent de leurs vaches et c’est tout. Et le soir, ils mangent de la saucisse de Morteau avec de la cancoillotte ou du comté, puis ils vont se coucher à la même heure que leurs poules. Elles sont comme les bœufs, elles pondent leur lait très tôt. Henriette, elle a eu une vie horrible.

Quand elle a eu quarante-cinq ans, un de ses frères est mort et elle a pu s’échapper. Elle a couru très loin jusqu’à Pontarlier et elle s’est cachée derrière des poubelles remplies de papiers cadeaux et d’emballage de foie gras. C’était le jour de Noël et tous ces restes de fête, ça lui a fait un peu comme un réveillon. C’est l’assistance des hôpitaux qui l’a trouvée. Elle était recroquevillée à même pas savoir pleurer puisqu’elle n’a jamais eu quelqu’un qui l’ait consolée.

Quand elle s’est réchauffée, elle a commencé à travailler chez mon grand-père Achille qui était veuf. Mon grand-père, il est très gentil. Un jour, il lui a demandé si au lieu de faire le ménage, elle ne préférait pas plutôt jouer aux dames et comme elle a accepté, il l’a épousée. Mon papa, le jour du mariage, il a fait la tête. Ma maman avait beau lui expliquer qu’Achille épousait Henriette uniquement pour que plus tard quand il sera mort, elle puisse bénéficier de sa retraite de douanier, il avait du mal à accepter, alors qu’à la maison, il en fait des vertes et des pas mûres et même avec des femmes qui ne sont pas ma maman. Et quand ma maman elle l’apprend, elle lui crie dessus en le traitant de Matou de Montrapon. Montrapon, c’est le quartier où l’on habite à Besançon. Puis elle découpe sa tête de toutes nos photos de famille qui sont posées sur l’étagère à côté du téléphone et au moment de se coucher, elle accroche son pyjama avec une punaise sur la porte d’entrée qu’elle ferme à clef, comme ça, mon papa, il est obligé d’aller dormir à l’hôtel. Bien fait !

Le lendemain, il rentre tout penaud à la maison avec la même tête que mon chien quand il a fait une bêtise du genre tuer une poule. Ma maman, elle attend plusieurs jours, puis elle passe l’éponge car elle l’aime et lui aussi, et tout redevient comme avant et moi, je suis drôlement contente d’avoir une famille normale même si mes frères continuent de m’embêter comme si de rien n’était. Faut dire, ils sont dans l’âge bête où à part de m’énerver, ils ne font rien de leur journée. Même mon chien, il ne peut plus les supporter.

Et puis un jour, je ne sais pas comment, mais tout repart de plus belle. Les poules tuées, ma maman trompée, les photos découpées, les pyjamas punaisés. Je vous jure, j’ai huit ans comme Henriette dans son placard, et chez moi, la vie est très agitée. Chez mon grand-père nouveau marié, c’est très calme. J’y ai passé une semaine l’été dernier pour aller respirer le bon air de la montagne parce que j’avais trop toussé durant l’année et mon grand-père, tous les soirs, il me couchait à sept heures, encore plus tôt que les poules du Haut-Doubs. Je ne sais vraiment pas pourquoi vu que je ne ponds pas. J’entendais les autres enfants jouer dans la cour, j’avais envie de les retrouver, mais je ne disais rien parce que je l’aime beaucoup mon grand-père. La journée, il fabriquait dans son établi des petites seilles en bois sur lesquelles il écrivait en italique Pontarlier, puis il les vendait aux touristes qui aiment la montagne. Dedans, on peut y mettre ce que l’on veut, des trombones, des bonbons. Ma mamy, la maman de ma maman, elle y range son dentier quand elle va se coucher, mais ce n’est pas pratique parce que pendant la nuit, mon chien, il le lui vole et après le matin, elle rit sans ses dents et on dirait qu’elle a cent ans.

Mais depuis un mois, notre maison est très triste car mon grand-père est malade du sang à l’hôpital de Besançon et peut-être même qu’Henriette sera veuve de douanier avant même qu’elle ne se soit habituée à être une dame de Pontarlier à dire bonjour aux commerçants, car il paraît qu’il est condamné. Je ne sais pas ce que ça veut dire mais hier, quand je suis rentrée dans sa chambre sans frapper, j’ai vu une infirmière qui lui plantait une immense aiguille dans le cœur parce qu’il n’a plus que la peau sur les os mon pauvre grand-père et que c’est là qu’il est le plus doux. Ca m’a fait peur d’autant plus que je dis toujours au docteur que je préfère les piqûres aux médicaments. C’est vrai, je n’aime rien avaler à part les crêpes de ma maman. Je préfère me faire piquer surtout dans le haut du dos, j’adore. Mais là, une grande comme mon grand-père, je ne veux pas qu’il meure.

Un jour, j’ai vu un mort. C’était une morte. La femme de mon parrain. Elle était allongée sur le canapé de son salon. On aurait dit un enfant. Je ne comprenais rien d’autant plus que mon parrain n’arrêtait pas de dire en pleurant à ma maman qu’on aurait dit que sa femme, elle dormait. C’est seulement quand mon parrain m’a obligée d’aller l’embrasser que j’ai compris que la mort c’est quand on est aussi froid que les hivers où mon papa et ma maman louent une ferme dans le Haut-Doubs et que ça gèle tellement que l’eau, elle est congelée et que tu as beau t’habiller avec plein de pulls, le froid, il te pénètre quand même dans la peau.

Ce soir, c’est Noël et je ne veux pas que mon grand-père meure. Je ne veux pas qu’il devienne tout froid, j’aime trop ses baisers chauds même s’ils sentent moins bons que ceux de ma maman et aussi ça ne serait pas juste qu’Henriette soit obligée d’aller vivre toute seule alors que ça fait si peu de temps qu’elle n’a plus peur et qu’elle ose même des fois nous parler. Mon Dieu faites que mon vœu, il soit exaucé et après promis juré, je ne ferai plus jamais de listes de commandes de cadeaux à Noël.

Pendant que mon papa déguisé en père Noël déposait les cadeaux au pied de notre sapin qui était tellement grand qu’il atteignait le plafond, le téléphone a sonné. C’était l’hôpital. Mon papa a retiré sa barbe blanche et je l’ai vu pleurer à cause de mon grand-père qui venait de partir au ciel.

Le lendemain, j’ai emmené avec ma maman mon vélo flambant neuf et tous mes jouets entassés dans ma chambre de petite fille très gâtée aux Founottes, c’est le quartier de Besançon où vivent les enfants défavorisés et j’ai tout donné à une famille nombreuse qui vivait dans une seule pièce. Ca ne sentait pas bon, mais je n’ai jamais été aussi heureuse. Surtout quand les petits de mon âge m’ont dit merci, je me suis crue le messie. Et j’ai pensé à mon grand-père si gentil.

A l’école quand les filles de ma classe m’ont demandé ce que j’avais eu comme cadeaux de Noël, je leur ai répondu que j’avais donné à des pauvres tout ce que j’avais reçu et j’ai été très fière d’ajouter que savoir donner était le plus beau des cadeaux.

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Une dépêche AFP reprise par Le Monde nous apprend que l’homme de 57 ans mort d’une crise cardiaque après une très longue et très vaine recherche d’un lit dans un service de réanimation dimanche dernier a subi mardi 30 décembre 2008 une autopsie. Le parquet d’Evry, chargé de l’enquête, conclut, nous citons : « Vraisemblablement si on avait trouvé une place, ça n’aurait pas changé les choses. » On savait, depuis Vaugelas, que la grammaire régissait même les rois. On sait désormais qu’elle peut, grâce à une bonne subordonnée hypothétique au passé suivie comme il se doit d’une proposition principale au conditionnel passé, justifier à peu près n’importe quoi, y compris le naufrage de l’ensemble d’un système de santé au bord de la crise nerfs budgétaire. On appréciera au passage également la révolution que le parquet d’Evry introduit dans la conception de la médecine, la première d’une telle importance depuis Hippocrate : à quoi bon soigner des malades qui de toute manière, comme tout le monde, finiront bien un jour par mourir ?

L’abominable Monsieur Klaus

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Il est vaniteux comme Jack Lang, péremptoire comme Claude Allègre, arrogant comme Alain Juppé, agité comme Nicolas Sarkozy, provocateur comme Dany Cohn-Bendit. Dans un pays héritier de la Kakanie de Robert Musil, voilà un homme, Vaclav Klaus, 67 ans, profession président de la République, qui ne manque pas de qualités, ou de défauts, comme on voudra. Ce moustachu à la blanche crinière a succédé, en 2003 à Vaclav Havel au Hrad, le château présidentiel qui domine la ville de Prague, et a été réélu, en 2008, pour un second et dernier mandat de cinq ans à la magistrature suprême de son pays. Autant dire qu’il aurait tort, de son point de vue, de brider son tempérament de pitbull politique, puisqu’il est parvenu au terme du cursus honorum national, et n’a besoin de ménager personne pour la suite de sa carrière.

Une panique, un peu surjouée sans doute, mais réelle, s’est répandue à Bruxelles comme à Paris, lorsque l’on s’est aperçu que le premier personnage, dans l’ordre protocolaire, du pays présidant l’UE à partir du 1er janvier 2009, était une espèce d’énergumène incontrôlable, professant des opinions hétérodoxes sur tous les sujets sensibles.

M. Klaus pense que l’Union européenne est un nouvel avatar des puissances extérieures, comme l’Autriche impériale ou la Russie stalinienne, qui veulent imposer leur loi au vaillant petit peuple tchèque. Pour M. Klaus, l’UE devrait se contenter d’être l’annexe économique d’une OTAN dominée par les Etats-Unis, seuls garants, à ses yeux, de la protection des anciens pays satellites de l’URSS contre un retour de la volonté d’hégémonie russe. M. Klaus est un intégriste du libéralisme économique, vouant un culte fervent à ses théoriciens Friedrich Hayek et Milton Friedman, et à ses praticiens Ronald Reagan et Margaret Thatcher. Ainsi, il fustige les aides massives accordées aujourd’hui par les Etats aux entreprises financières et industrielles en détresse comme le signe d’un retour au socialisme honni. M. Klaus ne croit pas une seconde aux balivernes relatives au réchauffement climatique de la planète. C’est pourquoi il estime que les prêcheurs d’apocalypse environnementale sont aussi stupides et dangereux que les planificateurs communistes de jadis en voulant imposer leur modèle de développement à la planète entière. Il le leur a fait savoir dans un livre qui a beaucoup plu à Vladimir Poutine, si bien que c’est le trust pétrolier russe Loukoil qui en assure la traduction et la promotion en Russie.

M. Klaus, à la différence d’un Alexandre Soljénitsyne, ne peut être crédité d’un passé de résistant glorieux au totalitarisme qui pourrait retenir ses détracteurs de se montrer trop agressifs à son égard. M.Klaus, dans sa jeunesse, n’a jamais adhéré, certes, au Parti communiste, mais s’est tenu très sage dans le confortable Institut de prospective de l’Académie des Sciences où le régime casait les intellectuels hétérodoxes, à condition qu’ils ne mènent aucune activité militante dissidente. M. Klaus, en conséquence, s’est tenu prudemment à l’écart du printemps de Prague en 1968, car il ne croyait pas à cette troisième voie entre le communisme et le capitalisme prônée par Alexandre Dubcek et ses amis. Pendant que ses compatriotes étaient ramenés à l’orthodoxie marxiste-léniniste par les chars soviétiques, M. Klaus se perfectionnait aux Etats-Unis et en Italie dans la connaissance du monétarisme et de ses applications aux économies développées.

À son retour au pays, les dirigeants « normalisés » lui confient la gestion des réserves de devises occidentales de la Banque nationale, tâche dont il s’acquitte avec zèle et compétence.

M. Klaus, pourtant, n’éprouve ni regrets ni remords de n’avoir pas adhéré à la « Charte 77 », qui rassemblait les intellectuels opposés au régime communiste, ce qui leur valait des séjours réguliers en prison et des interdictions professionnelles. Ce n’est pas, à son avis, cette résistance d’une élite qui a le plus contribué à la chute du communisme, mais la « passivité » de la masse du peuple tchèque qui l’a fait couler comme un vieux rafiot trop lourdement lesté.

Entre M. Klaus et M. Havel, ce n’est pas la franche amitié, même si l’on porte le même prénom royal. Le dramaturge, ancien porte-parole de la dissidence, ne cache pas avoir senti de « mauvaises vibrations » chaque fois que Klaus était dans son bureau, ce qui arrivait fréquemment lorsque ce dernier était Premier ministre et Havel président de la République. M. Klaus, de son côté, ne manquait pas une occasion de stigmatiser les « intellectuels de gauche » aussi creux que verbeux qui entouraient Havel au Château.

En 1989, M. Klaus se glisse dans la « Révolution de velours » comme un grand frère venu conseiller la jeunesse étudiante qui menait la révolte populaire contre les vieux staliniens au pouvoir. Il s’agrège au Forum civique, nébuleuse rassemblant des militants venus d’horizons très divers : on y retrouve aussi bien le trotskiste Petr Uhl que le prêtre catholique Vaclav Maly, futur archevêque de Prague.

C’est peu dire que les animateurs du mouvement étaient peu préparés à un occuper ce pouvoir qui leur tombe entre les mains au début de l’année 1990. Les figures emblématiques de la résistance au communisme se voient confier les postes de prestige : Vaclav Havel la présidence de la République, Alexandre Dubcek celle du Parlement, et Jiri Dienstbier le ministère des Affaires étrangères.

M. Klaus, lui, deviendra tout naturellement ministre de l’Economie et des finances, en raison d’un CV garantissant ses compétences techniques, sinon politiques. A la différence de Havel et Dienstbier, pour qui l’entrée dans les institutions étatiques résulte d’un accident de l’Histoire, et qui ne possèdent pas les gènes des grands fauves politiciens, M. Klaus est un homme organisé, méthodique et prévoyant. Il profite de la popularité que lui confèrent les réformes économiques qu’il met en œuvre au pas de charge pour fonder le parti de droite ODS (parti civique démocratique), au grand dam de ses « amis » du Forum civique, d’orientation plutôt gauchiste et libertaire. Ce parti remportera haut la main les élections de 1991.

Et c’est ainsi que M. Klaus est devenu un personnage incontournable de la vie politique tchèque, même si le sort des urnes ne lui fut pas toujours favorable, en raison de la corruption provoquée au sein de son parti par les privatisations des entreprises publiques.

La lettre de la Constitution tchèque ne confère au président de la République qu’un pouvoir essentiellement représentatif et protocolaire. Mais les circonstances politiques – majorité très étroite du gouvernement de coalition dirigée par le nouveau chef de l’ODS Mirek Topolanek, popularité toujours importante de Klaus dans l’opinion – renforce le rôle de ce dernier, qui ne s’est jamais senti une vocation de potiche.

Il se permet des « coups » à la limite de ses prérogatives et même au-delà. Ainsi, en visite officielle en Irlande en novembre 2008, il s’affiche avec le milliardaire Declan Ganley, principal animateur de la campagne victorieuse du « non » au traité de Lisbonne, et se proclame avec lui « dissident de l’Europe ». Il refuse obstinément de pavoiser le château de Prague aux couleurs de l’UE, ce qui lui vaut une violente prise de bec avec Dany Cohn-Bendit venu lui faire la morale avec une délégation du Parlement européen. Dany le rouge avait amené un étendard bleu étoilé d’or qu’il posa théâtralement sur le bureau présidentiel. « On ne nous avait jamais parlé comme cela depuis le temps des Soviétiques ! », rétorqua alors M. Klaus.

Voilà donc l’homme qui s’apprête à pourrir la vie européenne dans les six mois qui viennent. C’est le Milosevic light qui va être offert à notre détestation de bons élèves de la classe bruxelloise. Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai comme une envie d’école buissonnière.

Apocalypse, non !

70

Cette année, le Père Noël a été bon avec moi : il m’a apporté un bonsaï plutôt que le coffret The Best of Mordillat et Prieur. Dans ma lettre annuelle, après avoir bien précisé que j’avais été sage durant près de 365 jours, je l’avais informé que je révélerais sa non-existence au monde entier s’il s’avisait de me livrer un opus des deux larrons. Car Arte ouvrant régulièrement son antenne à ces deux artistes, et en général à Noël, il m’avait été donné de voir quelques-unes de leurs émissions sponsorisées par mes impôts (enfin, si j’en avais payé).

Un beau jour – ou peut-être une nuit –, j’avais eu l’occasion de regarder un passage de Corpus Christi. Toutefois, l’imminence d’un trajet routier m’avait convaincu du risque de prendre le volant sous l’emprise de ce visionnage que je m’étais, du coup, décidé à écourter.

Aussi, je ne m’étonnai guère de ressentir un certain manque de vigilance au bout de quelques minutes devant Les origines du christianisme, diffusé quelques mois plus tard. Mais les vertus du produit étant multiples, je découvris qu’il traitait aussi bien l’insomnie persistante que la paresse intestinale, et surtout l’aveuglement intellectuel. En effet, au delà d’une mise en scène d’une austérité calvinienne, je percevais comme un message subliminal qui m’invitait à apostasier dans les meilleurs délais. Je déclinai toutefois l’invitation…

Léglise fo kel arète 2 dir nimporte koi MDR!!!! : telle est globalement la thèse qui sous-tend cette « œuvre ». Au siècle dernier, Alfred Loisy, théologien soucieux de faire convoler en justes noces Dieu le Père et la déesse Raison fit scandale – et fortune – en écrivant : « Jésus annonçait le Royaume, et c’est l’Église qui est venue. » Du coup, Prieur et Mordillat ont immédiatement trouvé l’homme sympathique et, rien que pour se faire plaisir, ils lui ont consacré une hagiographie. Un webmarchand commence ainsi sa présentation de l’ouvrage consacré à Loisy : « Ouvrez ce livre, il fait peur. » Puisqu’on vous dit que ça sent le soufre ! Voilà ainsi la deuxième cause première de leur mission (la première cause première de tout étant, comme vous le savez, Dieu[1. Saint Thomas d’Aquin, Somme Théologique, Ia Q2 a3.]) : convaincre un monde trop crédule que des usurpateurs trahissent depuis vingt siècles la Bonne Nouvelle du Christ afin de maintenir les peuples dans l’ignorance crasse et les superstitions moyenâgeuses par la force et/ou par la ruse.

Concernant la forme, il faut saluer les infinies précautions par lesquelles nos deux artistes se prémunissent contre tout risque d’objectivité. S’inspirant tantôt de ces experts du pinceau qui retouchaient les photos des congrès de la IIIe Internationale au fil des épurations successives, tantôt de ces artistes du montage de texte qui, à partir d’extraits indubitablement découpés dans « Le songe d’une nuit d’été », composaient un truc comme ça : « ToN/FIls/cONtrE/1 MilLioN/d’€/ pRévIenS/lEs/fLiCs /eT/Il EST/MorT », nos deux réalisateurs ont su tirer profit des « merveilleuses avancées technologiques » en matière d’image, faisant preuve d’une dextérité qui ringardise ad aeternam les procureurs de toutes les inquisitions, de tous les procès staliniens, de tous les procès révolutionnaires.

Si les outils ont évolué, les méthodes sont les mêmes : on récolte des témoignages qu’on accommode en fonction de la thèse à démontrer. Lorsqu’on se hasarde à consulter un historien ou exégète un peu trop nuancé, on conserve quelques bouts de phrases, on les plonge hors de leur contexte, de façon à pouvoir en travestir le sens. Quoi qu’il arrive, les premières et dernières salves sont réservées à l’accusation. S’il y en a que ça gêne, ils n’ont qu’à zapper sur TF1 ! Ici, la vérité aura l’épaisseur d’une tranche de cornichon au milieu d’un Big Mac : ça suffit bien comme ça.

À propos d’herméneutique, on pourra constater que la méthode d’Arius est scrupuleusement appliquée : on isole une phrase afin de lui faire dire le contraire de l’ensemble du propos. Le principe d’exégèse suivant lequel le tout éclaire le particulier est balayé d’un revers de main. En outre, la lecture la plus stupidement littérale sera privilégiée : on feint d’ignorer la dimension théologique des récits pour monter en épingle le moindre épisode violant les codes de bonne conduite du camp du Bien et du Progrès

Voilà quelques unes des grosses ficelles avec lesquelles nos duettistes animent leur marionnette. L’intervention d’universitaires spécialistes en démontage d’Eglise apporte au documentaire une caution que bien peu osent contester.

Voilà donc pourquoi je ne me suis même pas donné de regarder plus d’un épisode et demi d’Apocalypse, le Mordillat-Prieur de l’année qui, une fois de plus, a doctement expliqué à quelques millions de Français catholiques et trois ou quatre douzaines de millions de sympathisants pourquoi ils étaient forcément liberticides et ontologiquement antisémites.

Maintenant, en ces temps de crise financière, peut-on faire la fine bouche devant la P.M.E. Mordillat, Prieur & Fils qui fait vivre une équipe de tâcherons du copier-coller vidéo ? Que nenni. Cependant, il serait sans doute judicieux de revoir le positionnement de leurs films dans le commerce : plutôt que de les placer dans le rayon religion des FNAC ou de la Procure, on ferait mieux de les merchandiser dans les boutiques de farces et attrapes, entre une valise de magicien et le petit moine qui, lorsqu’on lui appuie sur la tête…

L'Apocalypse - Coffret

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Chevillard emballe

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Noël oblige, il sera un peu trop pardonné à tous ceux qui n’ont pas encore suivi les impératifs conseils de lecture de Bruno Maillé concernant les trois notes quotidiennes d’Eric Chevillard. Non seulement son blog reste ouvert pendant les fêtes, mais en plus, l’auteur y laisse entendre que ses petits chefs d’œuvre seront bientôt accessibles à tous, y compris les plus rétifs à internet : « Ces notes, écrit-il, devaient être prochainement imprimées, je n’y renonce pas mais j’envisage maintenant de les vendre plutôt à l’unité avec un chocolat dedans et un petit emballage argenté ou doré en papillote. » Malgré cette mise au point formelle de l’auteur, une rumeur persistante assure qu’il aurait colligé ses bréviotes sous une forme plus traditionnelle, un livre quoi, à paraître en janvier chez les excellentes éditions de l’Arbre Vengeur, dont nous vous avions déjà dit beaucoup de bien, puisque éditrices d’inédits de Chesterton et Jules Renard et même de badges à leurs effigies…

Le trouillomètre à zéro

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Dans Salo, ou les cent vingt journées de Sodome, Pier Paolo Pasolini transpose le roman de Sade dans l’ultime réduit fasciste de l’éphémère république sociale italienne. On y voit les notables de ce régime agonisant masquer leur panique dans la débauche, la cruauté et l’horreur et se permettre les pires outrages sur les jeunes gens qu’ils ont pris en otage. Quand on demandait à Pasolini le but de ce film souvent insoutenable (enfin tout est relatif quand on doit aller voir une comédie française des années 00), il répondait qu’il avait voulu montrer « l’anarchisme du pouvoir ».

C’est que pour Pasolini, le pouvoir sans but, le pouvoir désorienté, le pouvoir affolé même s’il est total, finit par faire tout et n’importe quoi, par tout se permettre, dans l’ivresse de sa panique et de son désespoir.

L’autre figure, plus française, de cet anarchisme du pouvoir, c’est notre cher Ubu, personnage littéraire qui a eu le rare honneur de finir en adjectif. Ubu et son célèbre « Merdre », Ubu et sa « pompe à phynances », Ubu fier à bras qui fait passer les nobles à la trappe et suspend ses ennemis à des crocs de boucher. (Ne fut-ce pas à une époque une métaphore sarkozyste pour le sort qu’il fallait réserver à Villepin ?). S’il serait un brin exagéré de comparer nos actuelles excellences aux notables de Salo, il n’en reste pas moins que nous vivons depuis quelques semaines cet anarchisme du pouvoir. Et l’on se rapproche davantage de la chose avec Ubu, puisque l’on pourrait très bien entendre ces jours-ci du côté de Bercy ou de Matignon ce dialogue, écrit il y a plus de cent ans par le grand Alfred Jarry :

– Mais, Père Ubu, si tu ne fais pas de distributions le peuple ne voudra pas payer les impôts…
– Est-ce bien vrai ?
– Oui, oui !
– Oh, alors je consens à tout. Réunissez trois millions, cuisez cent cinquante bœufs et moutons, d’autant plus que j’en aurai aussi !

Parce qu’enfin, il faudrait être d’une extrême mauvaise foi pour ne pas reconnaître que la politique menée actuellement par le pouvoir ne ressemble plus tellement à celle du volontarisme néolibéral arrogant des débuts mais davantage à celle de Gribouille et un Gribouille qui mérite comme jamais sa rime avec trouille.

Il y a de quoi, direz-vous, le tsunami au ralenti de la récession a fait perdre leurs repères à nos post-tatchériens. On pourrait les féliciter de leur pragmatisme face à cette catastrophe, de ne pas avoir hésité à faire intervenir la puissance publique pour relancer à coups de milliards une économie dévastée par les amis d’hier, les « phynanciers » aux techniques décidément ubuesques, pour rester dans notre registre. On pourrait aussi les féliciter d’avoir nommé un ministre de la Relance (Joyeux Noël à Patrick D. qui voulait être ministre depuis tout petit).

Seulement, quand on veut se la jouer comme Roosevelt comme d’autres la jouent comme Beckham, on ne refuse pas 700 millions à une éducation nationale saignée à blanc. On ne fait pas semblant de mettre le retrait de la réforme des lycées sur le compte d’un souci du dialogue quand on a une peur bleue d’une jeunesse qui pourrait aller prendre ses exemples du côtés d’Athènes où la « génération 600 euros » brûle les sapins sur la place Syntagma, chez les émeutiers de Malmö, de Reykjavik ou sur le mouvement italien « Nous n’avons pas peur » qui paralyse le système éducatif depuis plusieurs mois. Pour ceux qui seraient moyennement au courant des événements européens évoqués ici, nous rappellerons simplement que la collusion et la concentration des entreprises d’information atteint son stade ultime en ce moment même. Et que nous touchons là un autre point de cet anarchisme du pouvoir qui consiste à nier le réel et à casser le thermomètre pour faire baisser la fièvre, c’est à dire, par exemple, faire nommer le président d’une chaîne publique en conseil des ministres.

Ubu et Gribouille partout, la main dans la main, on vous dit.

Quand on dit qu’on veut relancer l’automobile, on ne se contente pas pour mesure, prise en catimini d’ailleurs, pour ne pas offenser les khmers bleus de la majorité, de faire passer l’indemnité journalière du chômeur technique, presque tous les ouvriers du secteur depuis deux mois, de 50% à 60%. On interdit les licenciements comme le propose l’excellent Benoît Hamon que l’on moque de vouloir restaurer une mesure instaurée par Chirac. Et puis on prend Monsieur Mittal entre quatre z’yeux et on lui explique gentiment que chaque ouvrier licencié de Gandrange va lui coûter bonbon, à cet arracheur de dents. On ne laisse pas non plus Claude Bébéar affirmer dans Paris Match qu’il n’y aura pas de licenciements dans la banque et l’assurance françaises pour que Natixis, deux jours plus tard, annonce plus de 840 suppressions d’emplois. On ne s’obstine pas, non plus, comme un enfant capricieux (je ne suis pas PPDA, je ne serai pas viré de TF1 pour cette comparaison), sur le travail le dimanche quand on sait que cette mesure est économiquement inutile, socialement désastreuse et va un peu plus faire se décomposer le « vouloir-vivre ensemble ».

L’anarchisme du pouvoir, c’est aussi la bêtise symbolique : c’est laisser insulter la charmante et courageuse Rama Yade par un Kouchner décidément plus valet de comédie que jamais, le jour même où celle-ci célèbre l’anniversaire de la déclaration des droits de l’homme, tout cela parce qu’elle se dit moyennement enthousiasmée par un mandat européen.

C’est libérer Marchiani et laisser Julien Coupat et Yldune Levy en prison pour les fêtes. Marchiani, on pouvait l’aimer à une époque comme me le racontaient Fajardie et Tillinac, membres du comité de soutien à Jean-Paul Kaufmann, quand il était porte-flingue de Pasqua et qu’il faisait preuve d’un sacré courage dans la libération de nos otages au Liban en 1988. On aurait dit Géo Paquet, le Gorille, barbouze gaulliste créée par Dominique Ponchardier pour la Série Noire dans les années cinquante et soixante. Beaucoup moins quand, préfet du Var, il interdisait NTM en tant que « chrétien et père de famille » et encore moins quand il tenta avec des moyens pour le moins expéditifs une OPA sur le RPF de Pasqua en éliminant l’aile gauche du mouvement.

Seulement, là encore, c’est l’anarchisme du pouvoir. Sarkozy ne respecte pas les règles qu’il s’était lui-même fixées sur le refus d’utiliser son droit de grâce parce que ce n’était pas « moderne », cette survivance régalienne.

Sans doute est-ce plus moderne de laisser deux jeunes gens dont le seul crime jusqu’à preuve du contraire n’est pas de se faire de l’argent dans le commerce des armes mais de critiquer les armes du commerce. Sans doute est-ce plus moderne de les laisser incarcérés sous le régime de DPS (détenus particulièrement surveillés), c’est à dire d’être réveillés toutes les deux heures la nuit et d’avoir la lumière en permanence allumée ?

L’anarchisme du pouvoir, ou la peur de l’insurrection qui vient.

Oeuvres

Prix: 38,00 €

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À demain, Péguy !

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Charles Péguy.

On réédite L’Argent de Péguy. Voilà qui ne pouvait tomber mieux en cette période où l’école connaît à nouveau turbulences et soubresauts, grand corps malade et glorieux depuis des décennies. Lire ou relire L’Argent de Péguy qui date pourtant de 1913, est ce qu’il y a de mieux à faire pour comprendre 2009. Quelle est notre situation ? Après quarante ans de délires didactiques divers, quarante ans de jargon asséné par des savants fous qui ont fait exploser le système à coups de programmes orwelliens, le ministre Darcos dont on nous dit qu’il est pourtant un humaniste distingué veut « moderniser l’école » en s’appuyant sur une logique purement comptable. Au passage, on pourra noter qu’il y a une esthétique très bas-empire dans cette façon sarkozyste de demander à un patron de télévision publique d’annoncer lui-même la fin de la publicité ou à un spécialiste de Tacite de proclamer la mort du Latin. On a les maîtres qu’on mérite, surtout quand on les a choisis soi-même.

Péguy, donc. Péguy dont Alain Finkielkraut nous avait rappelé, il y a quelques années, dans Le Mécontemporain, à quel point il était oublié et pourtant indispensable. Péguy, que certains philosophe hâtifs ont voulu voir comme un penseur à l’origine d’un fascisme made in France, est effectivement l’homme de tous les paradoxes, l’incarnation de traditions contradictoires mais se révèle, au bout du compte, d’une surprenante cohérence intellectuelle. C’est ce qu’on pourrait appeler, dans le domaine des idées, le miracle français comme il y a, dans le domaine diététique, un miracle crétois. Péguy fut à la fois l’adepte de Jaurès et Maurras, le chantre de l’école laïque et un catholique fervent, et il fit écrire dans ses Cahiers de la quinzaine les frères Tharaud et Anatole France, un peu comme si une revue aujourd’hui pouvait faire se côtoyer les penseurs de La République des idées et ceux de L’Encyclopédie des Nuisances, Pierre Rosanvallon et René Riesel[1. Ou à Causeur, peut-être…]. Péguy, ce socialiste qui a écrit le plus beau poème qui soit sur Notre-Dame de Chartres, ce dreyfusard qui vouait un culte à Jeanne d’Arc était en fait un mystique, un visionnaire. De Dieu et de la République. Les clivages idéologiques de son temps, il avait bien compris qu’ils ne passaient pas entre celui qui croyait au Ciel et celui qui n’y croyait pas mais entre ceux pour qui la tradition est la clef de l’avenir et de l’émancipation et ceux pour qui la sacro-sainte modernisation est une fin en soi et suppose que l’on nie le passé, voire qu’on le réécrive à la manière de Winston Smith dans 1984. « Nous aimions l’Eglise et la République ensemble, et nous les aimions d’un même cœur. »

Péguy comprend cela dès 1913. Pur produit de l’école laïque, fils d’un menuisier et d’une rempailleuse, il raconte dans L’Argent tout ce qu’il doit aux « hussards noirs » de la République qui firent de lui un normalien supérieur. Péguy est d’ailleurs l’inventeur de cette expression qui a connu la fortune que l’on sait. Hélas, justement parce ce que cette expression désigne un certain type d’instituteurs et de professeurs qui disparurent aux cours des années soixante-dix, quand le monde d’avant acheva de sombrer avec le choc pétrolier et le putsch définitif des technocrates, symbolisés par un ministre des Finances à l’alopécie précoce qui imposa le règne de l’expertise là où existait le politique. Gageons que c’est à peu près à cette époque que dut se généraliser l’emploi assez révoltant du mot « enseignant » qui sent d’ailleurs à plein nez la « novlangue » de la normalisation giscardienne.

À l’époque de Péguy, les modernisateurs, ce sont les radicaux arrivés au pouvoir en 1902. Ils vont provoquer une rupture définitive, plus profonde peut-être que celle de 1905 sur la séparation de l’Eglise et de l’Etat (et bien plus nuisible) par une loi scolaire créant un cursus « moderne », entendez sans latin ni grec, mis sur un pied d’égalité avec l’enseignement classique.

Un détail ? Non, le début de la fin. Comme le remarque Antoine Compagnon dans son excellente préface, les mêmes arguments démagogiques utilisés à l’époque de Péguy le seront à nouveau lors de l’institution du collège unique en 1975. Sous prétexte d’ouvrir l’école au plus grand nombre, mais en multipliant hypocritement les filières, on fabrique de l’inégalité et on tue cet élitisme républicain qui permit à Péguy d’être repéré par un directeur d’Ecole normale qui l’orienta en sixième plutôt que de le laisser continuer un enseignement court dans ce qu’on appelait encore « le primaire supérieur ».

L’Argent, c’est aussi, déjà, le désespoir d’un homme qui voit disparaître ce qu’Orwell, encore lui, appellera la common decency, c’est à dire cette aptitude du peuple à créer lui-même un réseau de solidarités, un ensemble de valeurs d’entraide, de « savoir-vivre » ensemble, détruite par un capitalisme qui aplanit définitivement la beauté du monde : « On ne saura jamais jusqu’où allait la décence et la justesse d’âme de ce peuple ; une telle finesse, une telle culture ne se retrouvera plus. Ni une telle finesse et précaution de parler. Ces gens-là eussent rougi de notre meilleur ton d’aujourd’hui, qui est le ton bourgeois. »

Et plus loin, d’identifier la cause : « On ne parle aujourd’hui que de l’égalité. Et nous vivons aujourd’hui dans la plus monstrueuse inégalité économique que l’on ait jamais vue dans l’histoire du monde. »

A demain, Péguy !

L'ARGENT

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2009 : épinards gratuits !

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Nicolas Sarkozy a omis d’en parler dans ses vœux télévisés du 31 décembre. On ne comprend pas pourquoi : ça lui aurait fait au moins une bonne nouvelle à annoncer pour 2009… Popeye appartient à tout le monde depuis le 1er janvier ! Ou presque. Né en 1929 avec la Grande Dépression, Popeye est désormais libre de droit dans toute l’Union européenne, puisqu’il s’est écoulé soixante-dix ans depuis la mort d’Elzie Segar, son créateur. Véritable icône des années 1930, Popeye le marin s’était popularisé durant la seconde guerre mondiale grâce aux soldats américains, qui étaient nombreux à arborer le tatouage de ce combattant du Bien. Outre-Atlantique, les Américains devront encore attendre jusqu’en 2022 que les quatre-vingt-quinze ans réglementaires soient passés. Encore un peu de patience, et Betty Boop et Mickey Mouse rejoindront Popeye, devenant aussi libres de droits qu’un texte de Molière ou Shakespeare.

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Pour Gaza, Rania paie le prix du sang

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Alors que les raids aériens de l’armée israélienne se poursuivent contre des installations du Hamas, et que le bilan des victimes dans le bande de Gaza se situe aux alentours de 370 morts, les médias jordaniens ont fait parvenir jusqu’à nous une image assez curieuse : la reine Rania de Jordanie en train de donner son propre sang, à l’hôpital militaire Al-Hussein d’Amman, dans le cadre d’une opération humanitaire en faveur des Palestiniens. La reine, qui est d’origine palestinienne, a d’ailleurs déclaré : « ce serait une honte de se limiter à exprimer sa sympathie avec le peuple de Gaza, car ils n’ont pas besoin qu’on ait pitié d’eux, ils ont besoin de nous pour agir et aider et je sais que nous pouvons faire plus ». Le roi de Jordanie Abdallah II a également fait don de son sang. Ces gouttes de sang seront certainement utiles dès lors que l’opération « plomb fondu » a déjà fait 1700 blessés. Mais ces images révèlent les nouveaux jeux de la propagande et de la communication dans le contexte proche-oriental.

En 2006, quatre ans plus tard, la très people Rania répondait aux questions de l’écrivain(e) Irène Frain dans Paris-Match, alors qu’elle participait au glorieux « Forum des femmes » de Deauville. Pensez-donc, la presse tenait enfin une élégante et belle jet-setteuse du monde arabe, instruite, non-voilée, défendant la veuve et l’orphelin, et tellement solidaire avec les populations palestiniennes opprimées. Autant dire que Rania était parfaitement calibrée pour être une « ambassadrice de charme » du monde arabe auprès de l’Occident. « Le week-end, écrit Irène Frain, Rania et le roi Abdallah adorent préparer eux-mêmes des barbecues pour leurs enfants. Le soir, quand elle n’a pas de devoirs protocolaires, la reine redevient une « simple » jeune femme de son temps, captivée… par Desperate Housewives ». Un barbecue en famille, quand elle ne doit pas faire « ses devoirs »… le tout suivi d’une soirée télé. Une simple life, comme dirait la sociologue Paris Hilton. Irène Frain, dans ce style apologétique « mousse et pampre » dont elle a seule le secret de fabrication, balance : « Rien qu’à entendre ce « Rania » qui sonne déjà comme « reine », chacun, dans l’attente de ce dîner où elle doit prononcer un discours, s’est mis à rêver diadèmes et contes de fées ; et, bien entendu, s’est souvenu de Diana. » La référence est lâchée – Lady Di. On aurait pu attendre la Reine de Saba, les Mille et une nuits, Lawrence d’Arabie, Angélique marquise des anges et le sultan, tout le toutime ! Nan, à l’arrivée il reste seulement Diana, l’amante du palefrenier. Frain est vraiment sous le charme exotique de Rania : « Grâce désarmante, sourire malicieux à la Julia Roberts, cette fille pourrait aisément damer le pion aux plus beaux mannequins du monde. Comment croire qu’elle a 36 ans et qu’elle a mis au monde quatre enfants ? Mais on n’a encore rien vu. » Ok. Bon, arrêtons tout net de nous moquer du style impardonnable de cette femme de lettres impérissable comme des images glam glam glam du photographe new-yorkais Nigel Parry qui accompagnent l’article. Rania y ressemble à une mauvaise doublure de Julia Roberts, à une Californienne aisée se pavanant en sa luxueuse villa de Palm Beach. On en oublierait presque qu’elle a été classée 82ème femme la plus influente du monde, par le magazine Forbes en 2007… devant Luisa Diogo, inconnue présidente du Mozambique, mais derrière Maureen Chiquet, mal connue directrice générale de Chanel…

Reste à comprendre ce qui a poussé cette Lady Di d’Arabie à donner son sang royal pour le peuple palestinien et les caméras de télévision. Geste humanitaire ou acte politique ?

Il faut dire d’entrée que la petite monarchie (plus peuplée que la Papouasie mais moins que la Suisse) est sacrément concernée par l’instabilité au Proche Orient, prise en sandwich qu’elle est entre l’Iran, l’Irak et Israël.

En tout cas, le soutien de Rania de Jordanie aux Palestiniens n’est pas nouveau. Interviewée par Claire Chazal, dans le Figaro Magazine, en 2002, la photogénique Reine faisait dans le pathos consensuel : « Du point de vue israélien, la réoccupation des territoires et les punitions collectives envers le peuple palestinien sont légitimes. Du point de vue palestinien, les attentats-suicides sont justifiés. » Opinion justifiée par l’égalité des mères devant la maternitude : « Une mère israélienne aime son enfant, une mère palestinienne aime son enfant, une mère française aime son enfant. Le lien entre la mère et l’enfant passe au-dessus de toute notion de nationalité et de religion. » Bref, la Reine nous la jouait United Colors et Mothers sans Frontières.

À la même période, Nice-Matin rapportait : « La reine Rania de Jordanie a participé hier à Amman à une manifestation contre les incursions israéliennes dans les territoires palestiniens, signe du mécontentement croissant du monde arabe et de la pression de la rue que subissent les dirigeants modérés. » Jamais avare de symboles délicats, Rania s’associait alors à des manifs ouvertement anti-israéliennes : « Rania, accompagnée par trois autres membres de la famille royale, a marché juste derrière le premier rang constitué de cinq enfants jordaniens en fauteuil roulant qui portaient des pancartes disant ‘Arrêtez de faire de nos enfants des handicapés’ (…) La reine Rania de Jordanie a prié pour la Palestine hier à Amman » Cinq paralytiques d’un coup. Et sur roulettes. Plus une prière. Les télés ont dû se régaler. On donnerait cher pour revoir ces images. Enfin, Rania y était. C’est le principal. Derrière son image de people moderne calibrée pour le papier glacé, derrière Diana, derrière Julia Roberts, et même Pénélope Cruz… il y a la manifestante, la militante, la palestinienne en prière, la femme engagée qui souffre pour tout un peule…

Le don de sang humanitaire et engagé est une spécialité du royaume hachémite. En 1995, les Jordaniens avaient été invités à donner leur sang en faveur des musulmans bosniaques. Et en 2003, rebelote, le royaume lançait une nouvelle campagne de don du sang en faveur du peuple irakien. « Leurs majestés ont donné leur sang pour les blessés irakiens afin de concrétiser leur soutien au peuple irakien et démontrer les liens fraternels entre les deux pays », indiquait alors l’agence officielle Petra.. » Autant dire que pour une reine de Jordanie, donner son sang va de soi, comme d’aller taper quelques balles au golf de Saint Nom la Bretèche ou faire acte de présence au bal des débutantes. « Le sang donné par les Jordaniens sera rassemblé puis expédié en Irak dans le cadre d’une campagne nationale d’assistance au peuple irakien, lancée par le souverain jordanien, précisait l’AFP. La Jordanie s’apprête également à envoyer un hôpital de campagne en Irak pour fournir des soins médicaux d’urgence à la population. » Autant dire que le show de Lady Rania à l’hôpital Al-Hussein d’Amman s’inscrit dans une vieille habitude jordanienne de compassion sanguine pour les frères et cousins arabes du Proche Orient…

Que dit-elle la souveraine donnant son sang, et invitant son peuple obéissant à donner le sien pour la « cause » palestinienne ? Elle dit qu’il faut se donner… c’est-à-dire « se battre ». Donner son sang, c’est donner plus que son sang, c’est participer au combat des Palestiniens, presque mourir pour la Cause. C’est ce sacrifice que montrent les séquences vidéo qui passeront en boucle sur les networks du monde arabe. Cette goutte de sang royal, c’est la promesse de la victoire des glorieuses troupes palestiniennes aujourd’hui incapables de riposter à une attaque militaire israélienne autrement que par le terrorisme. Pendant que son royal époux joue, une fois encore, une partie difficile sur l’échiquier régional, Lady Di de Jordanie paie le prix du sang.

Sorcières autonomes : fermeture de la chasse ?

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Charles Pasqua est formel : les « neuf de Tarnac », soupçonnés des sabotages de la SNCF, ne sont pas des terroristes !

A présent que la France entière, jusqu’au Pape de l’antiterrorisme, boycotte obstinément la superproduction hollywoodienne lancée le 11 novembre dernier par Michèle Alliot-Marie, et après que sept « terroristes sanguinaires » ont été déjà relâchés et mis sous contrôle judiciaire, l’entêtement du Parquet et du ministre de l’Intérieur à prolonger la détention d’Yldune L. et Julien C. semble chaque jour plus grotesque et plus irréel.

En un mois et demi, le retournement de l’opinion publique a été spectaculaire. J’entends d’abord qu’il a été considérable ; ensuite, que le bavardage mass-médiatique est demeuré fidèle à sa coutumière putasserie. Saison 1 : Les monstres de Tarnac. Saison 2 : Les médias auraient-ils dérapé ? Saison 3 : Touche pas à mon pote autonome ! Le revirement le plus délectable aura été cependant celui de Libé qui, après deux « une » infâmes, décide soudain de s’adonner à la tarnacophilie la plus débridée.

En un mois et demi, une trentaine de comités de soutien sont apparus en France et à l’étranger, à la suite de celui formé par les tenaces villageois de Tarnac. Une pétition pour leur libération a été signée par tous les grands noms de la pensée radicale (et même les plus petits). Pourtant, Yldune L. et Julien C. (dont je n’hésiterai pas à respecter ici fantaisistement l’anonymat) sont toujours en prison, depuis un mois et vingt jours, et on continue à leur témoigner tous les égards dus aux meilleurs fleurons du terrorisme, à commencer par la traditionnelle lampe-torche dans la gueule toutes les deux heures pour veiller « démokratiquement », comme dirait le poète, sur leur sommeil.

Le 11 décembre dernier, une conférence de presse a été organisée, regroupant des élus Verts, PC et PS. Jean-Pierre Dubois, président de la Ligue des Droits de l’Homme, y a fait une intervention remarquable, mais peu remarquée. La presse n’ayant pratiquement pas repris ses propos, il me semble utile de les reproduire ici largement, et ceci en dépit de mon absence notoire de penchants droits-de-l’hommistes, que vous confirmeront mes proches : « Des libertés constitutionnelles ont été violées. On a violé le secret de l’instruction et la présomption d’innocence. Tout cela, ce sont des garanties constitutionnelles de nos libertés, qui n’ont pas été respectées. Cela engage gravement la responsabilité des gouvernants de la République. La disproportion entre ce qu’on a fait croire pendant quelques jours et les faits réels est évidente. (…) Aucune vie n’a été mise en danger par ces actes, sauf peut-être celles de ceux qui les ont commis. Il n’y a pas eu l’ombre de quoi que ce soit qui ressemble à de la terreur vis-à-vis des populations civiles. Il y a une opération volontaire qui vise à qualifier de terrorisme des actes qui n’en sont pas. C’est une opération politique et elle dépasse ces cas individuels (…). Je voudrais attirer l’attention sur le chef de mise en examen : association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste. Il y a des années que la Ligue des Droits de l’Homme dénonce cette qualification pénale comme étant en elle-même extrêmement dangereuse pour la démocratie. Elle est tellement large et tellement floue que nous sommes très nombreux à pouvoir éventuellement être mis en examen sous ce chef, parce que nous aurions éventuellement pris position pour les droits d’une personne qualifiée de terroriste ici ou là. Cela fait 22 ans, depuis 1986, que la France a un régime de lois d’exceptions, dites antiterroristes, que la Ligue des droits de l’homme dénonce et dont elle demande l’abrogation. Parce que seul le droit commun protège les libertés et que les régimes d’exception finissent par des pratiques d’exception, on le voit avec cette affaire. (…) Ces jeunes sont innocents pour une raison très simple : personne n’a prouvé leur culpabilité. La présomption d’innocence, ça veut dire cela. La question n’est pas de savoir si nous pensons qu’ils sont innocents ou pas : ils sont innocents. C’est ce que dit la Constitution française depuis le 26 août 1789. C’est à l’accusation de prouver qu’ils sont coupables. Ou alors nous ne sommes plus une démocratie, ou alors nous sommes tous présumés coupables, et c’est justement cela qu’on veut nous mettre dans la tête. (…) Je voudrais citer le Ministre allemand de l’intérieur, Monsieur Wolfgang Schäuble, qui a déclaré en septembre 2007 : « Pour lutter efficacement contre le terrorisme, il faut traiter toute la population comme des terroristes potentiels. » C’est cela qui nous menace. »

Cette intervention, précieuse dans sa substance, ne vaut certes pas quant à sa forme la très cocasse chansonnette de la Parisienne Libérée sur le même sujet, intitulée Ultime Hyper Totale Gauche. L’humour est d’ailleurs le ton qu’ont privilégié les personnes remises en liberté qui ont parlé dans les médias, notamment dans l’excellente enquête vidéo en quatre volets réalisée par Mediapart, qui constitue le démontage le plus fouillé de cette affaire. Benjamin R. et Mathieu B. insistent l’un comme l’autre sur le comique et l’absurdité de la situation et refusent fermement d’être placés par les médias dans la sacro-sainte position de « victime ».

C’est d’ailleurs là que réside à mes yeux la plus grande urgence à la libération d’Yldune L. et Julien C. : ils ont subi la calomnie, la diabolisation et la prison antiterroriste, mais il est peut-être encore temps de les sauver du pire : l’onction abjecte du sentimentalisme kitsch, l’infect miel médiatique. Un seul mot d’ordre, camarades causeurs : libération immédiate avant tsunami compassionnel !

Henriette

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Normalement, tous les ans, on va passer Noël à Cap-d’Ail, c’est là où ma maman est née au bord de la Méditerranée. C’est très joli et que même des fois, on se baigne en hiver dans la mer car ma maman c’est une sirène dauphin qui sait très bien faire les crêpes. Mais cette année, on reste à Besançon parce que mon grand-père Achille est malade et ma maman ne veut pas laisser Henriette toute seule même si elle a cinquante ans. Henriette, elle est grande et toute maigre et son papa et sa maman, ils sont morts quand elle avait huit ans. Ses frères aînés qui avaient déjà la majorité, ils ont dit au juge qu’ils allaient la garder et s’en occuper aussi bien que si elle était leur fille. Ils devaient avoir une drôle de notion de la famille car ils l’ont enfermée dans un placard et ils ne la sortaient que pour lui faire faire le ménage ou la violer. Ils habitaient une ferme dans le Haut-Doubs et là-bas, à part de la neige en hiver et des mouches en été, vous avez beau crier, personne ne vous entend jamais. C’est joli le Haut-Doubs, mais c’est très froid comme région et comme gens. C’est bien simple, les paysans, ils s’occupent de leurs vaches et c’est tout. Et le soir, ils mangent de la saucisse de Morteau avec de la cancoillotte ou du comté, puis ils vont se coucher à la même heure que leurs poules. Elles sont comme les bœufs, elles pondent leur lait très tôt. Henriette, elle a eu une vie horrible.

Quand elle a eu quarante-cinq ans, un de ses frères est mort et elle a pu s’échapper. Elle a couru très loin jusqu’à Pontarlier et elle s’est cachée derrière des poubelles remplies de papiers cadeaux et d’emballage de foie gras. C’était le jour de Noël et tous ces restes de fête, ça lui a fait un peu comme un réveillon. C’est l’assistance des hôpitaux qui l’a trouvée. Elle était recroquevillée à même pas savoir pleurer puisqu’elle n’a jamais eu quelqu’un qui l’ait consolée.

Quand elle s’est réchauffée, elle a commencé à travailler chez mon grand-père Achille qui était veuf. Mon grand-père, il est très gentil. Un jour, il lui a demandé si au lieu de faire le ménage, elle ne préférait pas plutôt jouer aux dames et comme elle a accepté, il l’a épousée. Mon papa, le jour du mariage, il a fait la tête. Ma maman avait beau lui expliquer qu’Achille épousait Henriette uniquement pour que plus tard quand il sera mort, elle puisse bénéficier de sa retraite de douanier, il avait du mal à accepter, alors qu’à la maison, il en fait des vertes et des pas mûres et même avec des femmes qui ne sont pas ma maman. Et quand ma maman elle l’apprend, elle lui crie dessus en le traitant de Matou de Montrapon. Montrapon, c’est le quartier où l’on habite à Besançon. Puis elle découpe sa tête de toutes nos photos de famille qui sont posées sur l’étagère à côté du téléphone et au moment de se coucher, elle accroche son pyjama avec une punaise sur la porte d’entrée qu’elle ferme à clef, comme ça, mon papa, il est obligé d’aller dormir à l’hôtel. Bien fait !

Le lendemain, il rentre tout penaud à la maison avec la même tête que mon chien quand il a fait une bêtise du genre tuer une poule. Ma maman, elle attend plusieurs jours, puis elle passe l’éponge car elle l’aime et lui aussi, et tout redevient comme avant et moi, je suis drôlement contente d’avoir une famille normale même si mes frères continuent de m’embêter comme si de rien n’était. Faut dire, ils sont dans l’âge bête où à part de m’énerver, ils ne font rien de leur journée. Même mon chien, il ne peut plus les supporter.

Et puis un jour, je ne sais pas comment, mais tout repart de plus belle. Les poules tuées, ma maman trompée, les photos découpées, les pyjamas punaisés. Je vous jure, j’ai huit ans comme Henriette dans son placard, et chez moi, la vie est très agitée. Chez mon grand-père nouveau marié, c’est très calme. J’y ai passé une semaine l’été dernier pour aller respirer le bon air de la montagne parce que j’avais trop toussé durant l’année et mon grand-père, tous les soirs, il me couchait à sept heures, encore plus tôt que les poules du Haut-Doubs. Je ne sais vraiment pas pourquoi vu que je ne ponds pas. J’entendais les autres enfants jouer dans la cour, j’avais envie de les retrouver, mais je ne disais rien parce que je l’aime beaucoup mon grand-père. La journée, il fabriquait dans son établi des petites seilles en bois sur lesquelles il écrivait en italique Pontarlier, puis il les vendait aux touristes qui aiment la montagne. Dedans, on peut y mettre ce que l’on veut, des trombones, des bonbons. Ma mamy, la maman de ma maman, elle y range son dentier quand elle va se coucher, mais ce n’est pas pratique parce que pendant la nuit, mon chien, il le lui vole et après le matin, elle rit sans ses dents et on dirait qu’elle a cent ans.

Mais depuis un mois, notre maison est très triste car mon grand-père est malade du sang à l’hôpital de Besançon et peut-être même qu’Henriette sera veuve de douanier avant même qu’elle ne se soit habituée à être une dame de Pontarlier à dire bonjour aux commerçants, car il paraît qu’il est condamné. Je ne sais pas ce que ça veut dire mais hier, quand je suis rentrée dans sa chambre sans frapper, j’ai vu une infirmière qui lui plantait une immense aiguille dans le cœur parce qu’il n’a plus que la peau sur les os mon pauvre grand-père et que c’est là qu’il est le plus doux. Ca m’a fait peur d’autant plus que je dis toujours au docteur que je préfère les piqûres aux médicaments. C’est vrai, je n’aime rien avaler à part les crêpes de ma maman. Je préfère me faire piquer surtout dans le haut du dos, j’adore. Mais là, une grande comme mon grand-père, je ne veux pas qu’il meure.

Un jour, j’ai vu un mort. C’était une morte. La femme de mon parrain. Elle était allongée sur le canapé de son salon. On aurait dit un enfant. Je ne comprenais rien d’autant plus que mon parrain n’arrêtait pas de dire en pleurant à ma maman qu’on aurait dit que sa femme, elle dormait. C’est seulement quand mon parrain m’a obligée d’aller l’embrasser que j’ai compris que la mort c’est quand on est aussi froid que les hivers où mon papa et ma maman louent une ferme dans le Haut-Doubs et que ça gèle tellement que l’eau, elle est congelée et que tu as beau t’habiller avec plein de pulls, le froid, il te pénètre quand même dans la peau.

Ce soir, c’est Noël et je ne veux pas que mon grand-père meure. Je ne veux pas qu’il devienne tout froid, j’aime trop ses baisers chauds même s’ils sentent moins bons que ceux de ma maman et aussi ça ne serait pas juste qu’Henriette soit obligée d’aller vivre toute seule alors que ça fait si peu de temps qu’elle n’a plus peur et qu’elle ose même des fois nous parler. Mon Dieu faites que mon vœu, il soit exaucé et après promis juré, je ne ferai plus jamais de listes de commandes de cadeaux à Noël.

Pendant que mon papa déguisé en père Noël déposait les cadeaux au pied de notre sapin qui était tellement grand qu’il atteignait le plafond, le téléphone a sonné. C’était l’hôpital. Mon papa a retiré sa barbe blanche et je l’ai vu pleurer à cause de mon grand-père qui venait de partir au ciel.

Le lendemain, j’ai emmené avec ma maman mon vélo flambant neuf et tous mes jouets entassés dans ma chambre de petite fille très gâtée aux Founottes, c’est le quartier de Besançon où vivent les enfants défavorisés et j’ai tout donné à une famille nombreuse qui vivait dans une seule pièce. Ca ne sentait pas bon, mais je n’ai jamais été aussi heureuse. Surtout quand les petits de mon âge m’ont dit merci, je me suis crue le messie. Et j’ai pensé à mon grand-père si gentil.

A l’école quand les filles de ma classe m’ont demandé ce que j’avais eu comme cadeaux de Noël, je leur ai répondu que j’avais donné à des pauvres tout ce que j’avais reçu et j’ai été très fière d’ajouter que savoir donner était le plus beau des cadeaux.

L'Amour libre

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Conditionnel trépassé

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Une dépêche AFP reprise par Le Monde nous apprend que l’homme de 57 ans mort d’une crise cardiaque après une très longue et très vaine recherche d’un lit dans un service de réanimation dimanche dernier a subi mardi 30 décembre 2008 une autopsie. Le parquet d’Evry, chargé de l’enquête, conclut, nous citons : « Vraisemblablement si on avait trouvé une place, ça n’aurait pas changé les choses. » On savait, depuis Vaugelas, que la grammaire régissait même les rois. On sait désormais qu’elle peut, grâce à une bonne subordonnée hypothétique au passé suivie comme il se doit d’une proposition principale au conditionnel passé, justifier à peu près n’importe quoi, y compris le naufrage de l’ensemble d’un système de santé au bord de la crise nerfs budgétaire. On appréciera au passage également la révolution que le parquet d’Evry introduit dans la conception de la médecine, la première d’une telle importance depuis Hippocrate : à quoi bon soigner des malades qui de toute manière, comme tout le monde, finiront bien un jour par mourir ?

L’abominable Monsieur Klaus

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Il est vaniteux comme Jack Lang, péremptoire comme Claude Allègre, arrogant comme Alain Juppé, agité comme Nicolas Sarkozy, provocateur comme Dany Cohn-Bendit. Dans un pays héritier de la Kakanie de Robert Musil, voilà un homme, Vaclav Klaus, 67 ans, profession président de la République, qui ne manque pas de qualités, ou de défauts, comme on voudra. Ce moustachu à la blanche crinière a succédé, en 2003 à Vaclav Havel au Hrad, le château présidentiel qui domine la ville de Prague, et a été réélu, en 2008, pour un second et dernier mandat de cinq ans à la magistrature suprême de son pays. Autant dire qu’il aurait tort, de son point de vue, de brider son tempérament de pitbull politique, puisqu’il est parvenu au terme du cursus honorum national, et n’a besoin de ménager personne pour la suite de sa carrière.

Une panique, un peu surjouée sans doute, mais réelle, s’est répandue à Bruxelles comme à Paris, lorsque l’on s’est aperçu que le premier personnage, dans l’ordre protocolaire, du pays présidant l’UE à partir du 1er janvier 2009, était une espèce d’énergumène incontrôlable, professant des opinions hétérodoxes sur tous les sujets sensibles.

M. Klaus pense que l’Union européenne est un nouvel avatar des puissances extérieures, comme l’Autriche impériale ou la Russie stalinienne, qui veulent imposer leur loi au vaillant petit peuple tchèque. Pour M. Klaus, l’UE devrait se contenter d’être l’annexe économique d’une OTAN dominée par les Etats-Unis, seuls garants, à ses yeux, de la protection des anciens pays satellites de l’URSS contre un retour de la volonté d’hégémonie russe. M. Klaus est un intégriste du libéralisme économique, vouant un culte fervent à ses théoriciens Friedrich Hayek et Milton Friedman, et à ses praticiens Ronald Reagan et Margaret Thatcher. Ainsi, il fustige les aides massives accordées aujourd’hui par les Etats aux entreprises financières et industrielles en détresse comme le signe d’un retour au socialisme honni. M. Klaus ne croit pas une seconde aux balivernes relatives au réchauffement climatique de la planète. C’est pourquoi il estime que les prêcheurs d’apocalypse environnementale sont aussi stupides et dangereux que les planificateurs communistes de jadis en voulant imposer leur modèle de développement à la planète entière. Il le leur a fait savoir dans un livre qui a beaucoup plu à Vladimir Poutine, si bien que c’est le trust pétrolier russe Loukoil qui en assure la traduction et la promotion en Russie.

M. Klaus, à la différence d’un Alexandre Soljénitsyne, ne peut être crédité d’un passé de résistant glorieux au totalitarisme qui pourrait retenir ses détracteurs de se montrer trop agressifs à son égard. M.Klaus, dans sa jeunesse, n’a jamais adhéré, certes, au Parti communiste, mais s’est tenu très sage dans le confortable Institut de prospective de l’Académie des Sciences où le régime casait les intellectuels hétérodoxes, à condition qu’ils ne mènent aucune activité militante dissidente. M. Klaus, en conséquence, s’est tenu prudemment à l’écart du printemps de Prague en 1968, car il ne croyait pas à cette troisième voie entre le communisme et le capitalisme prônée par Alexandre Dubcek et ses amis. Pendant que ses compatriotes étaient ramenés à l’orthodoxie marxiste-léniniste par les chars soviétiques, M. Klaus se perfectionnait aux Etats-Unis et en Italie dans la connaissance du monétarisme et de ses applications aux économies développées.

À son retour au pays, les dirigeants « normalisés » lui confient la gestion des réserves de devises occidentales de la Banque nationale, tâche dont il s’acquitte avec zèle et compétence.

M. Klaus, pourtant, n’éprouve ni regrets ni remords de n’avoir pas adhéré à la « Charte 77 », qui rassemblait les intellectuels opposés au régime communiste, ce qui leur valait des séjours réguliers en prison et des interdictions professionnelles. Ce n’est pas, à son avis, cette résistance d’une élite qui a le plus contribué à la chute du communisme, mais la « passivité » de la masse du peuple tchèque qui l’a fait couler comme un vieux rafiot trop lourdement lesté.

Entre M. Klaus et M. Havel, ce n’est pas la franche amitié, même si l’on porte le même prénom royal. Le dramaturge, ancien porte-parole de la dissidence, ne cache pas avoir senti de « mauvaises vibrations » chaque fois que Klaus était dans son bureau, ce qui arrivait fréquemment lorsque ce dernier était Premier ministre et Havel président de la République. M. Klaus, de son côté, ne manquait pas une occasion de stigmatiser les « intellectuels de gauche » aussi creux que verbeux qui entouraient Havel au Château.

En 1989, M. Klaus se glisse dans la « Révolution de velours » comme un grand frère venu conseiller la jeunesse étudiante qui menait la révolte populaire contre les vieux staliniens au pouvoir. Il s’agrège au Forum civique, nébuleuse rassemblant des militants venus d’horizons très divers : on y retrouve aussi bien le trotskiste Petr Uhl que le prêtre catholique Vaclav Maly, futur archevêque de Prague.

C’est peu dire que les animateurs du mouvement étaient peu préparés à un occuper ce pouvoir qui leur tombe entre les mains au début de l’année 1990. Les figures emblématiques de la résistance au communisme se voient confier les postes de prestige : Vaclav Havel la présidence de la République, Alexandre Dubcek celle du Parlement, et Jiri Dienstbier le ministère des Affaires étrangères.

M. Klaus, lui, deviendra tout naturellement ministre de l’Economie et des finances, en raison d’un CV garantissant ses compétences techniques, sinon politiques. A la différence de Havel et Dienstbier, pour qui l’entrée dans les institutions étatiques résulte d’un accident de l’Histoire, et qui ne possèdent pas les gènes des grands fauves politiciens, M. Klaus est un homme organisé, méthodique et prévoyant. Il profite de la popularité que lui confèrent les réformes économiques qu’il met en œuvre au pas de charge pour fonder le parti de droite ODS (parti civique démocratique), au grand dam de ses « amis » du Forum civique, d’orientation plutôt gauchiste et libertaire. Ce parti remportera haut la main les élections de 1991.

Et c’est ainsi que M. Klaus est devenu un personnage incontournable de la vie politique tchèque, même si le sort des urnes ne lui fut pas toujours favorable, en raison de la corruption provoquée au sein de son parti par les privatisations des entreprises publiques.

La lettre de la Constitution tchèque ne confère au président de la République qu’un pouvoir essentiellement représentatif et protocolaire. Mais les circonstances politiques – majorité très étroite du gouvernement de coalition dirigée par le nouveau chef de l’ODS Mirek Topolanek, popularité toujours importante de Klaus dans l’opinion – renforce le rôle de ce dernier, qui ne s’est jamais senti une vocation de potiche.

Il se permet des « coups » à la limite de ses prérogatives et même au-delà. Ainsi, en visite officielle en Irlande en novembre 2008, il s’affiche avec le milliardaire Declan Ganley, principal animateur de la campagne victorieuse du « non » au traité de Lisbonne, et se proclame avec lui « dissident de l’Europe ». Il refuse obstinément de pavoiser le château de Prague aux couleurs de l’UE, ce qui lui vaut une violente prise de bec avec Dany Cohn-Bendit venu lui faire la morale avec une délégation du Parlement européen. Dany le rouge avait amené un étendard bleu étoilé d’or qu’il posa théâtralement sur le bureau présidentiel. « On ne nous avait jamais parlé comme cela depuis le temps des Soviétiques ! », rétorqua alors M. Klaus.

Voilà donc l’homme qui s’apprête à pourrir la vie européenne dans les six mois qui viennent. C’est le Milosevic light qui va être offert à notre détestation de bons élèves de la classe bruxelloise. Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai comme une envie d’école buissonnière.

Apocalypse, non !

70

Cette année, le Père Noël a été bon avec moi : il m’a apporté un bonsaï plutôt que le coffret The Best of Mordillat et Prieur. Dans ma lettre annuelle, après avoir bien précisé que j’avais été sage durant près de 365 jours, je l’avais informé que je révélerais sa non-existence au monde entier s’il s’avisait de me livrer un opus des deux larrons. Car Arte ouvrant régulièrement son antenne à ces deux artistes, et en général à Noël, il m’avait été donné de voir quelques-unes de leurs émissions sponsorisées par mes impôts (enfin, si j’en avais payé).

Un beau jour – ou peut-être une nuit –, j’avais eu l’occasion de regarder un passage de Corpus Christi. Toutefois, l’imminence d’un trajet routier m’avait convaincu du risque de prendre le volant sous l’emprise de ce visionnage que je m’étais, du coup, décidé à écourter.

Aussi, je ne m’étonnai guère de ressentir un certain manque de vigilance au bout de quelques minutes devant Les origines du christianisme, diffusé quelques mois plus tard. Mais les vertus du produit étant multiples, je découvris qu’il traitait aussi bien l’insomnie persistante que la paresse intestinale, et surtout l’aveuglement intellectuel. En effet, au delà d’une mise en scène d’une austérité calvinienne, je percevais comme un message subliminal qui m’invitait à apostasier dans les meilleurs délais. Je déclinai toutefois l’invitation…

Léglise fo kel arète 2 dir nimporte koi MDR!!!! : telle est globalement la thèse qui sous-tend cette « œuvre ». Au siècle dernier, Alfred Loisy, théologien soucieux de faire convoler en justes noces Dieu le Père et la déesse Raison fit scandale – et fortune – en écrivant : « Jésus annonçait le Royaume, et c’est l’Église qui est venue. » Du coup, Prieur et Mordillat ont immédiatement trouvé l’homme sympathique et, rien que pour se faire plaisir, ils lui ont consacré une hagiographie. Un webmarchand commence ainsi sa présentation de l’ouvrage consacré à Loisy : « Ouvrez ce livre, il fait peur. » Puisqu’on vous dit que ça sent le soufre ! Voilà ainsi la deuxième cause première de leur mission (la première cause première de tout étant, comme vous le savez, Dieu[1. Saint Thomas d’Aquin, Somme Théologique, Ia Q2 a3.]) : convaincre un monde trop crédule que des usurpateurs trahissent depuis vingt siècles la Bonne Nouvelle du Christ afin de maintenir les peuples dans l’ignorance crasse et les superstitions moyenâgeuses par la force et/ou par la ruse.

Concernant la forme, il faut saluer les infinies précautions par lesquelles nos deux artistes se prémunissent contre tout risque d’objectivité. S’inspirant tantôt de ces experts du pinceau qui retouchaient les photos des congrès de la IIIe Internationale au fil des épurations successives, tantôt de ces artistes du montage de texte qui, à partir d’extraits indubitablement découpés dans « Le songe d’une nuit d’été », composaient un truc comme ça : « ToN/FIls/cONtrE/1 MilLioN/d’€/ pRévIenS/lEs/fLiCs /eT/Il EST/MorT », nos deux réalisateurs ont su tirer profit des « merveilleuses avancées technologiques » en matière d’image, faisant preuve d’une dextérité qui ringardise ad aeternam les procureurs de toutes les inquisitions, de tous les procès staliniens, de tous les procès révolutionnaires.

Si les outils ont évolué, les méthodes sont les mêmes : on récolte des témoignages qu’on accommode en fonction de la thèse à démontrer. Lorsqu’on se hasarde à consulter un historien ou exégète un peu trop nuancé, on conserve quelques bouts de phrases, on les plonge hors de leur contexte, de façon à pouvoir en travestir le sens. Quoi qu’il arrive, les premières et dernières salves sont réservées à l’accusation. S’il y en a que ça gêne, ils n’ont qu’à zapper sur TF1 ! Ici, la vérité aura l’épaisseur d’une tranche de cornichon au milieu d’un Big Mac : ça suffit bien comme ça.

À propos d’herméneutique, on pourra constater que la méthode d’Arius est scrupuleusement appliquée : on isole une phrase afin de lui faire dire le contraire de l’ensemble du propos. Le principe d’exégèse suivant lequel le tout éclaire le particulier est balayé d’un revers de main. En outre, la lecture la plus stupidement littérale sera privilégiée : on feint d’ignorer la dimension théologique des récits pour monter en épingle le moindre épisode violant les codes de bonne conduite du camp du Bien et du Progrès

Voilà quelques unes des grosses ficelles avec lesquelles nos duettistes animent leur marionnette. L’intervention d’universitaires spécialistes en démontage d’Eglise apporte au documentaire une caution que bien peu osent contester.

Voilà donc pourquoi je ne me suis même pas donné de regarder plus d’un épisode et demi d’Apocalypse, le Mordillat-Prieur de l’année qui, une fois de plus, a doctement expliqué à quelques millions de Français catholiques et trois ou quatre douzaines de millions de sympathisants pourquoi ils étaient forcément liberticides et ontologiquement antisémites.

Maintenant, en ces temps de crise financière, peut-on faire la fine bouche devant la P.M.E. Mordillat, Prieur & Fils qui fait vivre une équipe de tâcherons du copier-coller vidéo ? Que nenni. Cependant, il serait sans doute judicieux de revoir le positionnement de leurs films dans le commerce : plutôt que de les placer dans le rayon religion des FNAC ou de la Procure, on ferait mieux de les merchandiser dans les boutiques de farces et attrapes, entre une valise de magicien et le petit moine qui, lorsqu’on lui appuie sur la tête…

L'Apocalypse - Coffret

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Chevillard emballe

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Noël oblige, il sera un peu trop pardonné à tous ceux qui n’ont pas encore suivi les impératifs conseils de lecture de Bruno Maillé concernant les trois notes quotidiennes d’Eric Chevillard. Non seulement son blog reste ouvert pendant les fêtes, mais en plus, l’auteur y laisse entendre que ses petits chefs d’œuvre seront bientôt accessibles à tous, y compris les plus rétifs à internet : « Ces notes, écrit-il, devaient être prochainement imprimées, je n’y renonce pas mais j’envisage maintenant de les vendre plutôt à l’unité avec un chocolat dedans et un petit emballage argenté ou doré en papillote. » Malgré cette mise au point formelle de l’auteur, une rumeur persistante assure qu’il aurait colligé ses bréviotes sous une forme plus traditionnelle, un livre quoi, à paraître en janvier chez les excellentes éditions de l’Arbre Vengeur, dont nous vous avions déjà dit beaucoup de bien, puisque éditrices d’inédits de Chesterton et Jules Renard et même de badges à leurs effigies…

Le trouillomètre à zéro

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Dans Salo, ou les cent vingt journées de Sodome, Pier Paolo Pasolini transpose le roman de Sade dans l’ultime réduit fasciste de l’éphémère république sociale italienne. On y voit les notables de ce régime agonisant masquer leur panique dans la débauche, la cruauté et l’horreur et se permettre les pires outrages sur les jeunes gens qu’ils ont pris en otage. Quand on demandait à Pasolini le but de ce film souvent insoutenable (enfin tout est relatif quand on doit aller voir une comédie française des années 00), il répondait qu’il avait voulu montrer « l’anarchisme du pouvoir ».

C’est que pour Pasolini, le pouvoir sans but, le pouvoir désorienté, le pouvoir affolé même s’il est total, finit par faire tout et n’importe quoi, par tout se permettre, dans l’ivresse de sa panique et de son désespoir.

L’autre figure, plus française, de cet anarchisme du pouvoir, c’est notre cher Ubu, personnage littéraire qui a eu le rare honneur de finir en adjectif. Ubu et son célèbre « Merdre », Ubu et sa « pompe à phynances », Ubu fier à bras qui fait passer les nobles à la trappe et suspend ses ennemis à des crocs de boucher. (Ne fut-ce pas à une époque une métaphore sarkozyste pour le sort qu’il fallait réserver à Villepin ?). S’il serait un brin exagéré de comparer nos actuelles excellences aux notables de Salo, il n’en reste pas moins que nous vivons depuis quelques semaines cet anarchisme du pouvoir. Et l’on se rapproche davantage de la chose avec Ubu, puisque l’on pourrait très bien entendre ces jours-ci du côté de Bercy ou de Matignon ce dialogue, écrit il y a plus de cent ans par le grand Alfred Jarry :

– Mais, Père Ubu, si tu ne fais pas de distributions le peuple ne voudra pas payer les impôts…
– Est-ce bien vrai ?
– Oui, oui !
– Oh, alors je consens à tout. Réunissez trois millions, cuisez cent cinquante bœufs et moutons, d’autant plus que j’en aurai aussi !

Parce qu’enfin, il faudrait être d’une extrême mauvaise foi pour ne pas reconnaître que la politique menée actuellement par le pouvoir ne ressemble plus tellement à celle du volontarisme néolibéral arrogant des débuts mais davantage à celle de Gribouille et un Gribouille qui mérite comme jamais sa rime avec trouille.

Il y a de quoi, direz-vous, le tsunami au ralenti de la récession a fait perdre leurs repères à nos post-tatchériens. On pourrait les féliciter de leur pragmatisme face à cette catastrophe, de ne pas avoir hésité à faire intervenir la puissance publique pour relancer à coups de milliards une économie dévastée par les amis d’hier, les « phynanciers » aux techniques décidément ubuesques, pour rester dans notre registre. On pourrait aussi les féliciter d’avoir nommé un ministre de la Relance (Joyeux Noël à Patrick D. qui voulait être ministre depuis tout petit).

Seulement, quand on veut se la jouer comme Roosevelt comme d’autres la jouent comme Beckham, on ne refuse pas 700 millions à une éducation nationale saignée à blanc. On ne fait pas semblant de mettre le retrait de la réforme des lycées sur le compte d’un souci du dialogue quand on a une peur bleue d’une jeunesse qui pourrait aller prendre ses exemples du côtés d’Athènes où la « génération 600 euros » brûle les sapins sur la place Syntagma, chez les émeutiers de Malmö, de Reykjavik ou sur le mouvement italien « Nous n’avons pas peur » qui paralyse le système éducatif depuis plusieurs mois. Pour ceux qui seraient moyennement au courant des événements européens évoqués ici, nous rappellerons simplement que la collusion et la concentration des entreprises d’information atteint son stade ultime en ce moment même. Et que nous touchons là un autre point de cet anarchisme du pouvoir qui consiste à nier le réel et à casser le thermomètre pour faire baisser la fièvre, c’est à dire, par exemple, faire nommer le président d’une chaîne publique en conseil des ministres.

Ubu et Gribouille partout, la main dans la main, on vous dit.

Quand on dit qu’on veut relancer l’automobile, on ne se contente pas pour mesure, prise en catimini d’ailleurs, pour ne pas offenser les khmers bleus de la majorité, de faire passer l’indemnité journalière du chômeur technique, presque tous les ouvriers du secteur depuis deux mois, de 50% à 60%. On interdit les licenciements comme le propose l’excellent Benoît Hamon que l’on moque de vouloir restaurer une mesure instaurée par Chirac. Et puis on prend Monsieur Mittal entre quatre z’yeux et on lui explique gentiment que chaque ouvrier licencié de Gandrange va lui coûter bonbon, à cet arracheur de dents. On ne laisse pas non plus Claude Bébéar affirmer dans Paris Match qu’il n’y aura pas de licenciements dans la banque et l’assurance françaises pour que Natixis, deux jours plus tard, annonce plus de 840 suppressions d’emplois. On ne s’obstine pas, non plus, comme un enfant capricieux (je ne suis pas PPDA, je ne serai pas viré de TF1 pour cette comparaison), sur le travail le dimanche quand on sait que cette mesure est économiquement inutile, socialement désastreuse et va un peu plus faire se décomposer le « vouloir-vivre ensemble ».

L’anarchisme du pouvoir, c’est aussi la bêtise symbolique : c’est laisser insulter la charmante et courageuse Rama Yade par un Kouchner décidément plus valet de comédie que jamais, le jour même où celle-ci célèbre l’anniversaire de la déclaration des droits de l’homme, tout cela parce qu’elle se dit moyennement enthousiasmée par un mandat européen.

C’est libérer Marchiani et laisser Julien Coupat et Yldune Levy en prison pour les fêtes. Marchiani, on pouvait l’aimer à une époque comme me le racontaient Fajardie et Tillinac, membres du comité de soutien à Jean-Paul Kaufmann, quand il était porte-flingue de Pasqua et qu’il faisait preuve d’un sacré courage dans la libération de nos otages au Liban en 1988. On aurait dit Géo Paquet, le Gorille, barbouze gaulliste créée par Dominique Ponchardier pour la Série Noire dans les années cinquante et soixante. Beaucoup moins quand, préfet du Var, il interdisait NTM en tant que « chrétien et père de famille » et encore moins quand il tenta avec des moyens pour le moins expéditifs une OPA sur le RPF de Pasqua en éliminant l’aile gauche du mouvement.

Seulement, là encore, c’est l’anarchisme du pouvoir. Sarkozy ne respecte pas les règles qu’il s’était lui-même fixées sur le refus d’utiliser son droit de grâce parce que ce n’était pas « moderne », cette survivance régalienne.

Sans doute est-ce plus moderne de laisser deux jeunes gens dont le seul crime jusqu’à preuve du contraire n’est pas de se faire de l’argent dans le commerce des armes mais de critiquer les armes du commerce. Sans doute est-ce plus moderne de les laisser incarcérés sous le régime de DPS (détenus particulièrement surveillés), c’est à dire d’être réveillés toutes les deux heures la nuit et d’avoir la lumière en permanence allumée ?

L’anarchisme du pouvoir, ou la peur de l’insurrection qui vient.

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