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Contre la malbouffe littéraire

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Dans la République des Lettres, je me suis toujours senti mal à l’aise. Ayant dû fréquenter des éditeurs qui avaient eu l’inconscience et l’amabilité de me publier, je croisais, dans les couloirs de ces vénérables maisons, quelques un(es) de ses plus éminent(es) citoyen(nes). Je notais la fébrilité des servants de la machine éditoriale à la période des Prix, plaignais les attachées de presse (cette fois seul le féminin est nécessaire) en butte aux bouffées d’ego de leurs poulains(-iches). Cela ne m’empêchait pas d’échanger quelques mots aimables avec l’un(e) ou l’autre de ces divas (pas de masculin, ça marche aussi pour les messieurs) quand le hasard des placements dans les assommantes séances de signature nous mettait côte à côte.

Mais rien, je dis bien rien ne m’incitait à lire, encore moins à acheter les « romans de la rentrée », les « découvertes » que quelques pontes(-esses) de la critique littéraire offraient régulièrement à notre concupiscence de lecteur branché. Je m’étais en conséquence construit un personnage de « beauf » à moitié inculte style Columbo : « J’ai pas lu, mais ma femme m’en a dit beaucoup de bien » était la réponse standard que je délivrais à l’auteur(e) qui semblait solliciter de moi un jugement sur son « œuvre ». Après cela, on me fichait la paix, et je pouvais aller lire tranquillement Philip Roth, Amos Oz, Jim Harrison, et relire Georges Perec.

Et puis vinrent Pierre Jourde et Eric Naulleau. En 2003, l’opuscule Petit déjeuner en Tyrannie, description d’un repas pris par les auteurs avec les responsables du Monde des livres avait provoqué en moi une jubilation intense : voir étriller ses voisins de bureau paysagé avec une telle verve et une telle pertinence peut éclairer une journée, et même plusieurs jours maussades. Cette publication valut à ses auteurs quelques représailles musclées du service d’ordre de la République des Lettres : pendant plusieurs mois, ils furent tricards à peu près partout où l’on causait de littérature, et de plus convoqués au tribunal par Josyane Savigneau et Jean-Luc Douin, respectivement cheffe et sous-chef du Monde des Livres.

Depuis ce temps, Jourde et Naulleau ont fait un bout de chemin : le premier a failli se faire écharper par ses compatriotes auvergnats qui avaient cru se reconnaître dans les alcooliques et demeurés qui peuplaient son roman Pays Perdu, ce qui lui apprendra à faire du Zola hors saison. Quant à Naulleau, il sort de sa marginalité littéraire et critique en occupant un emploi de pitbull chez Ruquier, sur France 2, ce qui convient assez bien, ma foi, à sa nature profonde. Grâce à ces deux personnages, qui publient une version augmentée de leur Précis de littérature du XXIe siècle, je ne change plus de trottoir quand la responsable de la bibliothèque de mon village pointe son nez à l’horizon, car j’ai pu lui expliquer avec quelques arguments solides et structurés pourquoi je refusais obstinément d’emprunter le dernier opus d’Anna Gavalda. Ce qui l’a rendue triste, mais je pense qu’elle s’en remettra. Le couple (puisqu’il faut bien l’appeler par son nom) s’est fait une spécialité de dénoncer la mal bouffe littéraire, dans des essais classiques d’abord, puis sous une forme plus ludique : une parodie du Lagarde et Michard, jadis manuel culte des études littéraires dans l’enseignement secondaire. Les grands auteurs de notre patrimoine littéraire sont présentés par une notice biographique, des extraits annotés et enfin des exercices où le lycéen est invité à montrer qu’il a bien compris la richesse de contenu et de style des œuvres qui ont été proposées à son admiration.

Appliquée à Marc Lévy, Christine Angot, ou encore Dominique de Villepin, qui peuplent avec d’autres écrivains de la même farine cette deuxième livraison du Jourde & Naulleau, cette méthode produit un effet comique garanti, en plus, cela va sans dire, du dégonflage impitoyable des baudruches gonflées à l’hélium du VIe arrondissement. Un seul exemple : la mise en perspective du « oui » durassien (ce « oui » fait à lui seul paragraphe) dans l’œuvre microminimaliste d’Emmanuelle Bernheim vaut son pesant de grattons, comme on dit à Lyon, ville où l’on édite peu, mais où l’on mange bien. J’entends déjà les objections et les reproches de ceux et celles qui estiment que je me rends complice d’un nouveau complot élitiste en apportant mon soutien à deux goujats qui démolissent des auteurs plébiscités par un très large public, comme Anna Gavalda. A ceux là je répondrais par l’aphorisme préféré des publicitaires d’outre-Atlantique : Eat shit ! Billions of flies can’t be wrong[1. Que l’on traduira ici par un plus délicat: “Les mouches en mangent, pourquoi pas vous?” (NDLR)] !

François Desarthe

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Peint ici par l’exécrable William Bouguereau, François Desarthe est considéré comme le père de la psychanalyse. Desarthe consacra sa vie entière à l’écriture de la grande somme théologique du XIXe siècle : De la Trinité considérée sous son aspect le plus gonflant. La thèse de Desarthe est simple : Dieu étant omnipotent, omniprésent et omniscient, il est assez duraille quand on est le Fils ou l’Esprit de se faire une place à côté. C’est le frère de Martha, correspondante autrichienne de François Desarthe, qui concourra à populariser l’idée sous le nom de complexe d’Oedipe.

William Bouguereau, Portrait de François Desarthe, de l’Institut, huile sur toile, 1867, conservée au musée de la Rillette, Le Mans.

Pitre, poète ou prophète ?

De Leonard Cohen, et de sa mélopée caverneuse qui chante depuis quarante ans le sexe, la drogue et le bon Dieu, on ne peut rien comprendre sans connaître Karl Marx – et son tourment : comment être prophète, comme tant de ses ancêtres, dans un monde de sciences et de hauts fourneaux ? Une robe de lin, un bâton de pèlerin, et ce seraient les ricanements, sinon les pierres. Marx renia donc le folklore et joua le jeu : c’est par la démonstration chiffrée qu’il terrassera le démon de l’iniquité. Cohen connaît les mêmes affres : petit-fils de rabbin, persuadé d’être dépêché ici-bas pour « dire », il paraît dans le monde à l’heure de Bob Dylan, du LSD et du sexe débondé. Alors, va pour le jeu ? Va… Il fera « des disques pour les jeunes ».

Drogué, dépressif, noceur, il épouse avec fièvre toutes les exagérations de son époque. Se cherchant, il se perd, et inconstant jusqu’à la quarantaine ébauche plusieurs vies. En désespéré de bonne éducation, il fera au long de son existence montre d’un sens de l’humour, de la dérision, de la farce même, qui étonnera tous ceux qui en sont restés au mot d’un journaliste américain : « Quand je l’écoute, j’ai envie de me trancher les veines. » Sinistre singer ? Pour rien au monde… Des méandres de sa biographie, Cohen glousse volontiers :  » J’ai toujours pensé que j’étais un comique. » Le récit de ses négociations avec son éditeur, ses lettres de protestations à la terre entière, sa certitude d’être un chanteur country devant vivre à cheval et en santiags, ses tentatives pour devenir businessman, ou encore moine bouddhiste, avocat, prêtre, détective privé, scientologue – et ses aventures à Cuba, façon Zelig en pleine révolution ! – confirment ce penchant comique et nous promènent aux lisières de l’univers d’un autre Cohen : Albert, l’auteur de Mangeclous. La similitude, au demeurant, ne se résume pas au patronyme : il y a chez Leonard Cohen, séducteur compulsif, gamin irrésistible et geignard, quelque chose de Solal. Mais un Solal sympathique (si possible), un Solal qui aurait cessé enfin de gémir pour agir. Pour créer.

Dans l’un de ses romans, Albert Cohen dépeint avec complaisance son héros abandonnant des centaines de poèmes, aisément enfantés, dans une chambre d’hôtel avant de s’envoler à la conquête d’une nouvelle blonde noblesse – un autre les publiera, un autre en aura la gloire. Leonard Cohen, lui, ne refusera pas le combat avec l’ange : la maturité venue – beaucoup de vies ratées, deux enfants, une séparation apocalyptique – il renoncera enfin à rêver sa vie. Et la soumettra, par la discipline, à son « sacerdoce » : la prophétie chantée. Cette guerre civile contre ses plaisants penchants, sa loufoquerie, ses facilités, le goût du sexe des femmes (on lira cette phrase comme l’on voudra) : la biographie que lui consacre Ira B. Nadel n’est peut-être que l’histoire de combat-là. Tirer enfin quelque chose de soi !

Tel Gainsbourg, qui immola une nuit toutes ses toiles, pour admettre qu’il ne serait jamais Picasso, Cohen consentira à pousser la chanson et à revenir sur Boggie Street. « Bon qu’à ça… », avait déjà soupiré Beckett. Il a une piètre voix ? Il le sait, s’en moque et chantera les louanges de sa golden voice par défi – expédiant Barry White au placard. Il commence ses enregistrements sans savoir le solfège ? Il passe outre. Et travaille. Travaille encore. Si le diable est dans les détails, l’Eternel est dans le labeur. Curieux poète, en vérité, éloigné de l’imagerie populaire, qui chérit les médiums inspirés plus que les artisans obstinés. Curieux obsédé aussi – Don’t go Home with your hard-on ! – curieux camé et libertaire, qui résume son existence d’un slogan fort peu « 68 » : Dieu, discipline et travail.

Les femmes ou Dieu ? La sensualité, l’extase, le sentiment de toute-puissance et d’indulgence infinie, la trahison, la déception : chez les premières, il a cherché inlassablement le second. « Quand ça ne marchait pas avec Dieu, je m’adressais aux femmes. » Autant dire que l’interprète de Death of a Ladies’ Man sacrifia souvent, et sans compter, aux filles d’Eve. Mais en vain. Dance Me to the End of Love ? A quoi bon… Jérémie, en lui, est toujours tapi ; Ezéchiel, By The Rivers Dark, prophétise The Future… Un soir, pendant la guerre de Kippour, il plante sa tournée à la recherche d’une femme à Tel Aviv : « J’ai parcouru les rues vides et sans éclairage à la recherche d’Hannah, tout à mon désir d’elle. » Il ne la retrouvera pas, et c’est encore ce qu’il fera de mieux : adieu aux ersatz, c’est désormais entre le ciel et lui. Toute une discographie pour dire adieu aux femmes, en attendant de se rapprocher de Celui qui l’appelle et l’ignore… Au soir de sa vie, à la veille d’une ultime tournée européenne[1. Leonard Cohen se produira à L’Olympia les 24, 25 et 26 novembre 2008.], Léonard Cohen peut enfin savourer combien sa « prière » – The story of Isaac, Waiting for the Miracle, The Law – réjouit les foules. Succès mérité. Qui, depuis David, avait dansé avec tant d’insolence et chanté avec tant de grâce devant l’Arche ?

La vie de Leonard Cohen

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L’obamania, faux-ami d’Obama ?

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Lorsque Sheryl Crow est apparue sur la scène de l’Invesco Field de Denver le soir de la nomination de Barack Obama, 80 000 personnes ont repris en cœur son très à-propos A Change would do us good. Après elle, John Legend, Will I Am et Steevie Wonder se sont succédé sur scène, offrant à l’Amérique le plus glamour show politique jamais organisé. En soi, cette mobilisation people ne choque personne aux Etats-Unis, où le citoyen lambda n’hésite pas à afficher son choix sur son auto ou sa maison ; là-bas, comme nous le remémore le bouillant Happy Birthday de Marylin à JFK, politique et spectacle ont toujours fait, si l’on ose dire, bon ménage. Néanmoins, jamais encore Hollywood n’avait aussi massivement pris parti pour un des deux candidats en lice. Ainsi, George Clooney, Scarlett Johansson, Tom Hanks, Morgan Freeman, Will Smith ou Beyonce et des centaines d’habitués des charts et des blockbusters, font ouvertement campagne pour Barack Obama.

On est content pour lui, mais il n’est pas exclu que cette brillante médaille ait un revers : quelle est l’influence réelle ces soutiens sur l’opinion? Font-ils seulement vaciller les certitudes de John et Jane Doe électeurs hésitants à Mansfield (Ohio)? Rien n’est moins sûr: lors des deux dernières présidentielles, les stars avaient largement donné leur préférence à Al Gore et John Kerry…

Il est même possible que cette débauche de paillettes ait un impact négatif sur l’électorat populaire, y compris dans sa fraction démocrate. En pleine crise des subprimes, la campagne jet-set d’Obama a quelque chose d’indécent aux yeux de nombre de working poors qui n’arrivent plus à joindre les deux bouts. Bien conscient de ce décalage, McCain s’est empressé de surfer sur le thème de la pipolisation de la campagne de ceux d’en face. Dans un spot télévisé qui tournait cet été en boucle sur les principaux networks, ses spin doctors sont allés jusqu’ à associer Obama à Paris Hilton, stéréotype-repoussoir de l’oisive blonde écervelée. Malin, McCain sait qu’il a tout à gagner en collant à son adversaire une image de fashion’choice top tendance, plus rock star que politicien… Et c’est bien là tout son problème. Qu’il soit fermier dans le Kansas, métallo dans le Michigan ou dévot en Utah, l’américain lower-class, voire middle class, ne s’enthousiasme pas spontanément pour le trip Sex, drugs and rock’n roll des amis d’Obama.

Contre toute attente, l’Obamania, dont nombre d’observateurs se félicitaient au début de la campagne se révélera peut-être un faux-ami pour Barack Obama – et cela, même s’il est élu. À Washington comme à Paris, on aurait bien tort de traduire l’emblématique première phrase du préambule de la Constitution américaine We, the people par « Nous, les people ».

Familles pluriparentales

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D’après les travaux d’un chercheur de l’université israélienne de Beer Sheva, mieux vaut vivre dans une famille monogame que polygame – qu’on soit mari, épouse ou enfant. Selon le journal Haaretz, le professeur Alkrinawi, qui a travaillé sur un échantillon de 1,000 bédouins israéliens, a déduit tout d’abord de ses recherches que les enfants de familles monogames réussissaient mieux à l’école (note moyenne de 15/20 contre 13/20) et avaient, en outre,une meilleure image d’eux-mêmes. Par ailleurs, il confirme que, comme on l’aurait pensé a priori, les femmes qui partagent leurs maris avec d’autres se sentent moins bien que celles vivant en couple (elles ont par exemple une tendance nettement plus importante à la dépression). La vraie surprise de l’étude est a chercher du côté des messieurs : 62% des maris multicartes ont signalé avoir subi une dépression contre 44% des monogames et 70% ont déclaré ne pas être satisfaits de leur mariage contre 30% des mono-mariés. En extrapolant ces données (corrélation statistique inverse entre nombre d’épouses et bien-être) on pourrait en déduire que les célibataires sont comblés et leurs enfants, de petits génies…

Minimum Respekt

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L’hebdomadaire tchèque Respekt, qui avait publié, le 13 octobre 2008, un article accusant Milan Kundera d’avoir dénoncé en 1950 un Tchèque passé à l’Ouest, a refusé de présenter les excuses qu’exigeait l’écrivain. Ni les doutes exprimés sur l’authenticité du providentiel document policier sur lequel se fondait cette accusation, ni les affirmations d’un protagoniste de l’affaire qui a innocenté Kundera, ni les protestations publiées dans le monde entier, n’ont fait douter la rédaction de l’hebdo mal nommé. Lequel a vraiment voulu « se payer » Kundera – au sens propre : le numéro dans lequel était publié le long acte d’accusation a été abondamment distribué gratuitement à Prague. La France s’est plutôt bien tenue, même si une bonne partie de la République des Lettres a attendu de voir dans quelle direction soufflait le vent pour se déclarer massivement solidaire de l’écrivain. Milan Kundera avait annoncé son intention de porter l’affaire devant les tribunaux. Gageons qu’il y renoncera. Et souhaitons-le : il a mieux à faire que de se confronter à d’aussi piètres procureurs, dont rien, de toute façon, n’entamera la bonne conscience. Comme il l’a écrit dans Les Testaments trahis, « les inculpabilisables dansent ». Eh bien, qu’ils chantent même, si cela leur chante. Cher Milan Kundera, la vraie vie est ailleurs.

Syndicat du Livre, syndicat du crime ?

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Hier matin, réveil en fanfare : j’ai eu le trop rare plaisir de voir le placide et policé Christophe Barbier péter un plomb en direct sur LCI ! Sa coutumière onctuosité avait laissé la place à une nervosité mal maîtrisée. Clark Kent s’était soudain métamorphosé en Superman imprécateur : « Violence ! », « Destruction de biens ! », « Commando ! », « Nihilistes ! » et même, au diable l’avarice, « Prise d’otage ! ».

Quels actes criminels gravissimes vitupérait ainsi l’homme à l’écharpe rouge ? Les faits d’armes de Jean-Marc Rouillan, le cover boy de L’Express ? Que nenni ! Les exactions du Hezbollah ou le refus du Hamas de libérer Guilad Shalit ? N’y pensez même pas ! Il ne s’agissait pas non plus des forfaits supposés de Franz-Olivier Giesbert, un des rares sujets qui, hebdomadairement, fasse perdre son sang-froid à Christophe Barbier. Non l’inique objet de son ressentiment, c’était le syndicat CGT des NMMP, qui appelait à la grève générale ce jeudi et dont quelques adhérents avaient, la veille, réagi sans prendre trop de gants à l’annonce prochaine de leurs licenciements. En plus des rituelles échauffourées avec les képis, figurez-vous que ces voyous ont osé, Barbier dixit, briser une vitrine ! Une vitrine ! On a échappé de peu à l’accusation de terrorisme…

A peine m’étais-je remis de mes émotions, rebelote. Je ne sais pas ce qu’ils mettent dans le café des invités, à LCI, mais vers midi, je voyais à nouveau un chat angora lymphatique se transformer sous mes yeux en tigre mangeur d’hommes. Cette fois, c’était au sympathique Laurent Joffrin – un des directeurs les plus affables et ouverts d’esprit qu’ait connu la presse parisienne ces dernières décennies – de piquer sa crise de nerfs à l’antenne. Je ne vous rapporterai pas ses mots, c’étaient grosso modo les mêmes que ceux de son confrère de L’Express. D’ailleurs, il abordait lui aussi le même sujet : l’abominable homme du Livre. Les exagérations de Barbier, passe encore, mais Joffrin reconverti en Hersant de choc, c’est quand même épatant. Lui qui en temps ordinaire n’a pas de mots assez durs pour agonir les patrons-voyous, ne le voilà-t-il pas en train de reproduire les mots et la rage des maîtres des forges, d’assimiler délibérément des salariés en colère à des délinquants ordinaires – quoique quand il s’agit de véritables truands, Libé est beaucoup plus bienveillant, cf. la mesrinomania de cette dernière semaine.

Les anglo-saxons ont une expression plaisante pour qualifier ce genre d’attitude : NIMBY, Not in my back yard (pas dans mon jardin). Elle caractérise les gens qui sont très contents de pouvoir bénéficier d’un TGV, d’une autoroute, d’un aéroport près de chez eux, mais qui veillent à ce que les travaux, donc les nuisances, aient lieu le plus loin possible de leur pré carré. Et bien Libé, c’est pareil ! Pendant tout ce printemps, le quotidien de Joffrin et Pourquery (à moins que ce soit devenu l’inverse) nous a gavé d’hommages enfiévrés à mai 68, ses cocktails Molotov, ses barricades, sa France paralysée par une formidable grève générale d’un mois… Dis-moi, Laurent, tout ça c’était pour rire ? Les ouvriers en colère, en vrai, tu les aimes seulement figés en noir et blanc dans les photos d’époque de Raymond Depardon ? Et le droit de grève, tu es toujours pour, mais seulement en Chine. Ou bien en France aussi, à la seule condition qu’il ne gêne pas la parution de ton journal ? Faut-il, pour mettre fin à ce scandale, faire un avenant à la Constitution ?

Bon, c’est vrai, je suis un peu de parti pris dans cette affaire. J’aime bien les ouvriers, et plus spécialement ceux du Livre. Toujours grandes gueules, parfois gros bras et généralement aussi lestes du cerveau que du gosier, ils sont, eux aussi, ce vieux monde que je ne veux pas voir disparaître. C’est parce qu’il reste encore des correcteurs, des monteurs et quelques autres dinosaures du Livre au siège des rédactions que celles-ci ne ressemblent pas totalement à des antennes régionales de la BNP ou à des start up de buzz corporate.

Je ne connais pas les détails du dossier des NMPP. Il paraît qu’il faut moderniser le système de distribution de la presse, que le statu quo c’est la mort annoncée de l’entreprise, et toutes autres choses qu’on raconte toujours avant de jeter les gens à la rue. Il paraît qu’il n’y aura que des départs volontaires, qu’on a garanti aux futurs licenciés des reclassements au cas par cas, une aide personnalisée à la recherche d’emploi, de confortables indemnités, et toutes autres choses qu’on promet toujours quelques années avant de baisser définitivement le rideau de fer pour tout le monde et de requalifier les usines en friches industrielles, puis en loft pour jeunes créateurs.

Je ne connais pas bien le dossier, et si ça se trouve, les chiens fous des NMPP sont vraiment des « jusqu’au-boutistes », comme l’on dit aussi MM Barbier et Joffrin au beau milieu de leurs logorrhées d’épithètes relevant du Code pénal ; et comme semble aussi le penser la majorité de la CGT du Livre, qui ne s’est pas gênée pour critiquer leur refus de négocier. Mais je connais d’autres dossiers où les victimes de plans « sociaux » n’ont pas eu raison d’être raisonnables. Aux temps anciens de l’accumulation primitive du Capital et des barricades (les vraies, celles de mai-juin 48), Gustave Flaubert, avait déjà cadré en peu de mots (n’est pas Attali qui veut) les données du problème : « Je ne comprends rien à la politique, sauf l’émeute. » Eh bien, comme le disaient les Poppys depuis, rien n’a changé, et ce qui est vrai en politique l’est encore plus pour le social : quand faut y aller, faut y aller ! De la même manière que je n’irai pas réclamer quinze ans ferme contre le boulanger qui a été cambriolé trente fois et finit par craquer et sortir son fusil de chasse, je n’ai que compréhension pour ces « commandos », coupables de « destructions de biens » ces « nihilistes » qui pratiquent la « prise d’otage ». Et je n’ai qu’incompréhension – empathique – pour les licenciés , les dégraissés, les délocalisés, les modernisés et autres plansocialisés qui font-confiance-à-la-négociation. En fait, je n’imagine pas qu’on puisse rester non-violent quand un puceau sorti mal classé il y a six mois d’une école de commerce de troisième ordre décrète au bout d’un audit bâclé qu’on doit vous condamner au chômage à vie pour restaurer la compétitivité de l’entreprise. Je ne comprends pas que les employés modèles de la CAMIF ne mettent pas la bonne ville de Niort à feu et à sang. Je ne comprends pas que les ouvriers klennexisés de LU n’aient pas contraint sous la menace Frank Riboud à bouffer dix kilos de petits beurres. Une bonne amie qui était retournée enquêter dans les ex-cités ouvrières du bocage normand quelques années après que les fermetures d’usine les ont transformées en cités fantômes m’a raconté dans le détail ce qu’elle avait vu sur place. Voilà le genre de propos qu’elle à souvent entendu dans la bouche des ouvrières licenciées par Moulinex : « En 2001 au lieu d’écouter sagement le ministre venu promettre aux syndicats un bon plan social, on aurait dû lui couper une phalange. On aurait sûrement gardé nos emplois au lieu de nos yeux pour pleurer… » Non, je ne sais pas si les gars des NMPP ont raison, mais je suis certain que les rmistes de feu Moulinex sont dans le vrai.

Je ne connais pas bien le dossier, mais il faudra bien qu’on m’explique pourquoi, si le plan social des NMPP est si idyllique que le prétendent Barbier et Joffrin, ses heureux bénéficiaires ne réagissent pas en hurlant de joie comme les gagnants à six numéros du Loto.

Travailleuses, travailleurs : si par malheur on vient un de ces jours vous proposer un bon plan social, ayez en mémoire les paroles de Serge Gainsbourg quand il racontait sa première – et dernière, car désagréable et douloureuse – expérience homosexuelle : « Le dernier truc qu’il m’a dit dans l’escalier de l’hôtel, c’est qu’il me jurait de pas essayer de m’enculer… »

Pierre Assouline et Didier Jacob

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Deux critiques littéraires, piliers de la blogosphère littéraire, Pierre Assouline et Didier Jacob, sont les invités de Parlonsnet, le club de la presse d’Internet, avec David Abiker (France Info), Anaële Verzaux (Bakchich.info) et Elisabeth Lévy (Causeur.fr).

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Le Japonais c’est pas chinois

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Le tutoiement que pratique Karl Zéro dans ses interviews présente un indiscutable avantage : il permet d’aller directement à l’essentiel et d’élever le débat. C’est ainsi qu’André Santini – régulier prix de l’humour politique et accessoirement secrétaire d’Etat à la fonction publique – se confiait hier soir à l’interviewer vedette de BFM : « Tu sais que j’ai appris le japonais. Eh bien, l’idéogramme chinois qui signifie crise veut dire danger et moment décisif[1. André Santini aurait ouvert un dictionnaire français qu’il se serait évité un aller-retour au Japon en passant par la Chine. En français, même dans celui pratiqué à Issy-les-Moulineaux, une crise est synonyme de « danger » comme de « moment décisif ».]. » Une chance qu’André Santini n’ait pas appris le tricot, il nous aurait fait des crêpes.

Kidnappée par le Grand Capital ?

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C’est l’histoire d’une jolie fille qui a disparu. Une rebelle, une gamine mal élevée, qui mettait ses doigts dans son nez et roulait des hanches dans des sociétés faussement pacifiées pour mieux semer la zizanie en jouant sur la très vielle passion humaine de l’égalité. On peut penser, avec son physique de princesse de la débine à la Béatrice Dalle, qu’elle a commencé à exercer ses ravages très tôt. On la repère dès la fin du néolithique, quand les chasseurs commencent à regarder avec un certain mépris ceux qui restent à planter des choux au village. C’est probablement elle qui couche avec Spartacus la nuit où il décide que les esclaves et les gladiateurs, ça suffit comme ça. On peut penser que c’est elle qui traîne dans les jacqueries des ploucs médiévaux, toujours à dire des gros mots et à prendre des poses d’aguicheuse pour mieux envoyer tout le monde au massacre. On l’aurait vue, aussi, sous les fenêtres de Versailles, en octobre 89, avec toutes les harengères de Paris, à demander le retour de l’Autrichienne et de son mollasson de mari à Paris. C’est elle, encore, qui recharge les armes des derniers communards en 1871, sur la barricade de la rue Ramponneau. Son nom ? Deux oncles adoptifs, Karl Marx et Friedrich Engels, vont la baptiser en 1848, cette petite gourgandine énervée, cette coureuse infatigable qui a quand même joué un rôle capital (c’est le cas de le dire) dans la vie des hommes : « L’histoire de toute société jusqu’à nos jours est l’histoire de luttes de classes. » La lutte des classes… C’était donc elle.

Le problème, nous dit François Ruffin dans son remarquable essai, La guerre des classes, c’est qu’elle semble tombée dans l’oubli. Et c’est un grand mystère en ces temps où l’économie est victime des prédateurs financiers. Il faut donc lire le Ruffin comme un roman noir. L’auteur se comporte comme un Philippe Marlowe de la France en crise, un Sam Spade des délocalisations qui se renseigne autour des braseros des usines occupées dans le Vimeu rouge, une région de Picardie qui ne vote plus rouge, justement, et blackboule le socialiste Peillon. Ruffin écoute dans les bistrots de Longwy, il va chez les filles de ECCE à Poix du Nord, qui reçoivent chaque mois moins que le prix de vente d’un seul des costumes qu’elles fabriquent… Il s’étonne, Ruffin, elle devrait pourtant être là, la lutte des classes, servir à nommer ce qui ne va pas, par exemple mettre en avant ce chiffre de 9,3%, qui correspond à la baisse de la part des salaires dans le PIB (à force de penser en PIB, on devient un pays B, comme les séries du même nom). Convertis en milliards d’euros, cette part arrachée par la finance, elle aurait amplement suffi à relativiser les problèmes de sécu, de retraite, de santé, de formation. Ruffin, lui, voudrait savoir. Comprendre. Il téléphone aux premiers concernés, les partis de gauche, on lui répond avec un rien de gêne, même au PCF, pourtant l’habituel refuge de la gamine. Ils ne veulent pas l’avouer mais ils ne savent plus trop ce qu’ils ont fait d’elle. Elle n’est pas rentrée à la maison depuis un temps fou. Ils reconnaissent le problème. Ils auraient dû écouter les tontons de 1848 mais on leur a dit qu’ils n’étaient plus tellement à la mode, les tontons, et que la lutte des classes, c’était une petite poufiasse, qu’il ne fallait plus parler d’elle, qu’elle donnait mal à la tête à la CFDT à cause de son parfum trop fort, qu’elle cherchait toujours la cogne, que ce n’est pas avec cette petite énervée qu’on ferait les grandes réformes où patrons multimilliardaires et travailleurs précarisés marcheraient main dans la main dans une France enfin réellement « libérale » où on travaillerait le dimanche, on se rationnerait sur les soins et on aurait une couverture santé qui nous réchaufferait à peu près autant qu’un string sur la banquise.

Et puis soudain Ruffin, comme le commissaire Bourrel des Cinq dernières minutes s’exclame : « Bon sang, mes c’est bien sûr ! » et il découvre l’incroyable vérité. La lutte des classes est toujours vivante mais elle a été enlevée par les riches. Des riches qui en sont presque gênés de gagner autant d’argent grâce à elle. Le premier qui avoue, c’est Warren Buffett, fortune mondiale n°1. La confession est sans équivoque : « La guerre des classes existe, c’est un fait, mais c’est la mienne, la classe des riches, qui mène cette guerre et nous sommes en train de la remporter. » Ah, nous dit Ruffin, les riches, ils n’ont pas peur de leur ombre, ils n’ont pas peur de passer pour archaïques en l’invoquant, la jolie môme. Parce qu’ils savent qu’elle a toujours existé mais qu’il fallait surtout la retirer à ses parents naturels et, comme on pourra le lire dans La guerre des classes, savoir opposer au constat évident d’un monde dans lequel le commerce du luxe est aussi florissant que les émeutes de la faim toute une série d’alibis ou d’accusations.

Primo, disent les riches le monde est complexe : pour cette vieille lune de la complexité, voir Alain Touraine nous précise Ruffin. Secundo, avec cette vision des choses, vous allez sombrer dans le populisme : accusation définitivement disqualifiante dans le paysage médiatique, aussi honteuse que la pédophilie, le tabac, et le refus de participer à la Fête des Voisins. Tertio, vous êtes enfermés dans l’idéologie, et Ruffin de citer Aron : « L’idéologie, c’est toujours les idées des autres. » Il serait donc temps, nous dit Ruffin (qui se définit assez calmement comme un social démocrate), que la gauche vienne récupérer la gamine prisonnière chez les patrons, la débarbouille un bon coup et la renvoie sur les piquets de grèves, dans les manifs et les états-majors des partis censés l’aimer, pour expliquer qu’elle est toujours là, toujours aussi jeune et qu’on ne fera rien sans elle, surtout en ces temps troublés où l’Etat et le Capital vont nous faire payer leur mariage incestueux – on n’est même pas invités à la noce ! – pour éviter la faillite générale.

La Guerre des classes

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Contre la malbouffe littéraire

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Dans la République des Lettres, je me suis toujours senti mal à l’aise. Ayant dû fréquenter des éditeurs qui avaient eu l’inconscience et l’amabilité de me publier, je croisais, dans les couloirs de ces vénérables maisons, quelques un(es) de ses plus éminent(es) citoyen(nes). Je notais la fébrilité des servants de la machine éditoriale à la période des Prix, plaignais les attachées de presse (cette fois seul le féminin est nécessaire) en butte aux bouffées d’ego de leurs poulains(-iches). Cela ne m’empêchait pas d’échanger quelques mots aimables avec l’un(e) ou l’autre de ces divas (pas de masculin, ça marche aussi pour les messieurs) quand le hasard des placements dans les assommantes séances de signature nous mettait côte à côte.

Mais rien, je dis bien rien ne m’incitait à lire, encore moins à acheter les « romans de la rentrée », les « découvertes » que quelques pontes(-esses) de la critique littéraire offraient régulièrement à notre concupiscence de lecteur branché. Je m’étais en conséquence construit un personnage de « beauf » à moitié inculte style Columbo : « J’ai pas lu, mais ma femme m’en a dit beaucoup de bien » était la réponse standard que je délivrais à l’auteur(e) qui semblait solliciter de moi un jugement sur son « œuvre ». Après cela, on me fichait la paix, et je pouvais aller lire tranquillement Philip Roth, Amos Oz, Jim Harrison, et relire Georges Perec.

Et puis vinrent Pierre Jourde et Eric Naulleau. En 2003, l’opuscule Petit déjeuner en Tyrannie, description d’un repas pris par les auteurs avec les responsables du Monde des livres avait provoqué en moi une jubilation intense : voir étriller ses voisins de bureau paysagé avec une telle verve et une telle pertinence peut éclairer une journée, et même plusieurs jours maussades. Cette publication valut à ses auteurs quelques représailles musclées du service d’ordre de la République des Lettres : pendant plusieurs mois, ils furent tricards à peu près partout où l’on causait de littérature, et de plus convoqués au tribunal par Josyane Savigneau et Jean-Luc Douin, respectivement cheffe et sous-chef du Monde des Livres.

Depuis ce temps, Jourde et Naulleau ont fait un bout de chemin : le premier a failli se faire écharper par ses compatriotes auvergnats qui avaient cru se reconnaître dans les alcooliques et demeurés qui peuplaient son roman Pays Perdu, ce qui lui apprendra à faire du Zola hors saison. Quant à Naulleau, il sort de sa marginalité littéraire et critique en occupant un emploi de pitbull chez Ruquier, sur France 2, ce qui convient assez bien, ma foi, à sa nature profonde. Grâce à ces deux personnages, qui publient une version augmentée de leur Précis de littérature du XXIe siècle, je ne change plus de trottoir quand la responsable de la bibliothèque de mon village pointe son nez à l’horizon, car j’ai pu lui expliquer avec quelques arguments solides et structurés pourquoi je refusais obstinément d’emprunter le dernier opus d’Anna Gavalda. Ce qui l’a rendue triste, mais je pense qu’elle s’en remettra. Le couple (puisqu’il faut bien l’appeler par son nom) s’est fait une spécialité de dénoncer la mal bouffe littéraire, dans des essais classiques d’abord, puis sous une forme plus ludique : une parodie du Lagarde et Michard, jadis manuel culte des études littéraires dans l’enseignement secondaire. Les grands auteurs de notre patrimoine littéraire sont présentés par une notice biographique, des extraits annotés et enfin des exercices où le lycéen est invité à montrer qu’il a bien compris la richesse de contenu et de style des œuvres qui ont été proposées à son admiration.

Appliquée à Marc Lévy, Christine Angot, ou encore Dominique de Villepin, qui peuplent avec d’autres écrivains de la même farine cette deuxième livraison du Jourde & Naulleau, cette méthode produit un effet comique garanti, en plus, cela va sans dire, du dégonflage impitoyable des baudruches gonflées à l’hélium du VIe arrondissement. Un seul exemple : la mise en perspective du « oui » durassien (ce « oui » fait à lui seul paragraphe) dans l’œuvre microminimaliste d’Emmanuelle Bernheim vaut son pesant de grattons, comme on dit à Lyon, ville où l’on édite peu, mais où l’on mange bien. J’entends déjà les objections et les reproches de ceux et celles qui estiment que je me rends complice d’un nouveau complot élitiste en apportant mon soutien à deux goujats qui démolissent des auteurs plébiscités par un très large public, comme Anna Gavalda. A ceux là je répondrais par l’aphorisme préféré des publicitaires d’outre-Atlantique : Eat shit ! Billions of flies can’t be wrong[1. Que l’on traduira ici par un plus délicat: “Les mouches en mangent, pourquoi pas vous?” (NDLR)] !

François Desarthe

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Peint ici par l’exécrable William Bouguereau, François Desarthe est considéré comme le père de la psychanalyse. Desarthe consacra sa vie entière à l’écriture de la grande somme théologique du XIXe siècle : De la Trinité considérée sous son aspect le plus gonflant. La thèse de Desarthe est simple : Dieu étant omnipotent, omniprésent et omniscient, il est assez duraille quand on est le Fils ou l’Esprit de se faire une place à côté. C’est le frère de Martha, correspondante autrichienne de François Desarthe, qui concourra à populariser l’idée sous le nom de complexe d’Oedipe.

William Bouguereau, Portrait de François Desarthe, de l’Institut, huile sur toile, 1867, conservée au musée de la Rillette, Le Mans.

Pitre, poète ou prophète ?

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De Leonard Cohen, et de sa mélopée caverneuse qui chante depuis quarante ans le sexe, la drogue et le bon Dieu, on ne peut rien comprendre sans connaître Karl Marx – et son tourment : comment être prophète, comme tant de ses ancêtres, dans un monde de sciences et de hauts fourneaux ? Une robe de lin, un bâton de pèlerin, et ce seraient les ricanements, sinon les pierres. Marx renia donc le folklore et joua le jeu : c’est par la démonstration chiffrée qu’il terrassera le démon de l’iniquité. Cohen connaît les mêmes affres : petit-fils de rabbin, persuadé d’être dépêché ici-bas pour « dire », il paraît dans le monde à l’heure de Bob Dylan, du LSD et du sexe débondé. Alors, va pour le jeu ? Va… Il fera « des disques pour les jeunes ».

Drogué, dépressif, noceur, il épouse avec fièvre toutes les exagérations de son époque. Se cherchant, il se perd, et inconstant jusqu’à la quarantaine ébauche plusieurs vies. En désespéré de bonne éducation, il fera au long de son existence montre d’un sens de l’humour, de la dérision, de la farce même, qui étonnera tous ceux qui en sont restés au mot d’un journaliste américain : « Quand je l’écoute, j’ai envie de me trancher les veines. » Sinistre singer ? Pour rien au monde… Des méandres de sa biographie, Cohen glousse volontiers :  » J’ai toujours pensé que j’étais un comique. » Le récit de ses négociations avec son éditeur, ses lettres de protestations à la terre entière, sa certitude d’être un chanteur country devant vivre à cheval et en santiags, ses tentatives pour devenir businessman, ou encore moine bouddhiste, avocat, prêtre, détective privé, scientologue – et ses aventures à Cuba, façon Zelig en pleine révolution ! – confirment ce penchant comique et nous promènent aux lisières de l’univers d’un autre Cohen : Albert, l’auteur de Mangeclous. La similitude, au demeurant, ne se résume pas au patronyme : il y a chez Leonard Cohen, séducteur compulsif, gamin irrésistible et geignard, quelque chose de Solal. Mais un Solal sympathique (si possible), un Solal qui aurait cessé enfin de gémir pour agir. Pour créer.

Dans l’un de ses romans, Albert Cohen dépeint avec complaisance son héros abandonnant des centaines de poèmes, aisément enfantés, dans une chambre d’hôtel avant de s’envoler à la conquête d’une nouvelle blonde noblesse – un autre les publiera, un autre en aura la gloire. Leonard Cohen, lui, ne refusera pas le combat avec l’ange : la maturité venue – beaucoup de vies ratées, deux enfants, une séparation apocalyptique – il renoncera enfin à rêver sa vie. Et la soumettra, par la discipline, à son « sacerdoce » : la prophétie chantée. Cette guerre civile contre ses plaisants penchants, sa loufoquerie, ses facilités, le goût du sexe des femmes (on lira cette phrase comme l’on voudra) : la biographie que lui consacre Ira B. Nadel n’est peut-être que l’histoire de combat-là. Tirer enfin quelque chose de soi !

Tel Gainsbourg, qui immola une nuit toutes ses toiles, pour admettre qu’il ne serait jamais Picasso, Cohen consentira à pousser la chanson et à revenir sur Boggie Street. « Bon qu’à ça… », avait déjà soupiré Beckett. Il a une piètre voix ? Il le sait, s’en moque et chantera les louanges de sa golden voice par défi – expédiant Barry White au placard. Il commence ses enregistrements sans savoir le solfège ? Il passe outre. Et travaille. Travaille encore. Si le diable est dans les détails, l’Eternel est dans le labeur. Curieux poète, en vérité, éloigné de l’imagerie populaire, qui chérit les médiums inspirés plus que les artisans obstinés. Curieux obsédé aussi – Don’t go Home with your hard-on ! – curieux camé et libertaire, qui résume son existence d’un slogan fort peu « 68 » : Dieu, discipline et travail.

Les femmes ou Dieu ? La sensualité, l’extase, le sentiment de toute-puissance et d’indulgence infinie, la trahison, la déception : chez les premières, il a cherché inlassablement le second. « Quand ça ne marchait pas avec Dieu, je m’adressais aux femmes. » Autant dire que l’interprète de Death of a Ladies’ Man sacrifia souvent, et sans compter, aux filles d’Eve. Mais en vain. Dance Me to the End of Love ? A quoi bon… Jérémie, en lui, est toujours tapi ; Ezéchiel, By The Rivers Dark, prophétise The Future… Un soir, pendant la guerre de Kippour, il plante sa tournée à la recherche d’une femme à Tel Aviv : « J’ai parcouru les rues vides et sans éclairage à la recherche d’Hannah, tout à mon désir d’elle. » Il ne la retrouvera pas, et c’est encore ce qu’il fera de mieux : adieu aux ersatz, c’est désormais entre le ciel et lui. Toute une discographie pour dire adieu aux femmes, en attendant de se rapprocher de Celui qui l’appelle et l’ignore… Au soir de sa vie, à la veille d’une ultime tournée européenne[1. Leonard Cohen se produira à L’Olympia les 24, 25 et 26 novembre 2008.], Léonard Cohen peut enfin savourer combien sa « prière » – The story of Isaac, Waiting for the Miracle, The Law – réjouit les foules. Succès mérité. Qui, depuis David, avait dansé avec tant d’insolence et chanté avec tant de grâce devant l’Arche ?

La vie de Leonard Cohen

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L’obamania, faux-ami d’Obama ?

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Lorsque Sheryl Crow est apparue sur la scène de l’Invesco Field de Denver le soir de la nomination de Barack Obama, 80 000 personnes ont repris en cœur son très à-propos A Change would do us good. Après elle, John Legend, Will I Am et Steevie Wonder se sont succédé sur scène, offrant à l’Amérique le plus glamour show politique jamais organisé. En soi, cette mobilisation people ne choque personne aux Etats-Unis, où le citoyen lambda n’hésite pas à afficher son choix sur son auto ou sa maison ; là-bas, comme nous le remémore le bouillant Happy Birthday de Marylin à JFK, politique et spectacle ont toujours fait, si l’on ose dire, bon ménage. Néanmoins, jamais encore Hollywood n’avait aussi massivement pris parti pour un des deux candidats en lice. Ainsi, George Clooney, Scarlett Johansson, Tom Hanks, Morgan Freeman, Will Smith ou Beyonce et des centaines d’habitués des charts et des blockbusters, font ouvertement campagne pour Barack Obama.

On est content pour lui, mais il n’est pas exclu que cette brillante médaille ait un revers : quelle est l’influence réelle ces soutiens sur l’opinion? Font-ils seulement vaciller les certitudes de John et Jane Doe électeurs hésitants à Mansfield (Ohio)? Rien n’est moins sûr: lors des deux dernières présidentielles, les stars avaient largement donné leur préférence à Al Gore et John Kerry…

Il est même possible que cette débauche de paillettes ait un impact négatif sur l’électorat populaire, y compris dans sa fraction démocrate. En pleine crise des subprimes, la campagne jet-set d’Obama a quelque chose d’indécent aux yeux de nombre de working poors qui n’arrivent plus à joindre les deux bouts. Bien conscient de ce décalage, McCain s’est empressé de surfer sur le thème de la pipolisation de la campagne de ceux d’en face. Dans un spot télévisé qui tournait cet été en boucle sur les principaux networks, ses spin doctors sont allés jusqu’ à associer Obama à Paris Hilton, stéréotype-repoussoir de l’oisive blonde écervelée. Malin, McCain sait qu’il a tout à gagner en collant à son adversaire une image de fashion’choice top tendance, plus rock star que politicien… Et c’est bien là tout son problème. Qu’il soit fermier dans le Kansas, métallo dans le Michigan ou dévot en Utah, l’américain lower-class, voire middle class, ne s’enthousiasme pas spontanément pour le trip Sex, drugs and rock’n roll des amis d’Obama.

Contre toute attente, l’Obamania, dont nombre d’observateurs se félicitaient au début de la campagne se révélera peut-être un faux-ami pour Barack Obama – et cela, même s’il est élu. À Washington comme à Paris, on aurait bien tort de traduire l’emblématique première phrase du préambule de la Constitution américaine We, the people par « Nous, les people ».

Familles pluriparentales

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D’après les travaux d’un chercheur de l’université israélienne de Beer Sheva, mieux vaut vivre dans une famille monogame que polygame – qu’on soit mari, épouse ou enfant. Selon le journal Haaretz, le professeur Alkrinawi, qui a travaillé sur un échantillon de 1,000 bédouins israéliens, a déduit tout d’abord de ses recherches que les enfants de familles monogames réussissaient mieux à l’école (note moyenne de 15/20 contre 13/20) et avaient, en outre,une meilleure image d’eux-mêmes. Par ailleurs, il confirme que, comme on l’aurait pensé a priori, les femmes qui partagent leurs maris avec d’autres se sentent moins bien que celles vivant en couple (elles ont par exemple une tendance nettement plus importante à la dépression). La vraie surprise de l’étude est a chercher du côté des messieurs : 62% des maris multicartes ont signalé avoir subi une dépression contre 44% des monogames et 70% ont déclaré ne pas être satisfaits de leur mariage contre 30% des mono-mariés. En extrapolant ces données (corrélation statistique inverse entre nombre d’épouses et bien-être) on pourrait en déduire que les célibataires sont comblés et leurs enfants, de petits génies…

Minimum Respekt

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L’hebdomadaire tchèque Respekt, qui avait publié, le 13 octobre 2008, un article accusant Milan Kundera d’avoir dénoncé en 1950 un Tchèque passé à l’Ouest, a refusé de présenter les excuses qu’exigeait l’écrivain. Ni les doutes exprimés sur l’authenticité du providentiel document policier sur lequel se fondait cette accusation, ni les affirmations d’un protagoniste de l’affaire qui a innocenté Kundera, ni les protestations publiées dans le monde entier, n’ont fait douter la rédaction de l’hebdo mal nommé. Lequel a vraiment voulu « se payer » Kundera – au sens propre : le numéro dans lequel était publié le long acte d’accusation a été abondamment distribué gratuitement à Prague. La France s’est plutôt bien tenue, même si une bonne partie de la République des Lettres a attendu de voir dans quelle direction soufflait le vent pour se déclarer massivement solidaire de l’écrivain. Milan Kundera avait annoncé son intention de porter l’affaire devant les tribunaux. Gageons qu’il y renoncera. Et souhaitons-le : il a mieux à faire que de se confronter à d’aussi piètres procureurs, dont rien, de toute façon, n’entamera la bonne conscience. Comme il l’a écrit dans Les Testaments trahis, « les inculpabilisables dansent ». Eh bien, qu’ils chantent même, si cela leur chante. Cher Milan Kundera, la vraie vie est ailleurs.

Syndicat du Livre, syndicat du crime ?

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Hier matin, réveil en fanfare : j’ai eu le trop rare plaisir de voir le placide et policé Christophe Barbier péter un plomb en direct sur LCI ! Sa coutumière onctuosité avait laissé la place à une nervosité mal maîtrisée. Clark Kent s’était soudain métamorphosé en Superman imprécateur : « Violence ! », « Destruction de biens ! », « Commando ! », « Nihilistes ! » et même, au diable l’avarice, « Prise d’otage ! ».

Quels actes criminels gravissimes vitupérait ainsi l’homme à l’écharpe rouge ? Les faits d’armes de Jean-Marc Rouillan, le cover boy de L’Express ? Que nenni ! Les exactions du Hezbollah ou le refus du Hamas de libérer Guilad Shalit ? N’y pensez même pas ! Il ne s’agissait pas non plus des forfaits supposés de Franz-Olivier Giesbert, un des rares sujets qui, hebdomadairement, fasse perdre son sang-froid à Christophe Barbier. Non l’inique objet de son ressentiment, c’était le syndicat CGT des NMMP, qui appelait à la grève générale ce jeudi et dont quelques adhérents avaient, la veille, réagi sans prendre trop de gants à l’annonce prochaine de leurs licenciements. En plus des rituelles échauffourées avec les képis, figurez-vous que ces voyous ont osé, Barbier dixit, briser une vitrine ! Une vitrine ! On a échappé de peu à l’accusation de terrorisme…

A peine m’étais-je remis de mes émotions, rebelote. Je ne sais pas ce qu’ils mettent dans le café des invités, à LCI, mais vers midi, je voyais à nouveau un chat angora lymphatique se transformer sous mes yeux en tigre mangeur d’hommes. Cette fois, c’était au sympathique Laurent Joffrin – un des directeurs les plus affables et ouverts d’esprit qu’ait connu la presse parisienne ces dernières décennies – de piquer sa crise de nerfs à l’antenne. Je ne vous rapporterai pas ses mots, c’étaient grosso modo les mêmes que ceux de son confrère de L’Express. D’ailleurs, il abordait lui aussi le même sujet : l’abominable homme du Livre. Les exagérations de Barbier, passe encore, mais Joffrin reconverti en Hersant de choc, c’est quand même épatant. Lui qui en temps ordinaire n’a pas de mots assez durs pour agonir les patrons-voyous, ne le voilà-t-il pas en train de reproduire les mots et la rage des maîtres des forges, d’assimiler délibérément des salariés en colère à des délinquants ordinaires – quoique quand il s’agit de véritables truands, Libé est beaucoup plus bienveillant, cf. la mesrinomania de cette dernière semaine.

Les anglo-saxons ont une expression plaisante pour qualifier ce genre d’attitude : NIMBY, Not in my back yard (pas dans mon jardin). Elle caractérise les gens qui sont très contents de pouvoir bénéficier d’un TGV, d’une autoroute, d’un aéroport près de chez eux, mais qui veillent à ce que les travaux, donc les nuisances, aient lieu le plus loin possible de leur pré carré. Et bien Libé, c’est pareil ! Pendant tout ce printemps, le quotidien de Joffrin et Pourquery (à moins que ce soit devenu l’inverse) nous a gavé d’hommages enfiévrés à mai 68, ses cocktails Molotov, ses barricades, sa France paralysée par une formidable grève générale d’un mois… Dis-moi, Laurent, tout ça c’était pour rire ? Les ouvriers en colère, en vrai, tu les aimes seulement figés en noir et blanc dans les photos d’époque de Raymond Depardon ? Et le droit de grève, tu es toujours pour, mais seulement en Chine. Ou bien en France aussi, à la seule condition qu’il ne gêne pas la parution de ton journal ? Faut-il, pour mettre fin à ce scandale, faire un avenant à la Constitution ?

Bon, c’est vrai, je suis un peu de parti pris dans cette affaire. J’aime bien les ouvriers, et plus spécialement ceux du Livre. Toujours grandes gueules, parfois gros bras et généralement aussi lestes du cerveau que du gosier, ils sont, eux aussi, ce vieux monde que je ne veux pas voir disparaître. C’est parce qu’il reste encore des correcteurs, des monteurs et quelques autres dinosaures du Livre au siège des rédactions que celles-ci ne ressemblent pas totalement à des antennes régionales de la BNP ou à des start up de buzz corporate.

Je ne connais pas les détails du dossier des NMPP. Il paraît qu’il faut moderniser le système de distribution de la presse, que le statu quo c’est la mort annoncée de l’entreprise, et toutes autres choses qu’on raconte toujours avant de jeter les gens à la rue. Il paraît qu’il n’y aura que des départs volontaires, qu’on a garanti aux futurs licenciés des reclassements au cas par cas, une aide personnalisée à la recherche d’emploi, de confortables indemnités, et toutes autres choses qu’on promet toujours quelques années avant de baisser définitivement le rideau de fer pour tout le monde et de requalifier les usines en friches industrielles, puis en loft pour jeunes créateurs.

Je ne connais pas bien le dossier, et si ça se trouve, les chiens fous des NMPP sont vraiment des « jusqu’au-boutistes », comme l’on dit aussi MM Barbier et Joffrin au beau milieu de leurs logorrhées d’épithètes relevant du Code pénal ; et comme semble aussi le penser la majorité de la CGT du Livre, qui ne s’est pas gênée pour critiquer leur refus de négocier. Mais je connais d’autres dossiers où les victimes de plans « sociaux » n’ont pas eu raison d’être raisonnables. Aux temps anciens de l’accumulation primitive du Capital et des barricades (les vraies, celles de mai-juin 48), Gustave Flaubert, avait déjà cadré en peu de mots (n’est pas Attali qui veut) les données du problème : « Je ne comprends rien à la politique, sauf l’émeute. » Eh bien, comme le disaient les Poppys depuis, rien n’a changé, et ce qui est vrai en politique l’est encore plus pour le social : quand faut y aller, faut y aller ! De la même manière que je n’irai pas réclamer quinze ans ferme contre le boulanger qui a été cambriolé trente fois et finit par craquer et sortir son fusil de chasse, je n’ai que compréhension pour ces « commandos », coupables de « destructions de biens » ces « nihilistes » qui pratiquent la « prise d’otage ». Et je n’ai qu’incompréhension – empathique – pour les licenciés , les dégraissés, les délocalisés, les modernisés et autres plansocialisés qui font-confiance-à-la-négociation. En fait, je n’imagine pas qu’on puisse rester non-violent quand un puceau sorti mal classé il y a six mois d’une école de commerce de troisième ordre décrète au bout d’un audit bâclé qu’on doit vous condamner au chômage à vie pour restaurer la compétitivité de l’entreprise. Je ne comprends pas que les employés modèles de la CAMIF ne mettent pas la bonne ville de Niort à feu et à sang. Je ne comprends pas que les ouvriers klennexisés de LU n’aient pas contraint sous la menace Frank Riboud à bouffer dix kilos de petits beurres. Une bonne amie qui était retournée enquêter dans les ex-cités ouvrières du bocage normand quelques années après que les fermetures d’usine les ont transformées en cités fantômes m’a raconté dans le détail ce qu’elle avait vu sur place. Voilà le genre de propos qu’elle à souvent entendu dans la bouche des ouvrières licenciées par Moulinex : « En 2001 au lieu d’écouter sagement le ministre venu promettre aux syndicats un bon plan social, on aurait dû lui couper une phalange. On aurait sûrement gardé nos emplois au lieu de nos yeux pour pleurer… » Non, je ne sais pas si les gars des NMPP ont raison, mais je suis certain que les rmistes de feu Moulinex sont dans le vrai.

Je ne connais pas bien le dossier, mais il faudra bien qu’on m’explique pourquoi, si le plan social des NMPP est si idyllique que le prétendent Barbier et Joffrin, ses heureux bénéficiaires ne réagissent pas en hurlant de joie comme les gagnants à six numéros du Loto.

Travailleuses, travailleurs : si par malheur on vient un de ces jours vous proposer un bon plan social, ayez en mémoire les paroles de Serge Gainsbourg quand il racontait sa première – et dernière, car désagréable et douloureuse – expérience homosexuelle : « Le dernier truc qu’il m’a dit dans l’escalier de l’hôtel, c’est qu’il me jurait de pas essayer de m’enculer… »

Pierre Assouline et Didier Jacob

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Deux critiques littéraires, piliers de la blogosphère littéraire, Pierre Assouline et Didier Jacob, sont les invités de Parlonsnet, le club de la presse d’Internet, avec David Abiker (France Info), Anaële Verzaux (Bakchich.info) et Elisabeth Lévy (Causeur.fr).

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Le Japonais c’est pas chinois

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Le tutoiement que pratique Karl Zéro dans ses interviews présente un indiscutable avantage : il permet d’aller directement à l’essentiel et d’élever le débat. C’est ainsi qu’André Santini – régulier prix de l’humour politique et accessoirement secrétaire d’Etat à la fonction publique – se confiait hier soir à l’interviewer vedette de BFM : « Tu sais que j’ai appris le japonais. Eh bien, l’idéogramme chinois qui signifie crise veut dire danger et moment décisif[1. André Santini aurait ouvert un dictionnaire français qu’il se serait évité un aller-retour au Japon en passant par la Chine. En français, même dans celui pratiqué à Issy-les-Moulineaux, une crise est synonyme de « danger » comme de « moment décisif ».]. » Une chance qu’André Santini n’ait pas appris le tricot, il nous aurait fait des crêpes.

Kidnappée par le Grand Capital ?

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C’est l’histoire d’une jolie fille qui a disparu. Une rebelle, une gamine mal élevée, qui mettait ses doigts dans son nez et roulait des hanches dans des sociétés faussement pacifiées pour mieux semer la zizanie en jouant sur la très vielle passion humaine de l’égalité. On peut penser, avec son physique de princesse de la débine à la Béatrice Dalle, qu’elle a commencé à exercer ses ravages très tôt. On la repère dès la fin du néolithique, quand les chasseurs commencent à regarder avec un certain mépris ceux qui restent à planter des choux au village. C’est probablement elle qui couche avec Spartacus la nuit où il décide que les esclaves et les gladiateurs, ça suffit comme ça. On peut penser que c’est elle qui traîne dans les jacqueries des ploucs médiévaux, toujours à dire des gros mots et à prendre des poses d’aguicheuse pour mieux envoyer tout le monde au massacre. On l’aurait vue, aussi, sous les fenêtres de Versailles, en octobre 89, avec toutes les harengères de Paris, à demander le retour de l’Autrichienne et de son mollasson de mari à Paris. C’est elle, encore, qui recharge les armes des derniers communards en 1871, sur la barricade de la rue Ramponneau. Son nom ? Deux oncles adoptifs, Karl Marx et Friedrich Engels, vont la baptiser en 1848, cette petite gourgandine énervée, cette coureuse infatigable qui a quand même joué un rôle capital (c’est le cas de le dire) dans la vie des hommes : « L’histoire de toute société jusqu’à nos jours est l’histoire de luttes de classes. » La lutte des classes… C’était donc elle.

Le problème, nous dit François Ruffin dans son remarquable essai, La guerre des classes, c’est qu’elle semble tombée dans l’oubli. Et c’est un grand mystère en ces temps où l’économie est victime des prédateurs financiers. Il faut donc lire le Ruffin comme un roman noir. L’auteur se comporte comme un Philippe Marlowe de la France en crise, un Sam Spade des délocalisations qui se renseigne autour des braseros des usines occupées dans le Vimeu rouge, une région de Picardie qui ne vote plus rouge, justement, et blackboule le socialiste Peillon. Ruffin écoute dans les bistrots de Longwy, il va chez les filles de ECCE à Poix du Nord, qui reçoivent chaque mois moins que le prix de vente d’un seul des costumes qu’elles fabriquent… Il s’étonne, Ruffin, elle devrait pourtant être là, la lutte des classes, servir à nommer ce qui ne va pas, par exemple mettre en avant ce chiffre de 9,3%, qui correspond à la baisse de la part des salaires dans le PIB (à force de penser en PIB, on devient un pays B, comme les séries du même nom). Convertis en milliards d’euros, cette part arrachée par la finance, elle aurait amplement suffi à relativiser les problèmes de sécu, de retraite, de santé, de formation. Ruffin, lui, voudrait savoir. Comprendre. Il téléphone aux premiers concernés, les partis de gauche, on lui répond avec un rien de gêne, même au PCF, pourtant l’habituel refuge de la gamine. Ils ne veulent pas l’avouer mais ils ne savent plus trop ce qu’ils ont fait d’elle. Elle n’est pas rentrée à la maison depuis un temps fou. Ils reconnaissent le problème. Ils auraient dû écouter les tontons de 1848 mais on leur a dit qu’ils n’étaient plus tellement à la mode, les tontons, et que la lutte des classes, c’était une petite poufiasse, qu’il ne fallait plus parler d’elle, qu’elle donnait mal à la tête à la CFDT à cause de son parfum trop fort, qu’elle cherchait toujours la cogne, que ce n’est pas avec cette petite énervée qu’on ferait les grandes réformes où patrons multimilliardaires et travailleurs précarisés marcheraient main dans la main dans une France enfin réellement « libérale » où on travaillerait le dimanche, on se rationnerait sur les soins et on aurait une couverture santé qui nous réchaufferait à peu près autant qu’un string sur la banquise.

Et puis soudain Ruffin, comme le commissaire Bourrel des Cinq dernières minutes s’exclame : « Bon sang, mes c’est bien sûr ! » et il découvre l’incroyable vérité. La lutte des classes est toujours vivante mais elle a été enlevée par les riches. Des riches qui en sont presque gênés de gagner autant d’argent grâce à elle. Le premier qui avoue, c’est Warren Buffett, fortune mondiale n°1. La confession est sans équivoque : « La guerre des classes existe, c’est un fait, mais c’est la mienne, la classe des riches, qui mène cette guerre et nous sommes en train de la remporter. » Ah, nous dit Ruffin, les riches, ils n’ont pas peur de leur ombre, ils n’ont pas peur de passer pour archaïques en l’invoquant, la jolie môme. Parce qu’ils savent qu’elle a toujours existé mais qu’il fallait surtout la retirer à ses parents naturels et, comme on pourra le lire dans La guerre des classes, savoir opposer au constat évident d’un monde dans lequel le commerce du luxe est aussi florissant que les émeutes de la faim toute une série d’alibis ou d’accusations.

Primo, disent les riches le monde est complexe : pour cette vieille lune de la complexité, voir Alain Touraine nous précise Ruffin. Secundo, avec cette vision des choses, vous allez sombrer dans le populisme : accusation définitivement disqualifiante dans le paysage médiatique, aussi honteuse que la pédophilie, le tabac, et le refus de participer à la Fête des Voisins. Tertio, vous êtes enfermés dans l’idéologie, et Ruffin de citer Aron : « L’idéologie, c’est toujours les idées des autres. » Il serait donc temps, nous dit Ruffin (qui se définit assez calmement comme un social démocrate), que la gauche vienne récupérer la gamine prisonnière chez les patrons, la débarbouille un bon coup et la renvoie sur les piquets de grèves, dans les manifs et les états-majors des partis censés l’aimer, pour expliquer qu’elle est toujours là, toujours aussi jeune et qu’on ne fera rien sans elle, surtout en ces temps troublés où l’Etat et le Capital vont nous faire payer leur mariage incestueux – on n’est même pas invités à la noce ! – pour éviter la faillite générale.

La Guerre des classes

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