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MAM à côté de la plaque

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Savez-vous ce qui mobilise les passions des lecteurs de notre excellent confrère lemonde.fr ? Le duel Obama-McCain ? Pas du tout. Les fluctuations erratiques du CAC40 ? En aucune manière. Les mésaventures judiciaires de Nicolas Sarkozy à la XVIIe chambre correctionnelle ? À peine… Non, le point de fixation des émotions des internautes attirés par les lumières du quotidien du boulevard Auguste-Blanqui est un articulet de quelques lignes rendant compte de l’arbitrage de Michèle Alliot-Marie dans l’affaire des nouvelles plaques d’immatriculation des automobiles.

A l’heure où nous mettons sous presse (ce n’est pas le bouleversement technologique qui va nous priver de nos bonnes vieilles métaphores clichetonnesques, à moins que vous ne préfériez « à l’instant même où, d’un clic, je balance la purée sur le mail d’Elisabeth Lévy »), donc le 30 octobre à 9 h 59, cet article a suscité 147 commentaires, alors que les sujets évoqués plus haut se traînent entre 30 et 60 interventions.

Nous voilà donc en présence de l’irruption d’un phénomène de société que les sociologues guettent avidement, comme naguère le regretté Haroun Tazieff auscultait les entrailles des volcans.

Rappelons brièvement ce dont il s’agit : une directive de Bruxelles enjoint les pays membres de l’UE d’uniformiser le système d’immatriculation des automobiles sur le mode AA123BB. Pour justifier cette mesure, on a mis en avant ses avantages bureaucratiques et policiers. Doté d’un numéro unique de sa sortie d’usine jusqu’à sa démolition à la casse, le véhicule pourra être vendu d’occasion sur tout le territoire de l’UE sans avoir besoin de changer de plaques. La centralisation européenne des fichiers d’immatriculation mettra également fin à l’impunité des contrevenants ayant commis leur forfait contre le Code de la route hors des frontières nationales.

Dès que cette réforme est portée à la connaissance du public, la vague de protestations prend par surprise les éminents technocrates qui l’avaient élaborée au cours de fréquents et fructueux aller-retours en Thalys. « Touche pas à mon département ! » – du tréfonds des provinces de France monte la rumeur sourde de la colère du peuple : « ils » veulent nous priver de notre 59 (les ch’tis), 63 (les auverpins), 67 (les alsacos) et même du 2A et 2B qui ornent les véhicules de l’Ile de Beauté ! Comment vais-je faire pour reconnaître un « pays » si je suis paumé à Donaueschingen ou Madona di Campiglio ? Et les enfants ? Quelle solution de remplacement au jeu de reconnaissance des départements des bagnoles croisées pour éviter les « quand c’est qu’on arrive ? » en lamento troppo ?

La révolte est relayée par les représentants du peuple, députés et sénateurs de tous bords: plus de deux cents d’entre eux adhèrent au collectif de défense de l’affichage départemental au cul des bagnoles.

Il y avait donc le feu au lac, comme on dit chez moi, dans le 74, (prononcer septante-quatre, car la Suisse n’est pas loin). Sur le métier les technos remettent leur ouvrage, et après des jours et des nuits de brainstorming, d’auditions d’experts tels que le patron de la concession Speedy du 8e arrondissement, Julien Lepers, BHL (presque une immatriculation à lui tout seul) et d’autres éminentes personnalités, on parvient à un compromis historique à côté duquel l’accord Aldo Moro-Enrique Berlinguer fait pâle figure.

La nouvelle immatriculation sera bien mise en œuvre, mais à droite de la plaque, en blanc sur fond bleu et dans une dimension moitié moins grande que les chiffres et les lettres du centre devront obligatoirement figurer un numéro de département et le logo d’une région. Dans sa grande magnanimité, madame la ministre de l’Intérieur laisse aux heureux possesseurs d’une nouvelle automobile la possibilité de choisir entre le numéro du département où ils résident, et celui d’un autre pour lequel ils ressentent un attachement particulier. Exemple: j’habite à La Courneuve dans le 9-3, mais je me sens une attirance particulière pour Saint-Jean Cap Ferrat, donc je fais frapper le 06 sur la plaque arrière de ma Logan. Inversement, le possesseur d’une Ferrari résidant à Neuilly optera pour le 93 afin de semer le doute dans l’esprit de la contractuelle demeurant à Bobigny qui s’apprête à l’aligner (« Et si c’était le dealer de la cité des Myosotis? Je risque gros sur ce coup…ça va pour cette fois… »).

Ont-ils imaginé, ces MAM boys and girls, les dégâts que vont causer leurs élucubrations dans des familles jusque-là harmonieusement unies : monsieur est né à Pézenas et prétend imposer le 34 à la voiture familiale, alors que madame, originaire de Saint Quentin, exige la présence du 02. Le premier qui suggère un compromis du style 34 +2= 36 et je divise par 2 ce qui donne 18 est limogé à Vierzon (18100).

On n’est jamais trop paranoïaque: nombreux sont ceux qui ont vu dans cette grave affaire le prélude à une attaque en règle contre le département, dont la disparition comme entité administrative était suggérée dans le rapport Attali. Si cela devait être le cas, sa survie dans le cœur des Français serait au moins aussi longue que celle des anciens francs dans leurs neurones commandant le calcul mental. Pour ma part, septante-quatre suis, septante-quatre reste, morbleu !

Les Ch’tis font le Mur à Berlin

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La version teutonne des Ch’tis (rebaptisés pour l’occasion Sch’tis) sort aujourd’hui 30 octobre sur les grands écrans allemands. Et nul n’est censé l’ignorer. Depuis deux semaines, la promo bat son plein dans le pays de Goethe. Afin de ne fâcher personne (ni les Bavarois ni les Souabes ni les Ossies ni même les Frisons, qui auraient pu faire des Sch’tis tout à fait potables), l’acteur Christoph Maria Herbst a créé une manière de parler tout à fait originale et légèrement incompréhensible, pour prêter sa voix à Dany Boon. Sur les murs des villes (comme ici à Berlin) s’affiche en 4*3 le slogan : « Über 20 Millionen Franzosen können nicht irren » (plus de 20 millions de Français ne peuvent pas se tromper). Les mauvaises langues (celles qui ne parlent ni ch’ti ni sch’ti) prétendront, évidemment, que ce slogan a été uniquement forgé pour se rassurer sur Nicolas Sarkozy, que les Allemands, à la suite de la Demoiselle de Fer, Angela Merkel, ont de plus en plus de mal à comprendre et à supporter. Mais c’est vrai que le président de la République n’avait réussi à réunir en mai 2007 que 18 millions de Français qui ne peuvent pas se tromper…

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De la lâcheté comme un des beaux-arts

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Je sais, c’est un peu convenu, comme titre, enfin ça en a l’air ; on croirait relire un titre mille fois lu, du genre que bâclent si bien les secrétaires de rédaction du Monde 2, quand vient l’heure de l’apéro : « De la visibilité pérenne comme un des beaux-arts ». On pourra aussi imaginer une pigiste de Cuisine Actuelle qui veut impressionner sa rédac’ chef : « De la verrine de lapereau considérée comme un des beaux-arts ». Mais en vrai, si j’ai titré avec cette banalité endimanchée, c’est un peu exprès : aujourd’hui, je veux vous parler de lieux communs sous habillage lettré, de stéréotypes maquillés en pensées, subversives de surcroît. Bref, je voulais vous parler du discours obligé sur l’art contemporain. Et spécialement d’un discours, celui que tint Fabrice Bousteau lors du Bal Jaune, la soirée de gala qui marque l’ouverture de la FIAC.

Mais me direz-vous : qui c’est, Fabrice Bousteau ? Par souci d’équité, laissons la notice qu’il a rédigée pour le Who’s who répondre à notre place : Fabrice Bousteau est chroniqueur à l’émission « Tout arrive » sur France Culture, producteur de l’émission « Surexposition » sur France Culture, chroniqueur hebdomadaire sur BFM, directeur de la rédaction et rédacteur en chef de Beaux-arts magazine[1. Tout ça m’a coûté 6 € sur whoswho.fr, mais le prix forfaitaire incluait de nombreuses majuscules superflues.]. On présume que c’est à ce dernier titre qu’il était invité à discourir sur l’estrade du Bal Jaune. Et mazette, quel discours !

Figurez-vous, nous dit-il en substance, que l’art contemporain est la cible d’un terrible complot orchestré par la Réaction, visant à le museler et, avec lui, la quintessence de toutes nos libertés. La preuve ? Fabrice Bousteau n’a pas hésité à la hurler à la face du monde : « On vient d’élire à l’Académie française quelqu’un qui dit que l’art contemporain c’est de la merde ! » Là, notre orateur marque le temps d’arrêt qui, rituellement, appelle les applaudissements nourris de l’assistance ! Las, ils ne vinrent jamais. Même sa claque habituelle de rebelles subventionnés ne répondit pas à l’appel, sans doute désorientée par plusieurs phrases de plus de cinq mots et une syntaxe, disons, erratique. On l’imagine dépité, retournant à sa table, en claironnant pour qu’enfin on le comprenne : « Vous avez vu ce que je lui ai mis, à Jean Clair ! » et se faire enfin congratuler par sa petite cour d’artistes engagés[2. Pour la soirée]. On a les satisfactions qu’on peut…

J’imagine aussi que depuis ce dîner plus que raté (pour lui, moi je me suis régalé…), Bousteau doit ruminer sa haine contre les bourgeois en cravate et les bonnes femmes en escarpins qui n’ont pas su soutenir son combat pour les libertés, au nom de valeurs aussi ringardisées que la politesse (on ne prend pas à partie un absent, fût-il académicien), la vérité (Jean Clair a critiqué certaines dérives de l’art contemporain, sans jamais lancer, lui, de généralisations excrémentielles), ou encore la gratitude (pour son œuvre d’écrivain, son travail à la tête du musée Picasso ou les nombreuses expositions dont il a été le commissaire plus qu’inspiré).

Gageons que notre offensé d’un soir lavera cet affront dans le prochain numéro de Beaux-Arts, où on ne manque jamais d’expliquer aux lecteurs ce qu’il faut penser de cet académicien critique d’art qui critique l’art académique. Mais à la place de ce pauvre Bousteau, moi, je laisserais filer : s’il veut éviter de se ridiculiser à nouveau, il serait plus avisé de s’en tenir désormais à des questionnements plus en rapport avec ses capacités, tel, par exemple, celui qui fait la Une du dernier supplément de son magazine : Ce qui monte, ce qui baisse, où acheter, comment acheter ?

Dieu, le retour

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L’avantage avec Dieu – entre autres – c’est que c’est toujours d’actualité, malgré Nietzsche.

Je plaidais ici-même l’autre jour contre l’idée apparemment en vogue de supprimer les commentaires pour « simplifier la tâche des blogueurs ». Quand soudain, voilà-t-il pas que je découvre tardivement un post lui-même tardif sur un de mes papiers qu’on croyait trop vieux.

Mettant ma peau au bout de mes idées, je décide aussi sec de répondre à ce commentaire par un article adventice[1. Vous n’avez qu’à chercher dans le dico ; je l’ai bien fait moi !]. Et je le fais d’autant plus volontiers que le message de Parsifal (car c’était lui) n’est pas seulement courtois, mais en rapport avec le sujet ! – conformément aux règles de bienséances en vigueur dans ce Salon.

Sur le fond, la thèse de notre blogueur n’est guère nouvelle – à peine plus que la Bonne Nouvelle en personne : « Les religions ont empoisonné les relations avec les hommes » ; adonc, pourquoi ne pas revenir avant, c’est-à-dire à une « certaine simplicité originelle » ?

Primo, cher Parsifal, pour un croyant quel qu’il soit, « les religions » ça ne signifie pas grand- chose : il y a la Vérité à laquelle on croit – et puis les fausses religions, qui peuvent être pires que l’agnosticisme.

Quant à remonter comme tu le fais au « Premier matin du monde », c’est beau comme un titre de film, mais c’est vague. On n’y était ni l’un ni l’autre, et les préhistoriens en discutent ; en attendant qu’ils nous le racontent par le menu, moi, ce qui m’intéresse, moi, c’est le sens de tout ce bordel qu’on appelle la vie. Certes l’amour est déjà dans le geste du Créateur, comme tu le dis mieux que moi. Mais précisément, j’ai choisi ma religion parce que, chez elle, l’Amour est l’alpha et l’oméga. Ça ne s’invente pas ! La preuve : nulle part ailleurs on n’a osé nous raconter cette histoire invraisemblable ; celle d’un Dieu créateur qui se ferait créature par pure empathie, comme dirait Moati.

Deuxio, on juge un arbre à ses fruits : qui, en suivant l’enseignement du président Jésus, a fait du mal à quiconque ? « L’homme », tu me diras ; mais apparemment, il y a des problèmes de traduction entre les langages humain et divin – plus encore qu’entre allemand et français.

La liberté véritable est intérieure – comme le prouvent les parcours respectifs de Sartre et de Soljenitsyne. Le premier avait toute liberté de dire portnawak, et ne s’en est pas privé. Le second a payé cher chaque mot qu’il a écrit, et pendant cinquante ans !

Si vraiment tout se vaut, comme le suggère un relativisme désormais absolutisé par l’époque, alors il n’y a ni Vérité ni Amour : tout est à la fois vrai et faux, et moi je vais me coucher.

« Que Dieu existe ou pas… », écris-tu encore : pour moi, ce morceau de phrase n’a pas de sens. En l’absence d’Amour divin et créateur, tout est « vanité et poursuite de vent », comme disait mon ami L’Ecclésiaste.

Et pour « humaniser les relations entre les hommes », selon ton heureuse formule, eh bien il faut Quelqu’un au-dessus des hommes. La nature humaine, c’est le fil du rasoir. La traversée de la vie est un dangereux numéro de cirque ; et si ce cirque ne mène nulle part, à quoi bon s’y engager ?

Quand décidément l’être humain n’a rien de plus haut que lui-même à quoi se raccrocher, alors il se raccroche nécessairement, par simple instinct de conservation, à la branche inférieure de notre humaine nature : l’animalité[2. Mis à part quelques authentiques saints athées (et d’autant plus admirables), que je ne citerai pas pour ne point les inciter au péché d’orgueil.]. Comme disait Lou Reed, « This world is a zoo / And the keeper ain’t you ! »

Saga America

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L’élection de Barack Obama devrait se dérouler sans encombre – fort heureusement pour l’équilibre géostratégique du monde, le développement durable de la planète, le retour du pouvoir d’achat et la guérison des rhumatismes. Seulement, les observateurs les plus avisés commencent à s’inquiéter d’une chose : Yannick Noah ne s’est pas encore engagé dans la campagne américaine ! Avisé, l’ancien tennisman attend sans doute le moment le plus opportun pour menacer de quitter les Etats-Unis au cas où McCain serait élu.

L’Affaire Philip Roth

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C’est en avril dernier qu’Ulysses R. Erdoes, jeune chercheur de l’I.A.T.S. (Institute for Anti-Totalitarian Research) à New Rochelle, tombe par hasard sur le cliché de l’horreur. Cette image insoutenable, nous avons estimé de notre devoir de la publier dans Causeur, en première planétaire.

Ulysses R. Erdoes est en train d’accomplir des vérifications de routine dans le cadre d’un programme de dépistage du totalitarisme pré-natal. Ce garçon toujours impeccablement coiffé, souriant, sportif et mélancolique, n’en croit tout d’abord pas ses yeux. Un embryon présentant en apparence tous les signes de l’innocence et de la bonne santé a été pris en flagrant délit. L’image ne permet aucun doute : l’embryon accomplit le salut hitlérien. Il semble même narguer l’objectif de l’échographie. Il plastronne ! Et, comble de l’obscénité, il fait aussi le salut hitlérien avec sa jambe droite !

Ulysses R. Erdoes n’est pourtant pas encore arrivé au bout de ses surprises. Consultant ses registres, il établit que l’échographie de la honte a été réalisée le 31 juillet 1932 au Saint James Hospital de Newark, dans le New Jersey. La mère qui abritait sans le savoir ce monstre est une dénommée Bessie Roth, épouse de Herman Roth. Après quelques recoupements, il découvre enfin, sans aucun doute possible, que l’embryon nazi est un dénommé… Philip Roth !

Comment les médecins ont-ils pu ne s’apercevoir de rien à l’époque ? A l’évidence, ils ont préféré fermer les yeux sur l’inadmissible. Une enquête a été immédiatement ouverte, pour que les responsables s’expliquent sur leur silence criminel et les raisons pour lesquelles ils se sont abstenus d’accomplir leur devoir démocratique : pratiquer l’avortement politique qui s’imposait.

Ulysses R. Erdoes a retrouvé à Missoula (Montana) la trace du gynécologue en charge de Bessie Roth en 1932. Donald Kapiolani, âgé de 107 ans, est aujourd’hui sous les verrous et ne fera plus de mal à personne. Il a été inculpé pour haute trahison et nazisme passif. Lors de sa capture, l’affreux vieillard a argué de son grand âge afin de tenter d’extorquer on ne sait quelle clémence. Eternels arguments, toujours empreints des mêmes intolérables relents de pétainisme. La justice n’a que faire de ces arguties. Un coupable est un coupable.

Poursuivant son admirable travail d’investigation – au cours duquel, il est vrai, son bel allant le céda plus d’une fois à de longues crises mélancoliques, pendant lesquelles il regardait longuement et fixement dans le vide, en se recoiffant machinalement – Ulysses R. Erdoes a fini par mettre à jour le sens précis du geste par lequel Philip Roth, huit mois avant sa naissance, pactisait avec l’ignominie. Ce jour-là, le 31 juillet 1932, le Parti national-socialiste (NSDAP) devenait premier parti à la chambre en Allemagne, avec 37,4 % des voix. Voilà ce que saluait Philip Roth in utero ! Quels n’ont pas dû être les sauts de joie de ce sinistre embryon, lorsque, le 30 janvier 1933, deux mois avant sa naissance, Hitler devint chancelier.

L’infréquentable Philip Roth finit par naître, en toute impunité, le 19 mars 1933 à Newark. Toute sa vie durant, il dissimulera à ses proches comme à ses lecteurs sa secrète adhésion au nazisme, son adhésion de toujours et même un peu avant. Parmi l’entourage de l’indigne écrivain, seule Claire Bloom, son ancienne compagne, auteur en 1996 d’un violent et courageux livre-révélation sur leur vie de couple, a largement confirmé la stupéfiante découverte d’Ulysses R. Erdoes au cours d’un entretien téléphonique, affirmant qu’elle avait eu un « perpétuel et lancinant pressentiment de femme » concernant le nazisme de Philip Roth.

Saint Augustin Legrand, comédien et rebelle

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Je ne sais pas pour vous mais, pour moi, la période est éprouvante. Pas un jour ne se passe sans qu’un grand rebelle, mort ou vif, ne soit proposé à notre admiration. Aux heures de grande écoute, il n’est plus question que de résistance, d’anticonformisme, de combat – contre les préjugés, les conservatismes, les pesanteurs, la pauvreté, la faim dans le monde, les institutions. C’est à se demander pourquoi il est si important de lutter contre un ordre établi que personne ne défend. Ce n’est pas nouveau, juste massif : « l’esprit Canal » règne en maître, y compris à TF1.

Après avoir enduré la canonisation de Coluche, « saint laïque » comme l’a déclaré sans rire un intervenant du « Fou du roi », il a donc fallu supporter celle – plus discrète il est vrai – de Mesrine, ancien ennemi public numéro devenu un rôle-titre[1. Au passage, quand le type qui jouait le rôle de Vincent Cassel était un héros de JT, c’est-à-dire dans les années 1970, on prononçait le « s » de son nom. Aujourd’hui, pas un journaliste, pas un chroniqueur ne commettrait un tel impair : comme si notre saint truand avait du fond des enfers, fait passer la consigne.]. Le cadavre de Mesrine n’était pas encore froid (vous voyez ce que je veux dire) que feu l’ennemi public a dû céder la place sur les écrans à sœur Emmanuelle ensevelie sous un tombereau de superlatifs avant de l’être sous la terre, chaque journaliste y allant de surcroît de sa petite anecdote sur sa rencontre avec l’une des concurrentes les plus sérieuses de Zidane « dans le cœur des Français » comme on dit au JDD.

En plus de faire le bien, elle savait faire des relations publiques, la fiancée du Seigneur. Le lancement post-mortem de ses mémoires devrait figurer dans les annales du marketing. Face aux souvenirs masturbatoires d’une nonne, le dialogue BHL/Houellebecq est soudain apparu comme de la pure branlette. Futée, la sœur savait parfaitement qu’elle n’intéresserait personne avec d’assommantes histoires de miséreux et de brigands convertis à l’amour de leur prochain. (Il faut un Capra pour faire du grand art avec un tel pitch.) Et puis, après une vie en habit de nonne, elle avait envie de se mettre un peu à poil, vous comprenez. Non, je ne blasphème pas, c’est exactement ce qu’elle a dit : « Je ne veux pas, de mon vivant, être nue devant d’autres. Pourtant, je veux me dénuder. » Au nom, évidemment de l’exigence de vérité. La plupart des gens ne pensent pas que la vérité leur impose de raconter à la terre entière leur découverte du touche-pipi, et c’est heureux. En tout cas, sœur Emmanuelle a doublement gagné ses galons de rebelle : d’abord, en demandant au pape d’autoriser la contraception, puis en faisant savoir urbi et orbi que même les nonnes ont un clitoris. Moi ça me gêne un peu cet étalage, mais il paraît que c’est la preuve qu’elle était aussi une femme (à prononcer en appuyant) et même une femme libre. À poil par-delà la mort : une vraie rebelle, sœur Emmanuelle. Après tout, comme le dit une héroïne de Pascale Ferran que je ne remercierai jamais assez pour cette réplique, « il vaut mieux être belle et rebelle que moche et re-moche ».

Peut-être devrais-je en venir au véritable sujet de cet article. Après cette indigestion de rebellitude couronnée, on pouvait espérer être tranquilles pour quelques jours. Macache. Alors vint Augustin Legrand, ami des sans-logis et terreur des puissants. Augustin Legrand, vous vous rappelez ? Les SDF du canal Saint-Martin, les tentes Quechua, les people égarés, les engagements solennels du candidat Sarkozy, le « plus jamais ça » lancé par ce grand échalas à qui on trouva des airs christiques : sur nos écrans, les Don Quichotte avaient assuré le show, donnant à nos fêtes de fin d’année ce supplément d’âme, ce zeste de conscience malheureuse sans lequel le foie gras aurait eu moins bon goût. Sur ce, Augustin avait filé on ne sait où pour un tournage. (suite)

Tente à Paris, détente à Moscou

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Il semble que Kadhafi prépare un joli cadeau à la France pour célébrer l’anniversaire de l’implantation de sa tente à l’Hôtel Marigny : un gros contrat d’armement avec… Poutine. En visite en Russie, Kadhafi s’est dit intéressé par un contrat d’armement d’environ deux milliards comprenant – cerise sur ce gâteau d’anniv’ – plusieurs avions de combat. Et les Rafales, c’était du vent ?

Premier ministre, un sacré bon job

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Quatre semaines durant, France 5 nous propose tous les lundis à 20 h 35 une visite (aller-retour, heureusement) dans « L’Enfer de Matignon ». Une série documentaire de Raphaëlle Bacqué et Philippe Kohly, dans laquelle douze Premiers ministres – y compris l’actuel – nous racontent leur expérience «infernale».

Relations forcément conflictuelles avec le Président et même avec son gouvernement ; pressions de la rue, de l’opinion et surtout des médias… Bref, un métier de chien – que tous s’accordent à qualifier plus élégamment de «fonction la plus difficile de la République».

Mais alors pourquoi donc accepter cette « fonction sacrificielle » (Cresson), cet « enfer gestionnaire » (Rocard), cette « machine à broyer » (Raffarin, ou ce qu’il en reste après broyage).

En deux phrases, Balladur, qui sait de quoi il parle, résume subtilement le paradoxe du Premier ministre de la Ve : « Il faut vraiment une âme d’apôtre, voire de martyr, pour accepter de jouer un rôle pareil. Moyennant quoi, je n’ai jamais entendu dire que qui que ce soit ait refusé. » Rien que pour cette délicieuse litote je souhaiterais, avant de mourir, prendre au moins avec Edouard Balladur un thé (léger).

De fait, l’enfer de Matignon ressemble à celui de ma religion : on y entre par « libre choix » (Catéchisme abrégé de S.S. Benoît XVI, Cerf, 2005 ; 1ère partie, deuxième section, chapitre II, #212), et même « en pleine autonomie » (ibid, #213).

Pourquoi ? Parce que La nature humaine est ainsi faite : qui n’a pas besoin de son hochet, de sa béquille ou de sa drogue (amour, gloire, beauté, blé ? ) Pour un homme de pouvoir, difficile de résister à la tentation d’en avoir toujours plus. Même si en l’occurrence, comme le montre ce documentaire, une nomination à Matignon ressemble le plus souvent à une promotion-sanction, voire à un limogeage au sens militaire du terme. Depuis Georges Pompidou, combien sont-ils, parmi les anciens Premiers ministres, à avoir transformé l’essai en atteignant leur but, c’est-à-dire celui de tous les vizirs : être calife à la place du calife ? Zéro ! Ou plutôt un, le seul précisément qui ait refusé de témoigner : Jacques Chirac. Bref, il peut parfois arriver que l’enfer de Matignon mène au Paradis élyséen – mais autant jouer au loto.

Ce doc n’en est pas moins passionnant, par ce qu’il nous donne à voir du microcosme politique et de sa violence (pouvoir et ambitions, fidélité et trahisons). Et puis, au fil des épisodes (il en reste deux, que je ne saurais trop vous recommander), on découvre qu’il y a quand même plusieurs séjours dans cet Enfer-là.

Le plus doux – et le plus rare – est bien sûr celui où règne, entre le Premier ministre et son mentor élyséen, une sorte d’«Entente cordiale» dépourvue d’arrière-pensées (ou presque, comme dans l’Autre).

Tel fut le cas des couples Barre-Giscard, Fabius-Mitterrand et Juppé-Chirac. Malheureusement, à y regarder de plus près, ce genre d’idylle finit mal en général : dans les pleurs et les grincements de dents de naufrages électoraux.

Deuxième cas de figure : le président aime bien son Premier ministre, O.K., mais comme on aime un fusible : quand il saute, on le remplace sans état d’âme excessif. Tels furent notamment, sous Mitterrand, les sorts de Mauroy et de Cresson, sans parler de Bérégovoy.

Pour ceux d’entre vous qui ont connu la série télé Mission impossible, la comparaison s’impose : « Bien entendu, si vous échouez, nous nierons avoir eu connaissance de vos agissements. »

Et puis il y a le « baiser de la mort » : je t’embrasse pour mieux t’étouffer (Mitterrand avec Rocard), je t’invite… à te faire manger tout cru (Giscard avec le petit chaperon Chirac, heureusement bien chaperonné à l’époque).

Enfin il y a la fameuse cohabitation, bombe à retardement des institutions de 58 modifiées 62. Là au moins, les choses sont claires. Entre le chef de l’Etat et le chef du gouvernement, pas de querelle larvée : c’est la guerre ouverte ! Chirac-Mitterrand (86), Balladur-Mitterrand (93), Jospin-Chirac (97)… Qu’ils le veuillent ou non, aussi courtois soient-ils, ces gens se retrouvent de par leur fonctions respectives dans la situation du duel de western : « Hey, cowboy ! Cette ville n’est pas assez grande pour nous deux ! »

Reste à savoir où classer l’expérience Fillon-Sarkozy. En attendant que l’Histoire tranche, je dirais au jugé : sans doute un peu dans les trois premières catégories, compte tenu des variations saisonnières. Et même dans la quatrième catégorie, tout bien réfléchi ! Avec cette pléthore de ministres socialistes, ne dirait-on pas un gouvernement de cohabitation ?

Scarlett, Penelope et Woody : la Trinité-sur-Vide

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Un caricaturiste marche sur une corde raide. A manier stéréotypes et clichés, on tombe facilement du mauvais côté et, à ce jeu, Vicky Cristina Barcelona, la nouvelle comédie romantique de Woody Allen, fait plouf ! Le cinéaste, inégalé en caricature de juif new-yorkais névrosé – à l’image d’Alexandre Portnoy le complexé – n’arrive plus à dire grand-chose. On dirait que les goys ne sont pas son fort – sans juifs, Allen n’est pas aussi drôle et spirituel. Dans le dernier film du père spirituel de Jerry Seinfeld, non seulement il n’est pas question de juifs, mais il y a aussi plein d’églises (notamment l’effrayante cathédrale de la Sagrada Familia), un beau crucifix qui justifie un déplacement au milieu de la nuit en jet privé. Sans oublier le symbolisme trinitaire, ici manié à la truelle. Certes, il s’agit de ce que l’on appelle banalement un « ménage à trois », mais l’accumulation de bavardages sur l’amour sur fond de chiffre trois peut induire en erreur certains spectateurs.

Au cœur de l’intrigue, le périple de deux amies, Vicky (Rebecca Hall) et Cristina (Scarlett Johannson) qui débarquent à Barcelone pour y passer l’été. La première, très raisonnable, entend décrocher son master sur la culture catalane avant d’épouser un jeune homme ennuyeusement riche et très comme-il-faut. La seconde, dotée d’un tempérament passionné, est en quête de l’Amour, quitte, proclame-t-elle, à en payer le prix. Leur rencontre avec un peintre bohême (Javier Bardem) qui parvient à les séduire toutes les deux est le moteur de l’intrigue. Cristina succombe la première, aussi excitée par le sex-appeal du latin lover que par la réputation sulfureuse de l’artiste qui a failli s’entretuer avec son ex-femme, Penelope Cruz, qui campe une hystérique ibérique. Cristina consent à partager son amant, d’abord parce que c’est cool, ensuite parce cette trinité érotique est un piment une fois le plaisir de la nouveauté émoussé. Ce point est un peu embarrassant pour tous ceux qui aimeraient croire qu’Allen présente le triangle amoureux comme une alternative aux assommants problèmes de couple. On ne sait pas ce que le citoyen Allen en dirait, mais à l’écran, ça ne marche pas.

De son côté, la brunette Vicky, parvient à vaincre la femelle que l’artiste éveille en elle. Puis ces deux ultra-conformistes (l’une de tendance rebelle et l’autre du courant docile) plient bagages et referment la parenthèse sur leur aventure européo-estivale. Oh my God, le Vieux Continent c’est génial, pittoresque, on y boit du vin dans des cafés enfumés pleins de jeunes artistes intellos, beaux et passionnés. C’est chic et romantique, comme un Relais et Château !

Ceux qui attendent avec gourmandise le dynamitage de quelques stéréotypes verront arriver le générique de fin avec soulagement et agacement. Les Américains sont matérialistes et ennuyeux, leurs femmes bovarysent et cherchent la consolation dans une ville qui est censée transpirer la sensualité et où, de surcroît, chaque toit pointu chaque flèche de cathédrale, est un symbole érotique. Le véritable ménage à trois, comme l’indique le titre, est celui qui s’établit le temps d’un été entre les deux jeunes femmes et Barcelone, ville-chimère. Métaphore lourdingue d’une Europe fantasmée – mais à deux balles : c’est avec la ville, ou plutôt sa représentation de carte postale, qu’elles font l’amour.

Un mauvais film de plus, me direz-vous, pas de quoi s’énerver. Pas si sûr : ce film est dangereux. Il représente pour la France une menace stratégique – je pèse mes mots. Depuis un siècle et demi, la France en général et Paris en particulier jouissent du privilège inoxydable d’incarner ce je-ne-sais-quoi de romantique, bohêmo-intello-chic, rivegauche-sexy qui est devenu le code de reconnaissance des nouvelles classes dirigeantes. Et quelques Hidalgos prétendraient remplacer nos immortels artistes-mal-rasés-fumant-dans-les-cafés-et-sans-le-sou ? Hello, remember Paris ? Cette Barcelone à la sauce Woody Allen pourrait graver durablement dans l’imaginaire de centaines de millions d’Indiens et de Chinois accédant à la classe moyenne des représentations lourdes de conséquences. Comment vendrions-nous du champagne et des grands crus, de la haute couture et du luxe en série, comment attirerons-nous des dizaines de millions de touristes par an, si l’industrie culturelle ne prépare pas les esprits ? Comment les jeunes de Mumbay et de Beijing sauront-ils que Paris est synonyme de romantique et, accessoirement, que boire du vin et manger du fromage est quelque chose de raffiné et sied à merveille aux gens qui gagnent bien leur vie ?

N’oublions pas que Woody Allen est un dangereux récidiviste. Et quand on se rappelle de ses grands discours sur la France, on se dit qu’en prime il est fourbe. Dans Hollywood Ending, il s’était déjà bien moqué de nous avec un hilarant metteur en scène temporairement aveugle dont le film n’a de succès qu’en France. Avec Cristina patati patata, on est passée de la taquinerie à l’agression caractérisée. Au nom des nouvelles valeurs protectionnistes et en hommage au « retour de l’Etat », bannissons ce film qui met en péril l’économie nationale dans l’une des heures les plus sombres de son histoire.

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MAM à côté de la plaque

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Savez-vous ce qui mobilise les passions des lecteurs de notre excellent confrère lemonde.fr ? Le duel Obama-McCain ? Pas du tout. Les fluctuations erratiques du CAC40 ? En aucune manière. Les mésaventures judiciaires de Nicolas Sarkozy à la XVIIe chambre correctionnelle ? À peine… Non, le point de fixation des émotions des internautes attirés par les lumières du quotidien du boulevard Auguste-Blanqui est un articulet de quelques lignes rendant compte de l’arbitrage de Michèle Alliot-Marie dans l’affaire des nouvelles plaques d’immatriculation des automobiles.

A l’heure où nous mettons sous presse (ce n’est pas le bouleversement technologique qui va nous priver de nos bonnes vieilles métaphores clichetonnesques, à moins que vous ne préfériez « à l’instant même où, d’un clic, je balance la purée sur le mail d’Elisabeth Lévy »), donc le 30 octobre à 9 h 59, cet article a suscité 147 commentaires, alors que les sujets évoqués plus haut se traînent entre 30 et 60 interventions.

Nous voilà donc en présence de l’irruption d’un phénomène de société que les sociologues guettent avidement, comme naguère le regretté Haroun Tazieff auscultait les entrailles des volcans.

Rappelons brièvement ce dont il s’agit : une directive de Bruxelles enjoint les pays membres de l’UE d’uniformiser le système d’immatriculation des automobiles sur le mode AA123BB. Pour justifier cette mesure, on a mis en avant ses avantages bureaucratiques et policiers. Doté d’un numéro unique de sa sortie d’usine jusqu’à sa démolition à la casse, le véhicule pourra être vendu d’occasion sur tout le territoire de l’UE sans avoir besoin de changer de plaques. La centralisation européenne des fichiers d’immatriculation mettra également fin à l’impunité des contrevenants ayant commis leur forfait contre le Code de la route hors des frontières nationales.

Dès que cette réforme est portée à la connaissance du public, la vague de protestations prend par surprise les éminents technocrates qui l’avaient élaborée au cours de fréquents et fructueux aller-retours en Thalys. « Touche pas à mon département ! » – du tréfonds des provinces de France monte la rumeur sourde de la colère du peuple : « ils » veulent nous priver de notre 59 (les ch’tis), 63 (les auverpins), 67 (les alsacos) et même du 2A et 2B qui ornent les véhicules de l’Ile de Beauté ! Comment vais-je faire pour reconnaître un « pays » si je suis paumé à Donaueschingen ou Madona di Campiglio ? Et les enfants ? Quelle solution de remplacement au jeu de reconnaissance des départements des bagnoles croisées pour éviter les « quand c’est qu’on arrive ? » en lamento troppo ?

La révolte est relayée par les représentants du peuple, députés et sénateurs de tous bords: plus de deux cents d’entre eux adhèrent au collectif de défense de l’affichage départemental au cul des bagnoles.

Il y avait donc le feu au lac, comme on dit chez moi, dans le 74, (prononcer septante-quatre, car la Suisse n’est pas loin). Sur le métier les technos remettent leur ouvrage, et après des jours et des nuits de brainstorming, d’auditions d’experts tels que le patron de la concession Speedy du 8e arrondissement, Julien Lepers, BHL (presque une immatriculation à lui tout seul) et d’autres éminentes personnalités, on parvient à un compromis historique à côté duquel l’accord Aldo Moro-Enrique Berlinguer fait pâle figure.

La nouvelle immatriculation sera bien mise en œuvre, mais à droite de la plaque, en blanc sur fond bleu et dans une dimension moitié moins grande que les chiffres et les lettres du centre devront obligatoirement figurer un numéro de département et le logo d’une région. Dans sa grande magnanimité, madame la ministre de l’Intérieur laisse aux heureux possesseurs d’une nouvelle automobile la possibilité de choisir entre le numéro du département où ils résident, et celui d’un autre pour lequel ils ressentent un attachement particulier. Exemple: j’habite à La Courneuve dans le 9-3, mais je me sens une attirance particulière pour Saint-Jean Cap Ferrat, donc je fais frapper le 06 sur la plaque arrière de ma Logan. Inversement, le possesseur d’une Ferrari résidant à Neuilly optera pour le 93 afin de semer le doute dans l’esprit de la contractuelle demeurant à Bobigny qui s’apprête à l’aligner (« Et si c’était le dealer de la cité des Myosotis? Je risque gros sur ce coup…ça va pour cette fois… »).

Ont-ils imaginé, ces MAM boys and girls, les dégâts que vont causer leurs élucubrations dans des familles jusque-là harmonieusement unies : monsieur est né à Pézenas et prétend imposer le 34 à la voiture familiale, alors que madame, originaire de Saint Quentin, exige la présence du 02. Le premier qui suggère un compromis du style 34 +2= 36 et je divise par 2 ce qui donne 18 est limogé à Vierzon (18100).

On n’est jamais trop paranoïaque: nombreux sont ceux qui ont vu dans cette grave affaire le prélude à une attaque en règle contre le département, dont la disparition comme entité administrative était suggérée dans le rapport Attali. Si cela devait être le cas, sa survie dans le cœur des Français serait au moins aussi longue que celle des anciens francs dans leurs neurones commandant le calcul mental. Pour ma part, septante-quatre suis, septante-quatre reste, morbleu !

Les Ch’tis font le Mur à Berlin

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La version teutonne des Ch’tis (rebaptisés pour l’occasion Sch’tis) sort aujourd’hui 30 octobre sur les grands écrans allemands. Et nul n’est censé l’ignorer. Depuis deux semaines, la promo bat son plein dans le pays de Goethe. Afin de ne fâcher personne (ni les Bavarois ni les Souabes ni les Ossies ni même les Frisons, qui auraient pu faire des Sch’tis tout à fait potables), l’acteur Christoph Maria Herbst a créé une manière de parler tout à fait originale et légèrement incompréhensible, pour prêter sa voix à Dany Boon. Sur les murs des villes (comme ici à Berlin) s’affiche en 4*3 le slogan : « Über 20 Millionen Franzosen können nicht irren » (plus de 20 millions de Français ne peuvent pas se tromper). Les mauvaises langues (celles qui ne parlent ni ch’ti ni sch’ti) prétendront, évidemment, que ce slogan a été uniquement forgé pour se rassurer sur Nicolas Sarkozy, que les Allemands, à la suite de la Demoiselle de Fer, Angela Merkel, ont de plus en plus de mal à comprendre et à supporter. Mais c’est vrai que le président de la République n’avait réussi à réunir en mai 2007 que 18 millions de Français qui ne peuvent pas se tromper…

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De la lâcheté comme un des beaux-arts

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Je sais, c’est un peu convenu, comme titre, enfin ça en a l’air ; on croirait relire un titre mille fois lu, du genre que bâclent si bien les secrétaires de rédaction du Monde 2, quand vient l’heure de l’apéro : « De la visibilité pérenne comme un des beaux-arts ». On pourra aussi imaginer une pigiste de Cuisine Actuelle qui veut impressionner sa rédac’ chef : « De la verrine de lapereau considérée comme un des beaux-arts ». Mais en vrai, si j’ai titré avec cette banalité endimanchée, c’est un peu exprès : aujourd’hui, je veux vous parler de lieux communs sous habillage lettré, de stéréotypes maquillés en pensées, subversives de surcroît. Bref, je voulais vous parler du discours obligé sur l’art contemporain. Et spécialement d’un discours, celui que tint Fabrice Bousteau lors du Bal Jaune, la soirée de gala qui marque l’ouverture de la FIAC.

Mais me direz-vous : qui c’est, Fabrice Bousteau ? Par souci d’équité, laissons la notice qu’il a rédigée pour le Who’s who répondre à notre place : Fabrice Bousteau est chroniqueur à l’émission « Tout arrive » sur France Culture, producteur de l’émission « Surexposition » sur France Culture, chroniqueur hebdomadaire sur BFM, directeur de la rédaction et rédacteur en chef de Beaux-arts magazine[1. Tout ça m’a coûté 6 € sur whoswho.fr, mais le prix forfaitaire incluait de nombreuses majuscules superflues.]. On présume que c’est à ce dernier titre qu’il était invité à discourir sur l’estrade du Bal Jaune. Et mazette, quel discours !

Figurez-vous, nous dit-il en substance, que l’art contemporain est la cible d’un terrible complot orchestré par la Réaction, visant à le museler et, avec lui, la quintessence de toutes nos libertés. La preuve ? Fabrice Bousteau n’a pas hésité à la hurler à la face du monde : « On vient d’élire à l’Académie française quelqu’un qui dit que l’art contemporain c’est de la merde ! » Là, notre orateur marque le temps d’arrêt qui, rituellement, appelle les applaudissements nourris de l’assistance ! Las, ils ne vinrent jamais. Même sa claque habituelle de rebelles subventionnés ne répondit pas à l’appel, sans doute désorientée par plusieurs phrases de plus de cinq mots et une syntaxe, disons, erratique. On l’imagine dépité, retournant à sa table, en claironnant pour qu’enfin on le comprenne : « Vous avez vu ce que je lui ai mis, à Jean Clair ! » et se faire enfin congratuler par sa petite cour d’artistes engagés[2. Pour la soirée]. On a les satisfactions qu’on peut…

J’imagine aussi que depuis ce dîner plus que raté (pour lui, moi je me suis régalé…), Bousteau doit ruminer sa haine contre les bourgeois en cravate et les bonnes femmes en escarpins qui n’ont pas su soutenir son combat pour les libertés, au nom de valeurs aussi ringardisées que la politesse (on ne prend pas à partie un absent, fût-il académicien), la vérité (Jean Clair a critiqué certaines dérives de l’art contemporain, sans jamais lancer, lui, de généralisations excrémentielles), ou encore la gratitude (pour son œuvre d’écrivain, son travail à la tête du musée Picasso ou les nombreuses expositions dont il a été le commissaire plus qu’inspiré).

Gageons que notre offensé d’un soir lavera cet affront dans le prochain numéro de Beaux-Arts, où on ne manque jamais d’expliquer aux lecteurs ce qu’il faut penser de cet académicien critique d’art qui critique l’art académique. Mais à la place de ce pauvre Bousteau, moi, je laisserais filer : s’il veut éviter de se ridiculiser à nouveau, il serait plus avisé de s’en tenir désormais à des questionnements plus en rapport avec ses capacités, tel, par exemple, celui qui fait la Une du dernier supplément de son magazine : Ce qui monte, ce qui baisse, où acheter, comment acheter ?

Dieu, le retour

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L’avantage avec Dieu – entre autres – c’est que c’est toujours d’actualité, malgré Nietzsche.

Je plaidais ici-même l’autre jour contre l’idée apparemment en vogue de supprimer les commentaires pour « simplifier la tâche des blogueurs ». Quand soudain, voilà-t-il pas que je découvre tardivement un post lui-même tardif sur un de mes papiers qu’on croyait trop vieux.

Mettant ma peau au bout de mes idées, je décide aussi sec de répondre à ce commentaire par un article adventice[1. Vous n’avez qu’à chercher dans le dico ; je l’ai bien fait moi !]. Et je le fais d’autant plus volontiers que le message de Parsifal (car c’était lui) n’est pas seulement courtois, mais en rapport avec le sujet ! – conformément aux règles de bienséances en vigueur dans ce Salon.

Sur le fond, la thèse de notre blogueur n’est guère nouvelle – à peine plus que la Bonne Nouvelle en personne : « Les religions ont empoisonné les relations avec les hommes » ; adonc, pourquoi ne pas revenir avant, c’est-à-dire à une « certaine simplicité originelle » ?

Primo, cher Parsifal, pour un croyant quel qu’il soit, « les religions » ça ne signifie pas grand- chose : il y a la Vérité à laquelle on croit – et puis les fausses religions, qui peuvent être pires que l’agnosticisme.

Quant à remonter comme tu le fais au « Premier matin du monde », c’est beau comme un titre de film, mais c’est vague. On n’y était ni l’un ni l’autre, et les préhistoriens en discutent ; en attendant qu’ils nous le racontent par le menu, moi, ce qui m’intéresse, moi, c’est le sens de tout ce bordel qu’on appelle la vie. Certes l’amour est déjà dans le geste du Créateur, comme tu le dis mieux que moi. Mais précisément, j’ai choisi ma religion parce que, chez elle, l’Amour est l’alpha et l’oméga. Ça ne s’invente pas ! La preuve : nulle part ailleurs on n’a osé nous raconter cette histoire invraisemblable ; celle d’un Dieu créateur qui se ferait créature par pure empathie, comme dirait Moati.

Deuxio, on juge un arbre à ses fruits : qui, en suivant l’enseignement du président Jésus, a fait du mal à quiconque ? « L’homme », tu me diras ; mais apparemment, il y a des problèmes de traduction entre les langages humain et divin – plus encore qu’entre allemand et français.

La liberté véritable est intérieure – comme le prouvent les parcours respectifs de Sartre et de Soljenitsyne. Le premier avait toute liberté de dire portnawak, et ne s’en est pas privé. Le second a payé cher chaque mot qu’il a écrit, et pendant cinquante ans !

Si vraiment tout se vaut, comme le suggère un relativisme désormais absolutisé par l’époque, alors il n’y a ni Vérité ni Amour : tout est à la fois vrai et faux, et moi je vais me coucher.

« Que Dieu existe ou pas… », écris-tu encore : pour moi, ce morceau de phrase n’a pas de sens. En l’absence d’Amour divin et créateur, tout est « vanité et poursuite de vent », comme disait mon ami L’Ecclésiaste.

Et pour « humaniser les relations entre les hommes », selon ton heureuse formule, eh bien il faut Quelqu’un au-dessus des hommes. La nature humaine, c’est le fil du rasoir. La traversée de la vie est un dangereux numéro de cirque ; et si ce cirque ne mène nulle part, à quoi bon s’y engager ?

Quand décidément l’être humain n’a rien de plus haut que lui-même à quoi se raccrocher, alors il se raccroche nécessairement, par simple instinct de conservation, à la branche inférieure de notre humaine nature : l’animalité[2. Mis à part quelques authentiques saints athées (et d’autant plus admirables), que je ne citerai pas pour ne point les inciter au péché d’orgueil.]. Comme disait Lou Reed, « This world is a zoo / And the keeper ain’t you ! »

Saga America

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L’élection de Barack Obama devrait se dérouler sans encombre – fort heureusement pour l’équilibre géostratégique du monde, le développement durable de la planète, le retour du pouvoir d’achat et la guérison des rhumatismes. Seulement, les observateurs les plus avisés commencent à s’inquiéter d’une chose : Yannick Noah ne s’est pas encore engagé dans la campagne américaine ! Avisé, l’ancien tennisman attend sans doute le moment le plus opportun pour menacer de quitter les Etats-Unis au cas où McCain serait élu.

L’Affaire Philip Roth

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C’est en avril dernier qu’Ulysses R. Erdoes, jeune chercheur de l’I.A.T.S. (Institute for Anti-Totalitarian Research) à New Rochelle, tombe par hasard sur le cliché de l’horreur. Cette image insoutenable, nous avons estimé de notre devoir de la publier dans Causeur, en première planétaire.

Ulysses R. Erdoes est en train d’accomplir des vérifications de routine dans le cadre d’un programme de dépistage du totalitarisme pré-natal. Ce garçon toujours impeccablement coiffé, souriant, sportif et mélancolique, n’en croit tout d’abord pas ses yeux. Un embryon présentant en apparence tous les signes de l’innocence et de la bonne santé a été pris en flagrant délit. L’image ne permet aucun doute : l’embryon accomplit le salut hitlérien. Il semble même narguer l’objectif de l’échographie. Il plastronne ! Et, comble de l’obscénité, il fait aussi le salut hitlérien avec sa jambe droite !

Ulysses R. Erdoes n’est pourtant pas encore arrivé au bout de ses surprises. Consultant ses registres, il établit que l’échographie de la honte a été réalisée le 31 juillet 1932 au Saint James Hospital de Newark, dans le New Jersey. La mère qui abritait sans le savoir ce monstre est une dénommée Bessie Roth, épouse de Herman Roth. Après quelques recoupements, il découvre enfin, sans aucun doute possible, que l’embryon nazi est un dénommé… Philip Roth !

Comment les médecins ont-ils pu ne s’apercevoir de rien à l’époque ? A l’évidence, ils ont préféré fermer les yeux sur l’inadmissible. Une enquête a été immédiatement ouverte, pour que les responsables s’expliquent sur leur silence criminel et les raisons pour lesquelles ils se sont abstenus d’accomplir leur devoir démocratique : pratiquer l’avortement politique qui s’imposait.

Ulysses R. Erdoes a retrouvé à Missoula (Montana) la trace du gynécologue en charge de Bessie Roth en 1932. Donald Kapiolani, âgé de 107 ans, est aujourd’hui sous les verrous et ne fera plus de mal à personne. Il a été inculpé pour haute trahison et nazisme passif. Lors de sa capture, l’affreux vieillard a argué de son grand âge afin de tenter d’extorquer on ne sait quelle clémence. Eternels arguments, toujours empreints des mêmes intolérables relents de pétainisme. La justice n’a que faire de ces arguties. Un coupable est un coupable.

Poursuivant son admirable travail d’investigation – au cours duquel, il est vrai, son bel allant le céda plus d’une fois à de longues crises mélancoliques, pendant lesquelles il regardait longuement et fixement dans le vide, en se recoiffant machinalement – Ulysses R. Erdoes a fini par mettre à jour le sens précis du geste par lequel Philip Roth, huit mois avant sa naissance, pactisait avec l’ignominie. Ce jour-là, le 31 juillet 1932, le Parti national-socialiste (NSDAP) devenait premier parti à la chambre en Allemagne, avec 37,4 % des voix. Voilà ce que saluait Philip Roth in utero ! Quels n’ont pas dû être les sauts de joie de ce sinistre embryon, lorsque, le 30 janvier 1933, deux mois avant sa naissance, Hitler devint chancelier.

L’infréquentable Philip Roth finit par naître, en toute impunité, le 19 mars 1933 à Newark. Toute sa vie durant, il dissimulera à ses proches comme à ses lecteurs sa secrète adhésion au nazisme, son adhésion de toujours et même un peu avant. Parmi l’entourage de l’indigne écrivain, seule Claire Bloom, son ancienne compagne, auteur en 1996 d’un violent et courageux livre-révélation sur leur vie de couple, a largement confirmé la stupéfiante découverte d’Ulysses R. Erdoes au cours d’un entretien téléphonique, affirmant qu’elle avait eu un « perpétuel et lancinant pressentiment de femme » concernant le nazisme de Philip Roth.

Saint Augustin Legrand, comédien et rebelle

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Je ne sais pas pour vous mais, pour moi, la période est éprouvante. Pas un jour ne se passe sans qu’un grand rebelle, mort ou vif, ne soit proposé à notre admiration. Aux heures de grande écoute, il n’est plus question que de résistance, d’anticonformisme, de combat – contre les préjugés, les conservatismes, les pesanteurs, la pauvreté, la faim dans le monde, les institutions. C’est à se demander pourquoi il est si important de lutter contre un ordre établi que personne ne défend. Ce n’est pas nouveau, juste massif : « l’esprit Canal » règne en maître, y compris à TF1.

Après avoir enduré la canonisation de Coluche, « saint laïque » comme l’a déclaré sans rire un intervenant du « Fou du roi », il a donc fallu supporter celle – plus discrète il est vrai – de Mesrine, ancien ennemi public numéro devenu un rôle-titre[1. Au passage, quand le type qui jouait le rôle de Vincent Cassel était un héros de JT, c’est-à-dire dans les années 1970, on prononçait le « s » de son nom. Aujourd’hui, pas un journaliste, pas un chroniqueur ne commettrait un tel impair : comme si notre saint truand avait du fond des enfers, fait passer la consigne.]. Le cadavre de Mesrine n’était pas encore froid (vous voyez ce que je veux dire) que feu l’ennemi public a dû céder la place sur les écrans à sœur Emmanuelle ensevelie sous un tombereau de superlatifs avant de l’être sous la terre, chaque journaliste y allant de surcroît de sa petite anecdote sur sa rencontre avec l’une des concurrentes les plus sérieuses de Zidane « dans le cœur des Français » comme on dit au JDD.

En plus de faire le bien, elle savait faire des relations publiques, la fiancée du Seigneur. Le lancement post-mortem de ses mémoires devrait figurer dans les annales du marketing. Face aux souvenirs masturbatoires d’une nonne, le dialogue BHL/Houellebecq est soudain apparu comme de la pure branlette. Futée, la sœur savait parfaitement qu’elle n’intéresserait personne avec d’assommantes histoires de miséreux et de brigands convertis à l’amour de leur prochain. (Il faut un Capra pour faire du grand art avec un tel pitch.) Et puis, après une vie en habit de nonne, elle avait envie de se mettre un peu à poil, vous comprenez. Non, je ne blasphème pas, c’est exactement ce qu’elle a dit : « Je ne veux pas, de mon vivant, être nue devant d’autres. Pourtant, je veux me dénuder. » Au nom, évidemment de l’exigence de vérité. La plupart des gens ne pensent pas que la vérité leur impose de raconter à la terre entière leur découverte du touche-pipi, et c’est heureux. En tout cas, sœur Emmanuelle a doublement gagné ses galons de rebelle : d’abord, en demandant au pape d’autoriser la contraception, puis en faisant savoir urbi et orbi que même les nonnes ont un clitoris. Moi ça me gêne un peu cet étalage, mais il paraît que c’est la preuve qu’elle était aussi une femme (à prononcer en appuyant) et même une femme libre. À poil par-delà la mort : une vraie rebelle, sœur Emmanuelle. Après tout, comme le dit une héroïne de Pascale Ferran que je ne remercierai jamais assez pour cette réplique, « il vaut mieux être belle et rebelle que moche et re-moche ».

Peut-être devrais-je en venir au véritable sujet de cet article. Après cette indigestion de rebellitude couronnée, on pouvait espérer être tranquilles pour quelques jours. Macache. Alors vint Augustin Legrand, ami des sans-logis et terreur des puissants. Augustin Legrand, vous vous rappelez ? Les SDF du canal Saint-Martin, les tentes Quechua, les people égarés, les engagements solennels du candidat Sarkozy, le « plus jamais ça » lancé par ce grand échalas à qui on trouva des airs christiques : sur nos écrans, les Don Quichotte avaient assuré le show, donnant à nos fêtes de fin d’année ce supplément d’âme, ce zeste de conscience malheureuse sans lequel le foie gras aurait eu moins bon goût. Sur ce, Augustin avait filé on ne sait où pour un tournage. (suite)

Tente à Paris, détente à Moscou

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Il semble que Kadhafi prépare un joli cadeau à la France pour célébrer l’anniversaire de l’implantation de sa tente à l’Hôtel Marigny : un gros contrat d’armement avec… Poutine. En visite en Russie, Kadhafi s’est dit intéressé par un contrat d’armement d’environ deux milliards comprenant – cerise sur ce gâteau d’anniv’ – plusieurs avions de combat. Et les Rafales, c’était du vent ?

Premier ministre, un sacré bon job

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Quatre semaines durant, France 5 nous propose tous les lundis à 20 h 35 une visite (aller-retour, heureusement) dans « L’Enfer de Matignon ». Une série documentaire de Raphaëlle Bacqué et Philippe Kohly, dans laquelle douze Premiers ministres – y compris l’actuel – nous racontent leur expérience «infernale».

Relations forcément conflictuelles avec le Président et même avec son gouvernement ; pressions de la rue, de l’opinion et surtout des médias… Bref, un métier de chien – que tous s’accordent à qualifier plus élégamment de «fonction la plus difficile de la République».

Mais alors pourquoi donc accepter cette « fonction sacrificielle » (Cresson), cet « enfer gestionnaire » (Rocard), cette « machine à broyer » (Raffarin, ou ce qu’il en reste après broyage).

En deux phrases, Balladur, qui sait de quoi il parle, résume subtilement le paradoxe du Premier ministre de la Ve : « Il faut vraiment une âme d’apôtre, voire de martyr, pour accepter de jouer un rôle pareil. Moyennant quoi, je n’ai jamais entendu dire que qui que ce soit ait refusé. » Rien que pour cette délicieuse litote je souhaiterais, avant de mourir, prendre au moins avec Edouard Balladur un thé (léger).

De fait, l’enfer de Matignon ressemble à celui de ma religion : on y entre par « libre choix » (Catéchisme abrégé de S.S. Benoît XVI, Cerf, 2005 ; 1ère partie, deuxième section, chapitre II, #212), et même « en pleine autonomie » (ibid, #213).

Pourquoi ? Parce que La nature humaine est ainsi faite : qui n’a pas besoin de son hochet, de sa béquille ou de sa drogue (amour, gloire, beauté, blé ? ) Pour un homme de pouvoir, difficile de résister à la tentation d’en avoir toujours plus. Même si en l’occurrence, comme le montre ce documentaire, une nomination à Matignon ressemble le plus souvent à une promotion-sanction, voire à un limogeage au sens militaire du terme. Depuis Georges Pompidou, combien sont-ils, parmi les anciens Premiers ministres, à avoir transformé l’essai en atteignant leur but, c’est-à-dire celui de tous les vizirs : être calife à la place du calife ? Zéro ! Ou plutôt un, le seul précisément qui ait refusé de témoigner : Jacques Chirac. Bref, il peut parfois arriver que l’enfer de Matignon mène au Paradis élyséen – mais autant jouer au loto.

Ce doc n’en est pas moins passionnant, par ce qu’il nous donne à voir du microcosme politique et de sa violence (pouvoir et ambitions, fidélité et trahisons). Et puis, au fil des épisodes (il en reste deux, que je ne saurais trop vous recommander), on découvre qu’il y a quand même plusieurs séjours dans cet Enfer-là.

Le plus doux – et le plus rare – est bien sûr celui où règne, entre le Premier ministre et son mentor élyséen, une sorte d’«Entente cordiale» dépourvue d’arrière-pensées (ou presque, comme dans l’Autre).

Tel fut le cas des couples Barre-Giscard, Fabius-Mitterrand et Juppé-Chirac. Malheureusement, à y regarder de plus près, ce genre d’idylle finit mal en général : dans les pleurs et les grincements de dents de naufrages électoraux.

Deuxième cas de figure : le président aime bien son Premier ministre, O.K., mais comme on aime un fusible : quand il saute, on le remplace sans état d’âme excessif. Tels furent notamment, sous Mitterrand, les sorts de Mauroy et de Cresson, sans parler de Bérégovoy.

Pour ceux d’entre vous qui ont connu la série télé Mission impossible, la comparaison s’impose : « Bien entendu, si vous échouez, nous nierons avoir eu connaissance de vos agissements. »

Et puis il y a le « baiser de la mort » : je t’embrasse pour mieux t’étouffer (Mitterrand avec Rocard), je t’invite… à te faire manger tout cru (Giscard avec le petit chaperon Chirac, heureusement bien chaperonné à l’époque).

Enfin il y a la fameuse cohabitation, bombe à retardement des institutions de 58 modifiées 62. Là au moins, les choses sont claires. Entre le chef de l’Etat et le chef du gouvernement, pas de querelle larvée : c’est la guerre ouverte ! Chirac-Mitterrand (86), Balladur-Mitterrand (93), Jospin-Chirac (97)… Qu’ils le veuillent ou non, aussi courtois soient-ils, ces gens se retrouvent de par leur fonctions respectives dans la situation du duel de western : « Hey, cowboy ! Cette ville n’est pas assez grande pour nous deux ! »

Reste à savoir où classer l’expérience Fillon-Sarkozy. En attendant que l’Histoire tranche, je dirais au jugé : sans doute un peu dans les trois premières catégories, compte tenu des variations saisonnières. Et même dans la quatrième catégorie, tout bien réfléchi ! Avec cette pléthore de ministres socialistes, ne dirait-on pas un gouvernement de cohabitation ?

Scarlett, Penelope et Woody : la Trinité-sur-Vide

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Un caricaturiste marche sur une corde raide. A manier stéréotypes et clichés, on tombe facilement du mauvais côté et, à ce jeu, Vicky Cristina Barcelona, la nouvelle comédie romantique de Woody Allen, fait plouf ! Le cinéaste, inégalé en caricature de juif new-yorkais névrosé – à l’image d’Alexandre Portnoy le complexé – n’arrive plus à dire grand-chose. On dirait que les goys ne sont pas son fort – sans juifs, Allen n’est pas aussi drôle et spirituel. Dans le dernier film du père spirituel de Jerry Seinfeld, non seulement il n’est pas question de juifs, mais il y a aussi plein d’églises (notamment l’effrayante cathédrale de la Sagrada Familia), un beau crucifix qui justifie un déplacement au milieu de la nuit en jet privé. Sans oublier le symbolisme trinitaire, ici manié à la truelle. Certes, il s’agit de ce que l’on appelle banalement un « ménage à trois », mais l’accumulation de bavardages sur l’amour sur fond de chiffre trois peut induire en erreur certains spectateurs.

Au cœur de l’intrigue, le périple de deux amies, Vicky (Rebecca Hall) et Cristina (Scarlett Johannson) qui débarquent à Barcelone pour y passer l’été. La première, très raisonnable, entend décrocher son master sur la culture catalane avant d’épouser un jeune homme ennuyeusement riche et très comme-il-faut. La seconde, dotée d’un tempérament passionné, est en quête de l’Amour, quitte, proclame-t-elle, à en payer le prix. Leur rencontre avec un peintre bohême (Javier Bardem) qui parvient à les séduire toutes les deux est le moteur de l’intrigue. Cristina succombe la première, aussi excitée par le sex-appeal du latin lover que par la réputation sulfureuse de l’artiste qui a failli s’entretuer avec son ex-femme, Penelope Cruz, qui campe une hystérique ibérique. Cristina consent à partager son amant, d’abord parce que c’est cool, ensuite parce cette trinité érotique est un piment une fois le plaisir de la nouveauté émoussé. Ce point est un peu embarrassant pour tous ceux qui aimeraient croire qu’Allen présente le triangle amoureux comme une alternative aux assommants problèmes de couple. On ne sait pas ce que le citoyen Allen en dirait, mais à l’écran, ça ne marche pas.

De son côté, la brunette Vicky, parvient à vaincre la femelle que l’artiste éveille en elle. Puis ces deux ultra-conformistes (l’une de tendance rebelle et l’autre du courant docile) plient bagages et referment la parenthèse sur leur aventure européo-estivale. Oh my God, le Vieux Continent c’est génial, pittoresque, on y boit du vin dans des cafés enfumés pleins de jeunes artistes intellos, beaux et passionnés. C’est chic et romantique, comme un Relais et Château !

Ceux qui attendent avec gourmandise le dynamitage de quelques stéréotypes verront arriver le générique de fin avec soulagement et agacement. Les Américains sont matérialistes et ennuyeux, leurs femmes bovarysent et cherchent la consolation dans une ville qui est censée transpirer la sensualité et où, de surcroît, chaque toit pointu chaque flèche de cathédrale, est un symbole érotique. Le véritable ménage à trois, comme l’indique le titre, est celui qui s’établit le temps d’un été entre les deux jeunes femmes et Barcelone, ville-chimère. Métaphore lourdingue d’une Europe fantasmée – mais à deux balles : c’est avec la ville, ou plutôt sa représentation de carte postale, qu’elles font l’amour.

Un mauvais film de plus, me direz-vous, pas de quoi s’énerver. Pas si sûr : ce film est dangereux. Il représente pour la France une menace stratégique – je pèse mes mots. Depuis un siècle et demi, la France en général et Paris en particulier jouissent du privilège inoxydable d’incarner ce je-ne-sais-quoi de romantique, bohêmo-intello-chic, rivegauche-sexy qui est devenu le code de reconnaissance des nouvelles classes dirigeantes. Et quelques Hidalgos prétendraient remplacer nos immortels artistes-mal-rasés-fumant-dans-les-cafés-et-sans-le-sou ? Hello, remember Paris ? Cette Barcelone à la sauce Woody Allen pourrait graver durablement dans l’imaginaire de centaines de millions d’Indiens et de Chinois accédant à la classe moyenne des représentations lourdes de conséquences. Comment vendrions-nous du champagne et des grands crus, de la haute couture et du luxe en série, comment attirerons-nous des dizaines de millions de touristes par an, si l’industrie culturelle ne prépare pas les esprits ? Comment les jeunes de Mumbay et de Beijing sauront-ils que Paris est synonyme de romantique et, accessoirement, que boire du vin et manger du fromage est quelque chose de raffiné et sied à merveille aux gens qui gagnent bien leur vie ?

N’oublions pas que Woody Allen est un dangereux récidiviste. Et quand on se rappelle de ses grands discours sur la France, on se dit qu’en prime il est fourbe. Dans Hollywood Ending, il s’était déjà bien moqué de nous avec un hilarant metteur en scène temporairement aveugle dont le film n’a de succès qu’en France. Avec Cristina patati patata, on est passée de la taquinerie à l’agression caractérisée. Au nom des nouvelles valeurs protectionnistes et en hommage au « retour de l’Etat », bannissons ce film qui met en péril l’économie nationale dans l’une des heures les plus sombres de son histoire.

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