De Leonard Cohen, et de sa mélopée caverneuse qui chante depuis quarante ans le sexe, la drogue et le bon Dieu, on ne peut rien comprendre sans connaître Karl Marx – et son tourment : comment être prophète, comme tant de ses ancêtres, dans un monde de sciences et de hauts fourneaux ? Une robe de lin, un bâton de pèlerin, et ce seraient les ricanements, sinon les pierres. Marx renia donc le folklore et joua le jeu : c’est par la démonstration chiffrée qu’il terrassera le démon de l’iniquité. Cohen connaît les mêmes affres : petit-fils de rabbin, persuadé d’être dépêché ici-bas pour « dire », il paraît dans le monde à l’heure de Bob Dylan, du LSD et du sexe débondé. Alors, va pour le jeu ? Va… Il fera « des disques pour les jeunes ».

Drogué, dépressif, noceur, il épouse avec fièvre toutes les exagérations de son époque. Se cherchant, il se perd, et inconstant jusqu’à la quarantaine ébauche plusieurs vies. En désespéré de bonne éducation, il fera au long de son existence montre d’un sens de l’humour, de la dérision, de la farce même, qui étonnera tous ceux qui en sont restés au mot d’un journaliste américain : « Quand je l’écoute, j’ai envie de me trancher les veines. » Sinistre singer ? Pour rien au monde… Des méandres de sa biographie, Cohen glousse volontiers :  » J’ai toujours pensé que j’étais un comique. » Le récit de ses négociations avec son éditeur, ses lettres de protestations à la terre entière, sa certitude d’être un chanteur country devant vivre à cheval et en santiags, ses tentatives pour devenir businessman, ou encore moine bouddhiste, avocat, prêtre, détective privé, scientologue – et ses aventures à Cuba, façon Zelig en pleine révolution ! – confirment ce penchant comique et nous promènent aux lisières de l’univers d’un autre Cohen : Albert, l’auteur de Mangeclous. La similitude, au demeurant, ne se résume pas au patronyme : il y a chez Leonard Cohen, séducteur compulsif, gamin irrésistible et geignard, quelque chose de Solal. Mais un Solal sympathique (si possible), un Solal qui aurait cessé enfin de gémir pour agir. Pour créer.

Dans l’un de ses romans, Albert Cohen dépeint avec complaisance son héros abandonnant des centaines de poèmes, aisément enfantés, dans une chambre d’hôtel avant de s’envoler à la conquête d’une nouvelle blonde noblesse – un autre les publiera, un autre en aura la gloire. Leonard Cohen, lui, ne refusera pas le combat avec l’ange : la maturité venue – beaucoup de vies ratées, deux enfants, une séparation apocalyptique – il renoncera enfin à rêver sa vie. Et la soumettra, par la discipline, à son « sacerdoce » : la prophétie chantée. Cette guerre civile contre ses plaisants penchants, sa loufoquerie, ses facilités, le goût du sexe des femmes (on lira cette phrase comme l’on voudra) : la biographie que lui consacre Ira B. Nadel n’est peut-être que l’histoire de combat-là. Tirer enfin quelque chose de soi !

Tel Gainsbourg, qui immola une nuit toutes ses toiles, pour admettre qu’il ne serait jamais Picasso, Cohen consentira à pousser la chanson et à revenir sur Boggie Street. « Bon qu’à ça… », avait déjà soupiré Beckett. Il a une piètre voix ? Il le sait, s’en moque et chantera les louanges de sa golden voice par défi – expédiant Barry White au placard. Il commence ses enregistrements sans savoir le solfège ? Il passe outre. Et travaille. Travaille encore. Si le diable est dans les détails, l’Eternel est dans le labeur. Curieux poète, en vérité, éloigné de l’imagerie populaire, qui chérit les médiums inspirés plus que les artisans obstinés. Curieux obsédé aussi – Don’t go Home with your hard-on ! – curieux camé et libertaire, qui résume son existence d’un slogan fort peu « 68 » : Dieu, discipline et travail.

Les femmes ou Dieu ? La sensualité, l’extase, le sentiment de toute-puissance et d’indulgence infinie, la trahison, la déception : chez les premières, il a cherché inlassablement le second. « Quand ça ne marchait pas avec Dieu, je m’adressais aux femmes. » Autant dire que l’interprète de Death of a Ladies’ Man sacrifia souvent, et sans compter, aux filles d’Eve. Mais en vain. Dance Me to the End of Love ? A quoi bon… Jérémie, en lui, est toujours tapi ; Ezéchiel, By The Rivers Dark, prophétise The Future… Un soir, pendant la guerre de Kippour, il plante sa tournée à la recherche d’une femme à Tel Aviv : « J’ai parcouru les rues vides et sans éclairage à la recherche d’Hannah, tout à mon désir d’elle. » Il ne la retrouvera pas, et c’est encore ce qu’il fera de mieux : adieu aux ersatz, c’est désormais entre le ciel et lui. Toute une discographie pour dire adieu aux femmes, en attendant de se rapprocher de Celui qui l’appelle et l’ignore… Au soir de sa vie, à la veille d’une ultime tournée européenne[1. Leonard Cohen se produira à L’Olympia les 24, 25 et 26 novembre 2008.], Léonard Cohen peut enfin savourer combien sa « prière » – The story of Isaac, Waiting for the Miracle, The Law – réjouit les foules. Succès mérité. Qui, depuis David, avait dansé avec tant d’insolence et chanté avec tant de grâce devant l’Arche ?

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