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Chesterton II (Finkielkraut remix)

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Gilbert Keith Chesterton
Avec Alain Finkielkraut, Basile de Koch redécouvre Chesterton.

« En quoi consiste votre dette à l’égard de Chesterton ? » Telle est la question à laquelle j’ai dû répondre, comme ça, à froid, dans l’émission d’Alain Finkielkraut « Répliques[1. France Culture, samedi, 9 heures.] ». Il faut dire que je remplaçais au pied levé, et non sans fierté, un chestertonologue quand même un peu plus qualifié : Alberto Manguel, qui a notamment recueilli et postfacé 59 essais signés Gilbert sous le titre Le Paradoxe ambulant[2. Actes Sud, 2004.].

Par bonheur, l’ami Finkielkraut va donner l’exemple en mentionnant dès l’abord, citations à l’appui, ce qui l’a le plus impressionné chez « l’éblouissant Chesterton », comme il dit : sa critique ironique de la modernité et, par voie de conséquence, son éloge solennel de la tradition.

« La tradition, c’est la démocratie des morts (…) Elle refuse de se soumettre à la petite oligarchie de ceux qui ne font que se trouver par hasard sur Terre. » Autrement dit, dans un registre plus léger : « Un dogme digne de foi au XIIe siècle, paraît-il, ne le serait plus au XXe siècle. Autant dire de telle philosophie qu’elle est plausible le lundi, mais pas le mardi. »

Sur cette lancée, Fink, aidé par Jacques Dewitte (l’autre invité prévu), se lance dans l’énoncé d’un « catalogue des erreurs modernes » à faire pâlir le Pie IX du Syllabus : « Le relativisme », accuse l’un ; « L’idée de progrès ! », ajoute l’autre ; « L’idée d’évolution ! », opinent-ils de conserve. Moi, dans mon coin, je bois du petit lait ! Mais pas question de surenchérir… Plutôt écouter se lâcher ces « nouveaux réactionnaires » que de la ramener avec mon ancienneté dans la maison…

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L’homme moderne, replié sur son nombril

Au bout du compte, disent-ils, la pensée moderne pratique « l’inversion de la téléologie » avant même celle de la théologie. L’homme traditionnel était tourné vers une fin extérieure à lui-même, qui seule pouvait lui permettre de s’accomplir ; l’homme moderne, replié sur son nombril, s’avère infoutu de sortir de lui-même pour se confronter aux choses et aux êtres, sans même parler de Dieu.

Et pour cause ! Cet homme-là ne croit plus à l’existence d’une réalité, d’une vérité extérieures à la pensée humaine. Tout n’est qu’illusion et construction, « vanité et poursuite de vent[3. Comme disait L’Ecclésiaste, mais pour rire.] ». À ce relativisme absolu, nos deux compères opposent la parabole indienne de l’Éléphant et des Cinq aveugles : chacun touche une partie de l’animal et s’en fait une idée (fausse) ; mais aucun ne peut en prendre la mesure. Morale tirée par Chesterton : « Même si les aveugles n’ont découvert que peu de choses sur l’éléphant, l’éléphant était bien un éléphant, et il était bien là ! »

Dans la foulée, c’est à Jacques Dewitte que notre hôte pose d’abord la question sur sa « dette » envers Chesterton. Et l’autre de répondre en philosophe chrétien qu’il est ; autant dire que j’opine sans tout comprendre, et surtout sans moufter.

En un mot, ce qu’il admire en Chesterton, c’est « le penseur de la contingence » (sic). Ah bon, ça vous le fait aussi ? Alors, laissez-moi étaler ma science toute neuve : en gros, il n’y avait pas de nécessité à ce que ce qui est soit, et pourtant c’est !

Quelque chose nous dépasse, ce qui nous grandit

Face à ce vertigineux constat, les modernes – encore eux ! – éprouvent un affreux sentiment de vide (Cioran), d’absurdité (Camus), voire de « nausée » (Jean-Paul). Pour le père Gilbert et son disciple Jacques Dewitte, au contraire, le caractère contingent de la Création est un motif d’émerveillement perpétuel et de joie profonde : il remplace la nécessité par l’Amour.

À coup sûr, quelque chose ici-bas nous dépasse, mais ce simple fait nous grandit ! Si à l’inverse, nous étions la mesure de tout, tout en serait rapetissé, nous y compris…

La « dette » dont parle Finkielkraut, nous en sommes moins redevables à Chesterton que, comme lui, à Dieu. Si la vie est un don, nous sommes en situation de dette – à charge bien sûr pour nous de l’accepter avec gratitude, ou de la refuser en grinçant que « C’est pas un cadeau ! » et que « D’ailleurs, j’ai rien demandé ! » 

Au néant de la modernitude, Chesterton oppose la plénitude du christianisme : une action de grâces joyeuse face à l’amour gratuit du Créateur. Un abandon d’enfant au Père, comme avant nous le Fils. « Ça change tout, à condition d’y croire ! », ricaneront les sceptiques. Ils auraient tort parce que Finkie, pour sceptique qu’il soit, ne rit pas de ça – ou du moins pas avec n’importe qui…

À un moment, je dois dire, il m’a un peu inquiété en posant cette question : « Qu’y a t-il de spécifiquement catholique dans Chesterton ? » Parce que, quand même, toute l’aventure intellectuelle et spirituelle du mec tend vers cet adjectif qualificatif ! Avant de se convertir, n’est-il pas parti de la critique des « Hérétiques » modernes pour aboutir à l’éloge de l' »Orthodoxie » c’est-à-dire du catholicisme romain[4. Les deux ouvrages éponymes viennent d’être réédités dans une nouvelle traduction (Coll. Climats, Flammarion).] ? Même ses romans policiers ne chantent-ils pas la louange de la Sainte Église incarnée par le Père Brown, détective de Dieu ?

Découvrir Chesterton : une deuxième Bonne nouvelle

Mais à vrai dire, Finkielkraut s’en explique lui-même : pas besoin de partager la foi de ce M. Chesterton, ni même toutes ses idées, pour en goûter le sel, voire en faire son miel.

Par exemple notre « antimoderne », bien de son siècle, reproche-t-il à Gilbert une hostilité de principe au divorce… Mais c’est pour mieux nous faire savourer son plaidoyer décontrastant en faveur de l’indissolubilité des liens du mariage : « Poster une lettre et se marier comptent parmi les rares choses qui soient restées purement romantiques ; car pour qu’une chose soit purement romantique, il faut qu’elle soit irrévocable. » Bien sûr que c’est surhumain, et alors ? « L’homme et la femme en tant que tels sont incompatibles » ; le but du mariage, c’est précisément de « dépasser cette incompatibilité ».

Pour finir, il a quand même fallu que j’explique à mon tour ma dette envers G.K.C. Enhardi par la chaleur communicative des émissions de France Culture[5. Enfin là, je généralise ! Ce n’était que ma deuxième fois sur cette stationa.
a. Après Brice Couturier, qui m’aime bien aussib.
b. Malgré vingt-cinq ans de divergences de fond sur à peu près toutc.
c. Je dis ça pour ne pas lui porter tort…], j’ai tout balancé. Pour moi, la découverte de Chesterton a été comme une deuxième Bonne Nouvelle éclairant la première : on peut mettre l’esprit au service du Saint-Esprit ! Au diable la vallée de larmes et les mines d’enterrement ! Le catholicisme, ce n’est pas la mort : c’est la Résurrection ! La Croix du Christ allège les nôtres ; son retour à la droite du Père préfigure le nôtre[6. Même s’il est prudent de réserver.] et, au bout du compte, tout est bien qui ne finira point.

Mais puisqu’en attendant il nous faut bien conclure, comme disait Jean Jaurès, je risquerais volontiers, à la lumière de Chesterton, une nouvelle hypothèse sur le cas Finkielkraut. Parce que « néo-réactionnaire », je veux bien ; mais franchement, depuis Zemmour, ça devient d’un banal… Chez Fink, il y a autre chose qui pointe, comme une version philosophique de la pensée « hussarde ». La contingence humaine assumée avec dégagement et un agnosticisme engagé, avec la tradition chrétienne, dans un mariage qui n’est pas que de raison. Mais bon, moi, ce que j’en dis…

Orthodoxie

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Un éléphant de joie, Gilbert Keith Chesterton

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Gilbert Keith Chesterton
Gilbert Keith Chesterton.

Entre 1903 et 1908, une innombrable foule d’hommes modernes, saisie par la terreur, sillonne l’Angleterre, poursuivie par un éléphant. Dans cette cohue, on distingue confusément les silhouettes talentueuses de Rudyard Kipling, de George Bernard Shaw, de H. G. Wells. L’éléphant, guerrier, ardent et farceur, se nomme Gilbert Keith Chesterton. Cette cavalcade oubliée et inoubliable, ce grand moment de littérature et de pensée porte deux titres : Hérétiques (1905) et Orthodoxie (1908). La réédition par Climats et la nouvelle traduction que nous donne Lucien d’Azay de ces deux chefs d’œuvre longtemps introuvables en français compte au nombre des heureuses nouvelles de l’année 2010. Sale temps pour les modernes !

Le modernisme est un dogmatisme

« Le monde moderne, écrit Chesterton, est rempli d’hommes qui s’accrochent si fortement aux dogmes qu’ils ne savent même pas que ce sont des dogmes ». D’une trompe résolue, il saisit le tronc de l’arbre de la dogmatique moderne. Il le secoue avec vigueur, provoquant autour de lui une pluie de modernes drue et émus[1. Ceci n’est pas une faute d’orthographe, ni même une pipe, mais bien une blague orthographique d’origine probablement extraterrestre.]. Il récuse l’hypothèse selon laquelle les dogmes chrétiens seraient une prison et la modernité un vaste élan de liberté. La modernité n’est ni plus ni moins dogmatique que le christianisme. Aux yeux de Chesterton, c’est au contraire la métaphysique moderne qui est une cage glaciale, une régression au regard des découvertes libératrices de la métaphysique chrétienne. Etre moderne, ce n’est pas en savoir plus, c’est « ignorer des découvertes humaines très précises dans le domaine de la morale, découvertes aussi précises, quoique moins matérielles, que celle de la circulation du sang. »

Les quatre piliers fous du christianisme

« La vérité psychologique fondamentale n’est pas que nul n’est un héros pour son valet. La vérité psychologique fondamentale, le fondement du christianisme, c’est que nul n’est un héros pour lui-même. »

C’est en ce point précis que prennent naissance les quatre découvertes existentielles, les quatre vertus foncièrement exubérantes et irraisonnables du christianisme : l’humilité, la foi, l’espérance et la charité. Chesterton estime que ces quatre folies aventureuses en savent plus sur le fond de l’âme humaine que la sagesse grecque ou la raison moderne : « Le vieux monde païen alla parfaitement droit devant soi jusqu’à ce qu’il découvre qu’aller droit devant soi est une énorme erreur. Il était notablement et magnifiquement raisonnable, et il découvrit, dans les affres de son agonie, cette vérité précieuse et durable, patrimoine pour les siècles à venir, que la raison ne suffirait pas. […] Mais si nous ressuscitons et poursuivons pour de bon l’idéal païen d’un épanouissement simple et rationnel du moi, nous finirons où le paganisme a fini. Je ne veux pas dire que nous finirons par la destruction. Je veux dire que nous finirons par le christianisme. »

La liberté des modernes est factice, verbale, ennuyeuse. Les hommes modernes s’illusionnent en tenant leur haine de la finitude pour un amour de la liberté. Ils ne conçoivent pas que les limitations sont au contraire la condition même de l’exercice réel de la liberté. « Ce qui rend la vie romanesque et pleine de possibilités véhémentes, c’est l’existence de ces grandes limitations ordinaires qui nous forcent tous à nous exposer à des circonstances que nous n’aimons pas ou que nous n’attendons pas. […] [Les modernes] cherchent sous toutes les formes un monde où il n’y aurait pas de limitations, c’est-à-dire un monde sans contours, un monde sans relief. Il n’y a rien de plus abject que cette infinité. » Le christianisme de Chesterton est ainsi inséparable de l’esprit d’aventure et de l’art du roman, qui est l’art de l’homme libre.

L’orgueil du christianisme ? L’humilité !

Avec un réalisme plus convaincant que celui de Céline ou Houellebecq, le christianisme découvre le monde réel pour ce qu’il est : une féerie, rude et étourdissante. Pour cette fois-là. Et pour toutes les autres fois. La porte fraîche qui ouvre sur l’évidente féerie du réel se nomme humilité : « L’humilité, c’est ce qui renouvelle à jamais la terre et les étoiles. C’est l’humilité, et non le devoir, qui préserve les étoiles du mal, du mal impardonnable de la résignation fortuite ; c’est par l’humilité que les cieux immémoriaux ont conservé leur fraîcheur et leur force à nos yeux. » C’est elle qui nous révèle ce que Chesterton nomme le « splendide sensualisme des choses ». La faculté d’émerveillement qu’il loue sans relâche est aux antipodes du kitsch. Il l’évoque du reste presque toujours avec humour. « M. Shaw nous convainc qu’il voit les choses telles qu’elles sont. J’en serais autrement convaincu si je le voyais admirer ses pieds avec une stupeur religieuse. »

Mais le principal miracle d’Hérétiques et d’Orthodoxie, c’est que jamais les paradoxes de Chesterton ne deviennent machinaux, mécaniques. Ils sont toujours sensuels, singuliers, incalculables, nés pour cette fois-là et non une autre, nés de la totalité dansante et sensible de son corps éléphantin mis en situation. L’éléphant, nous le savons, est l’unité de mesure (rythmique) de la joie. « Le paradoxe, écrit Chesterton, lancé pour un instant aux trousses d’un curé sinistre, n’est pas une chose frivole, mais une chose très sérieuse. […] Ce qu’on entend par paradoxe est une certaine joie de défi qui relève de la foi. […] M. McCabe pense que comique est le contraire de sérieux. Comique est le contraire de non-comique et rien de plus. […] Une plaisanterie peut être extrêmement utile : elle peut contenir tout le sens terrestre, pour ne pas parler de tout le sens céleste, d’une situation. […] Ce qui est foncièrement et réellement frivole, c’est la solennité irréfléchie. » Chaque paradoxe de Chesterton est un barrissement de joie. La joie de la vérité, la simplicité renversante de la vérité sont les frissons qui parcourent son corps barrissant.

Rien de moins original que le péché originel

Mais, outre son humour aérien et inépuisable, Chesterton possède une autre vertu dont les catholiques ne sont pas toujours pourvus. Je veux parler de l’amour de l’égalité, des rapports agonistiques entre pairs, de l’amour de l’homme ordinaire. Non content de penser qu’il aime davantage la liberté que les modernes, notre pachyderme a encore le front de soutenir que son attachement à l’égalité est plus sérieux que le leur. « La civilisation scientifique […] a un défaut assez singulier : elle tend sans cesse à détruire la démocratie, le pouvoir de l’homme ordinaire. […] La science signifie spécialisation, et la spécialisation l’oligarchie. […] L’expert est plus aristocratique que l’aristocrate. […] Les hommes chantaient jadis en chœur autour d’une table ; aujourd’hui un homme chante tout seul pour l’absurde raison qu’il chante mieux. »

Et c’est inspiré par son sentiment profond de l’égalité humaine qu’il propose cette lecture superbe de la doctrine du péché originel : « Carlyle a dit que les hommes étaient pour la plupart des fous. Avec un réalisme plus sûr et plus respectueux, le christianisme affirme qu’ils sont tous des fous. C’est ce qu’on appelle parfois la doctrine du péché originel. On pourrait tout aussi bien l’appeler la doctrine de l’égalité des hommes. Mais le point essentiel, c’est que tous les dangers moraux primaires et d’une grande portée qui menacent un homme menacent tous les hommes. »

Ars erotica

La mise en pratique concrète de la dogmatique moderne ruine la liberté et l’égalité. Mais elle présente encore un troisième inconvénient majeur pour Chesterton : elle détruit même le plaisir. En somme, l’irréalisme moderne met en péril en actes tout ce qu’il glorifie en paroles. Si la religion disparaît, […] je serais enclin à prévoir une diminution de la sensualité parce que je prévois une diminution de la vitalité. […] C’est une illusion tout à fait dépassée de supposer que notre objection au scepticisme soit qu’il prive la vie de discipline. Notre objection au scepticisme, c’est qu’il élimine la force motrice. C’est au nom d’un hédonisme de l’être, au nom d’un sensualisme chrétien – au nom d’une « autre jouissance », selon la belle formule de Jean-Louis Bolte – que Chesterton déclare la guerre aux modernes. Rien de plus précieux que l’ars erotica de ce stupéfiant pachyderme. « Toute espèce de plaisir exige […] une certaine pudeur, une certaine espérance indéterminée, une certaine attente enfantine. […] Nous ne pouvons revenir à un idéal d’orgueil et de jouissance. Car l’humanité a découvert que l’orgueil ne mène pas à la jouissance. […] Alors qu’on avait supposé que la jouissance la plus complète se rencontrait en dilatant le moi à l’infini, la vérité est que la jouissance la plus complète se rencontre en réduisant le moi à zéro. »

Gloire au monde moderne !

Gloire au monde moderne, qui nous a donné Chesterton ! D’une trompe ferme et joviale, mille et trois fois Chesterton nous saisit par les pieds, nous autres modernes qui flottions doctement et majestueusement tête en bas dans les airs. Mille et trois fois, il nous retourne, nous fait virevolter vivement pour nous remettre à l’endroit. Mille et trois fois, sa trompe chaude nous colle et recolle affectueusement les pieds sur terre. Sur la terre ferme, sur le sol bête, sur l’ineffable plancher des vaches. Avec bonté, avec prodigalité, avec la joie d’un jeune animal jouant. Chesterton nous replace au cœur du miracle ordinaire. Au cœur du miracle d’être homme. Au cœur du rugueux miracle terrestre.

Il veut nous donner ce qui est bon. Il veut nous donner le sol, la terre. Il veut que nos pieds, nos orteils endormis par leur séjour dans l’éther, retrouvent la joie nue de toucher la terre, la joie délicieuse, sensuelle, charnelle des orteils humains foulant la terre, la terre bonne et commune, extraordinairement ordinaire – il veut réveiller nos corps de la torpeur moderne, de l’anesthésie moderne, réveiller, au fond de nos corps, la joie foudroyante de la finitude.

Retour au Rwanda

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Pieter Claesz, Vanité (1634)
Pieter Claesz, Vanité (1634).

Spécialiste de la région des Grands Lacs africains, André Guichaoua était à Kigali au moment du génocide, où il a sauvé des enfants dont la mère (auparavant Premier ministre) venait d’être assassinée. Expert auprès du Tribunal Pénal International pour le Rwanda (TPIR), il a publié ou dirigé plusieurs études sur les dynamiques qui ont affecté la région. Il semble occuper une situation à part chez les spécialistes du Rwanda, les collègues ne le citant guère. Aujourd’hui[1. A La Découverte, 2010] il publie une somme, 600 pages serrées accompagnées, pour les acharnés, de 134 annexes accessibles sur internet. Cela s’intitule Rwanda, de la guerre au génocide. Les politiques criminelles au Rwanda, (1990-1994)

Rompre avec la vulgate dominante sur le Rwanda

D’emblée ce titre et ce sous titre rompent avec la vulgate dominante, celle que défend le pouvoir FPR et qui associe deux dogmes :

1° La préparation du génocide n’a pas commencé en 1990, mais en 1959 avec l’installation d’un pouvoir se réclamant de la majorité hutu et les premiers massacres de Tutsis ;
2° Il n’y a pas eu « des » politiques criminelles, mais une seule, la même sous Kayibanda puis sous Habyarimana, qui n’a cessé d’être raciste et militaro- fasciste et qui a débouché sur la boucherie de 94.

Dans Esprit[2. Mai 2010.], Jean-Pierre Chrétien présente clairement le schéma idéologico-historique à quoi s’identifie le pouvoir en place au Rwanda. Au départ, il y a les colonisations, allemande puis belge, qui ont répandu et institutionnalisé une interprétation ethnique et même raciale (Bantous vs Hamites) de la dualité rwandaise ( Hutus/Tutsis) en réalité plutôt sociale, et moins rigide et inégalitaire que ne l’ont prétendu les colonisateurs. Répandu par les administrations et surtout les misions catholiques, ce schéma attribuait aux Tutsis un sentiment de supériorité raciale, conforme à « l’idéologie qui avait été plaquée sur eux ». Il a subsisté après l’indépendance tout en étant lu de manière inverse, justifiant désormais non pas le pouvoir de l’aristocratie mais celui de la masse paysanne, avec les pires conséquences. Le régime actuel se prétend la négation radicale de cela. Jetant l’opprobre sur l’histoire antérieure et cultivant la vigilance « anti négationniste », il prétend construire un nouveau pays, unanime cette fois, qui, par delà la funeste période coloniale prolongée par les deux républiques dominées par les Hutus, rejoindrait l’ancien royaume. Ceci engendre, dit Jean-Pierre Chrétien, une « peur de l’histoire à Kigali », tant ce schéma historiographique se révèle rigide et irréaliste, traduisant en fait la contradiction qu’il y a à vouloir fonder l’unité du peuple sur la mémoire sans cesse rappelée d’une division atroce, division que l’idéologie du régime absolutise tout en affirmant de cette manière construire une unanimité. Ce qui le met en position de rééducateur dictatorial du peuple dont il se réclame. D’où « l’ambiance policière qui règne au Rwanda », situation vécue par beaucoup « comme intenable ».

C’est sur ce fond qu’intervient André Guichaoua, montrant que le régime de Paul Kagamé est un éducateur abusif, qui s’enferme dans une vue des événements simpliste pour dissimuler ses responsabilités et justifier le rôle qu’il s’attribue. De la somme touffue de Guichaoua, on peut tirer des propositions éclairantes, qu’il justifie précisément.

Démocratisation manquée et responsabilité du FPR

1° Le drame rwandais est celui d’une démocratisation manquée. Le régime issu, en 1973, du coup d’Etat du général Habyarimana a d’abord essayé de surmonter les divisions sanglantes de la période de l’indépendance. Il a prétendu le faire en instaurant un régime de parti unique et unanime et multiethnique, avec des quotas, qui ont contribué à ethniciser les mentalités. La sortie de ce système à partir de 1990 n’a pas conduit à une démocratie mais à une répartition des postes entre clans familiaux et régionaux sans qu’intervienne jamais pour les départager une élection libre et ouverte. D’où une décomposition du pouvoir, des rivalités de plus en plus violentes, la multiplication des meurtres, la formation de milices au sein des partis et l’ethnicisation des passions politiques. En l’absence de vrai programme, chacun a de plus en plus cherché à incarner le « peuple majoritaire » (hutu) apparu à la chute de la monarchie. « L’ouverture politique, dit Guichaoua, instaura une forme exacerbée de compétition politique autour des antagonismes anciens redoublés par la polarisation ethnique. » Ainsi, dans les années 90, le pays a vu le constant affaiblissement de ceux qui voulaient mettre en place le multipartisme par l’effet « d’un long travail solidaire de désintégration et de reprise en mains par la mouvance présidentielle d’un côté et le FPR de l’autre. »

2° En effet le FPR porte une grande part de responsabilité dans cet échec de la démocratie par la manière dont il a mis au centre la question des réfugiés. Les violences rwandaises et burundaises (massacre de 100.000 Hutus en 1972, assassinat du premier président hutu élu en 1993) ont eu pour effet, outre la peur répandue, l’installation aux frontières de nombreux réfugiés. Mais les Tutsis installés en Ouganda après 1959, ceux qui ont formé le FPR, sont un cas particulier. Parce qu’ils avaient activement participé à la guérilla qui a renversé Oboté en 1986, le nouveau président, Yoveri Museweni, les a soutenus quand ils ont entrepris à partir de leur base ougandaise, la reconquête de leur pays d’origine. Guichaoua insiste sur les effets déstabilisateurs de la stratégie du FPR qui a favorisé la violence et l’emprise des extrémistes. Par son choix d’agir de l’extérieur et surtout son refus constant du compromis, le FPR a contribué à l’échec de la démocratisation. Stratégie que Guichaoua analyse sévèrement : « A cette date (la mi 92) au regard de l’ampleur de la mobilisation populaire en faveur de l’opposition[3. Il s’agit ici de l’opposition interne, celle qui, issue du parti unique, essayait de s’organiser pour que soient mises en œuvre les promesses de démocratie et de pluralisme faites en 1991.], la tenue d’élections multipartites constituait pour [le FPR] le principal verrou à faire sauter. D’une part parce que le processus électoral consacrait le recentrage sur des enjeux politiques internes et la mise en retrait, du moins provisoire, de la question des réfugiés. D’autre part, parce que le vote tutsi intérieur encore dispersé entre les partis d’opposition, détournait durablement du FPR considéré comme une invasion ougandaise. » D’où l’offensive FPR de juin 92 et l’échec le mois suivant des partisans de la réforme politique au congrès tenue par le parti présidentiel.

Il n’y avait pas de fatalité génocidaire

3° Pour Guichaoua, le génocide n’avait rien de fatal, il n’était inscrit d’avance ni dans la mentalité du peuple hutu, ni dans l’idéologie du régime, il a été plutôt l’effet d’une combinaison de stratégies poursuivies chacune aveuglément par des groupes cherchant la suprématie par tous les moyens : stratégie du clan présidentiel, stratégie des militaires hutus du nord, stratégie du FPR… Même en avril 94, après le meurtre du Président, les premiers massacres, ceux qui ont lancé la folle radicalisation des comportements, avaient pour but la prise de pouvoir d’un clan du gouvernement contre les partisans du compromis qu’ils éliminent. Le génocide a mobilisé de vieilles passions mais celles-ci ont émergé dans et grâce à la confusion politique entretenue, au sentiment d’être menacé qu’elle favorise. Le pire, suggère l’auteur, pour une société, c’est tout simplement de ne pas se comprendre, de s’abandonner à des fonctionnements à l’aveugle où les passions se dérèglent, perdent toute mesure. Cela contredit l’idéologie actuelle des sciences humaines, pour qui il n’y a pas d’événements, mais seulement de mauvaises pensées qui vont fatalement à leur concrétisation. Cela porte aussi à s’interroger sur ce que nous vivons « à domicile » actuellement : sommes-nous une société qui se comprend elle-même, ou bien fonctionnons-nous à l’aveugle ?

Quant au Rwanda, l’aveuglement a été aussi le fait des gouvernements étrangers impliqués. De la France d’abord, dont l’ambassade à Kigali s’est en avril 94, déshonorée par sa complicité mécanique, routinière, avec ceux qui étaient devenus sa clientèle. Mais les autres « grandes ambassades » ne se sont pas moins montrées attachées chacune à son « poulain », le FPR en ce qui concerne les Américains. « Au cour des premiers jours d’avril, juge Guichaoua, il est fort probable qu’avec un appui déterminé des grandes ambassades, des forces étrangères mobilisées et des forces onusiennes, les personnalités politiques ayant pris leurs distances avec les blocs ethnistes auraient eu un ascendant suffisant pour appeler à la cessation des massacres. »

Une justice internationale incapable de produire une vérité politique

4° Une des conclusions les plus importantes à tirer de la lecture de ce livre est l’impuissance en l’occurrence de la justice internationale (du TPIR) à produire de la vérité politique. Sous prétexte que ce qu’il a à juger ce sont les responsables du génocide, le Tribunal d’Arusha a constamment refusé de considérer les crimes adjacents, même s’ils font partie du processus qui a conduit à la catastrophe. A Arusha, les juges du siège ont fait preuve d’indépendance, refusant dans leurs jugements la thèse d’un complot de longue main pour préparer le génocide. Mais les procureurs, y compris les flamboyantes Louise Arbour et Carla del Ponte, se sont inclinés devant l’acharnement du pouvoir rwandais à délimiter le champ des investigations. C’est pourquoi un boisseau opaque reste posé sur l’affaire de l’avion d’Habyarimana[4. Boisseau encore plus lourd depuis que Kouchner et Sarkozy ont engagé une politique de réconciliation avec led régime de Kagamé.]. C’est pourquoi les massacres de masse du FPR, que ce soit au cours de l’envahissement du Rwanda ou à l’occasion des actions contre les Hutus réfugiés au Congo[5. Les massacres commis au Congo (200.000 victimes) ont été qualifiés de génocide par R.Garrettone chargé par l’ONU d’une mission d’investigation qui a été interrompue par décision du Conseil de sécurité.] sont ignorés, en fait absous. L’idéologie post-shoah a fait du génocide un objet juridique à part, décontextualisé, comme sorti de l’histoire. Mais c’est justement cette décontextualisation qui a des effets dans l’histoire. « Depuis 1990, tout ce que le FPR pouvait obtenir par les armes l’a été, la conquête du pouvoir, la caution internationale, une position politique et militaire avantageuse sur le plan régional. Se sont ajoutés, en contrepartie de l’incurie de la communauté internationale face à la tragédie de 1994, des aides financières et techniques d’un volume exceptionnel et une garantie d’impunité incluant l’ensemble des faits de guerre nationaux et régionaux, jusqu’à l’occupation maintenue de l’est de la RDC. »

Ne pas confondre mauvaises pensées et situations dangereuses

5° L’aveuglement des Occidentaux quand se préparait le pire a tenu à l’étroitesse de perspectives des différents gouvernements. Un autre aveuglement est produit désormais par la mauvaise conscience, l’aveuglement moraliste qui ressasse un discours sur les responsabilités tout en ne cherchant celles-ci que d’un seul côté, en faisant des transpositions très approximatives de la Shoah. Cependant, d’autres points de comparaison pourraient être plus utiles. On peut rapprocher les délires qui ont atteint le Rwanda d’autres mouvements survenus à l’entrée dans la démocratie.

Ceux par exemple qui s’indignent que certains Hutus aient évoqué 1789 pour justifier leur cause, devraient se souvenir qu’en réaction à certains thèmes de la « réaction aristocratique » Sieyès a, en 1788, suggéré de renvoyer les nobles « dans les forêts de Germanie ». Ils devraient se rappeler aussi que de la Grande Peur aux massacres de septembre 1792, la France révolutionnaire a connu devant la menace des anciens maîtres des paniques accompagnées de déchaînements violents à l’encontre de ceux des anciens maîtres qui étaient à sa merci. Ces épisodes le montrent : la « politisation des passions », la rationalisation des rancœurs laissées par les vieilles dominations n’est ni assurée ni spontanée, elle suppose un travail politique difficile.

On peut évoquer également une autre démocratisation sanglante et cahotique, celle qu’a connue le Mexique. Dans un contexte postcolonial, à la sortie d’un paternalisme mis en place par les missions catholiques et prolongé par Porfirio Diaz ce pays a connu des décennies de guerres révolutionnaires[6. Voir à ce sujet un livre récemment republié : La Révolution mexicaine de Jean Meyer, Taillandier 2010.] pendant lesquelles des élites divisées ont fait s’entre massacrer diverses fractions du peuple. Après quoi s’est installation au pouvoir un « Parti révolutionnaire institutionnel » qui a empêché pendant un bon demi siècle des élections libres et pluralistes, ne passant la main que dans les années 1970.

Une des leçons que suggère la lecture de Guichaoua paraît bien être qu’au lieu de pourchasser les mauvaises pensées, on aurait intérêt à essayer d’identifier les situations dangereuses.

Rwanda : de la guerre au génocide: Les politiques criminelles au Rwanda (1990-1994)

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Coup franc pour les Gaulois

Raymond Domenech

L’écrivain François Bégaudeau est un farceur. En 2008, peu après la sortie du film Entre les murs, adapté de son roman éponyme, il avait fait croire à toute la presse sa volonté de racheter le Football club de Nantes, dont il est un ardent supporter. Passionné de sport, Bégaudeau s’est naturellement vu confier par le journal Le Monde une chronique titrée « Viril mais correct » dans laquelle notre polisson assermenté de la gauche la plus alignée donne régulièrement son avis crucial – emprunt à une si précieuse sagesse humaniste ! – à propos de l’actualité footballistique.

Le farceur s’est trouvé bien dépourvu face à la ridicule comédie burlesque que les « Bleus » ont jouée en Afrique du Sud, lors de la Coupe du Monde… Bibi-Fricotin dut trouver une explication logique à ce sombre désordre, polir un « angle » journalistique original, pourfendre ces philosophes réacs qui ont la tendance dégueulasse à appeler un chat un chat, et un voyou un voyou. Bégaudeau dut, en somme, tenter de justifier le comportement carnavalesque de ces atroces « Bleus » médiocres, vulgaires, et parfaitement inexcusables. C’est l’exploit qu’a réalisé notre poulain, dans une chronique atterrante publiée mardi dernier dans les pages du journal du soir. Selon Bégaudeau il faut donc cesser d’accabler ces malheureux joueurs qui se comportent comme des petites frappes décervelées, mais « oser » s’interroger sur la non-adaptabilité (imaginaire ?) de l’encadrement du foot français à des joueurs issus de mondes socio-culturels différents.

Le problème, c’est la vieille France

Mais écoutons plutôt l’entêtante prose de cet homme qui sait plus que quiconque penser-en-rond : « Depuis vingt ans, la baguette a été confiée à des quinquagénaires prénommés Aimé, Roger, Jacques, Raymond ou encore Robert (comme Duverne), tous rejetons d’une France ouvrière et rurale dont la nostalgie se donne aujourd’hui de Gaulle pour nom de code. Très clairement, ceux-là ne savent pas faire avec le prolétariat de banlieue qui peuple aujourd’hui les clubs. » Oui. Voilà. La vieille France profonde et ouvrière. Roger. Raymond. C’est dit. Enfin non, pas vraiment. La partition des « Bleus » serait ainsi émaillée de couacs déplaisants car l’entraîneur ne serait pas tout à fait un black ou un beur, âgé de 22 ans (et écoutant du rap dans son Ipod) ?

C’est donc vers cette logique que s’oriente cette navrante réflexion ? Misérable duplication, soit dit en passant, d’une paresseuse pensée pédagogiste voulant que les profs s’adaptent continuellement aux élèves. Demain les entraîneurs devront-ils aussi s’adapter aux incivilités chroniques de joueurs grossiers et mieux payés qu’eux ? Gageons qu’il s’agit seulement d’une nouvelle facétie provocatrice de ce sympathique farceur de Bégaudeau, qui va pourtant devoir supporter encore quelques années – douloureusement, on l’imagine ! – la présence à la tête de l’équipe de France d’un entraîneur face-de-craie ; un certain Laurent Blanc, successeur désigné de Raymond Domenech. Tout blanc. Même pas musulman converti. Yo ziva ! Trop pas ! Trop la haine ! Et l’idéologie black-blanc-beur dans tout ça ? Ta race ! Fin de partie.

Virilio, la peur à vitesse grand V

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Paul Virilio, urbaniste et philosophe
Paul Virilio, urbaniste et philosophe.

Dans L’Administration de la peur, sa conversation avec Bertrand Richard, Paul Virilio médite les métamorphoses contemporaines de la peur. « Autrefois, la peur était un phénomène lié à des événements localisés, identifiables et circonscrits dans le temps. […] Aujourd’hui, c’est le monde lui-même […] qui nous étreint et nous “stresse” dans une sorte de claustrophobie : crises boursières contaminantes, terrorisme indifférencié, pandémie fulgurante, suicides “professionnels”. » À ses yeux, le monde de l’instantanéité et de la synchronisation planétaires donne lieu à une seconde angoisse « cosmique » après celle liée à la bombe atomique et à Hiroshima. Cela permet de comprendre, par exemple, pourquoi nous marchons si vite dans la rue. Notre catastrophe principale relève de la temporalité. Elle est celle du présent à jet continu, à flux tendu et à perte de vue. « La peur qui tend à s’emparer des foules provient de ce sentiment que quelque chose d’essentiel est en train de se perdre définitivement, qu’un rapport aux lieux et au réel est en train de s’évanouir. » Nous sommes tous les collabos de ce présent perpétuel, de cette atrophie du temps.

[access capability= »lire_inedits »]Paul Virilio insiste, livre après livre, sur la nécessité d’une pensée de la vitesse. À ses yeux, une politique sérieuse et conséquente ne pourrait naître qu’à placer la question de la vitesse en son centre. Et en renonçant à l’obsession de la « double idéologie sanitaire et sécuritaire ». « Au XXe siècle, nous avons découvert et utilisé l’instantanéité offerte par la vitesse absolue des ondes. […]  Il me semble que nous sommes sortis aujourd’hui de l’accélération de l’histoire pour entrer dans la sphère de l’accélération du réel. […] La question de la vitesse et de sa violence (une violence non sanctionnée) a été purement et simplement étouffée [par] l’idéologie du progrès. […] Nos sociétés […] ne connaissent plus qu’un seul rythme, celui de l’accélération continue. Jusqu’au crash, et au krach systémique. »

Il faut du temps pour avoir confiance

Cet élève de Jankélévitch, héritier de Husserl et de Bergson, voit dans le krach économique de 2007-2008 une conséquence inéluctable du « Program Trading », l’interconnexion des bourses mondiales en temps réel opérée au début des années 1980 : « Millisecondes, picosecondes, femtosecondes, des milliardièmes de seconde, voilà désormais notre réalité devenue inhabitable. » Pour Paul Virilio, l’urgence capitale est de sortir du règne terrifiant de l’urgence.

Ce philosophe chrétien solidement étanche à la « moraline » récuse toute espèce d’apocalyptisme, mais note tout de même en passant : « Ainsi, les grands mythes bibliques vont-ils se voir réalisés et concentrés dans la première décennie du XXIe siècle. Babel, avec la chute des tours du World Trade Center ; le Déluge, avec la conjonction du tsunami de décembre 2004 et de Katrina en 2005 ; et puis l’Exode, aujourd’hui, avec la submersion probable des seuils côtiers. » Face à ce monstrueux sans reste, Virilio n’abdique pourtant pas l’espérance. « Les acteurs du monde de la finance n’ont plus confiance. […] Pour une raison qui est d’une simplicité biblique. Parce que la confiance ne saurait être de l’ordre de l’instantané. Elle doit se construire, se mériter, dans le temps. La confiance instantanée, la foi instantanée, cela ne marche pas. Il faut du temps pour avoir confiance, il faut du temps pour avoir la foi. Cela se construit : il y faut du tempo, du rythme. »

Amis, désertons le désert. Arrêtons-nous. Arrêtons-nous pour laisser à nouveau le temps couler dans nos veines et rendre toutes choses réelles. Réelles. Splendidement finies. Splendidement charnelles.

L'administration de la peur

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Il faut sauver le soldat Shalit

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Peinture murale représentant Gilad Shalit, dans la ville de Gaza.
Peinture murale représentant Gilad Shalit, dans la ville de Gaza.

Ils sont venus, ils étaient presque tous là, cette semaine au Trocadéro, pour manifester le soutien de la communauté juive de France à Israël et surtout marquer les quatre ans de l’enlèvement du soldat Shalit, captif depuis le 25 juin 2006 quelque part dans le minuscule territoire de Gaza, 36 km de long pour 10 km de large. Première grande manifestation officielle depuis l’épisode du Mavi Marmara. Jusque-là rien à dire. Les différents orateurs se sont succédé à la tribune après les danses folkloriques d’usage – et d’un autre âge[1. Comme me l’a fait remarquer Alain Finkielkraut avec son inimitable drôlerie, tout en disant son émotion d’avoir été présent à cette manifestation (où je n’étais pas), « avec les juifs, tout finit en bar mitzvah ». Notons que notre ami (dont Patrick Anidjar n’a pas entendu l’intervention) a été acclamé lorsqu’il a déclaré qu’aujourd’hui, tout le monde devrait être sioniste mais que l’assistance a tangué lorsqu’il a ajouté que le sionisme n’était pas synonyme d’alignement sur la politique de tout gouvernement israélien. C’est pour ce courage qui consiste à dire à ses amis ce qu’ils n’ont pas envie d’entendre qu’on l’admire, notre FInkie. Et pour bien d’autres choses encore. EL ] – ont évidemment fait vibrer un public tout entier acquis et qui ne sait ou ne veut ou ne peut voir combien Israël s’est métamorphosé depuis le temps lointain des pionniers. Entre temps, rappelons-le, il y a eu d’autres guerres, l’occupation a fait des ravages, le clivage entre religieux et laïcs s’est creusé, de plus en plus de pauvres et de riches, de plus en plus de divorces, de moins en moins de kibboutzim. Un autre pays.

Les presque antisémites : le concept qui vient de sortir

D’une voix vibrante, des dirigeants communautaires ont expliqué au micro qu’Israël est « la seule démocratie » du Proche-Orient et que c’est la raison pour laquelle « on observe le moindre de ses faits et gestes ». Applaudissements. D’autres ont préféré jeter à la vindicte une liste de personnalités françaises, que je choisis délibérément de ne pas nommer, qui sont de l’autre camp, celui des « ennemis ». Au passage, ces mêmes personnalités dîtes hostiles, se sont vues affublées d’un nouveau concept qui n’a surpris que certaines ouïes particulièrement affûtées : « presque antisémite » ou encore « quasiment antisémite ». C’est nouveau, ça vient de sortir, comme disait un autre inventeur de concepts, plus drôle celui-là. Il y avait les philo-sémites, les antisémites, voilà désormais les presque-antisémites. Un vrai casse-tête en perspective pour les instituts de sondage. Mais le message est passé. La foule, « presque » ou « quasiment » dans son ensemble, fut conquise et en repartit revigorée. Le monde entier est toujours contre nous, tout est donc dans l’ordre normal des choses, rentrons chez nous. Pardon, j’allais oublier le petit Shalit.

Rappelons d’abord que ce conscrit, capturé par les brigades Ezzedine al-Qassam, le bras armé du Hamas qui contrôle Gaza depuis son coup de force de juin 2007, vit depuis 4 ans confiné dans une cache inaccessible, bien gardée et entourée d’explosifs. Les services secrets israéliens savent probablement où il se trouve bien qu’il ait été déplacé au moins trois fois, lorsque la probabilité d’une opération israélienne pour le libérer grandissait. Tout porte à croire que si une telle opération avait eu lieu, le jeune Gilad, 19 ans lors de son enlèvement, ne serait plus de ce monde, ses ravisseurs préférant probablement mourir plutôt que le relâcher à la force du fusil.

Un prisonnier de guerre privé de la protection des lois de la guerre

Gilad est un soldat, capturé par des hommes armés, dans une conjoncture guerrière sans équivoque. Et pourtant aucune des lois en vigueur dans un conflit ne sont appliquées à cet otage. La Croix Rouge n’a pas été autorisée par le Hamas à lui rendre visite ne serait-ce qu’une seule fois. Un message audio en 2007 et une vidéo en 2009 ont simplement permis de confirmer qu’il était bien en vie à ces différentes périodes et en bonne santé. Mais depuis octobre dernier, aucune information relative à son état n’a été publiée.

L’actuel Premier ministre Benjamin Netanyahu promet régulièrement de « tout mettre en œuvre pour le faire libérer », mais associe systématiquement son propos à son refus de céder à toutes les exigences du Hamas : la libération de centaines de détenus palestiniens dont des responsables d’attaques sanglantes contre des civils et des militaires israéliens. « Nous ne libérerons pas de prisonniers pour les relâcher là où ils pourront tuer des Israéliens », a déclaré le Premier ministre devant une commission parlementaire. Netanyahu et son cabinet sont cependant d’accord pour libérer 450 prisonniers, une proposition soumise au Hamas par un médiateur allemand et qui est pour l’heure sans réponse.

Résultat : deux Premier ministres, deux ministres de la Défense et deux chefs d’état-major se sont déjà succédé aux commandes depuis sa capture. Et rien ne permet de penser que cet état de fait va s’améliorer, chacune des parties campant sur ses positions. « Après 4 ans, il est temps de prendre la décision qui s’impose même si elle est impopulaire et même si cela ne fait plaisir à personne de voir de dangereux terroristes remis en liberté », s’est récemment emporté le père du soldat, Noam Shalit, dans un entretien à Haaretz. M. Shalit ne cherche plus à masquer sa colère vis-à-vis du Premier ministre, surtout après l’annonce de ce dernier d’un allègement du blocus sur la bande de Gaza. Netanyahu apprend apparemment à céder aux pressions internationales, surtout après le fiasco de la flottille turco-humanitaire. Ce n’est donc pas par hasard que les manifestations pour la libération de son fils se terminent systématiquement par des marches convergeant vers la résidence du Premier ministre à Jérusalem où est par ailleurs en permanence dressée une tente de veille.

Shalit n’est pas Clotilde Reiss

Et à Paris, la communauté juive a manifesté. Notamment sa colère à l’encontre du pouvoir français accusé de ne pas en faire suffisamment pour sauver le soldat israélien des mains de ses ravisseurs. Une requête qui pourrait s’expliquer par le fait que le jeune sergent est aussi détenteur d’un passeport français. Autre grief : le refus de la mairie de Paris d’accrocher un portrait géant du militaire israélien sur la façade de la mairie de Paris. Ce qui a valu à Anne Hidalgo, adjointe au maire, de se faire conspuer aux cris de « la photo à la mairie ». Rappelons par souci d’équité que la famille Shalit a été reçue à plusieurs occasions à l’Elysée, que M. Sarkozy n’a jamais fait l’économie d’une déclaration en faveur de la libération du jeune homme, que le soldat a été fait citoyen d’honneur de la ville de Paris et que son portrait est dressé dans les jardins Yitzhak Rabin dans le Parc de Bercy (12e arrondissement). Une médiation française via Damas a aussi permis de lui faire passer des lettres et de recevoir des messages. Mais tout ceci n’a pas apaisé les critiques communautaires à l’égard du pouvoir français qui aurait été plus actif pour régler le dossier Clotilde Reiss. Des critiques d’autant plus étranges que Shalit n’est pas Clotilde Reiss pour laquelle le gouvernement français avait d’excellentes raisons d’intervenir directement et de tout son poids si l’on en juge par des déclarations fin mai d’un ancien agent de la DGSE selon lesquelles la jeune étudiante française avait fourni des informations à l’ambassade de France en Iran, notamment pendant les manifestations de l’opposition. Il revient directement au gouvernement israélien de veiller à faire respecter cette loi d’airain en vigueur de son armée : ne jamais laisser personne en arrière, ni morts ni prisonniers tombés entre les mains de l’ennemi. Dommage qu’on n’ait pas à Paris scandé de slogans enjoignant Benjamin Netanyahu de prendre ses responsabilités en écoutant les parents de Gilad Shalit.

Des skinheads arborant l’étoile de David

Mais j’ai gardé le meilleur pour la fin. Bernard-Henri Levy est un ardent défenseur d’Israël. Il le fait autant à Paris qu’à l’université de Tel Aviv, ce qui n’est évidemment n’est pas du goût de tous. Mais pas de ceux que vous croyez. Il ne s’agit ni de Christophe Ayad, ni de Pascal Boniface, qui polémiquent avec lui en toute courtoisie (Libération du 23 juin) après la publication de sa tribune « Pourquoi je défends Israël », ni de ses détracteurs habituels. Mais plutôt de certaines franges de la communauté juive de France, marginales, certes comme le sont souvent les franges, mais extrêmement bruyantes et en fin de compte nuisibles.

A l’étranger depuis de longues années, cela faisait des lustres que je n’avais assisté à un rassemblement pro-israélien en France. J’avais de l’époque un vague souvenir de quelques-uns de mes coreligionnaires qui se montraient plus agressifs que d’autres, militaient plus haut et plus fort, et qui parfois, rarement, cherchaient à en découdre avec divers services d’ordre comme ceux de la LCR ou autres. Les enjeux étaient différents. À l’époque, les préoccupations de la communauté juive étaient centrées sur le sort des refuzniks, l’attentat de la rue Copernic, puis la première guerre du Liban. Mais voir la centaine de « skinheads » arborant de lourdes étoiles de David autour de leur cou de taureau, le regard au couteau, le poing serré, à l’image de leur emblème, et le verbe fulminant, évocation des diatribes de leur gourou assassiné à New York en 1990 par un islamiste, m’a, je dois l’avouer, laissé perplexe. De dos, ils évoquent d’autres crânes rasés. De face, on ne peut s’y tromper même s’ils invectivent d’autres juifs, insultent ceux qui les contredisent, provoquent des passants et des CRS qui n’attendent que ça. Plusieurs participants à la manifestation ont essayé de leur faire entendre raison, d’en appeler à « la fraternité » et à « la solidarité », ne réussissant à leur tour qu’à se faire arroser d’insultes. Pas de débats possibles avec eux, essayer serait malheureusement peine perdue, tout le monde l’aura compris. Pourquoi des centaines de manifestants se sont-ils laissés trainer par le bout du nez par ces voyous lorsque BHL est monté à la tribune en scandant « JCall dehors, BHL collabo » ! Lévy doit-il justifier son engagement à faire entendre raison aux différentes parties au conflit qui ensanglante le Proche-Orient ? Un homme qui évoque « le silence, en France comme ailleurs, sur l’incroyable attitude du Hamas qui, maintenant que la cargaison de la flottille a rempli son office symbolique, maintenant qu’elle a permis de prendre l’Etat juif en défaut et de relancer comme jamais la mécanique de sa diabolisation », a-t-il des preuves à apporter concernant ses sympathies ? Apparemment oui. Les responsables de la communauté juive française feraient bien de réfléchir aux agissements de ces groupuscules et à l’influence radicale qu’ils exercent déjà sur une partie du judaïsme français.

Tu veux du beau ballon ? Vote Mélenchon !

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Vous êtes particulièrement effondré par la prestation sportive et civique du Onze tricolore lors de cette coupe du monde 2010. Il y a une solution, et une seule, pour éviter lors de l’Euro 2012 une déception de la même ampleur. Mais avant, pour vous convaincre, regardons l’histoire des performances françaises en la matière depuis un quart de siècle. Les Bleus sont champions d’Europe une première fois en 1984 avec la plus belle équipe de l’histoire, celle de Platini entraînée par Hidalgo. Or, qui est au pouvoir ? François Mitterrand. L’incroyable épopée qui nous mènera ensuite à devenir champion du monde en 1998 a lieu alors que la dream team de Jospin (35 heures, CMU, emplois jeunes, baisse du chômage et croissance continue) dirige les destinées du pays.

Deux ans plus tard, en 2000, sous le même gouvernement, les Bleus réussissent un exploit unique : enchaîner ce triomphe par un autre, et être à nouveau champion d’Europe en battant l’Italie. On remarquera d’ailleurs que dans les deux cas, la ministre des sports, Marie-George Buffet, faisait partie des ministres communistes. Les conclusions s’imposent d’elles-mêmes : on gagne seulement quand une gauche très à gauche est au pouvoir. Vous savez donc ce qu’il vous reste à faire si vous voulez oublier le cauchemar Domenech et voir à nouveau la France victorieuse de l’Euro polono-ukrainien de 2012…

Une manif, et hop, au lit ?

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Référendum

Baroud d’honneur or not baroud d’honneur ? That is indubitablement la question. Bon, OK, il y avait du monde dans la rue. Nettement plus que pour les précédentes promenades rituelles sur les retraites. Et pour cause: cette fois, il y avait vraiment de la colère dans l’air. Et portée par des coléreux qui sortaient en masse du casting standard des manifestants. Comme aux beaux jours de l’avant-Crise mondiale, comme le 29 janvier 2009, on a vu le petit peuple des salariés d’en bas se réapproprier le trajet République-Nation, trop souvent chasse gardée des bonzes syndicaux et de leurs obligés.

Contrat rempli, l’honneur des confédérations est donc sauf. Personne ne pourra prétendre qu’elles ont laissé passer le projet Woerth comme une lettre à la Poste d’avant son introduction au CAC 40. Ouf ! La gauche politique, elle aussi, sauve ses fesses. Présents en masse dans les cortèges, socialistes, communistes et mélenchonistes ont fait le job. On ne pourra pas dire qu’ils ont loupé le coche. Sauf que si.

L’efficacité du bulldozer gouvernemental

Car après ça, on fait quoi? Peut-on sérieusement croire à la proposition de Bernard Thibault, de « maintenir la pression pendant tout l’été » ? Ah oui, et comment ça ? Des manifs en short à Saint-Trop’ ? Des sit-in sous parapluie au Guilvinec ? Des merguez-parties citoyennes à Gérardmer ? Des ébats participatifs au Cap d’Agde?

Un peu léger comme perspective face au bulldozer gouvernemental. Soyons bon joueurs : on ne s’est pas privé d’asticoter ici les communicants de l’UMP et de l’Elysée pour leur gestion lamentable de l’affaire de l’EPAD ou de la nomination de Proglio à la tête d’EDF. Alors quand les mêmes se retroussent les manches, triturent leurs cervelles et font des miracles, on ne va pas contester le point. Scénarios-catastrophes fournis clés en main par des experts-au-dessus-de-tout-soupçon. Sondages maquillés comme une Porsche 911 d’occasion à 5 000 euros. Tartufferie de la réforme du régime des retraites parlementaires. Pâté d’alouette sur la mise à contribution des grandes fortunes. Complaisance récurrente des grands médias, y compris de gauche, quant à l’inéluctabilité de l’allongement de la durée de travail: à Libé ou au Monde, on adore compatir au sort des nouveaux pauvres, mais on n’a jamais assez de mépris pour les salariés qui défendent leurs acquis, pardon leurs privilèges… Le tout aura culminé avec la question à deux balles posée en chœur par tous les journaux à la veille de l’annonce du projet gouvernemental : « Est-ce que vous préférez 62 ans, comme le souhaite Sarkozy, ou plutôt 63, comme le préconise Fillon ? ». Autant nous demander si on préfère la grippe aviaire au choléra, Madame de Fontenay à Zahia, ou Domenech à Anelka… Mais ce choix ubuesque, force est de constater qu’il est rentré comme papa dans maman. Dont acte. C’est de façon magistrale et finaude que la droite aura traité ce feuilleton des retraites.

En face de ça, la gauche et les syndicats ne cessent depuis un an de se prendre les pieds dans le tapis. Faites le test autour de vous : personne n’est capable de résumer leurs propositions alternatives en quelques mots simples (tel le credo d’en face: retraite à 62 ans pour sauver le système). Faute d’avoir eu les coucougnettes de mettre à nu point par point la vulgate Essec-HEC-Sup de Co qui sous-tend la réforme (ce qui se comprend aisément, ce corpus nunucho-libéral est aussi de fond de commerce de DSK), nos degauche sont à poil. Résultat, hormis le maintien du statu quo, que l’opinion, et pas seulement celle qui vote UMP, juge intenable, on n’a rien à proposer, si ce n’est des garde-fous immédiatement récupérés et vidés de leur substance par le gouvernement (pénibilité pour de rire, taxounette sur les revenus du capital).

À défaut de savoir ce qu’on veut, il faut dire clairement ce qu’on ne veut pas

Est-ce à dire que toute cette mobilisation, à l’image de celle de janvier 2009 débouchera forcément sur le grand nulle part ? Pas obligé. À condition que les opposants s’opposent et cessent de se la jouer responsables et proposants. La seule issue, désormais, c’est de capitaliser et faire exploser le mécontentement, l’hostilité bien réelle des salariés à la réforme. Une excellente consœur suggérait mercredi soir chez Hondelatte sur RTL que plutôt qu’un énième slogan alambiqué, les syndicats devraient avoir un seul mot d’ordre inscrit sur les banderoles de tête des cortèges : Ré-fé-ren-dum ! C’est évidemment la voix du bon sens, et la seule façon pour la gauche de ne pas désespérer ses électeurs naturels, de ne pas leur prouver qu’ils auront bien raison de faire abstentionnistes en 2012.

Arrêtons de dire ce qu’on veut, ça ne le fait manifestement pas, mais disons fort et clair ce dont ne veut pas. Lors de sa campagne électorale, le président s’est formellement engagé à ne pas toucher à l’âge légal du départ en retraite. Il est revenu sur ses engagements, ce qui n’est pas très cool, mais qui, honnêtement, n’est pas un crime de haute trahison. Il n’est pas interdit de changer d’avis, mais alors, il est juste réglo de nous demander notre avis. Quand chez Canal Plus, chez Darty ou chez Orange, les termes du contrat changent en cours d’engagement, et bien on vous demande d’accepter ou de refuser les nouvelles clauses. Chiche, Nicolas ?

Nous voulons un référendum. On veut qu’on nous pose cette question toute bête : êtes-vous vous favorable, oui ou non au projet de loi sur les retraites? Et on veut juste avoir le droit de pouvoir dire non, non et non ! Ce n’est certes pas un programme très sophistiqué, c’est pas fouillé comme du Piketty ou sophistiqué comme du Badiou, mais purée, c’est facile à comprendre, populiste en diable et parole, le T-shirt « J’veux un référendum! », ça va faire un malheur sur les plages!

Le Monde, c’est de la marque !

Le Monde

Longtemps, je me suis levé de bonne heure. Et sans rechigne, en plus, car c’est avec l’enthousiasme de la jeunesse que j’affrontais les petits matins blêmes pour rejoindre mon bureau au 4ème étage de l’immeuble sis 5, rue des Italiens, dans le neuvième arrondissement de Paris. Dès sept heures du matin, les trois journalistes chargés de l’Europe, qui partageaient le bureau avec une secrétaire, établissaient le « menu » du jour de leur secteur : papiers des correspondants, synthèse de dépêches d’agences, brèves, à 7h 25 le service au complet se réunissait autour de son chef, Jacques Amalric, le père de l’acteur qui ne l’était pas encore, pour établir le contenu des pages internationales en fonction de l’espace accordé par la rédaction en chef. En moins d’un quart d’heure, l’affaire était bouclée, les arbitrages rendus entre les continents dont les responsables avaient tenté de vendre au mieux les événements qui étaient survenus au cours des vingt-quatre heures précédentes. Le thème du  » bulletin de l’étranger », colonne non signée en « une » était également choisi, et sa rédaction dévolue à celui ou celle censé connaître la question.

Le Monde d’avant : alcool, tabagie….

Pendant que le chef descendait à la fameuse réunion debout dans le bureau du directeur du journal, qui était alors André Fontaine, le petit peuple des journalistes s’accordait une pause café au bistrot d’en bas, sur le boulevard Haussmann. Au comptoir, les ouvriers du livre en étaient déjà au café-calva avant de rejoindre le sous-sol abritant les rotatives et les linotypes alimentées au plomb fondu.
Peu après huit heures, le chef remontait avec le résultat des courses, en général fort peu différent du menu établi dans le service, sauf les jours où André Fontaine avait émis un avis sur l’ampleur à donner à un sujet, ou s’était mis en tête que le bulletin de l’étranger devait être consacré à une autre région du monde que celle proposée par les gens du quatrième…

Puis c’était trois heures la tête dans le guidon, en l’occurrence une machine à écrire Erika sur laquelle, avec deux doigts pour la plupart d’entre nous, nous rédigions brèves et synthèses, corrigions les papiers de correspondants parfois à peine francophones. Seul le rédacteur du fameux bulletin avait le droit de dicter son œuvre à la secrétaire qui disposait d’une machine à écrire IBM à boule, le grand luxe, avant de le descendre, tremblant, dans le bureau du directeur, qui ne manquait pas d’y porter ses corrections d’un stylo rageur sous le regard anxieux du rédacteur planté devant son bureau…

La matinée se terminait, après le bouclage, par l’apéro dans le bureau du chef (whisky ou champagne, selon les jours). Cela se passait dans les années quatre-vingt du siècle dernier, avant que les progrès de l’informatique, l’extension à l’infini des zones non-fumeurs et non-buveurs dans des locaux « paysagés » n’aient transformé une activité à visage humain en une chaine de production éditoriale en continu alimentée par des soutiers rongés par l’angoisse sur l’avenir de leur entreprise.

C’était l’époque où la plupart des journalistes ne sortaient pas des écoles censées former au carré les professionnels de la profession, mais atterrissaient là après des parcours plus ou moins chaotiques, dans les universités ou ailleurs, comme le chef du service étranger qui ne manquait pas de rappeler, avec son accent de Montauban qu’il avait « cassé du fell' » pendant vingt-huit mois dans les djebels, ou ce célèbre chroniqueur judiciaire dont les mains portaient encore les traces des tortures dans les locaux de la Gestapo.

Le principal quotidien maoïste

Ce Monde là n’est plus, et celui qui va être mis en vente vendredi porte, certes, le même nom que celui évoqué plus haut, mais n’a plus rien à voir avec ce qu’il fut jadis. Ce n’est plus un journal, c’est une « marque » dont des cadors de la presse et de la finance se disputent l’acquisition, pour la mettre au service de leur stratégie politico-économique, ou peut-être même, qui sait, pour la revendre avec une confortable plus-value après l’avoir « downsizée » grave.

Et pourtant, en jetant un regard rétrospectif sur cette institution à laquelle j’ai consacré près de vingt ans de ma vie, il me faut bien quitter la petite musique nostalgique fredonnée jusqu’ici pour faire litière de quelques idées reçues qui traînent dans les mémoires des vieux lecteurs du Monde et les jeunes têtes bien faites de Sciences-po. Par exemple que Le Monde d’Hubert Beuve-Méry était un parangon de vertu journalistique, où jamais l’idéologie ne prenait le pas sur l’exposé des faits et autres balivernes. Il suffit de se plonger dans les collections jaunies du journal du grand Beuve pour y découvrir des choses qui ne collent pas tout à fait avec l’image pieuse proposée à notre adoration. On constate, entre autres, que le journaliste chargé de couvrir le blocus de Berlin par les Soviétiques en 1948 était à la botte du haut commandement de l’Armée rouge à Berlin-Est, rendant compte des événements en paraphrasant les communiqués émis par les Russes.

À la fin des années soixante, l’enthousiasme du correspondant du Monde à Pékin pour la Grande Révolution Culturelle Prolétarienne du grand timonier Mao Zedong ne connaissait de limite que celle du nombre de feuillets qu’on lui accordait pour en tresser les louanges. Des sinologues proches de l’Internationale situationniste désignaient alors Le Monde comme le principal quotidien maoïste paraissant hors de Chine, mais qui écoutait alors ces farfelus de René Vienet et Simon Leys ?

Ce ne sont là que deux exemples concernant la politique étrangère, mais on pourrait en trouver d’autres, en politique française par exemple, où Jacques Fauvet, successeur de Beuve-Méry prédisait à longueur de colonnes que le PCF allait garder son hégémonie sur la gauche pendant des décennies…

Tous ces péchés ont été absous au nom du rôle éminent joué par Le Monde dans la dénonciation des tortures perpétrées par des militaires français sur des membres du FLN pendant la guerre d’Algérie.

De grands journalistes lui ont, certes, apporté leur talent, mais Le Monde n’était pas à l’abri des nuisances causées par des médiocres ou des sectaires.

La propriété du personnel et le royaume des coups tordus

L’autre idée reçue à laquelle il convient de tordre le cou est celle consistant à poser le principe que la propriété de l’entreprise par son personnel est un garant de son indépendance rédactionnelle et de l’harmonie entre les diverses catégories contribuant à sa fabrication : ouvriers, employés et cadres administratifs, journalistes.

Pendant les deux décennies que j’ai passées au sein de cette rédaction, la guerre ouverte des clans déclenchée à l’occasion de la succession de Jacques Fauvet en 1982 , et celle d’André Fontaine en 1992 n’a pas cessé un instant : « julienistes» contre « amalriciens » d’abord, puis  » vernetistes » contre « colombanistes » se battaient pour le poste de directeur, et lorsqu’il était impossible de départager les poids lourds, un compromis se faisait autour d’un tiers, André Laurens, puis Jacques Lesourne, vite balayés par des complots ourdis dans l’ombre. Inutile de préciser qu’Edwy Plenel et Alain Minc se sont montrés plutôt habiles dans cet exercice où ils furent complices avant de se fâcher à mort.

Pendant ce temps-là, l’entreprise, jadis prospère, s’enfonçait dans un déficit structurel faute d’avoir fait les bons choix économiques, et ouvert son capital pour préparer l’avenir.

J’étais à peu près le seul à proposer, dans les années 1990, de dissoudre la Société des Rédacteurs, de vendre nos parts au plus offrant alors qu’elles valaient encore quelque chose, et de nous consacrer à plein temps à notre métier au lieu de nous épuiser en vaines querelles pour un pouvoir qui allait bientôt se révéler totalement illusoire…  » Si on avait su… » se lamentent aujourd’hui quelques-uns de mes collègues d’alors qui regardaient, effarés, de leur balcon de retraité, les exploits financiers et journalistiques du trio Colombani-Plenel-Minc, de l’esbroufe à la limite de la carambouille…

Lorsque le ministre des Finances peut vous mettre pouce en haut ou pouce en bas en coupant les crédits bancaires, on a tendance à le ménager, même s’il s’appelle Nicolas Sarkozy… Mais l’essentiel était sauf : le droit des journalistes de choisir le patron qui s’aplatira devant les puissants.

Cette hypocrisie va prendre fin dans quelques jours, et j’avoue que je me fiche complètement de savoir qui va l’emporter de BNP (Bergé Niel Pigasse) ou de POP (Perdriel Orange Prisa) pour accrocher la plume  » Le Monde » à son chapeau. Je préfère retourner dans le monde rassurant de mes souvenirs.

Gros sous et sous-marins

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sous-marin

L’affaire des sous-marins vendus au Pakistan se corse : selon le juge Marc Trevidic, chargé de l’enquête sur l’attentat de Karachi au cours duquel 11 employés de la Direction des Constructions Navales (DCN) ont été tués en 2002. Des « rétro-commissions illicites » ont bel et bien été versées en marge de ce contrat géant d’armements. La confirmation par le juge d’instruction de ce qui était jusqu’alors des hypothèses de journalistes est sans doute un développement important dans cette affaire où le chef de l’Etat Nicolas Sarkozy, pourrait être impliqué. Ministre du budget dans le gouvernement Balladur à l’époque de la signature du contrat, Sarkozy est en tout cas mentionné dans la presse comme l’un des architectes du « contrat parallèle » et du mécanisme qui devait permettre le versement des rétro-commissions.

Onze hommes assassinés pour des pots-de-vin non versés ?

Sans minimiser l’importance de la dimension française de l’affaire on ne peut que s’étonner du silence sur la responsabilité pakistanaise. Si le juge Trevidic a raison, il faut en effet en tirer deux conclusions. La première est que certains hommes politiques français sont corrompus, ce qui est fâcheux. Mais il serait mille fois plus grave encore que des responsables politiques et militaires pakistanais aient froidement assassiné onze Français parce que le versement des pots-de-vin promis avait cessé. Selon la thèse de Trevidic, pour récupérer leurs sous, ces Pakistanais n’auraient pas hésité à tuer, histoire d’envoyer « un message » à Paris et exprimer leur mécontentement. « Strictly business, nothing personal ».

Nous aurions affaire ici à une bande de mafieux en costume-cravate ou en uniformes militaires, des gens dont la corruption est le vice le plus sympathique. Dans ces conditions, le silence devient assourdissant. Que l’implication des hommes politiques français dans cette affaire suscite l’intérêt des médias en France, rien de plus normal. Que personne ne dise rien sur le caractère atroce et abject des Pakistanais impliqués dans ce crime est un véritable scandale. Même les familles des victimes ne songent pas à manifester devant l’ambassade de Pakistan ou à réclamer des indemnisations de Karachi comme s’il était bien naturel qu’un Pakistanais ne soit pas un être humain responsable mais une bête sauvage réagissant mécaniquement à une provocation.

Un pays trop dangereux pour les journalistes

Il est vrai que la presse française ne peut pas enquêter au Pakistan, car la longévité d’un journaliste qui entreprendrait une telle mission se mesure en jours sinon en heures. L’exemple de Daniel Pearl du Wall Street Journal, est présent dans tous les esprits. Au cours de son enquête sur le parcours de Richard Reid (l’homme qui avait essayé de faire sauter un avion avec une charge explosive dissimulée dans ses baskets) au Pakistan, Pearl a été kidnappé et plus tard décapité par des islamistes dont certains entretenaient des liens un peu ambigus avec le ISI (Inter Service Intelligence), les renseignements pakistanais.

Le Pakistan est un pays trop important pour que la France puisse le sanctionner et encore moins rompre avec lui, ne serait-ce qu’en raison de son rôle et de son influence dans le conflit afghan. Mais si la France officielle, pour de raisons économiques et géostratégiques légitimes, est obligée d’avaler ce genre de couleuvres, les responsables politiques ont au moins le devoir de faire la lumière sur le rôle des services pakistanais dans ce meurtre prémédité. S’il faut faire des affaires avec eux, sachons au moins à qui on a affaire : à des barbares.

Chesterton II (Finkielkraut remix)

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Gilbert Keith Chesterton
Avec Alain Finkielkraut, Basile de Koch redécouvre Chesterton.
Gilbert Keith Chesterton
Avec Alain Finkielkraut, Basile de Koch redécouvre Chesterton.

« En quoi consiste votre dette à l’égard de Chesterton ? » Telle est la question à laquelle j’ai dû répondre, comme ça, à froid, dans l’émission d’Alain Finkielkraut « Répliques[1. France Culture, samedi, 9 heures.] ». Il faut dire que je remplaçais au pied levé, et non sans fierté, un chestertonologue quand même un peu plus qualifié : Alberto Manguel, qui a notamment recueilli et postfacé 59 essais signés Gilbert sous le titre Le Paradoxe ambulant[2. Actes Sud, 2004.].

Par bonheur, l’ami Finkielkraut va donner l’exemple en mentionnant dès l’abord, citations à l’appui, ce qui l’a le plus impressionné chez « l’éblouissant Chesterton », comme il dit : sa critique ironique de la modernité et, par voie de conséquence, son éloge solennel de la tradition.

« La tradition, c’est la démocratie des morts (…) Elle refuse de se soumettre à la petite oligarchie de ceux qui ne font que se trouver par hasard sur Terre. » Autrement dit, dans un registre plus léger : « Un dogme digne de foi au XIIe siècle, paraît-il, ne le serait plus au XXe siècle. Autant dire de telle philosophie qu’elle est plausible le lundi, mais pas le mardi. »

Sur cette lancée, Fink, aidé par Jacques Dewitte (l’autre invité prévu), se lance dans l’énoncé d’un « catalogue des erreurs modernes » à faire pâlir le Pie IX du Syllabus : « Le relativisme », accuse l’un ; « L’idée de progrès ! », ajoute l’autre ; « L’idée d’évolution ! », opinent-ils de conserve. Moi, dans mon coin, je bois du petit lait ! Mais pas question de surenchérir… Plutôt écouter se lâcher ces « nouveaux réactionnaires » que de la ramener avec mon ancienneté dans la maison…

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L’homme moderne, replié sur son nombril

Au bout du compte, disent-ils, la pensée moderne pratique « l’inversion de la téléologie » avant même celle de la théologie. L’homme traditionnel était tourné vers une fin extérieure à lui-même, qui seule pouvait lui permettre de s’accomplir ; l’homme moderne, replié sur son nombril, s’avère infoutu de sortir de lui-même pour se confronter aux choses et aux êtres, sans même parler de Dieu.

Et pour cause ! Cet homme-là ne croit plus à l’existence d’une réalité, d’une vérité extérieures à la pensée humaine. Tout n’est qu’illusion et construction, « vanité et poursuite de vent[3. Comme disait L’Ecclésiaste, mais pour rire.] ». À ce relativisme absolu, nos deux compères opposent la parabole indienne de l’Éléphant et des Cinq aveugles : chacun touche une partie de l’animal et s’en fait une idée (fausse) ; mais aucun ne peut en prendre la mesure. Morale tirée par Chesterton : « Même si les aveugles n’ont découvert que peu de choses sur l’éléphant, l’éléphant était bien un éléphant, et il était bien là ! »

Dans la foulée, c’est à Jacques Dewitte que notre hôte pose d’abord la question sur sa « dette » envers Chesterton. Et l’autre de répondre en philosophe chrétien qu’il est ; autant dire que j’opine sans tout comprendre, et surtout sans moufter.

En un mot, ce qu’il admire en Chesterton, c’est « le penseur de la contingence » (sic). Ah bon, ça vous le fait aussi ? Alors, laissez-moi étaler ma science toute neuve : en gros, il n’y avait pas de nécessité à ce que ce qui est soit, et pourtant c’est !

Quelque chose nous dépasse, ce qui nous grandit

Face à ce vertigineux constat, les modernes – encore eux ! – éprouvent un affreux sentiment de vide (Cioran), d’absurdité (Camus), voire de « nausée » (Jean-Paul). Pour le père Gilbert et son disciple Jacques Dewitte, au contraire, le caractère contingent de la Création est un motif d’émerveillement perpétuel et de joie profonde : il remplace la nécessité par l’Amour.

À coup sûr, quelque chose ici-bas nous dépasse, mais ce simple fait nous grandit ! Si à l’inverse, nous étions la mesure de tout, tout en serait rapetissé, nous y compris…

La « dette » dont parle Finkielkraut, nous en sommes moins redevables à Chesterton que, comme lui, à Dieu. Si la vie est un don, nous sommes en situation de dette – à charge bien sûr pour nous de l’accepter avec gratitude, ou de la refuser en grinçant que « C’est pas un cadeau ! » et que « D’ailleurs, j’ai rien demandé ! » 

Au néant de la modernitude, Chesterton oppose la plénitude du christianisme : une action de grâces joyeuse face à l’amour gratuit du Créateur. Un abandon d’enfant au Père, comme avant nous le Fils. « Ça change tout, à condition d’y croire ! », ricaneront les sceptiques. Ils auraient tort parce que Finkie, pour sceptique qu’il soit, ne rit pas de ça – ou du moins pas avec n’importe qui…

À un moment, je dois dire, il m’a un peu inquiété en posant cette question : « Qu’y a t-il de spécifiquement catholique dans Chesterton ? » Parce que, quand même, toute l’aventure intellectuelle et spirituelle du mec tend vers cet adjectif qualificatif ! Avant de se convertir, n’est-il pas parti de la critique des « Hérétiques » modernes pour aboutir à l’éloge de l' »Orthodoxie » c’est-à-dire du catholicisme romain[4. Les deux ouvrages éponymes viennent d’être réédités dans une nouvelle traduction (Coll. Climats, Flammarion).] ? Même ses romans policiers ne chantent-ils pas la louange de la Sainte Église incarnée par le Père Brown, détective de Dieu ?

Découvrir Chesterton : une deuxième Bonne nouvelle

Mais à vrai dire, Finkielkraut s’en explique lui-même : pas besoin de partager la foi de ce M. Chesterton, ni même toutes ses idées, pour en goûter le sel, voire en faire son miel.

Par exemple notre « antimoderne », bien de son siècle, reproche-t-il à Gilbert une hostilité de principe au divorce… Mais c’est pour mieux nous faire savourer son plaidoyer décontrastant en faveur de l’indissolubilité des liens du mariage : « Poster une lettre et se marier comptent parmi les rares choses qui soient restées purement romantiques ; car pour qu’une chose soit purement romantique, il faut qu’elle soit irrévocable. » Bien sûr que c’est surhumain, et alors ? « L’homme et la femme en tant que tels sont incompatibles » ; le but du mariage, c’est précisément de « dépasser cette incompatibilité ».

Pour finir, il a quand même fallu que j’explique à mon tour ma dette envers G.K.C. Enhardi par la chaleur communicative des émissions de France Culture[5. Enfin là, je généralise ! Ce n’était que ma deuxième fois sur cette stationa.
a. Après Brice Couturier, qui m’aime bien aussib.
b. Malgré vingt-cinq ans de divergences de fond sur à peu près toutc.
c. Je dis ça pour ne pas lui porter tort…], j’ai tout balancé. Pour moi, la découverte de Chesterton a été comme une deuxième Bonne Nouvelle éclairant la première : on peut mettre l’esprit au service du Saint-Esprit ! Au diable la vallée de larmes et les mines d’enterrement ! Le catholicisme, ce n’est pas la mort : c’est la Résurrection ! La Croix du Christ allège les nôtres ; son retour à la droite du Père préfigure le nôtre[6. Même s’il est prudent de réserver.] et, au bout du compte, tout est bien qui ne finira point.

Mais puisqu’en attendant il nous faut bien conclure, comme disait Jean Jaurès, je risquerais volontiers, à la lumière de Chesterton, une nouvelle hypothèse sur le cas Finkielkraut. Parce que « néo-réactionnaire », je veux bien ; mais franchement, depuis Zemmour, ça devient d’un banal… Chez Fink, il y a autre chose qui pointe, comme une version philosophique de la pensée « hussarde ». La contingence humaine assumée avec dégagement et un agnosticisme engagé, avec la tradition chrétienne, dans un mariage qui n’est pas que de raison. Mais bon, moi, ce que j’en dis…

Orthodoxie

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Un éléphant de joie, Gilbert Keith Chesterton

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Gilbert Keith Chesterton
Gilbert Keith Chesterton.
Gilbert Keith Chesterton
Gilbert Keith Chesterton.

Entre 1903 et 1908, une innombrable foule d’hommes modernes, saisie par la terreur, sillonne l’Angleterre, poursuivie par un éléphant. Dans cette cohue, on distingue confusément les silhouettes talentueuses de Rudyard Kipling, de George Bernard Shaw, de H. G. Wells. L’éléphant, guerrier, ardent et farceur, se nomme Gilbert Keith Chesterton. Cette cavalcade oubliée et inoubliable, ce grand moment de littérature et de pensée porte deux titres : Hérétiques (1905) et Orthodoxie (1908). La réédition par Climats et la nouvelle traduction que nous donne Lucien d’Azay de ces deux chefs d’œuvre longtemps introuvables en français compte au nombre des heureuses nouvelles de l’année 2010. Sale temps pour les modernes !

Le modernisme est un dogmatisme

« Le monde moderne, écrit Chesterton, est rempli d’hommes qui s’accrochent si fortement aux dogmes qu’ils ne savent même pas que ce sont des dogmes ». D’une trompe résolue, il saisit le tronc de l’arbre de la dogmatique moderne. Il le secoue avec vigueur, provoquant autour de lui une pluie de modernes drue et émus[1. Ceci n’est pas une faute d’orthographe, ni même une pipe, mais bien une blague orthographique d’origine probablement extraterrestre.]. Il récuse l’hypothèse selon laquelle les dogmes chrétiens seraient une prison et la modernité un vaste élan de liberté. La modernité n’est ni plus ni moins dogmatique que le christianisme. Aux yeux de Chesterton, c’est au contraire la métaphysique moderne qui est une cage glaciale, une régression au regard des découvertes libératrices de la métaphysique chrétienne. Etre moderne, ce n’est pas en savoir plus, c’est « ignorer des découvertes humaines très précises dans le domaine de la morale, découvertes aussi précises, quoique moins matérielles, que celle de la circulation du sang. »

Les quatre piliers fous du christianisme

« La vérité psychologique fondamentale n’est pas que nul n’est un héros pour son valet. La vérité psychologique fondamentale, le fondement du christianisme, c’est que nul n’est un héros pour lui-même. »

C’est en ce point précis que prennent naissance les quatre découvertes existentielles, les quatre vertus foncièrement exubérantes et irraisonnables du christianisme : l’humilité, la foi, l’espérance et la charité. Chesterton estime que ces quatre folies aventureuses en savent plus sur le fond de l’âme humaine que la sagesse grecque ou la raison moderne : « Le vieux monde païen alla parfaitement droit devant soi jusqu’à ce qu’il découvre qu’aller droit devant soi est une énorme erreur. Il était notablement et magnifiquement raisonnable, et il découvrit, dans les affres de son agonie, cette vérité précieuse et durable, patrimoine pour les siècles à venir, que la raison ne suffirait pas. […] Mais si nous ressuscitons et poursuivons pour de bon l’idéal païen d’un épanouissement simple et rationnel du moi, nous finirons où le paganisme a fini. Je ne veux pas dire que nous finirons par la destruction. Je veux dire que nous finirons par le christianisme. »

La liberté des modernes est factice, verbale, ennuyeuse. Les hommes modernes s’illusionnent en tenant leur haine de la finitude pour un amour de la liberté. Ils ne conçoivent pas que les limitations sont au contraire la condition même de l’exercice réel de la liberté. « Ce qui rend la vie romanesque et pleine de possibilités véhémentes, c’est l’existence de ces grandes limitations ordinaires qui nous forcent tous à nous exposer à des circonstances que nous n’aimons pas ou que nous n’attendons pas. […] [Les modernes] cherchent sous toutes les formes un monde où il n’y aurait pas de limitations, c’est-à-dire un monde sans contours, un monde sans relief. Il n’y a rien de plus abject que cette infinité. » Le christianisme de Chesterton est ainsi inséparable de l’esprit d’aventure et de l’art du roman, qui est l’art de l’homme libre.

L’orgueil du christianisme ? L’humilité !

Avec un réalisme plus convaincant que celui de Céline ou Houellebecq, le christianisme découvre le monde réel pour ce qu’il est : une féerie, rude et étourdissante. Pour cette fois-là. Et pour toutes les autres fois. La porte fraîche qui ouvre sur l’évidente féerie du réel se nomme humilité : « L’humilité, c’est ce qui renouvelle à jamais la terre et les étoiles. C’est l’humilité, et non le devoir, qui préserve les étoiles du mal, du mal impardonnable de la résignation fortuite ; c’est par l’humilité que les cieux immémoriaux ont conservé leur fraîcheur et leur force à nos yeux. » C’est elle qui nous révèle ce que Chesterton nomme le « splendide sensualisme des choses ». La faculté d’émerveillement qu’il loue sans relâche est aux antipodes du kitsch. Il l’évoque du reste presque toujours avec humour. « M. Shaw nous convainc qu’il voit les choses telles qu’elles sont. J’en serais autrement convaincu si je le voyais admirer ses pieds avec une stupeur religieuse. »

Mais le principal miracle d’Hérétiques et d’Orthodoxie, c’est que jamais les paradoxes de Chesterton ne deviennent machinaux, mécaniques. Ils sont toujours sensuels, singuliers, incalculables, nés pour cette fois-là et non une autre, nés de la totalité dansante et sensible de son corps éléphantin mis en situation. L’éléphant, nous le savons, est l’unité de mesure (rythmique) de la joie. « Le paradoxe, écrit Chesterton, lancé pour un instant aux trousses d’un curé sinistre, n’est pas une chose frivole, mais une chose très sérieuse. […] Ce qu’on entend par paradoxe est une certaine joie de défi qui relève de la foi. […] M. McCabe pense que comique est le contraire de sérieux. Comique est le contraire de non-comique et rien de plus. […] Une plaisanterie peut être extrêmement utile : elle peut contenir tout le sens terrestre, pour ne pas parler de tout le sens céleste, d’une situation. […] Ce qui est foncièrement et réellement frivole, c’est la solennité irréfléchie. » Chaque paradoxe de Chesterton est un barrissement de joie. La joie de la vérité, la simplicité renversante de la vérité sont les frissons qui parcourent son corps barrissant.

Rien de moins original que le péché originel

Mais, outre son humour aérien et inépuisable, Chesterton possède une autre vertu dont les catholiques ne sont pas toujours pourvus. Je veux parler de l’amour de l’égalité, des rapports agonistiques entre pairs, de l’amour de l’homme ordinaire. Non content de penser qu’il aime davantage la liberté que les modernes, notre pachyderme a encore le front de soutenir que son attachement à l’égalité est plus sérieux que le leur. « La civilisation scientifique […] a un défaut assez singulier : elle tend sans cesse à détruire la démocratie, le pouvoir de l’homme ordinaire. […] La science signifie spécialisation, et la spécialisation l’oligarchie. […] L’expert est plus aristocratique que l’aristocrate. […] Les hommes chantaient jadis en chœur autour d’une table ; aujourd’hui un homme chante tout seul pour l’absurde raison qu’il chante mieux. »

Et c’est inspiré par son sentiment profond de l’égalité humaine qu’il propose cette lecture superbe de la doctrine du péché originel : « Carlyle a dit que les hommes étaient pour la plupart des fous. Avec un réalisme plus sûr et plus respectueux, le christianisme affirme qu’ils sont tous des fous. C’est ce qu’on appelle parfois la doctrine du péché originel. On pourrait tout aussi bien l’appeler la doctrine de l’égalité des hommes. Mais le point essentiel, c’est que tous les dangers moraux primaires et d’une grande portée qui menacent un homme menacent tous les hommes. »

Ars erotica

La mise en pratique concrète de la dogmatique moderne ruine la liberté et l’égalité. Mais elle présente encore un troisième inconvénient majeur pour Chesterton : elle détruit même le plaisir. En somme, l’irréalisme moderne met en péril en actes tout ce qu’il glorifie en paroles. Si la religion disparaît, […] je serais enclin à prévoir une diminution de la sensualité parce que je prévois une diminution de la vitalité. […] C’est une illusion tout à fait dépassée de supposer que notre objection au scepticisme soit qu’il prive la vie de discipline. Notre objection au scepticisme, c’est qu’il élimine la force motrice. C’est au nom d’un hédonisme de l’être, au nom d’un sensualisme chrétien – au nom d’une « autre jouissance », selon la belle formule de Jean-Louis Bolte – que Chesterton déclare la guerre aux modernes. Rien de plus précieux que l’ars erotica de ce stupéfiant pachyderme. « Toute espèce de plaisir exige […] une certaine pudeur, une certaine espérance indéterminée, une certaine attente enfantine. […] Nous ne pouvons revenir à un idéal d’orgueil et de jouissance. Car l’humanité a découvert que l’orgueil ne mène pas à la jouissance. […] Alors qu’on avait supposé que la jouissance la plus complète se rencontrait en dilatant le moi à l’infini, la vérité est que la jouissance la plus complète se rencontre en réduisant le moi à zéro. »

Gloire au monde moderne !

Gloire au monde moderne, qui nous a donné Chesterton ! D’une trompe ferme et joviale, mille et trois fois Chesterton nous saisit par les pieds, nous autres modernes qui flottions doctement et majestueusement tête en bas dans les airs. Mille et trois fois, il nous retourne, nous fait virevolter vivement pour nous remettre à l’endroit. Mille et trois fois, sa trompe chaude nous colle et recolle affectueusement les pieds sur terre. Sur la terre ferme, sur le sol bête, sur l’ineffable plancher des vaches. Avec bonté, avec prodigalité, avec la joie d’un jeune animal jouant. Chesterton nous replace au cœur du miracle ordinaire. Au cœur du miracle d’être homme. Au cœur du rugueux miracle terrestre.

Il veut nous donner ce qui est bon. Il veut nous donner le sol, la terre. Il veut que nos pieds, nos orteils endormis par leur séjour dans l’éther, retrouvent la joie nue de toucher la terre, la joie délicieuse, sensuelle, charnelle des orteils humains foulant la terre, la terre bonne et commune, extraordinairement ordinaire – il veut réveiller nos corps de la torpeur moderne, de l’anesthésie moderne, réveiller, au fond de nos corps, la joie foudroyante de la finitude.

Retour au Rwanda

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Pieter Claesz, Vanité (1634)
Pieter Claesz, Vanité (1634).
Pieter Claesz, Vanité (1634)
Pieter Claesz, Vanité (1634).

Spécialiste de la région des Grands Lacs africains, André Guichaoua était à Kigali au moment du génocide, où il a sauvé des enfants dont la mère (auparavant Premier ministre) venait d’être assassinée. Expert auprès du Tribunal Pénal International pour le Rwanda (TPIR), il a publié ou dirigé plusieurs études sur les dynamiques qui ont affecté la région. Il semble occuper une situation à part chez les spécialistes du Rwanda, les collègues ne le citant guère. Aujourd’hui[1. A La Découverte, 2010] il publie une somme, 600 pages serrées accompagnées, pour les acharnés, de 134 annexes accessibles sur internet. Cela s’intitule Rwanda, de la guerre au génocide. Les politiques criminelles au Rwanda, (1990-1994)

Rompre avec la vulgate dominante sur le Rwanda

D’emblée ce titre et ce sous titre rompent avec la vulgate dominante, celle que défend le pouvoir FPR et qui associe deux dogmes :

1° La préparation du génocide n’a pas commencé en 1990, mais en 1959 avec l’installation d’un pouvoir se réclamant de la majorité hutu et les premiers massacres de Tutsis ;
2° Il n’y a pas eu « des » politiques criminelles, mais une seule, la même sous Kayibanda puis sous Habyarimana, qui n’a cessé d’être raciste et militaro- fasciste et qui a débouché sur la boucherie de 94.

Dans Esprit[2. Mai 2010.], Jean-Pierre Chrétien présente clairement le schéma idéologico-historique à quoi s’identifie le pouvoir en place au Rwanda. Au départ, il y a les colonisations, allemande puis belge, qui ont répandu et institutionnalisé une interprétation ethnique et même raciale (Bantous vs Hamites) de la dualité rwandaise ( Hutus/Tutsis) en réalité plutôt sociale, et moins rigide et inégalitaire que ne l’ont prétendu les colonisateurs. Répandu par les administrations et surtout les misions catholiques, ce schéma attribuait aux Tutsis un sentiment de supériorité raciale, conforme à « l’idéologie qui avait été plaquée sur eux ». Il a subsisté après l’indépendance tout en étant lu de manière inverse, justifiant désormais non pas le pouvoir de l’aristocratie mais celui de la masse paysanne, avec les pires conséquences. Le régime actuel se prétend la négation radicale de cela. Jetant l’opprobre sur l’histoire antérieure et cultivant la vigilance « anti négationniste », il prétend construire un nouveau pays, unanime cette fois, qui, par delà la funeste période coloniale prolongée par les deux républiques dominées par les Hutus, rejoindrait l’ancien royaume. Ceci engendre, dit Jean-Pierre Chrétien, une « peur de l’histoire à Kigali », tant ce schéma historiographique se révèle rigide et irréaliste, traduisant en fait la contradiction qu’il y a à vouloir fonder l’unité du peuple sur la mémoire sans cesse rappelée d’une division atroce, division que l’idéologie du régime absolutise tout en affirmant de cette manière construire une unanimité. Ce qui le met en position de rééducateur dictatorial du peuple dont il se réclame. D’où « l’ambiance policière qui règne au Rwanda », situation vécue par beaucoup « comme intenable ».

C’est sur ce fond qu’intervient André Guichaoua, montrant que le régime de Paul Kagamé est un éducateur abusif, qui s’enferme dans une vue des événements simpliste pour dissimuler ses responsabilités et justifier le rôle qu’il s’attribue. De la somme touffue de Guichaoua, on peut tirer des propositions éclairantes, qu’il justifie précisément.

Démocratisation manquée et responsabilité du FPR

1° Le drame rwandais est celui d’une démocratisation manquée. Le régime issu, en 1973, du coup d’Etat du général Habyarimana a d’abord essayé de surmonter les divisions sanglantes de la période de l’indépendance. Il a prétendu le faire en instaurant un régime de parti unique et unanime et multiethnique, avec des quotas, qui ont contribué à ethniciser les mentalités. La sortie de ce système à partir de 1990 n’a pas conduit à une démocratie mais à une répartition des postes entre clans familiaux et régionaux sans qu’intervienne jamais pour les départager une élection libre et ouverte. D’où une décomposition du pouvoir, des rivalités de plus en plus violentes, la multiplication des meurtres, la formation de milices au sein des partis et l’ethnicisation des passions politiques. En l’absence de vrai programme, chacun a de plus en plus cherché à incarner le « peuple majoritaire » (hutu) apparu à la chute de la monarchie. « L’ouverture politique, dit Guichaoua, instaura une forme exacerbée de compétition politique autour des antagonismes anciens redoublés par la polarisation ethnique. » Ainsi, dans les années 90, le pays a vu le constant affaiblissement de ceux qui voulaient mettre en place le multipartisme par l’effet « d’un long travail solidaire de désintégration et de reprise en mains par la mouvance présidentielle d’un côté et le FPR de l’autre. »

2° En effet le FPR porte une grande part de responsabilité dans cet échec de la démocratie par la manière dont il a mis au centre la question des réfugiés. Les violences rwandaises et burundaises (massacre de 100.000 Hutus en 1972, assassinat du premier président hutu élu en 1993) ont eu pour effet, outre la peur répandue, l’installation aux frontières de nombreux réfugiés. Mais les Tutsis installés en Ouganda après 1959, ceux qui ont formé le FPR, sont un cas particulier. Parce qu’ils avaient activement participé à la guérilla qui a renversé Oboté en 1986, le nouveau président, Yoveri Museweni, les a soutenus quand ils ont entrepris à partir de leur base ougandaise, la reconquête de leur pays d’origine. Guichaoua insiste sur les effets déstabilisateurs de la stratégie du FPR qui a favorisé la violence et l’emprise des extrémistes. Par son choix d’agir de l’extérieur et surtout son refus constant du compromis, le FPR a contribué à l’échec de la démocratisation. Stratégie que Guichaoua analyse sévèrement : « A cette date (la mi 92) au regard de l’ampleur de la mobilisation populaire en faveur de l’opposition[3. Il s’agit ici de l’opposition interne, celle qui, issue du parti unique, essayait de s’organiser pour que soient mises en œuvre les promesses de démocratie et de pluralisme faites en 1991.], la tenue d’élections multipartites constituait pour [le FPR] le principal verrou à faire sauter. D’une part parce que le processus électoral consacrait le recentrage sur des enjeux politiques internes et la mise en retrait, du moins provisoire, de la question des réfugiés. D’autre part, parce que le vote tutsi intérieur encore dispersé entre les partis d’opposition, détournait durablement du FPR considéré comme une invasion ougandaise. » D’où l’offensive FPR de juin 92 et l’échec le mois suivant des partisans de la réforme politique au congrès tenue par le parti présidentiel.

Il n’y avait pas de fatalité génocidaire

3° Pour Guichaoua, le génocide n’avait rien de fatal, il n’était inscrit d’avance ni dans la mentalité du peuple hutu, ni dans l’idéologie du régime, il a été plutôt l’effet d’une combinaison de stratégies poursuivies chacune aveuglément par des groupes cherchant la suprématie par tous les moyens : stratégie du clan présidentiel, stratégie des militaires hutus du nord, stratégie du FPR… Même en avril 94, après le meurtre du Président, les premiers massacres, ceux qui ont lancé la folle radicalisation des comportements, avaient pour but la prise de pouvoir d’un clan du gouvernement contre les partisans du compromis qu’ils éliminent. Le génocide a mobilisé de vieilles passions mais celles-ci ont émergé dans et grâce à la confusion politique entretenue, au sentiment d’être menacé qu’elle favorise. Le pire, suggère l’auteur, pour une société, c’est tout simplement de ne pas se comprendre, de s’abandonner à des fonctionnements à l’aveugle où les passions se dérèglent, perdent toute mesure. Cela contredit l’idéologie actuelle des sciences humaines, pour qui il n’y a pas d’événements, mais seulement de mauvaises pensées qui vont fatalement à leur concrétisation. Cela porte aussi à s’interroger sur ce que nous vivons « à domicile » actuellement : sommes-nous une société qui se comprend elle-même, ou bien fonctionnons-nous à l’aveugle ?

Quant au Rwanda, l’aveuglement a été aussi le fait des gouvernements étrangers impliqués. De la France d’abord, dont l’ambassade à Kigali s’est en avril 94, déshonorée par sa complicité mécanique, routinière, avec ceux qui étaient devenus sa clientèle. Mais les autres « grandes ambassades » ne se sont pas moins montrées attachées chacune à son « poulain », le FPR en ce qui concerne les Américains. « Au cour des premiers jours d’avril, juge Guichaoua, il est fort probable qu’avec un appui déterminé des grandes ambassades, des forces étrangères mobilisées et des forces onusiennes, les personnalités politiques ayant pris leurs distances avec les blocs ethnistes auraient eu un ascendant suffisant pour appeler à la cessation des massacres. »

Une justice internationale incapable de produire une vérité politique

4° Une des conclusions les plus importantes à tirer de la lecture de ce livre est l’impuissance en l’occurrence de la justice internationale (du TPIR) à produire de la vérité politique. Sous prétexte que ce qu’il a à juger ce sont les responsables du génocide, le Tribunal d’Arusha a constamment refusé de considérer les crimes adjacents, même s’ils font partie du processus qui a conduit à la catastrophe. A Arusha, les juges du siège ont fait preuve d’indépendance, refusant dans leurs jugements la thèse d’un complot de longue main pour préparer le génocide. Mais les procureurs, y compris les flamboyantes Louise Arbour et Carla del Ponte, se sont inclinés devant l’acharnement du pouvoir rwandais à délimiter le champ des investigations. C’est pourquoi un boisseau opaque reste posé sur l’affaire de l’avion d’Habyarimana[4. Boisseau encore plus lourd depuis que Kouchner et Sarkozy ont engagé une politique de réconciliation avec led régime de Kagamé.]. C’est pourquoi les massacres de masse du FPR, que ce soit au cours de l’envahissement du Rwanda ou à l’occasion des actions contre les Hutus réfugiés au Congo[5. Les massacres commis au Congo (200.000 victimes) ont été qualifiés de génocide par R.Garrettone chargé par l’ONU d’une mission d’investigation qui a été interrompue par décision du Conseil de sécurité.] sont ignorés, en fait absous. L’idéologie post-shoah a fait du génocide un objet juridique à part, décontextualisé, comme sorti de l’histoire. Mais c’est justement cette décontextualisation qui a des effets dans l’histoire. « Depuis 1990, tout ce que le FPR pouvait obtenir par les armes l’a été, la conquête du pouvoir, la caution internationale, une position politique et militaire avantageuse sur le plan régional. Se sont ajoutés, en contrepartie de l’incurie de la communauté internationale face à la tragédie de 1994, des aides financières et techniques d’un volume exceptionnel et une garantie d’impunité incluant l’ensemble des faits de guerre nationaux et régionaux, jusqu’à l’occupation maintenue de l’est de la RDC. »

Ne pas confondre mauvaises pensées et situations dangereuses

5° L’aveuglement des Occidentaux quand se préparait le pire a tenu à l’étroitesse de perspectives des différents gouvernements. Un autre aveuglement est produit désormais par la mauvaise conscience, l’aveuglement moraliste qui ressasse un discours sur les responsabilités tout en ne cherchant celles-ci que d’un seul côté, en faisant des transpositions très approximatives de la Shoah. Cependant, d’autres points de comparaison pourraient être plus utiles. On peut rapprocher les délires qui ont atteint le Rwanda d’autres mouvements survenus à l’entrée dans la démocratie.

Ceux par exemple qui s’indignent que certains Hutus aient évoqué 1789 pour justifier leur cause, devraient se souvenir qu’en réaction à certains thèmes de la « réaction aristocratique » Sieyès a, en 1788, suggéré de renvoyer les nobles « dans les forêts de Germanie ». Ils devraient se rappeler aussi que de la Grande Peur aux massacres de septembre 1792, la France révolutionnaire a connu devant la menace des anciens maîtres des paniques accompagnées de déchaînements violents à l’encontre de ceux des anciens maîtres qui étaient à sa merci. Ces épisodes le montrent : la « politisation des passions », la rationalisation des rancœurs laissées par les vieilles dominations n’est ni assurée ni spontanée, elle suppose un travail politique difficile.

On peut évoquer également une autre démocratisation sanglante et cahotique, celle qu’a connue le Mexique. Dans un contexte postcolonial, à la sortie d’un paternalisme mis en place par les missions catholiques et prolongé par Porfirio Diaz ce pays a connu des décennies de guerres révolutionnaires[6. Voir à ce sujet un livre récemment republié : La Révolution mexicaine de Jean Meyer, Taillandier 2010.] pendant lesquelles des élites divisées ont fait s’entre massacrer diverses fractions du peuple. Après quoi s’est installation au pouvoir un « Parti révolutionnaire institutionnel » qui a empêché pendant un bon demi siècle des élections libres et pluralistes, ne passant la main que dans les années 1970.

Une des leçons que suggère la lecture de Guichaoua paraît bien être qu’au lieu de pourchasser les mauvaises pensées, on aurait intérêt à essayer d’identifier les situations dangereuses.

Rwanda : de la guerre au génocide: Les politiques criminelles au Rwanda (1990-1994)

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Coup franc pour les Gaulois

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Raymond Domenech

Raymond Domenech

L’écrivain François Bégaudeau est un farceur. En 2008, peu après la sortie du film Entre les murs, adapté de son roman éponyme, il avait fait croire à toute la presse sa volonté de racheter le Football club de Nantes, dont il est un ardent supporter. Passionné de sport, Bégaudeau s’est naturellement vu confier par le journal Le Monde une chronique titrée « Viril mais correct » dans laquelle notre polisson assermenté de la gauche la plus alignée donne régulièrement son avis crucial – emprunt à une si précieuse sagesse humaniste ! – à propos de l’actualité footballistique.

Le farceur s’est trouvé bien dépourvu face à la ridicule comédie burlesque que les « Bleus » ont jouée en Afrique du Sud, lors de la Coupe du Monde… Bibi-Fricotin dut trouver une explication logique à ce sombre désordre, polir un « angle » journalistique original, pourfendre ces philosophes réacs qui ont la tendance dégueulasse à appeler un chat un chat, et un voyou un voyou. Bégaudeau dut, en somme, tenter de justifier le comportement carnavalesque de ces atroces « Bleus » médiocres, vulgaires, et parfaitement inexcusables. C’est l’exploit qu’a réalisé notre poulain, dans une chronique atterrante publiée mardi dernier dans les pages du journal du soir. Selon Bégaudeau il faut donc cesser d’accabler ces malheureux joueurs qui se comportent comme des petites frappes décervelées, mais « oser » s’interroger sur la non-adaptabilité (imaginaire ?) de l’encadrement du foot français à des joueurs issus de mondes socio-culturels différents.

Le problème, c’est la vieille France

Mais écoutons plutôt l’entêtante prose de cet homme qui sait plus que quiconque penser-en-rond : « Depuis vingt ans, la baguette a été confiée à des quinquagénaires prénommés Aimé, Roger, Jacques, Raymond ou encore Robert (comme Duverne), tous rejetons d’une France ouvrière et rurale dont la nostalgie se donne aujourd’hui de Gaulle pour nom de code. Très clairement, ceux-là ne savent pas faire avec le prolétariat de banlieue qui peuple aujourd’hui les clubs. » Oui. Voilà. La vieille France profonde et ouvrière. Roger. Raymond. C’est dit. Enfin non, pas vraiment. La partition des « Bleus » serait ainsi émaillée de couacs déplaisants car l’entraîneur ne serait pas tout à fait un black ou un beur, âgé de 22 ans (et écoutant du rap dans son Ipod) ?

C’est donc vers cette logique que s’oriente cette navrante réflexion ? Misérable duplication, soit dit en passant, d’une paresseuse pensée pédagogiste voulant que les profs s’adaptent continuellement aux élèves. Demain les entraîneurs devront-ils aussi s’adapter aux incivilités chroniques de joueurs grossiers et mieux payés qu’eux ? Gageons qu’il s’agit seulement d’une nouvelle facétie provocatrice de ce sympathique farceur de Bégaudeau, qui va pourtant devoir supporter encore quelques années – douloureusement, on l’imagine ! – la présence à la tête de l’équipe de France d’un entraîneur face-de-craie ; un certain Laurent Blanc, successeur désigné de Raymond Domenech. Tout blanc. Même pas musulman converti. Yo ziva ! Trop pas ! Trop la haine ! Et l’idéologie black-blanc-beur dans tout ça ? Ta race ! Fin de partie.

Virilio, la peur à vitesse grand V

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Paul Virilio, urbaniste et philosophe
Paul Virilio, urbaniste et philosophe.
Paul Virilio, urbaniste et philosophe
Paul Virilio, urbaniste et philosophe.

Dans L’Administration de la peur, sa conversation avec Bertrand Richard, Paul Virilio médite les métamorphoses contemporaines de la peur. « Autrefois, la peur était un phénomène lié à des événements localisés, identifiables et circonscrits dans le temps. […] Aujourd’hui, c’est le monde lui-même […] qui nous étreint et nous “stresse” dans une sorte de claustrophobie : crises boursières contaminantes, terrorisme indifférencié, pandémie fulgurante, suicides “professionnels”. » À ses yeux, le monde de l’instantanéité et de la synchronisation planétaires donne lieu à une seconde angoisse « cosmique » après celle liée à la bombe atomique et à Hiroshima. Cela permet de comprendre, par exemple, pourquoi nous marchons si vite dans la rue. Notre catastrophe principale relève de la temporalité. Elle est celle du présent à jet continu, à flux tendu et à perte de vue. « La peur qui tend à s’emparer des foules provient de ce sentiment que quelque chose d’essentiel est en train de se perdre définitivement, qu’un rapport aux lieux et au réel est en train de s’évanouir. » Nous sommes tous les collabos de ce présent perpétuel, de cette atrophie du temps.

[access capability= »lire_inedits »]Paul Virilio insiste, livre après livre, sur la nécessité d’une pensée de la vitesse. À ses yeux, une politique sérieuse et conséquente ne pourrait naître qu’à placer la question de la vitesse en son centre. Et en renonçant à l’obsession de la « double idéologie sanitaire et sécuritaire ». « Au XXe siècle, nous avons découvert et utilisé l’instantanéité offerte par la vitesse absolue des ondes. […]  Il me semble que nous sommes sortis aujourd’hui de l’accélération de l’histoire pour entrer dans la sphère de l’accélération du réel. […] La question de la vitesse et de sa violence (une violence non sanctionnée) a été purement et simplement étouffée [par] l’idéologie du progrès. […] Nos sociétés […] ne connaissent plus qu’un seul rythme, celui de l’accélération continue. Jusqu’au crash, et au krach systémique. »

Il faut du temps pour avoir confiance

Cet élève de Jankélévitch, héritier de Husserl et de Bergson, voit dans le krach économique de 2007-2008 une conséquence inéluctable du « Program Trading », l’interconnexion des bourses mondiales en temps réel opérée au début des années 1980 : « Millisecondes, picosecondes, femtosecondes, des milliardièmes de seconde, voilà désormais notre réalité devenue inhabitable. » Pour Paul Virilio, l’urgence capitale est de sortir du règne terrifiant de l’urgence.

Ce philosophe chrétien solidement étanche à la « moraline » récuse toute espèce d’apocalyptisme, mais note tout de même en passant : « Ainsi, les grands mythes bibliques vont-ils se voir réalisés et concentrés dans la première décennie du XXIe siècle. Babel, avec la chute des tours du World Trade Center ; le Déluge, avec la conjonction du tsunami de décembre 2004 et de Katrina en 2005 ; et puis l’Exode, aujourd’hui, avec la submersion probable des seuils côtiers. » Face à ce monstrueux sans reste, Virilio n’abdique pourtant pas l’espérance. « Les acteurs du monde de la finance n’ont plus confiance. […] Pour une raison qui est d’une simplicité biblique. Parce que la confiance ne saurait être de l’ordre de l’instantané. Elle doit se construire, se mériter, dans le temps. La confiance instantanée, la foi instantanée, cela ne marche pas. Il faut du temps pour avoir confiance, il faut du temps pour avoir la foi. Cela se construit : il y faut du tempo, du rythme. »

Amis, désertons le désert. Arrêtons-nous. Arrêtons-nous pour laisser à nouveau le temps couler dans nos veines et rendre toutes choses réelles. Réelles. Splendidement finies. Splendidement charnelles.

L'administration de la peur

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Il faut sauver le soldat Shalit

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Peinture murale représentant Gilad Shalit, dans la ville de Gaza.
Peinture murale représentant Gilad Shalit, dans la ville de Gaza. Photo Flickr / plasmastik.
Peinture murale représentant Gilad Shalit, dans la ville de Gaza.
Peinture murale représentant Gilad Shalit, dans la ville de Gaza.

Ils sont venus, ils étaient presque tous là, cette semaine au Trocadéro, pour manifester le soutien de la communauté juive de France à Israël et surtout marquer les quatre ans de l’enlèvement du soldat Shalit, captif depuis le 25 juin 2006 quelque part dans le minuscule territoire de Gaza, 36 km de long pour 10 km de large. Première grande manifestation officielle depuis l’épisode du Mavi Marmara. Jusque-là rien à dire. Les différents orateurs se sont succédé à la tribune après les danses folkloriques d’usage – et d’un autre âge[1. Comme me l’a fait remarquer Alain Finkielkraut avec son inimitable drôlerie, tout en disant son émotion d’avoir été présent à cette manifestation (où je n’étais pas), « avec les juifs, tout finit en bar mitzvah ». Notons que notre ami (dont Patrick Anidjar n’a pas entendu l’intervention) a été acclamé lorsqu’il a déclaré qu’aujourd’hui, tout le monde devrait être sioniste mais que l’assistance a tangué lorsqu’il a ajouté que le sionisme n’était pas synonyme d’alignement sur la politique de tout gouvernement israélien. C’est pour ce courage qui consiste à dire à ses amis ce qu’ils n’ont pas envie d’entendre qu’on l’admire, notre FInkie. Et pour bien d’autres choses encore. EL ] – ont évidemment fait vibrer un public tout entier acquis et qui ne sait ou ne veut ou ne peut voir combien Israël s’est métamorphosé depuis le temps lointain des pionniers. Entre temps, rappelons-le, il y a eu d’autres guerres, l’occupation a fait des ravages, le clivage entre religieux et laïcs s’est creusé, de plus en plus de pauvres et de riches, de plus en plus de divorces, de moins en moins de kibboutzim. Un autre pays.

Les presque antisémites : le concept qui vient de sortir

D’une voix vibrante, des dirigeants communautaires ont expliqué au micro qu’Israël est « la seule démocratie » du Proche-Orient et que c’est la raison pour laquelle « on observe le moindre de ses faits et gestes ». Applaudissements. D’autres ont préféré jeter à la vindicte une liste de personnalités françaises, que je choisis délibérément de ne pas nommer, qui sont de l’autre camp, celui des « ennemis ». Au passage, ces mêmes personnalités dîtes hostiles, se sont vues affublées d’un nouveau concept qui n’a surpris que certaines ouïes particulièrement affûtées : « presque antisémite » ou encore « quasiment antisémite ». C’est nouveau, ça vient de sortir, comme disait un autre inventeur de concepts, plus drôle celui-là. Il y avait les philo-sémites, les antisémites, voilà désormais les presque-antisémites. Un vrai casse-tête en perspective pour les instituts de sondage. Mais le message est passé. La foule, « presque » ou « quasiment » dans son ensemble, fut conquise et en repartit revigorée. Le monde entier est toujours contre nous, tout est donc dans l’ordre normal des choses, rentrons chez nous. Pardon, j’allais oublier le petit Shalit.

Rappelons d’abord que ce conscrit, capturé par les brigades Ezzedine al-Qassam, le bras armé du Hamas qui contrôle Gaza depuis son coup de force de juin 2007, vit depuis 4 ans confiné dans une cache inaccessible, bien gardée et entourée d’explosifs. Les services secrets israéliens savent probablement où il se trouve bien qu’il ait été déplacé au moins trois fois, lorsque la probabilité d’une opération israélienne pour le libérer grandissait. Tout porte à croire que si une telle opération avait eu lieu, le jeune Gilad, 19 ans lors de son enlèvement, ne serait plus de ce monde, ses ravisseurs préférant probablement mourir plutôt que le relâcher à la force du fusil.

Un prisonnier de guerre privé de la protection des lois de la guerre

Gilad est un soldat, capturé par des hommes armés, dans une conjoncture guerrière sans équivoque. Et pourtant aucune des lois en vigueur dans un conflit ne sont appliquées à cet otage. La Croix Rouge n’a pas été autorisée par le Hamas à lui rendre visite ne serait-ce qu’une seule fois. Un message audio en 2007 et une vidéo en 2009 ont simplement permis de confirmer qu’il était bien en vie à ces différentes périodes et en bonne santé. Mais depuis octobre dernier, aucune information relative à son état n’a été publiée.

L’actuel Premier ministre Benjamin Netanyahu promet régulièrement de « tout mettre en œuvre pour le faire libérer », mais associe systématiquement son propos à son refus de céder à toutes les exigences du Hamas : la libération de centaines de détenus palestiniens dont des responsables d’attaques sanglantes contre des civils et des militaires israéliens. « Nous ne libérerons pas de prisonniers pour les relâcher là où ils pourront tuer des Israéliens », a déclaré le Premier ministre devant une commission parlementaire. Netanyahu et son cabinet sont cependant d’accord pour libérer 450 prisonniers, une proposition soumise au Hamas par un médiateur allemand et qui est pour l’heure sans réponse.

Résultat : deux Premier ministres, deux ministres de la Défense et deux chefs d’état-major se sont déjà succédé aux commandes depuis sa capture. Et rien ne permet de penser que cet état de fait va s’améliorer, chacune des parties campant sur ses positions. « Après 4 ans, il est temps de prendre la décision qui s’impose même si elle est impopulaire et même si cela ne fait plaisir à personne de voir de dangereux terroristes remis en liberté », s’est récemment emporté le père du soldat, Noam Shalit, dans un entretien à Haaretz. M. Shalit ne cherche plus à masquer sa colère vis-à-vis du Premier ministre, surtout après l’annonce de ce dernier d’un allègement du blocus sur la bande de Gaza. Netanyahu apprend apparemment à céder aux pressions internationales, surtout après le fiasco de la flottille turco-humanitaire. Ce n’est donc pas par hasard que les manifestations pour la libération de son fils se terminent systématiquement par des marches convergeant vers la résidence du Premier ministre à Jérusalem où est par ailleurs en permanence dressée une tente de veille.

Shalit n’est pas Clotilde Reiss

Et à Paris, la communauté juive a manifesté. Notamment sa colère à l’encontre du pouvoir français accusé de ne pas en faire suffisamment pour sauver le soldat israélien des mains de ses ravisseurs. Une requête qui pourrait s’expliquer par le fait que le jeune sergent est aussi détenteur d’un passeport français. Autre grief : le refus de la mairie de Paris d’accrocher un portrait géant du militaire israélien sur la façade de la mairie de Paris. Ce qui a valu à Anne Hidalgo, adjointe au maire, de se faire conspuer aux cris de « la photo à la mairie ». Rappelons par souci d’équité que la famille Shalit a été reçue à plusieurs occasions à l’Elysée, que M. Sarkozy n’a jamais fait l’économie d’une déclaration en faveur de la libération du jeune homme, que le soldat a été fait citoyen d’honneur de la ville de Paris et que son portrait est dressé dans les jardins Yitzhak Rabin dans le Parc de Bercy (12e arrondissement). Une médiation française via Damas a aussi permis de lui faire passer des lettres et de recevoir des messages. Mais tout ceci n’a pas apaisé les critiques communautaires à l’égard du pouvoir français qui aurait été plus actif pour régler le dossier Clotilde Reiss. Des critiques d’autant plus étranges que Shalit n’est pas Clotilde Reiss pour laquelle le gouvernement français avait d’excellentes raisons d’intervenir directement et de tout son poids si l’on en juge par des déclarations fin mai d’un ancien agent de la DGSE selon lesquelles la jeune étudiante française avait fourni des informations à l’ambassade de France en Iran, notamment pendant les manifestations de l’opposition. Il revient directement au gouvernement israélien de veiller à faire respecter cette loi d’airain en vigueur de son armée : ne jamais laisser personne en arrière, ni morts ni prisonniers tombés entre les mains de l’ennemi. Dommage qu’on n’ait pas à Paris scandé de slogans enjoignant Benjamin Netanyahu de prendre ses responsabilités en écoutant les parents de Gilad Shalit.

Des skinheads arborant l’étoile de David

Mais j’ai gardé le meilleur pour la fin. Bernard-Henri Levy est un ardent défenseur d’Israël. Il le fait autant à Paris qu’à l’université de Tel Aviv, ce qui n’est évidemment n’est pas du goût de tous. Mais pas de ceux que vous croyez. Il ne s’agit ni de Christophe Ayad, ni de Pascal Boniface, qui polémiquent avec lui en toute courtoisie (Libération du 23 juin) après la publication de sa tribune « Pourquoi je défends Israël », ni de ses détracteurs habituels. Mais plutôt de certaines franges de la communauté juive de France, marginales, certes comme le sont souvent les franges, mais extrêmement bruyantes et en fin de compte nuisibles.

A l’étranger depuis de longues années, cela faisait des lustres que je n’avais assisté à un rassemblement pro-israélien en France. J’avais de l’époque un vague souvenir de quelques-uns de mes coreligionnaires qui se montraient plus agressifs que d’autres, militaient plus haut et plus fort, et qui parfois, rarement, cherchaient à en découdre avec divers services d’ordre comme ceux de la LCR ou autres. Les enjeux étaient différents. À l’époque, les préoccupations de la communauté juive étaient centrées sur le sort des refuzniks, l’attentat de la rue Copernic, puis la première guerre du Liban. Mais voir la centaine de « skinheads » arborant de lourdes étoiles de David autour de leur cou de taureau, le regard au couteau, le poing serré, à l’image de leur emblème, et le verbe fulminant, évocation des diatribes de leur gourou assassiné à New York en 1990 par un islamiste, m’a, je dois l’avouer, laissé perplexe. De dos, ils évoquent d’autres crânes rasés. De face, on ne peut s’y tromper même s’ils invectivent d’autres juifs, insultent ceux qui les contredisent, provoquent des passants et des CRS qui n’attendent que ça. Plusieurs participants à la manifestation ont essayé de leur faire entendre raison, d’en appeler à « la fraternité » et à « la solidarité », ne réussissant à leur tour qu’à se faire arroser d’insultes. Pas de débats possibles avec eux, essayer serait malheureusement peine perdue, tout le monde l’aura compris. Pourquoi des centaines de manifestants se sont-ils laissés trainer par le bout du nez par ces voyous lorsque BHL est monté à la tribune en scandant « JCall dehors, BHL collabo » ! Lévy doit-il justifier son engagement à faire entendre raison aux différentes parties au conflit qui ensanglante le Proche-Orient ? Un homme qui évoque « le silence, en France comme ailleurs, sur l’incroyable attitude du Hamas qui, maintenant que la cargaison de la flottille a rempli son office symbolique, maintenant qu’elle a permis de prendre l’Etat juif en défaut et de relancer comme jamais la mécanique de sa diabolisation », a-t-il des preuves à apporter concernant ses sympathies ? Apparemment oui. Les responsables de la communauté juive française feraient bien de réfléchir aux agissements de ces groupuscules et à l’influence radicale qu’ils exercent déjà sur une partie du judaïsme français.

Tu veux du beau ballon ? Vote Mélenchon !

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Vous êtes particulièrement effondré par la prestation sportive et civique du Onze tricolore lors de cette coupe du monde 2010. Il y a une solution, et une seule, pour éviter lors de l’Euro 2012 une déception de la même ampleur. Mais avant, pour vous convaincre, regardons l’histoire des performances françaises en la matière depuis un quart de siècle. Les Bleus sont champions d’Europe une première fois en 1984 avec la plus belle équipe de l’histoire, celle de Platini entraînée par Hidalgo. Or, qui est au pouvoir ? François Mitterrand. L’incroyable épopée qui nous mènera ensuite à devenir champion du monde en 1998 a lieu alors que la dream team de Jospin (35 heures, CMU, emplois jeunes, baisse du chômage et croissance continue) dirige les destinées du pays.

Deux ans plus tard, en 2000, sous le même gouvernement, les Bleus réussissent un exploit unique : enchaîner ce triomphe par un autre, et être à nouveau champion d’Europe en battant l’Italie. On remarquera d’ailleurs que dans les deux cas, la ministre des sports, Marie-George Buffet, faisait partie des ministres communistes. Les conclusions s’imposent d’elles-mêmes : on gagne seulement quand une gauche très à gauche est au pouvoir. Vous savez donc ce qu’il vous reste à faire si vous voulez oublier le cauchemar Domenech et voir à nouveau la France victorieuse de l’Euro polono-ukrainien de 2012…

Une manif, et hop, au lit ?

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Référendum

Référendum

Baroud d’honneur or not baroud d’honneur ? That is indubitablement la question. Bon, OK, il y avait du monde dans la rue. Nettement plus que pour les précédentes promenades rituelles sur les retraites. Et pour cause: cette fois, il y avait vraiment de la colère dans l’air. Et portée par des coléreux qui sortaient en masse du casting standard des manifestants. Comme aux beaux jours de l’avant-Crise mondiale, comme le 29 janvier 2009, on a vu le petit peuple des salariés d’en bas se réapproprier le trajet République-Nation, trop souvent chasse gardée des bonzes syndicaux et de leurs obligés.

Contrat rempli, l’honneur des confédérations est donc sauf. Personne ne pourra prétendre qu’elles ont laissé passer le projet Woerth comme une lettre à la Poste d’avant son introduction au CAC 40. Ouf ! La gauche politique, elle aussi, sauve ses fesses. Présents en masse dans les cortèges, socialistes, communistes et mélenchonistes ont fait le job. On ne pourra pas dire qu’ils ont loupé le coche. Sauf que si.

L’efficacité du bulldozer gouvernemental

Car après ça, on fait quoi? Peut-on sérieusement croire à la proposition de Bernard Thibault, de « maintenir la pression pendant tout l’été » ? Ah oui, et comment ça ? Des manifs en short à Saint-Trop’ ? Des sit-in sous parapluie au Guilvinec ? Des merguez-parties citoyennes à Gérardmer ? Des ébats participatifs au Cap d’Agde?

Un peu léger comme perspective face au bulldozer gouvernemental. Soyons bon joueurs : on ne s’est pas privé d’asticoter ici les communicants de l’UMP et de l’Elysée pour leur gestion lamentable de l’affaire de l’EPAD ou de la nomination de Proglio à la tête d’EDF. Alors quand les mêmes se retroussent les manches, triturent leurs cervelles et font des miracles, on ne va pas contester le point. Scénarios-catastrophes fournis clés en main par des experts-au-dessus-de-tout-soupçon. Sondages maquillés comme une Porsche 911 d’occasion à 5 000 euros. Tartufferie de la réforme du régime des retraites parlementaires. Pâté d’alouette sur la mise à contribution des grandes fortunes. Complaisance récurrente des grands médias, y compris de gauche, quant à l’inéluctabilité de l’allongement de la durée de travail: à Libé ou au Monde, on adore compatir au sort des nouveaux pauvres, mais on n’a jamais assez de mépris pour les salariés qui défendent leurs acquis, pardon leurs privilèges… Le tout aura culminé avec la question à deux balles posée en chœur par tous les journaux à la veille de l’annonce du projet gouvernemental : « Est-ce que vous préférez 62 ans, comme le souhaite Sarkozy, ou plutôt 63, comme le préconise Fillon ? ». Autant nous demander si on préfère la grippe aviaire au choléra, Madame de Fontenay à Zahia, ou Domenech à Anelka… Mais ce choix ubuesque, force est de constater qu’il est rentré comme papa dans maman. Dont acte. C’est de façon magistrale et finaude que la droite aura traité ce feuilleton des retraites.

En face de ça, la gauche et les syndicats ne cessent depuis un an de se prendre les pieds dans le tapis. Faites le test autour de vous : personne n’est capable de résumer leurs propositions alternatives en quelques mots simples (tel le credo d’en face: retraite à 62 ans pour sauver le système). Faute d’avoir eu les coucougnettes de mettre à nu point par point la vulgate Essec-HEC-Sup de Co qui sous-tend la réforme (ce qui se comprend aisément, ce corpus nunucho-libéral est aussi de fond de commerce de DSK), nos degauche sont à poil. Résultat, hormis le maintien du statu quo, que l’opinion, et pas seulement celle qui vote UMP, juge intenable, on n’a rien à proposer, si ce n’est des garde-fous immédiatement récupérés et vidés de leur substance par le gouvernement (pénibilité pour de rire, taxounette sur les revenus du capital).

À défaut de savoir ce qu’on veut, il faut dire clairement ce qu’on ne veut pas

Est-ce à dire que toute cette mobilisation, à l’image de celle de janvier 2009 débouchera forcément sur le grand nulle part ? Pas obligé. À condition que les opposants s’opposent et cessent de se la jouer responsables et proposants. La seule issue, désormais, c’est de capitaliser et faire exploser le mécontentement, l’hostilité bien réelle des salariés à la réforme. Une excellente consœur suggérait mercredi soir chez Hondelatte sur RTL que plutôt qu’un énième slogan alambiqué, les syndicats devraient avoir un seul mot d’ordre inscrit sur les banderoles de tête des cortèges : Ré-fé-ren-dum ! C’est évidemment la voix du bon sens, et la seule façon pour la gauche de ne pas désespérer ses électeurs naturels, de ne pas leur prouver qu’ils auront bien raison de faire abstentionnistes en 2012.

Arrêtons de dire ce qu’on veut, ça ne le fait manifestement pas, mais disons fort et clair ce dont ne veut pas. Lors de sa campagne électorale, le président s’est formellement engagé à ne pas toucher à l’âge légal du départ en retraite. Il est revenu sur ses engagements, ce qui n’est pas très cool, mais qui, honnêtement, n’est pas un crime de haute trahison. Il n’est pas interdit de changer d’avis, mais alors, il est juste réglo de nous demander notre avis. Quand chez Canal Plus, chez Darty ou chez Orange, les termes du contrat changent en cours d’engagement, et bien on vous demande d’accepter ou de refuser les nouvelles clauses. Chiche, Nicolas ?

Nous voulons un référendum. On veut qu’on nous pose cette question toute bête : êtes-vous vous favorable, oui ou non au projet de loi sur les retraites? Et on veut juste avoir le droit de pouvoir dire non, non et non ! Ce n’est certes pas un programme très sophistiqué, c’est pas fouillé comme du Piketty ou sophistiqué comme du Badiou, mais purée, c’est facile à comprendre, populiste en diable et parole, le T-shirt « J’veux un référendum! », ça va faire un malheur sur les plages!

Le Monde, c’est de la marque !

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Le Monde

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Longtemps, je me suis levé de bonne heure. Et sans rechigne, en plus, car c’est avec l’enthousiasme de la jeunesse que j’affrontais les petits matins blêmes pour rejoindre mon bureau au 4ème étage de l’immeuble sis 5, rue des Italiens, dans le neuvième arrondissement de Paris. Dès sept heures du matin, les trois journalistes chargés de l’Europe, qui partageaient le bureau avec une secrétaire, établissaient le « menu » du jour de leur secteur : papiers des correspondants, synthèse de dépêches d’agences, brèves, à 7h 25 le service au complet se réunissait autour de son chef, Jacques Amalric, le père de l’acteur qui ne l’était pas encore, pour établir le contenu des pages internationales en fonction de l’espace accordé par la rédaction en chef. En moins d’un quart d’heure, l’affaire était bouclée, les arbitrages rendus entre les continents dont les responsables avaient tenté de vendre au mieux les événements qui étaient survenus au cours des vingt-quatre heures précédentes. Le thème du  » bulletin de l’étranger », colonne non signée en « une » était également choisi, et sa rédaction dévolue à celui ou celle censé connaître la question.

Le Monde d’avant : alcool, tabagie….

Pendant que le chef descendait à la fameuse réunion debout dans le bureau du directeur du journal, qui était alors André Fontaine, le petit peuple des journalistes s’accordait une pause café au bistrot d’en bas, sur le boulevard Haussmann. Au comptoir, les ouvriers du livre en étaient déjà au café-calva avant de rejoindre le sous-sol abritant les rotatives et les linotypes alimentées au plomb fondu.
Peu après huit heures, le chef remontait avec le résultat des courses, en général fort peu différent du menu établi dans le service, sauf les jours où André Fontaine avait émis un avis sur l’ampleur à donner à un sujet, ou s’était mis en tête que le bulletin de l’étranger devait être consacré à une autre région du monde que celle proposée par les gens du quatrième…

Puis c’était trois heures la tête dans le guidon, en l’occurrence une machine à écrire Erika sur laquelle, avec deux doigts pour la plupart d’entre nous, nous rédigions brèves et synthèses, corrigions les papiers de correspondants parfois à peine francophones. Seul le rédacteur du fameux bulletin avait le droit de dicter son œuvre à la secrétaire qui disposait d’une machine à écrire IBM à boule, le grand luxe, avant de le descendre, tremblant, dans le bureau du directeur, qui ne manquait pas d’y porter ses corrections d’un stylo rageur sous le regard anxieux du rédacteur planté devant son bureau…

La matinée se terminait, après le bouclage, par l’apéro dans le bureau du chef (whisky ou champagne, selon les jours). Cela se passait dans les années quatre-vingt du siècle dernier, avant que les progrès de l’informatique, l’extension à l’infini des zones non-fumeurs et non-buveurs dans des locaux « paysagés » n’aient transformé une activité à visage humain en une chaine de production éditoriale en continu alimentée par des soutiers rongés par l’angoisse sur l’avenir de leur entreprise.

C’était l’époque où la plupart des journalistes ne sortaient pas des écoles censées former au carré les professionnels de la profession, mais atterrissaient là après des parcours plus ou moins chaotiques, dans les universités ou ailleurs, comme le chef du service étranger qui ne manquait pas de rappeler, avec son accent de Montauban qu’il avait « cassé du fell' » pendant vingt-huit mois dans les djebels, ou ce célèbre chroniqueur judiciaire dont les mains portaient encore les traces des tortures dans les locaux de la Gestapo.

Le principal quotidien maoïste

Ce Monde là n’est plus, et celui qui va être mis en vente vendredi porte, certes, le même nom que celui évoqué plus haut, mais n’a plus rien à voir avec ce qu’il fut jadis. Ce n’est plus un journal, c’est une « marque » dont des cadors de la presse et de la finance se disputent l’acquisition, pour la mettre au service de leur stratégie politico-économique, ou peut-être même, qui sait, pour la revendre avec une confortable plus-value après l’avoir « downsizée » grave.

Et pourtant, en jetant un regard rétrospectif sur cette institution à laquelle j’ai consacré près de vingt ans de ma vie, il me faut bien quitter la petite musique nostalgique fredonnée jusqu’ici pour faire litière de quelques idées reçues qui traînent dans les mémoires des vieux lecteurs du Monde et les jeunes têtes bien faites de Sciences-po. Par exemple que Le Monde d’Hubert Beuve-Méry était un parangon de vertu journalistique, où jamais l’idéologie ne prenait le pas sur l’exposé des faits et autres balivernes. Il suffit de se plonger dans les collections jaunies du journal du grand Beuve pour y découvrir des choses qui ne collent pas tout à fait avec l’image pieuse proposée à notre adoration. On constate, entre autres, que le journaliste chargé de couvrir le blocus de Berlin par les Soviétiques en 1948 était à la botte du haut commandement de l’Armée rouge à Berlin-Est, rendant compte des événements en paraphrasant les communiqués émis par les Russes.

À la fin des années soixante, l’enthousiasme du correspondant du Monde à Pékin pour la Grande Révolution Culturelle Prolétarienne du grand timonier Mao Zedong ne connaissait de limite que celle du nombre de feuillets qu’on lui accordait pour en tresser les louanges. Des sinologues proches de l’Internationale situationniste désignaient alors Le Monde comme le principal quotidien maoïste paraissant hors de Chine, mais qui écoutait alors ces farfelus de René Vienet et Simon Leys ?

Ce ne sont là que deux exemples concernant la politique étrangère, mais on pourrait en trouver d’autres, en politique française par exemple, où Jacques Fauvet, successeur de Beuve-Méry prédisait à longueur de colonnes que le PCF allait garder son hégémonie sur la gauche pendant des décennies…

Tous ces péchés ont été absous au nom du rôle éminent joué par Le Monde dans la dénonciation des tortures perpétrées par des militaires français sur des membres du FLN pendant la guerre d’Algérie.

De grands journalistes lui ont, certes, apporté leur talent, mais Le Monde n’était pas à l’abri des nuisances causées par des médiocres ou des sectaires.

La propriété du personnel et le royaume des coups tordus

L’autre idée reçue à laquelle il convient de tordre le cou est celle consistant à poser le principe que la propriété de l’entreprise par son personnel est un garant de son indépendance rédactionnelle et de l’harmonie entre les diverses catégories contribuant à sa fabrication : ouvriers, employés et cadres administratifs, journalistes.

Pendant les deux décennies que j’ai passées au sein de cette rédaction, la guerre ouverte des clans déclenchée à l’occasion de la succession de Jacques Fauvet en 1982 , et celle d’André Fontaine en 1992 n’a pas cessé un instant : « julienistes» contre « amalriciens » d’abord, puis  » vernetistes » contre « colombanistes » se battaient pour le poste de directeur, et lorsqu’il était impossible de départager les poids lourds, un compromis se faisait autour d’un tiers, André Laurens, puis Jacques Lesourne, vite balayés par des complots ourdis dans l’ombre. Inutile de préciser qu’Edwy Plenel et Alain Minc se sont montrés plutôt habiles dans cet exercice où ils furent complices avant de se fâcher à mort.

Pendant ce temps-là, l’entreprise, jadis prospère, s’enfonçait dans un déficit structurel faute d’avoir fait les bons choix économiques, et ouvert son capital pour préparer l’avenir.

J’étais à peu près le seul à proposer, dans les années 1990, de dissoudre la Société des Rédacteurs, de vendre nos parts au plus offrant alors qu’elles valaient encore quelque chose, et de nous consacrer à plein temps à notre métier au lieu de nous épuiser en vaines querelles pour un pouvoir qui allait bientôt se révéler totalement illusoire…  » Si on avait su… » se lamentent aujourd’hui quelques-uns de mes collègues d’alors qui regardaient, effarés, de leur balcon de retraité, les exploits financiers et journalistiques du trio Colombani-Plenel-Minc, de l’esbroufe à la limite de la carambouille…

Lorsque le ministre des Finances peut vous mettre pouce en haut ou pouce en bas en coupant les crédits bancaires, on a tendance à le ménager, même s’il s’appelle Nicolas Sarkozy… Mais l’essentiel était sauf : le droit des journalistes de choisir le patron qui s’aplatira devant les puissants.

Cette hypocrisie va prendre fin dans quelques jours, et j’avoue que je me fiche complètement de savoir qui va l’emporter de BNP (Bergé Niel Pigasse) ou de POP (Perdriel Orange Prisa) pour accrocher la plume  » Le Monde » à son chapeau. Je préfère retourner dans le monde rassurant de mes souvenirs.

Gros sous et sous-marins

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sous-marin

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L’affaire des sous-marins vendus au Pakistan se corse : selon le juge Marc Trevidic, chargé de l’enquête sur l’attentat de Karachi au cours duquel 11 employés de la Direction des Constructions Navales (DCN) ont été tués en 2002. Des « rétro-commissions illicites » ont bel et bien été versées en marge de ce contrat géant d’armements. La confirmation par le juge d’instruction de ce qui était jusqu’alors des hypothèses de journalistes est sans doute un développement important dans cette affaire où le chef de l’Etat Nicolas Sarkozy, pourrait être impliqué. Ministre du budget dans le gouvernement Balladur à l’époque de la signature du contrat, Sarkozy est en tout cas mentionné dans la presse comme l’un des architectes du « contrat parallèle » et du mécanisme qui devait permettre le versement des rétro-commissions.

Onze hommes assassinés pour des pots-de-vin non versés ?

Sans minimiser l’importance de la dimension française de l’affaire on ne peut que s’étonner du silence sur la responsabilité pakistanaise. Si le juge Trevidic a raison, il faut en effet en tirer deux conclusions. La première est que certains hommes politiques français sont corrompus, ce qui est fâcheux. Mais il serait mille fois plus grave encore que des responsables politiques et militaires pakistanais aient froidement assassiné onze Français parce que le versement des pots-de-vin promis avait cessé. Selon la thèse de Trevidic, pour récupérer leurs sous, ces Pakistanais n’auraient pas hésité à tuer, histoire d’envoyer « un message » à Paris et exprimer leur mécontentement. « Strictly business, nothing personal ».

Nous aurions affaire ici à une bande de mafieux en costume-cravate ou en uniformes militaires, des gens dont la corruption est le vice le plus sympathique. Dans ces conditions, le silence devient assourdissant. Que l’implication des hommes politiques français dans cette affaire suscite l’intérêt des médias en France, rien de plus normal. Que personne ne dise rien sur le caractère atroce et abject des Pakistanais impliqués dans ce crime est un véritable scandale. Même les familles des victimes ne songent pas à manifester devant l’ambassade de Pakistan ou à réclamer des indemnisations de Karachi comme s’il était bien naturel qu’un Pakistanais ne soit pas un être humain responsable mais une bête sauvage réagissant mécaniquement à une provocation.

Un pays trop dangereux pour les journalistes

Il est vrai que la presse française ne peut pas enquêter au Pakistan, car la longévité d’un journaliste qui entreprendrait une telle mission se mesure en jours sinon en heures. L’exemple de Daniel Pearl du Wall Street Journal, est présent dans tous les esprits. Au cours de son enquête sur le parcours de Richard Reid (l’homme qui avait essayé de faire sauter un avion avec une charge explosive dissimulée dans ses baskets) au Pakistan, Pearl a été kidnappé et plus tard décapité par des islamistes dont certains entretenaient des liens un peu ambigus avec le ISI (Inter Service Intelligence), les renseignements pakistanais.

Le Pakistan est un pays trop important pour que la France puisse le sanctionner et encore moins rompre avec lui, ne serait-ce qu’en raison de son rôle et de son influence dans le conflit afghan. Mais si la France officielle, pour de raisons économiques et géostratégiques légitimes, est obligée d’avaler ce genre de couleuvres, les responsables politiques ont au moins le devoir de faire la lumière sur le rôle des services pakistanais dans ce meurtre prémédité. S’il faut faire des affaires avec eux, sachons au moins à qui on a affaire : à des barbares.