Le vendredi, je déjeune à Sarcelles chez mes parents. C’est jour de marché.
Le marché de Sarcelles, avant, c’était un must. On y venait même des beaux quartiers de Paris pour y dénicher vêtements ou accessoires de marques à petit prix. Puis les choses ont changé. Tout est encore très bon marché mais très bas de gamme. À l’image de la ville.
Vendredi 18 juin, Gare du Nord donc, première étape.
La gare du Nord c’est la plus moche, la plus sinistre des gares parisiennes. Quand j’étais jeune, je la détestais tellement qu’au Monopoly, je refusais de l’acheter. Et ce n’est pas l’arrivée de l’Eurostar qui l’a embellie. Au contraire, maintenant qu’elle est dotée de son terminal bilingue et chicos grouillant d’hommes d’affaires pressés, on dirait que le fossé entre les mondes qui s’ignorent est encore plus grand: les banlieusards du neuf-cinq et les bobos french ou english. D’ailleurs, pendant les émeutes de mars 2007, le seul événement nouveau dans cette gare fut la peur des voyageurs/Eurostar face à la violence, gorgone surgissant devant eux « en vrai ».
Garges-Sarcelles ou la Paris-Bamako
Dali s’est trompé : le centre du monde, ce n’est pas la gare de Perpignan, mais la gare du Nord. Elle est le carrefour de toutes les ethnies, de tous les dieux et de tous les esprits ramenés d’ailleurs lointains, qui se baladent dans les couloirs. Ce Sikh enturbanné qui tire une lourde caisse, cette vieille mendiante enveloppée dans son safsari sans couleur, faut être aveugle pour ne pas voir qu’ils s’entretiennent en douce avec leurs divinités persos.
Escalator direction RER D, Garges-Sarcelles. (On surnomme cette ligne la Paris-Bamako.) Le train arrive. Montent des femmes africaines avec caddies vide et landaus pleins. C’est le train des femmes qui vont au marché entre copines. Je m’installe. À coté de moi, des jeunes ados arabes parlent forts et se contorsionnent pour s’échanger leurs oreillettes d’Ipod sans même se soucier de se retrouver couchés sur moi, qui essaie de lire le journal. Je leur fais remarquer que j’existe. S’en foutent. Excuses ricanantes. Tirade de l’un sur les Bleus. « Un bouffon ce Domenech, qu’il se casse ce connard ».
La veille, les Français se sont fait écraser par les Mexicains. « Lamentable », titre mon Parisien. Mais ce soir c’est le grand soir pour mes voisins de RER : Algérie-Angleterre. J’entends qu’ils se réuniront chez un certain Brahim, à Villiers le Bel. Les joueurs de foot, dieux du stade ? Chacun ses mythes… Je profite de l’arrêt Saint-Denis-Stade de France pour changer de rame. Je veux pouvoir lire l’article sur les héros de l’Ile de Sein, ces gens qui ont répondu à l’appel du Général en 40.
Aujourd’hui, c’est le 70ème anniversaire de l’Appel. Encore un autre esprit qui rôde.
Je me reproche de ne pas avoir parlé avec les jeunes tout à l’heure, glissé du foot à de Gaulle, histoire de leur faire un cours express. Parlé avec eux du courage et de la liberté. C’est un toc chez moi, je ne peux pas m’en empêcher. Quinze ans d’enseignement dans des établissements « durs », ça laisse des automatismes. Mais bon. Trop chaud, là, j’ai la flemme.
Impossible de lire mon article : encore plus de bruit et de portables dans cette rame…comme je plaisante toujours : je n’ai jamais réussi à lire une ligne sur cette ligne. Ca ne change pas.
Arrivée à Garges-Sarcelles, Cohue au portillon, la politesse et le respect du prochain, connaît pas, on se bouscule à tout va. Dès la sortie, je me retrouve en plein marché.
Je m’arrête devant une échoppe de sous-vêtements féminins. Un groupe de très jeunes femmes voilées avec poussettes fouillent dans un tas de strings et de soutiens gorge super sexy. J’essaie de les imaginer dénudées et provocantes sous leur voile. Qu’en pense leur dieu ? J’avance. Population maghrébine, chaldéenne, indonésienne, noire. Beaucoup plus de Noirs qu’avant, de mon temps.
Un stand de drapeaux. Un homme rend celui qu’il tient en hurlant. « Je t’ai demandé le drapeau algérien, celui-là c’est le Pakistan ! » Je continue.
Pas de discussion politique l’après-midi
Une blonde décolorée, étoile de David au cou, prend à témoin le vendeur d’épices : « Vous avez vu ce culot ! Elle bloque tout, celle-là, avec sa tirette et elle s’en fout ! » La coupable est arabe, comme le témoin. Il y a encore possibilité d’engueulades futiles, je me dis. Les dieux sont parfois encore complices. Il fait beau. Je reconnais chaque senteur, ce sont les miennes. Ici, les fruits et légumes sont magnifiques. Comme toujours. Ici c’est chez moi même si je m’y sens aussi étrangère. Comme à Tunis, quand j’y retourne. Même histoire.
Stand de CD. Musique raï à fond. Ça aussi, ça a changé.
La foule est trop dense. Impossible d’avancer entre caddies et landaus. Je choisis de longer le trottoir. Je lève les yeux vers les immeubles. Mon regard s’ennuie de cette architecture à angle droit sans courbe ni surprise. Ça, ça ne change pas. J’arrive enfin aux Flanades, je salue les copains de mon père, ceux qui sont restés, comme lui et qui devisent comme chaque jour dans leur café habituel. Chez mes parents, les deux voisines/copines de ma mère sont là : L’une a apporté les halotes (pains maison) pour shabbat, l’autre prend un plat de méchouia, cadeau de ma mère. Pas de discussion politique aujourd’hui, jamais le vendredi. Elles sont vieilles, elles osent encore les bagarres entre elles certains après-midi. À la différence des nouvelles générations qui n’ont plus les mots mais la violence des corps.
Et si les dieux se décidaient enfin à se parler et nous laissaient un peu tranquilles ?
Jean-Luc Gréau est économiste, ancien expert du Medef. Il a notamment publié : La Trahison des économistes (Gallimard, 2008).
Commençons par le dernier rebondissement dans le feuilleton de la crise : la baisse de la note de la dette espagnole. La détresse du marché espagnol du crédit foncier rappelle à notre bon souvenir la dette privée, question occultée depuis un moment par celle des dettes souveraines. Est-ce que cela repart comme en septembre 2008 ?
Vous insistez sur un fait central occulté par les économistes médiatisés et les journalistes. La crise des dettes publiques européennes se situe dans le sillage d’une crise historique des dettes privées qui a son épicentre aux États-Unis, pays de 300 millions d’habitants et première économie mondiale. Cette crise des dettes privées, symbolisée par l’effondrement du « subprime rate », trahit le surendettement des ménages dans différents pays occidentaux : États-Unis, Royaume-Uni, Espagne, mais aussi Australie, Irlande, Portugal, Hongrie, Estonie. Elle est la cause directe de ce que nos amis Américains nomment aujourd’hui la « Grande récession » pour marquer la singularité de la crise actuelle dans l’ensemble des récessions de l’après-guerre. Or, la Grande récession a dévasté les comptes des États, y compris de ceux dont la situation apparaissait bonne, voire excellente. Et cela, de trois façons : en réduisant mécaniquement les recettes fiscales ; en transférant vers certains Trésors publics les pertes des banques nationalisées ou secourues par ces Trésors ; en incitant certains gouvernements à des mesures palliatives de soutien de l’activité, prises dans le souci de ne pas voir la récession tourner à la dépression.
Mais l’Espagne représente une illustration parfaite de cette liaison dangereuse entre la dette privée et la dette publique. Les ménages espagnols sont tout aussi endettés que leurs homologues américains. L’effondrement de l’économie locale, qui a supprimé plus de deux millions d’emplois, les rend largement insolvables, cependant que l’effondrement des recettes détruit le crédit de l’État espagnol. Point remarquable : il y a trois ans encore, cet État était encore excédentaire et affichait un niveau de dette largement inférieur à celui de la zone euro. Mieux encore, il a bénéficié un instant de conditions d’emprunt meilleures que l’État allemand. En 2006, le « benchmark » européen, c’était l’Espagne !
[access capability= »lire_inedits »] Quelles répercussions possibles pourrait avoir ce problème sur les autres pays européens, et particulièrement sur les banques françaises et allemandes ? Risquons-nous, par le jeu de la titrisation des dettes espagnoles, une crise des subprimes européenne ?
Oui, les prêteurs sur le marché espagnol ont largement recouru à la titrisation. Ainsi, le risque de défaut de paiement de nombreux débiteurs a été transféré vers d’autres prêteurs, essentiellement en Europe. À ce jour, les chiffres disponibles indiquent que les banques françaises détiennent 194 milliards de dettes privées et publiques espagnoles (soit 10 % de notre PIB) et les banques allemandes 240 milliards (près de 10 % du PIB allemand). Les banques européennes, dont on a vu qu’elles s’étaient dangereusement aventurées sur un marché de la dette américaine qu’elles ne connaissaient pas, sont aussi surexposées sur les marchés de la dette publique et privée des pays les plus fragiles de la zone euro. Nous avons là, en germe, un nouveau risque systémique.
Dans ce contexte, est-ce le moment d’adopter des mesures d’austérité comme celles qui ont été infligées à la Grèce et adoptées par l’Espagne et le Portugal (et peut-être bientôt par la France) ?
Les plans d’austérité trahissent la conjonction de trois facteurs. Premier facteur : tenter de rassurer les opérateurs des marchés qui sont appelés à souscrire les emprunts émis par les Trésors publics concernés (faute de souscripteurs, la faillite des États serait effective). Deuxième facteur : le fait que de nombreuses banques européennes soient « collées » par leurs détentions d’emprunts publics (qu’elles ont d’ailleurs achetés avec l’argent gratuit que leur prêtait la BCE…) conduit lesdites banques à exercer une pression collective pour que « l’assainissement » des comptes grecs, portugais, irlandais, espagnols, voire français ou italiens, « garantisse » la valeur des titres qu’elles détiennent et continuent d’ailleurs de les comptabiliser comme s’ils étaient totalement sûrs). Troisième facteur : la volonté allemande de soumettre, par l’intermédiaire de la Banque centrale de Francfort, l’ensemble de la zone euro à une discipline budgétaire qui n’est jamais parvenue à se mettre en place à partir de la Commission de Bruxelles.
La réduction des déficits semble s’imposer comme un nouveau dogme, mais ne s’agit-il pas, de nouveau, de priver l’État, dans un moment crucial, d’un outil de politique économique de premier ordre ?
Je pense d’abord que les apôtres de la réduction des déficits agissent comme des marionnettes de leur idéologie collective. La dette publique est malsaine, elle est dangereuse : c’est un axiome dans leur esprit. Qu’importe que les déficits se soient creusés sous l’effet de la récession ou de la volonté de secourir les banques en difficulté ou en faillite, qu’importe que certaines restrictions de dépenses aient pour effet mécanique de réduire la consommation, mais aussi les recettes fiscales : il faut tailler dans les dépenses.
Je suis sûr par ailleurs que la récession et ses malheurs constituent, aux yeux de nos ayatollahs, une occasion historique de solder les États-providence. Denis Kessler l’a dit à sa façon brutale, mais franche : « Il faut démanteler le programme du Conseil national de la résistance » dont est issu notre grand système de protection sociale. Alain Madelin s’est réjoui publiquement de la disparition de l’État-providence grec, en attendant bien sûr, celle des autres pays européens. Une question s’impose dès lors : comment se fait-il que la crise ait pris son essor à partir du pays, les États-Unis, qui semblait au contraire avantagé par l’absence d’une protection sociale coûteuse ?
On nous dit à propos de la crise actuelle − et DSK le répète à qui veut l’entendre − que sans l’euro, cela aurait été encore pire. Qu’en pensez-vous ?
Le propos de Dominique Strauss-Kahn évoque irrésistiblement l’argument des derniers défenseurs du système soviétique entré en agonie à partir des années 1970 : « La crise que nous subissons provient de la crise du capitalisme ; sans notre organisation socialiste, elle serait bien pire. » Nous pouvons sans difficulté infirmer ce propos.
Premièrement, avec ou sans l’euro, nous avons été les victimes et nous aurions été les victimes de cette crise de la dette privée qui est au fondement de nos malheurs économiques et sociaux : la liberté d’acheter sur le marché − avec l’euro ou une quelconque autre monnaie − des créances toxiques a permis la transmission des risques bien au-delà du marché d’origine.
Deuxièmement, l’euro a joué un double rôle négatif qui apparaît aujourd’hui dans toute sa gravité. Les pays les moins compétitifs à l’échelon international ont été protégés par leur appartenance à la zone euro : ils n’ont plus ressenti le besoin de réajuster leur compétitivité, puisqu’ils étaient protégés de la cessation de paiements extérieurs par leur rattachement à la monnaie du pays le plus excédentaire au monde, l’Allemagne. Les États proprement dits, même quand ils ne pouvaient pas s’appuyer sur des économies fortes, ont pu financer leurs déficits à des conditions très favorables, celles de l’Allemagne ou des Pays-Bas, à très peu près : cette situation, qui a prévalu jusqu’en janvier 2009, a leurré les gouvernements les plus directement concernés. Au total, l’euro a joué un double rôle pernicieux d’inhibiteur des déséquilibres externes et internes.
Quel bilan pour la France, dix-huit ans après Maastricht et huit ans après l’entrée en circulation des euros fiduciaires ?
Le bilan français s’avère d’autant plus difficile à établir que nous ignorons l’épilogue de l’aventure ! La France dispose de nombreux atouts économiques du fait de la diversification encore importante de son appareil de production : nous ne sommes pas appuyés sur un secteur immobilier ou des services financiers pléthoriques. Néanmoins, nous devons constater l’érosion progressive de notre base industrielle, qui s’est traduite par un basculement de notre commerce extérieur vers le déficit à partir du début 2004. Cette évolution négative procède de la concurrence de l’Asie émergente mais aussi de la surévaluation de l’euro, sensible à partir du milieu de la décennie. Il suffit de voir que les prévisions des entreprises françaises se sont améliorées dès que l’euro est tombé au-dessous de 1,3 dollar (c’est le seuil de rentabilité d’Airbus sur le marché international).
Au raisonnement que nous faisons, les économistes de la vulgate opposent le fait que la part des exportations françaises au sein de la zone euro a fortement décliné ces dernières années. Mais cette chute est l’effet mécanique de la montée relative des exportations allemandes dopées par la réduction drastique des coûts du travail outre-Rhin ; durant le dernier mandat Schröder, les partenaires sociaux ont réalisé « les trente-cinq heures à l’envers ». Les salariés allemands travaillent plus sans gagner plus ou en gagnant moins. Or, la dévaluation interne du travail est un substitut de la dévaluation externe de la monnaie.
La monnaie unique a-t-elle été une vraie rupture ? Avec le fameux « Serpent monétaire » (le dispositif des années 1970 qui limitait les fluctuations de taux de change entre les pays membres), suivi par le Système monétaire européen des années 1980, la France ne s’était-elle pas engagée dans la voie qui mène inéluctablement à l’euro ?
Vous avez raison d’évoquer le Système monétaire européen aujourd’hui presque oublié. Les concepteurs du SME n’avaient pas encore en tête le projet de monnaie unique, qui procède plutôt d’une volonté d’aller vers une organisation fédérale implicite de l’Europe. Leur souci, entièrement légitime, était de remédier, au sein de l’Europe communautaire d’alors, au charivari des monnaies issu de l’effondrement du système de Bretton Woods. Reconstituer un système dont les monnaies seraient stables et, dans certaines conditions, ajustables : telle était leur intention. Ce faisant, ils ont procédé à une novation d’une grande portée, bien plus féconde que la monnaie unique, en inventant un étalon abstrait, sous la forme d’une monnaie-panier, l’écu.
La bifurcation vers la monnaie unique a entraîné la fin du SME et de l’étalon qui en constituait le socle. Elle a placé les économies dans une nasse monétaire dont les plus fragiles n’ont pu s’accommoder. Elle a imposé une politique monétaire uniforme à des économies aussi différentes que l’irlandaise et l’autrichienne, la finlandaise et la grecque, l’allemande et l’espagnole. Elle a enfin porté atteinte au marché unique, puisque les monnaies des pays restés à l’écart de l’euro fluctuent fortement vis-à-vis de la monnaie unique : depuis l’automne 2008, la livre sterling s’est dépréciée de 22 à 23 % par rapport à l’euro !
Justement, ne s’agit-il pas d’abord d’une question de nature politique, à savoir quelle Europe et quels États voulons-nous, et seulement, dans un deuxième temps, d’un problème économique (des États-Unis d’Europe ont besoin d’une monnaie unique, tandis qu’un marché bien intégré d’États souverains peut en faire l’économie) ?
Tous les choix essentiels procèdent de la volonté politique, à partir de critères variables. Il est vraisemblable que la monnaie unique a été décidée dans une intention politique, celle de préparer le fédéralisme économique et, par voie de conséquence, le fédéralisme politique. Mais pourquoi cela a-t-il été décidé au moment précis où l’Allemagne commençait sa réunification ? Les Français, qui ont joué un rôle déterminant dans la signature des accords de Maastricht, ont craint l’avènement d’une Allemagne surpuissante lors même qu’elle était instantanément accablée par le fardeau représenté par ses régions orientales. En imposant la monnaie unique, ils ont fait preuve d’un aveuglement coupable.
Il est vrai que nous avons désormais besoin d’une Europe coopérative. Par cette formule, nous entendons non seulement une Europe qui réalise des projets communs, comme le projet Galileo, mais aussi et surtout une Europe où les États ne sont pas tentés de faire cavalier seul avec l’alibi de la compétition mondiale, comme l’Allemagne en donne le triste exemple par sa politique déflationniste qui aggrave le marasme de ses voisins, sans profit à long terme pour elle-même. Or, cette question, celle de l’Europe coopérative, se pose avec ou sans monnaie unique.[/access]
Selon le très sérieux Irish Times, un secteur au moins souffre financièrement du Mondial de foot. Celui des prostituées. Il semblerait en effet que ces Messieurs gardent leur énergie pour les retransmissions en direct et que la testostérone se contente de quelques hurlements, voire d’un coup dans le vuvuzéla. Ils tirent, oui, mais au but! C’est des plus contrariant pour ces Demoiselles, à peu près la seule corporation à ne pas avoir pris la crise de plein fouet.
Cependant, il existe des hommes que le foot indiffère, qui préfèrent le rugby, la pêche à la ligne, l’élevage de yorkshires, voire l’immolation de véhicules. Où sont-ils, cette foule innombrable qui ignore tout des subtilités du corner, du hors-jeu et du penalty ? En tout cas, pas aux putes ! Faut-il en conclure que le gros de la troupe des supporteurs est constitué de clients réguliers, piliers de boxons ? Dans ce cas, Mesdemoiselles, je ne vois qu’une solution. Emballez vos cuissardes, guêpières et strings perforés et filez en Afrique du Sud. Il n’est pas trop tard, mais il est temps !
On peut dire que l’expérience a été sidérante. Au sens premier du terme. Mercredi dernier, les vénérables membres de l’Association des journalistes parlementaires, recevaient Marine Le Pen sous les ors du Palais Bourbon. Celle qui se voit déjà au second tour de la prochaine présidentielle et, à défaut, gagner aux législatives dans sa circonscription fétiche du Pas-de-Calais. La fille de, qui pour la première fois posait le pied à l’Assemblée nationale, est un sujet complexe à appréhender pour les journalistes.
Une salle aussi pleine que pour Hollande ou MAM
Oui, j’entends d’ici les critiques, évidemment ces ânes bâtés de journalistes ne voient rien, se copient entre eux, ne sortent pas de la pensée mainstream, comment imaginer autre chose que leur absence de point de vue critique, voire politique sur l’objet Marine le Pen. Bien, accordé. La preuve, certains confrères avaient cru bon de lancer une tentative de boycott de la dame, au nom des vertus républicaines, de la liberté en danger, et du devoir de mémoire réunis. Et bien, on peut dire que ça n’a guère marché : la salle était pleine, autant que quand François Hollande, ou MAM, deux bons clients, viennent causer entre gens civilisés. Mais Marine Le Pen (non non, je le crois pas, comme dirait le génial Philippe Katerine), c’est autre chose.
Et c’est d’ailleurs chose étonnante que de voir l’intelligence stratégique, et surtout politique, disons-le, de la dame, à supposer qu’on en doutât. Pour avoir attaqué ses cinq premières minutes de causerie avec la voix trop forte, le verbe trop frontiste, elle se fait rabrouer aussi sec par une des doyennes de la presse parlementaire. Et, au lieu de s’offusquer, voilà Marine le Pen qui trouve illico le bon ton, répond en rigolant, avance sereinement ses arguments, sort de la dialectique frontiste habituelle et son discours classique : immigration-invasion/politiques tous pourris/la France et les Français d’abord.
« L’autonomisation du vote frontiste »
Il faut dire qu’en ce moment, franchement, elle a juste à se baisser pour vendanger : les Woerth, les salaires et retraites des ministres, les cigares des secrétaires d’Etat, les logements de fonction, jusqu’à la grotesque suppression de la garden-party du 14 juillet. Ou encore l’euro, dont elle propose de sortir en bon ordre et en accord avec tous les Européens. En vrai, par moment dans l’assistance, on se regardait entre journalistes en se disant que bon dieu, ça allait vraiment être compliqué de s’en débarrasser de celle-là. Et franchement, je souhaite bon courage à Sarkozy s’il se représente (blague) pour réussir à nouveau une OPA sans douleur sur son électorat. À tel point que, quand Marine le Pen, brandit « l’autonomisation du vote frontiste », c’est à dire « jusqu’ici, nos électeurs étaient plutôt de droite, et quand il fallait, ils donnaient leurs voix à l’UMP au second tour. C’est fini tout ça, regardez le score du FN aux régionales », on n’a aucun mal à la croire.
Dans le fond, ce qui a saisi la salle, c’est une soudaine irruption de la réalité dans la politique. Pardon, mais c’est de plus en plus rare. A supposer que ça ait encore un sens. Après tout, si on regarde froidement, le Front National, aux dernières régionales, sans parler de l’élection présidentielle, représente quand même un bon paquet de Français. Qu’on peut par facilité diaboliser, traiter avec une bonne dose de mépris social ou, ce qui revient au même, décréter qu’ils ne votent FN que parce qu’ils sont orphelins des partis politiques tradis. Autant de trucs qui rassurent. Mais quand on voit et on entend Marine Le Pen, on comprend bien qu’il va falloir changer de grille de lecture, mettre à jour les logiciels et regarder le problème en face. À moins de vouloir refaire le coup de la patrie en danger comme en 2002. Cette réalité, d’électeurs qui choisissent le FN pour des tas de raisons sérieuses et pas que racistes-prolos-incultes et ce, partout autour de nous. Partout sauf là où nous autres, pauvres journalistes nous traînons en bande avec nos analyses minables en bandoulière. Comme à l’Assemblée nationale par exemple…
Le petit peuple des petits blancs
Evidemment, il y a toujours des gens pour reprocher à l’héritière le Pen d’être la fille de son père, l’antisémite, le raciste. Là-dessus aussi, elle a des réponses. Et a choisi d’incarner un espace politique vaste, de plus en plus vaste, puisque même la gauche le néglige : la nation et les Français d’en bas -retraités, chômeurs, ouvriers, petits fonctionnaires, bref tout le petit peuple des petits blancs. Les faits jouent pour elle, elle le sait. Et n’a pas besoin de gueuler pour exister.
On a finalement tous bu un coup avec elle ensuite, en causant de ses chats, de ses enfants, du congrès qui arrive et de l’été qui vient. Vingt minutes plus tard, elle était en train de fumer dans la galerie à l’extérieur de l’Assemblée, avec vue sur la place de la Concorde. Autour d’elle les gens étaient fascinés. Ce qui est quand même pour le moins inquiétant : ceux-là mêmes qui fréquentent le pouvoir (législatif) au plus près, en permanence, ne peuvent s’empêcher de hocher la tête à certains de ses arguments. Comme s’ils étaient le moins dupes de ce qu’ils ont sous les yeux tous les jours. Et finalement je me suis dit après ça, je serais Sarkozy d’un côté, Marine le Pen de l’autre, je ferais comme les Italiens et je trouverais un terrain d’entente, permettant à l’une de devenir l’aile droite et nationale de l’autre. La condition pour notre invitée du jour de sa prospérité politique future, sûrement. Mais aussi pour l’autre, le prix à payer pour sa survie au plus haut niveau du pouvoir.
Viré de France Inter, Stéphane Guillon est-il réellement un martyr de la foi ?
Il l’aura bien cherché, mouillé son maillot, cent fois sur le métier remis l’ouvrage. Mais aux âmes bien nées, la valeur n’attend pas le nombre des années. Il l’a obtenu de haute lutte et ne le lâchera plus, son bâton de maréchal, son summa cum laude. Héros et Martyr. Guillon viré, enfin, entré au panthéon des victimes de la droite réactionnaire, qui a commis la forfaiture la plus honteuse que l’on puisse imaginer : l’atteinte au droit de libre expression. Bingo ! The winner is Stéphane Guillon !
Un « humoriste », cela a tous les droits, dit la vulgate de gauche. Eh bien, non. Un humoriste n’a pas le droit de ne pas être drôle, par exemple. Et je ne trouvais pas Guillon drôle. Comique de répétition relou, toujours pareil. Où est l’esprit, où est la nouveauté lorsqu’un comique, devient à ce point prévisible ?
Il y avait eu un précédent en eau de boudin, lorsque Frédéric Bonnaud racontait inlassablement les mésaventures de « Mon Nicolas » sur Europe 1, d’une voix trop haut perchée. Pari impossible que de feuilletonner ainsi pendant toute une saison sur le même sujet. Insupportable parce que plus drôle du tout. Alors Guillon s’y est mis, en draguant la bonne gauche de la gauche, celle qui croit penser, mais ne fait jamais que réagir. Tout ce qui est à droite est moche, con, nul. Tout ce qui est à gauche est élevé, moral, éclairé. Le monde à la photocopieuse, en tout noir et en tout blanc. Et Guillon buzzait. Donc il avait raison ? Pas du tout : il prêchait des convaincus, ceux qui appartiennent à la « gauche automatique », ceux qui se marrent, qui se bidonnent, trop heureux de se faire instrumentaliser, parce que c’est le prix à payer pour en être…
Des légions entières de beaufs de gauche
Pour en être, pour y appartenir, aux légions de beaufs de gauche aussi nombreux que ceux de droite. Car ils sont bien légion, les beaufs de gauche, sauf qu’ils se singularisent. Le beauf de gauche s’habille d’humanisme, de moralisme ou de militantisme pour se distinguer. À part cela, il est aussi primate, primitif et primaire que le beauf de droite, une sorte de Gaston Lagaffe complètement aigri, souvent loser, qui n’existe qu’en étant contre. Contre la droite bien sûr, mais aussi le grand capital, les méchants de toutes sorte. Parce que le beauf de gauche lui a toujours toutes les solutions, yaka l’écouter, faucon le suive. En lieu de cela, il se panurgise et se retrouve au chaud en bêlant de concert avec les autres moutons. Position confortable qui évite de douter, de s’interroger, de prendre de la distance.
Quand Guillon pratique le harcèlement
Retour à Guillon. On ne pourra pas dire qu’il n’a pas produit des efforts acharnés pour se faire virer. Passons sur le mauvais goût, les délits de sale gueule « humoristiques » pour en venir au bombardement quasi quotidien de ses deux patrons, Jean-Luc Hees et Philipe Val. Nommés par Sarkozy, donc chiens forcément. Un message répétitif qui voulait dire : “Je vous chie dans les bottes, mais vous z’êtes pas cap.” Bien sûr que si. C’est un bon principe que, quand on vous colle une, vous en rendiez deux. Une pour rétablir l’équilibre, et une autre en cadeau de la maison. « Je ne suis pas Domenech », disait Jean Luc Hees au Monde, et il a bien raison. L’autre aurait trop aimé que le patron de Radio France lise en plus un communiqué de reddition, comme Raymond-la-pas-Science l’a fait avec son équipe de Bleus. Même pas en rêve…
Contre nous de la tyrannie, l’étendard sans gland est levé !
Oui, mais moi, Guillon, je suis humoriste et le droit à la libre expression est sacré. Comme elle est facile, cette excusette. Ah ! la liberté du fou, le bouclier final contre tous les Dark Vador du mal. L’humour n’est de qualité que lorsqu’il s’accompagne de légèreté, même pour dire des abominations. Guillon, lui, pratiquait cette forme de sous-humour qu’est la dérision, qui renvoie à sa substance : le dérisoire, le pas sérieux. Or, il n’y a pas plus sérieux que l’humour. On peut prendre en exemple Guy Bedos, bien de gauche certes, mais avec de l’esprit et de la légèreté, de la créativité. Sauf que lui, il va chercher ses spectateurs sur les scènes, et pas bien à l’abri derrière le micro calfeutré d’un service public qui n’a qu’a être bonne fille ad nauseam.
Il ne manque pas de sel que Philippe Val ait été obligé de virer Guillon, lui qui, pendant des lustres, n’a pratiqué que cela, la dérision, la gauche ouarf-ouarf. Tant pis pour lui, ou tant mieux. On ne peut pas jouer à yau de poêle toute sa vie, faut bien en sortir un jour, dans la douleur parfois…
De profundis Didier Porte
Je suis un salaud, et je manque de solidarité avec l’autre « victime », Didier Porte qui lors d’un sketch mettant en voix Dominique de Villepin lui faisait dire à plusieurs reprises « j’encule Sarkozy », un anelkisme qui semble faire florès. Gros, gras, vulgaire. Nicolas Canteloup a fait pendant toute une saison un personnage récurrent de son Villepin qui déteste Sarkozy. Jamais une vulgarité, jamais une lourdeur. Et cela faisait rire.
Non, je ne parlerai pas de Didier Porte, parce qu’il est définitivement un très triste sire. Il s’est répandu dans la presse avec un argument qui tue, enfin qui le tue lui même. En substance : je vais mal et j’ai deux gosses dont je ne peux plus m’occuper, alors je vais les donner à l’assistance publique. Le chantage aux enfants ! Manquait plus que ça : j’ai le droit de dire n’importe quoi, parce j’ai des bouches à nourrir. Pauvre type, t’avais qu’à y penser avant, et tu pourras toujours te souvenir qu’il y a dans ce pays des millions de parents qui ont des bouches à nourrir, sans tomber dans cet odieux chantage. Ils se sentiraient déshonorés de proférer des monstruosités pareilles. Il est vrai qu’ils ne sont pas « humoristes », mais simplement laborieux…
Comment Eric Woerth a-t-il pu ignorer que ses deux casquettes et les activités de sa femme allaient éveiller les soupçons et l’affect jubilatoire du peuple ? Il risque en tout cas de payer pour toutes les catastrophes arrivant au pouvoir sarkozyste.
Le grand philosophe américain Thomas Sowell[1. Thomas Sowell est un économiste de l’Ecole de Chicago de Milton Friedman qui a élargi sa réflexion à la théorie politique et à la philosophie de l’éducation. Il est considéré, dans le monde anglo-saxon, comme l’un des plus grands philosophes vivants. Aucun de ses nombreux ouvrages n’a été traduit en français. Il cumule les handicaps d’être conservateur et afro-américain non idolâtre de Barack Obama. Ceci explique peut-être cela.], dans son dernier ouvrage Intellectuals and Society établit une distinction entre l’intelligence et l’intellect. Il définit l’intellect comme une intelligence dépourvue de la capacité de jugement, alors que la sagesse résulte de la combinaison de l’intellect, du savoir, de l’expérience et du jugement permettant d’aboutir à une compréhension cohérente du réel.
Aveuglement incompréhensible
Le ministre du Travail, ancien ministre du Budget, Eric Woerth a été doté par la nature d’un brillant intellect, grâce auquel il a pu gravir avec aisance l’échelle menant aux plus hautes positions de l’administration, puis de la vie politique française. Il s’avère aujourd’hui, avec ce que l’on désigne maintenant sous le nom « d’affaire Bettencourt-Woerth », que sa capacité de jugement a été singulièrement réduite par un incompréhensible aveuglement. Comment n’a-t-il pas pu prévoir que sa double-casquette de ministre du budget et de trésorier de l’UMP pouvait engendrer quelques soupçons sur une éventuelle mansuétude fiscale dont pourraient bénéficier les gros donateurs de l’UMP qu’il était chargé de cajoler ? Comment n’a-t-il pu subodorer que l’embauche de son épouse Florence par la société Clymène, gestionnaire de la fortune de Liliane Bettencourt, concomitante avec son arrivée à Bercy, n’était pas uniquement liée aux qualités d’analyste financière de la compagne de son existence ?
À sa décharge, on peut remarquer que personne, à l’époque n’avait, ni dans la presse, ni dans le monde politique, tiré suffisamment fort la sonnette d’alarme, pour qu’il prenne conscience des dangers de conflits d’intérêts recelés par cette situation scabreuse.
De plus, venu à la politique dans le sillage d’Alain Juppé, il bénéficiait jusque là dans le public d’une réputation d’homme austère et rigoureux, « droit dans ses bottes », ferme dans ses convictions mais ouvert au dialogue avec les partenaires sociaux. Bon époux, bon père de famille, il s’était forgé une image fort éloignée du bling-bling altoséquanais de certains de ses amis politiques. On le voyait régulièrement dans les montagnes où je réside, où il venait dépenser son trop-plein d’énergie dans des ascensions avec piolet et crampons dans le massif du Mont-Blanc.
La France qui jubile quand les riches se dévorent entre eux
Tout cela aurait pu passer sans encombres, et il aurait pu poursuivre son ascension politique – pourquoi pas Matignon ? – en gérant au plus fin la réforme des retraites, s’il n’était devenu la victime collatérale des déchirements de la famille Bettencourt, un feuilleton qui tient en haleine cette France qui jubile quand les riches se dévorent entre eux. Les acteurs sont bons : le gigolo platonique et cupide parade dans Saint-Germain des Prés après avoir ponctionné sérieusement l’argent de la vieille. Les avocats de haut vol, Kiejman, Metzner et compagnie mettent en scène leurs duels oratoires et leurs altercations bidonnées avec d’autant plus de zèle que le compteur du tarif horaire ophtalmocéphalique tourne à plein. Les valets sont hégéliens, et ne se privent pas d’écouter aux portes pour se servir des confidences volées en les transmettant aux « grands investigateurs » des médias traditionnels et des francs-tireurs du web.
Une muraille de Chine entre mari et femme ?
Dans l’histoire, il ne manquait qu’un cocu – métaphorique, bien sûr – et c’est Eric Woerth qui s’est retrouvé dans ce rôle dont il cherche maintenant pathétiquement à se débarrasser, mais qui lui colle à la peau comme la tunique de Nessus.
Il est d’abord victime d’une pseudo-modernité qui voudrait, selon son expression « élever une muraille de Chine » entre les activités professionnelles du mari et de la femme au sein d’un couple uni pour le meilleur et pour le pire. Le tragique de la condition humaine veut qu’il ne soit donné qu’aux êtres d’exception la force d’âme de résister à la tentation d’aider son conjoint ou ses enfants à profiter des avantages conférés par d’éminentes fonctions. Le Français ordinaire, qui ne manque pas une occasion de pratiquer le népotisme à la petite semaine dès qu’il en a l’opportunité, pousse les hauts cris dès que les puissants semblent se conduire de la sorte. En la matière, le soupçon vaut preuve, et les maladresses – légion d’honneur remise à l’intendant interlope de Mme Bettencourt, dîner avec Robert Peugeot – se transforment en indices accablants de forfaiture. L’intrication de l’argent et de la politique n’est ni nouvelle, ni l’apanage de la seule droite : Roland Dumas n’a jamais été, à ma connaissance, membre de l’UMP ou de ses avatars antérieurs.
Woerth va-t-il payer pour tous les autres ?
Evoquant l’affaire Bérégovoy et la fameuse formule mitterrandienne de « l’honneur d’un homme jeté aux chiens », les défenseurs de Woerth tentent de mobiliser, contre l’affect jubilatoire du peuple regardant un puissant se noyer, les ressorts de la compassion. Il n’est pas sûr du tout que ça marche : Bérégovoy était une figure tragique de fidèle compagnon délaissé par Mitterrand, qui l’avait mis dans les pattes du redoutable faisan Patrice Pelat pour l’aider à résoudre ses problèmes de logement. Eric Woerth ne peut pas se transformer comme par baguette magique en une victime du destin, alors qu’il s’est efforcé, avec succès, d’apparaître comme un homme capable de contrôler avec une parfaite maitrise les situations les plus délicates. De toute façon, il faudra que bien que quelqu’un paie l’addition de la série de catastrophes qui atteignent directement le pouvoir en ce début d’été : la Berezina des Bleus, les cigares du pharaon Blanc, les petits arrangements avec le POS de Grimaud d’Alain Joyandet.
Eric Woerth semble le mieux placé pour faire les frais de cette conjoncture épouvantable. C’est peut-être injuste, car l’homme ne semble pas s’être enrichi personnellement dans cet imbroglio politique et familial.
Mais il lui eût été facile de se mettre à l’abri de tout soupçon. Madame aurait peut-être fait la tête pendant quelques jours, et l’UMP aurait dû se trouver une pompe à finances moins efficace. Il pourra, si le proche avenir lui réserve quelques loisirs, se consoler en relisant Nietzsche qui prétend que tout ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort. Et méditer sur les œuvres complètes de Thomas Sowell, dont je lui conseille fortement la lecture, en supposant qu’il maitrise suffisamment la langue de Shakespeare, ce qui doit être le cas, car Woerth n’est pas la moitié d’une andouille, question intellect…
Les lycéens, qui passent actuellement les épreuves du bac, le savent bien : on peut obtenir son diplôme du premier coup, ou au rattrapage. Pour la notoriété médiatique c’est un peu la même chose. On peut très bien toucher le public à contretemps, voire post-mortem. Ainsi, depuis quelques mois on parle beaucoup de Philippe Muray dans les médias, alors que jadis son œuvre – sans provoquer l’indifférence des journalistes – ne suscitait pas un tel engouement. La raison de ce repêchage tardif de Muray (1945-2006) est piquante : il s’agit d’un spectacle. Muray sauvé par un spectacle flamboyant, et même plus : par une fête. Cette fête c’est évidemment la délectable lecture que Fabrice Luchini donne en ce moment de chroniques de Muray, au théâtre de l’Atelier, devant un public ébahi. Un public très divers, qui au début ne regroupait que les dangereux fanatiques du poète, mais qui s’est fortement élargi au point de faire de ce spectacle un moment incontournable de la vie culturelle parisienne, qui tournera peut-être même en province la saison prochaine.
L’effet immédiat est donc une couverture médiatique importante, et une presse unanime (à l’exception notable de Télérama…) à saluer tant la prestation de Luchini que la plume de Muray. Le Figaro a évidemment largement contribué à remettre l’auteur de Après l’histoire sur le devant de la scène intellectuelle. Plus étonnant… le journal Libération, que n’a absolument jamais épargné Muray pour son suivisme sociétal acharné, a consacré jeudi dernier – jour de manif festive rythmée par les vuvuzelas – un dossier élogieux à l’écrivain. Une double page inattendue composée d’un excellent article très documenté de Philippe Lançon « Exorcismes spiritueux » ; ainsi que d’une touchante lettre inédite de Muray à sa femme. Le tout accompagné d’un gigantesque portrait de l’écrivain.
L’œuvre de Muray mise, ainsi, au cœur de la machine à célébration (qui est aussi une machine à neutraliser) pourra t-elle survivre ? Faut-il espérer un monde où tout le monde lira Muray ? Un univers où il sera au bac de français ? Des villes avec des rues et des salles des fêtes « Philippe Muray » ? Une statue géante de l’écrivain, à proximité du Ministère de la culture ? Des livres de Muray à disposition des estivants de Paris-Plage ? La secte des fanatiques intégristes de Muray s’interroge, en souriant de bonheur.
Etes-vous prêts pour la prochaine secousse qui pourrait aussi bien être la faillite d’un gros fonds de placement, la découverte d’une gigantesque ardoise au bilan d’une Banque ayant voulu rafler la mise grâce aux produits dérivés ou la souscription ratée d’une émission obligataire Européenne ? Car cette secousse, quelle que soit sa magnitude, sera ressentie comme un profond séisme par des marchés, par des investisseurs et par des citoyens hyper sensibles parce que hyper fragilisés!
Notre système est devenu dysfonctionnel, nos valeurs sont détraquées, nos responsables sont à court d’idées, voire paumés … bref, notre univers est à bout de souffle. Tout cela sent la fin de parcours… Et pendant ce temps, le citoyen est prié de s’adapter à un monde bouleversé où les frontières de la « normalité » reculent tous les jours davantage: en fait, ce qui était considéré comme improbable, voire inimaginable ou intolérable, il y a 2 ou 3 ans fait aujourd’hui partie du décor kitch de notre vie quotidienne.
Bienvenue dans le kolkhoze occidental
Il faut dire que les trophées de cette crise ayant démarré à l’été 2007 sont légion: un monde bancaire maintenu sous perfusion par des Etats, des établissements voués au crédit qui … ne se prêtent même plus entre eux, un certain nombre de Banques majeures détenues – ou tout au moins contrôlées – par l’argent public, un marché obligataire léthargique, des Banques Centrales qui se mettent à acheter les obligations d’Etat afin de limiter les coûts de financement des pays et ce même en Allemagne, certains autres pays qui ne parviennent carrément plus à lever des fonds sur les marchés… cette machine infernale lancée à toute allure ne s’arrêtera pas de sitôt car elle semble produire son propre combustible!
Bienvenue dans le nouveau kolkhoze occidental entièrement approvisionné par la Banque Centrale Européenne et par la Réserve Fédérale. Et pour cause: les transactions commerciales des banques américaines ne se sont-elles pas effondrées de près de 500 milliards de dollars depuis septembre 2008 à 160 aujourd’hui? La BCE, qui détient plus de 40 milliards d’euros en bons du trésor grecs, espagnols, irlandais et autres ne s’attend-elle pas à des pertes bancaires européennes plus importantes cette année qu’en 2009 ? Quand le nouveau Fonds de stabilité européen (tout récemment créé ex nihilo) s’écriera-t-il en direction du premier pays qui en bénéficiera: Lazare lève-toi…?
En réalité, le combustible de cette machine infernale est allègrement fourni par nos propres responsables: Ce fonds de stabilité aux qualités thaumaturgiques censé soulager les endettements excessifs n’est-il lui-même pas constitué par … encore plus de nouvelles dettes contractées par l’Union? L’inconséquence de nos Etats et l’irresponsabilité de nos dirigeants sont sur le point d’appauvrir considérablement notre monde occidental dont l’imposition est condamnée à s’aggraver lourdement afin d’éponger leur incompétence.
Les amateurs de séries américaines se souviennent sans doute des 4400, produits par Francis Ford Coppola. 4400, c’était le nombre d’Américains qui auraient été enlevés par des extra-terrestres et qui, tous revenus en même temps après des années, se retrouvaient investis de mystérieux superpouvoirs. Si l’on en croit La Tribune, 4400, c’est aussi le nombre de suppressions de postes prévues chez Air France d’ici mars 2013. On vient donc enfin de comprendre la méthode gouvernementale pour faire disparaître les demandeurs d’emplois et les chômeurs afin de ne pas gonfler les statistiques. Ils sont quelque part sur Mars ou sur Vénus. Mais le principal, c’est qu’ils reviennent sur Terre avant 2012 et qu’ils usent enfin du seul superpouvoir qui compte : leur bulletin de vote.
« La première fois que j’ai vu une femme nue, j’ai cru que c’était une erreur. » (Woody Allen)
David Abiker n’est pas qu’un brillant journaliste à France Info ayant lancé le premier club de la presse internet (l’indispensable « Parlons Net ») ; David Abiker n’est pas non plus que ce piquant chroniqueur égayant les pages de L’Express ou de Marie-Claire de ses délicates « choses vues »… C’est aussi un écrivain sagace, qui pose un regard acerbe sur la modernité, sans jamais tomber dans l’écueil de la détestation ; un écrivain sensible sachant mettre en évidence les mutations de l’époque, à travers des récits subtilement autobiographiques, à la narration simple, attachante et volontiers mélancolique par-delà les saillies de l’humour. L’une des préoccupations littéraires de David Abiker est d’explorer les « tabous » qui parcourent la société… Il a commencé avec Le Musée de l’homme (2005), dans lequel il explorait le « déclin de l’empire masculin » ; il a poursuivi ce projet avec Le Mur des lamentations (2006), envoûtante réflexion sur la victimisation sur fond de récit poignant – et parfois burlesque – d’un homme aux prises avec la maladie.
Une plongée (en slip) dans les seventies
Le nouveau livre de David Abiker, Zizi the Kid, s’inscrit entièrement dans cette démarche, puisque l’écrivain nous décrit cette fois-ci l’itinéraire intime d’un petit garçon rondouillard et timide, découvrant l’érotisme et la sexualité dans la France effervescente des années 1970. Zizi se présente ainsi sous la forme d’une série de petites miniatures nostalgiques, comme autant de clichés Kodachrome™ un peu défraîchis, retraçant l’étrange mutation d’un môme depuis l’enfance (le récit commence aux cinq ans du gosse) jusqu’à la prime adolescence. Et cette fascination érotique pour le corps féminin passe – chez « Zizi » – par bien des chemins : depuis la poupée qu’il déshabille pour en découvrir la froide anatomie de plastique jusqu’aux numéros de Playboy, dont il regarde en douce les « princesses » dénudées, en passant par l’examen minutieux qu’il fait des pages consacrées aux sous-vêtements (Ah, les sous-tif Playtex !) dans le catalogue familial des 3 Suisses. Plus tard, c’est en voyant une pub télévisée pour la Végétaline (mais si, souvenez-vous de ce petit dessin animé où l’on voyait danser des frites sexy et heureuses d’être cuites dans de la Végétaline ! ) que l’imaginaire de « Zizi » va s’emballer. Et le personnage est aussi attachant dans le désir brouillon que dans la perplexité innocente, celle qui le frappe en voyant la chienne de la famille avoir ses règles, la chatte de la maison être en chaleur ou quand il explore le contenu d’une boîte de préservatifs trainant dans la salle de bain. Une curiosité aussi, qui – sous l’impulsion d’un jeune cousin vantard parlant obsessionnellement de la taille de son sexe – va le pousser à se chercher sa propre virilité, d’abord au travers d’une panoplie de Spiderman, puis – les années passants – dans un intérêt amoureux réel envers les filles, et une réconciliation avec son propre « zizi », dont il commence à comprendre le fonctionnement.
La mélancolie de l’enfance
Au-delà du pittoresque de ces saynètes drolatiques, Abiker parvient très bien à nous rappeler la difficulté d’être un enfant : « L’ennui de cet âge là, je peux presque le toucher. Les moteurs de mes voitures Majorette refusent obstinément de démarrer, les soldats paressent au fond du coffre à jouets et les peluches sont blêmes… » Une mélancolie dont il sera facile au lecteur de retrouver en lui-même, quel que soit son âge, l’expérience de la noirceur.
Mais une autre manière d’apprécier ce récit est d’en regarder les décors. Car David Abiker est coloriste autant qu’écrivain. Il parvient, sans forcer le trait, et sans artifice aucun, à installer une authentique ambiance seventies vintage, dont il convient de saluer l’imparable effet nostalgique et la qualité de l’imagerie historique. Car ce récit s’étire dans le temps : celui du narrateur (qui va de l’enfance à l’adolescence, de l’innocence aux préoccupations sexuelles explicites), mais aussi dans le temps même de l’Histoire, puisque le récit commence sous Pompidou, s’étend sur tout le septennat giscardien (dont Abiker parle avec une irrésistible tendresse), et s’achève sur les débuts de l’ère Mitterrand. Une époque où l’on porte des slips kangourous, où l’on joue aux Big-Jim, aux Légo, où l’on porte des pompes Kickers, où l’on écoute des histoires du Petit Ménestrel (genre Davy Crockett ou Robin des Bois) dans son mange-disque orange à piles, où l’on tombe amoureux de Karen Cheryl ou bien de Catherine Deneuve en regardant Peau d’âne ; une époque de la plus haute antiquité que les enfants de la génération Internet découvriront certainement avec un grand sourire de sympathie en lisant cet indispensable Zizi de David Abiker…
Le vendredi, je déjeune à Sarcelles chez mes parents. C’est jour de marché.
Le marché de Sarcelles, avant, c’était un must. On y venait même des beaux quartiers de Paris pour y dénicher vêtements ou accessoires de marques à petit prix. Puis les choses ont changé. Tout est encore très bon marché mais très bas de gamme. À l’image de la ville.
Vendredi 18 juin, Gare du Nord donc, première étape.
La gare du Nord c’est la plus moche, la plus sinistre des gares parisiennes. Quand j’étais jeune, je la détestais tellement qu’au Monopoly, je refusais de l’acheter. Et ce n’est pas l’arrivée de l’Eurostar qui l’a embellie. Au contraire, maintenant qu’elle est dotée de son terminal bilingue et chicos grouillant d’hommes d’affaires pressés, on dirait que le fossé entre les mondes qui s’ignorent est encore plus grand: les banlieusards du neuf-cinq et les bobos french ou english. D’ailleurs, pendant les émeutes de mars 2007, le seul événement nouveau dans cette gare fut la peur des voyageurs/Eurostar face à la violence, gorgone surgissant devant eux « en vrai ».
Garges-Sarcelles ou la Paris-Bamako
Dali s’est trompé : le centre du monde, ce n’est pas la gare de Perpignan, mais la gare du Nord. Elle est le carrefour de toutes les ethnies, de tous les dieux et de tous les esprits ramenés d’ailleurs lointains, qui se baladent dans les couloirs. Ce Sikh enturbanné qui tire une lourde caisse, cette vieille mendiante enveloppée dans son safsari sans couleur, faut être aveugle pour ne pas voir qu’ils s’entretiennent en douce avec leurs divinités persos.
Escalator direction RER D, Garges-Sarcelles. (On surnomme cette ligne la Paris-Bamako.) Le train arrive. Montent des femmes africaines avec caddies vide et landaus pleins. C’est le train des femmes qui vont au marché entre copines. Je m’installe. À coté de moi, des jeunes ados arabes parlent forts et se contorsionnent pour s’échanger leurs oreillettes d’Ipod sans même se soucier de se retrouver couchés sur moi, qui essaie de lire le journal. Je leur fais remarquer que j’existe. S’en foutent. Excuses ricanantes. Tirade de l’un sur les Bleus. « Un bouffon ce Domenech, qu’il se casse ce connard ».
La veille, les Français se sont fait écraser par les Mexicains. « Lamentable », titre mon Parisien. Mais ce soir c’est le grand soir pour mes voisins de RER : Algérie-Angleterre. J’entends qu’ils se réuniront chez un certain Brahim, à Villiers le Bel. Les joueurs de foot, dieux du stade ? Chacun ses mythes… Je profite de l’arrêt Saint-Denis-Stade de France pour changer de rame. Je veux pouvoir lire l’article sur les héros de l’Ile de Sein, ces gens qui ont répondu à l’appel du Général en 40.
Aujourd’hui, c’est le 70ème anniversaire de l’Appel. Encore un autre esprit qui rôde.
Je me reproche de ne pas avoir parlé avec les jeunes tout à l’heure, glissé du foot à de Gaulle, histoire de leur faire un cours express. Parlé avec eux du courage et de la liberté. C’est un toc chez moi, je ne peux pas m’en empêcher. Quinze ans d’enseignement dans des établissements « durs », ça laisse des automatismes. Mais bon. Trop chaud, là, j’ai la flemme.
Impossible de lire mon article : encore plus de bruit et de portables dans cette rame…comme je plaisante toujours : je n’ai jamais réussi à lire une ligne sur cette ligne. Ca ne change pas.
Arrivée à Garges-Sarcelles, Cohue au portillon, la politesse et le respect du prochain, connaît pas, on se bouscule à tout va. Dès la sortie, je me retrouve en plein marché.
Je m’arrête devant une échoppe de sous-vêtements féminins. Un groupe de très jeunes femmes voilées avec poussettes fouillent dans un tas de strings et de soutiens gorge super sexy. J’essaie de les imaginer dénudées et provocantes sous leur voile. Qu’en pense leur dieu ? J’avance. Population maghrébine, chaldéenne, indonésienne, noire. Beaucoup plus de Noirs qu’avant, de mon temps.
Un stand de drapeaux. Un homme rend celui qu’il tient en hurlant. « Je t’ai demandé le drapeau algérien, celui-là c’est le Pakistan ! » Je continue.
Pas de discussion politique l’après-midi
Une blonde décolorée, étoile de David au cou, prend à témoin le vendeur d’épices : « Vous avez vu ce culot ! Elle bloque tout, celle-là, avec sa tirette et elle s’en fout ! » La coupable est arabe, comme le témoin. Il y a encore possibilité d’engueulades futiles, je me dis. Les dieux sont parfois encore complices. Il fait beau. Je reconnais chaque senteur, ce sont les miennes. Ici, les fruits et légumes sont magnifiques. Comme toujours. Ici c’est chez moi même si je m’y sens aussi étrangère. Comme à Tunis, quand j’y retourne. Même histoire.
Stand de CD. Musique raï à fond. Ça aussi, ça a changé.
La foule est trop dense. Impossible d’avancer entre caddies et landaus. Je choisis de longer le trottoir. Je lève les yeux vers les immeubles. Mon regard s’ennuie de cette architecture à angle droit sans courbe ni surprise. Ça, ça ne change pas. J’arrive enfin aux Flanades, je salue les copains de mon père, ceux qui sont restés, comme lui et qui devisent comme chaque jour dans leur café habituel. Chez mes parents, les deux voisines/copines de ma mère sont là : L’une a apporté les halotes (pains maison) pour shabbat, l’autre prend un plat de méchouia, cadeau de ma mère. Pas de discussion politique aujourd’hui, jamais le vendredi. Elles sont vieilles, elles osent encore les bagarres entre elles certains après-midi. À la différence des nouvelles générations qui n’ont plus les mots mais la violence des corps.
Et si les dieux se décidaient enfin à se parler et nous laissaient un peu tranquilles ?
Jean-Luc Gréau est économiste, ancien expert du Medef. Il a notamment publié : La Trahison des économistes (Gallimard, 2008).
Jean-Luc Gréau est économiste, ancien expert du Medef. Il a notamment publié : La Trahison des économistes (Gallimard, 2008).
Commençons par le dernier rebondissement dans le feuilleton de la crise : la baisse de la note de la dette espagnole. La détresse du marché espagnol du crédit foncier rappelle à notre bon souvenir la dette privée, question occultée depuis un moment par celle des dettes souveraines. Est-ce que cela repart comme en septembre 2008 ?
Vous insistez sur un fait central occulté par les économistes médiatisés et les journalistes. La crise des dettes publiques européennes se situe dans le sillage d’une crise historique des dettes privées qui a son épicentre aux États-Unis, pays de 300 millions d’habitants et première économie mondiale. Cette crise des dettes privées, symbolisée par l’effondrement du « subprime rate », trahit le surendettement des ménages dans différents pays occidentaux : États-Unis, Royaume-Uni, Espagne, mais aussi Australie, Irlande, Portugal, Hongrie, Estonie. Elle est la cause directe de ce que nos amis Américains nomment aujourd’hui la « Grande récession » pour marquer la singularité de la crise actuelle dans l’ensemble des récessions de l’après-guerre. Or, la Grande récession a dévasté les comptes des États, y compris de ceux dont la situation apparaissait bonne, voire excellente. Et cela, de trois façons : en réduisant mécaniquement les recettes fiscales ; en transférant vers certains Trésors publics les pertes des banques nationalisées ou secourues par ces Trésors ; en incitant certains gouvernements à des mesures palliatives de soutien de l’activité, prises dans le souci de ne pas voir la récession tourner à la dépression.
Mais l’Espagne représente une illustration parfaite de cette liaison dangereuse entre la dette privée et la dette publique. Les ménages espagnols sont tout aussi endettés que leurs homologues américains. L’effondrement de l’économie locale, qui a supprimé plus de deux millions d’emplois, les rend largement insolvables, cependant que l’effondrement des recettes détruit le crédit de l’État espagnol. Point remarquable : il y a trois ans encore, cet État était encore excédentaire et affichait un niveau de dette largement inférieur à celui de la zone euro. Mieux encore, il a bénéficié un instant de conditions d’emprunt meilleures que l’État allemand. En 2006, le « benchmark » européen, c’était l’Espagne !
[access capability= »lire_inedits »] Quelles répercussions possibles pourrait avoir ce problème sur les autres pays européens, et particulièrement sur les banques françaises et allemandes ? Risquons-nous, par le jeu de la titrisation des dettes espagnoles, une crise des subprimes européenne ?
Oui, les prêteurs sur le marché espagnol ont largement recouru à la titrisation. Ainsi, le risque de défaut de paiement de nombreux débiteurs a été transféré vers d’autres prêteurs, essentiellement en Europe. À ce jour, les chiffres disponibles indiquent que les banques françaises détiennent 194 milliards de dettes privées et publiques espagnoles (soit 10 % de notre PIB) et les banques allemandes 240 milliards (près de 10 % du PIB allemand). Les banques européennes, dont on a vu qu’elles s’étaient dangereusement aventurées sur un marché de la dette américaine qu’elles ne connaissaient pas, sont aussi surexposées sur les marchés de la dette publique et privée des pays les plus fragiles de la zone euro. Nous avons là, en germe, un nouveau risque systémique.
Dans ce contexte, est-ce le moment d’adopter des mesures d’austérité comme celles qui ont été infligées à la Grèce et adoptées par l’Espagne et le Portugal (et peut-être bientôt par la France) ?
Les plans d’austérité trahissent la conjonction de trois facteurs. Premier facteur : tenter de rassurer les opérateurs des marchés qui sont appelés à souscrire les emprunts émis par les Trésors publics concernés (faute de souscripteurs, la faillite des États serait effective). Deuxième facteur : le fait que de nombreuses banques européennes soient « collées » par leurs détentions d’emprunts publics (qu’elles ont d’ailleurs achetés avec l’argent gratuit que leur prêtait la BCE…) conduit lesdites banques à exercer une pression collective pour que « l’assainissement » des comptes grecs, portugais, irlandais, espagnols, voire français ou italiens, « garantisse » la valeur des titres qu’elles détiennent et continuent d’ailleurs de les comptabiliser comme s’ils étaient totalement sûrs). Troisième facteur : la volonté allemande de soumettre, par l’intermédiaire de la Banque centrale de Francfort, l’ensemble de la zone euro à une discipline budgétaire qui n’est jamais parvenue à se mettre en place à partir de la Commission de Bruxelles.
La réduction des déficits semble s’imposer comme un nouveau dogme, mais ne s’agit-il pas, de nouveau, de priver l’État, dans un moment crucial, d’un outil de politique économique de premier ordre ?
Je pense d’abord que les apôtres de la réduction des déficits agissent comme des marionnettes de leur idéologie collective. La dette publique est malsaine, elle est dangereuse : c’est un axiome dans leur esprit. Qu’importe que les déficits se soient creusés sous l’effet de la récession ou de la volonté de secourir les banques en difficulté ou en faillite, qu’importe que certaines restrictions de dépenses aient pour effet mécanique de réduire la consommation, mais aussi les recettes fiscales : il faut tailler dans les dépenses.
Je suis sûr par ailleurs que la récession et ses malheurs constituent, aux yeux de nos ayatollahs, une occasion historique de solder les États-providence. Denis Kessler l’a dit à sa façon brutale, mais franche : « Il faut démanteler le programme du Conseil national de la résistance » dont est issu notre grand système de protection sociale. Alain Madelin s’est réjoui publiquement de la disparition de l’État-providence grec, en attendant bien sûr, celle des autres pays européens. Une question s’impose dès lors : comment se fait-il que la crise ait pris son essor à partir du pays, les États-Unis, qui semblait au contraire avantagé par l’absence d’une protection sociale coûteuse ?
On nous dit à propos de la crise actuelle − et DSK le répète à qui veut l’entendre − que sans l’euro, cela aurait été encore pire. Qu’en pensez-vous ?
Le propos de Dominique Strauss-Kahn évoque irrésistiblement l’argument des derniers défenseurs du système soviétique entré en agonie à partir des années 1970 : « La crise que nous subissons provient de la crise du capitalisme ; sans notre organisation socialiste, elle serait bien pire. » Nous pouvons sans difficulté infirmer ce propos.
Premièrement, avec ou sans l’euro, nous avons été les victimes et nous aurions été les victimes de cette crise de la dette privée qui est au fondement de nos malheurs économiques et sociaux : la liberté d’acheter sur le marché − avec l’euro ou une quelconque autre monnaie − des créances toxiques a permis la transmission des risques bien au-delà du marché d’origine.
Deuxièmement, l’euro a joué un double rôle négatif qui apparaît aujourd’hui dans toute sa gravité. Les pays les moins compétitifs à l’échelon international ont été protégés par leur appartenance à la zone euro : ils n’ont plus ressenti le besoin de réajuster leur compétitivité, puisqu’ils étaient protégés de la cessation de paiements extérieurs par leur rattachement à la monnaie du pays le plus excédentaire au monde, l’Allemagne. Les États proprement dits, même quand ils ne pouvaient pas s’appuyer sur des économies fortes, ont pu financer leurs déficits à des conditions très favorables, celles de l’Allemagne ou des Pays-Bas, à très peu près : cette situation, qui a prévalu jusqu’en janvier 2009, a leurré les gouvernements les plus directement concernés. Au total, l’euro a joué un double rôle pernicieux d’inhibiteur des déséquilibres externes et internes.
Quel bilan pour la France, dix-huit ans après Maastricht et huit ans après l’entrée en circulation des euros fiduciaires ?
Le bilan français s’avère d’autant plus difficile à établir que nous ignorons l’épilogue de l’aventure ! La France dispose de nombreux atouts économiques du fait de la diversification encore importante de son appareil de production : nous ne sommes pas appuyés sur un secteur immobilier ou des services financiers pléthoriques. Néanmoins, nous devons constater l’érosion progressive de notre base industrielle, qui s’est traduite par un basculement de notre commerce extérieur vers le déficit à partir du début 2004. Cette évolution négative procède de la concurrence de l’Asie émergente mais aussi de la surévaluation de l’euro, sensible à partir du milieu de la décennie. Il suffit de voir que les prévisions des entreprises françaises se sont améliorées dès que l’euro est tombé au-dessous de 1,3 dollar (c’est le seuil de rentabilité d’Airbus sur le marché international).
Au raisonnement que nous faisons, les économistes de la vulgate opposent le fait que la part des exportations françaises au sein de la zone euro a fortement décliné ces dernières années. Mais cette chute est l’effet mécanique de la montée relative des exportations allemandes dopées par la réduction drastique des coûts du travail outre-Rhin ; durant le dernier mandat Schröder, les partenaires sociaux ont réalisé « les trente-cinq heures à l’envers ». Les salariés allemands travaillent plus sans gagner plus ou en gagnant moins. Or, la dévaluation interne du travail est un substitut de la dévaluation externe de la monnaie.
La monnaie unique a-t-elle été une vraie rupture ? Avec le fameux « Serpent monétaire » (le dispositif des années 1970 qui limitait les fluctuations de taux de change entre les pays membres), suivi par le Système monétaire européen des années 1980, la France ne s’était-elle pas engagée dans la voie qui mène inéluctablement à l’euro ?
Vous avez raison d’évoquer le Système monétaire européen aujourd’hui presque oublié. Les concepteurs du SME n’avaient pas encore en tête le projet de monnaie unique, qui procède plutôt d’une volonté d’aller vers une organisation fédérale implicite de l’Europe. Leur souci, entièrement légitime, était de remédier, au sein de l’Europe communautaire d’alors, au charivari des monnaies issu de l’effondrement du système de Bretton Woods. Reconstituer un système dont les monnaies seraient stables et, dans certaines conditions, ajustables : telle était leur intention. Ce faisant, ils ont procédé à une novation d’une grande portée, bien plus féconde que la monnaie unique, en inventant un étalon abstrait, sous la forme d’une monnaie-panier, l’écu.
La bifurcation vers la monnaie unique a entraîné la fin du SME et de l’étalon qui en constituait le socle. Elle a placé les économies dans une nasse monétaire dont les plus fragiles n’ont pu s’accommoder. Elle a imposé une politique monétaire uniforme à des économies aussi différentes que l’irlandaise et l’autrichienne, la finlandaise et la grecque, l’allemande et l’espagnole. Elle a enfin porté atteinte au marché unique, puisque les monnaies des pays restés à l’écart de l’euro fluctuent fortement vis-à-vis de la monnaie unique : depuis l’automne 2008, la livre sterling s’est dépréciée de 22 à 23 % par rapport à l’euro !
Justement, ne s’agit-il pas d’abord d’une question de nature politique, à savoir quelle Europe et quels États voulons-nous, et seulement, dans un deuxième temps, d’un problème économique (des États-Unis d’Europe ont besoin d’une monnaie unique, tandis qu’un marché bien intégré d’États souverains peut en faire l’économie) ?
Tous les choix essentiels procèdent de la volonté politique, à partir de critères variables. Il est vraisemblable que la monnaie unique a été décidée dans une intention politique, celle de préparer le fédéralisme économique et, par voie de conséquence, le fédéralisme politique. Mais pourquoi cela a-t-il été décidé au moment précis où l’Allemagne commençait sa réunification ? Les Français, qui ont joué un rôle déterminant dans la signature des accords de Maastricht, ont craint l’avènement d’une Allemagne surpuissante lors même qu’elle était instantanément accablée par le fardeau représenté par ses régions orientales. En imposant la monnaie unique, ils ont fait preuve d’un aveuglement coupable.
Il est vrai que nous avons désormais besoin d’une Europe coopérative. Par cette formule, nous entendons non seulement une Europe qui réalise des projets communs, comme le projet Galileo, mais aussi et surtout une Europe où les États ne sont pas tentés de faire cavalier seul avec l’alibi de la compétition mondiale, comme l’Allemagne en donne le triste exemple par sa politique déflationniste qui aggrave le marasme de ses voisins, sans profit à long terme pour elle-même. Or, cette question, celle de l’Europe coopérative, se pose avec ou sans monnaie unique.[/access]
Selon le très sérieux Irish Times, un secteur au moins souffre financièrement du Mondial de foot. Celui des prostituées. Il semblerait en effet que ces Messieurs gardent leur énergie pour les retransmissions en direct et que la testostérone se contente de quelques hurlements, voire d’un coup dans le vuvuzéla. Ils tirent, oui, mais au but! C’est des plus contrariant pour ces Demoiselles, à peu près la seule corporation à ne pas avoir pris la crise de plein fouet.
Cependant, il existe des hommes que le foot indiffère, qui préfèrent le rugby, la pêche à la ligne, l’élevage de yorkshires, voire l’immolation de véhicules. Où sont-ils, cette foule innombrable qui ignore tout des subtilités du corner, du hors-jeu et du penalty ? En tout cas, pas aux putes ! Faut-il en conclure que le gros de la troupe des supporteurs est constitué de clients réguliers, piliers de boxons ? Dans ce cas, Mesdemoiselles, je ne vois qu’une solution. Emballez vos cuissardes, guêpières et strings perforés et filez en Afrique du Sud. Il n’est pas trop tard, mais il est temps !
On peut dire que l’expérience a été sidérante. Au sens premier du terme. Mercredi dernier, les vénérables membres de l’Association des journalistes parlementaires, recevaient Marine Le Pen sous les ors du Palais Bourbon. Celle qui se voit déjà au second tour de la prochaine présidentielle et, à défaut, gagner aux législatives dans sa circonscription fétiche du Pas-de-Calais. La fille de, qui pour la première fois posait le pied à l’Assemblée nationale, est un sujet complexe à appréhender pour les journalistes.
Une salle aussi pleine que pour Hollande ou MAM
Oui, j’entends d’ici les critiques, évidemment ces ânes bâtés de journalistes ne voient rien, se copient entre eux, ne sortent pas de la pensée mainstream, comment imaginer autre chose que leur absence de point de vue critique, voire politique sur l’objet Marine le Pen. Bien, accordé. La preuve, certains confrères avaient cru bon de lancer une tentative de boycott de la dame, au nom des vertus républicaines, de la liberté en danger, et du devoir de mémoire réunis. Et bien, on peut dire que ça n’a guère marché : la salle était pleine, autant que quand François Hollande, ou MAM, deux bons clients, viennent causer entre gens civilisés. Mais Marine Le Pen (non non, je le crois pas, comme dirait le génial Philippe Katerine), c’est autre chose.
Et c’est d’ailleurs chose étonnante que de voir l’intelligence stratégique, et surtout politique, disons-le, de la dame, à supposer qu’on en doutât. Pour avoir attaqué ses cinq premières minutes de causerie avec la voix trop forte, le verbe trop frontiste, elle se fait rabrouer aussi sec par une des doyennes de la presse parlementaire. Et, au lieu de s’offusquer, voilà Marine le Pen qui trouve illico le bon ton, répond en rigolant, avance sereinement ses arguments, sort de la dialectique frontiste habituelle et son discours classique : immigration-invasion/politiques tous pourris/la France et les Français d’abord.
« L’autonomisation du vote frontiste »
Il faut dire qu’en ce moment, franchement, elle a juste à se baisser pour vendanger : les Woerth, les salaires et retraites des ministres, les cigares des secrétaires d’Etat, les logements de fonction, jusqu’à la grotesque suppression de la garden-party du 14 juillet. Ou encore l’euro, dont elle propose de sortir en bon ordre et en accord avec tous les Européens. En vrai, par moment dans l’assistance, on se regardait entre journalistes en se disant que bon dieu, ça allait vraiment être compliqué de s’en débarrasser de celle-là. Et franchement, je souhaite bon courage à Sarkozy s’il se représente (blague) pour réussir à nouveau une OPA sans douleur sur son électorat. À tel point que, quand Marine le Pen, brandit « l’autonomisation du vote frontiste », c’est à dire « jusqu’ici, nos électeurs étaient plutôt de droite, et quand il fallait, ils donnaient leurs voix à l’UMP au second tour. C’est fini tout ça, regardez le score du FN aux régionales », on n’a aucun mal à la croire.
Dans le fond, ce qui a saisi la salle, c’est une soudaine irruption de la réalité dans la politique. Pardon, mais c’est de plus en plus rare. A supposer que ça ait encore un sens. Après tout, si on regarde froidement, le Front National, aux dernières régionales, sans parler de l’élection présidentielle, représente quand même un bon paquet de Français. Qu’on peut par facilité diaboliser, traiter avec une bonne dose de mépris social ou, ce qui revient au même, décréter qu’ils ne votent FN que parce qu’ils sont orphelins des partis politiques tradis. Autant de trucs qui rassurent. Mais quand on voit et on entend Marine Le Pen, on comprend bien qu’il va falloir changer de grille de lecture, mettre à jour les logiciels et regarder le problème en face. À moins de vouloir refaire le coup de la patrie en danger comme en 2002. Cette réalité, d’électeurs qui choisissent le FN pour des tas de raisons sérieuses et pas que racistes-prolos-incultes et ce, partout autour de nous. Partout sauf là où nous autres, pauvres journalistes nous traînons en bande avec nos analyses minables en bandoulière. Comme à l’Assemblée nationale par exemple…
Le petit peuple des petits blancs
Evidemment, il y a toujours des gens pour reprocher à l’héritière le Pen d’être la fille de son père, l’antisémite, le raciste. Là-dessus aussi, elle a des réponses. Et a choisi d’incarner un espace politique vaste, de plus en plus vaste, puisque même la gauche le néglige : la nation et les Français d’en bas -retraités, chômeurs, ouvriers, petits fonctionnaires, bref tout le petit peuple des petits blancs. Les faits jouent pour elle, elle le sait. Et n’a pas besoin de gueuler pour exister.
On a finalement tous bu un coup avec elle ensuite, en causant de ses chats, de ses enfants, du congrès qui arrive et de l’été qui vient. Vingt minutes plus tard, elle était en train de fumer dans la galerie à l’extérieur de l’Assemblée, avec vue sur la place de la Concorde. Autour d’elle les gens étaient fascinés. Ce qui est quand même pour le moins inquiétant : ceux-là mêmes qui fréquentent le pouvoir (législatif) au plus près, en permanence, ne peuvent s’empêcher de hocher la tête à certains de ses arguments. Comme s’ils étaient le moins dupes de ce qu’ils ont sous les yeux tous les jours. Et finalement je me suis dit après ça, je serais Sarkozy d’un côté, Marine le Pen de l’autre, je ferais comme les Italiens et je trouverais un terrain d’entente, permettant à l’une de devenir l’aile droite et nationale de l’autre. La condition pour notre invitée du jour de sa prospérité politique future, sûrement. Mais aussi pour l’autre, le prix à payer pour sa survie au plus haut niveau du pouvoir.
Viré de France Inter, Stéphane Guillon est-il réellement un martyr de la foi ?
Viré de France Inter, Stéphane Guillon est-il réellement un martyr de la foi ?
Il l’aura bien cherché, mouillé son maillot, cent fois sur le métier remis l’ouvrage. Mais aux âmes bien nées, la valeur n’attend pas le nombre des années. Il l’a obtenu de haute lutte et ne le lâchera plus, son bâton de maréchal, son summa cum laude. Héros et Martyr. Guillon viré, enfin, entré au panthéon des victimes de la droite réactionnaire, qui a commis la forfaiture la plus honteuse que l’on puisse imaginer : l’atteinte au droit de libre expression. Bingo ! The winner is Stéphane Guillon !
Un « humoriste », cela a tous les droits, dit la vulgate de gauche. Eh bien, non. Un humoriste n’a pas le droit de ne pas être drôle, par exemple. Et je ne trouvais pas Guillon drôle. Comique de répétition relou, toujours pareil. Où est l’esprit, où est la nouveauté lorsqu’un comique, devient à ce point prévisible ?
Il y avait eu un précédent en eau de boudin, lorsque Frédéric Bonnaud racontait inlassablement les mésaventures de « Mon Nicolas » sur Europe 1, d’une voix trop haut perchée. Pari impossible que de feuilletonner ainsi pendant toute une saison sur le même sujet. Insupportable parce que plus drôle du tout. Alors Guillon s’y est mis, en draguant la bonne gauche de la gauche, celle qui croit penser, mais ne fait jamais que réagir. Tout ce qui est à droite est moche, con, nul. Tout ce qui est à gauche est élevé, moral, éclairé. Le monde à la photocopieuse, en tout noir et en tout blanc. Et Guillon buzzait. Donc il avait raison ? Pas du tout : il prêchait des convaincus, ceux qui appartiennent à la « gauche automatique », ceux qui se marrent, qui se bidonnent, trop heureux de se faire instrumentaliser, parce que c’est le prix à payer pour en être…
Des légions entières de beaufs de gauche
Pour en être, pour y appartenir, aux légions de beaufs de gauche aussi nombreux que ceux de droite. Car ils sont bien légion, les beaufs de gauche, sauf qu’ils se singularisent. Le beauf de gauche s’habille d’humanisme, de moralisme ou de militantisme pour se distinguer. À part cela, il est aussi primate, primitif et primaire que le beauf de droite, une sorte de Gaston Lagaffe complètement aigri, souvent loser, qui n’existe qu’en étant contre. Contre la droite bien sûr, mais aussi le grand capital, les méchants de toutes sorte. Parce que le beauf de gauche lui a toujours toutes les solutions, yaka l’écouter, faucon le suive. En lieu de cela, il se panurgise et se retrouve au chaud en bêlant de concert avec les autres moutons. Position confortable qui évite de douter, de s’interroger, de prendre de la distance.
Quand Guillon pratique le harcèlement
Retour à Guillon. On ne pourra pas dire qu’il n’a pas produit des efforts acharnés pour se faire virer. Passons sur le mauvais goût, les délits de sale gueule « humoristiques » pour en venir au bombardement quasi quotidien de ses deux patrons, Jean-Luc Hees et Philipe Val. Nommés par Sarkozy, donc chiens forcément. Un message répétitif qui voulait dire : “Je vous chie dans les bottes, mais vous z’êtes pas cap.” Bien sûr que si. C’est un bon principe que, quand on vous colle une, vous en rendiez deux. Une pour rétablir l’équilibre, et une autre en cadeau de la maison. « Je ne suis pas Domenech », disait Jean Luc Hees au Monde, et il a bien raison. L’autre aurait trop aimé que le patron de Radio France lise en plus un communiqué de reddition, comme Raymond-la-pas-Science l’a fait avec son équipe de Bleus. Même pas en rêve…
Contre nous de la tyrannie, l’étendard sans gland est levé !
Oui, mais moi, Guillon, je suis humoriste et le droit à la libre expression est sacré. Comme elle est facile, cette excusette. Ah ! la liberté du fou, le bouclier final contre tous les Dark Vador du mal. L’humour n’est de qualité que lorsqu’il s’accompagne de légèreté, même pour dire des abominations. Guillon, lui, pratiquait cette forme de sous-humour qu’est la dérision, qui renvoie à sa substance : le dérisoire, le pas sérieux. Or, il n’y a pas plus sérieux que l’humour. On peut prendre en exemple Guy Bedos, bien de gauche certes, mais avec de l’esprit et de la légèreté, de la créativité. Sauf que lui, il va chercher ses spectateurs sur les scènes, et pas bien à l’abri derrière le micro calfeutré d’un service public qui n’a qu’a être bonne fille ad nauseam.
Il ne manque pas de sel que Philippe Val ait été obligé de virer Guillon, lui qui, pendant des lustres, n’a pratiqué que cela, la dérision, la gauche ouarf-ouarf. Tant pis pour lui, ou tant mieux. On ne peut pas jouer à yau de poêle toute sa vie, faut bien en sortir un jour, dans la douleur parfois…
De profundis Didier Porte
Je suis un salaud, et je manque de solidarité avec l’autre « victime », Didier Porte qui lors d’un sketch mettant en voix Dominique de Villepin lui faisait dire à plusieurs reprises « j’encule Sarkozy », un anelkisme qui semble faire florès. Gros, gras, vulgaire. Nicolas Canteloup a fait pendant toute une saison un personnage récurrent de son Villepin qui déteste Sarkozy. Jamais une vulgarité, jamais une lourdeur. Et cela faisait rire.
Non, je ne parlerai pas de Didier Porte, parce qu’il est définitivement un très triste sire. Il s’est répandu dans la presse avec un argument qui tue, enfin qui le tue lui même. En substance : je vais mal et j’ai deux gosses dont je ne peux plus m’occuper, alors je vais les donner à l’assistance publique. Le chantage aux enfants ! Manquait plus que ça : j’ai le droit de dire n’importe quoi, parce j’ai des bouches à nourrir. Pauvre type, t’avais qu’à y penser avant, et tu pourras toujours te souvenir qu’il y a dans ce pays des millions de parents qui ont des bouches à nourrir, sans tomber dans cet odieux chantage. Ils se sentiraient déshonorés de proférer des monstruosités pareilles. Il est vrai qu’ils ne sont pas « humoristes », mais simplement laborieux…
Comment Eric Woerth a-t-il pu ignorer que ses deux casquettes et les activités de sa femme allaient éveiller les soupçons et l’affect jubilatoire du peuple ? Il risque en tout cas de payer pour toutes les catastrophes arrivant au pouvoir sarkozyste.
Le grand philosophe américain Thomas Sowell[1. Thomas Sowell est un économiste de l’Ecole de Chicago de Milton Friedman qui a élargi sa réflexion à la théorie politique et à la philosophie de l’éducation. Il est considéré, dans le monde anglo-saxon, comme l’un des plus grands philosophes vivants. Aucun de ses nombreux ouvrages n’a été traduit en français. Il cumule les handicaps d’être conservateur et afro-américain non idolâtre de Barack Obama. Ceci explique peut-être cela.], dans son dernier ouvrage Intellectuals and Society établit une distinction entre l’intelligence et l’intellect. Il définit l’intellect comme une intelligence dépourvue de la capacité de jugement, alors que la sagesse résulte de la combinaison de l’intellect, du savoir, de l’expérience et du jugement permettant d’aboutir à une compréhension cohérente du réel.
Aveuglement incompréhensible
Le ministre du Travail, ancien ministre du Budget, Eric Woerth a été doté par la nature d’un brillant intellect, grâce auquel il a pu gravir avec aisance l’échelle menant aux plus hautes positions de l’administration, puis de la vie politique française. Il s’avère aujourd’hui, avec ce que l’on désigne maintenant sous le nom « d’affaire Bettencourt-Woerth », que sa capacité de jugement a été singulièrement réduite par un incompréhensible aveuglement. Comment n’a-t-il pas pu prévoir que sa double-casquette de ministre du budget et de trésorier de l’UMP pouvait engendrer quelques soupçons sur une éventuelle mansuétude fiscale dont pourraient bénéficier les gros donateurs de l’UMP qu’il était chargé de cajoler ? Comment n’a-t-il pu subodorer que l’embauche de son épouse Florence par la société Clymène, gestionnaire de la fortune de Liliane Bettencourt, concomitante avec son arrivée à Bercy, n’était pas uniquement liée aux qualités d’analyste financière de la compagne de son existence ?
À sa décharge, on peut remarquer que personne, à l’époque n’avait, ni dans la presse, ni dans le monde politique, tiré suffisamment fort la sonnette d’alarme, pour qu’il prenne conscience des dangers de conflits d’intérêts recelés par cette situation scabreuse.
De plus, venu à la politique dans le sillage d’Alain Juppé, il bénéficiait jusque là dans le public d’une réputation d’homme austère et rigoureux, « droit dans ses bottes », ferme dans ses convictions mais ouvert au dialogue avec les partenaires sociaux. Bon époux, bon père de famille, il s’était forgé une image fort éloignée du bling-bling altoséquanais de certains de ses amis politiques. On le voyait régulièrement dans les montagnes où je réside, où il venait dépenser son trop-plein d’énergie dans des ascensions avec piolet et crampons dans le massif du Mont-Blanc.
La France qui jubile quand les riches se dévorent entre eux
Tout cela aurait pu passer sans encombres, et il aurait pu poursuivre son ascension politique – pourquoi pas Matignon ? – en gérant au plus fin la réforme des retraites, s’il n’était devenu la victime collatérale des déchirements de la famille Bettencourt, un feuilleton qui tient en haleine cette France qui jubile quand les riches se dévorent entre eux. Les acteurs sont bons : le gigolo platonique et cupide parade dans Saint-Germain des Prés après avoir ponctionné sérieusement l’argent de la vieille. Les avocats de haut vol, Kiejman, Metzner et compagnie mettent en scène leurs duels oratoires et leurs altercations bidonnées avec d’autant plus de zèle que le compteur du tarif horaire ophtalmocéphalique tourne à plein. Les valets sont hégéliens, et ne se privent pas d’écouter aux portes pour se servir des confidences volées en les transmettant aux « grands investigateurs » des médias traditionnels et des francs-tireurs du web.
Une muraille de Chine entre mari et femme ?
Dans l’histoire, il ne manquait qu’un cocu – métaphorique, bien sûr – et c’est Eric Woerth qui s’est retrouvé dans ce rôle dont il cherche maintenant pathétiquement à se débarrasser, mais qui lui colle à la peau comme la tunique de Nessus.
Il est d’abord victime d’une pseudo-modernité qui voudrait, selon son expression « élever une muraille de Chine » entre les activités professionnelles du mari et de la femme au sein d’un couple uni pour le meilleur et pour le pire. Le tragique de la condition humaine veut qu’il ne soit donné qu’aux êtres d’exception la force d’âme de résister à la tentation d’aider son conjoint ou ses enfants à profiter des avantages conférés par d’éminentes fonctions. Le Français ordinaire, qui ne manque pas une occasion de pratiquer le népotisme à la petite semaine dès qu’il en a l’opportunité, pousse les hauts cris dès que les puissants semblent se conduire de la sorte. En la matière, le soupçon vaut preuve, et les maladresses – légion d’honneur remise à l’intendant interlope de Mme Bettencourt, dîner avec Robert Peugeot – se transforment en indices accablants de forfaiture. L’intrication de l’argent et de la politique n’est ni nouvelle, ni l’apanage de la seule droite : Roland Dumas n’a jamais été, à ma connaissance, membre de l’UMP ou de ses avatars antérieurs.
Woerth va-t-il payer pour tous les autres ?
Evoquant l’affaire Bérégovoy et la fameuse formule mitterrandienne de « l’honneur d’un homme jeté aux chiens », les défenseurs de Woerth tentent de mobiliser, contre l’affect jubilatoire du peuple regardant un puissant se noyer, les ressorts de la compassion. Il n’est pas sûr du tout que ça marche : Bérégovoy était une figure tragique de fidèle compagnon délaissé par Mitterrand, qui l’avait mis dans les pattes du redoutable faisan Patrice Pelat pour l’aider à résoudre ses problèmes de logement. Eric Woerth ne peut pas se transformer comme par baguette magique en une victime du destin, alors qu’il s’est efforcé, avec succès, d’apparaître comme un homme capable de contrôler avec une parfaite maitrise les situations les plus délicates. De toute façon, il faudra que bien que quelqu’un paie l’addition de la série de catastrophes qui atteignent directement le pouvoir en ce début d’été : la Berezina des Bleus, les cigares du pharaon Blanc, les petits arrangements avec le POS de Grimaud d’Alain Joyandet.
Eric Woerth semble le mieux placé pour faire les frais de cette conjoncture épouvantable. C’est peut-être injuste, car l’homme ne semble pas s’être enrichi personnellement dans cet imbroglio politique et familial.
Mais il lui eût été facile de se mettre à l’abri de tout soupçon. Madame aurait peut-être fait la tête pendant quelques jours, et l’UMP aurait dû se trouver une pompe à finances moins efficace. Il pourra, si le proche avenir lui réserve quelques loisirs, se consoler en relisant Nietzsche qui prétend que tout ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort. Et méditer sur les œuvres complètes de Thomas Sowell, dont je lui conseille fortement la lecture, en supposant qu’il maitrise suffisamment la langue de Shakespeare, ce qui doit être le cas, car Woerth n’est pas la moitié d’une andouille, question intellect…
Les lycéens, qui passent actuellement les épreuves du bac, le savent bien : on peut obtenir son diplôme du premier coup, ou au rattrapage. Pour la notoriété médiatique c’est un peu la même chose. On peut très bien toucher le public à contretemps, voire post-mortem. Ainsi, depuis quelques mois on parle beaucoup de Philippe Muray dans les médias, alors que jadis son œuvre – sans provoquer l’indifférence des journalistes – ne suscitait pas un tel engouement. La raison de ce repêchage tardif de Muray (1945-2006) est piquante : il s’agit d’un spectacle. Muray sauvé par un spectacle flamboyant, et même plus : par une fête. Cette fête c’est évidemment la délectable lecture que Fabrice Luchini donne en ce moment de chroniques de Muray, au théâtre de l’Atelier, devant un public ébahi. Un public très divers, qui au début ne regroupait que les dangereux fanatiques du poète, mais qui s’est fortement élargi au point de faire de ce spectacle un moment incontournable de la vie culturelle parisienne, qui tournera peut-être même en province la saison prochaine.
L’effet immédiat est donc une couverture médiatique importante, et une presse unanime (à l’exception notable de Télérama…) à saluer tant la prestation de Luchini que la plume de Muray. Le Figaro a évidemment largement contribué à remettre l’auteur de Après l’histoire sur le devant de la scène intellectuelle. Plus étonnant… le journal Libération, que n’a absolument jamais épargné Muray pour son suivisme sociétal acharné, a consacré jeudi dernier – jour de manif festive rythmée par les vuvuzelas – un dossier élogieux à l’écrivain. Une double page inattendue composée d’un excellent article très documenté de Philippe Lançon « Exorcismes spiritueux » ; ainsi que d’une touchante lettre inédite de Muray à sa femme. Le tout accompagné d’un gigantesque portrait de l’écrivain.
L’œuvre de Muray mise, ainsi, au cœur de la machine à célébration (qui est aussi une machine à neutraliser) pourra t-elle survivre ? Faut-il espérer un monde où tout le monde lira Muray ? Un univers où il sera au bac de français ? Des villes avec des rues et des salles des fêtes « Philippe Muray » ? Une statue géante de l’écrivain, à proximité du Ministère de la culture ? Des livres de Muray à disposition des estivants de Paris-Plage ? La secte des fanatiques intégristes de Muray s’interroge, en souriant de bonheur.
Etes-vous prêts pour la prochaine secousse qui pourrait aussi bien être la faillite d’un gros fonds de placement, la découverte d’une gigantesque ardoise au bilan d’une Banque ayant voulu rafler la mise grâce aux produits dérivés ou la souscription ratée d’une émission obligataire Européenne ? Car cette secousse, quelle que soit sa magnitude, sera ressentie comme un profond séisme par des marchés, par des investisseurs et par des citoyens hyper sensibles parce que hyper fragilisés!
Notre système est devenu dysfonctionnel, nos valeurs sont détraquées, nos responsables sont à court d’idées, voire paumés … bref, notre univers est à bout de souffle. Tout cela sent la fin de parcours… Et pendant ce temps, le citoyen est prié de s’adapter à un monde bouleversé où les frontières de la « normalité » reculent tous les jours davantage: en fait, ce qui était considéré comme improbable, voire inimaginable ou intolérable, il y a 2 ou 3 ans fait aujourd’hui partie du décor kitch de notre vie quotidienne.
Bienvenue dans le kolkhoze occidental
Il faut dire que les trophées de cette crise ayant démarré à l’été 2007 sont légion: un monde bancaire maintenu sous perfusion par des Etats, des établissements voués au crédit qui … ne se prêtent même plus entre eux, un certain nombre de Banques majeures détenues – ou tout au moins contrôlées – par l’argent public, un marché obligataire léthargique, des Banques Centrales qui se mettent à acheter les obligations d’Etat afin de limiter les coûts de financement des pays et ce même en Allemagne, certains autres pays qui ne parviennent carrément plus à lever des fonds sur les marchés… cette machine infernale lancée à toute allure ne s’arrêtera pas de sitôt car elle semble produire son propre combustible!
Bienvenue dans le nouveau kolkhoze occidental entièrement approvisionné par la Banque Centrale Européenne et par la Réserve Fédérale. Et pour cause: les transactions commerciales des banques américaines ne se sont-elles pas effondrées de près de 500 milliards de dollars depuis septembre 2008 à 160 aujourd’hui? La BCE, qui détient plus de 40 milliards d’euros en bons du trésor grecs, espagnols, irlandais et autres ne s’attend-elle pas à des pertes bancaires européennes plus importantes cette année qu’en 2009 ? Quand le nouveau Fonds de stabilité européen (tout récemment créé ex nihilo) s’écriera-t-il en direction du premier pays qui en bénéficiera: Lazare lève-toi…?
En réalité, le combustible de cette machine infernale est allègrement fourni par nos propres responsables: Ce fonds de stabilité aux qualités thaumaturgiques censé soulager les endettements excessifs n’est-il lui-même pas constitué par … encore plus de nouvelles dettes contractées par l’Union? L’inconséquence de nos Etats et l’irresponsabilité de nos dirigeants sont sur le point d’appauvrir considérablement notre monde occidental dont l’imposition est condamnée à s’aggraver lourdement afin d’éponger leur incompétence.
Les amateurs de séries américaines se souviennent sans doute des 4400, produits par Francis Ford Coppola. 4400, c’était le nombre d’Américains qui auraient été enlevés par des extra-terrestres et qui, tous revenus en même temps après des années, se retrouvaient investis de mystérieux superpouvoirs. Si l’on en croit La Tribune, 4400, c’est aussi le nombre de suppressions de postes prévues chez Air France d’ici mars 2013. On vient donc enfin de comprendre la méthode gouvernementale pour faire disparaître les demandeurs d’emplois et les chômeurs afin de ne pas gonfler les statistiques. Ils sont quelque part sur Mars ou sur Vénus. Mais le principal, c’est qu’ils reviennent sur Terre avant 2012 et qu’ils usent enfin du seul superpouvoir qui compte : leur bulletin de vote.
« La première fois que j’ai vu une femme nue, j’ai cru que c’était une erreur. » (Woody Allen)
David Abiker n’est pas qu’un brillant journaliste à France Info ayant lancé le premier club de la presse internet (l’indispensable « Parlons Net ») ; David Abiker n’est pas non plus que ce piquant chroniqueur égayant les pages de L’Express ou de Marie-Claire de ses délicates « choses vues »… C’est aussi un écrivain sagace, qui pose un regard acerbe sur la modernité, sans jamais tomber dans l’écueil de la détestation ; un écrivain sensible sachant mettre en évidence les mutations de l’époque, à travers des récits subtilement autobiographiques, à la narration simple, attachante et volontiers mélancolique par-delà les saillies de l’humour. L’une des préoccupations littéraires de David Abiker est d’explorer les « tabous » qui parcourent la société… Il a commencé avec Le Musée de l’homme (2005), dans lequel il explorait le « déclin de l’empire masculin » ; il a poursuivi ce projet avec Le Mur des lamentations (2006), envoûtante réflexion sur la victimisation sur fond de récit poignant – et parfois burlesque – d’un homme aux prises avec la maladie.
Une plongée (en slip) dans les seventies
Le nouveau livre de David Abiker, Zizi the Kid, s’inscrit entièrement dans cette démarche, puisque l’écrivain nous décrit cette fois-ci l’itinéraire intime d’un petit garçon rondouillard et timide, découvrant l’érotisme et la sexualité dans la France effervescente des années 1970. Zizi se présente ainsi sous la forme d’une série de petites miniatures nostalgiques, comme autant de clichés Kodachrome™ un peu défraîchis, retraçant l’étrange mutation d’un môme depuis l’enfance (le récit commence aux cinq ans du gosse) jusqu’à la prime adolescence. Et cette fascination érotique pour le corps féminin passe – chez « Zizi » – par bien des chemins : depuis la poupée qu’il déshabille pour en découvrir la froide anatomie de plastique jusqu’aux numéros de Playboy, dont il regarde en douce les « princesses » dénudées, en passant par l’examen minutieux qu’il fait des pages consacrées aux sous-vêtements (Ah, les sous-tif Playtex !) dans le catalogue familial des 3 Suisses. Plus tard, c’est en voyant une pub télévisée pour la Végétaline (mais si, souvenez-vous de ce petit dessin animé où l’on voyait danser des frites sexy et heureuses d’être cuites dans de la Végétaline ! ) que l’imaginaire de « Zizi » va s’emballer. Et le personnage est aussi attachant dans le désir brouillon que dans la perplexité innocente, celle qui le frappe en voyant la chienne de la famille avoir ses règles, la chatte de la maison être en chaleur ou quand il explore le contenu d’une boîte de préservatifs trainant dans la salle de bain. Une curiosité aussi, qui – sous l’impulsion d’un jeune cousin vantard parlant obsessionnellement de la taille de son sexe – va le pousser à se chercher sa propre virilité, d’abord au travers d’une panoplie de Spiderman, puis – les années passants – dans un intérêt amoureux réel envers les filles, et une réconciliation avec son propre « zizi », dont il commence à comprendre le fonctionnement.
La mélancolie de l’enfance
Au-delà du pittoresque de ces saynètes drolatiques, Abiker parvient très bien à nous rappeler la difficulté d’être un enfant : « L’ennui de cet âge là, je peux presque le toucher. Les moteurs de mes voitures Majorette refusent obstinément de démarrer, les soldats paressent au fond du coffre à jouets et les peluches sont blêmes… » Une mélancolie dont il sera facile au lecteur de retrouver en lui-même, quel que soit son âge, l’expérience de la noirceur.
Mais une autre manière d’apprécier ce récit est d’en regarder les décors. Car David Abiker est coloriste autant qu’écrivain. Il parvient, sans forcer le trait, et sans artifice aucun, à installer une authentique ambiance seventies vintage, dont il convient de saluer l’imparable effet nostalgique et la qualité de l’imagerie historique. Car ce récit s’étire dans le temps : celui du narrateur (qui va de l’enfance à l’adolescence, de l’innocence aux préoccupations sexuelles explicites), mais aussi dans le temps même de l’Histoire, puisque le récit commence sous Pompidou, s’étend sur tout le septennat giscardien (dont Abiker parle avec une irrésistible tendresse), et s’achève sur les débuts de l’ère Mitterrand. Une époque où l’on porte des slips kangourous, où l’on joue aux Big-Jim, aux Légo, où l’on porte des pompes Kickers, où l’on écoute des histoires du Petit Ménestrel (genre Davy Crockett ou Robin des Bois) dans son mange-disque orange à piles, où l’on tombe amoureux de Karen Cheryl ou bien de Catherine Deneuve en regardant Peau d’âne ; une époque de la plus haute antiquité que les enfants de la génération Internet découvriront certainement avec un grand sourire de sympathie en lisant cet indispensable Zizi de David Abiker…