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Guerre en Ukraine : des torts partagés ?

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La guerre d’Ukraine n’aurait pas dû avoir lieu, ne cesse de dire Pierre Lellouche, ancien secrétaire d’État et chroniqueur du magazine Valeurs actuelles. Son dernier livre est un essai fouillé et incisif de bout en bout dans lequel il estime que les Européens ont péché par optimisme démocratique face à la Russie agressive de Vladimir Poutine.


« La fin de l’Europe de Yalta ne doit à aucun prix mener à l’Europe de Versailles », Zbigniew Brzezinski.

Pierre Lellouche, secrétaire d’État chargé des Affaires européennes puis du Commerce extérieur dans deux des gouvernements de François Fillon, nous explique dans son dernier ouvrage, Engrenages. La guerre d’Ukraine et le basculement du monde, pourquoi il pense et dit, et ce depuis le début, que la guerre en Ukraine aurait pu et aurait dû être évitée. Par ailleurs, il en déroule toutes les conséquences pour le monde, et le moins qu’on puisse dire est qu’elles sont légion.

En 1991, après des siècles de dominations diverses (Pologne, Lituanie, Russie) où elle changea d’alliances pour se délivrer de l’ennemi d’hier, lequel n’était jamais le même, l’Ukraine acquit son indépendance à condition de rendre à César ce qui lui appartenait ; à savoir aux Russes tout l’arsenal nucléaire et militaire qu’elle comptait sur son territoire[1] et ce, parce que des traités lui garantissaient protection de la part de pays occidentaux. La Russie, de son côté, s’engageait à ne pas l’agresser ; ce qu’elle fit cependant, arguant que la Révolution de Maïdan était en fait un coup d’Etat perpétré par Kiev et les Américains pour se débarrasser d’un président pro-russe, ce qui rendait nulle et non avenue sa signature des traités.

Une sécession douloureuse

Mais revenons en arrière. Si la fin de la Guerre froide laissa espérer aux Russes une sorte d’accord avec les Américains pour protéger leur « zone d’influence » et pour que ces derniers ne s’empressent pas d’abriter sous leur aile otanusienne tous les anciens pays satellites, force fut de constater que rien de tel n’eut lieu. Le mépris « versaillais » l’emporta sur la raison, on regarda de haut cette « région provinciale » (Barak Obama) ou, pire encore, cette « grosse station d’essence avec des armes atomiques » (le sénateur John McCain). Et Pierre Lellouche d’affirmer : « L’Occident victorieux n’a pas cru bon de définir une architecture de sécurité qui fasse sa place à la Russie ». Pourtant, « avec la réunification de l’Allemagne, l’Alliance atlantique avait rempli sa mission historique. […] L’Europe centrale accédait quant à elle à la liberté. Un autre système de sécurité collective devenait alors possible, avec la Russie, et non contre elle ».

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Par ailleurs, et contrairement aux pays dits satellites, la Russie a toujours considéré l’Ukraine comme son centre de gravité. Se séparer d’elle radicalement, c’était s’amputer. Le « Petit russe » et le « Grand russe » comme on les appelait au XIXème siècle, tous deux slaves, tous deux orthodoxes, ayant une langue sinon commune au moins voisine, n’étaient pas voués à faire sécession, estime Lellouche. Sans compter que l’Ukraine a sur son sol une population russe (11,3 millions de Russes ethniques, soit plus de 22% des habitants) et une population ukrainienne souvent mélangées. Elles n’étaient donc pas promises au divorce et ce, malgré les affrontements du passé. Bref, si la Russie avait accepté l’indépendance de sa voisine, c’était à condition que celle-ci reste neutre et dans sa zone d’influence. Soljenitsyne, dans son essai Reconstruire la Russie publié en 1990, essai qui a beaucoup influencé Poutine, admettait cependant que si les Ukrainiens choisissaient de se séparer de la Russie, ils devaient pouvoir être libres de le faire « sauf pour les régions qui ne faisaient pas partie intégrante de la vieille Ukraine, c’est-à-dire la Novorossia : la Crimée, le Donbass et les zones proches de la mer Noire ». Comment mieux résumer l’histoire de cette guerre ? Et Kissinger (1923-2023) déplorera à son tour le malentendu entre Russes et Occidentaux au sujet de la fin de l’URSS, les seconds ne comprenant pas que seuls les non-Russes voulaient quitter « l’Empire ».

Une Europe naïve

Pierre Lellouche souligne fort bien les croyances et les incohérences du bloc occidental et en particulier de l’Europe. Après la chute de l’URSS, la démocratie avait gagné, la guerre devint un « impensé désagréable » et tous les pays du monde allaient se donner la main pour faire régner droits de l’homme et déconstruction post-nationale. Mais ce n’est pas du tout ce qui s’est passé.

Après, notamment, l’invasion de l’Irak par les Américains, le modèle occidental n’en fut plus un pour le restant du monde, et l’ordre mondial que ceux-ci avaient déterminé depuis 1945 fut remis en question par tous ceux qui, anciennement colonisés ou pas, n’acceptaient plus cette domination. Et les fameuses valeurs qui allaient avec. C’est ainsi qu’on vit émerger l’« affirmation identitaire des uns » et le « déni des réalités des autres » ; les autres étant ici les Européens qui avaient, du reste, remis leur sécurité dans les mains des Américains. Cette «servitude volontaire » fit que le sort de l’Ukraine dépendait infiniment plus de l’armement et de l’argent des États-Unis que de ceux de l’Europe qui n’auraient jamais été suffisants. Pour autant, cette dernière donna la modique somme de « 300 milliards d’euros pour un pays tiers, non membre de son alliance, en déléguant officiellement à ce dernier, et à lui seul, la responsabilité de dire quand et comment la guerre doit s’arrêter ». Ainsi, et même si l’Europe n’y suffirait absolument pas, on arme et on finance quand même une guerre sans avoir vraiment voix au chapitre, au nom d’une émotion dont l’auteur nous dit qu’elle joua un rôle considérable dans ce conflit. Tout semble désormais soumis aux bons sentiments ou aux grands principes moraux avec lesquels on ne fait pas de politique sérieuse. Encore moins de géopolitique tout court. 

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Selon Halford John Mackinder (1861-1947), le but de la géopolitique dont il fut l’un des maîtres au début du XXème siècle, n’est autre que « l’aboutissement à un équilibre des puissances, lequel garantit à chaque nation sa sécurité et représente la condition de ses libertés ». Or, ajoute Pierre Lellouche, « l’équilibre des puissances ne s’obtient pas, loin de là, par la seule proclamation de « droits », surtout si une telle proclamation conduit à engendrer des déséquilibres périlleux ».De fait, l’entrée de l’Ukraine dans l’Otan obligerait le bloc occidental à entrer dans le conflit (même si, d’une certaine manière, il fait déjà la guerre à la Russie par procuration), ce qui mènerait tout droit à une Troisième Guerre mondiale. D’autre part, le minimum est d’avoir les moyens de ses beaux discours, et « l’hubris jupitérienne » ne palliera pas notre armée et notre armement amaigris… Pierre Lellouche n’hésite pas à dire que : « Cette défaite intellectuelle devant l’émotion, cette préférence pour le déni des réalités […] sont les symptômes, parmi beaucoup d’autres, de la maladie profonde de nos systèmes démocratiques ».

Avons-nous réveillé les quatre cavaliers de l’Apocalypse?

Alors, on diabolisa l’adversaire ; Poutine allait envahir l’Europe, cette guerre était la nôtre, la victoire devait être totale et donc sans concession. Il y eut pourtant plusieurs rencontres dans ce sens, avant le déclenchement de la guerre et même après. « Ma conviction est qu’une négociation à la mi-décembre 2021, si elle avait pu se teniraurait pu éviter les destructions et les 500 000 morts et blessés que nous déplorons aujourd’hui » soutient l’ancien secrétaire d’État. Et nous ne réussîmes, de surcroît, qu’à affaiblir notre propre économie avec des sanctions qui touchèrent fort peu la Russie, laquelle réussit à vendre ailleurs, et nous favorisâmes le tropisme eurasien en jetant les Russes dans les bras des Chinois. Et pas seulement eux ! Pierre Lellouche appelle les « quatre cavaliers de l’Apocalypse » la coalition entre Russie, Chine, Corée du Nord et Iran.

Dans une seconde partie, Pierre Lellouche s’attaque aux conséquences de cette guerre qui n’aurait pas dû avoir lieu : fin de la confiance dans les traités, ainsi que mise à mal de la dissuasion nucléaire, puisque, d’une part, la présence d’armes nucléaires n’empêcha pas une guerre de haute intensité et de longue durée, et que, d’autre part, la nucléarisation du monde bat son plein. Les Russes et les Chinois ont cessé toute coopération avec les Occidentaux pour freiner le programme iranien, et Poutine soutient « le droit de la Corée du Nord de renforcer sa défense […] contre la dictature néo-colonialiste mondiale ».

Et qui, mieux qu’Israël – selon Lellouche – pour représenter « ce porte-avions avancé de l’Occident colonialiste en Orient ? » C’est là que la guerre de Gaza, dont Pierre Lellouche rappelle opportunément qu’elle commença le7-Octobre, rejoint celle d’Ukraine, en créant un front anti-occidental global. Le nouveau damné de la terre est le Palestinien qui va inspirer non seulement au « Sud global » mais à nos universités, l’idée d’une « deuxième décolonisation ». Celle-ci trouvera un allié dans les BRICS+ (au nombre de 10, à présent) une organisation représentant près de la moitié de la population mondiale, le 1/3 du PIB et la moitié de la production de pétrole de la planète. Leur Nouvelle banque de développement (NDB) créée en 2014, sorte d’anti-FMI, compte bien échapper aux contraintes politiques et sociales imposées par Washington en vue de se passer, à terme, du dollar et des sanctions qui vont avec…

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Quant à l’Europe et à ses deux mantras fétiches – la transition énergétique qui rend « vertueux » et l’élargissement d’elle-même jusqu’à des pays qui sont de véritables poudrières (et ce… au nom de la Paix) –, elle s’englue dans des considérations administratives et juridiques sans réussir à organiser une défense commune, et surtout, sans se voir disparaître. Relégués au rang de consommateurs puisque nous avons favorisé la production à l’Est (véritable appel d’air pour les cerveaux de demain et pas seulement les petites mains), la Chine en particulier, qui produit du CO2 parfaitement mondialiste, ce qui rendra nos efforts de tri sélectif assez vains, nous dormons les yeux ouverts. La France surtout, de plus en plus à la remorque d’une Allemagne sachant toujours ou presque défendre ses intérêts, et sachant fort bien dans certains cas nuire aux nôtres.

Pierre Lellouche se demande alors si l’Europe va se réveiller, pour « préparer l’après-guerre en Ukraine, répondre aux défis économiques américain et chinois, tout en protégeant son identité, c’est-à-dire ses frontières face à des vagues migratoires sans précédent. Voilà le défi. Il est immense. C’est ici que Boutcha en Ukraine, Gaza en Orient, et Lampedusa en Sicile se rejoignent ».

Pierre Lellouche, Engrenages. La guerre d’Ukraine et le basculement du monde (Odile Jacob, 2024).


[1] 5000 ogives nucléaires, dont 376 missiles intercontinentaux, faisant de l’Ukraine la troisième puissance nucléaire, retournèrent en Russie.

Engrenages: La guerre d'Ukraine et le basculement du monde

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Geert Wilders instrumentalise-t-il les tensions entre les Pays-Bas et Israël ? 

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Les violences commises contre les supporteurs de Maccabi Tel-Aviv dans la nuit du 6 au 7 novembre ont provoqué une crise diplomatique entre les gouvernements israélien et néerlandais, crise exploitée par le dirigeant du Parti pour la Liberté qui pourrait l’utiliser pour mettre fin à la coalition au pouvoir.


L’amitié néerlandaise pour Israël connaît des limites que l’État hébreu semble ne pas hésiter à franchir. Ses accusations selon lesquelles les Pays-Bas auraient, le mois dernier, facilité des « pogroms » lors de la « nuit de Cristal » à Amsterdam, quand des supporteurs du Maccabi Tel-Aviv furent violentés, passent mal. Tout comme les appels téléphoniques « furieux », selon des médias néerlandais, du Premier ministre Benyamin Netanyahou et d’autres dirigeants israéliens aux responsables néerlandais. Le président Isaac Herzog, qui fut copieusement hué par des manifestants propalestiniens lors de l’ouverture du musée de l’Holocauste à Amsterdam en début d’année, aurait même accablé le roi néerlandais Willem-Alexander de reproches sur le manque de protection de Juifs dans la capitale néerlandaise.

Au Parlement de La Haye, l’opposition a exigé et obtenu que le gouvernement conservateur du Premier ministre, M. Dick Schoof, enquête sur « l’ingérence israélienne ». C’est que dans la foulée du mal nommé pogrom, le ministère israélien pour la Diaspora avait fait parvenir à des parlementaires néerlandais des rapports truffés d’inexactitudes et de mensonges, selon des non-destinataires. Ainsi, le Mossad aurait vainement prévenu les autorités amstellodamoises que des « commandos anti-juifs » tramaient des actions violentes contre les visiteurs israéliens. Et de désigner sur des réseaux sociaux, sans preuves, des activistes propalestiniens néerlandais comme de dangereux activistes à la solde du Hamas. Ce qui constitue une menace pour leur sécurité, aux dires du ministre de la Justice. Qui refusa pourtant la demande de l’opposition de « rappeler à l’ordre » l’ambassadeur d’Israël, dont les amis au parlement prirent les accusations pour argent comptant. 

L’ambassadeur avait fustigé « le terrorisme coordonné » par des malfrats dans les rues d’Amsterdam le 6 et 7 novembre, suite au comportement de hooligans israéliens qui, en scandant « fuck the Arabs » et en déchirant des drapeaux palestiniens, avaient mis le feu aux poudres. Des « jeunes des quartiers » y voyaient le signal de départ pour « une chasse aux Juifs », selon leurs messages sur WhatsApp lus pendant le procès de sept d’entre eux. (Le 24 décembre, quatre hommes ont été condamnés par le parquet d’Amsterdam à des peines de prison et un cinquième à des travaux d’intérêt général).

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Les Pays-Bas se sont également attiré les foudres de puissantes organisations juives aux Etats-Unis comme le Simon Wiesenthal Center de Los Angeles, qui a déclaré Amsterdam zone de non-droit pour les Juifs du monde entier. Au grand dam de la maire de gauche de la capitale, Femke Halsema, vilipendée par le ministre israélien des Affaires étrangères, M. Gideon Saar. Quand la maire disait regretter avoir prononcé le mot pogrom, jugé excessif, M. Saar l’accusait de vouloir « étouffer » les horreurs dans sa ville. 

Un hasard du calendrier vint envenimer la tension entre les deux pays amis d’antan : le 21 novembre, la Cour pénale internationale (CPI) de La Haye émit des mandats d’arrêt pour crimes contre l’humanité contre notamment M. Netanyahou. Le ministre néerlandais des Affaires étrangères, M. Caspar Veldkamp, affirma que « Bibi » serait effectivement arrêté dès qu’il foulerait le sol néerlandais. Furieux de ce que La Haye puisse remplir ainsi ses obligations, Israël annula la visite de M. Veldkamp prévue pour une semaine plus tard. 

Cependant, l’État hébreu vient d’accueillir à bras ouverts le politicien anti-islam néerlandais mondialement connu, M. Geert Wilders, qui y entama une visite le 8 décembre, sa cinquantième, selon le journal Algemeen Dagblad. Au parlement, M. Wilders, condamné à mort par des organisations islamistes, dirige le groupe de députés de loin le plus important. Quelqu’un peu au fait de la réalité néerlandaise aurait pu le prendre pour le Premier ministre quand il s’était engagé dans une course à l’échalote pour saluer à l’aéroport d’Amsterdam le ministre Gideon Saar, venu tancer les responsables néerlandais pour leur non-assistance à fans de foot israéliens en danger. M. Schoof se trouvant à l’étranger, le gouvernement dépêcha dare-dare son ministre de la Justice pour être le premier dignitaire à se faire traiter d’incompétent, si ce n’est d’antisémite, par l’hôte israélien qui s’était auto-invité.

Les retrouvailles, une demi-heure plus tard, à l’aéroport, avec M. Wilders, furent cependant tout ce qu’il y a de plus chaleureuses.

Son israélophilie, datant de son séjour en Cisjordanie dans sa jeunesse, a plus d’une fois mis dans l’embarras la coalition gouvernementale dont pourtant il fait partie. Ainsi, l’été dernier, M. Wilders déclara que les Palestiniens « disposent déjà d’un État, la Jordanie ». Avis conforme à celui de la droite et l’extrême-droite israéliennes, mais qui va à l’encontre de la position officielle néerlandaise calquée sur celle de l’UE. La sortie de M. Wilders avait valu à l’ambassadeur néerlandais à Amman de se faire sermonner par le gouvernement jordanien. 

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En Israël, en tant qu’invité du parti Likoud au pouvoir, M. Wilders ne manqua pas de visiter quelques colons en Cisjordanie, devenus des potes au fil des ans, et de se faire couvrir de louanges à la Knesset. Sa poignée de main avec Netanyahou était comme un pied de nez au gouvernement de M. Schoof, tenu par la CPI de le faire arrêter. Si, en coulisse, d’autres membres de la coalition quadripartite branlante fustigent cette énième provocation, ils se sont engagés à en dire le moins possible, craignant que M. Wilders n’utilise une condamnation ouverte comme prétexte à retirer son Parti pour la Liberté du gouvernement. Tant pis pour ceux qui lui font confiance de mener « la politique d’asile la plus sévère jamais connue ».

Mener la bataille idéologique sur les fonctionnaires vipère au poing

Pour Benjamin Amar, quand les fonctionnaires sont attaqués, c’est l’État qui est visé. Il dénonce une charge libérale, voire « réactionnaire », basée sur des éléments biaisés et caricaturaux, alors que dans bien des domaines, le service public est plus efficace que la gestion privée.


À chaque fois qu’une crise économique éclate et engendre en cascade une crise politique, deux choses sont certaines : le soleil va se lever le lendemain, et des langues fourchues des cercles politiques et médiatiques vont sortir de leur antre sombre, tel Caliban, pour distiller leur fiel sur les fonctionnaires. Cette passion triste consistant à fustiger les fonctionnaires est une obsession historique de la bourgeoisie, comme en atteste le roman médiocre de Courteline en 1892, Messieurs les ronds-de-cuir. Des figures littéraires, légères comme le parpaing, s’y moquent à longueur de pages de la prétendue faculté́ inépuisable des fonctionnaires à tirer leur flemme, en protégeant leur arrière-train par un petit coussin de cuir posé sur leur fauteuil.

Derrière les fonctionnaires, c’est bien sûr l’État qui est visé par les libéraux et les réactionnaires, dans ses prétentions à intervenir dans la sphère économique et sociale. En jetant du vitriol sur les agents de l’État, décrits comme des parasites inutiles et incompétents, c’est bien celui-ci qui est frappé d’infamie. Cette complainte antiétatique et antifonctionnaires est portée par de nombreux prophètes et oiseaux de mauvais augure, qui sont autant de figures tutélaires de la droite dure du monde occidental : Pierre Poujade, le papetier de Saint-Céré en croisade dans les années 1950 contre « l’État vampire », Margaret Thatcher, qui fera fondre les effectifs des agents publics comme de la neige sous un soleil de plomb, ou Ronald Reagan, qui diminuera le budget des administrations publiques américaines de 41 milliards, dès son arrivée au pouvoir.

Une doctrine antifonctionnaires reposant sur des éléments biaisés

D’ailleurs nul besoin d’ouvrir des archives poussiéreuses pour faire ce constat. Donald Trump, qui vient d’être réélu, souhaite tailler dans les effectifs publics de façon drastique et il a nommé Elon Musk à la tête d’une commission pour « l’efficacité gouvernementale ». Musk a annoncé la couleur : il veut renvoyer des milliers d’agents et il parle des fonctionnaires comme d’une « bureaucratie enkystée qui est une menace existentielle » pour le pays. Rien que ça ! On le voit donc, cette ritournelle est une boussole des propagandes de droite à l’échelle internationale. On ignore trop souvent que cette sale rengaine entendue en France comme un juke-box rayé fait aussi un tabac outre-Atlantique.

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Il faut souligner à quel point cette doctrine antifonctionnaires repose sur des éléments biaisés qui sont autant de caricatures. Expliquer que la France serait la championne du monde de la fonction publique en arborant comme une oriflamme le chiffre des 5,4 millions de fonctionnaires est d’une grande malhonnêteté, dès lors qu’on oublie que l’indicateur le plus pertinent est le nombre de fonctionnaires pour 1 000 habitants. Or la France de ce point de vue est largement devancée par des pays parmi les plus développés : avec ses 89 agents pour 1 000 habitants, l’Hexagone est loin derrière la Norvège (159), le Danemark (142), la Suède (138), ou encore le Canada (100). Et la Grande-Bretagne n’est pas bien loin (80). En revanche, les réactionnaires et les libéraux de tous crins passent beaucoup plus sous silence qu’en comparaison avec les pays de l’OCDE, la France paie très mal ses agents. On les comprend quand on sait que les professeurs français sont moins payés que leurs collègues slovènes, portugais ou colombiens : il est compliqué dès lors de les présenter comme des privilégiés et des nababs.

Autre baratin éculé et rabâché par les propagandistes de droite et d’extrême droite sur les services publics et leurs agents : l’efficacité amoindrie et supposée par rapport au privé. Quand la privatisation et le découpage de la compagnie des chemins de fer britanniques ont été lancés en 1996, ses thuriféraires annonçaient des trains sûrs et ponctuels. Le désastre a été tel, la British Railway est devenue un tel marasme avec ses tarifs exorbitants, ses accidents à répétition, ses retards systématiques et ses wagons fantômes qui se décrochent de la locomotive que la renationalisation vient d’être votée au Parlement et elle est soutenue par les deux tiers des Britanniques. On pourrait multiplier les exemples où la gestion publique s’est révélée plus optimale et efficace que la logique privée, à l’instar de la gestion des eaux dans les villes, où la délégation de service public vers le privé est de moins en moins majoritaire, car elle signifie souvent surcoût et facturation excessive pour les usagers.

« Jusqu’à quand enfin vas-tu abuser de notre patience ? »

La réalité est que les fonctionnaires, à travers leur mission de service public, défendent l’intérêt général. Leur mission est essentielle pour notre vie quotidienne, mais aussi en cas de drame et de catastrophe naturelle. Et leur absence ou leur présence insuffisante engendre à juste titre protestations et colères. Un des motifs du mouvement des gilets jaunes fut l’éloignement des services publics. Quand les inondations frappent ou que le gel paralyse les transports, ce sont les fonctionnaires territoriaux qui se lèvent à l’aube ou se couchent très tard pour des salaires bien chiches. Il y a des millions d’heures supplémentaires non payées et non récupérées par les fonctionnaires hospitaliers qui pourtant n’ont jamais cessé de veiller sur nous pendant et après le Covid. Les macronistes qui les faisaient applaudir en 2020 à vingt heures sont ceux qui, avec le ministre de la Fonction publique, Guillaume Kasbarian, en 2024, veulent leur imposer trois jours de carence sous prétexte qu’ils seraient absentéistes.

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« Jusqu’à quand enfin vas-tu abuser de notre patience ? » lance Cicéron à Catilina. On peut poser la même question à ceux qui surjouent la division des travailleurs du privé et du public, alors que la précarité progresse partout de façon transversale, tout comme le fait d’être à découvert le 5 du mois. Cette division sert les intérêts de ceux qui veulent continuer à payer au lance-pierre, à casser le Code du travail et la Sécurité sociale. Dans le climat délétère du « tous contre tous », le fonctionnaire est avec le chômeur et l’immigré une cible de choix pour ceux qui veulent faire diversion sur leurs politiques scélérates.

À dire vrai, tout syndicaliste de classe et de masse doit faire de la défense des travailleurs du privé et des fonctionnaires un impératif en toutes circonstances. Car il faut redonner à chacune et à chacun la fierté du travail. En rejetant d’un revers de main les calomnies diffusées par ceux qui veulent faire opportunément de nous tous le privilégié du voisin. Pour ma part, je mènerai cette bataille idéologique, vipère au poing, jusqu’au neuvième cercle de l’Enfer. La preuve, je publie une tribune dans les colonnes de Causeur !

Les combats du clair-obscur

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D’un gouvernement minoritaire l’autre

Comme cadeau de Noël, les François ont reçu un nouveau gouvernement et le Père Noël qui l’a apporté, c’est François Bayrou. Mais comme beaucoup d’autres cadeaux, il risque d’être oublié dès le mois de janvier. Analyse de Céline Pina.


La composition du gouvernement a été annoncée. Elle acte d’emblée l’échec prévisible de François Bayrou. Celui-ci a été incapable d’élargir l’assise du gouvernement. Le nouveau gouvernement couvre le même périmètre que celui de Michel Barnier et force est de constater que l’on est confronté aux mêmes limites politiques, le côté sympathique et rassurant en moins. L’interview de François Bayrou qui a suivi ne pouvait que confirmer ce sentiment. Apolline de Malherbe comme Benjamin Duhamel ont bien tenté de faire dire quelque chose de consistant au nouveau premier ministre, mais à part de savantes dissertations sur la méthode idéale pour bâtir un gouvernement et des louanges auto-administrées sur sa propre lucidité et son courage, force est de constater que personne ne sait où va la France. Cela n’interpelle pas l’égo surdimensionné du nouveau chef du gouvernement qui ne parait pas voir que le seul chemin de crête qui reste dans sa situation oscille entre l’échec programmé et l’immobilisme guère salvateur. Il n’a pas déjà commencé son tour de ménage que la seule mélodie que l’on a en tête est la fameuse chanson de Jacques Brel : « Au suivant ».

Tout ça pour ça

L’échec de l’élargissement est symbolisé par le refus de soutien du PS, même si le ministre de l’Économie et des finances, Éric Lombard a été choisi pour donner des gages à l’ancienne gauche de gouvernement. Mais le trophée a d’ores et déjà été décroché du mur : la tentative de séduire le PS a échoué. Le parti est entre les mains de LFI, il a besoin de l’électorat radicalisé des quartiers mais, ce faisant, il a affaibli son propre électorat et a perdu toutes ses caractéristiques de parti de gouvernement. Il n’a guère d’autre choix que de rester à la solde de LFI, il n’a plus rien à dire au pays, pas de chemin à tracer, pas de personnalités susceptibles de constituer un repère, d’incarner même quoi que ce soit. L’ancien président Hollande a continué à montrer dans l’opposition la même médiocrité que lorsqu’il était au pouvoir et ne peut même pas se prévaloir de la sagesse issue de l’expérience. Pour la plupart des Français, il est insignifiant.

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Certes, quelques personnalités de gauche qui n’ont pas cautionné la dérive antisémite de LFI ni l’alliance avec les islamistes, comme Manuel Valls ou François Rebsamen, sont présentes, mais elles n’appartiennent pas à une force constituée ou à un courant d’opinion structuré. Elles n’ont pas de troupes parlementaires. Sans surprise donc la gauche adepte de l’antisémitisme s’étouffe de rage et nous sert à nouveau la complainte de ceux à qui on a volé l’élection alors qu’elle est tout aussi minoritaire que les autres forces représentées au parlement. Quant au leader du PS, tout en nuance et justesse, il hurle au fascisme sans se rendre compte qu’en s’alliant avec une LFI antisémite et adepte de la violence politique il cautionne au nom d’un fascisme qui n’existe pas (celui attribué à Marine le Pen), une dérive à gauche qui, elle, est bien réelle. Il parle donc de « provocation » et de « droite extrême au pouvoir sous la surveillance de l’extrême-droite ». Pour la gauche, regarder en face la question migratoire et sécuritaire, c’est sombrer dans le nazisme.

Certes l’annonce du tandem Retailleau-Darmanin, le premier à l’Intérieur et le second à la Justice envoie un message de cohérence sur le régalien et c’est une première, mais le gouvernement étant minoritaire, il n’y a guère de chemin législatif sans le soutien du RN. Mais peut-être sera-t-il possible d’afficher des résultats en matière d’expulsion, de rétablissement des contrôles et d’agir via tout ce qui est réglementaire. Marine Le Pen a à ce sujet une réaction de bon sens. Elle fait le constat que les Français n’attendaient pas grand-chose de cette nomination et que ce gouvernement « s’appuie comme le précédent sur une absence manifeste de légitimité et une majorité introuvable ». Quant à Laurent Wauquiez, président de la droite républicaine, il annonce que les « votes se décideront texte par texte » et ne s’interdit pas de « retirer son soutien », déjà peu ferme.

Un siège éjectable

Mais là où Michel Barnier avait au moins réussi à donner un peu de lustre et de hauteur à la fonction politique et avait su se montrer rassurant et élégant, François Bayrou peine à s’extraire du commun, voire d’une forme d’affrontement sans véritable objet qui fait du mal à la politique. Sa dispute avec Xavier Bertrand à coup de communiqués ne grandit pas les deux parties. On se demande pourquoi le ministère de la Justice aurait été proposé à Xavier Bertrand alors que ce ne pouvait être qu’urticant pour Marine Le Pen et que le gouvernement a besoin de l’abstention du RN pour durer. D’ores et déjà, le ministère de la Justice, institution contestée et peu reconnue par les Français, subit l’impact de cette querelle politicienne alors que les Français ont besoin de retrouver confiance en la justice de leur pays. Une justice dont ils trouvent les jugements laxistes ou déconnectés, en tout cas souvent incompréhensibles et peu fiables. Sur ce terrain, le règne de François Bayrou commence mal.

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D’autant plus mal que l’interview donnée pour expliciter le choix du gouvernement a montré un dirigeant sans colonne vertébrale ni feuille de route claire, ayant surtout l’air de jouir de sa propre image et de se contempler en majesté. Ici le chambellan n’est pas nu, mais c’est parce qu’il porte les vêtements du roi. Or, comme celui à qui il l’a subtilisé, le costume est bien trop grand et entrave plus ses mouvements qu’il ne les revêt de sens et d’éclat. De ce que l’on a vu, le gouvernement Bayrou devrait tenir tant que les oppositions n’auront pas intérêt à appuyer sur le siège éjectable. D’ores et déjà, Mathilde Panot a écrit ce que tout le monde sait. C’est la démission du président de la République qui se dessine si la France est incapable de voter un budget. Et cela ne dépend ni de François Bayrou, ni d’Emmanuel Macron, mais de l’agenda de Marine Le Pen, puisque côté LFI l’addiction à la censure est manifeste, reconnue et systématique. 

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L’éléphant de Mazan

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Beaucoup de commentateurs voient dans l’affaire Pélicot la preuve que notre société est profondément patriarcale. Mais le procès Pélicot démontre tout le contraire.


Maintenant que les sanctions ont été prononcées, que le procès est achevé – en attendant toutefois les diverses procédures en appel – et que l’émotion retombe un peu, comme la neige dans une petite boule de verre trop secouée, on peut essayer de hasarder une ou deux remarques sur ce procès de Mazan que certains n’hésitent pas à qualifier « d’historique ».

Avant tout, et pour éviter tout malentendu, je tiens à saluer moi aussi le courage et la dignité dont a su faire preuve Mme Pélicot, et à souligner que les violences qu’elle a subies méritent la compassion et le respect de tous.

Cela dit, intéressons-nous au retentissement et à l’interprétation donnés à ce procès. Procès d’une cinquantaine de violeurs d’occasion, procès d’un homme incontestablement pervers qui a pu droguer son épouse pour la livrer auxdits violeurs. Mais aussi, paraît-il, procès d’une « culture du viol » qui irriguerait notre société, d’un « patriarcat » encore et toujours dominateur et oppresseur, d’une « masculinité toxique » qui expliquerait les agissements de M. Pélicot et dont la violente mise en évidence devrait pousser les hommes, tous les hommes, unanimement et indistinctement, à s’interroger et à se remettre en question.

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Eh bien, non. Parce qu’il y avait un éléphant dans le prétoire. Un éléphant tellement énorme que personne ne semble l’avoir remarqué.

Cet éléphant, c’était le procès lui-même.

Car s’il y a eu procès – et plus encore, s’il y a eu sanctions – c’est bien que notre société, collectivement, considère les actes de M. Pélicot et de ses co-accusés comme répréhensibles et méritant d’être punis. La Déclaration des Droits de l’Homme, dans son article 6, définit la loi comme « l’expression de la volonté générale ». Si en vertu de la loi, M. Pélicot et ses co-accusés ont pu être punis de trois à vingt ans de prison, c’est bien que cette « volonté générale » qui émane de chacun des citoyens français, sans distinction de genre, réprouve leurs actes et en exige le châtiment. Et par conséquent, c’est que la « culture du viol » et le « patriarcat oppresseur » ne structurent pas notre société autant que nos néo-féministes de choc veulent bien le clamer à grands coups de trompette.

Dans une société véritablement « patriarcale » au sens où l’entendent lesdites néo-féministes, les actes de M. Pélicot et de ses complices auraient été considérés comme une bagatelle à peine digne d’une légère réprobation. Ou bien, ils auraient été regardés sous un tout autre angle. En veut-on un exemple ? En août 2017, dans un village du Pakistan, une jeune fille fut violée. Le conseil des anciens estima que cela nuisait à l’honneur de sa famille et qu’il fallait réparation. Sitôt dit, sitôt fait : le frère de la jeune fille fut autorisé à… violer à son tour la sœur du violeur. Voilà ce qu’on peut appeler une justice patriarcale, pour laquelle les considérations tribales et familiales comptent largement plus que les souffrances infligées à une femme. Reconnaissons que nous en sommes très, très loin, et que – fort heureusement – nous portons sur le viol et les violences sexuelles un tout autre regard.

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Qu’il se soit trouvé en neuf ans une cinquantaine d’hommes assez en mal de sexe ou de fantasmes pour donner suite aux propositions ignobles de M. Pélicot, c’est un fait. Mais que ces hommes aient été arrêtés, emprisonnés, jugés et condamnés, c’est aussi un fait. Un fait qui démontre que leurs actes nous ont parus, collectivement, inacceptables. Vouloir ériger ces cinquante coupables en stéréotypes du comportement masculin, cela n’a pas plus de sens que de prétendre que les auteurs de hold-up, de trafic de drogue, de meurtre ou de tout autre crime ou délit punis par la loi sont représentatifs de telle ou telle catégorie de population dans sa totalité. Pour ma part, je suis révolté par les agissements de M. Pélicot et de ses complices. Je trouve normal et sain qu’ils aient été jugés et condamnés. Mais je ne me sens pas plus concerné ou impliqué par leurs actes que par ceux de n’importe quel groupe de braqueurs, de violeurs ou d’assassins dont l’actualité, hélas, nous fait connaître régulièrement l’existence.

Vols de kiki

Sorcellerie et autres maraboutages, les légendes urbaines connaissent un nouveau sursaut avec les réseaux sociaux et un homme africain averti en vaut deux : surtout lorsqu’il est question de ses bijoux de famille…


Fin octobre, une information improbable a inondé les réseaux sociaux en Afrique subsaharienne : les hommes centrafricains auraient été victimes, en pleine nuit, d’un vol de pénis en série. Les coupables présumés ? Des agents de la DGSE française, accusés de chaparder les fiers attributs masculins africains pour… fabriquer une potion dans un bunker secret sous le palais de Versailles afin de revigorer le vit tricolore français en berne. Certains médias ont même pointé le rôle des nanotechnologies dans cette opération censée apporter une solution aux problèmes démographiques de l’Hexagone.

De telles accusations de vol de sexe ne datent pas d’hier. Déjà dans les années 1970, le Nigeria a été le terreau de récits similaires, souvent liés à des affaires de sorcellerie. Dans la plupart des cas, les « victimes » retrouvaient leurs précieux attributs aussi mystérieusement qu’ils les avaient perdus – souvent sous le regard perplexe des juges et des médecins. Qu’importe la réalité scientifique : les légendes urbaines ont la vie dure, surtout dans des régions où les croyances traditionnelles restent profondément enracinées.

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Rassurez-vous, cette nouvelle affaire a tout l’air d’un coup monté. L’information, soigneusement agrémentée d’une pincée de néocolonialisme, a provoqué un torrent de commentaires antifrançais sur les réseaux sociaux africains. Si le site malien bamada.net est à l’origine de cette fake news virale, elle a été relayée par des comptes ayant des liens avec des usines à trolls russes, experts en désinformation. Leur objectif ? Saborder l’image de la France en Afrique. Car ne nous y trompons pas, cet épisode grotesque s’inscrit dans une guerre d’influence plus large entre Paris et Moscou, où tous les coups sont permis – même les plus absurdes. Pendant ce temps, la France, visiblement prise de court, a préféré défendre son rôle sur le continent en parlant sécurité, développement et coopération que de commenter un article éphémère représentant décidément un coup en dessous de la ceinture.

Parigots : têtes de veau et vaches à lait

La Mairie de Paris est tellement généreuse avec l’argent des Parisiens, qu’elle ignore le nombre exact de fonctionnaires qu’elle entretient, et continue, chaque année, d’embaucher de nouvelles légions.


« La Ville de Paris a plus de fonctionnaires que toutes les institutions de l’Union européenne dans tous les États de l’Union réunis. On jette l’argent par la fenêtre et on s’étonne que nos services publics manquent de moyens », lançait à l’Assemblée Philippe Juvin, député LR de Courbevoie, le 21 octobre. Les jours suivants, des démonstrations spécieuses fusaient dans la presse pour tenter de prouver le contraire. Or, l’Union européenne, toutes institutions et agences confondues, emploie bien 56 000 personnes pour quelque 500 millions de citoyens ; quand notre Hôtel de Ville totalise 51 578 fonctionnaires pour à peine plus de 2 millions d’habitants – et encore, sans compter les agents qui travaillent pour les innombrables satellites de la Ville, dont le centre d’action sociale, qui dénombrait à lui seul 5 952 salariés en 2020[1]. C’est pourquoi on évoque un bataillon de 51 578 individus, ou 52 000, 55 000, voire plus encore. Tous ces chiffres officiels prouvent que personne ne sait exactement combien de fonctionnaires la Ville de Paris entretient ! La chambre régionale des comptes (CRC), qui a le mauvais goût de vouloir compter juste, estime qu’entre 2014 et 2020, les effectifs sont passés de 47 970 à 51 437. Depuis, il a fallu embaucher du personnel de crèches, des agents en pagaille, des responsables de bidules écolos… et voilà comment la Mairie de Paris justifie la création de 1 031 postes en 2024 : 359 sont dédiés à la police municipale, 322 à la « résorption de l’emploi précaire » (mais encore ?) ; 104 aux « enjeux de développement durable, des mobilités douces » (ben voyons !) ; 63 « pour soutenir la politique de construction du logement social » (pour 100 % de HLM ?), etc., et 11 postes pour les Jeux olympiques (c’est passé, non ?). La Ville prévient déjà que le nombre d’employés nécessaires à « la propreté et à la qualité de l’espace public » (prière de ne pas rire) augmentera encore l’année prochaine. Et il n’est nullement question de remettre en cause les 395 génies qui suent au service communication.

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L’Hôtel de Ville étant peuplé de gens bien élevés, on ne parle jamais d’argent, mais cette générosité coûtera cette année aux Parisiens plus de 2,8 milliards d’euros de salaires, soit le deuxième poste de dépenses. Rapport après rapport, on constate aussi une augmentation du nombre d’« encadrants » et une diminution d’« agents d’exécution », jusqu’à arriver à des situations dignes de Boulgakov. Le rapport social 2021 de la Mairie fait état de 34 directeurs en 2018 et de 36 en 2021 pour gérer… 22 directions.

Serait-ce un problème d’organisation ? Le Land de Berlin, qui emploie 120 000 personnes pour plus de 3,4 millions d’habitants, s’est lancé à la chasse aux postes inutiles depuis des années (déjà 20 000 fonctionnaires recasés), et la Ville de Londres est à la diète avec 74 000 employés pour plus de 8,9 millions d’âmes. Ces travailleurs doivent sûrement travailler car, en plus, à Paris, le taux d’absentéisme cette année est en moyenne de 39,6 jours. Il est de 9,7 dans la fonction publique à l’échelle nationale et de 6,7 dans le privé.

Finalement, le plus faible contingent sur lequel peut compter Anne Hidalgo est celui des Parisiens qui ont voté pour elle à la dernière élection présidentielle : moins de 23 000.


[1]. Le Parisien, 12 décembre 2022.

Vivre en ville

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Le procès Paty : Justice a-t-elle été rendue ?

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La qualification des faits apparaît, pour les parties civiles, comme une indéniable victoire juridique. Toutefois, au regard d’actes mettant en danger de la société tout entière, les peines prononcées constituent une défaite politique pour la République. Tribune de Didier Lemaire, philosophe et Secrétaire général de « Défense des serviteurs de la République ».


Vendredi 20 décembre 2024, la cour d’assises spéciale de Paris a rendu un verdict qui va au-delà des réquisitions du parquet. La qualification des faits de « association de malfaiteurs terroriste » a été retenue pour Brahim Chnina et Abdelhakim Sefrioui. Même si ces derniers n’ont pas appelé explicitement au meurtre, la cour retient « qu’ils avaient préparé les conditions d’un passage à l’acte terroriste ». Il est donc reconnu qu’insuffler la haine et cibler une personne suffisent pour prendre part au crime. 

La charge de « complicité d’assassinat terroriste » a été prononcée pour les deux amis du tueur, ceux qui l’ont accompagné dans son raid, Naïm Boudaoud et Azim Epsirkhanov, « Ils ont préparé les conditions d’un attentat terroriste. Ils savaient que les armes recherchées allaient servir à atteindre l’intégrité physique d’un tiers ». Et même s’il n’est pas démontré qu’ils étaient avisés de l’intention d’Abdoullakh Anzorov de donner la mort à Samuel Paty, « ils avaient conscience de sa radicalité ».

Parmi les quatre autres accusés, qui ont entretenu des relations avec l’assassin, deux ont été reconnus « coupables d’association de malfaiteurs terroriste », Ismaïl Gamaev et Louqmane Ingar, un pour « apologie de terrorisme », Yusuf Cinar, et une autre prévenue, Priscilla Mangel, pour « provocation directe au terrorisme ». Tous ont été reconnus coupables d’avoir, à un degré ou à un autre, contribué à l’assassinat de Samuel Paty. On pourrait, en ce sens, considérer que justice est faite.

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Toutefois, le prononcé des peines paraît bien faible au regard des maximums et du contexte, cet assassinat ayant ébranlé profondément et durablement la sécurité et la liberté dans notre pays. 

En effet, les peines encourues pour complicité d’assassinat terroriste étaient de 30 ans de réclusion criminelle. Brahim Chnina et Abdelhakim Sefrioui ont été condamné à 13 et à 15 ans de réclusion.  Naïm Boudaoud et Azim Epsirkhanov ont, quant à eux, écopé de 16 ans. Les peines encourues pour association de malfaiteurs terroriste étaient de 30 ans de réclusion. Ismaël Gamaev et Louqmane Ingar ont été condamnés à 5 ans d’emprisonnement, dont 30 mois avec sursis, et à trois ans de prison, dont deux ans avec sursis. Yusuf Cinar encourait pour apologie du terrorisme une peine de 7 ans de réclusion et 75 000€ d’amende. Il a été condamné à 3 ans de prison dont deux avec sursis probatoire. Pour provocation au terrorisme, aggravée par l’utilisation d’un service de communication en ligne, Priscilla Mangel, encourait 7 ans de réclusion criminelle et 100 000€ d’amende. Elle comparaissait libre et demeure libre avec 3 ans de prison avec sursis probatoire.

La cour n’a pas voulu prononcer les peines théoriques maximales, réduisant la plupart de moitié ou les conditionnant à du sursis. Pourquoi une telle clémence alors qu’elle admet que cet assassinat relève d’une « barbarie absolue » et porte « atteinte irrémédiable aux valeurs de la République et à la laïcité, au sanctuaire de l’école, causant un émoi considérable dans le pays et, plus particulièrement, au sein du corps enseignant, et un traumatisme définitif et durable notamment pour son fils de 5 ans » ? La cour a-t-elle réellement pris, comme elle l’affirme, la mesure de la gravité des faits ? On peut se demander si la faiblesse de ces condamnations ne traduit pas une forme de désaveu.

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Reste une question qui engage notre avenir politique. C’est la question que pose, inexorablement, Mickaëlle, la sœur de Samuel Paty : la question de la responsabilité d’institutions qui ont abandonné le professeur à son sort, le ministère de l’Éducation nationale et celui de l’Intérieur. Telle Antigone, elle s’avance seule face au pouvoir et refuse que son frère n’ait pas une sépulture digne de lui, la sépulture de la vérité. « Il aurait fallu faire quelque chose de sa mort », regrette-elle. Face au mutisme des ministres qui étaient en poste au moment des faits, il aurait fallu, en effet, reconnaître les défaillances de l’État et, au lieu de renoncer à défendre les fondements de notre société et persister dans le mensonge, mettre fin à l’inertie politique de notre pays. Au-delà de la décapitation du professeur, ce crime s’attaquait, conformément au projet totalitaire et génocidaire de l’islamisme, à l’école et, à travers elle, à la République et à la nation tout entière. Quelle réponse avons-nous apportée à cette volonté de nous détruire ? La charte de la laïcité ? L’interdiction de l’abaya ? Est-ce une plaisanterie ? 

Lettre d'un hussard de la République

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Dans les mâchoires de l’Histoire : deux essais palpitants

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Deux livres d’histoire, très riches, nous racontent, l’un le Conservatoire Rachmaninoff à Paris, haut lieu à la fois de la musique, de la gastronomie et de l’immigration russes; l’autre l’évolution de l’armée allemande de 1870 à 1945, dont la responsabilité dans les crimes de la Seconde Guerre mondiale ne peut plus être contestée.


L’affaire peut paraître anecdotique : en 2024, le Conservatoire Rachmaninoff célèbre son centenaire. Mélomanes, familiers et gastronomes connaissent tous cette vielle adresse du 26 avenue de New-York, dans le XVIe arrondissement de Paris, et sa fameuse Cantine russe où l’on déguste toujours, jusqu’à une heure tardive, bœuf stroganoff, bortch ou chachlik de poulet… Mais, face à la passerelle Debilly – du nom du général d’Empire vainqueur de la bataille d’Auerstaedt – dont les arches de métal enjambent la Seine depuis l’an 1900, l’édifice à la singulière façade de moellons et de briques rouges demeure l’écrin miraculeusement préservé d’une école de musique, d’une programmation alliant concerts lyriques et  récitals de piano, ainsi que d’une importante bibliothèque et, last but not least, d’un monumental fonds de partitions et d’archives retraçant un siècle d’immigration russe. 

Depuis un peu plus d’un an, l’institution a relancé la tradition séculaire des salons littéraires sous la houlette du jeune et brillant écrivain-journaliste Erwan Barillot. C’est à cet homme de bonne éducation qu’on doit à présent, co-écrit avec Arnaud Frilley, l’actuel directeur du Conservatoire, le superbe ouvrage Destins russe à Paris, sous-titré Un siècle au Conservatoire Rachmaninoff

Abondamment illustré de portraits, d’images d’archives, de correspondances signées de grands noms de la musique, de comptes-rendus et autres courriers administratifs, ce qui ne pourrait être qu’un assommant livre de commande se lit, tout à l’inverse, au prisme de cette communauté d’artistes exilés – depuis les deux Serge, Rachmaninov et Prokofiev, jusqu’au grand danseur et chorégraphe Serge Lifar, en passant par les deux Alexandre, Glazounov et Gretchaninov, ou encore Fiodor Chaliapine… – comme la geste, édifiante et souvent tragique, de ces mille destins pris dans les mâchoires de l’Histoire.   

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Car bien au-delà des étapes successives qui, des Années folles à aujourd’hui, retracent les épreuves, les incertitudes, les improbables renaissances de l’établissement, le récit est celui, captivant, de ces générations d’exilés, de ces princes et princesses déchus et désargentés, de ces artistes géniaux ravis à leur patrie par la dictature bolchevique et imprimant leur marque à ce lieu, pour jamais auréolé de leur prestige. Érudite, haute en couleur, ressaisie par une plume de belle tenue, cette évocation court des origines à nos jours dans un luxe de précisions qui témoigne d’un patient travail de recherche :  Serge Lifar au sommet de sa gloire, à la fin des Ballets russes ; naissance de la Société musicale russe en exil (SMRE), en présence d’Hélène Vlamirovna, cousine de Nicolas II ;  mariage entre la SMRE et le Conservatoire en 1931, Prokofiev en vedette ; chanteuse Nadejda Plevitskaïa, née en 1884, errante en exil de la Bulgarie à l’Allemagne, ses bijoux mis en gage, finalement recrutée comme agent de renseignement par la police stalinienne contre la promesse illusoire de recevoir des terres, bientôt chargée par le NKDV du kidnapping d’un général, et achevant sa vie dans une prison française ; emménagement à « Tokio » ( selon la graphie de l’époque) dans ce bâtiment appartenant à l’industriel Maurice de Wendel ; inauguration par Serge Rachmaninoff ; liens de la poétesse Marina Tsvetaeva avec Lifar ; derniers feux du prince mécène Volkonski, l’ancien directeur des Théâtres impériaux, qui s’éteint en 1937 dans les bras de la veuve américaine Mary Fern French qu’il a épousé à 76 ans ; déchirements dans la débâcle de la défaite puis les affres de l’Occupation ;  Conservatoire bien nommé, car ultime planche de salut d’un bon nombre de Juifs d’origine russe ; héroïsme d’Adrien Conus, ami de Kessel, ou du violoniste Michel  Tagrine… Exemples entre cent, glanés dans ce vivier vibrionnant où s’ébattent nos deux mémorialistes.  

Dans l’après-guerre, « l’établissement devient le point de ralliement des Russes de Paris, des émigrés de la première heure aussi bien que des compatriotes soviétiques » […] « quelles que soient leur nationalité dans « l’Empire »  et leur inclination idéologique » […] « Le Conservatoire est un lieu artistique : il ne fait pas de politique », assurent-ils. Sauvé de la ruine par la princesse Vera Narychkine en 1951, il accueille la célèbre classe de ballet de Serge Lifar, lequel y multiplie les événements d’exception, l’institution devenant « malgré les embûches, un lieu de fête, de culture et de vie »dans une stratégie d’ouverture qui porte ses fruits. 

Mais le lieu, au cœur de la Guerre froide, hibernant dans le passé, est pris en otage par les manœuvres des services secrets. Unique école de ce qu’il est convenu d’appeler « la grande tradition russe », le Conservatoire Rachmaninov  – ou Rachmaninoff avec deux f, selon la graphie retenue par nos auteurs, tout comme sur l’enseigne en lettres capitales qui orne la façade de l’édifice – devra son sauvetage au russophile Jacques Chirac en 1988, avant d’entrer dans une période de grosses difficultés dans les années post-soviétiques, « jusqu’au spectre de sa fermeture définitive ».

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Là encore, ce sont les arrière-plans sociétaux, politiques, mondains dont l’institution est une caisse de résonance qui font tout le prix de ce livre-hommage si excellemment renseigné.  Ainsi y apprend-on par exemple que Charlotte Gainsbourg, alias Ginsburg, descendante d’un pianiste juif de Petrograd, y suivra assidûment des leçons de piano, tout comme son amoureux Yvan Attal, et Jane Birkin, qui fréquentent la cantine… Au point que ce devient l’endroit où se montrer, la halte obligée figurant désormais dans les guides touristiques. L’entregent du comte Cheremetieff ne parviendra pourtant pas à le maintenir à flot : en 2020, le Conservatoire est en cessation de paiements. 

Phénix décidément insubmersible, le Conservatoire Rachmaninoff, dont les murs ont été rachetés in extremis par la Ville de Paris, doit son ultime renaissance à Arnaud Frilley, lointain descendant d’émigrés russes par sa mère, les Kagansky, dont l’entreprise Titra inventait, en 1933, le sous-titrage cinématographique… La crise ukrainienne provoque la dernière tourmente qui s’abat sur le site, « objet d’intimidations et de menaces tout au long de l’année 2022 ». Reste que, deux ans plus tard, « le nombre d’élèves retrouve son niveau d’il y a trente ans, en pleine expansion ».  Une épopée d’un siècle méritait bien quatre-cents pages. Palpitantes. 

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« Gott mit Uns »« Dieu avec nous » : « trois mots gravés enserrant l’aigle germanique ou la couronne impériale sur la boucle du ceinturon des soldats allemands ». Ainsi s’ouvre le volume que Benoît Rondeau, spécialiste de l’histoire militaire de la Seconde guerre mondiale (cf. Être soldat de Hitler, Perrin, 2019), consacre à celle de l’armée allemande, sur la longue période qui part de l’unification consécutive à la défaite de la France face à la Prusse en 1870, et s’achève par la victoire des puissances alliées contre le IIIème Reich. 

Le contenu du livre obéit pleinement à l’intention formulée par son sous-titre : « Grandeur et chute d’une force implacable ». Il livre en cela une approche passionnante, qui évite avec soin l’écueil du survol, à nouveaux frais, d’une chronologie archiconnue : celle des trois conflits engendrés par l’Allemagne en moins de cent ans. A travers le prisme de l’histoire de son armée, cette relecture des événements impose un regard neuf sur ce temps tellement exploré déjà de fond en comble par les historiens. 

Autant dire que, sur l’infrastructure, l’organisation, les ressources, les plans de campagne de cette énorme entreprise que fut l’armée germanique dans ses évolutions sur près d’un siècle, cette mine de détails remet tout en perspective, de façon inédite et éclairante. Des prémisses du système militaire allemand sous Frédéric II jusqu’à la création des antagonistes Bundeswehr et Nationale Volksarmee sous le double pavillon de la DDR et de la RDA, le récit affine notre compréhension des logiques qui ont conduit aux affrontements titanesques, aux crimes et à l’épilogue que l’on sait. 

Ainsi est-ce tout l’arrière-plan des événements qui est ici dépeint dans un foisonnement de données souvent surprenantes, toujours mises en avant de façon pertinente, et dont, mises bout à bout, la vision d’ensemble présente un tableau saisissant. Pour mieux faire entendre le caractère stimulant de ce texte, citons-en quelques passages, puisés au hasard des pages : Benoît Rondeau nous apprend, par exemple, que dans la guerre de 1870, le total combiné des pertes dépasse « cinq fois les pertes austro-prussiennes de 1866 ».  Ou que l’armée prussienne est alors la première « avec les forces des Pays-Bas, à vacciner les soldats, mesure qui fait reculer les décès dus à la variole ». Ou encore, plus loin, dans le contexte de l’unification, que « la Prusse a dû insister pour imposer le principe des doubles cocardes de part et d’autre du casque : une aux couleurs de l’Empire, l’autre avec celle de l’État » et qu’« il n’y a donc légalement pas d’armée impériale en tant que telle, mais un conglomérat de forces armées, d’où l’absence d’un ministre de la Guerre impérial allemand »

L’on apprendra que pendant la Grande Guerre : « commander dans ce réseau de tranchées suppose la pose de câbles de téléphone, qui ont une fâcheuse tendance à être coupés par les tirs d’artillerie. Les conversations s’avèrent en outre peu discrètes puisque les amplificateurs permettent de capter les ondes dès 1915. Outre le recours aux signaux optiques, ce problème peut être résolu par la généralisation de la TSF […] d’abord distribués aux unités de cavaleries », etc.  L’auteur constate qu’en 1918 « l’armée allemande possède environ 40 000 véhicules automobiles, soit cinq fois moins que les forces de l’Entente » et que dans l’offensive lancée en mars 1918 « les 10 000 canons et mortiers lourds allemands soutiennent l’assaut de 1,4 millions d’hommes sur un front de 80 kilomètres » et « attaquent à trois contre un avec l’appui de 730 avions ».  

Benoît Rondeau fait cette observation : « L’armée semble omnipotente. Sa responsabilité [contre la faveur du gouvernement pour une négociation de paix] dans la poursuite de la guerre [de 14-18] et des souffrances endurées est patente ». La défaite consommée, le général Hans von Seeckt (1866-1936), réorganisateur de l’armée après le Traité de Versailles, s’arrangera pour « circonvenir d’autres entraves à la constitution d’un outil de guerre efficient ». De fait, conclut Rondeau, « l’armée allemande se prépare à la revanche et toute son action dans les décennies 1920 et 1930 doit s’analyser selon cette finalité, engageant pleinement sa responsabilité dans les événements à venir »

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L’auteur ne dédouanera pas davantage la Wehrmacht de Hitler des crimes nazis, sachant que « la dictature qui s’installe bénéficie donc de la complicité d’une armée choyée par le nouveau régime » et dont la plupart des hauts gradés sont membres de la vieille aristocratie. Captivant, au fil des chapitres, se fait le récit de la Seconde Guerre mondiale et de ses rebondissements, vu à travers l’objectif des forces engagées dans le conflit, dont le texte détaille les pratiques (singulièrement le discipline de fer qui causera l’exécution de plusieurs milliers de soldats allemands, pour défaitisme ou désertion), les errements, les faiblesses, les exactions, et en particulier les inepties à répétition en matière de stratégie.  

Jusqu’au bilan terrifiant du conflit : « les pertes de l’armée allemande au cours des six années de guerre sont colossales, bien supérieures à celles de la Grande guerre. Le nombre de morts et de disparus dépasse les 4 millions ». Par ailleurs, note l’auteur, « l’implication de la Wehrmacht dans la Shoah est un fait établi qui ne laisse plus de place à la controverse », ce malgré une « prise de distance plus ou moins effective » dans l’après-guerre. Jusqu’à l’heure où, en 2011, « dix ans après la France, l’Allemagne se résout à l’inévitable : le service militaire est supprimé. L’armée allemande devient une armée de métier ».  Elle qui, « issue d’une tradition martiale séculaire », est aujourd’hui le « bras armé » d’une démocratie qui « ne transige pas avec les fantômes du passé »

En bon historien, Benoît Rondeau se garde d’évoquer les spectres du futur, dans une Europe où les bruits de botte se font insistants.     

Destins russes à Paris. Un siècle au Conservatoire Rachmaninoff, par Erwan Barillot et Arnaud Frilley. Editions des Syrtes, Genève, 2024. 

L’Armée allemande, 1870-1945. Grandeur et chute d’une force implacable, par Benoît Rondeau. Buchet-Chastel, Paris, 2024.

Après Magdebourg : la force du réel

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Après le terrible attentat en Allemagne du 20 décembre, on a assisté à l’obfuscation habituelle de la part des médias et et des politiques dont la majorité refuse de reconnaître que la plupart des actes terroristes ont quelque chose à voir avec l’islam. Il ne s’agit nullement de tenir tous les musulmans pour responsables de ces actes mais de prendre la mesure d’un facteur important dans la fracture identitaire que connaît notre société. Tribune de Charles Rojzman.


La polémique autour du terroriste de Magdebourg illustre une nouvelle fois les débats qui fracturent notre société et le décalage entre une majorité de la population européenne et des minorités politiques et médiatiques: était-il islamiste ? Islamophobe ? Musulman chiite pratiquant la dissimulation, cette désormais fameuse taqîya? Apostat de l’islam ? Ces discussions masquent une réalité pourtant évidente, mais que beaucoup refusent de regarder en face.

Qui, aujourd’hui, commet majoritairement les attentats terroristes en Europe ? Qui menace, agresse, blesse ou tue avec des armes blanches dans nos rues ? Qui constitue une part disproportionnée des populations carcérales ? Qui remplit les centres éducatifs renforcés ? Qui s’attaque régulièrement aux forces de l’ordre, aux pompiers, aux personnels soignants, aux enseignants et aux fonctionnaires municipaux ? Qui tire des mortiers d’artifice ou lance des cocktails Molotov sur des commissariats ? Qui force des élèves juifs à quitter les écoles publiques, obligeant des synagogues à se barricader pour éviter des agressions ?

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Qui menace des personnalités publiques au point de nécessiter une protection policière constante ? Qui vandalise ou incendie des églises, mais jamais des mosquées ? Qui envahit l’espace public pour prier dans la rue, qui défie ostensiblement les principes de laïcité ? Qui impose aux enseignants une autocensure par la peur, jusqu’à commettre des atrocités comme l’assassinat de Samuel Paty ? Qui alimente le trafic de drogue et domine les réseaux de dealers ? Quels religieux exercent une pression croissante sur les institutions publiques et revendiquent des atteintes flagrantes à la neutralité républicaine ? Pourquoi les traditions culturelles chrétiennes, autrefois omniprésentes dans nos mairies et espaces publics, sont-elles peu à peu abandonnées ? Qui fomente des rixes sanglantes, armés de barres de fer et de machettes ? Qui sont ces jeunes, de plus en plus nombreux, qui estiment que les lois religieuses priment sur celles de la République ? Enfin, qui porte aujourd’hui un antisémitisme virulent, souvent banalisé ?

Pourtant, ceux qui osent poser ces questions ou exprimer une inquiétude sont immédiatement étiquetés comme racistes, voire accusés de sympathies pour l’extrême droite. L’unique reproche adressé à cette dernière est d’ailleurs son hostilité envers une population majoritairement musulmane, perçue comme porteuse de ces maux. Cette situation est intenable : les citoyens inquiets pour la cohésion nationale sont réduits au silence ou marginalisés, alors que, dans le même temps, les faits qu’ils dénoncent continuent de se multiplier.

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Ce climat explique largement la montée en puissance du Rassemblement National et la fragmentation de la société française en blocs antagonistes qui ne dialoguent plus. Une fracture culturelle et identitaire s’installe durablement. Elle alimente des tensions où chacun se replie sur ses peurs et ses ressentiments. La République vacille sous le poids de ces divisions.

Il ne s’agit pas de désigner des boucs émissaires et de généraliser à toute une population les crimes d’une importante minorité , mais d’identifier clairement les causes de cette désagrégation et de les traiter à la racine.

Il est temps de cesser de détourner les yeux et de regarder cette réalité en face, avec lucidité mais aussi avec responsabilité. Il ne s’agit pas de désigner des boucs émissaires et de généraliser à toute une population les crimes d’une importante minorité , mais d’identifier clairement les causes de cette désagrégation et de les traiter à la racine. Des actions résolues ne peuvent être mises en place de façon durable que si le réel est reconnu. Cela exige aussi de reconnaître que nous avons affaire à des êtres humains, quel que soit leur bord politique, idéologique ou religieux. Mes amis musulmans savent de quoi je parle. La tâche est immense, mais c’est le seul chemin pour éviter que la société française ne sombre davantage dans le chaos et la guerre communautaire qui ne peuvent être désormais exclus.

Guerre en Ukraine : des torts partagés ?

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Pierre Lellouche au lendemain de la victoire de Donald Trump aux élections présidentielles de 2016, 09/11/2016. WITT/SIPA

La guerre d’Ukraine n’aurait pas dû avoir lieu, ne cesse de dire Pierre Lellouche, ancien secrétaire d’État et chroniqueur du magazine Valeurs actuelles. Son dernier livre est un essai fouillé et incisif de bout en bout dans lequel il estime que les Européens ont péché par optimisme démocratique face à la Russie agressive de Vladimir Poutine.


« La fin de l’Europe de Yalta ne doit à aucun prix mener à l’Europe de Versailles », Zbigniew Brzezinski.

Pierre Lellouche, secrétaire d’État chargé des Affaires européennes puis du Commerce extérieur dans deux des gouvernements de François Fillon, nous explique dans son dernier ouvrage, Engrenages. La guerre d’Ukraine et le basculement du monde, pourquoi il pense et dit, et ce depuis le début, que la guerre en Ukraine aurait pu et aurait dû être évitée. Par ailleurs, il en déroule toutes les conséquences pour le monde, et le moins qu’on puisse dire est qu’elles sont légion.

En 1991, après des siècles de dominations diverses (Pologne, Lituanie, Russie) où elle changea d’alliances pour se délivrer de l’ennemi d’hier, lequel n’était jamais le même, l’Ukraine acquit son indépendance à condition de rendre à César ce qui lui appartenait ; à savoir aux Russes tout l’arsenal nucléaire et militaire qu’elle comptait sur son territoire[1] et ce, parce que des traités lui garantissaient protection de la part de pays occidentaux. La Russie, de son côté, s’engageait à ne pas l’agresser ; ce qu’elle fit cependant, arguant que la Révolution de Maïdan était en fait un coup d’Etat perpétré par Kiev et les Américains pour se débarrasser d’un président pro-russe, ce qui rendait nulle et non avenue sa signature des traités.

Une sécession douloureuse

Mais revenons en arrière. Si la fin de la Guerre froide laissa espérer aux Russes une sorte d’accord avec les Américains pour protéger leur « zone d’influence » et pour que ces derniers ne s’empressent pas d’abriter sous leur aile otanusienne tous les anciens pays satellites, force fut de constater que rien de tel n’eut lieu. Le mépris « versaillais » l’emporta sur la raison, on regarda de haut cette « région provinciale » (Barak Obama) ou, pire encore, cette « grosse station d’essence avec des armes atomiques » (le sénateur John McCain). Et Pierre Lellouche d’affirmer : « L’Occident victorieux n’a pas cru bon de définir une architecture de sécurité qui fasse sa place à la Russie ». Pourtant, « avec la réunification de l’Allemagne, l’Alliance atlantique avait rempli sa mission historique. […] L’Europe centrale accédait quant à elle à la liberté. Un autre système de sécurité collective devenait alors possible, avec la Russie, et non contre elle ».

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Par ailleurs, et contrairement aux pays dits satellites, la Russie a toujours considéré l’Ukraine comme son centre de gravité. Se séparer d’elle radicalement, c’était s’amputer. Le « Petit russe » et le « Grand russe » comme on les appelait au XIXème siècle, tous deux slaves, tous deux orthodoxes, ayant une langue sinon commune au moins voisine, n’étaient pas voués à faire sécession, estime Lellouche. Sans compter que l’Ukraine a sur son sol une population russe (11,3 millions de Russes ethniques, soit plus de 22% des habitants) et une population ukrainienne souvent mélangées. Elles n’étaient donc pas promises au divorce et ce, malgré les affrontements du passé. Bref, si la Russie avait accepté l’indépendance de sa voisine, c’était à condition que celle-ci reste neutre et dans sa zone d’influence. Soljenitsyne, dans son essai Reconstruire la Russie publié en 1990, essai qui a beaucoup influencé Poutine, admettait cependant que si les Ukrainiens choisissaient de se séparer de la Russie, ils devaient pouvoir être libres de le faire « sauf pour les régions qui ne faisaient pas partie intégrante de la vieille Ukraine, c’est-à-dire la Novorossia : la Crimée, le Donbass et les zones proches de la mer Noire ». Comment mieux résumer l’histoire de cette guerre ? Et Kissinger (1923-2023) déplorera à son tour le malentendu entre Russes et Occidentaux au sujet de la fin de l’URSS, les seconds ne comprenant pas que seuls les non-Russes voulaient quitter « l’Empire ».

Une Europe naïve

Pierre Lellouche souligne fort bien les croyances et les incohérences du bloc occidental et en particulier de l’Europe. Après la chute de l’URSS, la démocratie avait gagné, la guerre devint un « impensé désagréable » et tous les pays du monde allaient se donner la main pour faire régner droits de l’homme et déconstruction post-nationale. Mais ce n’est pas du tout ce qui s’est passé.

Après, notamment, l’invasion de l’Irak par les Américains, le modèle occidental n’en fut plus un pour le restant du monde, et l’ordre mondial que ceux-ci avaient déterminé depuis 1945 fut remis en question par tous ceux qui, anciennement colonisés ou pas, n’acceptaient plus cette domination. Et les fameuses valeurs qui allaient avec. C’est ainsi qu’on vit émerger l’« affirmation identitaire des uns » et le « déni des réalités des autres » ; les autres étant ici les Européens qui avaient, du reste, remis leur sécurité dans les mains des Américains. Cette «servitude volontaire » fit que le sort de l’Ukraine dépendait infiniment plus de l’armement et de l’argent des États-Unis que de ceux de l’Europe qui n’auraient jamais été suffisants. Pour autant, cette dernière donna la modique somme de « 300 milliards d’euros pour un pays tiers, non membre de son alliance, en déléguant officiellement à ce dernier, et à lui seul, la responsabilité de dire quand et comment la guerre doit s’arrêter ». Ainsi, et même si l’Europe n’y suffirait absolument pas, on arme et on finance quand même une guerre sans avoir vraiment voix au chapitre, au nom d’une émotion dont l’auteur nous dit qu’elle joua un rôle considérable dans ce conflit. Tout semble désormais soumis aux bons sentiments ou aux grands principes moraux avec lesquels on ne fait pas de politique sérieuse. Encore moins de géopolitique tout court. 

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Selon Halford John Mackinder (1861-1947), le but de la géopolitique dont il fut l’un des maîtres au début du XXème siècle, n’est autre que « l’aboutissement à un équilibre des puissances, lequel garantit à chaque nation sa sécurité et représente la condition de ses libertés ». Or, ajoute Pierre Lellouche, « l’équilibre des puissances ne s’obtient pas, loin de là, par la seule proclamation de « droits », surtout si une telle proclamation conduit à engendrer des déséquilibres périlleux ».De fait, l’entrée de l’Ukraine dans l’Otan obligerait le bloc occidental à entrer dans le conflit (même si, d’une certaine manière, il fait déjà la guerre à la Russie par procuration), ce qui mènerait tout droit à une Troisième Guerre mondiale. D’autre part, le minimum est d’avoir les moyens de ses beaux discours, et « l’hubris jupitérienne » ne palliera pas notre armée et notre armement amaigris… Pierre Lellouche n’hésite pas à dire que : « Cette défaite intellectuelle devant l’émotion, cette préférence pour le déni des réalités […] sont les symptômes, parmi beaucoup d’autres, de la maladie profonde de nos systèmes démocratiques ».

Avons-nous réveillé les quatre cavaliers de l’Apocalypse?

Alors, on diabolisa l’adversaire ; Poutine allait envahir l’Europe, cette guerre était la nôtre, la victoire devait être totale et donc sans concession. Il y eut pourtant plusieurs rencontres dans ce sens, avant le déclenchement de la guerre et même après. « Ma conviction est qu’une négociation à la mi-décembre 2021, si elle avait pu se teniraurait pu éviter les destructions et les 500 000 morts et blessés que nous déplorons aujourd’hui » soutient l’ancien secrétaire d’État. Et nous ne réussîmes, de surcroît, qu’à affaiblir notre propre économie avec des sanctions qui touchèrent fort peu la Russie, laquelle réussit à vendre ailleurs, et nous favorisâmes le tropisme eurasien en jetant les Russes dans les bras des Chinois. Et pas seulement eux ! Pierre Lellouche appelle les « quatre cavaliers de l’Apocalypse » la coalition entre Russie, Chine, Corée du Nord et Iran.

Dans une seconde partie, Pierre Lellouche s’attaque aux conséquences de cette guerre qui n’aurait pas dû avoir lieu : fin de la confiance dans les traités, ainsi que mise à mal de la dissuasion nucléaire, puisque, d’une part, la présence d’armes nucléaires n’empêcha pas une guerre de haute intensité et de longue durée, et que, d’autre part, la nucléarisation du monde bat son plein. Les Russes et les Chinois ont cessé toute coopération avec les Occidentaux pour freiner le programme iranien, et Poutine soutient « le droit de la Corée du Nord de renforcer sa défense […] contre la dictature néo-colonialiste mondiale ».

Et qui, mieux qu’Israël – selon Lellouche – pour représenter « ce porte-avions avancé de l’Occident colonialiste en Orient ? » C’est là que la guerre de Gaza, dont Pierre Lellouche rappelle opportunément qu’elle commença le7-Octobre, rejoint celle d’Ukraine, en créant un front anti-occidental global. Le nouveau damné de la terre est le Palestinien qui va inspirer non seulement au « Sud global » mais à nos universités, l’idée d’une « deuxième décolonisation ». Celle-ci trouvera un allié dans les BRICS+ (au nombre de 10, à présent) une organisation représentant près de la moitié de la population mondiale, le 1/3 du PIB et la moitié de la production de pétrole de la planète. Leur Nouvelle banque de développement (NDB) créée en 2014, sorte d’anti-FMI, compte bien échapper aux contraintes politiques et sociales imposées par Washington en vue de se passer, à terme, du dollar et des sanctions qui vont avec…

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Quant à l’Europe et à ses deux mantras fétiches – la transition énergétique qui rend « vertueux » et l’élargissement d’elle-même jusqu’à des pays qui sont de véritables poudrières (et ce… au nom de la Paix) –, elle s’englue dans des considérations administratives et juridiques sans réussir à organiser une défense commune, et surtout, sans se voir disparaître. Relégués au rang de consommateurs puisque nous avons favorisé la production à l’Est (véritable appel d’air pour les cerveaux de demain et pas seulement les petites mains), la Chine en particulier, qui produit du CO2 parfaitement mondialiste, ce qui rendra nos efforts de tri sélectif assez vains, nous dormons les yeux ouverts. La France surtout, de plus en plus à la remorque d’une Allemagne sachant toujours ou presque défendre ses intérêts, et sachant fort bien dans certains cas nuire aux nôtres.

Pierre Lellouche se demande alors si l’Europe va se réveiller, pour « préparer l’après-guerre en Ukraine, répondre aux défis économiques américain et chinois, tout en protégeant son identité, c’est-à-dire ses frontières face à des vagues migratoires sans précédent. Voilà le défi. Il est immense. C’est ici que Boutcha en Ukraine, Gaza en Orient, et Lampedusa en Sicile se rejoignent ».

Pierre Lellouche, Engrenages. La guerre d’Ukraine et le basculement du monde (Odile Jacob, 2024).


[1] 5000 ogives nucléaires, dont 376 missiles intercontinentaux, faisant de l’Ukraine la troisième puissance nucléaire, retournèrent en Russie.

Engrenages: La guerre d'Ukraine et le basculement du monde

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Geert Wilders instrumentalise-t-il les tensions entre les Pays-Bas et Israël ? 

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Geert Wilders quitte la résidence du Premier ministre Dick Schoof à La Haye (Pays-Bas), après une discussion de crise à propos des violences lors du match entre Ajax Amsterdam et Maccabi Tel Aviv. 15/11/2024 Phil Nijhuis/AP/SIPA

Les violences commises contre les supporteurs de Maccabi Tel-Aviv dans la nuit du 6 au 7 novembre ont provoqué une crise diplomatique entre les gouvernements israélien et néerlandais, crise exploitée par le dirigeant du Parti pour la Liberté qui pourrait l’utiliser pour mettre fin à la coalition au pouvoir.


L’amitié néerlandaise pour Israël connaît des limites que l’État hébreu semble ne pas hésiter à franchir. Ses accusations selon lesquelles les Pays-Bas auraient, le mois dernier, facilité des « pogroms » lors de la « nuit de Cristal » à Amsterdam, quand des supporteurs du Maccabi Tel-Aviv furent violentés, passent mal. Tout comme les appels téléphoniques « furieux », selon des médias néerlandais, du Premier ministre Benyamin Netanyahou et d’autres dirigeants israéliens aux responsables néerlandais. Le président Isaac Herzog, qui fut copieusement hué par des manifestants propalestiniens lors de l’ouverture du musée de l’Holocauste à Amsterdam en début d’année, aurait même accablé le roi néerlandais Willem-Alexander de reproches sur le manque de protection de Juifs dans la capitale néerlandaise.

Au Parlement de La Haye, l’opposition a exigé et obtenu que le gouvernement conservateur du Premier ministre, M. Dick Schoof, enquête sur « l’ingérence israélienne ». C’est que dans la foulée du mal nommé pogrom, le ministère israélien pour la Diaspora avait fait parvenir à des parlementaires néerlandais des rapports truffés d’inexactitudes et de mensonges, selon des non-destinataires. Ainsi, le Mossad aurait vainement prévenu les autorités amstellodamoises que des « commandos anti-juifs » tramaient des actions violentes contre les visiteurs israéliens. Et de désigner sur des réseaux sociaux, sans preuves, des activistes propalestiniens néerlandais comme de dangereux activistes à la solde du Hamas. Ce qui constitue une menace pour leur sécurité, aux dires du ministre de la Justice. Qui refusa pourtant la demande de l’opposition de « rappeler à l’ordre » l’ambassadeur d’Israël, dont les amis au parlement prirent les accusations pour argent comptant. 

L’ambassadeur avait fustigé « le terrorisme coordonné » par des malfrats dans les rues d’Amsterdam le 6 et 7 novembre, suite au comportement de hooligans israéliens qui, en scandant « fuck the Arabs » et en déchirant des drapeaux palestiniens, avaient mis le feu aux poudres. Des « jeunes des quartiers » y voyaient le signal de départ pour « une chasse aux Juifs », selon leurs messages sur WhatsApp lus pendant le procès de sept d’entre eux. (Le 24 décembre, quatre hommes ont été condamnés par le parquet d’Amsterdam à des peines de prison et un cinquième à des travaux d’intérêt général).

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Les Pays-Bas se sont également attiré les foudres de puissantes organisations juives aux Etats-Unis comme le Simon Wiesenthal Center de Los Angeles, qui a déclaré Amsterdam zone de non-droit pour les Juifs du monde entier. Au grand dam de la maire de gauche de la capitale, Femke Halsema, vilipendée par le ministre israélien des Affaires étrangères, M. Gideon Saar. Quand la maire disait regretter avoir prononcé le mot pogrom, jugé excessif, M. Saar l’accusait de vouloir « étouffer » les horreurs dans sa ville. 

Un hasard du calendrier vint envenimer la tension entre les deux pays amis d’antan : le 21 novembre, la Cour pénale internationale (CPI) de La Haye émit des mandats d’arrêt pour crimes contre l’humanité contre notamment M. Netanyahou. Le ministre néerlandais des Affaires étrangères, M. Caspar Veldkamp, affirma que « Bibi » serait effectivement arrêté dès qu’il foulerait le sol néerlandais. Furieux de ce que La Haye puisse remplir ainsi ses obligations, Israël annula la visite de M. Veldkamp prévue pour une semaine plus tard. 

Cependant, l’État hébreu vient d’accueillir à bras ouverts le politicien anti-islam néerlandais mondialement connu, M. Geert Wilders, qui y entama une visite le 8 décembre, sa cinquantième, selon le journal Algemeen Dagblad. Au parlement, M. Wilders, condamné à mort par des organisations islamistes, dirige le groupe de députés de loin le plus important. Quelqu’un peu au fait de la réalité néerlandaise aurait pu le prendre pour le Premier ministre quand il s’était engagé dans une course à l’échalote pour saluer à l’aéroport d’Amsterdam le ministre Gideon Saar, venu tancer les responsables néerlandais pour leur non-assistance à fans de foot israéliens en danger. M. Schoof se trouvant à l’étranger, le gouvernement dépêcha dare-dare son ministre de la Justice pour être le premier dignitaire à se faire traiter d’incompétent, si ce n’est d’antisémite, par l’hôte israélien qui s’était auto-invité.

Les retrouvailles, une demi-heure plus tard, à l’aéroport, avec M. Wilders, furent cependant tout ce qu’il y a de plus chaleureuses.

Son israélophilie, datant de son séjour en Cisjordanie dans sa jeunesse, a plus d’une fois mis dans l’embarras la coalition gouvernementale dont pourtant il fait partie. Ainsi, l’été dernier, M. Wilders déclara que les Palestiniens « disposent déjà d’un État, la Jordanie ». Avis conforme à celui de la droite et l’extrême-droite israéliennes, mais qui va à l’encontre de la position officielle néerlandaise calquée sur celle de l’UE. La sortie de M. Wilders avait valu à l’ambassadeur néerlandais à Amman de se faire sermonner par le gouvernement jordanien. 

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En Israël, en tant qu’invité du parti Likoud au pouvoir, M. Wilders ne manqua pas de visiter quelques colons en Cisjordanie, devenus des potes au fil des ans, et de se faire couvrir de louanges à la Knesset. Sa poignée de main avec Netanyahou était comme un pied de nez au gouvernement de M. Schoof, tenu par la CPI de le faire arrêter. Si, en coulisse, d’autres membres de la coalition quadripartite branlante fustigent cette énième provocation, ils se sont engagés à en dire le moins possible, craignant que M. Wilders n’utilise une condamnation ouverte comme prétexte à retirer son Parti pour la Liberté du gouvernement. Tant pis pour ceux qui lui font confiance de mener « la politique d’asile la plus sévère jamais connue ».

Mener la bataille idéologique sur les fonctionnaires vipère au poing

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Benjamin Amar © BO/SIPA

Pour Benjamin Amar, quand les fonctionnaires sont attaqués, c’est l’État qui est visé. Il dénonce une charge libérale, voire « réactionnaire », basée sur des éléments biaisés et caricaturaux, alors que dans bien des domaines, le service public est plus efficace que la gestion privée.


À chaque fois qu’une crise économique éclate et engendre en cascade une crise politique, deux choses sont certaines : le soleil va se lever le lendemain, et des langues fourchues des cercles politiques et médiatiques vont sortir de leur antre sombre, tel Caliban, pour distiller leur fiel sur les fonctionnaires. Cette passion triste consistant à fustiger les fonctionnaires est une obsession historique de la bourgeoisie, comme en atteste le roman médiocre de Courteline en 1892, Messieurs les ronds-de-cuir. Des figures littéraires, légères comme le parpaing, s’y moquent à longueur de pages de la prétendue faculté́ inépuisable des fonctionnaires à tirer leur flemme, en protégeant leur arrière-train par un petit coussin de cuir posé sur leur fauteuil.

Derrière les fonctionnaires, c’est bien sûr l’État qui est visé par les libéraux et les réactionnaires, dans ses prétentions à intervenir dans la sphère économique et sociale. En jetant du vitriol sur les agents de l’État, décrits comme des parasites inutiles et incompétents, c’est bien celui-ci qui est frappé d’infamie. Cette complainte antiétatique et antifonctionnaires est portée par de nombreux prophètes et oiseaux de mauvais augure, qui sont autant de figures tutélaires de la droite dure du monde occidental : Pierre Poujade, le papetier de Saint-Céré en croisade dans les années 1950 contre « l’État vampire », Margaret Thatcher, qui fera fondre les effectifs des agents publics comme de la neige sous un soleil de plomb, ou Ronald Reagan, qui diminuera le budget des administrations publiques américaines de 41 milliards, dès son arrivée au pouvoir.

Une doctrine antifonctionnaires reposant sur des éléments biaisés

D’ailleurs nul besoin d’ouvrir des archives poussiéreuses pour faire ce constat. Donald Trump, qui vient d’être réélu, souhaite tailler dans les effectifs publics de façon drastique et il a nommé Elon Musk à la tête d’une commission pour « l’efficacité gouvernementale ». Musk a annoncé la couleur : il veut renvoyer des milliers d’agents et il parle des fonctionnaires comme d’une « bureaucratie enkystée qui est une menace existentielle » pour le pays. Rien que ça ! On le voit donc, cette ritournelle est une boussole des propagandes de droite à l’échelle internationale. On ignore trop souvent que cette sale rengaine entendue en France comme un juke-box rayé fait aussi un tabac outre-Atlantique.

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Il faut souligner à quel point cette doctrine antifonctionnaires repose sur des éléments biaisés qui sont autant de caricatures. Expliquer que la France serait la championne du monde de la fonction publique en arborant comme une oriflamme le chiffre des 5,4 millions de fonctionnaires est d’une grande malhonnêteté, dès lors qu’on oublie que l’indicateur le plus pertinent est le nombre de fonctionnaires pour 1 000 habitants. Or la France de ce point de vue est largement devancée par des pays parmi les plus développés : avec ses 89 agents pour 1 000 habitants, l’Hexagone est loin derrière la Norvège (159), le Danemark (142), la Suède (138), ou encore le Canada (100). Et la Grande-Bretagne n’est pas bien loin (80). En revanche, les réactionnaires et les libéraux de tous crins passent beaucoup plus sous silence qu’en comparaison avec les pays de l’OCDE, la France paie très mal ses agents. On les comprend quand on sait que les professeurs français sont moins payés que leurs collègues slovènes, portugais ou colombiens : il est compliqué dès lors de les présenter comme des privilégiés et des nababs.

Autre baratin éculé et rabâché par les propagandistes de droite et d’extrême droite sur les services publics et leurs agents : l’efficacité amoindrie et supposée par rapport au privé. Quand la privatisation et le découpage de la compagnie des chemins de fer britanniques ont été lancés en 1996, ses thuriféraires annonçaient des trains sûrs et ponctuels. Le désastre a été tel, la British Railway est devenue un tel marasme avec ses tarifs exorbitants, ses accidents à répétition, ses retards systématiques et ses wagons fantômes qui se décrochent de la locomotive que la renationalisation vient d’être votée au Parlement et elle est soutenue par les deux tiers des Britanniques. On pourrait multiplier les exemples où la gestion publique s’est révélée plus optimale et efficace que la logique privée, à l’instar de la gestion des eaux dans les villes, où la délégation de service public vers le privé est de moins en moins majoritaire, car elle signifie souvent surcoût et facturation excessive pour les usagers.

« Jusqu’à quand enfin vas-tu abuser de notre patience ? »

La réalité est que les fonctionnaires, à travers leur mission de service public, défendent l’intérêt général. Leur mission est essentielle pour notre vie quotidienne, mais aussi en cas de drame et de catastrophe naturelle. Et leur absence ou leur présence insuffisante engendre à juste titre protestations et colères. Un des motifs du mouvement des gilets jaunes fut l’éloignement des services publics. Quand les inondations frappent ou que le gel paralyse les transports, ce sont les fonctionnaires territoriaux qui se lèvent à l’aube ou se couchent très tard pour des salaires bien chiches. Il y a des millions d’heures supplémentaires non payées et non récupérées par les fonctionnaires hospitaliers qui pourtant n’ont jamais cessé de veiller sur nous pendant et après le Covid. Les macronistes qui les faisaient applaudir en 2020 à vingt heures sont ceux qui, avec le ministre de la Fonction publique, Guillaume Kasbarian, en 2024, veulent leur imposer trois jours de carence sous prétexte qu’ils seraient absentéistes.

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« Jusqu’à quand enfin vas-tu abuser de notre patience ? » lance Cicéron à Catilina. On peut poser la même question à ceux qui surjouent la division des travailleurs du privé et du public, alors que la précarité progresse partout de façon transversale, tout comme le fait d’être à découvert le 5 du mois. Cette division sert les intérêts de ceux qui veulent continuer à payer au lance-pierre, à casser le Code du travail et la Sécurité sociale. Dans le climat délétère du « tous contre tous », le fonctionnaire est avec le chômeur et l’immigré une cible de choix pour ceux qui veulent faire diversion sur leurs politiques scélérates.

À dire vrai, tout syndicaliste de classe et de masse doit faire de la défense des travailleurs du privé et des fonctionnaires un impératif en toutes circonstances. Car il faut redonner à chacune et à chacun la fierté du travail. En rejetant d’un revers de main les calomnies diffusées par ceux qui veulent faire opportunément de nous tous le privilégié du voisin. Pour ma part, je mènerai cette bataille idéologique, vipère au poing, jusqu’au neuvième cercle de l’Enfer. La preuve, je publie une tribune dans les colonnes de Causeur !

Les combats du clair-obscur

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D’un gouvernement minoritaire l’autre

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Francois Bayrou, Premier ministre, lors de la réunion de la cellule de crise sur la situation à Mayotte, le 23/12/2024. Eric TSCHAEN-Pool/SIPA

Comme cadeau de Noël, les François ont reçu un nouveau gouvernement et le Père Noël qui l’a apporté, c’est François Bayrou. Mais comme beaucoup d’autres cadeaux, il risque d’être oublié dès le mois de janvier. Analyse de Céline Pina.


La composition du gouvernement a été annoncée. Elle acte d’emblée l’échec prévisible de François Bayrou. Celui-ci a été incapable d’élargir l’assise du gouvernement. Le nouveau gouvernement couvre le même périmètre que celui de Michel Barnier et force est de constater que l’on est confronté aux mêmes limites politiques, le côté sympathique et rassurant en moins. L’interview de François Bayrou qui a suivi ne pouvait que confirmer ce sentiment. Apolline de Malherbe comme Benjamin Duhamel ont bien tenté de faire dire quelque chose de consistant au nouveau premier ministre, mais à part de savantes dissertations sur la méthode idéale pour bâtir un gouvernement et des louanges auto-administrées sur sa propre lucidité et son courage, force est de constater que personne ne sait où va la France. Cela n’interpelle pas l’égo surdimensionné du nouveau chef du gouvernement qui ne parait pas voir que le seul chemin de crête qui reste dans sa situation oscille entre l’échec programmé et l’immobilisme guère salvateur. Il n’a pas déjà commencé son tour de ménage que la seule mélodie que l’on a en tête est la fameuse chanson de Jacques Brel : « Au suivant ».

Tout ça pour ça

L’échec de l’élargissement est symbolisé par le refus de soutien du PS, même si le ministre de l’Économie et des finances, Éric Lombard a été choisi pour donner des gages à l’ancienne gauche de gouvernement. Mais le trophée a d’ores et déjà été décroché du mur : la tentative de séduire le PS a échoué. Le parti est entre les mains de LFI, il a besoin de l’électorat radicalisé des quartiers mais, ce faisant, il a affaibli son propre électorat et a perdu toutes ses caractéristiques de parti de gouvernement. Il n’a guère d’autre choix que de rester à la solde de LFI, il n’a plus rien à dire au pays, pas de chemin à tracer, pas de personnalités susceptibles de constituer un repère, d’incarner même quoi que ce soit. L’ancien président Hollande a continué à montrer dans l’opposition la même médiocrité que lorsqu’il était au pouvoir et ne peut même pas se prévaloir de la sagesse issue de l’expérience. Pour la plupart des Français, il est insignifiant.

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Certes, quelques personnalités de gauche qui n’ont pas cautionné la dérive antisémite de LFI ni l’alliance avec les islamistes, comme Manuel Valls ou François Rebsamen, sont présentes, mais elles n’appartiennent pas à une force constituée ou à un courant d’opinion structuré. Elles n’ont pas de troupes parlementaires. Sans surprise donc la gauche adepte de l’antisémitisme s’étouffe de rage et nous sert à nouveau la complainte de ceux à qui on a volé l’élection alors qu’elle est tout aussi minoritaire que les autres forces représentées au parlement. Quant au leader du PS, tout en nuance et justesse, il hurle au fascisme sans se rendre compte qu’en s’alliant avec une LFI antisémite et adepte de la violence politique il cautionne au nom d’un fascisme qui n’existe pas (celui attribué à Marine le Pen), une dérive à gauche qui, elle, est bien réelle. Il parle donc de « provocation » et de « droite extrême au pouvoir sous la surveillance de l’extrême-droite ». Pour la gauche, regarder en face la question migratoire et sécuritaire, c’est sombrer dans le nazisme.

Certes l’annonce du tandem Retailleau-Darmanin, le premier à l’Intérieur et le second à la Justice envoie un message de cohérence sur le régalien et c’est une première, mais le gouvernement étant minoritaire, il n’y a guère de chemin législatif sans le soutien du RN. Mais peut-être sera-t-il possible d’afficher des résultats en matière d’expulsion, de rétablissement des contrôles et d’agir via tout ce qui est réglementaire. Marine Le Pen a à ce sujet une réaction de bon sens. Elle fait le constat que les Français n’attendaient pas grand-chose de cette nomination et que ce gouvernement « s’appuie comme le précédent sur une absence manifeste de légitimité et une majorité introuvable ». Quant à Laurent Wauquiez, président de la droite républicaine, il annonce que les « votes se décideront texte par texte » et ne s’interdit pas de « retirer son soutien », déjà peu ferme.

Un siège éjectable

Mais là où Michel Barnier avait au moins réussi à donner un peu de lustre et de hauteur à la fonction politique et avait su se montrer rassurant et élégant, François Bayrou peine à s’extraire du commun, voire d’une forme d’affrontement sans véritable objet qui fait du mal à la politique. Sa dispute avec Xavier Bertrand à coup de communiqués ne grandit pas les deux parties. On se demande pourquoi le ministère de la Justice aurait été proposé à Xavier Bertrand alors que ce ne pouvait être qu’urticant pour Marine Le Pen et que le gouvernement a besoin de l’abstention du RN pour durer. D’ores et déjà, le ministère de la Justice, institution contestée et peu reconnue par les Français, subit l’impact de cette querelle politicienne alors que les Français ont besoin de retrouver confiance en la justice de leur pays. Une justice dont ils trouvent les jugements laxistes ou déconnectés, en tout cas souvent incompréhensibles et peu fiables. Sur ce terrain, le règne de François Bayrou commence mal.

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D’autant plus mal que l’interview donnée pour expliciter le choix du gouvernement a montré un dirigeant sans colonne vertébrale ni feuille de route claire, ayant surtout l’air de jouir de sa propre image et de se contempler en majesté. Ici le chambellan n’est pas nu, mais c’est parce qu’il porte les vêtements du roi. Or, comme celui à qui il l’a subtilisé, le costume est bien trop grand et entrave plus ses mouvements qu’il ne les revêt de sens et d’éclat. De ce que l’on a vu, le gouvernement Bayrou devrait tenir tant que les oppositions n’auront pas intérêt à appuyer sur le siège éjectable. D’ores et déjà, Mathilde Panot a écrit ce que tout le monde sait. C’est la démission du président de la République qui se dessine si la France est incapable de voter un budget. Et cela ne dépend ni de François Bayrou, ni d’Emmanuel Macron, mais de l’agenda de Marine Le Pen, puisque côté LFI l’addiction à la censure est manifeste, reconnue et systématique. 

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L’éléphant de Mazan

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Rassemblement devant le tribunal d'Avignon, le 20 décembre 2024. Frederic MUNSCH/SIPA

Beaucoup de commentateurs voient dans l’affaire Pélicot la preuve que notre société est profondément patriarcale. Mais le procès Pélicot démontre tout le contraire.


Maintenant que les sanctions ont été prononcées, que le procès est achevé – en attendant toutefois les diverses procédures en appel – et que l’émotion retombe un peu, comme la neige dans une petite boule de verre trop secouée, on peut essayer de hasarder une ou deux remarques sur ce procès de Mazan que certains n’hésitent pas à qualifier « d’historique ».

Avant tout, et pour éviter tout malentendu, je tiens à saluer moi aussi le courage et la dignité dont a su faire preuve Mme Pélicot, et à souligner que les violences qu’elle a subies méritent la compassion et le respect de tous.

Cela dit, intéressons-nous au retentissement et à l’interprétation donnés à ce procès. Procès d’une cinquantaine de violeurs d’occasion, procès d’un homme incontestablement pervers qui a pu droguer son épouse pour la livrer auxdits violeurs. Mais aussi, paraît-il, procès d’une « culture du viol » qui irriguerait notre société, d’un « patriarcat » encore et toujours dominateur et oppresseur, d’une « masculinité toxique » qui expliquerait les agissements de M. Pélicot et dont la violente mise en évidence devrait pousser les hommes, tous les hommes, unanimement et indistinctement, à s’interroger et à se remettre en question.

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Eh bien, non. Parce qu’il y avait un éléphant dans le prétoire. Un éléphant tellement énorme que personne ne semble l’avoir remarqué.

Cet éléphant, c’était le procès lui-même.

Car s’il y a eu procès – et plus encore, s’il y a eu sanctions – c’est bien que notre société, collectivement, considère les actes de M. Pélicot et de ses co-accusés comme répréhensibles et méritant d’être punis. La Déclaration des Droits de l’Homme, dans son article 6, définit la loi comme « l’expression de la volonté générale ». Si en vertu de la loi, M. Pélicot et ses co-accusés ont pu être punis de trois à vingt ans de prison, c’est bien que cette « volonté générale » qui émane de chacun des citoyens français, sans distinction de genre, réprouve leurs actes et en exige le châtiment. Et par conséquent, c’est que la « culture du viol » et le « patriarcat oppresseur » ne structurent pas notre société autant que nos néo-féministes de choc veulent bien le clamer à grands coups de trompette.

Dans une société véritablement « patriarcale » au sens où l’entendent lesdites néo-féministes, les actes de M. Pélicot et de ses complices auraient été considérés comme une bagatelle à peine digne d’une légère réprobation. Ou bien, ils auraient été regardés sous un tout autre angle. En veut-on un exemple ? En août 2017, dans un village du Pakistan, une jeune fille fut violée. Le conseil des anciens estima que cela nuisait à l’honneur de sa famille et qu’il fallait réparation. Sitôt dit, sitôt fait : le frère de la jeune fille fut autorisé à… violer à son tour la sœur du violeur. Voilà ce qu’on peut appeler une justice patriarcale, pour laquelle les considérations tribales et familiales comptent largement plus que les souffrances infligées à une femme. Reconnaissons que nous en sommes très, très loin, et que – fort heureusement – nous portons sur le viol et les violences sexuelles un tout autre regard.

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Qu’il se soit trouvé en neuf ans une cinquantaine d’hommes assez en mal de sexe ou de fantasmes pour donner suite aux propositions ignobles de M. Pélicot, c’est un fait. Mais que ces hommes aient été arrêtés, emprisonnés, jugés et condamnés, c’est aussi un fait. Un fait qui démontre que leurs actes nous ont parus, collectivement, inacceptables. Vouloir ériger ces cinquante coupables en stéréotypes du comportement masculin, cela n’a pas plus de sens que de prétendre que les auteurs de hold-up, de trafic de drogue, de meurtre ou de tout autre crime ou délit punis par la loi sont représentatifs de telle ou telle catégorie de population dans sa totalité. Pour ma part, je suis révolté par les agissements de M. Pélicot et de ses complices. Je trouve normal et sain qu’ils aient été jugés et condamnés. Mais je ne me sens pas plus concerné ou impliqué par leurs actes que par ceux de n’importe quel groupe de braqueurs, de violeurs ou d’assassins dont l’actualité, hélas, nous fait connaître régulièrement l’existence.

Vols de kiki

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© D. R.

Sorcellerie et autres maraboutages, les légendes urbaines connaissent un nouveau sursaut avec les réseaux sociaux et un homme africain averti en vaut deux : surtout lorsqu’il est question de ses bijoux de famille…


Fin octobre, une information improbable a inondé les réseaux sociaux en Afrique subsaharienne : les hommes centrafricains auraient été victimes, en pleine nuit, d’un vol de pénis en série. Les coupables présumés ? Des agents de la DGSE française, accusés de chaparder les fiers attributs masculins africains pour… fabriquer une potion dans un bunker secret sous le palais de Versailles afin de revigorer le vit tricolore français en berne. Certains médias ont même pointé le rôle des nanotechnologies dans cette opération censée apporter une solution aux problèmes démographiques de l’Hexagone.

De telles accusations de vol de sexe ne datent pas d’hier. Déjà dans les années 1970, le Nigeria a été le terreau de récits similaires, souvent liés à des affaires de sorcellerie. Dans la plupart des cas, les « victimes » retrouvaient leurs précieux attributs aussi mystérieusement qu’ils les avaient perdus – souvent sous le regard perplexe des juges et des médecins. Qu’importe la réalité scientifique : les légendes urbaines ont la vie dure, surtout dans des régions où les croyances traditionnelles restent profondément enracinées.

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Rassurez-vous, cette nouvelle affaire a tout l’air d’un coup monté. L’information, soigneusement agrémentée d’une pincée de néocolonialisme, a provoqué un torrent de commentaires antifrançais sur les réseaux sociaux africains. Si le site malien bamada.net est à l’origine de cette fake news virale, elle a été relayée par des comptes ayant des liens avec des usines à trolls russes, experts en désinformation. Leur objectif ? Saborder l’image de la France en Afrique. Car ne nous y trompons pas, cet épisode grotesque s’inscrit dans une guerre d’influence plus large entre Paris et Moscou, où tous les coups sont permis – même les plus absurdes. Pendant ce temps, la France, visiblement prise de court, a préféré défendre son rôle sur le continent en parlant sécurité, développement et coopération que de commenter un article éphémère représentant décidément un coup en dessous de la ceinture.

Parigots : têtes de veau et vaches à lait

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Anne Hidalgo - Firas Abdullah-Pool/SIPA

La Mairie de Paris est tellement généreuse avec l’argent des Parisiens, qu’elle ignore le nombre exact de fonctionnaires qu’elle entretient, et continue, chaque année, d’embaucher de nouvelles légions.


« La Ville de Paris a plus de fonctionnaires que toutes les institutions de l’Union européenne dans tous les États de l’Union réunis. On jette l’argent par la fenêtre et on s’étonne que nos services publics manquent de moyens », lançait à l’Assemblée Philippe Juvin, député LR de Courbevoie, le 21 octobre. Les jours suivants, des démonstrations spécieuses fusaient dans la presse pour tenter de prouver le contraire. Or, l’Union européenne, toutes institutions et agences confondues, emploie bien 56 000 personnes pour quelque 500 millions de citoyens ; quand notre Hôtel de Ville totalise 51 578 fonctionnaires pour à peine plus de 2 millions d’habitants – et encore, sans compter les agents qui travaillent pour les innombrables satellites de la Ville, dont le centre d’action sociale, qui dénombrait à lui seul 5 952 salariés en 2020[1]. C’est pourquoi on évoque un bataillon de 51 578 individus, ou 52 000, 55 000, voire plus encore. Tous ces chiffres officiels prouvent que personne ne sait exactement combien de fonctionnaires la Ville de Paris entretient ! La chambre régionale des comptes (CRC), qui a le mauvais goût de vouloir compter juste, estime qu’entre 2014 et 2020, les effectifs sont passés de 47 970 à 51 437. Depuis, il a fallu embaucher du personnel de crèches, des agents en pagaille, des responsables de bidules écolos… et voilà comment la Mairie de Paris justifie la création de 1 031 postes en 2024 : 359 sont dédiés à la police municipale, 322 à la « résorption de l’emploi précaire » (mais encore ?) ; 104 aux « enjeux de développement durable, des mobilités douces » (ben voyons !) ; 63 « pour soutenir la politique de construction du logement social » (pour 100 % de HLM ?), etc., et 11 postes pour les Jeux olympiques (c’est passé, non ?). La Ville prévient déjà que le nombre d’employés nécessaires à « la propreté et à la qualité de l’espace public » (prière de ne pas rire) augmentera encore l’année prochaine. Et il n’est nullement question de remettre en cause les 395 génies qui suent au service communication.

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L’Hôtel de Ville étant peuplé de gens bien élevés, on ne parle jamais d’argent, mais cette générosité coûtera cette année aux Parisiens plus de 2,8 milliards d’euros de salaires, soit le deuxième poste de dépenses. Rapport après rapport, on constate aussi une augmentation du nombre d’« encadrants » et une diminution d’« agents d’exécution », jusqu’à arriver à des situations dignes de Boulgakov. Le rapport social 2021 de la Mairie fait état de 34 directeurs en 2018 et de 36 en 2021 pour gérer… 22 directions.

Serait-ce un problème d’organisation ? Le Land de Berlin, qui emploie 120 000 personnes pour plus de 3,4 millions d’habitants, s’est lancé à la chasse aux postes inutiles depuis des années (déjà 20 000 fonctionnaires recasés), et la Ville de Londres est à la diète avec 74 000 employés pour plus de 8,9 millions d’âmes. Ces travailleurs doivent sûrement travailler car, en plus, à Paris, le taux d’absentéisme cette année est en moyenne de 39,6 jours. Il est de 9,7 dans la fonction publique à l’échelle nationale et de 6,7 dans le privé.

Finalement, le plus faible contingent sur lequel peut compter Anne Hidalgo est celui des Parisiens qui ont voté pour elle à la dernière élection présidentielle : moins de 23 000.


[1]. Le Parisien, 12 décembre 2022.

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Le procès Paty : Justice a-t-elle été rendue ?

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Gaëlle Paty, soeur de Samuel Pate, parle à la presse, après le verdict du procès de ceux qui étaient accusés de complicité dans l'assassinat de son frère, Paris, 20 décembre 2024. Gabrielle CEZARD/SIPA

La qualification des faits apparaît, pour les parties civiles, comme une indéniable victoire juridique. Toutefois, au regard d’actes mettant en danger de la société tout entière, les peines prononcées constituent une défaite politique pour la République. Tribune de Didier Lemaire, philosophe et Secrétaire général de « Défense des serviteurs de la République ».


Vendredi 20 décembre 2024, la cour d’assises spéciale de Paris a rendu un verdict qui va au-delà des réquisitions du parquet. La qualification des faits de « association de malfaiteurs terroriste » a été retenue pour Brahim Chnina et Abdelhakim Sefrioui. Même si ces derniers n’ont pas appelé explicitement au meurtre, la cour retient « qu’ils avaient préparé les conditions d’un passage à l’acte terroriste ». Il est donc reconnu qu’insuffler la haine et cibler une personne suffisent pour prendre part au crime. 

La charge de « complicité d’assassinat terroriste » a été prononcée pour les deux amis du tueur, ceux qui l’ont accompagné dans son raid, Naïm Boudaoud et Azim Epsirkhanov, « Ils ont préparé les conditions d’un attentat terroriste. Ils savaient que les armes recherchées allaient servir à atteindre l’intégrité physique d’un tiers ». Et même s’il n’est pas démontré qu’ils étaient avisés de l’intention d’Abdoullakh Anzorov de donner la mort à Samuel Paty, « ils avaient conscience de sa radicalité ».

Parmi les quatre autres accusés, qui ont entretenu des relations avec l’assassin, deux ont été reconnus « coupables d’association de malfaiteurs terroriste », Ismaïl Gamaev et Louqmane Ingar, un pour « apologie de terrorisme », Yusuf Cinar, et une autre prévenue, Priscilla Mangel, pour « provocation directe au terrorisme ». Tous ont été reconnus coupables d’avoir, à un degré ou à un autre, contribué à l’assassinat de Samuel Paty. On pourrait, en ce sens, considérer que justice est faite.

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Toutefois, le prononcé des peines paraît bien faible au regard des maximums et du contexte, cet assassinat ayant ébranlé profondément et durablement la sécurité et la liberté dans notre pays. 

En effet, les peines encourues pour complicité d’assassinat terroriste étaient de 30 ans de réclusion criminelle. Brahim Chnina et Abdelhakim Sefrioui ont été condamné à 13 et à 15 ans de réclusion.  Naïm Boudaoud et Azim Epsirkhanov ont, quant à eux, écopé de 16 ans. Les peines encourues pour association de malfaiteurs terroriste étaient de 30 ans de réclusion. Ismaël Gamaev et Louqmane Ingar ont été condamnés à 5 ans d’emprisonnement, dont 30 mois avec sursis, et à trois ans de prison, dont deux ans avec sursis. Yusuf Cinar encourait pour apologie du terrorisme une peine de 7 ans de réclusion et 75 000€ d’amende. Il a été condamné à 3 ans de prison dont deux avec sursis probatoire. Pour provocation au terrorisme, aggravée par l’utilisation d’un service de communication en ligne, Priscilla Mangel, encourait 7 ans de réclusion criminelle et 100 000€ d’amende. Elle comparaissait libre et demeure libre avec 3 ans de prison avec sursis probatoire.

La cour n’a pas voulu prononcer les peines théoriques maximales, réduisant la plupart de moitié ou les conditionnant à du sursis. Pourquoi une telle clémence alors qu’elle admet que cet assassinat relève d’une « barbarie absolue » et porte « atteinte irrémédiable aux valeurs de la République et à la laïcité, au sanctuaire de l’école, causant un émoi considérable dans le pays et, plus particulièrement, au sein du corps enseignant, et un traumatisme définitif et durable notamment pour son fils de 5 ans » ? La cour a-t-elle réellement pris, comme elle l’affirme, la mesure de la gravité des faits ? On peut se demander si la faiblesse de ces condamnations ne traduit pas une forme de désaveu.

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Reste une question qui engage notre avenir politique. C’est la question que pose, inexorablement, Mickaëlle, la sœur de Samuel Paty : la question de la responsabilité d’institutions qui ont abandonné le professeur à son sort, le ministère de l’Éducation nationale et celui de l’Intérieur. Telle Antigone, elle s’avance seule face au pouvoir et refuse que son frère n’ait pas une sépulture digne de lui, la sépulture de la vérité. « Il aurait fallu faire quelque chose de sa mort », regrette-elle. Face au mutisme des ministres qui étaient en poste au moment des faits, il aurait fallu, en effet, reconnaître les défaillances de l’État et, au lieu de renoncer à défendre les fondements de notre société et persister dans le mensonge, mettre fin à l’inertie politique de notre pays. Au-delà de la décapitation du professeur, ce crime s’attaquait, conformément au projet totalitaire et génocidaire de l’islamisme, à l’école et, à travers elle, à la République et à la nation tout entière. Quelle réponse avons-nous apportée à cette volonté de nous détruire ? La charte de la laïcité ? L’interdiction de l’abaya ? Est-ce une plaisanterie ? 

Lettre d'un hussard de la République

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Dans les mâchoires de l’Histoire : deux essais palpitants

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Serge Lifar dans le ballet Icare en 1937. 22/02/2010 MARY EVANS/SIPA

Deux livres d’histoire, très riches, nous racontent, l’un le Conservatoire Rachmaninoff à Paris, haut lieu à la fois de la musique, de la gastronomie et de l’immigration russes; l’autre l’évolution de l’armée allemande de 1870 à 1945, dont la responsabilité dans les crimes de la Seconde Guerre mondiale ne peut plus être contestée.


L’affaire peut paraître anecdotique : en 2024, le Conservatoire Rachmaninoff célèbre son centenaire. Mélomanes, familiers et gastronomes connaissent tous cette vielle adresse du 26 avenue de New-York, dans le XVIe arrondissement de Paris, et sa fameuse Cantine russe où l’on déguste toujours, jusqu’à une heure tardive, bœuf stroganoff, bortch ou chachlik de poulet… Mais, face à la passerelle Debilly – du nom du général d’Empire vainqueur de la bataille d’Auerstaedt – dont les arches de métal enjambent la Seine depuis l’an 1900, l’édifice à la singulière façade de moellons et de briques rouges demeure l’écrin miraculeusement préservé d’une école de musique, d’une programmation alliant concerts lyriques et  récitals de piano, ainsi que d’une importante bibliothèque et, last but not least, d’un monumental fonds de partitions et d’archives retraçant un siècle d’immigration russe. 

Depuis un peu plus d’un an, l’institution a relancé la tradition séculaire des salons littéraires sous la houlette du jeune et brillant écrivain-journaliste Erwan Barillot. C’est à cet homme de bonne éducation qu’on doit à présent, co-écrit avec Arnaud Frilley, l’actuel directeur du Conservatoire, le superbe ouvrage Destins russe à Paris, sous-titré Un siècle au Conservatoire Rachmaninoff

Abondamment illustré de portraits, d’images d’archives, de correspondances signées de grands noms de la musique, de comptes-rendus et autres courriers administratifs, ce qui ne pourrait être qu’un assommant livre de commande se lit, tout à l’inverse, au prisme de cette communauté d’artistes exilés – depuis les deux Serge, Rachmaninov et Prokofiev, jusqu’au grand danseur et chorégraphe Serge Lifar, en passant par les deux Alexandre, Glazounov et Gretchaninov, ou encore Fiodor Chaliapine… – comme la geste, édifiante et souvent tragique, de ces mille destins pris dans les mâchoires de l’Histoire.   

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Car bien au-delà des étapes successives qui, des Années folles à aujourd’hui, retracent les épreuves, les incertitudes, les improbables renaissances de l’établissement, le récit est celui, captivant, de ces générations d’exilés, de ces princes et princesses déchus et désargentés, de ces artistes géniaux ravis à leur patrie par la dictature bolchevique et imprimant leur marque à ce lieu, pour jamais auréolé de leur prestige. Érudite, haute en couleur, ressaisie par une plume de belle tenue, cette évocation court des origines à nos jours dans un luxe de précisions qui témoigne d’un patient travail de recherche :  Serge Lifar au sommet de sa gloire, à la fin des Ballets russes ; naissance de la Société musicale russe en exil (SMRE), en présence d’Hélène Vlamirovna, cousine de Nicolas II ;  mariage entre la SMRE et le Conservatoire en 1931, Prokofiev en vedette ; chanteuse Nadejda Plevitskaïa, née en 1884, errante en exil de la Bulgarie à l’Allemagne, ses bijoux mis en gage, finalement recrutée comme agent de renseignement par la police stalinienne contre la promesse illusoire de recevoir des terres, bientôt chargée par le NKDV du kidnapping d’un général, et achevant sa vie dans une prison française ; emménagement à « Tokio » ( selon la graphie de l’époque) dans ce bâtiment appartenant à l’industriel Maurice de Wendel ; inauguration par Serge Rachmaninoff ; liens de la poétesse Marina Tsvetaeva avec Lifar ; derniers feux du prince mécène Volkonski, l’ancien directeur des Théâtres impériaux, qui s’éteint en 1937 dans les bras de la veuve américaine Mary Fern French qu’il a épousé à 76 ans ; déchirements dans la débâcle de la défaite puis les affres de l’Occupation ;  Conservatoire bien nommé, car ultime planche de salut d’un bon nombre de Juifs d’origine russe ; héroïsme d’Adrien Conus, ami de Kessel, ou du violoniste Michel  Tagrine… Exemples entre cent, glanés dans ce vivier vibrionnant où s’ébattent nos deux mémorialistes.  

Dans l’après-guerre, « l’établissement devient le point de ralliement des Russes de Paris, des émigrés de la première heure aussi bien que des compatriotes soviétiques » […] « quelles que soient leur nationalité dans « l’Empire »  et leur inclination idéologique » […] « Le Conservatoire est un lieu artistique : il ne fait pas de politique », assurent-ils. Sauvé de la ruine par la princesse Vera Narychkine en 1951, il accueille la célèbre classe de ballet de Serge Lifar, lequel y multiplie les événements d’exception, l’institution devenant « malgré les embûches, un lieu de fête, de culture et de vie »dans une stratégie d’ouverture qui porte ses fruits. 

Mais le lieu, au cœur de la Guerre froide, hibernant dans le passé, est pris en otage par les manœuvres des services secrets. Unique école de ce qu’il est convenu d’appeler « la grande tradition russe », le Conservatoire Rachmaninov  – ou Rachmaninoff avec deux f, selon la graphie retenue par nos auteurs, tout comme sur l’enseigne en lettres capitales qui orne la façade de l’édifice – devra son sauvetage au russophile Jacques Chirac en 1988, avant d’entrer dans une période de grosses difficultés dans les années post-soviétiques, « jusqu’au spectre de sa fermeture définitive ».

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Là encore, ce sont les arrière-plans sociétaux, politiques, mondains dont l’institution est une caisse de résonance qui font tout le prix de ce livre-hommage si excellemment renseigné.  Ainsi y apprend-on par exemple que Charlotte Gainsbourg, alias Ginsburg, descendante d’un pianiste juif de Petrograd, y suivra assidûment des leçons de piano, tout comme son amoureux Yvan Attal, et Jane Birkin, qui fréquentent la cantine… Au point que ce devient l’endroit où se montrer, la halte obligée figurant désormais dans les guides touristiques. L’entregent du comte Cheremetieff ne parviendra pourtant pas à le maintenir à flot : en 2020, le Conservatoire est en cessation de paiements. 

Phénix décidément insubmersible, le Conservatoire Rachmaninoff, dont les murs ont été rachetés in extremis par la Ville de Paris, doit son ultime renaissance à Arnaud Frilley, lointain descendant d’émigrés russes par sa mère, les Kagansky, dont l’entreprise Titra inventait, en 1933, le sous-titrage cinématographique… La crise ukrainienne provoque la dernière tourmente qui s’abat sur le site, « objet d’intimidations et de menaces tout au long de l’année 2022 ». Reste que, deux ans plus tard, « le nombre d’élèves retrouve son niveau d’il y a trente ans, en pleine expansion ».  Une épopée d’un siècle méritait bien quatre-cents pages. Palpitantes. 

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« Gott mit Uns »« Dieu avec nous » : « trois mots gravés enserrant l’aigle germanique ou la couronne impériale sur la boucle du ceinturon des soldats allemands ». Ainsi s’ouvre le volume que Benoît Rondeau, spécialiste de l’histoire militaire de la Seconde guerre mondiale (cf. Être soldat de Hitler, Perrin, 2019), consacre à celle de l’armée allemande, sur la longue période qui part de l’unification consécutive à la défaite de la France face à la Prusse en 1870, et s’achève par la victoire des puissances alliées contre le IIIème Reich. 

Le contenu du livre obéit pleinement à l’intention formulée par son sous-titre : « Grandeur et chute d’une force implacable ». Il livre en cela une approche passionnante, qui évite avec soin l’écueil du survol, à nouveaux frais, d’une chronologie archiconnue : celle des trois conflits engendrés par l’Allemagne en moins de cent ans. A travers le prisme de l’histoire de son armée, cette relecture des événements impose un regard neuf sur ce temps tellement exploré déjà de fond en comble par les historiens. 

Autant dire que, sur l’infrastructure, l’organisation, les ressources, les plans de campagne de cette énorme entreprise que fut l’armée germanique dans ses évolutions sur près d’un siècle, cette mine de détails remet tout en perspective, de façon inédite et éclairante. Des prémisses du système militaire allemand sous Frédéric II jusqu’à la création des antagonistes Bundeswehr et Nationale Volksarmee sous le double pavillon de la DDR et de la RDA, le récit affine notre compréhension des logiques qui ont conduit aux affrontements titanesques, aux crimes et à l’épilogue que l’on sait. 

Ainsi est-ce tout l’arrière-plan des événements qui est ici dépeint dans un foisonnement de données souvent surprenantes, toujours mises en avant de façon pertinente, et dont, mises bout à bout, la vision d’ensemble présente un tableau saisissant. Pour mieux faire entendre le caractère stimulant de ce texte, citons-en quelques passages, puisés au hasard des pages : Benoît Rondeau nous apprend, par exemple, que dans la guerre de 1870, le total combiné des pertes dépasse « cinq fois les pertes austro-prussiennes de 1866 ».  Ou que l’armée prussienne est alors la première « avec les forces des Pays-Bas, à vacciner les soldats, mesure qui fait reculer les décès dus à la variole ». Ou encore, plus loin, dans le contexte de l’unification, que « la Prusse a dû insister pour imposer le principe des doubles cocardes de part et d’autre du casque : une aux couleurs de l’Empire, l’autre avec celle de l’État » et qu’« il n’y a donc légalement pas d’armée impériale en tant que telle, mais un conglomérat de forces armées, d’où l’absence d’un ministre de la Guerre impérial allemand »

L’on apprendra que pendant la Grande Guerre : « commander dans ce réseau de tranchées suppose la pose de câbles de téléphone, qui ont une fâcheuse tendance à être coupés par les tirs d’artillerie. Les conversations s’avèrent en outre peu discrètes puisque les amplificateurs permettent de capter les ondes dès 1915. Outre le recours aux signaux optiques, ce problème peut être résolu par la généralisation de la TSF […] d’abord distribués aux unités de cavaleries », etc.  L’auteur constate qu’en 1918 « l’armée allemande possède environ 40 000 véhicules automobiles, soit cinq fois moins que les forces de l’Entente » et que dans l’offensive lancée en mars 1918 « les 10 000 canons et mortiers lourds allemands soutiennent l’assaut de 1,4 millions d’hommes sur un front de 80 kilomètres » et « attaquent à trois contre un avec l’appui de 730 avions ».  

Benoît Rondeau fait cette observation : « L’armée semble omnipotente. Sa responsabilité [contre la faveur du gouvernement pour une négociation de paix] dans la poursuite de la guerre [de 14-18] et des souffrances endurées est patente ». La défaite consommée, le général Hans von Seeckt (1866-1936), réorganisateur de l’armée après le Traité de Versailles, s’arrangera pour « circonvenir d’autres entraves à la constitution d’un outil de guerre efficient ». De fait, conclut Rondeau, « l’armée allemande se prépare à la revanche et toute son action dans les décennies 1920 et 1930 doit s’analyser selon cette finalité, engageant pleinement sa responsabilité dans les événements à venir »

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L’auteur ne dédouanera pas davantage la Wehrmacht de Hitler des crimes nazis, sachant que « la dictature qui s’installe bénéficie donc de la complicité d’une armée choyée par le nouveau régime » et dont la plupart des hauts gradés sont membres de la vieille aristocratie. Captivant, au fil des chapitres, se fait le récit de la Seconde Guerre mondiale et de ses rebondissements, vu à travers l’objectif des forces engagées dans le conflit, dont le texte détaille les pratiques (singulièrement le discipline de fer qui causera l’exécution de plusieurs milliers de soldats allemands, pour défaitisme ou désertion), les errements, les faiblesses, les exactions, et en particulier les inepties à répétition en matière de stratégie.  

Jusqu’au bilan terrifiant du conflit : « les pertes de l’armée allemande au cours des six années de guerre sont colossales, bien supérieures à celles de la Grande guerre. Le nombre de morts et de disparus dépasse les 4 millions ». Par ailleurs, note l’auteur, « l’implication de la Wehrmacht dans la Shoah est un fait établi qui ne laisse plus de place à la controverse », ce malgré une « prise de distance plus ou moins effective » dans l’après-guerre. Jusqu’à l’heure où, en 2011, « dix ans après la France, l’Allemagne se résout à l’inévitable : le service militaire est supprimé. L’armée allemande devient une armée de métier ».  Elle qui, « issue d’une tradition martiale séculaire », est aujourd’hui le « bras armé » d’une démocratie qui « ne transige pas avec les fantômes du passé »

En bon historien, Benoît Rondeau se garde d’évoquer les spectres du futur, dans une Europe où les bruits de botte se font insistants.     

Destins russes à Paris. Un siècle au Conservatoire Rachmaninoff, par Erwan Barillot et Arnaud Frilley. Editions des Syrtes, Genève, 2024. 

L’Armée allemande, 1870-1945. Grandeur et chute d’une force implacable, par Benoît Rondeau. Buchet-Chastel, Paris, 2024.

Après Magdebourg : la force du réel

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Marché de Noël à Magdebourg, vide après l'attentat du 20/12/2024. 22/12/2024 IMAGO/SIPA

Après le terrible attentat en Allemagne du 20 décembre, on a assisté à l’obfuscation habituelle de la part des médias et et des politiques dont la majorité refuse de reconnaître que la plupart des actes terroristes ont quelque chose à voir avec l’islam. Il ne s’agit nullement de tenir tous les musulmans pour responsables de ces actes mais de prendre la mesure d’un facteur important dans la fracture identitaire que connaît notre société. Tribune de Charles Rojzman.


La polémique autour du terroriste de Magdebourg illustre une nouvelle fois les débats qui fracturent notre société et le décalage entre une majorité de la population européenne et des minorités politiques et médiatiques: était-il islamiste ? Islamophobe ? Musulman chiite pratiquant la dissimulation, cette désormais fameuse taqîya? Apostat de l’islam ? Ces discussions masquent une réalité pourtant évidente, mais que beaucoup refusent de regarder en face.

Qui, aujourd’hui, commet majoritairement les attentats terroristes en Europe ? Qui menace, agresse, blesse ou tue avec des armes blanches dans nos rues ? Qui constitue une part disproportionnée des populations carcérales ? Qui remplit les centres éducatifs renforcés ? Qui s’attaque régulièrement aux forces de l’ordre, aux pompiers, aux personnels soignants, aux enseignants et aux fonctionnaires municipaux ? Qui tire des mortiers d’artifice ou lance des cocktails Molotov sur des commissariats ? Qui force des élèves juifs à quitter les écoles publiques, obligeant des synagogues à se barricader pour éviter des agressions ?

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Qui menace des personnalités publiques au point de nécessiter une protection policière constante ? Qui vandalise ou incendie des églises, mais jamais des mosquées ? Qui envahit l’espace public pour prier dans la rue, qui défie ostensiblement les principes de laïcité ? Qui impose aux enseignants une autocensure par la peur, jusqu’à commettre des atrocités comme l’assassinat de Samuel Paty ? Qui alimente le trafic de drogue et domine les réseaux de dealers ? Quels religieux exercent une pression croissante sur les institutions publiques et revendiquent des atteintes flagrantes à la neutralité républicaine ? Pourquoi les traditions culturelles chrétiennes, autrefois omniprésentes dans nos mairies et espaces publics, sont-elles peu à peu abandonnées ? Qui fomente des rixes sanglantes, armés de barres de fer et de machettes ? Qui sont ces jeunes, de plus en plus nombreux, qui estiment que les lois religieuses priment sur celles de la République ? Enfin, qui porte aujourd’hui un antisémitisme virulent, souvent banalisé ?

Pourtant, ceux qui osent poser ces questions ou exprimer une inquiétude sont immédiatement étiquetés comme racistes, voire accusés de sympathies pour l’extrême droite. L’unique reproche adressé à cette dernière est d’ailleurs son hostilité envers une population majoritairement musulmane, perçue comme porteuse de ces maux. Cette situation est intenable : les citoyens inquiets pour la cohésion nationale sont réduits au silence ou marginalisés, alors que, dans le même temps, les faits qu’ils dénoncent continuent de se multiplier.

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Ce climat explique largement la montée en puissance du Rassemblement National et la fragmentation de la société française en blocs antagonistes qui ne dialoguent plus. Une fracture culturelle et identitaire s’installe durablement. Elle alimente des tensions où chacun se replie sur ses peurs et ses ressentiments. La République vacille sous le poids de ces divisions.

Il ne s’agit pas de désigner des boucs émissaires et de généraliser à toute une population les crimes d’une importante minorité , mais d’identifier clairement les causes de cette désagrégation et de les traiter à la racine.

Il est temps de cesser de détourner les yeux et de regarder cette réalité en face, avec lucidité mais aussi avec responsabilité. Il ne s’agit pas de désigner des boucs émissaires et de généraliser à toute une population les crimes d’une importante minorité , mais d’identifier clairement les causes de cette désagrégation et de les traiter à la racine. Des actions résolues ne peuvent être mises en place de façon durable que si le réel est reconnu. Cela exige aussi de reconnaître que nous avons affaire à des êtres humains, quel que soit leur bord politique, idéologique ou religieux. Mes amis musulmans savent de quoi je parle. La tâche est immense, mais c’est le seul chemin pour éviter que la société française ne sombre davantage dans le chaos et la guerre communautaire qui ne peuvent être désormais exclus.