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Standard and Poor’s, Lautréamont et Fukushima

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photo : TEPCO

Il faut essayer de les imaginer. Leurs bureaux climatisés, les photos de famille posées près de l’ordinateur, leurs voitures haute-sécurité, leurs costumes bien coupés. Ou alors leurs tailleurs et talons-aiguilles : sauf à faire preuve de machisme inconscient, il n’y a aucune raison de croire que, dans ce domaine, les femmes ne sont pas des hommes comme les autres.
Imaginer ce qu’ils vont manger à la pause déjeuner, les blagues qu’ils vont se raconter entre deux réunions. Ou les soucis qu’ils partagent devant la machine à café : la scolarité du petit dernier, la tendance à l’anorexie de l’ainée, le nettoyeur de la piscine qui avait promis de passer la veille.
Oui, il faut essayer, vraiment, d’imaginer qui sont les êtres de chair et de sang qui se cachent derrière les employés de l’agence de notation financière Standard and Poor’s pour se persuader, encore, de notre commune humanité.

Mercredi 27 avril, alors que les liquidateurs continuent à travailler sur le site de la catastrophe dont tout le monde s’accorde à reconnaître qu’elle est au moins aussi grave que Tchernobyl, Standard and Poor’s a abaissé la note de la dette à long terme du Japon.

Mercredi 27 avril, alors que des hommes savent qu’ils vont mourir de tous les cancers imaginables et hypothéquer la bonne santé de leur progéniture en tentant de sauver le plus de monde possible comme autant de Sisyphe dans des ruines radioactives, d’autres hommes publient ce communiqué : « Standard & Poor’s s’attend à ce que les coûts liés au séisme et au tsunami du 11 mars et à la catastrophe à la centrale nucléaire creusent le déficit public du Japon. »

Alors, il faut imaginer aussi le travailleur précaire payé par Tepco, l’opérateur de Fukushima, qui à supposer qu’il ne soit pas trop fatigué par l’ingestion quotidienne de sa dose massive de sieverts, rentre chez lui et entend ça.

Evidemment, après une telle annonce, le yen a plongé. On pourrait penser que le travailleur précaire s’en moque un peu, que le yen baisse par rapport au dollar. Lui, de toute façon, il sait qu’il n’aura pas le temps de dépenser son salaire, dévalué ou pas. Pourtant s’il a accepté ce genre de boulot, c’est qu’il a ses raisons. On ne sait pas au juste combien ils sont, les liquidateurs. Tepco n’est pas très transparent. Beaucoup moins qu’une agence de notation quand elle donne son verdict. On pense qu’ils sont entre 200 et 700. C’est vague. Quand ils ont entendu le diagnostic de Standard and Poor’s, ils se sont peut-être demandé si ça valait le coup de se sacrifier, sans même être sûrs d’assurer un avenir décent à leur propre famille, ce qui, même avant les catastrophes, était de plus en plus compliqué dans un pays où le dogme de l’emploi à vie a disparu et où il les inégalités se sont creusées de manière spectaculaire ces dernières années.

Le contrat diabolique et implicite passé entre Tepco et ses liquidateurs kamikazes, « Je vous donne plus d’argent qu’aux autres mais vous allez mourir en le gagnant », peut rappeler, en plus brutal, le contrat passé jadis en France entre les patrons des mines de charbon et les mineurs. Ceux-ci pouvaient toucher leur pension entre l’âge de quarante et cinquante ans : son montait était calculé en fonction du degré de silicose. Ils survivaient rarement au-delà de la soixantaine comme le prouve, plus sûrement que toutes les statistiques, une promenade dans un cimetière du bassin minier autour de Lens ou de Valenciennes. À défaut de mourir heureux entre deux crachats noirâtres, le mineur mourait rassuré : il savait qu’une pension de réversion digne de ce nom assurait l’avenir de sa veuve et à ses enfants.

Je ne sais pas si les agences de notation existaient déjà à cette époque, sans doute, mais il devait y avoir dans la formation de leurs agents un module « décence » qui a disparu depuis. Ou alors les politiques étaient plus courageux. Ou simplement plus politiques. À Fukushima, le liquidateur promis à la leucémie peut encore entendre cela de la part de Standard and Poor’s : « Au vu de l’évolution de la situation à la centrale nucléaire de Tepco, nous estimons que les projections sont incertaines. Beaucoup dépendra de la capacité du gouvernement japonais à créer un consensus politique sur la manière de prendre des mesures d’ajustement budgétaire à l’avenir. »

Le liquidateur de Tepco apprend ainsi que son sacrifice n’aura pas été inutile puisque Standard and Poor’s parle d’avenir. D’un avenir dont les financiers ont déjà décrété qu’il serait placé sous le signe des « ajustements budgétaires », ce qui, traduit en langage humain, signifie des coupes claires, dans le social, les salaires, l’éducation. Bref, d’un avenir post-apocalyptique. Au sens propre et figuré.

Le patron de Tepco avait déjà brièvement donné l’exemple avant de se reprendre. Il avait décidé de baisser les rémunérations de ses salariés de 20 à 25% pour payer une partie de la note de la catastrophe et aider l’entreprise à repartir. Il y a tout de même eu un léger mouvement d’indignation quand on s’est aperçu que les cadres dirigeants et lui-même s’étaient exclus de la mesure. Il va donc payer aussi de sa poche et de celle de ses actionnaires, privés de dividendes pour 2010 et 2011. On compatit.

Pendant ce temps, le liquidateur de Tepco se regarde dans la glace avant de reprendre le boulot en enfer. Jusqu’au jour où il se mettra à saigner du nez sur la faïence blanche de son lavabo. Peut-être, alors, pensera-t-il aux hommes et aux femmes de Standard and Poor’s. Il serait bien, ce jour-là, que quelqu’un lui traduise cette phrase de Lautréamont (Poésies I) : « Toute l’eau de la mer ne suffirait pas à laver une tâche de sang intellectuelle. » À défaut d’avoir une belle mort, il aura une belle épitaphe.

Kate et William : ouf, on n’en parlera plus jusqu’au divorce !

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Difficile d’échapper hier, à l’heure du déj, aux retransmissions grotesques du mariage de qui-vous-savez. TF1, France2, M6, c’était le programme commun imposé, comme au bon vieux temps de la chaine unique de l’ORTF ou des débuts du Sidaction

On s’en doute, l’overdose a atteint des proportions encore plus terrifiantes Outre-Manche. Ainsi le respectable mais irrespectueux Guardian, en plus d’avoir ouvert un blog spécial consacré à « tout ce qui n’a rien à voir avec ces deux-là » a mis en vente ce T-shirt, sans slogan, mais très explicite, ainsi qu’un mug de la même eau.

Mention spéciale aussi, au chroniqueur TV du quotidien, Stuart Héritage qui a confectionné à l’attention des récalcitrants un programme télé sur mesure proposant, heure par heure, les meilleures alternatives au Royal wedding, excepté pour la tranche fatidique située entre 11h et 11h25, où la seule option que suggère Stuart à ses malheureux lecteurs est de se mettre la tête dans un seau puis hurler…

Les « néo-réacs » au sommaire du Monde de ce soir

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A lire dans l’édition du Monde de ce soir ou sur le site du journal, la série de tribunes que le quotidien consacre à ce qu’il appelle « La France et la droitisation du débat politique », une thématique qu’on pourra plus prosaïquement résumer en évoquant l’actuelle affaire des « néo-réacs ».

Sous le titre « le risible procès des néo réacs », on y trouve notamment une réponse d’Elisabeth Lévy à ses détracteurs. Mais on lira aussi avec intérêt les points de vue de Clémentine Autain, Gaël Brustier & Jean-Philippe Huelin, François Jost et Raffaele Simone.

Ne voulant surtout pas influencer les lecteurs de Causeur, je ne vous dirais bien sûr pas à laquelle de ces cinq analyses va ma préférence.

UMPSFN ?

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photo : Palagret

Dans le flot de réactions, analyses et supputations que provoque l’ascension de Marine Le Pen, on fait l’impasse sur une question essentielle : que se passerait-il, réellement, si le Front national accédait au pouvoir ?

À mon avis rien, ou pas grand-chose…

Je n’exclus pas de me tromper, mais j’observe paisiblement les trois présidentielles gagnées sur un programme de transformation radicale du cours des choses (Mitterrand 1981, Chirac 1995 et Sarkozy 2007) et les trois législatives du même métal (en fait, les trois expériences de cohabitation : Chirac 1986, Balladur 1993, Jospin 1997). Que s’est-il passé ? Ben, avec le recul, pas grand-chose, comme je le disais plus haut.[access capability= »lire_inedits »]

Au mieux, quelques mois après l’élection, il ne restait plus rien du « Changer la vie » mitterrandien ou du « Quand on veut, on peut » sarkozyste. Même la modeste « fracture sociale » de Chirac fut jetée publiquement à la poubelle cinq mois après les orgies de pommes du second tour. Ces abdications – ou trahisons, ou aggiornamentos ou rappels au réel, appelez ça comme vous voudrez – ont toutes été justifiées par la Crise, l’Europe, ou les contraintes extérieures, dont chacun sait qu’elles n’existaient pas avant le scrutin. Au nom de quoi Mitterrand détruira le tissu industriel français, Jospin permettra la privatisation d’EDF et Sarkozy n’ira jamais chercher la croissance avec les dents, si ce n’est celle des déficits.

On m’objectera qu’aucun de ces exemples de rupture avortée ne concerne le FN, et que ma démonstration conforte donc l’antienne mariniste de l’« UMPS ». Sauf que le FN n’a pas eu à se renier une fois aux affaires parce qu’il n’y a jamais été. J’ai du mal à comprendre la confiance aveugle de ses adorateurs mais aussi de ses pires détracteurs. Au nom de quelle singularité magique serait-il le seul parti de France (et on a un peu envie de dire « du monde ») à honorer ses promesses électorales ?

Marine ne rétablira pas le franc français et la France française

Personnellement, j’ai la certitude qu’un parti qui passe aussi facilement, sans douleur, sans crise interne, de l’ultralibéralisme à l’interventionnisme intégral peut tout aussi bien refaire, comme disait Dave, le chemin à l’envers. Une fois en place, Marine ne rendra pas leur boulot aux prolos, pas plus qu’elle ne rétablira le franc français et la France française. Il y a mille bonne raisons à invoquer (comme d’hab, l’Europe et la Crise et, en prime pour cette occurrence, les réticences des partenaires ex-UMP de sa majorité…) pour enterrer tout ça, avec les regrets qui s’imposent. Elle pourra cette fois citer Annie Cordy : « J’voudrais bien, mais j’peux point…»

Qu’on ne me raconte pas que le FN tiendra ses promesses parce qu’il est hors système, puisque l’hypothèse qui nous intéresse ici est celle où il serait projeté au cœur du système. Irrecevable aussi l’objection selon laquelle le Front serait plus fiable parce que plus honnête que les autres, comme le prouverait sa non-implication dans les multiples affaires politico-financières. Certes, jusqu’à présent le FN a été épargné par ce genre de scandales, mais force est de constater qu’il ne risquait pas d’accepter des dessous-de-table ou des rétro-commissions que personne ne lui proposait. Un parti qui pèse 25% des voix laisse le corrupteur indifférent, s’il n’est pas en mesure de passer des marchés publics, de favoriser des implantations d’hypermarchés ou d’influencer les textes de lois. Et si un jour le FN était en position de faire tout ça, en clair, s’il était associé à la majorité gouvernementale ou même seulement à une flopée d’exécutifs locaux, eh bien je ne me porterais pas garant de sa vertu…

Comme quoi les élites ont tort d’avoir peur de Marine Le Pen, et les exclus bien tort de lui faire confiance…[/access]

Fatah-Hamas: le baiser Lamourette*

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photo : Suhaib Salem

Les piliers de zinc du café du commerce proche-oriental sirotent leur anisette et jouent les sceptiques blasés : l’accord de réconciliation entre le Fatah et le Hamas qui doit être signé solennellement début mai au Caire n’est pour eux qu’un épisode supplémentaire d’un jeu de dupes entre deux factions palestiniennes cherchant mutuellement à s’éliminer. Et d’égrener la liste des accords précédents, dûment signés et paraphés depuis dix ans, dont la durée de vie n’a pas excédé quelques semaines. Peut-être ont-ils raison, mais supposons que ce nouvel accord survive grâce à l’un de ces miracles dont les parages furent coutumiers il y bien longtemps, si l’on en croit nos amis chrétiens.

Un bon accord, disait Talleyrand, est celui qui harmonise non seulement les pensées des parties, mais également leurs arrière-pensées. J’ajouterai à cette maxime du « Diable boiteux » que si les arrière-pensées des protagonistes consistent à ce que chacun d’entre eux estime qu’au bout du compte, il va rouler l’autre dans la farine, ça marche aussi.

Le « deal » élaboré grâce à l’entremise de Nabil al-Arabi, le nouveau ministre égyptien des Affaires étrangères, prévoit la constitution d’un gouvernement « d’experts », dont les membres seront choisis d’un commun accord, l’organisation d’élections présidentielles et législatives dans un an, la réunification des forces de sécurité du Hamas et du Fatah, la libération des prisonniers politiques à Gaza et en Cisjordanie.

Pourquoi des négociations enlisées depuis plusieurs années ont-elles finalement abouti ? Le remplacement de l’ancien chef du renseignement égyptien Omar Suleiman, viscéralement hostile au Hamas, comme médiateur entre les factions palestiniennes, a été un facteur important. Les nouveaux dirigeants du Caire doivent tenir compte de l’opinion publique égyptienne et du poids des Frères musulmans, dont le Hamas est la branche palestinienne.

Mahmoud Abbas, de son côté, a fondé sa nouvelle stratégie sur la reconnaissance par l’Assemblée générale de l’ONU d’un Etat palestinien dans les frontières de 1967. En se présentant en septembre à New York comme le représentant de l’ensemble des Palestiniens, il estime accroître ses chances de rallier le maximum de pays à cette résolution.
Le Hamas, de son côté, sans rien renier de ses principes (pas de reconnaissance d’Israël, pas d’acceptation des accords antérieurs signés par l’OLP et l’Autorité palestinienne), se verrait bien rflar la mise en remportant, l’an prochain les élections prévues par l’accord.

La situation en Syrie, jusque-là principal soutien du Hamas, l’incite également à améliorer ses relations avec une Egypte en pleine mutation. Enfin, l’ouverture probable de la frontière sud de la bande de Gaza devrait lui valoir la gratitude d’une population qui n’en peut plus des conditions de vie auxquelles elle est soumise.

Tout cela est bel et bon, mais place les autres acteurs de la scène proche-orientale dans une profonde perplexité. À l’heure où nous écrivons ces lignes, la Maison Blanche n’a pas réagi, mais on peut gager, sans grand risque d’erreur, que l’administration Obama exigera du Hamas qu’il accepte les conditions posées par la Communauté internationale pour lever l’ostracisme où il est tenu : renonciation au terrorisme, reconnaissance d’Israël et des accords antérieurs. L’Union européenne, par la voix de Catherine Ashton, a dit qu’elle allait « étudier » la nouvelle situation, une manière polie de constater qu’elle est bien enquiquinée.

Quant à Benyamin Netanyahou, qui est à la veille de prononcer un discours très attendu devant le Congrès américain, et qui était jusque-là menacé d’une Bérézina diplomatique devant l’ONU en septembre, il a accueilli cette nouvelle comme le meilleur cadeau de Pessah possible. Il se voit déjà acclamé au Capitole par une standing ovation pour avoir fustigé la compromission de Mahmoud Abbas avec la branche palestinienne du terrorisme international. De plus, il observera avec gourmandise les fractures qui déchireront une Union européenne déjà secouée par les l’affaire libyenne. En effet, si le Hamas campe sur ses positions, on peut d’ores et déjà prédire qu’il n’y aura pas de vote unanime des pays de l’UE sur la reconnaissance de l’Etat palestinien …

De plus, le pavé de l’ours lancé par le ministre iranien des Affaires étrangères, qui a salué cet accord comme le prélude à une grande victoire sur le sionisme, fait plutôt le jeu de Bibi.

En attendant, si l’accord entre réellement en vigueur, cela signifie sur le terrain la fin de la coopération sécuritaire entre Israël et l’Autorité palestinienne. Les services de sécurité israéliens ne voudront plus communiquer d’informations à leurs homologues de Cisjordanie s’il existe le moindre risque qu’elles parviennent au Hamas. Or, cette coopération qui s’est mise en place avec la fin, en 2007 de la deuxième Intifada a été déterminante dans le démantèlement des cellules terroristes. Ça, ce n’est pas une bonne nouvelle.

* Pour ceux dont les souvenirs sur l’histoire de la Révolution française se sont quelque peu estompés, voici une piqure de rappel

Il n’y a plus d’URSS, mais toujours des ours

L’agence Interfax nous apprend qu’un quidam a tenté de « passer la frontière avec un ours dans sa Renault Kangoo ». On pourrait très vite crier au loup, au coup de pub de la marque au losange, voire au marketing viral. Non, l’agence nous confirme que les douaniers russes ont intercepté un homme d’origine ukrainienne qui a tenté de rejoindre son pays avec un ours brun, femelle et adulte, à l’arrière de son « utilitaire léger ».

L’Ukrainien aventureux a expliqué pour sa défense qu’il était un ancien artiste de cirque, et qu’il ne quittait jamais son plantigrade chérie. Esprit de Borat es-tu là ? Il y a quelques mois à peine nous apprenions que les douaniers russes avaient démantelé un réseau de contrebande de vodka à la frontière ukrainienne. L’alcool transitait par un pipeline enterré clandestin reliant les deux pays… Malgré le climat, douanier au poste frontière de Belgorod, semble être le job le plus distrayant du monde…

Y’ a pas le feu au lac, mais

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Martial Saddier photo : Greg YETCHMENIZA

Ma droite, c’est celle qui s’active en bas de chez moi, dans les vallées de cette Haute-Savoie que les commentateurs des dimanches soirs d’élections s’obstinent à confondre avec la Savoie géographiquement voisine, mais politiquement plus équilibrée. La Haute-Savoie est solidement ancrée à droite depuis plus d’un demi-siècle, après que les notables rad-socs de la IIIe République se furent déconsidérés par leurs compromissions avec Vichy.[access capability= »lire_inedits »]

Depuis, deux électeurs haut-savoyards sur trois lui apportent leurs suffrages, et les cinq députés et trois sénateurs du département sont soit UMP, soit − pour un seul d’entre eux − Nouveau Centre.
Cette situation ne se traduit pas pour autant par une ambiance délicieusement bisounours au sein de la droite locale, bien au contraire. Les ambitions personnelles sont d’autant plus aiguisées que l’adversaire politique ne risque pas de venir mettre tout le monde d’accord en raflant un mandat, petit ou grand…

Alors, ça flingue à chaque virage des petites routes de montagnes, et Dieu sait s’ils sont nombreux. Aujourd’hui, la droite départementale a un patron : c’est Bernard Accoyer, député d’Annecy-le-Vieux et président de l’Assemblée nationale. Ancien médecin oto-rhino-laryngologiste, ce considérable personnage essaie de mener sa boutique politique locale avec la bonhomie et l’esprit de tolérance dont il fait preuve au « perchoir » du Palais-Bourbon.

Mais, depuis quelques années, quelques jeunes blanc-becs, comme le député-maire de Bonneville, Martial Saddier, 42 ans mais déjà deux mandats de député au compteur, affûtent la chaîne de leur tronçonneuse pour dézinguer ce brave « Accoye » (prononcer accoille) et devenir les parrains politiques du département du Mont-Blanc. Les déboires nationaux de l’UMP et de Nicolas Sarkozy n’ont rien qui puisse trop chagriner les Iznogoud d’altitude. À supposer que Sarko se ramasse une gamelle en 2012, Accoyer se retrouverait député de base et Saddier et ses sbires seraient en bonne position pour le débarquer. Le score calamiteux de l’UMP aux régionales de 2010 avait déjà incité Martial le bien-nommé à déclencher les hostilités par un communiqué de presse faisant porter le chapeau de cette débâcle au président de l’Assemblée nationale. Accoyer, qui est en fait un faux brave, avait répliqué en torpillant depuis Paris les projets de Saddier visant à intégrer à sa communauté de communes de Bonneville quelques municipalités bien dotées, mais fort peu désireuses de passer sous l’autorité d’un ambitieux forcené doublé d’un mégalo redoutable. J’exagère ? La page d’accueil de son site internet le présente comme « député du Mont-Blanc et du décolletage ». Comme si le plus haut sommet d’Europe avait voté Saddier et que celui-ci représentait à lui seul la puissante industrie micromécanique de la vallée de l’Arve !

Sociologiquement, la droite haut-savoyarde s’appuie non plus, comme jadis, sur un monde agricole d’orientation démocrate-chrétienne : les paysans producteurs de reblochon sont devenus ultra-minoritaires par rapport aux gens vivant de l’industrie, du tourisme, des services et de la proximité du marché du travail suisse. Cette droite des PME, des commerçants, des professions libérales n’en peut plus de la proximité de Sarkozy avec les patrons du CAC 40 et la bande du Fouquet’s. Car ce sont ces messieurs des multinationales qui tordent le bras (et je suis poli) aux PME locales pour qu’elles délocalisent vers des paysages moins somptueux mais plus attractifs en matière de salaires.

Les plus grincheux de ces petits patrons retournent chez Le Pen, entraînant avec eux un personnel pour qui la lutte des classes ne se déroule pas dans l’atelier, mais avec l’atelier, son patron, ses cadres et ses ouvriers contre les tours de La Défense…

Ma droite est malade, et ma gauche, hélas, déserte le terrain pour le céder à des écolos qui veulent du loup partout et des moutons nulle part. Mais à part ça, tout va bien, et l’herbe ne va pas cesser de pousser pour si peu.[/access]

Tous unis derrière le Général Bellanger !

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photo : Stephanie Booth

Sauvons la liberté d’expression et le rap français en prime. Tel était l’enjeu de la bataille d’Hernani qui a agité le landernau ces dernières semaines. D’un côté, Pierre Bellanger, fondateur de Skyrock, retranché dans son bureau et refusant de quitter son poste de PDG en dépit de la demande de ses actionnaires. Face à lui, le vilain fonds d’investissement opéré par Axa (Axa Private Equities). Sur les conseils de ses cost-killers – effrayés par le coût de fonctionnement non pas de la radio, mais de son boss, 620.000 euros annuels selon La Tribune –, l’actionnaire de référence avait décidé qu’on pouvait faire aussi bien pour moins cher.

Quand je dis « bien », c’est une façon de parler, il suffit d’écouter cinq minutes Skyrock pour voir de quoi il retourne : le pire mélange qu’on puisse imaginer entre une musique hyperformatée (gangsta rap de CM2 pour les mecs, bluettes R n’B gluantes pour les filles) et entre deux morceaux, un flot continu de bite-couilles-cul-chatte déversés à l’antenne, tant par les animateurs que par les auditeurs qui y partagent H24 le fond de leur pensée.

Ce qui est sidérant, ce n’est pas le business-thriller façon repas des grands fauves dans National Geographic que nous sert l’assureur star du Cac 40 : il s’en produit tous les jours à l’ombre des back-offices, mais dans des secteurs aussi inintéressants pour l’avenir du pays, donc pour les médias, que l’agro-alimentaire, l’ingénierie nucléaire ou les semi-conducteurs. Cela dit, il est rare qu’un PDG se barricade dans son bureau sous la protection d’une escouade de rappeurs à cran. Mais on reste surtout scotché d’avoir vu en quelques jours toute la classe politique française se mobiliser pour clamer son amour du rap, de la radio, des jeunes et de la liberté d’expression, en un chœur unanime comme on n’en avait plus vu depuis les obsèques de Victor Hugo ou d’Annie Girardot.

Pas besoin de faire un dessin, Skyrock c’est la radio des 12-25, dont la moitié sont des 17-25 en âge de voter en 2012: la proximité de la présidentielle et la perspective d’une OPA sur les voix djeuns ont obligé les responsables politiques à écouter des trucs qui d’ordinaire ne tournent pas en boucle sur leurs iPods. J’imagine avec délice les nuits blanches des chargés de mission, qui ont dû rédiger en toute hâte des fiches détaillées sur la Fouine, Booba, Rohff ou encore sur le groupe à succès répondant au doux nom de Sexion d’assaut.

François Hollande (qui est aussi allé traîner sa taille de guêpe au Printemps de Bourges) a été le premier à se montrer « solidaire. » Jack Lang, vexé, a surenchéri aussitôt, suivi de très près par Benoît Hamon (qui lui, je le sais, aime vraiment le rap. Cela dit, moi aussi j’aime le rap, et c’est bien pour ça que je n’écoute jamais Skyrock : la daube pour boutonneux et boutonneuses qu’on y diffuse à jet continu risquerait de m’en dégoûter à vie). Cela dit il y a de fortes chances pour que je sois un sale menteur puisque Hollande a expliqué sur place : « Je ne suis pas là pour faire de la politique sur le dos de Skyrock. » Ni lui, ni Laurent Wauquiez, ni Rama Yade, ni Benjamin Lancar, le neuneu des Jeunes Pop, ni Xavier Bertrand, qui a déclaré à l’antenne, en direct sur l’émission Planète Rap « Skyrock sans Pierre, c’est plus Skyrock ! ». Mais bon c’est normal que le ministre du Travail se démène pour sauver un emploi menacé par une multinationale du CAC.

Qui donc avait fait entrer Axa dans le capital ?

Bellanger, ci-devant héraut de la radio vraiment libre (durant un ou deux ans) après que la droite avait bridé pendant des décennies la bande FM, a historiquement des amis à gauche. Qu’il a su remobiliser sans peine, grâce au dirigeant socialiste Malek Boutih, qui se trouve aussi être le chargé des relations publiques de la radio[1. Ce qui en soi n’a rien de répréhensible, tout le monde a le droit de travailler. Le vrai truc choquant, c’est que si le Parti Socialiste était ce qu’il dit, Malek devrait être déjà député depuis au moins deux législatures…]. Mais comme la plupart des grands patrons, Bellanger a su répartir ses œufs entre divers paniers, et pas seulement celui de son pote Xavier. Skyrock a ainsi passé des contrats depuis 2010 avec le SIG (Secrétariat d’information du gouvernement) pour consulter les jeunes sur diverses politiques publiques et faire la promotion de celles-ci. Ça crée des liens…

De toute façon, même sans ses réseaux, même sans amis politiques à droite et à gauche, son Fort-Chabrol avait tout pour plaire aux masses : le génie de Bellanger est d’avoir su donner à son cas particulier le bruit et l’odeur de l’intérêt général. Jeunes contre vieux, issus de contre de souche, et bien sûr petit contre gros, cette dernière mise en scène étant la plus obscène de toutes.

Oui, le capitalisme c’est brutal. Oui, quand on signe avec Axa Private Equity une entrée au capital valorisée à 80 millions en 2006 puis 100 millions en 2008, il ne faut pas s’attendre à trop de compassion quand les résultats ne sont pas assez bons. Oui ; Bellanger est puni par là où il à péché[2. Misère ! A force d’écouter Skyrock pour écrire ce papier, j’ai failli écrire « par là où il a pécho.»]. Au fil des années, le patron de Skyrock a toujours été le promoteur d’une déréglementation tous azimuts de la FM (ouverture du capital, volume de publicité, puissance des émetteurs, attribution des fréquences…) Il est assez cocasse de le voir jouer l’agneau pascal après 30 ans passés à faire entrer tous les loups de passage dans la bergerie.

Mais comme dans les meilleurs sitcoms, le gentil sera finalement sauvé in extremis. Bellanger va rester en place puisqu’il a trouvé un accord avec une banque, le Crédit Agricole, pour racheter les parts de son méchant actionnaire. Le directeur général du Crédit Agricole, Jean-Paul Chifflet, s’est empressé d’annoncer la nouvelle en direct aux auditeurs de Skyrock, ce mercredi, à 17 heures. Une annonce ovationnée par les animateurs et auditeurs. « Je vais changer de banque et tout mettre au Crédit Agricole », a expliqué l’animateur Fred à l’antenne.

Tout ça pour ça, donc. Pas fichue de se bouger le cul pour les Tunisiens et les Egyptiens quand ceux-ci nous appelaient au secours, même pas cap aujourd’hui d’organiser une manif de plus de mille pèlerins pour soutenir les Libyens ou les Syriens, notre belle jeunesse de France aura su se mobiliser en masse pour qu’un poids lourd de la bancassurance puisse évincer d’un secteur-clé un de ses concurrents –et rafler au passage un des trésors de guerre de la maison : le fichier très détaillé (adresse mail, âge, sexe, code postal) de millions de titulaires de skyblogs[3. Officiellement rebaptisés « Skyrock blogs » depuis 3 ans, mais tout le monde persiste à les appeler comme ça]. Depuis pas mal de temps déjà, le Crédit Agricole se revendique avec insistance dans sa com’ comme «la première banque des jeunes avec 28 % du marché», chacun aura donc compris que s’il a volé au secours de Bellanger, c’est uniquement pour soutenir la liberté d’expression, et son corollaire naturel, le sous-rap de merde français. Sans oublier le droit inaliénable des ados à déverser sur les ondes leurs intéressantes pensées pipi-caca-popo – où se mêle parfois, cependant, un peu de sexe, genre : « Ma meuf veut pas m’ sucer, j’fais quoi ? »

Je sais, on m’accusera encore de voir le mal partout. Je dois être trop vieux. Le rebelle acnéique lui, n’y verra pas de problème. Normal, il est le problème.

Syrie : l’inspecteur Assad a enfin trouvé les coupables

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Le régime syrien ne manque ni de ressources ni d’imagination. En plus de la répression brutale, le gouvernement n’oublie pas de proposer un storytelling touchant : la contestation n’est qu’un complot étranger manipulant certains Syriens honnêtes mais naïfs. L’agence de presse officielle Sanna ne cesse de parler des bandes armées qui sèment la terreur mais restait jusqu’alors assez vague quand il s’agissait de détails. Désormais, les autorités syriennes commencent à expliciter leur conte de fées : tenez-vous bien, derrière les manifestations et le bain de sang en Syrie se trouve… le Liban !

Pour être exact, il ne s’agit pas de tous les Libanais – il ne faut pas généraliser ni stigmatiser. Le coupable désigné de plus en plus ouvertement depuis quelques jours est « Le courant du futur », le parti politique de Saad Hariri. A Damas on est trop intelligent pour désigner directement M. Hariri qui est toujours, rappelons-le, Premier ministre par intérim. Les accusations syriennes visent plutôt l’un de députés de la majorité sortante, Jamal Jarrah.

Cela a commencé il y a une quinzaine de jours quand la télévision syrienne a diffusé des interviews de deux individus qui auraient avoué avoir transporté en Syrie, à la demande de M. Jaarah, de l’argent et des armes pour ce que les autorités syriennes appellent « les insurgés ». Puis, l’ambassadeur de la Syrie a Beyrouth a lui-même réitéré ces accusations contre le député libanais.

Les autorités syriennes se sont dites « prêtes à fournir à leurs homologues libanais les preuves, les données, ainsi que les témoignages et enregistrements si le parlement libanais lève l’immunité du député cité et si ce dernier est traduit devant le tribunal compétent ». Et quelques jours plus tard le Hezbollah a demandé – je vous le dis car vous n’arriverez jamais à le deviner seul – que Jarrah soit traduit devant la justice pour « violation du traité de fraternité et coopération entre la Syrie et le Liban ».

Assad essaie donc de faire d’une pierre deux coups, trouver un bouc émissaire et régler ses comptes au Liban car M. Jarrah est l’un de ceux qui ont toujours soutenu le travail du tribunal international sur l’assassinat de Rafiq Hariri et un fervent opposant de la Syrie et son principal allié local, le Hezbollah.

Le président syrien espère donc débloquer la crise politique libanaise, affaiblir le camp du 14 mars et mettre un bâton de plus dans les roues de l’enquête internationale sur l’assassinat de Hariri père. La visite urgente et intrigante avant-hier de Walid Joumblatt, le leader druze, à Damas devrait être comprise dans ce contexte-là : pour réussir son coup, Assad a besoin de Joumblatt pour mettre toutes les chances de son côté.

Entretemps, le ministre des Affaires étrangères du Liban – membre non permanent du Conseil de sécurité – a demandé à son ambassadeur à l’ONU de ne pas soutenir le projet de condamnation de la Syrie… Fini le hommous, le moujadara, le taboulé ou la chawarma : le nouveau plat national libanais est sans aucun doute la salade de couleuvres…

La peur du FN est mauvaise conseillère

image : capture d'écran Canal+ par Manuel Abramowitcz

Le temps s’est arrêté à Paris. Nous sommes au soir du premier tour des cantonales. J’ai l’impression que je viens de rêver les dix années écoulées – et ça ne me rajeunit même pas. Nous sommes en 2002, dans l’insupportable suspense de l’entre-deux tours. « Tragédie », « Front républicain », « danger », « barrage ». « Leurs valeurs et les nôtres ». Les mêmes mots des grands jours, les mêmes visages graves, à peine vieillis. Les mêmes sermons. Le même mépris pour les 20 % d’imbéciles ou de salauds qui ont voté pour un parti antirépublicain que la République, on se demande bien pourquoi, tolère en son sein – et qui menace d’obtenir un ou deux élus sur l’ensemble des conseils généraux de France, c’est dire si l’heure est grave.[access capability= »lire_inedits »]

Le lyrisme gentillet de la résistance par temps de paix se conjugue au refus obstiné de s’interroger sur ce que ces Français pas comme les autres ont dans le ventre. Politiques et éditorialistes se relaient pour condamner, dénoncer, accuser ces électeurs moisis, imperméables aux joies de l’échange et aux richesses de l’altérité. Nul ne semble sensible à la contradiction interne d’un discours qui adore la transgression mais déteste ceux qui votent en dehors des clous et célèbre la différence mais voue aux gémonies ceux qui ont le front de voir les choses différemment. « Des gros cons », décrètera quelques jours plus tard une humoriste de service public, tout étonnée que les intéressés lui retournent le compliment. Face au « parti de la haine », la haine est un devoir sacré. Interrogeant Fabien Engelmann, le délégué CGT passé du NPA au FN, Pascale Clark se garde bien de chercher à percer l’énigme de ce parcours. L’auditeur aura seulement appris que sa réprobation morale à elle était inébranlable – et, s’il a pris la peine de tendre l’oreille, que le gars était bien élevé et sympathique.

En 2002, après l’élection de Jacques Chirac par près de 80 % des électeurs, les organisateurs des festivités antifascistes semblaient vaguement penauds, comme au lendemain d’une soirée arrosée où on a dit beaucoup de bêtises. Dégrisés, ils n’étaient plus très sûrs de ne pas avoir combattu un danger imaginaire. Il leur fallait bien admettre que Jean-Marie Le Pen ne s’était, ni de près ni de loin, approché du pouvoir. L’autocritique avait succédé au festival des certitudes. La gauche reconnaissait qu’elle avait « perdu le peuple » et jurait qu’on ne l’y reprendrait plus. La diabolisation, le cordon sanitaire et toutes ces merveilleuses inventions qui avaient amené le FN à 20 %, c’était du passé. Cette fois, on avait compris qu’il fallait comprendre.

Promesses d’ivrognes. On dirait que dans le phénomène Le Pen, quelque chose empêche de penser comme si toute tentative de dépasser la seule indignation était le début d’une pente glissante menant à la complaisance puis au ralliement. Tels les trois petits singes de la tradition orientale, nous nous faisons une gloire de ne rien entendre, de ne rien voir et de ne rien (leur) dire[1. Après tout, moi aussi je recycle : j’avais déjà utilisé cette image en 2002…].

En écrivant ces lignes, un autre danger me saute à la figure, celui d’opposer une surdité à une autre surdité, de répondre à l’autisme par l’autisme. Si le seul nom de Le Pen suscite chez tant de gens sincères et intelligents un effroi viscéral, il doit y avoir des raisons, peut-être même des bonnes. Il est tout aussi absurde de réduire cet effroi à une posture ou à une faiblesse d’esprit que de rejeter dans les ténèbres des heures les plus noires tous ceux qui, comme ma modeste personne, pensent que la progression électorale du Front ne traduit pas un refus, mais un désir frustré de République – que les électeurs se fourrent ou non le doigt dans l’œil est une autre affaire.

Si on croit que les « gags pétomanes » du « Vieux » sur les chambres à gaz, les Juifs et les Arabes traduisent ses convictions profondes, son succès a de quoi effrayer. J’ai pour ma part l’intuition que cette fuite en avant dans la provocation révèle plutôt un goût illimité pour le franchissement des limites. De plus, il est sans doute plus excitant d’être l’unique Malin que l’un des innombrables et interchangeables serviteurs d’un Dieu contesté. On m’a dit que même en privé, Jean-Marie Le Pen était affecté d’une obsession juive. Possible. Est-ce la marque d’une haine venue de la nuit nazie ? Pas sûr. Le Pen est attaché à un monde des peuples et il redoute de voir le sien disparaître. Alors, peut-être nourrit-il une admiration envieuse pour « ce peuple-là » et son acharnement à survivre sans cadre juridique commun ni consensus minimal sur le sens de l’appartenance. Ce ne serait pas mieux, me dira-t-on. Peut-être, mais ce serait différent.

De toute façon, nous n’en savons rien, ni les uns ni les autres. Du reste, l’essentiel n’est pas de savoir si Jean-Marie Le Pen est le raciste et l’antisémite que l’on croit mais si ses électeurs et plus encore ceux de sa fille les suivent à cause de ce point de détail ou malgré lui.

Quoi qu’il en soit, nous n’avons pas le choix. Au choc des autismes, il existe un seul remède, celui des arguments. Parce qu’ils ont nécessairement partie liée avec le réel. Evitons autant la résistance pascaleclarkiste que le contrepied marinolepéniste. Ce sera à notre ni-ni à nous.

Admettons que l’erreur n’est pas une faute morale et reprenons notre querelle. Le FN a-t-il changé avec le passage de témoin du père à la fille ? Je le crois, même si le « tournant » de celle-ci est en partie tactique. En politique, les discours obligent. Et si on me parle de sa rhétorique de la haine, qu’on me cite des phrases précises. Je ne l’entends pas faire de distinction entre les Français selon leur origine ou leur religion, mais demander à tous d’adhérer à la règle du jeu. Je n’aime pas, pour ma part, sa France de la Corrèze plutôt que du Zambèze et encore moins sa conception de la préférence nationale. Que certains droits soient réservés aux nationaux, c’est l’évidence même. Mais je détesterais que ma qualité de ressortissante me donne la priorité en matière d’emploi et de logement. Dans la vraie vie, les étrangers installés légalement en France doivent avoir les droits de tous. Ce qui m’importe c’est qu’ils acceptent les mêmes devoirs. Cela fait peut-être d’excellentes raisons de ne pas voter pour le FN, pas de l’exclure de la République.

Les inquiétudes de ses électeurs sont-elles dépourvues de tout fondement ? Puisque la peur du chômage et du déclassement sont unanimement tenues pour raisonnables, ce sont évidemment les peurs « identitaires » qui sont en cause : celles qui ont à voir avec l’immigration, l’insécurité, notre capacité à intégrer les différences culturelles sans perdre notre culture et celle de l’islam à s’adapter aux usages forgés par notre histoire. Peut-on sérieusement prétendre que la machine à fabriquer des Français marche aussi bien avec les immigrants venus d’Afrique ou du Maghreb qu’avec des Portugais ou des Chinois ? Par définition, seuls les problèmes se voient. Mais les problèmes existent. Il parait que ces sujets sont trop sensibles. Trop sensibles pour quoi, pour être confiés aux électeurs ? Faudrait-il discuter seulement des sujets sur lesquels nous sommes d’accord ? C’est bien parce que ce sont des sujets sensibles qu’il faut les affronter.

Je l’admets, je force un chouia le trait. Nous ne sommes pas en 2002. Le cœur n’y est plus vraiment. L’écroulement, en deux jours, du « Front républicain » a certes suscité des protestations, mais rien de comparable avec la bronca des régionales de 1997, quand certains patrons de régions, pour conserver leur pouvoir, avaient « vendu leur âme ». Aujourd’hui, tout le monde reconnaît sans enthousiasme qu’on ne peut pas changer le peuple. Il ne reste qu’à lui trouver quelques excuses en dénonçant ceux qui l’ont perverti. Ce qui explique l’ouverture de la chasse aux crypto-lepénistes sévissant dans les médias.

Les « réacs » sont partout. C’est le marronnier du moment. Un quarteron de journalistes félons menace la République ! D’un journal à l’autre, la liste des suspects et l’acte d’accusation varient mais la thèse est immuable. Zemmour, Ménard, Brunet, Rioufol, votre servante et quelques autres que je ne dénoncerai pas ici, avec Alain Finkielkraut comme tête pensante : nous avons « levé » les tabous, autorisant les pensées les plus nauséabondes à s’exprimer sans honte. Passons sur les différences qui nous séparent, lire notre prose avec discernement serait sans doute trop demander à nos procureurs. Passons aussi sur la générosité qui impute nos analyses à des postures et nos convictions au souci de faire prospérer notre petit fonds de commerce – pas assez pour le mien. Nos valeureux adversaires qui résistent dans les catacombes pour des salaires de misère. Il est assez extravagant d’entendre les voix les plus familières du PAF se lamenter en boucle de notre « omniprésence ». Il est vrai que les paroles dissidentes peuvent s’exprimer, mais j’aimerais bien savoir où est le scandale. Je ne trouve normal, juste énervant, d’entendre chaque jour la délicieuse Pascale Clark prêchi-prêcher chaque jours, j’aime bien, quand je le peux, regarder Aphatie sur Canal +. Au nom de quelle conception dévoyée du pluralisme serait-il intolérable que d’autres se fassent entendre ? Au lieu de réclamer des têtes, ces estimables redresseurs de tort devraient se réjouir d’avoir des adversaires avec qui ferrailler. Mais demande-t-on à la Vérité de parler avec le mensonge, au Bien de négocier avec le Mal ?

À moins d’une dizaine nous aurions plus d’influence que tous nos confrères réunis puisque nous ferions, par notre parole maléfique, monter le FN ? Merci du compliment. Mais peu me chaut. Si dire la vérité , c’est faire le jeu du FN, eh bien tant pis. Entre la vérité et Marine, je choisis la vérité.[/access]

Standard and Poor’s, Lautréamont et Fukushima

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photo : TEPCO

Il faut essayer de les imaginer. Leurs bureaux climatisés, les photos de famille posées près de l’ordinateur, leurs voitures haute-sécurité, leurs costumes bien coupés. Ou alors leurs tailleurs et talons-aiguilles : sauf à faire preuve de machisme inconscient, il n’y a aucune raison de croire que, dans ce domaine, les femmes ne sont pas des hommes comme les autres.
Imaginer ce qu’ils vont manger à la pause déjeuner, les blagues qu’ils vont se raconter entre deux réunions. Ou les soucis qu’ils partagent devant la machine à café : la scolarité du petit dernier, la tendance à l’anorexie de l’ainée, le nettoyeur de la piscine qui avait promis de passer la veille.
Oui, il faut essayer, vraiment, d’imaginer qui sont les êtres de chair et de sang qui se cachent derrière les employés de l’agence de notation financière Standard and Poor’s pour se persuader, encore, de notre commune humanité.

Mercredi 27 avril, alors que les liquidateurs continuent à travailler sur le site de la catastrophe dont tout le monde s’accorde à reconnaître qu’elle est au moins aussi grave que Tchernobyl, Standard and Poor’s a abaissé la note de la dette à long terme du Japon.

Mercredi 27 avril, alors que des hommes savent qu’ils vont mourir de tous les cancers imaginables et hypothéquer la bonne santé de leur progéniture en tentant de sauver le plus de monde possible comme autant de Sisyphe dans des ruines radioactives, d’autres hommes publient ce communiqué : « Standard & Poor’s s’attend à ce que les coûts liés au séisme et au tsunami du 11 mars et à la catastrophe à la centrale nucléaire creusent le déficit public du Japon. »

Alors, il faut imaginer aussi le travailleur précaire payé par Tepco, l’opérateur de Fukushima, qui à supposer qu’il ne soit pas trop fatigué par l’ingestion quotidienne de sa dose massive de sieverts, rentre chez lui et entend ça.

Evidemment, après une telle annonce, le yen a plongé. On pourrait penser que le travailleur précaire s’en moque un peu, que le yen baisse par rapport au dollar. Lui, de toute façon, il sait qu’il n’aura pas le temps de dépenser son salaire, dévalué ou pas. Pourtant s’il a accepté ce genre de boulot, c’est qu’il a ses raisons. On ne sait pas au juste combien ils sont, les liquidateurs. Tepco n’est pas très transparent. Beaucoup moins qu’une agence de notation quand elle donne son verdict. On pense qu’ils sont entre 200 et 700. C’est vague. Quand ils ont entendu le diagnostic de Standard and Poor’s, ils se sont peut-être demandé si ça valait le coup de se sacrifier, sans même être sûrs d’assurer un avenir décent à leur propre famille, ce qui, même avant les catastrophes, était de plus en plus compliqué dans un pays où le dogme de l’emploi à vie a disparu et où il les inégalités se sont creusées de manière spectaculaire ces dernières années.

Le contrat diabolique et implicite passé entre Tepco et ses liquidateurs kamikazes, « Je vous donne plus d’argent qu’aux autres mais vous allez mourir en le gagnant », peut rappeler, en plus brutal, le contrat passé jadis en France entre les patrons des mines de charbon et les mineurs. Ceux-ci pouvaient toucher leur pension entre l’âge de quarante et cinquante ans : son montait était calculé en fonction du degré de silicose. Ils survivaient rarement au-delà de la soixantaine comme le prouve, plus sûrement que toutes les statistiques, une promenade dans un cimetière du bassin minier autour de Lens ou de Valenciennes. À défaut de mourir heureux entre deux crachats noirâtres, le mineur mourait rassuré : il savait qu’une pension de réversion digne de ce nom assurait l’avenir de sa veuve et à ses enfants.

Je ne sais pas si les agences de notation existaient déjà à cette époque, sans doute, mais il devait y avoir dans la formation de leurs agents un module « décence » qui a disparu depuis. Ou alors les politiques étaient plus courageux. Ou simplement plus politiques. À Fukushima, le liquidateur promis à la leucémie peut encore entendre cela de la part de Standard and Poor’s : « Au vu de l’évolution de la situation à la centrale nucléaire de Tepco, nous estimons que les projections sont incertaines. Beaucoup dépendra de la capacité du gouvernement japonais à créer un consensus politique sur la manière de prendre des mesures d’ajustement budgétaire à l’avenir. »

Le liquidateur de Tepco apprend ainsi que son sacrifice n’aura pas été inutile puisque Standard and Poor’s parle d’avenir. D’un avenir dont les financiers ont déjà décrété qu’il serait placé sous le signe des « ajustements budgétaires », ce qui, traduit en langage humain, signifie des coupes claires, dans le social, les salaires, l’éducation. Bref, d’un avenir post-apocalyptique. Au sens propre et figuré.

Le patron de Tepco avait déjà brièvement donné l’exemple avant de se reprendre. Il avait décidé de baisser les rémunérations de ses salariés de 20 à 25% pour payer une partie de la note de la catastrophe et aider l’entreprise à repartir. Il y a tout de même eu un léger mouvement d’indignation quand on s’est aperçu que les cadres dirigeants et lui-même s’étaient exclus de la mesure. Il va donc payer aussi de sa poche et de celle de ses actionnaires, privés de dividendes pour 2010 et 2011. On compatit.

Pendant ce temps, le liquidateur de Tepco se regarde dans la glace avant de reprendre le boulot en enfer. Jusqu’au jour où il se mettra à saigner du nez sur la faïence blanche de son lavabo. Peut-être, alors, pensera-t-il aux hommes et aux femmes de Standard and Poor’s. Il serait bien, ce jour-là, que quelqu’un lui traduise cette phrase de Lautréamont (Poésies I) : « Toute l’eau de la mer ne suffirait pas à laver une tâche de sang intellectuelle. » À défaut d’avoir une belle mort, il aura une belle épitaphe.

Kate et William : ouf, on n’en parlera plus jusqu’au divorce !

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Difficile d’échapper hier, à l’heure du déj, aux retransmissions grotesques du mariage de qui-vous-savez. TF1, France2, M6, c’était le programme commun imposé, comme au bon vieux temps de la chaine unique de l’ORTF ou des débuts du Sidaction

On s’en doute, l’overdose a atteint des proportions encore plus terrifiantes Outre-Manche. Ainsi le respectable mais irrespectueux Guardian, en plus d’avoir ouvert un blog spécial consacré à « tout ce qui n’a rien à voir avec ces deux-là » a mis en vente ce T-shirt, sans slogan, mais très explicite, ainsi qu’un mug de la même eau.

Mention spéciale aussi, au chroniqueur TV du quotidien, Stuart Héritage qui a confectionné à l’attention des récalcitrants un programme télé sur mesure proposant, heure par heure, les meilleures alternatives au Royal wedding, excepté pour la tranche fatidique située entre 11h et 11h25, où la seule option que suggère Stuart à ses malheureux lecteurs est de se mettre la tête dans un seau puis hurler…

Les « néo-réacs » au sommaire du Monde de ce soir

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A lire dans l’édition du Monde de ce soir ou sur le site du journal, la série de tribunes que le quotidien consacre à ce qu’il appelle « La France et la droitisation du débat politique », une thématique qu’on pourra plus prosaïquement résumer en évoquant l’actuelle affaire des « néo-réacs ».

Sous le titre « le risible procès des néo réacs », on y trouve notamment une réponse d’Elisabeth Lévy à ses détracteurs. Mais on lira aussi avec intérêt les points de vue de Clémentine Autain, Gaël Brustier & Jean-Philippe Huelin, François Jost et Raffaele Simone.

Ne voulant surtout pas influencer les lecteurs de Causeur, je ne vous dirais bien sûr pas à laquelle de ces cinq analyses va ma préférence.

UMPSFN ?

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photo : Palagret

Dans le flot de réactions, analyses et supputations que provoque l’ascension de Marine Le Pen, on fait l’impasse sur une question essentielle : que se passerait-il, réellement, si le Front national accédait au pouvoir ?

À mon avis rien, ou pas grand-chose…

Je n’exclus pas de me tromper, mais j’observe paisiblement les trois présidentielles gagnées sur un programme de transformation radicale du cours des choses (Mitterrand 1981, Chirac 1995 et Sarkozy 2007) et les trois législatives du même métal (en fait, les trois expériences de cohabitation : Chirac 1986, Balladur 1993, Jospin 1997). Que s’est-il passé ? Ben, avec le recul, pas grand-chose, comme je le disais plus haut.[access capability= »lire_inedits »]

Au mieux, quelques mois après l’élection, il ne restait plus rien du « Changer la vie » mitterrandien ou du « Quand on veut, on peut » sarkozyste. Même la modeste « fracture sociale » de Chirac fut jetée publiquement à la poubelle cinq mois après les orgies de pommes du second tour. Ces abdications – ou trahisons, ou aggiornamentos ou rappels au réel, appelez ça comme vous voudrez – ont toutes été justifiées par la Crise, l’Europe, ou les contraintes extérieures, dont chacun sait qu’elles n’existaient pas avant le scrutin. Au nom de quoi Mitterrand détruira le tissu industriel français, Jospin permettra la privatisation d’EDF et Sarkozy n’ira jamais chercher la croissance avec les dents, si ce n’est celle des déficits.

On m’objectera qu’aucun de ces exemples de rupture avortée ne concerne le FN, et que ma démonstration conforte donc l’antienne mariniste de l’« UMPS ». Sauf que le FN n’a pas eu à se renier une fois aux affaires parce qu’il n’y a jamais été. J’ai du mal à comprendre la confiance aveugle de ses adorateurs mais aussi de ses pires détracteurs. Au nom de quelle singularité magique serait-il le seul parti de France (et on a un peu envie de dire « du monde ») à honorer ses promesses électorales ?

Marine ne rétablira pas le franc français et la France française

Personnellement, j’ai la certitude qu’un parti qui passe aussi facilement, sans douleur, sans crise interne, de l’ultralibéralisme à l’interventionnisme intégral peut tout aussi bien refaire, comme disait Dave, le chemin à l’envers. Une fois en place, Marine ne rendra pas leur boulot aux prolos, pas plus qu’elle ne rétablira le franc français et la France française. Il y a mille bonne raisons à invoquer (comme d’hab, l’Europe et la Crise et, en prime pour cette occurrence, les réticences des partenaires ex-UMP de sa majorité…) pour enterrer tout ça, avec les regrets qui s’imposent. Elle pourra cette fois citer Annie Cordy : « J’voudrais bien, mais j’peux point…»

Qu’on ne me raconte pas que le FN tiendra ses promesses parce qu’il est hors système, puisque l’hypothèse qui nous intéresse ici est celle où il serait projeté au cœur du système. Irrecevable aussi l’objection selon laquelle le Front serait plus fiable parce que plus honnête que les autres, comme le prouverait sa non-implication dans les multiples affaires politico-financières. Certes, jusqu’à présent le FN a été épargné par ce genre de scandales, mais force est de constater qu’il ne risquait pas d’accepter des dessous-de-table ou des rétro-commissions que personne ne lui proposait. Un parti qui pèse 25% des voix laisse le corrupteur indifférent, s’il n’est pas en mesure de passer des marchés publics, de favoriser des implantations d’hypermarchés ou d’influencer les textes de lois. Et si un jour le FN était en position de faire tout ça, en clair, s’il était associé à la majorité gouvernementale ou même seulement à une flopée d’exécutifs locaux, eh bien je ne me porterais pas garant de sa vertu…

Comme quoi les élites ont tort d’avoir peur de Marine Le Pen, et les exclus bien tort de lui faire confiance…[/access]

Fatah-Hamas: le baiser Lamourette*

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photo : Suhaib Salem

Les piliers de zinc du café du commerce proche-oriental sirotent leur anisette et jouent les sceptiques blasés : l’accord de réconciliation entre le Fatah et le Hamas qui doit être signé solennellement début mai au Caire n’est pour eux qu’un épisode supplémentaire d’un jeu de dupes entre deux factions palestiniennes cherchant mutuellement à s’éliminer. Et d’égrener la liste des accords précédents, dûment signés et paraphés depuis dix ans, dont la durée de vie n’a pas excédé quelques semaines. Peut-être ont-ils raison, mais supposons que ce nouvel accord survive grâce à l’un de ces miracles dont les parages furent coutumiers il y bien longtemps, si l’on en croit nos amis chrétiens.

Un bon accord, disait Talleyrand, est celui qui harmonise non seulement les pensées des parties, mais également leurs arrière-pensées. J’ajouterai à cette maxime du « Diable boiteux » que si les arrière-pensées des protagonistes consistent à ce que chacun d’entre eux estime qu’au bout du compte, il va rouler l’autre dans la farine, ça marche aussi.

Le « deal » élaboré grâce à l’entremise de Nabil al-Arabi, le nouveau ministre égyptien des Affaires étrangères, prévoit la constitution d’un gouvernement « d’experts », dont les membres seront choisis d’un commun accord, l’organisation d’élections présidentielles et législatives dans un an, la réunification des forces de sécurité du Hamas et du Fatah, la libération des prisonniers politiques à Gaza et en Cisjordanie.

Pourquoi des négociations enlisées depuis plusieurs années ont-elles finalement abouti ? Le remplacement de l’ancien chef du renseignement égyptien Omar Suleiman, viscéralement hostile au Hamas, comme médiateur entre les factions palestiniennes, a été un facteur important. Les nouveaux dirigeants du Caire doivent tenir compte de l’opinion publique égyptienne et du poids des Frères musulmans, dont le Hamas est la branche palestinienne.

Mahmoud Abbas, de son côté, a fondé sa nouvelle stratégie sur la reconnaissance par l’Assemblée générale de l’ONU d’un Etat palestinien dans les frontières de 1967. En se présentant en septembre à New York comme le représentant de l’ensemble des Palestiniens, il estime accroître ses chances de rallier le maximum de pays à cette résolution.
Le Hamas, de son côté, sans rien renier de ses principes (pas de reconnaissance d’Israël, pas d’acceptation des accords antérieurs signés par l’OLP et l’Autorité palestinienne), se verrait bien rflar la mise en remportant, l’an prochain les élections prévues par l’accord.

La situation en Syrie, jusque-là principal soutien du Hamas, l’incite également à améliorer ses relations avec une Egypte en pleine mutation. Enfin, l’ouverture probable de la frontière sud de la bande de Gaza devrait lui valoir la gratitude d’une population qui n’en peut plus des conditions de vie auxquelles elle est soumise.

Tout cela est bel et bon, mais place les autres acteurs de la scène proche-orientale dans une profonde perplexité. À l’heure où nous écrivons ces lignes, la Maison Blanche n’a pas réagi, mais on peut gager, sans grand risque d’erreur, que l’administration Obama exigera du Hamas qu’il accepte les conditions posées par la Communauté internationale pour lever l’ostracisme où il est tenu : renonciation au terrorisme, reconnaissance d’Israël et des accords antérieurs. L’Union européenne, par la voix de Catherine Ashton, a dit qu’elle allait « étudier » la nouvelle situation, une manière polie de constater qu’elle est bien enquiquinée.

Quant à Benyamin Netanyahou, qui est à la veille de prononcer un discours très attendu devant le Congrès américain, et qui était jusque-là menacé d’une Bérézina diplomatique devant l’ONU en septembre, il a accueilli cette nouvelle comme le meilleur cadeau de Pessah possible. Il se voit déjà acclamé au Capitole par une standing ovation pour avoir fustigé la compromission de Mahmoud Abbas avec la branche palestinienne du terrorisme international. De plus, il observera avec gourmandise les fractures qui déchireront une Union européenne déjà secouée par les l’affaire libyenne. En effet, si le Hamas campe sur ses positions, on peut d’ores et déjà prédire qu’il n’y aura pas de vote unanime des pays de l’UE sur la reconnaissance de l’Etat palestinien …

De plus, le pavé de l’ours lancé par le ministre iranien des Affaires étrangères, qui a salué cet accord comme le prélude à une grande victoire sur le sionisme, fait plutôt le jeu de Bibi.

En attendant, si l’accord entre réellement en vigueur, cela signifie sur le terrain la fin de la coopération sécuritaire entre Israël et l’Autorité palestinienne. Les services de sécurité israéliens ne voudront plus communiquer d’informations à leurs homologues de Cisjordanie s’il existe le moindre risque qu’elles parviennent au Hamas. Or, cette coopération qui s’est mise en place avec la fin, en 2007 de la deuxième Intifada a été déterminante dans le démantèlement des cellules terroristes. Ça, ce n’est pas une bonne nouvelle.

* Pour ceux dont les souvenirs sur l’histoire de la Révolution française se sont quelque peu estompés, voici une piqure de rappel

Il n’y a plus d’URSS, mais toujours des ours

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L’agence Interfax nous apprend qu’un quidam a tenté de « passer la frontière avec un ours dans sa Renault Kangoo ». On pourrait très vite crier au loup, au coup de pub de la marque au losange, voire au marketing viral. Non, l’agence nous confirme que les douaniers russes ont intercepté un homme d’origine ukrainienne qui a tenté de rejoindre son pays avec un ours brun, femelle et adulte, à l’arrière de son « utilitaire léger ».

L’Ukrainien aventureux a expliqué pour sa défense qu’il était un ancien artiste de cirque, et qu’il ne quittait jamais son plantigrade chérie. Esprit de Borat es-tu là ? Il y a quelques mois à peine nous apprenions que les douaniers russes avaient démantelé un réseau de contrebande de vodka à la frontière ukrainienne. L’alcool transitait par un pipeline enterré clandestin reliant les deux pays… Malgré le climat, douanier au poste frontière de Belgorod, semble être le job le plus distrayant du monde…

Y’ a pas le feu au lac, mais

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Martial Saddier photo : Greg YETCHMENIZA

Ma droite, c’est celle qui s’active en bas de chez moi, dans les vallées de cette Haute-Savoie que les commentateurs des dimanches soirs d’élections s’obstinent à confondre avec la Savoie géographiquement voisine, mais politiquement plus équilibrée. La Haute-Savoie est solidement ancrée à droite depuis plus d’un demi-siècle, après que les notables rad-socs de la IIIe République se furent déconsidérés par leurs compromissions avec Vichy.[access capability= »lire_inedits »]

Depuis, deux électeurs haut-savoyards sur trois lui apportent leurs suffrages, et les cinq députés et trois sénateurs du département sont soit UMP, soit − pour un seul d’entre eux − Nouveau Centre.
Cette situation ne se traduit pas pour autant par une ambiance délicieusement bisounours au sein de la droite locale, bien au contraire. Les ambitions personnelles sont d’autant plus aiguisées que l’adversaire politique ne risque pas de venir mettre tout le monde d’accord en raflant un mandat, petit ou grand…

Alors, ça flingue à chaque virage des petites routes de montagnes, et Dieu sait s’ils sont nombreux. Aujourd’hui, la droite départementale a un patron : c’est Bernard Accoyer, député d’Annecy-le-Vieux et président de l’Assemblée nationale. Ancien médecin oto-rhino-laryngologiste, ce considérable personnage essaie de mener sa boutique politique locale avec la bonhomie et l’esprit de tolérance dont il fait preuve au « perchoir » du Palais-Bourbon.

Mais, depuis quelques années, quelques jeunes blanc-becs, comme le député-maire de Bonneville, Martial Saddier, 42 ans mais déjà deux mandats de député au compteur, affûtent la chaîne de leur tronçonneuse pour dézinguer ce brave « Accoye » (prononcer accoille) et devenir les parrains politiques du département du Mont-Blanc. Les déboires nationaux de l’UMP et de Nicolas Sarkozy n’ont rien qui puisse trop chagriner les Iznogoud d’altitude. À supposer que Sarko se ramasse une gamelle en 2012, Accoyer se retrouverait député de base et Saddier et ses sbires seraient en bonne position pour le débarquer. Le score calamiteux de l’UMP aux régionales de 2010 avait déjà incité Martial le bien-nommé à déclencher les hostilités par un communiqué de presse faisant porter le chapeau de cette débâcle au président de l’Assemblée nationale. Accoyer, qui est en fait un faux brave, avait répliqué en torpillant depuis Paris les projets de Saddier visant à intégrer à sa communauté de communes de Bonneville quelques municipalités bien dotées, mais fort peu désireuses de passer sous l’autorité d’un ambitieux forcené doublé d’un mégalo redoutable. J’exagère ? La page d’accueil de son site internet le présente comme « député du Mont-Blanc et du décolletage ». Comme si le plus haut sommet d’Europe avait voté Saddier et que celui-ci représentait à lui seul la puissante industrie micromécanique de la vallée de l’Arve !

Sociologiquement, la droite haut-savoyarde s’appuie non plus, comme jadis, sur un monde agricole d’orientation démocrate-chrétienne : les paysans producteurs de reblochon sont devenus ultra-minoritaires par rapport aux gens vivant de l’industrie, du tourisme, des services et de la proximité du marché du travail suisse. Cette droite des PME, des commerçants, des professions libérales n’en peut plus de la proximité de Sarkozy avec les patrons du CAC 40 et la bande du Fouquet’s. Car ce sont ces messieurs des multinationales qui tordent le bras (et je suis poli) aux PME locales pour qu’elles délocalisent vers des paysages moins somptueux mais plus attractifs en matière de salaires.

Les plus grincheux de ces petits patrons retournent chez Le Pen, entraînant avec eux un personnel pour qui la lutte des classes ne se déroule pas dans l’atelier, mais avec l’atelier, son patron, ses cadres et ses ouvriers contre les tours de La Défense…

Ma droite est malade, et ma gauche, hélas, déserte le terrain pour le céder à des écolos qui veulent du loup partout et des moutons nulle part. Mais à part ça, tout va bien, et l’herbe ne va pas cesser de pousser pour si peu.[/access]

Tous unis derrière le Général Bellanger !

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photo : Stephanie Booth

Sauvons la liberté d’expression et le rap français en prime. Tel était l’enjeu de la bataille d’Hernani qui a agité le landernau ces dernières semaines. D’un côté, Pierre Bellanger, fondateur de Skyrock, retranché dans son bureau et refusant de quitter son poste de PDG en dépit de la demande de ses actionnaires. Face à lui, le vilain fonds d’investissement opéré par Axa (Axa Private Equities). Sur les conseils de ses cost-killers – effrayés par le coût de fonctionnement non pas de la radio, mais de son boss, 620.000 euros annuels selon La Tribune –, l’actionnaire de référence avait décidé qu’on pouvait faire aussi bien pour moins cher.

Quand je dis « bien », c’est une façon de parler, il suffit d’écouter cinq minutes Skyrock pour voir de quoi il retourne : le pire mélange qu’on puisse imaginer entre une musique hyperformatée (gangsta rap de CM2 pour les mecs, bluettes R n’B gluantes pour les filles) et entre deux morceaux, un flot continu de bite-couilles-cul-chatte déversés à l’antenne, tant par les animateurs que par les auditeurs qui y partagent H24 le fond de leur pensée.

Ce qui est sidérant, ce n’est pas le business-thriller façon repas des grands fauves dans National Geographic que nous sert l’assureur star du Cac 40 : il s’en produit tous les jours à l’ombre des back-offices, mais dans des secteurs aussi inintéressants pour l’avenir du pays, donc pour les médias, que l’agro-alimentaire, l’ingénierie nucléaire ou les semi-conducteurs. Cela dit, il est rare qu’un PDG se barricade dans son bureau sous la protection d’une escouade de rappeurs à cran. Mais on reste surtout scotché d’avoir vu en quelques jours toute la classe politique française se mobiliser pour clamer son amour du rap, de la radio, des jeunes et de la liberté d’expression, en un chœur unanime comme on n’en avait plus vu depuis les obsèques de Victor Hugo ou d’Annie Girardot.

Pas besoin de faire un dessin, Skyrock c’est la radio des 12-25, dont la moitié sont des 17-25 en âge de voter en 2012: la proximité de la présidentielle et la perspective d’une OPA sur les voix djeuns ont obligé les responsables politiques à écouter des trucs qui d’ordinaire ne tournent pas en boucle sur leurs iPods. J’imagine avec délice les nuits blanches des chargés de mission, qui ont dû rédiger en toute hâte des fiches détaillées sur la Fouine, Booba, Rohff ou encore sur le groupe à succès répondant au doux nom de Sexion d’assaut.

François Hollande (qui est aussi allé traîner sa taille de guêpe au Printemps de Bourges) a été le premier à se montrer « solidaire. » Jack Lang, vexé, a surenchéri aussitôt, suivi de très près par Benoît Hamon (qui lui, je le sais, aime vraiment le rap. Cela dit, moi aussi j’aime le rap, et c’est bien pour ça que je n’écoute jamais Skyrock : la daube pour boutonneux et boutonneuses qu’on y diffuse à jet continu risquerait de m’en dégoûter à vie). Cela dit il y a de fortes chances pour que je sois un sale menteur puisque Hollande a expliqué sur place : « Je ne suis pas là pour faire de la politique sur le dos de Skyrock. » Ni lui, ni Laurent Wauquiez, ni Rama Yade, ni Benjamin Lancar, le neuneu des Jeunes Pop, ni Xavier Bertrand, qui a déclaré à l’antenne, en direct sur l’émission Planète Rap « Skyrock sans Pierre, c’est plus Skyrock ! ». Mais bon c’est normal que le ministre du Travail se démène pour sauver un emploi menacé par une multinationale du CAC.

Qui donc avait fait entrer Axa dans le capital ?

Bellanger, ci-devant héraut de la radio vraiment libre (durant un ou deux ans) après que la droite avait bridé pendant des décennies la bande FM, a historiquement des amis à gauche. Qu’il a su remobiliser sans peine, grâce au dirigeant socialiste Malek Boutih, qui se trouve aussi être le chargé des relations publiques de la radio[1. Ce qui en soi n’a rien de répréhensible, tout le monde a le droit de travailler. Le vrai truc choquant, c’est que si le Parti Socialiste était ce qu’il dit, Malek devrait être déjà député depuis au moins deux législatures…]. Mais comme la plupart des grands patrons, Bellanger a su répartir ses œufs entre divers paniers, et pas seulement celui de son pote Xavier. Skyrock a ainsi passé des contrats depuis 2010 avec le SIG (Secrétariat d’information du gouvernement) pour consulter les jeunes sur diverses politiques publiques et faire la promotion de celles-ci. Ça crée des liens…

De toute façon, même sans ses réseaux, même sans amis politiques à droite et à gauche, son Fort-Chabrol avait tout pour plaire aux masses : le génie de Bellanger est d’avoir su donner à son cas particulier le bruit et l’odeur de l’intérêt général. Jeunes contre vieux, issus de contre de souche, et bien sûr petit contre gros, cette dernière mise en scène étant la plus obscène de toutes.

Oui, le capitalisme c’est brutal. Oui, quand on signe avec Axa Private Equity une entrée au capital valorisée à 80 millions en 2006 puis 100 millions en 2008, il ne faut pas s’attendre à trop de compassion quand les résultats ne sont pas assez bons. Oui ; Bellanger est puni par là où il à péché[2. Misère ! A force d’écouter Skyrock pour écrire ce papier, j’ai failli écrire « par là où il a pécho.»]. Au fil des années, le patron de Skyrock a toujours été le promoteur d’une déréglementation tous azimuts de la FM (ouverture du capital, volume de publicité, puissance des émetteurs, attribution des fréquences…) Il est assez cocasse de le voir jouer l’agneau pascal après 30 ans passés à faire entrer tous les loups de passage dans la bergerie.

Mais comme dans les meilleurs sitcoms, le gentil sera finalement sauvé in extremis. Bellanger va rester en place puisqu’il a trouvé un accord avec une banque, le Crédit Agricole, pour racheter les parts de son méchant actionnaire. Le directeur général du Crédit Agricole, Jean-Paul Chifflet, s’est empressé d’annoncer la nouvelle en direct aux auditeurs de Skyrock, ce mercredi, à 17 heures. Une annonce ovationnée par les animateurs et auditeurs. « Je vais changer de banque et tout mettre au Crédit Agricole », a expliqué l’animateur Fred à l’antenne.

Tout ça pour ça, donc. Pas fichue de se bouger le cul pour les Tunisiens et les Egyptiens quand ceux-ci nous appelaient au secours, même pas cap aujourd’hui d’organiser une manif de plus de mille pèlerins pour soutenir les Libyens ou les Syriens, notre belle jeunesse de France aura su se mobiliser en masse pour qu’un poids lourd de la bancassurance puisse évincer d’un secteur-clé un de ses concurrents –et rafler au passage un des trésors de guerre de la maison : le fichier très détaillé (adresse mail, âge, sexe, code postal) de millions de titulaires de skyblogs[3. Officiellement rebaptisés « Skyrock blogs » depuis 3 ans, mais tout le monde persiste à les appeler comme ça]. Depuis pas mal de temps déjà, le Crédit Agricole se revendique avec insistance dans sa com’ comme «la première banque des jeunes avec 28 % du marché», chacun aura donc compris que s’il a volé au secours de Bellanger, c’est uniquement pour soutenir la liberté d’expression, et son corollaire naturel, le sous-rap de merde français. Sans oublier le droit inaliénable des ados à déverser sur les ondes leurs intéressantes pensées pipi-caca-popo – où se mêle parfois, cependant, un peu de sexe, genre : « Ma meuf veut pas m’ sucer, j’fais quoi ? »

Je sais, on m’accusera encore de voir le mal partout. Je dois être trop vieux. Le rebelle acnéique lui, n’y verra pas de problème. Normal, il est le problème.

Syrie : l’inspecteur Assad a enfin trouvé les coupables

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Le régime syrien ne manque ni de ressources ni d’imagination. En plus de la répression brutale, le gouvernement n’oublie pas de proposer un storytelling touchant : la contestation n’est qu’un complot étranger manipulant certains Syriens honnêtes mais naïfs. L’agence de presse officielle Sanna ne cesse de parler des bandes armées qui sèment la terreur mais restait jusqu’alors assez vague quand il s’agissait de détails. Désormais, les autorités syriennes commencent à expliciter leur conte de fées : tenez-vous bien, derrière les manifestations et le bain de sang en Syrie se trouve… le Liban !

Pour être exact, il ne s’agit pas de tous les Libanais – il ne faut pas généraliser ni stigmatiser. Le coupable désigné de plus en plus ouvertement depuis quelques jours est « Le courant du futur », le parti politique de Saad Hariri. A Damas on est trop intelligent pour désigner directement M. Hariri qui est toujours, rappelons-le, Premier ministre par intérim. Les accusations syriennes visent plutôt l’un de députés de la majorité sortante, Jamal Jarrah.

Cela a commencé il y a une quinzaine de jours quand la télévision syrienne a diffusé des interviews de deux individus qui auraient avoué avoir transporté en Syrie, à la demande de M. Jaarah, de l’argent et des armes pour ce que les autorités syriennes appellent « les insurgés ». Puis, l’ambassadeur de la Syrie a Beyrouth a lui-même réitéré ces accusations contre le député libanais.

Les autorités syriennes se sont dites « prêtes à fournir à leurs homologues libanais les preuves, les données, ainsi que les témoignages et enregistrements si le parlement libanais lève l’immunité du député cité et si ce dernier est traduit devant le tribunal compétent ». Et quelques jours plus tard le Hezbollah a demandé – je vous le dis car vous n’arriverez jamais à le deviner seul – que Jarrah soit traduit devant la justice pour « violation du traité de fraternité et coopération entre la Syrie et le Liban ».

Assad essaie donc de faire d’une pierre deux coups, trouver un bouc émissaire et régler ses comptes au Liban car M. Jarrah est l’un de ceux qui ont toujours soutenu le travail du tribunal international sur l’assassinat de Rafiq Hariri et un fervent opposant de la Syrie et son principal allié local, le Hezbollah.

Le président syrien espère donc débloquer la crise politique libanaise, affaiblir le camp du 14 mars et mettre un bâton de plus dans les roues de l’enquête internationale sur l’assassinat de Hariri père. La visite urgente et intrigante avant-hier de Walid Joumblatt, le leader druze, à Damas devrait être comprise dans ce contexte-là : pour réussir son coup, Assad a besoin de Joumblatt pour mettre toutes les chances de son côté.

Entretemps, le ministre des Affaires étrangères du Liban – membre non permanent du Conseil de sécurité – a demandé à son ambassadeur à l’ONU de ne pas soutenir le projet de condamnation de la Syrie… Fini le hommous, le moujadara, le taboulé ou la chawarma : le nouveau plat national libanais est sans aucun doute la salade de couleuvres…

La peur du FN est mauvaise conseillère

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image : capture d'écran Canal+ par Manuel Abramowitcz

Le temps s’est arrêté à Paris. Nous sommes au soir du premier tour des cantonales. J’ai l’impression que je viens de rêver les dix années écoulées – et ça ne me rajeunit même pas. Nous sommes en 2002, dans l’insupportable suspense de l’entre-deux tours. « Tragédie », « Front républicain », « danger », « barrage ». « Leurs valeurs et les nôtres ». Les mêmes mots des grands jours, les mêmes visages graves, à peine vieillis. Les mêmes sermons. Le même mépris pour les 20 % d’imbéciles ou de salauds qui ont voté pour un parti antirépublicain que la République, on se demande bien pourquoi, tolère en son sein – et qui menace d’obtenir un ou deux élus sur l’ensemble des conseils généraux de France, c’est dire si l’heure est grave.[access capability= »lire_inedits »]

Le lyrisme gentillet de la résistance par temps de paix se conjugue au refus obstiné de s’interroger sur ce que ces Français pas comme les autres ont dans le ventre. Politiques et éditorialistes se relaient pour condamner, dénoncer, accuser ces électeurs moisis, imperméables aux joies de l’échange et aux richesses de l’altérité. Nul ne semble sensible à la contradiction interne d’un discours qui adore la transgression mais déteste ceux qui votent en dehors des clous et célèbre la différence mais voue aux gémonies ceux qui ont le front de voir les choses différemment. « Des gros cons », décrètera quelques jours plus tard une humoriste de service public, tout étonnée que les intéressés lui retournent le compliment. Face au « parti de la haine », la haine est un devoir sacré. Interrogeant Fabien Engelmann, le délégué CGT passé du NPA au FN, Pascale Clark se garde bien de chercher à percer l’énigme de ce parcours. L’auditeur aura seulement appris que sa réprobation morale à elle était inébranlable – et, s’il a pris la peine de tendre l’oreille, que le gars était bien élevé et sympathique.

En 2002, après l’élection de Jacques Chirac par près de 80 % des électeurs, les organisateurs des festivités antifascistes semblaient vaguement penauds, comme au lendemain d’une soirée arrosée où on a dit beaucoup de bêtises. Dégrisés, ils n’étaient plus très sûrs de ne pas avoir combattu un danger imaginaire. Il leur fallait bien admettre que Jean-Marie Le Pen ne s’était, ni de près ni de loin, approché du pouvoir. L’autocritique avait succédé au festival des certitudes. La gauche reconnaissait qu’elle avait « perdu le peuple » et jurait qu’on ne l’y reprendrait plus. La diabolisation, le cordon sanitaire et toutes ces merveilleuses inventions qui avaient amené le FN à 20 %, c’était du passé. Cette fois, on avait compris qu’il fallait comprendre.

Promesses d’ivrognes. On dirait que dans le phénomène Le Pen, quelque chose empêche de penser comme si toute tentative de dépasser la seule indignation était le début d’une pente glissante menant à la complaisance puis au ralliement. Tels les trois petits singes de la tradition orientale, nous nous faisons une gloire de ne rien entendre, de ne rien voir et de ne rien (leur) dire[1. Après tout, moi aussi je recycle : j’avais déjà utilisé cette image en 2002…].

En écrivant ces lignes, un autre danger me saute à la figure, celui d’opposer une surdité à une autre surdité, de répondre à l’autisme par l’autisme. Si le seul nom de Le Pen suscite chez tant de gens sincères et intelligents un effroi viscéral, il doit y avoir des raisons, peut-être même des bonnes. Il est tout aussi absurde de réduire cet effroi à une posture ou à une faiblesse d’esprit que de rejeter dans les ténèbres des heures les plus noires tous ceux qui, comme ma modeste personne, pensent que la progression électorale du Front ne traduit pas un refus, mais un désir frustré de République – que les électeurs se fourrent ou non le doigt dans l’œil est une autre affaire.

Si on croit que les « gags pétomanes » du « Vieux » sur les chambres à gaz, les Juifs et les Arabes traduisent ses convictions profondes, son succès a de quoi effrayer. J’ai pour ma part l’intuition que cette fuite en avant dans la provocation révèle plutôt un goût illimité pour le franchissement des limites. De plus, il est sans doute plus excitant d’être l’unique Malin que l’un des innombrables et interchangeables serviteurs d’un Dieu contesté. On m’a dit que même en privé, Jean-Marie Le Pen était affecté d’une obsession juive. Possible. Est-ce la marque d’une haine venue de la nuit nazie ? Pas sûr. Le Pen est attaché à un monde des peuples et il redoute de voir le sien disparaître. Alors, peut-être nourrit-il une admiration envieuse pour « ce peuple-là » et son acharnement à survivre sans cadre juridique commun ni consensus minimal sur le sens de l’appartenance. Ce ne serait pas mieux, me dira-t-on. Peut-être, mais ce serait différent.

De toute façon, nous n’en savons rien, ni les uns ni les autres. Du reste, l’essentiel n’est pas de savoir si Jean-Marie Le Pen est le raciste et l’antisémite que l’on croit mais si ses électeurs et plus encore ceux de sa fille les suivent à cause de ce point de détail ou malgré lui.

Quoi qu’il en soit, nous n’avons pas le choix. Au choc des autismes, il existe un seul remède, celui des arguments. Parce qu’ils ont nécessairement partie liée avec le réel. Evitons autant la résistance pascaleclarkiste que le contrepied marinolepéniste. Ce sera à notre ni-ni à nous.

Admettons que l’erreur n’est pas une faute morale et reprenons notre querelle. Le FN a-t-il changé avec le passage de témoin du père à la fille ? Je le crois, même si le « tournant » de celle-ci est en partie tactique. En politique, les discours obligent. Et si on me parle de sa rhétorique de la haine, qu’on me cite des phrases précises. Je ne l’entends pas faire de distinction entre les Français selon leur origine ou leur religion, mais demander à tous d’adhérer à la règle du jeu. Je n’aime pas, pour ma part, sa France de la Corrèze plutôt que du Zambèze et encore moins sa conception de la préférence nationale. Que certains droits soient réservés aux nationaux, c’est l’évidence même. Mais je détesterais que ma qualité de ressortissante me donne la priorité en matière d’emploi et de logement. Dans la vraie vie, les étrangers installés légalement en France doivent avoir les droits de tous. Ce qui m’importe c’est qu’ils acceptent les mêmes devoirs. Cela fait peut-être d’excellentes raisons de ne pas voter pour le FN, pas de l’exclure de la République.

Les inquiétudes de ses électeurs sont-elles dépourvues de tout fondement ? Puisque la peur du chômage et du déclassement sont unanimement tenues pour raisonnables, ce sont évidemment les peurs « identitaires » qui sont en cause : celles qui ont à voir avec l’immigration, l’insécurité, notre capacité à intégrer les différences culturelles sans perdre notre culture et celle de l’islam à s’adapter aux usages forgés par notre histoire. Peut-on sérieusement prétendre que la machine à fabriquer des Français marche aussi bien avec les immigrants venus d’Afrique ou du Maghreb qu’avec des Portugais ou des Chinois ? Par définition, seuls les problèmes se voient. Mais les problèmes existent. Il parait que ces sujets sont trop sensibles. Trop sensibles pour quoi, pour être confiés aux électeurs ? Faudrait-il discuter seulement des sujets sur lesquels nous sommes d’accord ? C’est bien parce que ce sont des sujets sensibles qu’il faut les affronter.

Je l’admets, je force un chouia le trait. Nous ne sommes pas en 2002. Le cœur n’y est plus vraiment. L’écroulement, en deux jours, du « Front républicain » a certes suscité des protestations, mais rien de comparable avec la bronca des régionales de 1997, quand certains patrons de régions, pour conserver leur pouvoir, avaient « vendu leur âme ». Aujourd’hui, tout le monde reconnaît sans enthousiasme qu’on ne peut pas changer le peuple. Il ne reste qu’à lui trouver quelques excuses en dénonçant ceux qui l’ont perverti. Ce qui explique l’ouverture de la chasse aux crypto-lepénistes sévissant dans les médias.

Les « réacs » sont partout. C’est le marronnier du moment. Un quarteron de journalistes félons menace la République ! D’un journal à l’autre, la liste des suspects et l’acte d’accusation varient mais la thèse est immuable. Zemmour, Ménard, Brunet, Rioufol, votre servante et quelques autres que je ne dénoncerai pas ici, avec Alain Finkielkraut comme tête pensante : nous avons « levé » les tabous, autorisant les pensées les plus nauséabondes à s’exprimer sans honte. Passons sur les différences qui nous séparent, lire notre prose avec discernement serait sans doute trop demander à nos procureurs. Passons aussi sur la générosité qui impute nos analyses à des postures et nos convictions au souci de faire prospérer notre petit fonds de commerce – pas assez pour le mien. Nos valeureux adversaires qui résistent dans les catacombes pour des salaires de misère. Il est assez extravagant d’entendre les voix les plus familières du PAF se lamenter en boucle de notre « omniprésence ». Il est vrai que les paroles dissidentes peuvent s’exprimer, mais j’aimerais bien savoir où est le scandale. Je ne trouve normal, juste énervant, d’entendre chaque jour la délicieuse Pascale Clark prêchi-prêcher chaque jours, j’aime bien, quand je le peux, regarder Aphatie sur Canal +. Au nom de quelle conception dévoyée du pluralisme serait-il intolérable que d’autres se fassent entendre ? Au lieu de réclamer des têtes, ces estimables redresseurs de tort devraient se réjouir d’avoir des adversaires avec qui ferrailler. Mais demande-t-on à la Vérité de parler avec le mensonge, au Bien de négocier avec le Mal ?

À moins d’une dizaine nous aurions plus d’influence que tous nos confrères réunis puisque nous ferions, par notre parole maléfique, monter le FN ? Merci du compliment. Mais peu me chaut. Si dire la vérité , c’est faire le jeu du FN, eh bien tant pis. Entre la vérité et Marine, je choisis la vérité.[/access]