Accueil Site Page 2879

Dis-moi qui tu arnaques…

3
Greg Mortenson.

Existerait-il un portrait-robot du délinquant en lien avec son pays d’origine ? Serait-on prédestiné à commettre des infractions selon un mode opératoire particulier qui signerait sa nationalité ? L’actualité récente semble le prouver sans conteste. Troublant et imparable…

En France des aigrefins avaient brillamment mis en œuvre, au préjudice de la société gérant les chèques-vacances, la technique du faux ordre de virement, ce qui leur a permis de détourner en douceur plus de 900 000 €, virés sur un de leurs comptes en Chine. Enivrés par leur succès, ils ont alors imaginé d’en faire autant avec les services de l’Elysée, prouvant ainsi qu’ils étaient bien français puisque nullement tenus à l’impossible. Nos escrocs ont donc imaginé de réclamer le règlement d’une pseudo-facture impayée due à Air France pour des voyages officiels. Idée géniale, car chacun sait, et notamment à la Présidence, que notre chef de l’Etat actuel se déplace beaucoup, et pas en DS. Pour rendre plus crédible cette demande subite, un des délinquants a téléphoné aux services ad hoc de la Présidence, en se faisant passer pour l’un des directeurs d’Air France et en se plaignant amèrement dans le registre : « C’est inadmissible d’imposer à des prestataires de service de tels délais de paiement ! Comment voulez-vous qu’on s’en sorte ? Quelle honte ! » Cette manifestation d’humeur typiquement frenchie a convaincu l’interlocuteur élyséen qu’il s’agissait bien d’une demande légitime émanant de la compagnie aérienne….

Bon, comme il existe une morale, la tentative a échoué : l’envoi de la facture et les instructions de virement ne comportaient pas le code réglementaire qui, seul, aurait authentifié une démarche licite. Mais on admire quand même le louable effort d’inscrire le forfait dans la plus pure essence nationale : montant élevé de la facture (deux millions) en conformité avec le rang du Prince ; dédain assumé pour le détail même des prestations, d’où une facture globale, car en France l’intendance suit toujours ; amabilité légendaire du commerçant qui vous engueule tout le temps (à l’origine de tant de dépressions de jeunes Japonaises récemment débarquées sur le sol français) et exigence impérieuse de solution immédiate, marque absolue du bon droit du demandeur…

Nous avons bel et bien assisté là à une escroquerie à la râlerie, spécialité française s’il en est ! N’étant candidat à aucune élection, j’admets volontiers que toute démonstration portant sur un fait unique est sans portée. Aussi devons-nous admirer l’ingéniosité américaine en la matière pour nous convaincre qu’elle use d’autres ressorts et de ses propres expédients.

Greg Mortenson a écrit un best-seller (vendu à plus de 4 millions d’exemplaires) intitulé Trois tasses de thé, récit tiré, pensait-on, d’une expérience édifiante et vécue. Après avoir échoué dans l’ascension du K2 (deuxième plus haut sommet de l’Himalaya et du monde), l’alpiniste Greg Mortenson se perd et se retrouve au fin fond d’une vallée pakistanaise où, après avoir été recueilli, requinqué à coup de tasses de thé, soigné et finalement sauvé par des autochtones aussi hospitaliers que dénués de tout, il décide, tel Mac Arthur, de revenir et de construire des écoles.

Aussitôt rentré au bercail, il crée une fondation, la Central Asia Institute (CAI et non CIA, comme je l’entends murmurer par certains anti-américains primaires), qui s’engage à construire peu ou prou 170 écoles au pays perdu de ses sauveteurs. Greg Mortenson trouve des donateurs parmi les personnalités connues et reconnues. Barak Obama himself reverse 10 % du chèque de son prix Nobel à CAI.

Total respect, sauf qu’après que la chaîne CBS a mis son nez dans l’affaire, le conte de fées s’est soudain transformé en sordide feuilleton judiciaire. Tout d’abord, le rescapé Greg Mortenson aurait beaucoup inventé et fabulé. Pour un Français, ça le rendrait presque sympathique, il pourrait même présenter le journal de 20 heures….

Pour les vertueux Américains, ça coince, surtout lorsque la supercherie est dénoncée par le journaliste Jon Krakauer qui, circonstance aggravante, a réussi, lui, à gravir l’Everest…. Mais le vrai problème est ailleurs. Il semble que malgré l’importance des fonds récoltés, 41 millions d’euros, le compte n’y soit pas s’agissant de la construction d’écoles. Certaines des écoles qu’il revendique existaient déjà bien avant que Mortenson les ait financées, d’autres n’existent toujours pas, d’autres ne sont que des hangars vides et ainsi de suite.

De plus, la Fondation CAI a permis à Greg Mortenson de s’enrichir personnellement en supportant tous les frais de déplacement de ses conférences vendues 30 000 € l’unité. CAI a aussi acheté aux libraires des dizaines de milliers d’exemplaires de Trois tasses de thé, permettant ainsi à l’auteur de percevoir des droits d’auteur à son seul avantage, sans compter les sommes non affectées à l’objet de la Fondation qui ont bien dû atterrir dans une poche quelconque.

Une enquête a été ouverte dans l’État du Montana où se trouve le siège social de CAI. Sommé de s’expliquer par les uns et les autres, le principal intéressé se fait systématiquement porter pâle au motif qu’il serait une personne timide et introvertie, peu rompue aux dangers du cirque médiatique. Très touchante défense de la part d’un monsieur qui donne environ 160 conférences par an…

Bref, dans cette fraude présumée made in USA, nous voyons à l’œuvre non pas le scénario indigent d’un feuilleton à la française genre Louis la Brocante, mais une surproduction comme seul Hollywood sait en fignoler avec happy end et morale d’accompagnement incluse : 3 tasses de thé offertes qui seront restituées au centuple du centuple aux bienfaiteurs, ou comment filer ad nauseam la métaphore de la bonne action récompensée.

Reconnaissons, en étant beaux joueurs, que la méthode Mortenson témoigne d’une ambition qui manque un peu à notre et artisanale tentative hexagonale de carambouille, visât-elle le plus haut échelon de l’État. Il s’agissait ni plus ni moins de lutter contre l’obscurantisme et le fanatisme dans les zones tribales d’Afghanistan et du Pakistan en offrant l’accès pour tous à l’éducation, y compris aux filles. Une escroquerie au souffle wilsonien comme seuls les Etats-Unis peuvent en générer.

On retiendra de tout cela que ce n’est sûrement pas en râlant que Greg Mortenson aurait attiré le moindre kopeck et, de la même façon, ce n’est pas en se contentant de raconter une belle histoire qu’on aurait failli arnaquer la Présidence française.

Comme quoi les identités, les particularismes, les frontières ont encore un sens à l’heure de l’escroquerie internationale et mondialisée.

Pourquoi Chavez a raison de soutenir Assad

18

Hugo Chavez persiste et signe. Après avoir dénoncé le complot occidental en Libye, il attire notre attention sur la cabale qui se trame contre la Syrie. Si vous aviez parié qu’Assad allait remporter haut la main le concours du discours orwellien de l’année 2011, la lecture des propos du président vénézuélien risque de vous faire regretter cette décision hâtive.

Ainsi, le jour où Assad a lancé son armée pour mater la contestation, Chavez a choisi de lui adresser un message de soutien personnel, suivi, comme d’habitude, d’une analyse lucide et limpide des enjeux : « J’envoie d’ici nos salutations au président Bachar el-Assad [..] Des terroristes se sont infiltrés en Syrie, provoquant de la violence et des morts, et une fois de plus le coupable (désigné) est le président sans que la moindre enquête ait été menée ».

Est-ce qu’une personne disposant des toutes ses facultés intellectuelles peut croire à cela ? Qui peut avaler cette histoire d’« infiltrés » qui sèment depuis six semaines la pagaille en Syrie ? Et même en acceptant cette hypothèse bolivarienne loufoque des agents de l’extérieur, comment se fait-il qu’ils arrivent si bien à mobiliser les Syriens ? Devrais-je rappeler à ce grand penseur révolutionnaire qu’une étincelle, même étrangère, aurait toujours besoin de poudre pour faire exploser le système ?

La suite du discours est de la même eau. Chavez y dénonce bien sûr les arrières pensées de la communauté internationale « Ils commencent à se dire : sanctionnons le gouvernement [syrien], gelons leurs avoirs, bloquons-les, bombardons les pour défendre le peuple – quel cynisme ! Mais que voulez-vous, c’est l’Empire [les Etats-Unis], c’est une folie impériale ». En Lybie on peut faire croire que l’Occident cherche à mettre la main sur le pétrole, mais en Syrie ? L’embarras à Paris, Washington, Berlin et Jérusalem rappelle les premiers jours de la révolution égyptienne et personne ne fait preuve d’un grand enthousiasme à l’idée de faire face à ce nouveau casse-tête.

Quels sont donc ces enjeux stratégiques qui justifieraient des menées déstabilisatrices de l’Occident ? En Syrie, il n’y a ni pétrole, ni gaz, ni uranium, ni rien de semblable en sous-sol. En revanche on y produit les meilleures pistaches de la planète. Une enquête exclusive de Causeur prouve que Chavez a raison. Nous sommes à même de prouver qu’il existe un vaste complot visant à mettre la main sur le marché mondial des pistaches. Vous ne nous croyez pas ? Il suffit de regarder les chiffres ! L’Iran dispose aujourd’hui de 33% de la production mondiale et avec l’aide la Syrie et de la Turquie, les mollahs risquent de créer un cartel, une sorte d’OPEP de l’apéro (sans alcool, hein). Le nucléaire iranien n’est qu’un écran de fumée pour masquer la mainmise de Téhéran sur le marché des pistaches, produit que les think tanks américains appellent – non sans raison – « le biscuit apéritive des pauvres ».

Je vous laisse imaginer les conséquences – pour la région, pour le processus de paix mais aussi pour le monde – d’un succès iranien dans ce domaine. On comprend mieux pourquoi la CIA a monté de toute pièce – épaulée bien entendu par le Mossad – la révolution syrienne. Face à de tels enjeux, il faut assumer ses responsabilités.

Duteurtre, tel quel

2
Benoît Duteurtre.

Après avoir trempé une première fois Les pieds dans l’eau de ses souvenirs, Benoît Duteurtre nous livre un nouveau récit autobiographique. Etant né en avril 1976, j’étais à l’évidence prédestiné à aimer L’été 76. Il n’y a guère avant lui que Shakespeare dans Richard III – « Now is the winter of our discontent made glorious summer by this sun of York » – qui se soit risqué à évoquer le soleil de mon premier été. Tandis que je me familiarisais alors avec mon statut d’estivant primo-arrivant et que ma mère me faisait boire trois litres d’eau toutes les demi-heures, Duteurtre était déjà un jeune caïd catholique baignant dans les joies naissantes de son seizième été.

« Je venais de rater le grand prix du Charme. » Dès les premières lignes, en quelques mots, nous reconnaissons à coup sûr le charme et l’humour inimitables du style de Benoît Duteurtre. « L’absence d’attraction physique mutuelle nous rapprochait. » Qui d’autre que lui peut évoquer de cette façon son premier amour ? L’écriture de Duteurtre ressemble à une course-poursuite dans laquelle la nostalgie et l’auto-ironie se pourchassent tour à tour l’une l’autre, comme deux inlassables comparses.

Dans L’été 76, il réveille et peint avec une émotion pudique et beaucoup de force évocatrice le bouillonnement inquiet de l’adolescence, cet instant de grâce fragile où, de grands enthousiasmes en violents abattements, une personnalité humaine unique prend forme peu à peu. Au cœur du récit, un premier amour inattendu et atypique. Non seulement le jeune Benoît aime une femme, mais en outre celle-ci est une intraitable militante anarchiste, un peu plus âgée que lui, dont il admire la rigueur et la sévérité. Cette époque est décidément surprenante : le jeune homme est encore certain qu’il deviendra médecin de campagne, il est fasciné par Pierre Boulez, invente les aventures d’un Zarathoustra hippie et écrit des poésies plus hermétiques que Mallarmé dans sa période zébrée.

Hélène est un ouragan révolutionnaire qui s’abat délicieusement sur le jeune chrétien de gauche pacifiste et modéré, sans le gagner toutefois entièrement à sa cause. Leur amour possède un lieu privilégié. Leur communion sensuelle s’accomplit dans la découverte exaltée des arts : la littérature, la musique, la peinture, l’aventure des avant-gardes, qui sont la chair de leur chair. « Mon sentiment pour elle n’était pas exactement platonique : ce désir de sensualité frissonnante voulait seulement rester à la surface des choses ; il supposait l’effleurement et la suggestion plutôt que l’affrontement et l’étreinte. »

Au creux de L’été 76, Duteurtre raconte la naissance d’une sensibilité et ses premiers pas d’écrivain. Il évoque ses lectures de Giono en pleine nature, ses rencontres avec Monet, Debussy et Led Zeppelin. Sa fidélité à « un mélange de luxe et de vie pastorale ». La révélation de sa vocation d’ermite hédoniste, chez qui l’hédonisme ne rime pas avec l’avachissement mais avec le travail et l’amour héroïque et profond de la légèreté et de la forme.

Dans un « postlude songeur », Duteurtre nous confie son rêve de vie éternelle : la poursuite sans fin de cette splendide vie boiteuse, une délicieuse éternité de prose.

L'été 76

Price: ---

0 used & new available from

Thierry Mariani : le consensus, c’est la défaite!

Thierry Mariani, secrétaire d’État aux transports, est le fondateur de la Droite populaire.

Muriel Gremillet : On soupçonne la Droite populaire d’être favorable aux alliances avec Front national. Qu’en est-il ?

Thierry Mariani : Ai-je besoin de répondre à cette question ? Tout le monde sait que, si je m’étais allié avec le FN dans ma région, je serais aujourd’hui président du Conseil régional. Or, j’ai toujours été élu contre le Front.[access capability= »lire_inedits »] Mais cette politique du soupçon est l’éternelle posture de la gauche qui ne sait plus comment nous attaquer. Parce que nous posons les vraies questions, que nous osons traiter un certain nombre de sujets dont Chirac ne voulait pas, on nous qualifie de « populistes » et on nous reproche de chasser sur les terres du FN. Moi je crois qu’aucune thématique et aucun électeur ne sont la propriété de l’extrême droite. Je suis par ailleurs convaincu que l’installation du FN dans le paysage électoral n’est pas inéluctable. Que le peuple, abandonné par la gauche, ne déserte pas la droite : telle est précisément la raison d’être de la Droite populaire.

MG : Et comment comptez-vous garder le peuple à droite ?

TM : Il faut parler clair. Il ne s’agit pas de se résigner mais les Français savent bien qu’en matière économique, nous sommes dépendants de l’étranger : nous ne contrôlons plus notre monnaie, les cours des matières premières fluctuent, la mondialisation avance à grands pas. Quand le pétrole flambe, que la droite ou la gauche soient au pouvoir, les prix à la pompe augmentent. Nous devons en revanche exercer la plénitude de nos pouvoirs régaliens et prendre des décisions en matière de sécurité, de justice, d’immigration. Par ailleurs, il nous faut assurer le service après-vente de nos réformes. Et nous en avons mené beaucoup : successions, peines-planchers, assouplissement des 35 heures, Université, cartes judiciaire et hospitalière, suppression de la taxe professionnelle… et la réforme des ports que je suis en train de mener… Certes, on ne gagne pas sur un bilan, mais on peut perdre sur lui.

MG : Quelle sera la thématique de l’élection présidentielle de 2012 ?

TM : La première demande des Français, aujourd’hui, c’est la protection. Le candidat qui gagnera sera celui qui protégera le mieux la population de la mondialisation, du déclassement, de la perte des avantages acquis. La droite va proposer de protéger en s’adaptant, car notre vieux pays réalise un peu brutalement aujourd’hui qu’il n’est plus seul dans le monde. Les socialistes, eux, jouent les infirmières, avec le care de Martine Aubry. Ils promettent de dresser une ligne Maginot : on connaît le résultat de ce genre de protection. Nous, nous voulons protéger mais en entrant de plain-pied dans le XXIe siècle.

MG : Dans ce contexte, les centristes n’ont-ils pas une carte à jouer, en incarnant une droite de l’apaisement ?

TM : Entre 1995 et 2007, la France était apaisée. S’est-elle donné les moyens de conserver son rang ? La France des centristes, c’est celle du renoncement, de l’endormissement. Ce n’est pas parce que nous sommes en paix que nous pouvons nous dispenser de faire un effort. Ceux qui laissent croire que la solution, c’est l’apaisement, sont juste dans un jeu de séduction dangereux.

MG : Mais les 5 % que pourrait réaliser un candidat centriste à la présidentielle pourraient coûter cher à Nicolas Sarkozy…

TM : Certes, mais les 17 % d’une autre candidate pourraient être bien plus coûteux. Il nous faut retrouver notre élan, notre centre de gravité de 2007. La Droite populaire pense que c’est celui qui attirera la droite qui gagnera. Je crois qu’aujourd’hui, les électeurs qui votent FN n’y croient pas vraiment, mais qu’ils veulent nous envoyer un message. Notre collectif parlementaire va continuer à faire des propositions, à avancer des thèmes. Nous n’avons pas vocation à être une écurie présidentielle, ni même une sous-chapelle de l’UMP ; nous sommes un objet politique non identifié, sans argent, sans appareil, simplement doté d’une charte qui proclame des valeurs fortes. Après notre succès au Parlement, il nous faut lancer le deuxième étage de la fusée en gagnant la confiance des Français. Notre but est simple : que Nicolas Sarkozy réussisse à la présidentielle. Pour cela, il doit revenir à ses fondamentaux. C’est depuis qu’il cherche le consensus systématique qu’il chute dans l’opinion.[/access]

Assad : pilote fou sur siège éjectable

16
Bachar el-Assad

L’accélération de la contestation en Syrie depuis le 22 avril démontre que la stratégie de Bachar el-Assad a échoué. S’il peut s’accrocher encore au pouvoir, c’est uniquement grâce à la force brute. Suite à ses discours creux et à son cynisme ahurissant, les mots n’ont plus de sens aujourd’hui à Damas. Le régime touche le fond, réduit au degré zéro de la politique. Assad braque un revolver sur la tempe de chaque citoyen pour rester au pouvoir. Aucun régime ne peut tenir longtemps dans ces conditions car, pour paraphraser le célèbre mot d’Abraham Lincoln : on peut faire peur à tout le monde pendant un certain temps ; on peut également faire peur à un certain nombre de gens tout le temps ; mais on ne peut pas faire peur à tout le monde tout le temps. Pourtant, c’est à cet exercice suicidaire que Bachar el-Assad se livre depuis cette fin de semaine.

Aucun pouvoir, aussi démocratique et libéral soit-il, ne peut faire l’économie de la peur du gendarme. Mais la matraque n’est qu’un dernier ressort et une réminiscence symbolique rappelant le lien entre pouvoir et force. Le consentement de millions d’individus repose essentiellement sur le sentiment que celui qui détient le pouvoir a le droit de gouverner et mérite une coopération. Pour que le système fonctionne le pouvoir doit s’appuyer sur une certaine légitimité – divine, démocratique ou charismatique. Plus le pouvoir est légitime, plus il s’éloigne de la force, car les citoyens acceptent les règles du jeu et croient qu’ils peuvent agir autrement que par la violence pour se faire entendre. En revanche, quand il n’y plus de légitimité, le pouvoir retrouve son origine primitive et redevient force. C’est le cas aujourd’hui de la Syrie : sans baïonnettes, Assad serait lynché, ses proches pendus, ses biens pillés et sa résidence brûlée. Il suffit de regarder la façon dont les Egyptiens traitent Hosni Moubarak et ses fils – qui ne sont pourtant pas allés aussi loin qu’Assad – pour imaginer le sort que les Syriens réservent à leur président.

Un régime sans légitimité comme celui de Bachar el-Assad doit appliquer une savante économie de la force, seul moyen de survivre. Selon tous les indices, Assad a choisi la terreur, la meilleure façon de démultiplier la force : tuer des centaines pour en effrayer des millions. Pour que ça marche, la violence doit frapper aveuglément, distillant un sentiment d’effroi, paralysant et réduisant la société en un troupeau politiquement docile. Il faut terroriser et isoler, faire en sorte que chaque individu ait aussi peur de la police que de son voisin. Or, semble-t-il, les Syriens n’ont plus peur les uns des autres, ce qui est très fâcheux pour un régime policier. Pour restaurer la dissuasion, le régime n’a d’autre choix que la violence directe.

Voilà pourquoi des snipers embusqués sur les toits tirent sur les passants ou dans les cortèges d’obsèques. Ces tireurs d’élite ne visent personne en particulier mais le peuple syrien tout entier. Il faut empêcher à tout prix les rassemblements qui libèrent les individus de leurs craintes, l’occupation permanente des places publiques avant que ces sit-in ne deviennent des « places Tahrir ».

C’est ainsi qu’il y a quelques jours à Djebla, ville côtière au nord de Lattaquié, à l’issue des discussions – plutôt positives – entre les dignitaires locaux et le gouverneur, la répression s’abattait. Pour être efficace, la violence terrorisante doit surprendre par sa démesure et son caractère aveugle et arbitraire.

Assad père, ancien pilote de chasse et chef de l’armée de l’air syrienne, léguait à son fils le manche à balai. Ce dernier semble avoir le même niveau de compétences qu’un autre pilote célèbre, Mohammed Atta, leader des terroristes du 11 septembre : il n’a pas appris ni à faire décoller ni à poser un avion. Le résultat est que le régime « décroche » et, malgré les gestes de plus en plus violents, les gouvernails ne répondent plus. La Syrie, en plein piqué, va-t-elle s’écraser ? Y-a-t-il un (autre) pilote dans l’avion ?

Vieillissez heureux grâce à Xavier Bertrand

13

Dans son immense générosité, Xavier Bertrand vient d’autoriser à partir de 2012 la prise en compte du congé maternité dans le calcul des retraites. On passera sur l’évidente discrimination à l’encontre des hommes qui n’ont pas la chance de connaître les multiples bonheurs de la grossesse (nausées, rétention d’eau, envie compulsive de harengs marinés).

Mais bon, il faut bien reconnaître que cette mesure permettra aux vieux parents qui auront eu la chance d’avoir une nombreuse progéniture non pas d’avoir une retraite avec un montant digne de ce nom vers 70 ans, il ne faut pas rêver, mais de pouvoir compter sur leurs neufs enfants touchant le smic ou le RSA pour assurer leur survie, un peu à la manière chinoise si bien évoquée par le grand écrivain Lao She dans Quatre générations sous un même toit.

Liam Gallagher : Oasis avec bulles

photo : fluterirl

C’était l’été 1997, et trois albums semblaient mettre fin à la très surestimée vague « brit pop ». Il faisait bon vivre en Angleterre, où toutes les chapelles du rock coexistaient harmonieusement. Célébrant le rite dans les studios, les bars enfumés ou les stades bourrés, certaines sonnaient dans la langue vernaculaire, d’autres en étaient restées au latin de la grand-messe qui tirait ses origines du « Black country » et de Liverpool. Les rockers progressistes ou les athées punks vivaient avec leur temps, seuls les intégristes de l’ampli Vox, restés sourds aux évolutions et aux révolutions, envoyaient encore la liturgie à la manière des quatre apôtres.[access capability= »lire_inedits »]

Du manoir de St Catherine’s Court émergeait OK Computer de Radiohead, son rock progressif, désenchanté, hanté du Floyd, qui annonçait déjà l’épurement des disques suivants. The Prodigy excellait dans le big beat et laissait fuser Fat Of The Land, un OVNI techno-rock-rap, avec l’insolent Smack My Bitch Up en ouverture.
À côté, on pouvait entendre les gardiens de la tradition. Après deux ans passés à chanter Wonderwall dans tous les stades de la Terre, Oasis revenait avec Be Here Now. Rien de très neuf sous le soleil des frères Gallagher : des morceaux à trois ou quatre accords servis sur un lit baroque de cuivres ou de rifs psychédéliques. Ce retour à l’orthodoxie du rock pouvait amuser ou enchanter. Avant tout, il était efficace.

C’est à cette voie qui contredit la théorie de l’évolution, celle des tradis du son, outsiders inversés, qu’il convient aujourd’hui de prêter la plus grande attention.

Parce qu’en 2011, le chanteur Liam Gallagher n’a pas pris sa retraite. Après la désertion de son frère Noel, lors du festival Rock en Seine, en 2009, qui a mis fin à l’épopée Oasis, le cadet a repris les rênes de la formation rebaptisée Beady Eye, soit un œil petit et brillant, un nom d’Iroquois ou de bar de nuit. Où l’on retrouve, autour de l’enfant terrible, Gem Archer à la guitare et au piano, Andy Bell à la basse et Chris Sharrock à la batterie. Où les compositions sont cosignées Gallagher/Archer/Bell. Où il n’y a plus un chef officiel. Où l’on assume avec verve sa névrose sixties, où l’on soutient que le temps s’est arrêté aux mods, vers 1965. Dans Beady Eye, on joue plus que jamais sur des guitares Epiphone, on porte toujours des chemises à carreaux et des cuirs en peau lainée. Concernant l’importante question de la frange, on est loin du fondamentalisme : un front dégagé et c’est l’apostasie.

L’ancienne liturgie, on n’a rien inventé de mieux. Different Gear, Still Speeding, premier album de Beady Eye, sorti le 28 février, est un disque intégralement réussi. Il comporte 13 titres dont pas un seul ne lasse. On est en 1997, en 2011 ou en 1966 ? On ne sait plus, mais c’est bon. Liam fait un régime dissocié : il mange des 33 tours des Beatles le matin et les albums solos de John Lennon le soir. En sus, il pique aussi la coupe de cheveux du Bernard Thibault des bons jours. Qu’à cela ne tienne, c’est la diététique des champions. Les références fusent, assez répétitives. On aimerait en faire l’économie que ce ne serait pas possible : The Roller, le single efficace, est le croisement génétique d’Instant Karma ![1. Instant Karma ! (We All Shine On) est le troisième single de John Lennon, sorti en 1970] et de Nowhere Man ; Millionaire, c’est Norwegian Wood et son sitar au tempo de Day Tripper ; The Beat Goes On n’est pas un hommage à Sonny and Cher, encore moins un clin d’œil à Bob Sinclar : c’est, tout comme For Anyone, une ballade lennonienne aux accents de Double Fantasy[2. John Lennon, 1980] ; Bring the light fait revivre l’album Rock and Roll[3. John Lennon, 1975]. Le tout, mâtiné de rifs piqués sur la face A de Help, mâché et remâché, se déroule dans un temps mythique, quelque part entre 1965 et 1966. « Si Rubber Soul a été l’album de l’herbe, Revolver est celui de l’acide », indiquait l’aîné des Beatles. La messe est dite. Et on ne décroche pas facilement.

Beady Eye, c’est la revanche au goût fruité, de l’Oasis avec bulles. C’est de la liqueur de « Fab Four ». Ça ne tache pas comme du Prodigy. Ça n’enivre pas comme du Radiohead. Liam Gallagher n’inventera jamais rien, mais il dure et, depuis 1994, ses apports sont réels dans le paysage rock mondial. Hanté par ses figures tutélaires au point d’avoir appelé son fils aîné Lennon[4. Ce qui veut largement « Zidane » après 1998, ou encore Facebook après la révolution tunisienne…], longtemps sous la férule d’un frère jugé plus brillant que lui et qui lui a tout imposé jusqu’à 2009, il a réussi l’exploit de se faire un prénom. Different Gear, Still Speeding n’est pas seulement la profession de foi d’un ultra, l’éternel retour aux ornements du rite originel, la messe de toujours : c’est surtout le meilleur album d’Oasis depuis What’s The Story (1995).[/access]

Damon contre le Démon

Qui tire les ficelles du monde ? Les agences de notation ? Les as du storytelling politique ? Les wikileaks et autres big brothers numérisés ? Pas du tout. Vous n’y êtes pas. Qui donc alors ? Pour le savoir, vous n’avez qu’à courir aussi vite que Matt Damon, attention vous êtes prévenu, le gars a du souffle et l’entraînement de Jason Bourne derrière. Alors pour le suivre, n’oubliez pas de vous munir d’un chapeau melon. C’est très utile pour ouvrir les portes à New York et passer du MOMA au stade de baseball des Yankees. Non, sérieusement, vous n’êtes pas dans le monde de Lewis Carroll, et vous ne suivez pas le lapin d’Alice. Vous rentrez dans le premier film de Georges Nolfi, L’Agence qui, après Blade runner de Ridley Scott etMinority report de Spielberg, est le nouveau film inspiré de l’univers de Philippe K. Dick.

Matt Damon est David Morris, jeune député et candidat malchanceux au siège new-yorkais de sénateur. Pourquoi court-il ? Pour semer de drôles de types, accoutrés comme s’ils sortaient de films policiers des années 1950. Ils veulent l’empêcher de retrouver Élise (Emily Blunt), la femme qu’il aime. Ces drôles de types sont les agents d’une société secrète qui veille, sous les ordes d’un « Grand Patron » à ce que tout se déroule selon son « Plan ». Le coup de foudre entre David et Élise n’était pas programmé. Comme David n’est pas Titus, il préfère l’amour d’Élise au pouvoir. Un combat alors s’engage entre l’ambition prométhéenne de vaincre la fatalité et l’intelligence supérieure qui détermine la marche du monde.

Matrix portait Platon et le mythe de la Caverne à l’écran, L’Agence met en scène la théologie augustinienne et ses deux notions centrales, la grâce et le libre arbitre. Mais voilà, Saint Augustin est revu et corrigé par une vision matérialiste un peu niaise de la grâce et finit par être contrebalancé par le dogme américain du volontarisme libéral.

En plein milieu du film, le spectateur assiste à un cours d’histoire où les événements sont réécrits à travers le prisme de la Providence. Est-ce une allusion à l’Amérique messianique et interventionniste ? Chacun sera libre de l’interpréter comme il l’entend. L’apogée de l’Empire Romain, la Renaissance, les Lumières, la révolution scientifique, toutes ces périodes de gloire et de progrès ne résultent pas de l’action humaine, mais sont le fruit des agents de ce bureau de contrôle. Dès qu’ils se retirent, l’homme cède à ses pulsions, sa raison s’éclipse devant la violence de ses passions et l’humanité court le risque de s’autodétruire : les deux guerres mondiales, la crise économique, l’holocauste, la crise des missiles de Cuba. Bilan de cette vision manichéenne : l’homme, livré à lui-même, est incapable de faire le Bien.

Très bien, mais L’Agence est un film américain, donc pas question de laisser ce déterminisme, aussi éclairé soit-il, gagner. Face aux bienfaits de cette grâce efficace qui rectifie la volonté corrompue de l’homme, David Morris s’érige en défenseur de l’autre grâce, de cette grâce suffisante que le libre arbitre suffit à rendre efficace sans l’intervention d’une volonté supérieure. Ce n’est d’ailleurs pas pour des raisons esthétiques ou pour renforcer la dimension romantique de l’histoire, mais bien pour incarner cette grâce suffisante qu’Élise est danseuse. Alors, comme Job qui lutte contre l’Ange, David se bat pour démontrer que, si le libre arbitre n’est pas une fiction, il n’est pas non plus un état naturel acquis définitivement, mais plus un état à conquérir.

Après la construction de l’architecture des rêves dans Inception, le spectateur assiste cette fois-ci à la cartographie du destin. Le Plan de la Providence s’appuie sur un plan bien réel qui ressemble, avec toutes ses ramifications, au circuit souterrain de la ville. Cercles, lignes droites, zigzag, points de convergences, voilà la carte du destin de David Morris. Il ne manque plus qu’un Super Mario sautant de ligne en ligne !

Le nom de Dieu n’est jamais prononcé et les anges ne sont jamais appelés comme tels. La métaphysique est gommée au profit d’une gestion logistique. L’intervention de la volonté divine se robotise. La grâce efficace agit comme un logiciel et les cerveaux, comme de vulgaires ordinateurs, sont « réinitialisés » à l’aide de grandes sondes.

Quant au grand horloger qui ordonne le monde selon sa volonté, il a ses bureaux en plein Manhattan comme n’importe quel homme d’affaires. On ne peut que sourire devant cette transcendance qui se bureaucratise dans l’immanence des gratte-ciel. Le Saint-Siège est une véritable tour de contrôle où officient le Tout Puissant et son armada d’anges qui ont troqué leurs auréoles contre des chapeaux melon, les ailes contre des vestes en tweed et l’amour du prochain contre une bienveillance froide et rationnelle.

Certes, l’Agence n’est pas un film où le spectateur est projeté en 2050 avec des voitures volantes, des ordinateurs aux écrans gigantesques et des androïdes à tous les coins de rue. Mais si Georges Nolfi ne tombe pas dans l’écueil futuriste et machiniste, il adhère tout de même à cette tendance partagée par pas mal de cinéastes américains aujourd’hui : matérialiser ce qui ne peut l’être.

Zizanie à Benghazi

7

On savait déjà que les rebelles libyens étaient aussi courageux que sous-entraînés. On sait aussi qu’ils ne sont pas bien équipés. On découvre maintenant qu’il n’arrivent même pas à se mettre d’accord sur une chaîne de commandement unifiée.

Face au général Abdul Fattah Younès, formellement commandent en chef des forces du CNT, on trouve un autre chef de guerre, le général Khalifa Hifter, un officier supérieur qui a eu son heure de gloire durant les guerres du Tchad des années 1980. Entre les deux, le torchon brûle.

Le général Younès a deux handicaps dont le plus important est l’échec des forces armées sous son commandement. Le deuxième est son appartenance à l’ancien régime : Younès était le ministre de l’Intérieur de Kadhafi et rallia la révolution le 19 février. Très tôt donc, me direz-vous avec raison – sauf que son rival l’avait précédé de 25 ans… Le général Hifter a rompu avec Kadhafi suite aux guerres du Tchad et a dû fuir la Libye. Il a trouvé refuge aux Etats-Unis où il s’est installé dans l’état de Virginie, non loin de Langley, le QG de la CIA, comme ses détracteurs ne cessent de rappeler.

Hifter ne cache d’ailleurs pas sa collaboration avec les services américains et assoit ses revendications hiérarchiques sur son expérience du commandent de troupes sur le terrain ainsi que sur sa popularité chez de nombreux rebelles. A Benghazi dès que la rumeur a couru que Hifter risquait d’être désavoué par le CNT, ses supporters ont aussitôt manifesté et menacé de tuer quiconque osera toucher à leur héros.

Younès cumule des échecs mais jouit toujours de la confiance du CNT. Aux journalistes, il déclare être le chef suprême des forces armées. Hifter quant à lui, se dit seul et unique chef opérationnel, reléguant Younès au rôle assez subalterne de chef d’état-major, chargé de la logistique et de la formation[1. Pour compliquer encore les choses, Fawzi Bukatef, un ingénieur de Benghazi spécialiste du pétrole, a lancé sa propre école militaire où des volontaires apprennent les rudiments du maniement d’armes avant d’être envoyés au front. M. Bukatef est arrivé à mettre la main sur un container de 400 kalachnikov qu’il a confisqué pour équiper ses « conscrits ». On peut mieux comprendre comment les rebelles ont pu abattre le 19 mars leur propre chasseur bombardier…].

Cette crise de leadership est un moment de vérité pour le CNT. Une direction militaire consensuel et opérationnelle doit émerger rapidement de cette institution sans tête ni queue pour imposer une stratégie et un commandement unifié (compètent, si possible).

Sinon, il faudra bien leur imposer, pour leur propre sécurité une division de fait du pays.

De l’inconvénient d’être un grand écrivain mort

photo : Bill A

Il y a quelque inconvénient pour un grand écrivain à mourir. C’est qu’il n’est plus là pour insulter ou provoquer en duel les insectes qui vont ravager son œuvre aussi sûrement que certains champignons dévastent en quelques mois une maison bretonne. Lire Balzac en Pléiade signifie slalomer en rase campagne entre des éclats d’obus et des cadavres jonchant le sol.[access capability= »lire_inedits »] Chaque phrase est ponctuée d’un renvoi, sous forme de lettre ou de chiffre, vers les annexes, où la cuistrerie des commentateurs s’étale sans vergogne. Si ce n’était que cela, la chose serait simplement horripilante. Mais ces braves gens, qui affichent complaisamment leurs noms sur la couverture au-dessous de celui de Balzac − en moins gros quand même, mais un peu seulement, et il faut dire qu’ils sont nombreux à commettre leurs méfaits − semblent n’avoir qu’une obsession dans leurs pauvres vies de ratés : rabaisser Balzac, l’humilier, traquer ses petites erreurs, ses imprécisions, ou simplement se moquer de lui.

Ouvrons au hasard un des tomes de la Comédie humaine (le VII, édition de 1977) : p. 1301 : « On peut se demander si Balzac avait prévu le mariage de Valérie avec Crevel lorsqu’il composa cette scène : elle exige un serment qui, la suite connue, semble bien inutile. » P.1302 : « La raillerie de Balzac est assez hermétique, sans doute parce que Balzac a joué sur trop de mots à la fois (…) le fin mot de ce jeu de mots compliqué était de dire sans le dire et tout en le disant que Marneffe avait une maladie vénérienne. » ; « On peut se demander si Balzac ne confond pas brocante et broquille. » P. 1451 : « Balzac ne résiste pas à la tentation d’une équivoque verbale sur l’expression Mont-de-Piété, sans trop songer qu’il rapporte un propos oral. » P. 1459 : « Balzac écrit couramment « rien moins », là où il serait préférable d’écrire « rien de moins ». » P. 1566 : « La réflexion manque de nuance, et même d’exactitude. » P. 1641 : « Balzac nourrissait une passion malheureuse pour les calembours, dont témoigne ici son travail sur ceux de Thuillier. »

Au passage, on vérifie si Balzac respecte les directives de la future Halde. P.1320 : « Pour mieux mesurer la misogynie de Balzac (…) » etc… Le plus odieux est constitué des passages où les commentateurs se moquent carrément de la passion de Balzac pour les chemins de fer, qui transparaît à travers le portrait de Crevel. Pourtant, si un trait de caractère de Balzac attire irrésistiblement la sympathie, c’est son génie pour dilapider son pognon dans les affaires, et du coup son talent dans le choix d’habitats à fort dénivelé pour échapper aux créanciers. Voilà un homme qui ne peut pas être tout à fait mauvais. C’était aussi un écrivain de génie, et voilà apparemment ce que les petits bureaucrates de la littérature institutionnelle, à l’âme si basse qu’elle ne peut pas sécréter ce sentiment noble qu’est l’admiration, ne peuvent pas supporter. Il faut réduire Balzac à une vulgaire copie de CAPES, et le châtier d’importance.

C’est surtout lorsque le texte est drôle que les censeurs interviennent. Il leur est impossible de tolérer des pointes d’humour. Dans Les Employés, la phrase « Aussi, de tous les déménagements, les plus grotesques de Paris sont-ils ceux des administrations », qui annonce une description hilarante de déménagement ministériel, est assortie d’un passionnant commentaire: « Il est curieux de noter que cette description d’un déménagement de ministère fait partie d’un texte ajouté en 1844. Car, lorsque Balzac évoquait, en 1837, le ministère des Finances tel qu’il se le représente en 1824, il ne fait pas alors allusion au fait que ce même ministère avait déménagé justement en 1824 : de la rue Neuve-des-Petits-Champs à la rue de Rivoli. » Pour se consoler, on peut imaginer la manière dont Balzac décrirait les crétins obtus qui le commentent doctement. En fait, ils sont des personnages de la Comédie humaine.

D’autres collections préfèrent, s’agissant des classiques, les notes de bas de page et des préfaces sentencieuses − agrémentées elles aussi de notes en bas de page. Le choix de la Pléiade est donc préférable, car il est possible, au prix d’un grand effort de volonté, de les ignorer. Pour être tout à fait juste, il faut reconnaître que d’autres grandes œuvres y sont préservées des attaques des champignons et des termites. Guerre et paix (édition de 1952) a eu la chance de tomber sur des personnes qui, apparemment, ont aimé le texte et l’ont laissé tel quel.

De même, les proustiens sont en général des êtres civilisés. La Recherche contient, certes, pas mal de renvois, mais uniquement relatifs au travail sur le manuscrit sacré. Les commentaires, lorsqu’ils sortent de ce cadre technique, sont bienveillants. Lorsque l’on remarque une imprécision dans une citation de Racine, c’est pour ajouter aussitôt que « Proust, comme toujours, cite de mémoire ». Et le commentateur avoue même, p.1135, qu’il a essayé, compte tenu du caractère incomplet du manuscrit, de « retrouver la pensée de Proust ».

On est loin des gougnafiers chargé du dossier Balzac à la Pléiade. Au final, il faudrait laisser tranquilles les romans des grands écrivains, au risque de tomber, parfois, sur des passages un peu désuets ou incompréhensibles − mais ils sont si rares, et est-ce bien grave ? − et, puisqu’il faut bien occuper les maîtres de conférence, lorsqu’ils ne siègent pas aux jurys de concours, leur permettre de truffer les romans de la prochaine rentrée littéraire de notes savantes. Cela flatterait les auteurs contemporains et le résultat pourrait même être drôle. Mais, de grâce, laissez Balzac tranquille ![/access]

Dis-moi qui tu arnaques…

3
Greg Mortenson.

Existerait-il un portrait-robot du délinquant en lien avec son pays d’origine ? Serait-on prédestiné à commettre des infractions selon un mode opératoire particulier qui signerait sa nationalité ? L’actualité récente semble le prouver sans conteste. Troublant et imparable…

En France des aigrefins avaient brillamment mis en œuvre, au préjudice de la société gérant les chèques-vacances, la technique du faux ordre de virement, ce qui leur a permis de détourner en douceur plus de 900 000 €, virés sur un de leurs comptes en Chine. Enivrés par leur succès, ils ont alors imaginé d’en faire autant avec les services de l’Elysée, prouvant ainsi qu’ils étaient bien français puisque nullement tenus à l’impossible. Nos escrocs ont donc imaginé de réclamer le règlement d’une pseudo-facture impayée due à Air France pour des voyages officiels. Idée géniale, car chacun sait, et notamment à la Présidence, que notre chef de l’Etat actuel se déplace beaucoup, et pas en DS. Pour rendre plus crédible cette demande subite, un des délinquants a téléphoné aux services ad hoc de la Présidence, en se faisant passer pour l’un des directeurs d’Air France et en se plaignant amèrement dans le registre : « C’est inadmissible d’imposer à des prestataires de service de tels délais de paiement ! Comment voulez-vous qu’on s’en sorte ? Quelle honte ! » Cette manifestation d’humeur typiquement frenchie a convaincu l’interlocuteur élyséen qu’il s’agissait bien d’une demande légitime émanant de la compagnie aérienne….

Bon, comme il existe une morale, la tentative a échoué : l’envoi de la facture et les instructions de virement ne comportaient pas le code réglementaire qui, seul, aurait authentifié une démarche licite. Mais on admire quand même le louable effort d’inscrire le forfait dans la plus pure essence nationale : montant élevé de la facture (deux millions) en conformité avec le rang du Prince ; dédain assumé pour le détail même des prestations, d’où une facture globale, car en France l’intendance suit toujours ; amabilité légendaire du commerçant qui vous engueule tout le temps (à l’origine de tant de dépressions de jeunes Japonaises récemment débarquées sur le sol français) et exigence impérieuse de solution immédiate, marque absolue du bon droit du demandeur…

Nous avons bel et bien assisté là à une escroquerie à la râlerie, spécialité française s’il en est ! N’étant candidat à aucune élection, j’admets volontiers que toute démonstration portant sur un fait unique est sans portée. Aussi devons-nous admirer l’ingéniosité américaine en la matière pour nous convaincre qu’elle use d’autres ressorts et de ses propres expédients.

Greg Mortenson a écrit un best-seller (vendu à plus de 4 millions d’exemplaires) intitulé Trois tasses de thé, récit tiré, pensait-on, d’une expérience édifiante et vécue. Après avoir échoué dans l’ascension du K2 (deuxième plus haut sommet de l’Himalaya et du monde), l’alpiniste Greg Mortenson se perd et se retrouve au fin fond d’une vallée pakistanaise où, après avoir été recueilli, requinqué à coup de tasses de thé, soigné et finalement sauvé par des autochtones aussi hospitaliers que dénués de tout, il décide, tel Mac Arthur, de revenir et de construire des écoles.

Aussitôt rentré au bercail, il crée une fondation, la Central Asia Institute (CAI et non CIA, comme je l’entends murmurer par certains anti-américains primaires), qui s’engage à construire peu ou prou 170 écoles au pays perdu de ses sauveteurs. Greg Mortenson trouve des donateurs parmi les personnalités connues et reconnues. Barak Obama himself reverse 10 % du chèque de son prix Nobel à CAI.

Total respect, sauf qu’après que la chaîne CBS a mis son nez dans l’affaire, le conte de fées s’est soudain transformé en sordide feuilleton judiciaire. Tout d’abord, le rescapé Greg Mortenson aurait beaucoup inventé et fabulé. Pour un Français, ça le rendrait presque sympathique, il pourrait même présenter le journal de 20 heures….

Pour les vertueux Américains, ça coince, surtout lorsque la supercherie est dénoncée par le journaliste Jon Krakauer qui, circonstance aggravante, a réussi, lui, à gravir l’Everest…. Mais le vrai problème est ailleurs. Il semble que malgré l’importance des fonds récoltés, 41 millions d’euros, le compte n’y soit pas s’agissant de la construction d’écoles. Certaines des écoles qu’il revendique existaient déjà bien avant que Mortenson les ait financées, d’autres n’existent toujours pas, d’autres ne sont que des hangars vides et ainsi de suite.

De plus, la Fondation CAI a permis à Greg Mortenson de s’enrichir personnellement en supportant tous les frais de déplacement de ses conférences vendues 30 000 € l’unité. CAI a aussi acheté aux libraires des dizaines de milliers d’exemplaires de Trois tasses de thé, permettant ainsi à l’auteur de percevoir des droits d’auteur à son seul avantage, sans compter les sommes non affectées à l’objet de la Fondation qui ont bien dû atterrir dans une poche quelconque.

Une enquête a été ouverte dans l’État du Montana où se trouve le siège social de CAI. Sommé de s’expliquer par les uns et les autres, le principal intéressé se fait systématiquement porter pâle au motif qu’il serait une personne timide et introvertie, peu rompue aux dangers du cirque médiatique. Très touchante défense de la part d’un monsieur qui donne environ 160 conférences par an…

Bref, dans cette fraude présumée made in USA, nous voyons à l’œuvre non pas le scénario indigent d’un feuilleton à la française genre Louis la Brocante, mais une surproduction comme seul Hollywood sait en fignoler avec happy end et morale d’accompagnement incluse : 3 tasses de thé offertes qui seront restituées au centuple du centuple aux bienfaiteurs, ou comment filer ad nauseam la métaphore de la bonne action récompensée.

Reconnaissons, en étant beaux joueurs, que la méthode Mortenson témoigne d’une ambition qui manque un peu à notre et artisanale tentative hexagonale de carambouille, visât-elle le plus haut échelon de l’État. Il s’agissait ni plus ni moins de lutter contre l’obscurantisme et le fanatisme dans les zones tribales d’Afghanistan et du Pakistan en offrant l’accès pour tous à l’éducation, y compris aux filles. Une escroquerie au souffle wilsonien comme seuls les Etats-Unis peuvent en générer.

On retiendra de tout cela que ce n’est sûrement pas en râlant que Greg Mortenson aurait attiré le moindre kopeck et, de la même façon, ce n’est pas en se contentant de raconter une belle histoire qu’on aurait failli arnaquer la Présidence française.

Comme quoi les identités, les particularismes, les frontières ont encore un sens à l’heure de l’escroquerie internationale et mondialisée.

Pourquoi Chavez a raison de soutenir Assad

18

Hugo Chavez persiste et signe. Après avoir dénoncé le complot occidental en Libye, il attire notre attention sur la cabale qui se trame contre la Syrie. Si vous aviez parié qu’Assad allait remporter haut la main le concours du discours orwellien de l’année 2011, la lecture des propos du président vénézuélien risque de vous faire regretter cette décision hâtive.

Ainsi, le jour où Assad a lancé son armée pour mater la contestation, Chavez a choisi de lui adresser un message de soutien personnel, suivi, comme d’habitude, d’une analyse lucide et limpide des enjeux : « J’envoie d’ici nos salutations au président Bachar el-Assad [..] Des terroristes se sont infiltrés en Syrie, provoquant de la violence et des morts, et une fois de plus le coupable (désigné) est le président sans que la moindre enquête ait été menée ».

Est-ce qu’une personne disposant des toutes ses facultés intellectuelles peut croire à cela ? Qui peut avaler cette histoire d’« infiltrés » qui sèment depuis six semaines la pagaille en Syrie ? Et même en acceptant cette hypothèse bolivarienne loufoque des agents de l’extérieur, comment se fait-il qu’ils arrivent si bien à mobiliser les Syriens ? Devrais-je rappeler à ce grand penseur révolutionnaire qu’une étincelle, même étrangère, aurait toujours besoin de poudre pour faire exploser le système ?

La suite du discours est de la même eau. Chavez y dénonce bien sûr les arrières pensées de la communauté internationale « Ils commencent à se dire : sanctionnons le gouvernement [syrien], gelons leurs avoirs, bloquons-les, bombardons les pour défendre le peuple – quel cynisme ! Mais que voulez-vous, c’est l’Empire [les Etats-Unis], c’est une folie impériale ». En Lybie on peut faire croire que l’Occident cherche à mettre la main sur le pétrole, mais en Syrie ? L’embarras à Paris, Washington, Berlin et Jérusalem rappelle les premiers jours de la révolution égyptienne et personne ne fait preuve d’un grand enthousiasme à l’idée de faire face à ce nouveau casse-tête.

Quels sont donc ces enjeux stratégiques qui justifieraient des menées déstabilisatrices de l’Occident ? En Syrie, il n’y a ni pétrole, ni gaz, ni uranium, ni rien de semblable en sous-sol. En revanche on y produit les meilleures pistaches de la planète. Une enquête exclusive de Causeur prouve que Chavez a raison. Nous sommes à même de prouver qu’il existe un vaste complot visant à mettre la main sur le marché mondial des pistaches. Vous ne nous croyez pas ? Il suffit de regarder les chiffres ! L’Iran dispose aujourd’hui de 33% de la production mondiale et avec l’aide la Syrie et de la Turquie, les mollahs risquent de créer un cartel, une sorte d’OPEP de l’apéro (sans alcool, hein). Le nucléaire iranien n’est qu’un écran de fumée pour masquer la mainmise de Téhéran sur le marché des pistaches, produit que les think tanks américains appellent – non sans raison – « le biscuit apéritive des pauvres ».

Je vous laisse imaginer les conséquences – pour la région, pour le processus de paix mais aussi pour le monde – d’un succès iranien dans ce domaine. On comprend mieux pourquoi la CIA a monté de toute pièce – épaulée bien entendu par le Mossad – la révolution syrienne. Face à de tels enjeux, il faut assumer ses responsabilités.

Duteurtre, tel quel

2
Benoît Duteurtre.

Après avoir trempé une première fois Les pieds dans l’eau de ses souvenirs, Benoît Duteurtre nous livre un nouveau récit autobiographique. Etant né en avril 1976, j’étais à l’évidence prédestiné à aimer L’été 76. Il n’y a guère avant lui que Shakespeare dans Richard III – « Now is the winter of our discontent made glorious summer by this sun of York » – qui se soit risqué à évoquer le soleil de mon premier été. Tandis que je me familiarisais alors avec mon statut d’estivant primo-arrivant et que ma mère me faisait boire trois litres d’eau toutes les demi-heures, Duteurtre était déjà un jeune caïd catholique baignant dans les joies naissantes de son seizième été.

« Je venais de rater le grand prix du Charme. » Dès les premières lignes, en quelques mots, nous reconnaissons à coup sûr le charme et l’humour inimitables du style de Benoît Duteurtre. « L’absence d’attraction physique mutuelle nous rapprochait. » Qui d’autre que lui peut évoquer de cette façon son premier amour ? L’écriture de Duteurtre ressemble à une course-poursuite dans laquelle la nostalgie et l’auto-ironie se pourchassent tour à tour l’une l’autre, comme deux inlassables comparses.

Dans L’été 76, il réveille et peint avec une émotion pudique et beaucoup de force évocatrice le bouillonnement inquiet de l’adolescence, cet instant de grâce fragile où, de grands enthousiasmes en violents abattements, une personnalité humaine unique prend forme peu à peu. Au cœur du récit, un premier amour inattendu et atypique. Non seulement le jeune Benoît aime une femme, mais en outre celle-ci est une intraitable militante anarchiste, un peu plus âgée que lui, dont il admire la rigueur et la sévérité. Cette époque est décidément surprenante : le jeune homme est encore certain qu’il deviendra médecin de campagne, il est fasciné par Pierre Boulez, invente les aventures d’un Zarathoustra hippie et écrit des poésies plus hermétiques que Mallarmé dans sa période zébrée.

Hélène est un ouragan révolutionnaire qui s’abat délicieusement sur le jeune chrétien de gauche pacifiste et modéré, sans le gagner toutefois entièrement à sa cause. Leur amour possède un lieu privilégié. Leur communion sensuelle s’accomplit dans la découverte exaltée des arts : la littérature, la musique, la peinture, l’aventure des avant-gardes, qui sont la chair de leur chair. « Mon sentiment pour elle n’était pas exactement platonique : ce désir de sensualité frissonnante voulait seulement rester à la surface des choses ; il supposait l’effleurement et la suggestion plutôt que l’affrontement et l’étreinte. »

Au creux de L’été 76, Duteurtre raconte la naissance d’une sensibilité et ses premiers pas d’écrivain. Il évoque ses lectures de Giono en pleine nature, ses rencontres avec Monet, Debussy et Led Zeppelin. Sa fidélité à « un mélange de luxe et de vie pastorale ». La révélation de sa vocation d’ermite hédoniste, chez qui l’hédonisme ne rime pas avec l’avachissement mais avec le travail et l’amour héroïque et profond de la légèreté et de la forme.

Dans un « postlude songeur », Duteurtre nous confie son rêve de vie éternelle : la poursuite sans fin de cette splendide vie boiteuse, une délicieuse éternité de prose.

L'été 76

Price: ---

0 used & new available from

Thierry Mariani : le consensus, c’est la défaite!

11

Thierry Mariani, secrétaire d’État aux transports, est le fondateur de la Droite populaire.

Muriel Gremillet : On soupçonne la Droite populaire d’être favorable aux alliances avec Front national. Qu’en est-il ?

Thierry Mariani : Ai-je besoin de répondre à cette question ? Tout le monde sait que, si je m’étais allié avec le FN dans ma région, je serais aujourd’hui président du Conseil régional. Or, j’ai toujours été élu contre le Front.[access capability= »lire_inedits »] Mais cette politique du soupçon est l’éternelle posture de la gauche qui ne sait plus comment nous attaquer. Parce que nous posons les vraies questions, que nous osons traiter un certain nombre de sujets dont Chirac ne voulait pas, on nous qualifie de « populistes » et on nous reproche de chasser sur les terres du FN. Moi je crois qu’aucune thématique et aucun électeur ne sont la propriété de l’extrême droite. Je suis par ailleurs convaincu que l’installation du FN dans le paysage électoral n’est pas inéluctable. Que le peuple, abandonné par la gauche, ne déserte pas la droite : telle est précisément la raison d’être de la Droite populaire.

MG : Et comment comptez-vous garder le peuple à droite ?

TM : Il faut parler clair. Il ne s’agit pas de se résigner mais les Français savent bien qu’en matière économique, nous sommes dépendants de l’étranger : nous ne contrôlons plus notre monnaie, les cours des matières premières fluctuent, la mondialisation avance à grands pas. Quand le pétrole flambe, que la droite ou la gauche soient au pouvoir, les prix à la pompe augmentent. Nous devons en revanche exercer la plénitude de nos pouvoirs régaliens et prendre des décisions en matière de sécurité, de justice, d’immigration. Par ailleurs, il nous faut assurer le service après-vente de nos réformes. Et nous en avons mené beaucoup : successions, peines-planchers, assouplissement des 35 heures, Université, cartes judiciaire et hospitalière, suppression de la taxe professionnelle… et la réforme des ports que je suis en train de mener… Certes, on ne gagne pas sur un bilan, mais on peut perdre sur lui.

MG : Quelle sera la thématique de l’élection présidentielle de 2012 ?

TM : La première demande des Français, aujourd’hui, c’est la protection. Le candidat qui gagnera sera celui qui protégera le mieux la population de la mondialisation, du déclassement, de la perte des avantages acquis. La droite va proposer de protéger en s’adaptant, car notre vieux pays réalise un peu brutalement aujourd’hui qu’il n’est plus seul dans le monde. Les socialistes, eux, jouent les infirmières, avec le care de Martine Aubry. Ils promettent de dresser une ligne Maginot : on connaît le résultat de ce genre de protection. Nous, nous voulons protéger mais en entrant de plain-pied dans le XXIe siècle.

MG : Dans ce contexte, les centristes n’ont-ils pas une carte à jouer, en incarnant une droite de l’apaisement ?

TM : Entre 1995 et 2007, la France était apaisée. S’est-elle donné les moyens de conserver son rang ? La France des centristes, c’est celle du renoncement, de l’endormissement. Ce n’est pas parce que nous sommes en paix que nous pouvons nous dispenser de faire un effort. Ceux qui laissent croire que la solution, c’est l’apaisement, sont juste dans un jeu de séduction dangereux.

MG : Mais les 5 % que pourrait réaliser un candidat centriste à la présidentielle pourraient coûter cher à Nicolas Sarkozy…

TM : Certes, mais les 17 % d’une autre candidate pourraient être bien plus coûteux. Il nous faut retrouver notre élan, notre centre de gravité de 2007. La Droite populaire pense que c’est celui qui attirera la droite qui gagnera. Je crois qu’aujourd’hui, les électeurs qui votent FN n’y croient pas vraiment, mais qu’ils veulent nous envoyer un message. Notre collectif parlementaire va continuer à faire des propositions, à avancer des thèmes. Nous n’avons pas vocation à être une écurie présidentielle, ni même une sous-chapelle de l’UMP ; nous sommes un objet politique non identifié, sans argent, sans appareil, simplement doté d’une charte qui proclame des valeurs fortes. Après notre succès au Parlement, il nous faut lancer le deuxième étage de la fusée en gagnant la confiance des Français. Notre but est simple : que Nicolas Sarkozy réussisse à la présidentielle. Pour cela, il doit revenir à ses fondamentaux. C’est depuis qu’il cherche le consensus systématique qu’il chute dans l’opinion.[/access]

Assad : pilote fou sur siège éjectable

16
Bachar el-Assad

L’accélération de la contestation en Syrie depuis le 22 avril démontre que la stratégie de Bachar el-Assad a échoué. S’il peut s’accrocher encore au pouvoir, c’est uniquement grâce à la force brute. Suite à ses discours creux et à son cynisme ahurissant, les mots n’ont plus de sens aujourd’hui à Damas. Le régime touche le fond, réduit au degré zéro de la politique. Assad braque un revolver sur la tempe de chaque citoyen pour rester au pouvoir. Aucun régime ne peut tenir longtemps dans ces conditions car, pour paraphraser le célèbre mot d’Abraham Lincoln : on peut faire peur à tout le monde pendant un certain temps ; on peut également faire peur à un certain nombre de gens tout le temps ; mais on ne peut pas faire peur à tout le monde tout le temps. Pourtant, c’est à cet exercice suicidaire que Bachar el-Assad se livre depuis cette fin de semaine.

Aucun pouvoir, aussi démocratique et libéral soit-il, ne peut faire l’économie de la peur du gendarme. Mais la matraque n’est qu’un dernier ressort et une réminiscence symbolique rappelant le lien entre pouvoir et force. Le consentement de millions d’individus repose essentiellement sur le sentiment que celui qui détient le pouvoir a le droit de gouverner et mérite une coopération. Pour que le système fonctionne le pouvoir doit s’appuyer sur une certaine légitimité – divine, démocratique ou charismatique. Plus le pouvoir est légitime, plus il s’éloigne de la force, car les citoyens acceptent les règles du jeu et croient qu’ils peuvent agir autrement que par la violence pour se faire entendre. En revanche, quand il n’y plus de légitimité, le pouvoir retrouve son origine primitive et redevient force. C’est le cas aujourd’hui de la Syrie : sans baïonnettes, Assad serait lynché, ses proches pendus, ses biens pillés et sa résidence brûlée. Il suffit de regarder la façon dont les Egyptiens traitent Hosni Moubarak et ses fils – qui ne sont pourtant pas allés aussi loin qu’Assad – pour imaginer le sort que les Syriens réservent à leur président.

Un régime sans légitimité comme celui de Bachar el-Assad doit appliquer une savante économie de la force, seul moyen de survivre. Selon tous les indices, Assad a choisi la terreur, la meilleure façon de démultiplier la force : tuer des centaines pour en effrayer des millions. Pour que ça marche, la violence doit frapper aveuglément, distillant un sentiment d’effroi, paralysant et réduisant la société en un troupeau politiquement docile. Il faut terroriser et isoler, faire en sorte que chaque individu ait aussi peur de la police que de son voisin. Or, semble-t-il, les Syriens n’ont plus peur les uns des autres, ce qui est très fâcheux pour un régime policier. Pour restaurer la dissuasion, le régime n’a d’autre choix que la violence directe.

Voilà pourquoi des snipers embusqués sur les toits tirent sur les passants ou dans les cortèges d’obsèques. Ces tireurs d’élite ne visent personne en particulier mais le peuple syrien tout entier. Il faut empêcher à tout prix les rassemblements qui libèrent les individus de leurs craintes, l’occupation permanente des places publiques avant que ces sit-in ne deviennent des « places Tahrir ».

C’est ainsi qu’il y a quelques jours à Djebla, ville côtière au nord de Lattaquié, à l’issue des discussions – plutôt positives – entre les dignitaires locaux et le gouverneur, la répression s’abattait. Pour être efficace, la violence terrorisante doit surprendre par sa démesure et son caractère aveugle et arbitraire.

Assad père, ancien pilote de chasse et chef de l’armée de l’air syrienne, léguait à son fils le manche à balai. Ce dernier semble avoir le même niveau de compétences qu’un autre pilote célèbre, Mohammed Atta, leader des terroristes du 11 septembre : il n’a pas appris ni à faire décoller ni à poser un avion. Le résultat est que le régime « décroche » et, malgré les gestes de plus en plus violents, les gouvernails ne répondent plus. La Syrie, en plein piqué, va-t-elle s’écraser ? Y-a-t-il un (autre) pilote dans l’avion ?

Vieillissez heureux grâce à Xavier Bertrand

13

Dans son immense générosité, Xavier Bertrand vient d’autoriser à partir de 2012 la prise en compte du congé maternité dans le calcul des retraites. On passera sur l’évidente discrimination à l’encontre des hommes qui n’ont pas la chance de connaître les multiples bonheurs de la grossesse (nausées, rétention d’eau, envie compulsive de harengs marinés).

Mais bon, il faut bien reconnaître que cette mesure permettra aux vieux parents qui auront eu la chance d’avoir une nombreuse progéniture non pas d’avoir une retraite avec un montant digne de ce nom vers 70 ans, il ne faut pas rêver, mais de pouvoir compter sur leurs neufs enfants touchant le smic ou le RSA pour assurer leur survie, un peu à la manière chinoise si bien évoquée par le grand écrivain Lao She dans Quatre générations sous un même toit.

Liam Gallagher : Oasis avec bulles

0
photo : fluterirl

C’était l’été 1997, et trois albums semblaient mettre fin à la très surestimée vague « brit pop ». Il faisait bon vivre en Angleterre, où toutes les chapelles du rock coexistaient harmonieusement. Célébrant le rite dans les studios, les bars enfumés ou les stades bourrés, certaines sonnaient dans la langue vernaculaire, d’autres en étaient restées au latin de la grand-messe qui tirait ses origines du « Black country » et de Liverpool. Les rockers progressistes ou les athées punks vivaient avec leur temps, seuls les intégristes de l’ampli Vox, restés sourds aux évolutions et aux révolutions, envoyaient encore la liturgie à la manière des quatre apôtres.[access capability= »lire_inedits »]

Du manoir de St Catherine’s Court émergeait OK Computer de Radiohead, son rock progressif, désenchanté, hanté du Floyd, qui annonçait déjà l’épurement des disques suivants. The Prodigy excellait dans le big beat et laissait fuser Fat Of The Land, un OVNI techno-rock-rap, avec l’insolent Smack My Bitch Up en ouverture.
À côté, on pouvait entendre les gardiens de la tradition. Après deux ans passés à chanter Wonderwall dans tous les stades de la Terre, Oasis revenait avec Be Here Now. Rien de très neuf sous le soleil des frères Gallagher : des morceaux à trois ou quatre accords servis sur un lit baroque de cuivres ou de rifs psychédéliques. Ce retour à l’orthodoxie du rock pouvait amuser ou enchanter. Avant tout, il était efficace.

C’est à cette voie qui contredit la théorie de l’évolution, celle des tradis du son, outsiders inversés, qu’il convient aujourd’hui de prêter la plus grande attention.

Parce qu’en 2011, le chanteur Liam Gallagher n’a pas pris sa retraite. Après la désertion de son frère Noel, lors du festival Rock en Seine, en 2009, qui a mis fin à l’épopée Oasis, le cadet a repris les rênes de la formation rebaptisée Beady Eye, soit un œil petit et brillant, un nom d’Iroquois ou de bar de nuit. Où l’on retrouve, autour de l’enfant terrible, Gem Archer à la guitare et au piano, Andy Bell à la basse et Chris Sharrock à la batterie. Où les compositions sont cosignées Gallagher/Archer/Bell. Où il n’y a plus un chef officiel. Où l’on assume avec verve sa névrose sixties, où l’on soutient que le temps s’est arrêté aux mods, vers 1965. Dans Beady Eye, on joue plus que jamais sur des guitares Epiphone, on porte toujours des chemises à carreaux et des cuirs en peau lainée. Concernant l’importante question de la frange, on est loin du fondamentalisme : un front dégagé et c’est l’apostasie.

L’ancienne liturgie, on n’a rien inventé de mieux. Different Gear, Still Speeding, premier album de Beady Eye, sorti le 28 février, est un disque intégralement réussi. Il comporte 13 titres dont pas un seul ne lasse. On est en 1997, en 2011 ou en 1966 ? On ne sait plus, mais c’est bon. Liam fait un régime dissocié : il mange des 33 tours des Beatles le matin et les albums solos de John Lennon le soir. En sus, il pique aussi la coupe de cheveux du Bernard Thibault des bons jours. Qu’à cela ne tienne, c’est la diététique des champions. Les références fusent, assez répétitives. On aimerait en faire l’économie que ce ne serait pas possible : The Roller, le single efficace, est le croisement génétique d’Instant Karma ![1. Instant Karma ! (We All Shine On) est le troisième single de John Lennon, sorti en 1970] et de Nowhere Man ; Millionaire, c’est Norwegian Wood et son sitar au tempo de Day Tripper ; The Beat Goes On n’est pas un hommage à Sonny and Cher, encore moins un clin d’œil à Bob Sinclar : c’est, tout comme For Anyone, une ballade lennonienne aux accents de Double Fantasy[2. John Lennon, 1980] ; Bring the light fait revivre l’album Rock and Roll[3. John Lennon, 1975]. Le tout, mâtiné de rifs piqués sur la face A de Help, mâché et remâché, se déroule dans un temps mythique, quelque part entre 1965 et 1966. « Si Rubber Soul a été l’album de l’herbe, Revolver est celui de l’acide », indiquait l’aîné des Beatles. La messe est dite. Et on ne décroche pas facilement.

Beady Eye, c’est la revanche au goût fruité, de l’Oasis avec bulles. C’est de la liqueur de « Fab Four ». Ça ne tache pas comme du Prodigy. Ça n’enivre pas comme du Radiohead. Liam Gallagher n’inventera jamais rien, mais il dure et, depuis 1994, ses apports sont réels dans le paysage rock mondial. Hanté par ses figures tutélaires au point d’avoir appelé son fils aîné Lennon[4. Ce qui veut largement « Zidane » après 1998, ou encore Facebook après la révolution tunisienne…], longtemps sous la férule d’un frère jugé plus brillant que lui et qui lui a tout imposé jusqu’à 2009, il a réussi l’exploit de se faire un prénom. Different Gear, Still Speeding n’est pas seulement la profession de foi d’un ultra, l’éternel retour aux ornements du rite originel, la messe de toujours : c’est surtout le meilleur album d’Oasis depuis What’s The Story (1995).[/access]

Damon contre le Démon

5

Qui tire les ficelles du monde ? Les agences de notation ? Les as du storytelling politique ? Les wikileaks et autres big brothers numérisés ? Pas du tout. Vous n’y êtes pas. Qui donc alors ? Pour le savoir, vous n’avez qu’à courir aussi vite que Matt Damon, attention vous êtes prévenu, le gars a du souffle et l’entraînement de Jason Bourne derrière. Alors pour le suivre, n’oubliez pas de vous munir d’un chapeau melon. C’est très utile pour ouvrir les portes à New York et passer du MOMA au stade de baseball des Yankees. Non, sérieusement, vous n’êtes pas dans le monde de Lewis Carroll, et vous ne suivez pas le lapin d’Alice. Vous rentrez dans le premier film de Georges Nolfi, L’Agence qui, après Blade runner de Ridley Scott etMinority report de Spielberg, est le nouveau film inspiré de l’univers de Philippe K. Dick.

Matt Damon est David Morris, jeune député et candidat malchanceux au siège new-yorkais de sénateur. Pourquoi court-il ? Pour semer de drôles de types, accoutrés comme s’ils sortaient de films policiers des années 1950. Ils veulent l’empêcher de retrouver Élise (Emily Blunt), la femme qu’il aime. Ces drôles de types sont les agents d’une société secrète qui veille, sous les ordes d’un « Grand Patron » à ce que tout se déroule selon son « Plan ». Le coup de foudre entre David et Élise n’était pas programmé. Comme David n’est pas Titus, il préfère l’amour d’Élise au pouvoir. Un combat alors s’engage entre l’ambition prométhéenne de vaincre la fatalité et l’intelligence supérieure qui détermine la marche du monde.

Matrix portait Platon et le mythe de la Caverne à l’écran, L’Agence met en scène la théologie augustinienne et ses deux notions centrales, la grâce et le libre arbitre. Mais voilà, Saint Augustin est revu et corrigé par une vision matérialiste un peu niaise de la grâce et finit par être contrebalancé par le dogme américain du volontarisme libéral.

En plein milieu du film, le spectateur assiste à un cours d’histoire où les événements sont réécrits à travers le prisme de la Providence. Est-ce une allusion à l’Amérique messianique et interventionniste ? Chacun sera libre de l’interpréter comme il l’entend. L’apogée de l’Empire Romain, la Renaissance, les Lumières, la révolution scientifique, toutes ces périodes de gloire et de progrès ne résultent pas de l’action humaine, mais sont le fruit des agents de ce bureau de contrôle. Dès qu’ils se retirent, l’homme cède à ses pulsions, sa raison s’éclipse devant la violence de ses passions et l’humanité court le risque de s’autodétruire : les deux guerres mondiales, la crise économique, l’holocauste, la crise des missiles de Cuba. Bilan de cette vision manichéenne : l’homme, livré à lui-même, est incapable de faire le Bien.

Très bien, mais L’Agence est un film américain, donc pas question de laisser ce déterminisme, aussi éclairé soit-il, gagner. Face aux bienfaits de cette grâce efficace qui rectifie la volonté corrompue de l’homme, David Morris s’érige en défenseur de l’autre grâce, de cette grâce suffisante que le libre arbitre suffit à rendre efficace sans l’intervention d’une volonté supérieure. Ce n’est d’ailleurs pas pour des raisons esthétiques ou pour renforcer la dimension romantique de l’histoire, mais bien pour incarner cette grâce suffisante qu’Élise est danseuse. Alors, comme Job qui lutte contre l’Ange, David se bat pour démontrer que, si le libre arbitre n’est pas une fiction, il n’est pas non plus un état naturel acquis définitivement, mais plus un état à conquérir.

Après la construction de l’architecture des rêves dans Inception, le spectateur assiste cette fois-ci à la cartographie du destin. Le Plan de la Providence s’appuie sur un plan bien réel qui ressemble, avec toutes ses ramifications, au circuit souterrain de la ville. Cercles, lignes droites, zigzag, points de convergences, voilà la carte du destin de David Morris. Il ne manque plus qu’un Super Mario sautant de ligne en ligne !

Le nom de Dieu n’est jamais prononcé et les anges ne sont jamais appelés comme tels. La métaphysique est gommée au profit d’une gestion logistique. L’intervention de la volonté divine se robotise. La grâce efficace agit comme un logiciel et les cerveaux, comme de vulgaires ordinateurs, sont « réinitialisés » à l’aide de grandes sondes.

Quant au grand horloger qui ordonne le monde selon sa volonté, il a ses bureaux en plein Manhattan comme n’importe quel homme d’affaires. On ne peut que sourire devant cette transcendance qui se bureaucratise dans l’immanence des gratte-ciel. Le Saint-Siège est une véritable tour de contrôle où officient le Tout Puissant et son armada d’anges qui ont troqué leurs auréoles contre des chapeaux melon, les ailes contre des vestes en tweed et l’amour du prochain contre une bienveillance froide et rationnelle.

Certes, l’Agence n’est pas un film où le spectateur est projeté en 2050 avec des voitures volantes, des ordinateurs aux écrans gigantesques et des androïdes à tous les coins de rue. Mais si Georges Nolfi ne tombe pas dans l’écueil futuriste et machiniste, il adhère tout de même à cette tendance partagée par pas mal de cinéastes américains aujourd’hui : matérialiser ce qui ne peut l’être.

Zizanie à Benghazi

7

On savait déjà que les rebelles libyens étaient aussi courageux que sous-entraînés. On sait aussi qu’ils ne sont pas bien équipés. On découvre maintenant qu’il n’arrivent même pas à se mettre d’accord sur une chaîne de commandement unifiée.

Face au général Abdul Fattah Younès, formellement commandent en chef des forces du CNT, on trouve un autre chef de guerre, le général Khalifa Hifter, un officier supérieur qui a eu son heure de gloire durant les guerres du Tchad des années 1980. Entre les deux, le torchon brûle.

Le général Younès a deux handicaps dont le plus important est l’échec des forces armées sous son commandement. Le deuxième est son appartenance à l’ancien régime : Younès était le ministre de l’Intérieur de Kadhafi et rallia la révolution le 19 février. Très tôt donc, me direz-vous avec raison – sauf que son rival l’avait précédé de 25 ans… Le général Hifter a rompu avec Kadhafi suite aux guerres du Tchad et a dû fuir la Libye. Il a trouvé refuge aux Etats-Unis où il s’est installé dans l’état de Virginie, non loin de Langley, le QG de la CIA, comme ses détracteurs ne cessent de rappeler.

Hifter ne cache d’ailleurs pas sa collaboration avec les services américains et assoit ses revendications hiérarchiques sur son expérience du commandent de troupes sur le terrain ainsi que sur sa popularité chez de nombreux rebelles. A Benghazi dès que la rumeur a couru que Hifter risquait d’être désavoué par le CNT, ses supporters ont aussitôt manifesté et menacé de tuer quiconque osera toucher à leur héros.

Younès cumule des échecs mais jouit toujours de la confiance du CNT. Aux journalistes, il déclare être le chef suprême des forces armées. Hifter quant à lui, se dit seul et unique chef opérationnel, reléguant Younès au rôle assez subalterne de chef d’état-major, chargé de la logistique et de la formation[1. Pour compliquer encore les choses, Fawzi Bukatef, un ingénieur de Benghazi spécialiste du pétrole, a lancé sa propre école militaire où des volontaires apprennent les rudiments du maniement d’armes avant d’être envoyés au front. M. Bukatef est arrivé à mettre la main sur un container de 400 kalachnikov qu’il a confisqué pour équiper ses « conscrits ». On peut mieux comprendre comment les rebelles ont pu abattre le 19 mars leur propre chasseur bombardier…].

Cette crise de leadership est un moment de vérité pour le CNT. Une direction militaire consensuel et opérationnelle doit émerger rapidement de cette institution sans tête ni queue pour imposer une stratégie et un commandement unifié (compètent, si possible).

Sinon, il faudra bien leur imposer, pour leur propre sécurité une division de fait du pays.

De l’inconvénient d’être un grand écrivain mort

10
photo : Bill A

Il y a quelque inconvénient pour un grand écrivain à mourir. C’est qu’il n’est plus là pour insulter ou provoquer en duel les insectes qui vont ravager son œuvre aussi sûrement que certains champignons dévastent en quelques mois une maison bretonne. Lire Balzac en Pléiade signifie slalomer en rase campagne entre des éclats d’obus et des cadavres jonchant le sol.[access capability= »lire_inedits »] Chaque phrase est ponctuée d’un renvoi, sous forme de lettre ou de chiffre, vers les annexes, où la cuistrerie des commentateurs s’étale sans vergogne. Si ce n’était que cela, la chose serait simplement horripilante. Mais ces braves gens, qui affichent complaisamment leurs noms sur la couverture au-dessous de celui de Balzac − en moins gros quand même, mais un peu seulement, et il faut dire qu’ils sont nombreux à commettre leurs méfaits − semblent n’avoir qu’une obsession dans leurs pauvres vies de ratés : rabaisser Balzac, l’humilier, traquer ses petites erreurs, ses imprécisions, ou simplement se moquer de lui.

Ouvrons au hasard un des tomes de la Comédie humaine (le VII, édition de 1977) : p. 1301 : « On peut se demander si Balzac avait prévu le mariage de Valérie avec Crevel lorsqu’il composa cette scène : elle exige un serment qui, la suite connue, semble bien inutile. » P.1302 : « La raillerie de Balzac est assez hermétique, sans doute parce que Balzac a joué sur trop de mots à la fois (…) le fin mot de ce jeu de mots compliqué était de dire sans le dire et tout en le disant que Marneffe avait une maladie vénérienne. » ; « On peut se demander si Balzac ne confond pas brocante et broquille. » P. 1451 : « Balzac ne résiste pas à la tentation d’une équivoque verbale sur l’expression Mont-de-Piété, sans trop songer qu’il rapporte un propos oral. » P. 1459 : « Balzac écrit couramment « rien moins », là où il serait préférable d’écrire « rien de moins ». » P. 1566 : « La réflexion manque de nuance, et même d’exactitude. » P. 1641 : « Balzac nourrissait une passion malheureuse pour les calembours, dont témoigne ici son travail sur ceux de Thuillier. »

Au passage, on vérifie si Balzac respecte les directives de la future Halde. P.1320 : « Pour mieux mesurer la misogynie de Balzac (…) » etc… Le plus odieux est constitué des passages où les commentateurs se moquent carrément de la passion de Balzac pour les chemins de fer, qui transparaît à travers le portrait de Crevel. Pourtant, si un trait de caractère de Balzac attire irrésistiblement la sympathie, c’est son génie pour dilapider son pognon dans les affaires, et du coup son talent dans le choix d’habitats à fort dénivelé pour échapper aux créanciers. Voilà un homme qui ne peut pas être tout à fait mauvais. C’était aussi un écrivain de génie, et voilà apparemment ce que les petits bureaucrates de la littérature institutionnelle, à l’âme si basse qu’elle ne peut pas sécréter ce sentiment noble qu’est l’admiration, ne peuvent pas supporter. Il faut réduire Balzac à une vulgaire copie de CAPES, et le châtier d’importance.

C’est surtout lorsque le texte est drôle que les censeurs interviennent. Il leur est impossible de tolérer des pointes d’humour. Dans Les Employés, la phrase « Aussi, de tous les déménagements, les plus grotesques de Paris sont-ils ceux des administrations », qui annonce une description hilarante de déménagement ministériel, est assortie d’un passionnant commentaire: « Il est curieux de noter que cette description d’un déménagement de ministère fait partie d’un texte ajouté en 1844. Car, lorsque Balzac évoquait, en 1837, le ministère des Finances tel qu’il se le représente en 1824, il ne fait pas alors allusion au fait que ce même ministère avait déménagé justement en 1824 : de la rue Neuve-des-Petits-Champs à la rue de Rivoli. » Pour se consoler, on peut imaginer la manière dont Balzac décrirait les crétins obtus qui le commentent doctement. En fait, ils sont des personnages de la Comédie humaine.

D’autres collections préfèrent, s’agissant des classiques, les notes de bas de page et des préfaces sentencieuses − agrémentées elles aussi de notes en bas de page. Le choix de la Pléiade est donc préférable, car il est possible, au prix d’un grand effort de volonté, de les ignorer. Pour être tout à fait juste, il faut reconnaître que d’autres grandes œuvres y sont préservées des attaques des champignons et des termites. Guerre et paix (édition de 1952) a eu la chance de tomber sur des personnes qui, apparemment, ont aimé le texte et l’ont laissé tel quel.

De même, les proustiens sont en général des êtres civilisés. La Recherche contient, certes, pas mal de renvois, mais uniquement relatifs au travail sur le manuscrit sacré. Les commentaires, lorsqu’ils sortent de ce cadre technique, sont bienveillants. Lorsque l’on remarque une imprécision dans une citation de Racine, c’est pour ajouter aussitôt que « Proust, comme toujours, cite de mémoire ». Et le commentateur avoue même, p.1135, qu’il a essayé, compte tenu du caractère incomplet du manuscrit, de « retrouver la pensée de Proust ».

On est loin des gougnafiers chargé du dossier Balzac à la Pléiade. Au final, il faudrait laisser tranquilles les romans des grands écrivains, au risque de tomber, parfois, sur des passages un peu désuets ou incompréhensibles − mais ils sont si rares, et est-ce bien grave ? − et, puisqu’il faut bien occuper les maîtres de conférence, lorsqu’ils ne siègent pas aux jurys de concours, leur permettre de truffer les romans de la prochaine rentrée littéraire de notes savantes. Cela flatterait les auteurs contemporains et le résultat pourrait même être drôle. Mais, de grâce, laissez Balzac tranquille ![/access]